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Chronique du règne de Manu 1er dit l’Emphatique

Chronique du 16 mars

Ce jour resterait dans les annales. Le Tournoi des Bourgmestres eut bien lieu, du moins sa première partie. On vit de courageux et braves Riens et Riennes aller s’entasser dans de petits locaux ordinairement réservés aux bambins, afin de désigner leurs champions. Des rubans colorés avaient été disposés ici et là, afin de faire respecter les sacro-saintes distances édictées par Notre Petit Géomètre, et supprimer toute promiscuité. On avait promis que des alcoolats seraient à disposition pour celles et ceux qui voudraient procéder aux ablutions telles que préconisées par la Faculté. Las ! Les Riens et les Riennes en furent souvent pour leurs frais. Ils se postillonnèrent allègrement les uns sur les autres, postillonnèrent de la même façon sur les assesseurs en charge de récolter les suffrages des votants. Autant de petites gouttelettes qui volèrent, chargées de la présence de l’ennemi, ce virus tant attendu par Sa Grandeur-En-Attente-de-Canonisation.

 

On avait fait fermer toutes les échoppes. La Reine-Qu-On-Sort, cependant, s’ennuyait fort au Château. Son Divin Époux était en conférence par le truchement de lucarnes magiques avec moult savants et autres médicastres qui lui prodiguaient conseils et préconisations. Ayant donné l’ordre d’atteler un carrosse, la Reine y prit place, trente laquais constituèrent sa suite, on y ajouta deux éminents médecins, et tout ce monde s’en fut en promenade sur les bords de la Seine. Son Altesse Dame Bireguitte Ravalée de la Façade avait espéré avoir Paris pour elle toute seule. Les Riens et les Riennes étaient censés rentrer le plus vite au logis après avoir désigné leurs champions. Quelle ne fut pas la surprise de la souveraine d’apercevoir quelques inconscients qui baguenaudaient gaiement le long des rives, sous le gai soleil printanier. On s’en retourna séance tenante au Château afin de dénoncer les désobéissants à Notre Minuscule Tyranneau. Ces mauvais sujets étaient tels des enfants qu’il convenait de tancer et de réprimander.

 

Les champions de la Faction de Sa Cynique Infatuation furent sévèrement défaits. Madame de la Buse se classa à la troisième place, loin derrière la duchesse de l’Ide-Aligot. Le dauphin du vieux duc de Colon mordit la poussière dans la bonne ville de Lyon. A Massalia, monsieur du Ver-Lent, ce vieux carabin dont la devise « voir grand, agir vite » avait été joyeusement moquée – après les tribulations du petit duc de Grivoit-, en « voir gland, agir bite », reçut une déculottée. Il n’y eut que le duc du Havre pour se hisser sur l’estrade pour un second tour de piste, mais il était talonné de très près par un tribun, lequel entendait bien lui faire connaître le même sort que celui des autres partisans de la Faction de la Marche.

 

Notre Suffisant Despote annonça qu’il parlerait à nouveau à ses mauvais sujets au lendemain soir du Tournoi. S’adresser au pays était un exercice que Sa Pétulante Juvénilité , se croyant revenue au temps où dame Birreguitte lui enseignait l’art du théâtre, prisait fort. On s’était entraîné tout l’après-midi à prendre un air pénétré et profond. Les Très Chers Conseillers avaient ciselé chacun des mots qui assureraient le passage à la postérité, l’entrée définitive dans les livres de l’Histoire ! Notre Cireux Bonimenteur articula médiocrement donc ces mots, les yeux rivés sur le pupitre, face à lui, où des laquais lui déroulaient le parchemin du discours. Dans leurs chaumières, les Riens et les Riennes, plantés derrière leur Lucarne Magique, écoutaient, abasourdis. « Nous sommes en guerre » martelait Son Ubuesque Emphase entre chaque annonce, de telle sorte qu’on ne comprit un traitre mot aux mesures qui entreraient en vigueur le lendemain. Cette trouvaille d’user de l’anaphore avait été suggérée par l’ancien roi Françoué dit le Pédalo, que Notre Boursouflé Commodore avait consulté, tout comme le roi Nico. Les deux anciens souverains enviaient fort leur successeur et petit-successeur.

Il y eut quelques mauvaises envolées lyriques, telle cette « à mesure que les jours suivront les jours », qui était destinée à troubler l’entendement des Riens et des Riennes sur la durée de ce qui les attendait et sur les moyens qui seraient mis en œuvre pour faire face à ce que Son Édifiante Duplicité appelait « l’abnégation patriote ». On équiperait enfin les médecins et les nurses de masques, mais d’écus sonnants et trébuchants en sus, il n’en fut point question.

On entendit une chose et son impossibilité. Des promesses mirifiques furent faites : « le jour d’après, quand nous aurons agi, je saurai en tirer toutes les conséquences, toutes les conséquences ». Le gramophone tournait-il donc à vide ?

 

Jamais le mot « confinement » ne fut prononcé. Il fallut l’entrée en scène du duc de Gazetamère pour que les Riens et les Riennes comprissent enfin qu’ils étaient mis en quarantaine, et tenus en coupe réglée. Les rassemblements seraient interdits. La maréchaussée se déploierait dans tout le pays pour faire respecter l’ordre. Le Grand-Caniche-Méchant, exultant dans ce rôle où il pouvait déployer librement toute sa hargne et laisser libre cours à ses penchants, aboya férocement: « l’objectif n’est pas de sanctionner mais s’il le faut, nous le ferons ». Nul ne pourrait désormais circuler sans une « aquascation » qu’il faudrait produire soi-même.

 

La porte-mensonge du gouvernement de Sa Grande Mascarade, la duchesse de Sibête, qui avait affirmé quelques heures plutôt que de confinement, il n’en était pas question, s’en alla parader sur les lucarnes magiques pour pérorer sur ce qui était désormais interdit. Contredisant le ton martial de l’aboyant duc de Gazetamère, elle affirma avec désinvolture qu’on pourrait toujours « sortir faire le tour du pâté de maison » à condition que l’on ne se regroupât point. « Madame la duchesse, pourquoi le Roy n’a-t-il point usé du mot de confinement ? » interrogèrent les gazetiers. «Faisons fi de la sémantique, répondit mielleusement madame de Sibête. Notre Bienveillant Souverain voulait user de la convulsivothérapie » .

Une chose était certaine : les Riens et les Riennes comprenaient une fois de plus que leur pays était dirigé par un médiocre cabotin qui avait trouvé là le rôle de sa vie. Cela n’était point pour les rassurer. Ils avaient compris, au milieu du discours emphasé et doucereux, qu’ils n’avaient aucune certitude sur la suite. Mais ils se disaient aussi qu’ils sauraient en temps voulu se souvenir des mirifiques promesses.

 

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