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Chroniques du règne de Manu 1er dit Le Voiturier.

Chronique du vingt cinquième jour du mois de mai de l’an de disgrâce 20

Où il est question de carottes, d’assiettes et de félonie…

C’était à n’y rien comprendre. On avait fait procéder à un nouveau carottage de l’opinion, en sondant les cervelles de quelques Riens et Riennes, triés sur le volet par on ne savait trop quel mystérieux calcul dont seules les académies de forage avaient le secret, afin de savoir si Notre Abyssal Scaphandrier jouissait à nouveau de l’affection de son peuple. La popularité de Notre Roy Bien-Aimé eût du être au firmament après cette folle aventure de la grippe pangoline où on l’avait vu partout, endossant maint costumes, tantôt arpentant les tranchées tel Clémenceau, tantôt enfourchant un mannequin de paille à l’effigie de ce même Clémenceau – c’était le seul tigre qu’on eût pu trouver -, son auguste profil un jour découvert, le lendemain masqué, à moins que ce ne fût l’inverse. Son Himalayenne Prétention s’était exprimée moult fois dans les Lucarnes Magiques, Elle avait sillonné le pays en long et en large, abreuvant de son Verbe Guérisseur son peuple de fainéants et d’illettrés qu’il fallait châtier, non parce qu’on l’aimait mais parce qu’on l’abhorrait. On avait fait mine – le chevalier d’Alanver s’était révélé fort habile en faisant appel à la perfide baronne du Notabenêts – d’écouter les doléances des nurses et des garde-malades, mais c’était pour mieux les réduire au silence. Mais voilà que le résultat du carottage venait d’être connu et il était défavorable à Notre Fêlé Bibelot. Pire encore ! Les Riens et les Riennes dont on avait foré les cervelles par un oiseux questionnement préféraient monsieur du Havre et ses mites ! Cela conforta le Roy dans sa décision de se débarrasser au plus vite de celui qui osait lui faire ombrage.

Mais qui donc pour le remplacer ? Le grand Vizir Manolo, l’ancien duc d’Evry, ne manquait jamais aucune occasion de renouveler son allégeance. Il se disait dernièrement prêt à « renverser la table », et, en grand maladroit qu’il était à casser de la vaisselle. Était-bien le moment ? Son Agacée Sérénité avait tant d’autres motifs d’insatisfaction et d’inquiétudes. Il se murmurait que d’aucuns se sentaient pousser des ailes et rêvaient de gloire et de notoriété, ces puissantes drogues qui vous isolaient du commun et vous faisaient croire maître du monde. Ainsi les noms de messieurs de l’Anehonât et de la Zizanie circulaient-ils sous le manteau. De ceux-là, Notre Fielleux Bonimenteur en ferait son affaire – il avait du reste commencé les manœuvres en s’entretenant avec ce La Bidoche, lequel se piquait de le critiquer en public, tout se laissant circonvenir des plus aisément dès lors que l’on se retrouvait dans l’intimité d’un conciliabule – mais voilà que le nom du Savant de Marseille se chuchotait aussi dans les coursives des gazettes. Or ce monsieur House était du dernier bien avec Sa Frivole Mondanité, on entretenait les meilleures relations. Celui qui était autant admiré qu’il était détesté n’avait jamais émis la moindre critique envers Notre Révéré Monarc. Mais il était devenu, par le truchement de sa potion magique et de ses déclarations qui semblaient frappées au coin du bon sens, le héros de celles et ceux qui s’insurgeaient contre le Roy et ce qu’ils appelaient « le système ». Pour être juste, le sulfureux Savant ne faisait toutefois pas l’unanimité dans ce camp-là et les querelles allaient bon train – c’était là tout nanan pour Sa Suave Machination. La dispute est d’un grand secours pour affaiblir l’adversaire, sans elle on serait à la peine.

Le Chevalier d’Alanver avait lancé sa machinerie contre Monsieur House, mais l’effet escompté – celui de faire passer le Savant pour un bouc émissaire et cacher ainsi sous le tapis les funestes errements du gouvernement pendant l’épidémie de grippe pangoline – tardait à se faire jour. Le professeur Klorokine se rebiffait, ajoutant encore, s’il était possible, à la cacophonie ambiante. Le baron d’Amphore, un personnage falot et inconsistant, qui présidait à ce qui restait de la Faction de la Rose, fut victime d’une crise d’amnésie. Oubliant son soutien sans partage à Notre Fringant Jupithou au lendemain de sa victoire, il avait commencé de comploter bassement avec le duc de la Jade d’Eau, et son comparse, le jeune vicomte du Marais, ainsi que d’autres intrigants et intrigantes, au premier rang desquelles se trouvait la petite baronne de Bellecassette – l’ancienne Chambellane à l’Instruction du bon roi Françoué, celle dont le seul nom provoquait un prurit subit autant que violent chez les maitres des escholes et ceux des collèges. Tout ce petit monde entendait à l’instar de l’ancien Grand Premier Chambellan le Grand Vizir Manolo, « renverser la table » sans toutefois casser trop de vaisselle, car on voulait bien qu’elle servît encore. C’était dans ce dessein que l’on n’avait point convié à cette réunion secrète ces maudits et encombrants Insoumis, ces irréductibles dont on ne savait que trop bien que ce qu’ils voulaient faire de la vaisselle et du dogme de l’Eglise du Saint-Capital. On venait d’en avoir un bouillant exemple avec monsieur Ruffinus, que le gazetier monsieur de la Bourrée avait âcrement mis à la question. Le tribun ne se souciait que des pauvres gens et se disait prêt, s’il le fallait, à se faire leur champion.

Les ducs de l’Amer et de l’Attelle s’étaient mués en Frères de la Charité pour les Riches. Le premier venait de pieusement fermer les yeux et in petto de donner sa bénédiction à la maison Goupil, laquelle fabriquait en très grand nombre des carrosses et autres charrettes. La Starteupenéchionne allait octroyer fort généreusement à cette maison une obole de cinq milliards d’écus, sans condition ni contrepartie. Mieux encore, quand les gouvernants de cette maison annoncèrent qu’ils allaient devoir fermer des manufactures, on ne les morigéna point, tout au contraire, ils furent absous. Le second, un petit intrigant, transfuge lui aussi de la Faction de la Rose, s’en allait courant les gazettes pour agiter sa sébile et faire appel – vainement – au cœur des Riches.

Ce fut le moment que choisit Notre Petit Voiturier pour s’en aller visiter une manufacture de carrosses précisément, ceci afin de montrer tout l’intérêt qu’il portait à cette activité. Avant son transport, le Roy convia au Château certains de ces fabricants. Puis on se rendrait à Etaples, où était sise la manufacture dans laquelle Sa Poussive Locomotion ferait quelques annonces. Le baron du Tranbert, qui présidait à la destinée de la haute province du Nord ne décolérait pas. Il ne figurait pas sur la liste des invités. C’était là chose inouïe ! Il se disait que Notre Téméraire Éphèbe avait fort peu goûté le geste de défiance du baron lorsqu’il était venu rendre l’hommage à Charles-le-Grand. Consigne avait été donnée de ne point se masquer pour l’occasion, on était en plein champ mais le baron félon avait ostensiblement gardé le sien, défiant ainsi son Suzerain. Un méfait ne restait jamais impuni et les représailles venaient de s’exécuter.

Ainsi en allait-il en Starteupenéchionne, en ce deuxième jour de la troisième semaine du Grand Déconfinement.

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Chroniques du règne de Manu 1er dit l’Intempérant

Chronique du vingt troisième jour du mois de mai de l’an de disgrâce 20

Où il est question d’ananas et de choux, d’argent jeté aux chiens et de propos de comptoir…

Le Gouverneur Général du Roy en Martinique, un certain monsieur de la Catachrèse, qui ne tenait cette charge que depuis fort peu, étant auparavant l’un des Conseillers de Son Impériale Condescendance, se crut revenu au temps de la première colonie de monsieur d’Esnambuc. Il fit en conséquence fabriquer des placards destinés à enseigner à la populace noire de l’île comment il convenait de respecter dorénavant les nouvelles règles de savoir-vivre, ce que les gazetiers nommaient fort justement la « distanciation sociale ». Ce très zélé serviteur de Notre Exotique Planteur avait finement mandé que figurassent sur le placard deux personnages, un blanc et un noir. Afin que les descendants des esclaves fissent entrer dans leurs cervelles de fainéants ce que signifiait de nouveau la distanciation entre le maître et l’esclave, il était indiqué que ce dernier devait se tenir suffisamment éloigné du « bwana » de manière à ce qu’on pût mettre cinq ananas entre eux. Les Riens et les Riennes de l’île en restèrent d’abord médusés, puis ce fut un tollé de protestations outrées et de quolibets rageurs. Il en alla de même jusqu’à Paris où Gracchus Mélenchonus parla de « honte ». Monsieur de la Catachrèse, quoique ne comprenant nullement la raison de l’ire populacière, produisit quelques plates excuses peu convaincantes et fit retirer la mort dans l’âme les dits placards. De l’autre côté de l’océan, sur le sol de la Starteupenéchionne, les pairs de Monsieur de la Catachrèse se récrièrent in petto qu’on était allé un peu vite en besogne en enlevant ces placards si parlants pour le peuple. Il fallait user de pédagogie et employer des images afin que les gueux – dont le Roy avait fustigé l’illettrisme congénital – pussent comprendre. Ainsi le Gouverneur de l’Armorique avait-il commencé de faire préparer les siens : pour les gueux bas-armoricains, la distanciation sociale se mesurerait en sabots. Le Gouverneur de l’Auvergne avait préféré quant à lui les choux. En Vendée, on hésitait encore entre ces mêmes choux et des sacs de mogettes. Las ! La piteuse débandade de Monsieur de la Catachrèse mit un terme prématuré à tout ce qui n’était en réalité qu’une tentative de restauration des Ordres de l’Ancien Régime. Mais ce n’était que partie remise. On y reviendrait dès que l’occasion se présenterait.

Il était donc entendu que le deuxième tour de piste du Tournoi des Bourgmestres se tiendrait le dernier dimanche du mois de juin, à moins que le Conseil des Savants ne fît savoir sous quinzaine que risques il pût y avoir, auquel cas on passerait tout de même outre, tout en se défaussant grâce au premier avis. Sa Tyrannique Suffisance décidait de tout mais n’entendait être tenue responsable de rien. Son favori, le duc du Dardmalin, Chambellan aux Comptes Domestiques, avait réussi à triompher dès le premier tour, en ce fatidique dimanche, le quinzième du mois de mars, à la faveur de la désertion du peuple, lequel s’était fort peu déplacé pour départager les impétrants. Monsieur du Dardmalin venait donc de reposer son prétentieux fondement dans le fauteuil de bourgmestre de sa bonne ville du Nord, et entendait bien l’y laisser, tout en étant à la capitale pour exercer sa charge de Chambellan. Or, il existait une règle tacite qui voulût que l’on ne pût cumuler deux charges, celle de Chambellan et celle de bourgmestre. Cette règle étant bonne pour autrui, le duc décida de passer outre – il avait le fessier fort agile – arguant qu’il avait reçu la bénédiction du Roy qui l’aimait beaucoup – et accessoirement celle du duc du Havre, dont on se demandait à quoi il servait encore. Tout au plus l’allègre petit duc concéda-t-il ne point en retirer aucun avantage financier, il ferait jeter ses émoluments de bourgmestre aux chiens errants.

L’affaire de la potion miracle du Savant de Marseille continuait d’agiter les cervelles et d’alimenter les rumeurs les plus folles . Monsieur House – alias le professeur Klorokine – était encensé ici et vilipendé là-bas. Il avait ses farouches partisans et ses ennemis jurés. Celles et ceux qui avaient reçu le traitement – dont la baronne Tine de la Vasse, l’héritière du cacochyme baron de la Godille- s’en portaient fort bien mais on disait ailleurs qu’il était étonnant qu’ils fussent encore en vie, leur cœur eût du leur faire défaut car la potion était réputée provoquer des emballements fatals de cet organe. Mais on avait oublié que les importants qui avaient absorbé cette médecine n’avaient jamais eu de cœur, et il n’y avait donc aucun risque que celui-ci fût atteint. Quant aux pauvres, ayant été déjà tant malmenés de ce côté-là, ils avaient bravement résisté et s’en étaient trouvé guéris. C’était à n’y rien comprendre. Le Chevalier d’Alanver décida de partir en croisade et d’en finir une bonne fois pour toute avec le Savant de Marseille. Il excipa d’une énième nouvelle étude – il s’en produisait chaque semaine qui se contredisaient copieusement les unes les autres – et fit claironner par les hérauts qu’il avait chargé un comité de savants – encore un – de réfléchir à comment interdire la prescription de cette médecine.

C’était la consternation chez les partisans de Monsieur House. Le vicomte du Douteblasay médicastre lui-même et ancien Chambellan à la Malportance du temps du bon roi Jacquot, ainsi qu’à d’autres charges, se porta au secours du Savant, se répandant dans toutes les gazettes, on l’eût dit soudain doté d’ubiquité, alors que beaucoup le pensaient passé de vie à trépas. Du côté des contempteurs, on ne sentait plus d’aise, tel ce monsieur des Cimes, ce médicastre de salon qui s’était fait une spécialité de vilipender ce décidément bien sulfureux monsieur House. On avait en effet appris que le savant avait rejoint un club très distingué qui se proposait de produire une gazette dont le premier numéro paraîtrait aux beaux jours. L’instigateur de cette affaire n’était autre que l’un de ces philosophes auto-proclamés, monsieur du Surfay, lequel, après s’être longtemps vu en héraut du progrès social, avait depuis quelques années quelque peu dévié de sa trajectoire. Il œuvrait désormais à restaurer l’ordre et les valeurs, ainsi qu’ à éclairer comme il convenait l’entendement des gueux, tout ceci grâce à l’apport de son œuvre colossale, à côte de laquelle celle de monsieur Marx ferait bientôt figure d’album pour la jeunesse. Monsieur du Surfay puisait son inspiration chez ses bons maîtres latins, experts en sagesse, chez Proudhon – lequel était selon lui le phare de la pensée moderne, infiniment supérieur à Monsieur Marx – et enfin en lui-même, surtout en lui-même devrait-on dire, tant notre philosophe ne supportait en vérité qu’une seule lumière, la sienne. Il avait attiré dans ce petit cercle d’initiés le vieux baron de l’Achèvement, ainsi que le marquis de la Vileté, celui qui n’aimait rien tant qu’à réécrire l’Histoire en en rayant d’un trait de plume vengeur la Grande Révolution. On avait là le plus bel aréopage de ce qui se faisait de plus suranné et de plus nostalgique de la société de l’Ancien Régime, celle où le peuple restait à sa place, et où les élites disposaient, tout ceci affublé fallacieusement d’une appellation usurpée, celle du « Front Populaire ». On était bien en Starteupenéchionne, au royaume du Grand Cul par dessus tête. La Chatelhaine de Montretout ne s’y trompa point, elle qui salua avec force intérêt la création de cette gazette. Elle y retrouvait son fonds de commerce et entendait bien s’en servir, pour peu qu’on l’y aidât, afin de se remettre en selle pour le Grand Tournoi de la Résidence Royale.

Pendant que la cour s’agitait, Notre Précieux Pilier de Comptoir s’entretenait par le truchement du cornet magique avec un bouffon, un certain monsieur Bidoche, afin d’examiner avec lui comment il convenait de rouvrir dans les plus brefs délais les estaminets. C’était aux dires de monsieur Bidoche une mesure de salubrité publique. Il convenait cependant de bien faire le tri entre les estaminets qui auraient licence d’accueillir à nouveau les buveurs en privilégiant ceux où l’on ne tenait que des propos creux et insignifiants, et en renvoyant la réouverture aux calendes grecques de ceux où l’on fomentait complots et autres séditions. Monsieur Bidoche étant révéré comme un saint patron dans les estaminets de la première catégorie, Sa Sainte Tempérance pouvait s’en remettre à lui les yeux fermés.

Ainsi en allait-il donc en Starteupenéchionne en cette toute fin de la deuxième semaine du Grand Déconfinement.

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Chroniques du règne de Manu 1er dit Le Faiseur

Chronique du vingt deuxième jour du mois de mai de l’an de disgrâce 20

Où il est question de favoritisme, de prévarication et de grands projets en perspective…

Le Grand Déconfinement se poursuivait donc, avec sa cohorte d’incohérences et d’ hasardeuses décisions, à moins qu’elles ne dussent bien au contraire rien au hasard et tout à l’entregent ainsi qu’à d’inavoués desseins. Ainsi en allait-il des fêtes de l’été, communément appelées « festivals », qui émaillaient les mois de Phoebe, réjouissant le cœur des Riens et des Riennes qui pouvaient encore se permettre de débourser quelques écus pour y assister. Le Chambellan aux Affaires de l’Esprit, le Chevalier des Rillettes, l’avait annoncé de façon fort absconse : tout était question de jauge. Selon ce docte précepte, les petits festivals, ceux où l’on se réunissait dans une humble grange, où l’on s’asseyait par terre, et où on se retrouvait à deux ou trois, ceux-là auraient bien lieu. Ce fut ainsi que l’on autorisa le marquis de La Vileté, un Vendéen fougueux et atrabilaire, dont Notre Affectueux Jouvenceau s’était entiché dès la première année de son règne et qui avait depuis lors son couvert au Château, à rouvrir son petit domaine, dans lequel avaient lieu, dès la belle saison, de fort modestes festivités, au cours desquelles le marquis réécrivait l’Histoire, faisant de la Grande Révolution un épisode aux funestes conséquences, dont il convenait à tout prix d’en faire oublier jusqu’à l’existence, pour en revenir à l’Ordre ancien, seul capable aux yeux du marquis et des siens de maintenir les gueux en sujétion. Il sautait aux yeux que les dites festivités du marquis correspondaient en tout point à la « jauge » édictée par Monsieur des Rillettes. En revanche, les saltimbanques d’Avignon devraient se taire et se serrer la ceinture, il n’y aurait aucune aubade, aucun récital, aucun tintamarre ni ici ni là-bas. Il n’y avait que la désormais traditionnelle fête de la Musique – laquelle coïncidait avec la fête de la Saint-Jean d’été -, pour laquelle l’on dérogerait, sans toutefois «  prendre de risques » précisa le bon Chevalier, geste à l’appui. Et de rajouter :« on parlera musique, on verra musique, il y aura un grand rendez-vous de musique ». Monsieur des Rillettes, qui avait beaucoup côtoyé le Roy ces derniers temps et avait bu avidement ses paroles, en avait pris les tournures de phrases toutes remplies d’inutiles complexités et d’enfumage, destinées à masquer le vide.

Ce fut le bon baron de Cénobite, obscur Sous-Chambellan aux Excursions, à qui échut l’honneur d’annoncer officiellement la bonne nouvelle au marquis de la Vileté. Officieusement, celui-ci le savait déjà. N’avait-il pas fréquenté fort assidûment les antichambres du Château et menacé de retirer son soutien occulte à Sa Complaisante Connivence s’il s’avérait qu’on ne donnât point suite à ses desiderata ? Pour faire bonne mesure, et pour éviter l’odieux soupçon de faiblesse et de favoritisme, on décida que tous les endroits dédiés au futile divertissement, que l’on appelait aussi des« parquataimes » seraient rouverts, mais que les festivals où l’on était amené à s’élever l’esprit et à contempler le beau et le sublime seraient proscrits. On avait ainsi une vague idée de ce qui se tramait dans le « monde d’après » en ce qui concernait « les affaires de l’esprit ». On faisait disparaître ce fâcheux mot, « esprit » et on ne gardait que celui, fort noble, d’ « affaires », lesquelles évoquaient des cassettes emplies d’écus et de bons de change porteurs d’espoir de rentes mirifiques.

Le Grand Déconfinement était dur et brutal avec le commun, mais fort tendre et indulgent avec les riches. Une Dévôte du Roy, madame du Gnon, cuicuita avec ardeur qu’elle et ses comparses avaient adressé une missive au duc de Gazetamère afin que fût « assouplie » la règle d’or des quarante lieues, et permettre ainsi à celles et ceux qui avaient le bonheur d’avoir des résidences d’été de pouvoir en avoir la libre et entière jouissance. Qu’il était donc cruel de limiter ainsi les droits de certains ! Les gueux, lesquels n’avaient jamais eu accès à ces privilèges, ne pouvaient en concevoir aucun manque, et il ne leur en coûterait donc rien de rester confinés dans ce cercle des quarante lieues. Qu’ils pussent concevoir l’absurde désir de revoir les leurs, éparpillés aux quatre coins du pays, n’effleura en rien le gouffre abyssal de l’égoïsme qui tenait lieu de cervelle aux Suppôts de Notre Méprisant Foutriquet.

La gazette de Monsieur Plénus Moustachus n’en finissait plus de porter tort au gouvernement de Sa Neigeuse Probité en faisant entendre sur la place publique quelques retentissantes affaires . On ne comptait plus le nombre de Chambellans que cette gazette avait impitoyablement traqués, pris à se servir largement de leur position afin de tenter de faire passer sous le tapis moult et moult turpitudes. Ce fut cette fois au tour du petit duc de Nigaudouille, un autre transfuge de la Faction de la Rose – qu’il avait trahie de la plus vile façon pour son maroquin de Chambellan – de se faire prendre les doigts dans le pot de peinture. Du temps où il était bourgmestre de sa bonne ville, ce monsieur de Nigaudouille avait accepté, en remerciements de ses bons offices et de ses largesses envers une certaine compagnie de puisatiers, des œuvrettes d’un artiste dont la côte était fort conséquente. L’ennui était que ce monsieur de Nigaudouille s’était toujours présenté comme un parangon de vertu. Il était un de ceux qui avaient le plus fortement brocardé le duc de Sablé, monsieur du Fion – lequel avait confondu pour sa tendre moitié le travail d’attachée parlementaire avec celui de confiturière au logis. Monsieur de Nigaudouille avait couvert Monsieur du Fion de son fiel et l’avait cloué au pilori. L’affaire tombait bien mal pour ce Chambellan qui poursuivait de ses ardeurs mesquines tous les fonctionnaires du pays pour leur couper les vivres et leur faire sans cesse la leçon. Il s’empêtra dans de laborieuses explications : il avait pris ces oeuvrettes pour de vulgaires crobards sans intérêt, le puisatier était un sien ami et c’était là un « cadeau » – alors que ce dernier déclarait dans le même temps aux gazettes la qualité de « client » de Monsieur de Nigaudouille, ce qui en disait long sur le statut des « oeuvrettes ». En désespoir de cause, le duc, fort marri, annonça qu’il restituerait « ce cadeau » et ce dans « les plus brefs délais » « pour éviter toute polémique ». C’était un peu tardif.

On apprit sur les midi, en ce vendredi, vingt deuxième jour du mois de mai, que le deuxième tour du Tournoi des Bourgmestres aurait bien lieu le dernier dimanche du mois de juin, au moment où débutaient ordinairement des fortes chaleurs et alors qu’on n’avait toujours aucune certitude que les miasmes se fussent résolus à se mettre en quarantaine. Il n’y aurait point de campagne pour vanter les mérites des uns et des autres, ce qui laissait l’avantage aux sortants, ou à leurs héritiers. Tout se ferait sur les résosossios, ces petits salons virtuels où tout un chacun pouvait laisser libre cours à son ire et où se disait tout et le contraire de tout. Monsieur le duc du Havre était sorti de son confinement pour faire cette annonce au pays, flanqué du duc de Gazetamère, lequel boitait bas, et s’appuyait sur une béquille, ce qui lui donnait l’air encore plus bancal et enchiffrené que d’ordinaire. Quant à Sa Neigeuse Sublimité, Elle cuicuita – c’était un de Ses passe-temps favoris- qu’un grand raout sur « le monde d’après » aurait lieu au mois de janvier de l’an de disgrâce 21, dans la bonne ville du vieux baron de la Godille, lequel espérait bien, à la faveur de ce drôle de second tour du Tournoi, caser sur son trône son héritière, la baronne Tine de la Vasse. On comprenait pourquoi on avait hâté ce Tournoi. Il fallait que tout fût prêt pour cette échéance. La baronne Tine de la Vasse était une fervente adepte du mortier et des grands chantiers. On ferait bâtir palais et autres hôtels en vue de ce grand rendez-vous, ses bons amis les Saigneurs du Béton s’en frottaient déjà les mains.

Ainsi en allait-il en Starteupenéchionne, en cette fin de la deuxième semaine du Grand Déconfinement.

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Chroniques du règne de Manu 1er dit l’Irritable.

Chronique du vingtième jour du mois de mai, en l’an de disgrâce 20

Où il est question de mensonges, de châtiments et d’une idée saugrenue.

La soudaine attaque d’amnésie de Notre Effervescent Timonier fut dans toutes les conversations des Riens et des Riennes. On conjectura, on ricana, on ragea surtout et d’importance. Sa Culottée Suffisance avait-elle perdu la tête, ou tout ceci n’était-il que menteries et enfumage ? La grande Intendante des Provinces de l’Est, là où les miasmes avaient sévi plus férocement qu’ailleurs dans le pays – on se souvint qu’ils avaient pu se disséminer joyeusement après un grand raout religieux qu’il eût été opportun d’interdire – se porta au secours du Roy et jura ses grands dieux qu’on n’avait jamais manqué de masques. Tout avait été pour le mieux dans le meilleur des mondes. De quoi se plaignait-on ? Du côté des médecins, des nurses et des gardes-malades, on fut saisi de fureur. L’impertinente gazette de monsieur Plénus Moustachus révéla que des guildes de soignants avaient esté en justice pour dénoncer ce que Notre Immémorable Solipsiste avait exquisément appelé « doctrine restrictive ». En un mot comme en cent, la Chancellerie de la Malportance avait été en dessous de tout, et ce dès le mois de janvier. Les réserves de masques les plus impénétrables, ceux qui offraient la meilleure barrière contre les attaques massives de miasmes, avaient toujours été inexistantes et l’étaient toujours, on n’avait point passé de commandes alors que l’épidémie commençait de se faire rage. On en avait même mis au feu. Le rationnement strict avait donc été de mise, avec les conséquences que l’on connaissait. Les hôpitaux avaient été réduits à la plus incroyable extrémité, celle de faire appel aux dons. Des cousettes s’étaient dévouées jour et nuit pour fournir les petites barrières d’étoffe dont on manquait tant. Les tribuns des Insoumis enquêtèrent et les chiffres parlèrent. Mais cette cruelle vérité n’était qu’imagination aux yeux de Sa Navrante Indifférence. Les Riens et les Riennes n’étaient-ils point toujours dans les jérémiades et les récriminations ? Que tout cela était donc terriblement ennuyeux et si peu disruptif ! Par conséquent, si tel était le bon vouloir du Roy d’affirmer que tout s’était déroulé à la quasi-perfection, on devait s’y conformer, faute de quoi cela serait une contrariété supplémentaire. Or Notre Capricieux Bambin n’en supportait absolument aucune, cela le mettait dans des états de froide colère, dont chacun et chacune au Château redoutait les effets ravageurs.

Le Roy se reposait en vérité beaucoup sur son précieux d’Alanver. Sa Capricante Altesse avait eu moult occasions de vérifier que ce Chambellan possédait toutes les qualités requises pour le servir : il mentait comme un arracheur de dents – bien que ses études eussent consisté en l’art d’apprendre à couper des nerfs -, il connaissait sur le bout des doigts son bréviaire – ne venait-il pas de subordonner une fallacieuse augmentation des gages à un nécessaire accroissement du labeur pour celles et ceux désireux de se libérer enfin du « carcan », cette sujétion que l’on avait obtenue de haute lutte pour ne plus passer sa vie à la gagner sans que jamais cela ne s’arrêtât ? Et enfin, ce brillant serviteur n’avait-il point déniché la perle rare pour mener les discussions avec les représentants des Pleurnicheurs, en la personne de la baronne du Notabenêts, laquelle avait occupé bien des années auparavant la charge de conduire les moutons à tondre, et s’ était acquittée de cette besogne avec un zélé inouï, ce dont ses Maitres avaient su fort grassement la remercier ? Elle avait été anoblie et avait exercé par la suite moult charges qui lui assuraient un train de vie des plus confortables. Il n’y avait point dans le royaume femme plus complaisante avec les forts et dure avec les faibles. Diantre, que ce d’Alanver avait du génie ! Qui plus est, les festivités auraient lieu à l’hôtel de Ségur, ce nom qui évoquait dans les esprits des plus anciens les larmes et les malheurs des enfants désobéissants. Nul doute que Madame du Notabenêts s’y entendrait comme personne pour manier le martinet et faire pleuvoir les punitions et les brimades. Il en cuirait aux gueux d’avoir osé réclamer des écus en sus.

Le Chevalier avait ôté une belle épine du pied de Sa Chatouilleuse Susceptibilité en prenant en main cette ennuyeuse affaire de l’hôpital, et ce de manière autrement plus martiale que cette brave la Buse, qu’il avait fallu caser dans un scaphandre avant qu’elle ne se répandît de nouveau en lacrymales confessions. Le souvenir de cette marquise ramena le Roy à son autre préoccupation du moment : le Tournoi des Bourgmestres. Que faire ? Fallait-il reporter aux calendes grecques le deuxième tour de piste, ou suivrait-on cette fois les conseils du comité des Savants, à qui l’on avait une fois encore demandé ce qu’il convenait de faire. Ces derniers, vexés comme des poux depuis l’affaire des escholes – laquelle était un véritable fiasco – répondirent au hasard – on avait tiré à pile ou face – certains qu’on ne suivrait point leurs recommandations. Le hasard, cette cause non nécessaire et imprévisible, voulut que la pièce indiquât pile, c’est à dire la toute fin du mois de juin, et que c’était là aussi la préférence des bourgmestres dont le mandat s’achevait, et qui espéraient ainsi triompher sans gloire de leurs adversaires, puisqu’il était entendu qu’on ne ferait point campagne pour vanter les mérites des uns et des autres. L’affaire semblait donc entendue. Notre Bienveillant Galopin – qui avait conservé sur lui l’habit bien trop large de Charles-le-Grand – entendit pendant de longues heures ces édiles dérouler leurs arguties. Puis, après avoir donné la parole au Chambellan au Déconfinement, le baron du Cachesex, lequel ne servait strictement à rien – Sa Pâle Imitation eut ces mots à leur intention : « je vous ai entendus ». L’allocution fut brève et l’on dut se contenter de cette petite phrase, terne variante de celle de son glorieux ancêtre prononcée en d’autres circonstances et encore plus dépourvue de signification que l’original.

Ainsi en allait-il en Starteupenéchionne, au mitan de cette deuxième semaine du Grand Déconfinement. Un obscur affairiste en mal de notoriété et dont l’Histoire ne retiendrait point le nom tant le personnage se noyait dans l’insignifiance, proposa tout uniment, afin de trouver des écus sonnants et trébuchants pour éponger la dette que l’épidémie avait causée, de vendre le trésor que le grand Léonard nous avait laissé, cette énigmatique madame Lisa qui souriait depuis des lustres sur un des murs du Louvre. On en resta coi. Il y avait tant et tant d’autres manières de se procurer de l’argent, pourquoi donc ce sombre fabricant de vide n’avait-il point suggéré, comme venait de le faire fort solennellement une très savante Econome, madame Duflotus, de restaurer la taxe sur la fortune ? Notre Sablonneux Bonimenteur commit encore une fois une prouesse : il cuicuita, vantant les mérites de cette Econome, laquelle avait fait honneur à notre pays en recevant une médaille pour ses travaux, mais sans jamais citer ce sage conseil, qui avait le don de l’irriter jusqu’au prurit. C’est ainsi que Madame Duflotus n’aurait jamais son couvert au Château. L’épiderme royal était chose sacrée.

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Chronique du règne de Manu 1er dit Le Médaillé.

Chronique du 18ème jour du mois de mai, en l’an de disgrâce 20

Où il est question d’une navrante tragi-comédie, d’un naufrage annoncé et de médailles dûment comptées…

Les Riens et les Riennes, qui n’avaient pour tout bien que leurs pauvres vies, et celles de leurs marmots, enrageaient de voir le peu de cas qu’en faisait Sa Malveillante Imposture. Certains se mordaient cruellement les doigts d’avoir accordé crédit à ce fallacieux impétrant au moment du Tournoi de la Résidence Royale. Gracchus Mélenchonus avait eu beau prévenir qu’avec ce Monarc, il y aurait des larmes et du sang, on ne l’avait point écouté. Il fallait maintenant subir en rongeant son frein, ce qui n’empêchait point de fourbir les piques. Les Lucarnes Magiques, où l’on révérait jusqu’à la folie le Roy, narrèrent en images pieuses la visite dans les Marches du Nord où l’on était allé rendre l’hommage à Charles-le-Grand. L’on y vit Notre Petit-Sous-Préfet-Aux-Champs au milieu d’une immensité verte, seul derrière un pupitre, d’où il déroula bien malaisément un verbeux et ampoulé discours que lui avaient scribouillé ses Conseillers. On ne sut à combien ils s’y étaient appliqués mais c’était fort mauvais. Sa Vaine Imposture s’essaya bien à quelques envolées lyriques mais toutes tournèrent piteusement et allèrent s’écraser lamentablement dans l’air chaud de cette belle journée printanière. Pendant ce temps, de vieux soldats blanchis sous le harnois s’accrochaient bravement à leurs hampes d’où pendaient, aussi languissantes que le verbe royal, les bannières de la vieille République. En face, un maigre auditoire tout acquis baillait poliment sous le soleil. C’était la parfaite image de la Starteupenéchionne. Tout à leur ire, les Riens et les Riennes, apercevant quelques bribes de cette piteuse tragi-comédie dans leurs Lucarnes Magiques, en eussent pu concevoir un semblant de pitié pour Notre Médiocre Histrion, tant le spectacle s’y prêtait, mais ils détestaient tant ce prince – dont ils avaient la veille encore goûté la morgue sans limites- que ce ne fut que rires et quolibets.

Le lendemain était un lundi et c’était le jour qu’avait choisi Frau Bertha, la Grande Chandelière de la Germanie pour rencontrer Sa Neigeuse Béatitude, mais hélas, cela ne se pouvait toujours opérer que par le truchement d’une lucarne magique. Notre Affectueux Bibelot était fort marri de ne pouvoir embrasser et bisouiller cette fort digne matrone, laquelle tenait d’une main de fer les rênes de son pays. On devait premièrement deviser ensemble des manigances qu’il convenait de commettre pour en finir avec les conséquences néfastes de la grippe pangoline sur le négoce, puis on se laisserait complaisamment passer à la question, en même temps, d’un côté et de l’autre du Rhin, par des gazetiers tout confits en révérence. Ce fut Frau Bertha qui décida de tout pendant ce conciliabule, comme à son habitude. Sa Lipochromique Suffisance faisait mine de jouer les importants, mais c’était bel et bien la poigne teutonne qui dirigeait. Pendant que la digne Chandelière, aussi compassée qu’un évêque dont elle arborait la chasuble, ouvrait le bal, Notre Zézayant Jouvenceau semblait quant à lui baguenauder, adressant force sourires à l’image de Frau Bertha, à défaut de pouvoir la pinçouiller mignardement, eût-elle été par bonheur à ses côtés.

Le Château avait fait mander aux gazetiers d’annoncer cette rencontre, ainsi que ce qu’il en résulterait, à grands renforts de titres ronflants. On allait voir ce qu’on allait voir. C’était une rencontre historique ! Les clairons sonnèrent, les hérauts braillèrent mais la montagne accoucha d’une souris. Le flegmatique Adrius le Rouge, un des tribuns Insoumis, résuma ce non-événement de façon fort laconique : « il faudra rembourser la dette » et « respecter le cadre des Traités ». Les Riens et les Riennes, déjà fort touchés par la misère, comprirent qu’il leur faudrait donc suer perpétuellement pour rembourser cette fameuse dette – il n’était point question que les Riches y missent un quelconque liard – et que les Chambellans de l’Europe, lesquels n’avaient jamais aucun compte à rendre hormis aux princes et aux rois des Etats – continueraient de tout régenter afin que le négoce pût se faire sans entraves, dût-on pour ce faire restaurer l’esclavage et le travail des marmots . De l’autre côté du Rhin, la situation n’était guère plus enviable pour le petit peuple, bien que l’on s’acharnât continûment à faire accroire l’opposé en citant ce pays en exemple. Gracchus Mélenchonus tonna que la séance avait été « humiliante » et que la vieille République venait d’être rétrogradée au rang de « porte-serviette » du gouvernement teutonique, ce qui par conséquent faisait du Roy un vulgaire laquais de Frau Bertha. C’était là à ses dires « un naufrage dangereux ». Les gazetiers rivalisèrent de flagornerie pour vanter le génie de Notre Béat Européiste et encenser l’entente cordiale entre les deux États. Des autres nations de l’Europe, il n’en était plus question. La Germanie et la Starteupenéchionne, par la voix de leurs princes, s’arrogeaient le droit de décider de tout et toutes seules.

Pendant ce temps, la duchesse de Sitarte, qui avait eu à propos des médailles cette saillie d’une justesse renversante « la reconnaissance du labeur bien fait est une récompense souvent bien plus appréciée qu’une simple élévation des émoluments » – laquelle saillie mettait à mal l’hagiographie de la duchesse, pauvre petite Cosette grelottant de froid sur la dalle de Saint-Denis dans l’attente d’un billet de logement – s’était vue confier la tâche ô combien noble de compter les dites médailles. Il eût été fort fâcheux que se renouvelât l’affaire des masques et celles des écouvillons. Imaginait-on des médailles introuvables, des médailles promises et jamais arrivées, vendues mille fois leur prix, échangées sous le manteau, des médailles trop grandes ou trop petites ? La duchesse y veillait en personne, c’était là gage de sérieux et de vertu. De son côté, un obscur Sous-Chambellan, à qui revenait la tâche de s’occuper des Excursions, le baron de Cénobite, annonça pompeusement que le cercle des quarante lieues – au-delà duquel il était formellement prescrit de se déplacer- pourrait augmenter «de façon concentrique ». Les algébristes et les géomètres se penchèrent sur cette question – un cercle peut-il s’augmenter de façon concentrique ? – d’où il ressortit savamment qu’entre con-finé et con-centrique, il se trouvait quelques interférences et que la Terre était bien sphérique, et qu’elle tournait autour de son axe, effectuant sa révolution autour de l’astre solaire, lequel n’était point celui qui, de façon fort transcendantale, s’imaginait l’être.

Ainsi en allait-il en Starteupenéchionne, en ce premier jour de la deuxième semaine du Grand Déconfinement.

 

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Chroniques du règne de Manu 1er dit le Brioché.

Chronique du dimanche, le dix-septième du mois de mai, en l’an de disgrâce 20

Où il est question de brioches, de débâcle et de retour en grâce, ainsi que d’un bien mauvais exemple…

Les Conseillers furent dûment tancés et rabroués après la visite de Notre Irascible Bibelot à l’Hôpital Général. Comment des gueux, des séditieux avaient-ils osé – sans y avoir été priés – s’adresser à Sa Splendeur Nacrée, Laquelle venait de surcroît de leur annoncer de bonnes nouvelles ? L’édit concernant l’obole que la Starteupenéchionne allait généreusement leur accorder avait été signé le matin même de la main royale, cette main thaumaturge qu’il eût convenu de baiser pieusement et d’enchâsser à Notre Dame. En lieu et place, un fâcheux, un de ces enragés des corporations s’avisa, l’impudent, d’apostropher Notre Misércordieux Monarc à sa sortie de l’Hôpital. «Vous pensez qu’on a vraiment besoin d’une médaille ? » lança cet importun. Piquée au vif, Sa Neigeuse Altitude fit un raccourci historique saisissant, faisant splendidement entendre les accents de feue la très rétrécie Reine Marie-Antoinette dite l’Etrangère, face aux bonnes femmes de Paris venues réclamer du pain. Les médailles se métamorphosèrent en brioches : « si vous n’en voulez pas, ne la prenez pas » fut la réponse pleine de morgue du Roy, qui eut ensuite à subir les doléances de laborantines, lesquelles se sentaient fort oubliées de tous. « Voyez ça avec le Chambellan » se défaussa Notre Poudreux Jouvenceau, laissant tout de même entendre qu’on allait « entrer dans une logique de revalorisation » des maigres gains gelés par ses soins jusques ici. « J’ai pris mes engagements » affirma sentencieusement Sa Hâbleuse Fanfaronnade, les mains dans ses braies, à la manière du camelot de la foire. Le reste fut à l’envi. « Je sais, je sais » répéta fallacieusement ce prince qui ne doutait de rien, et l’on eût pu lui répliquer alors, à la manière de monsieur Gabin « Sire, tout ce que vous savez en vérité, c’est que vous ne savez rien. » La rage et la tristesse se lisaient sous les masques pour qui eût un brin d’humanité. Notre Mauvais Histrion ne songeait pour sa part qu’à quitter au plus vite ces laborieux – ceux-là même qu’il avait fait molester et gazer d’importance par sa maréchaussée quelques mois plus tôt- et s’en retourner sous les ors de son palais, y retrouver ses Très-Chers-Amis les Grands Economes. Tout n’était que parole, parole….

Sa Mimétique Arrogance s’était voulue Pétain récompensant de dociles nurses toutes de blanc et d’adoration vêtues, Elle ne fut donc que Gamelin s’enfonçant dans la Débâcle. Qu’à cela ne tînt ! Le dimanche arriva et Notre Primesautier Galopin endossa la tenue de Charles-le-Grand, premier du nom et fondateur de la dynastie. Mais qu’on se gardât bien de ricaner à le contempler dans un costume qui lui baillait de tous les côtés. Ce n’était point la tenue du vainqueur de la Libération sur laquelle Sa Complexe Manigance avait jeté son dévolu. Non, c’était celle de la défaite, car, tel un Phénix renaissant de ses cendres, Notre Messianique Sauveur entendait bien se ressourcer dans la débâcle et ressusciter afin de se remettre en selle pour le Tournoi de la Résidence Royale. Rien d’autre en vérité n’avait d’importance que ce dessein-là. On fit donc préparer l’aéroplane et l’on se transporta avec une partie de la Cour dans les marches de l’Est, là où l’obscur colonel qu’était alors Mon-Général avait subi quelques quatre vingt années auparavant une défaite, laquelle était considérée comme l’aube de sa grande geste, et allait le mener après moult victoires sur le trône royal.

Son Insolente Imposture se paya donc encore et encore de mots, délivrant un de ces interminables et verbeux discours destinés à engourdir l’entendement, continuant de piller sans vergogne dans l’héritage des glorieux combattants de la Résistance, alors même que toutes ses menées, depuis son avènement, avaient consisté à le défaire avec zèle et acharnement. Pendant ce temps, la duchesse des Charentaises et du Poitoutou tentait un recours en grâce. Cette intrigante, qui n’avait pas eu de mots assez durs pour vilipender Notre Infaillible Souverain, lui trouvait soudain toutes les vertus et enjoignait, avec ces accents péremptoires qu’on lui connaissait, à resserrer les rangs autour de Sa Très Sainte Alliance. « Ce n’est plus le moment de critiquer » assura cette courtisane rompue à toutes les diplomaties – même les plus glacées – dans l’attente peut-être de se voir enfin distinguée pour entrer dans le futur gouvernement que manigançait activement à former Notre Électrifié Tyranneau . On l’invita dans le salon d’une gazetière de la Bonne-Fille-de-son-Maitre, où elle ne se priva cependant point de quelques saillies contre l’actuel gouvernement, se montrant faussement emplie de compassion envers le peuple des laborieux, sans qu’elle oubliât de plaindre aussi les grandes firmes, lesquelles avaient perdu tant et tant d’écus au cours de ce Grand Confinement !

Le duc de Gazetamère, qui avait eu le temps de faire venir à lui son barbier, s’en fut sur les rivages de la riante Normandie, afin de s’assurer que ses ordres – on n’avait point le droit de poser son fondement sur les grèves, on était prié d’y être dans le mouvement perpétuel – fussent respectés à la lettre. Le premier échevin de la modeste bourgade où se fit portraiturer le duc – afin d’orner bellement les salons de son hôtel particulier – avait arrangé une rencontre avec quelques quidams fort soigneusement triés sur le volet. On vit ainsi monseigneur le duc, Grand Chambellan aux Affaires domestiques, gardien impavide de l’ordre, se pencher, sans masque aucun, sans que ne fût respectée la sacro-sainte distance, sur un joli bambin, afin de lui seriner quelques fadaises et lui extorquer quelques aveux : «Dis moi donc, petit, il ne critique pas trop le gouvernement, ton daron? » Les parents du marmot, ainsi que d’autres enfançons, étaient quant à eux tous masqués, s’assurant ainsi de ne point transmettre quelques miasmes funestes à Rantanplan. L’inverse n’était hélas point vrai et toute la scène se donnait à voir comme le parfait précis de l’action du gouvernement de Sa Navrante Malveillance depuis le début de l’épidémie de la grippe pangoline : « faites ce que je dis, ne faites pas ce que je fais, ou il vous en cuira ». Comme un sinistre écho à cette visite, dans les bonnes villes de Marseille et de Montpellier, la maréchaussée caressa allègrement du bâton sur le dos de quelques enragés d’Engiletés, distribuèrent force amendes et mirent quelques uns de ces séditieux en geôle. Il fallait montrer l’exemple.

Ainsi en allait-il en Starteupenéchionne, au septième jour du Grand Déconfinement.

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Chroniques du règne de Manu 1er dit l’Affligé.

Chronique du quinzième jour du mois de mai de l’an de disgrâce 20

Où il est question de doléances, de cruauté et d’un vent de fronde…

Une sombre clameur montait du pays. Qu’était-ce donc que cette médaille dont tout le monde au gouvernement se rengorgeait tant ? Les braves épuisés par le combat n’en voulaient pas. C’était là se moquer du monde. Son Himalayenne Surdité, qui l’entendait tout autrement, manda que l’on fît atteler son carrosse et que l’on se transportât, en compagnie du Chevalier d’Alanver, qui était décidément partout, à l’hôpital général de Lutèce. Ce fut le branle-bas parmi les Conseillers pour savoir qui le Roy rencontrerait là-bas, tant il était impossible de faire se préparer- comme on le faisait d’ordinaire- des figurants. On s’en remit donc à la Providence, on aviserait quand on serait dans les lieux. Las ! Devant les doléances des médecins, des nurses et des garde-malades qui ne manquèrent de l’accueillir comme il se devait, Notre Médiocre Bonimenteur se livra à une pantomime des plus embrouillées d’où il ressortit qu’il n’avait jamais fait de promesses, sauf lorsqu’il en faisait, et qu’il promettait désormais de mettre fin à la misère des braves grognards et grognardes. D’ailleurs, n’avait-il point ordonné qu’on leur décernât une médaille et qu’elles fussent mises à l’honneur lors de la fête de la vieille République ? On se serait cru sur la place d’un village au moment de la foire. Le Roy tel un vulgaire camelot, énumérait sur ses doigts tout ce qu’il avait mis en œuvre. Il fut question de « truc » et de « tarification », quand en face on parlait de la grande misère qui était celle de l’hôpital depuis de longues années.

Sa Piteuse Rodomontade ne rencontra donc qu’ire et mécontentement. Les deux vaillantes soignantes, devant lesquelles Elle s’époumona vainement derrière un masque, ne s’en laissèrent point compter, et se chargèrent de lui donner la réplique, sans céder un pouce de terrain. Tout au plus, Notre Faillible Bonimenteur concéda-t-il -dans la douleur- qu’on s’était trompé. « J’étais convaincu qu’on était en train de changer les choses » larmoya ce prince, « c’est très cruel pour moi-même » ajouta-t-il, saisi comme tous ses bourbonnesques ancêtres, de cette folie narcissique, laquelle avait fait dire un jour à l’un d’entre eux « L’Etat c’est moi ». Ainsi, les braves soignantes s’épuisaient-elles à la tâche sans moyens et sans reconnaissance, ainsi le pays venait-il de vivre des heures sombres, mais c’était en vérité le Roy qui souffrait, c’était Son Immense Vanité qui était atteinte au cœur et l’on était prié de compatir.

Par bonheur pour Notre Douloureux Martyr, un somptueux déjeuner l’attendait au Château. On avait convié les Grands Docteurs de l’Economie, des messieurs fort savants, tous grands adeptes de l’Eglise du Saint-Capital et gardiens de la doctrine de Saint-Marché. Ils n’étaient pas moins de dix en cette belle journée – qui avait si mal commencé, le Roy en était encore tout meurtri – à venir se presser en bons et loyaux courtisans pour se sustenter copieusement aux frais des Riens et des Riennes, dont on disserterait sur la manière de les tondre encore un peu plus après ce fâcheux épisode de la grippe pangoline. Qu’il était chaleureux et douillet, cet entre-soi des Fidèles de Sainte Tina, qu’il était bon pour Son Effrénée Mégalomanie de ne point être contredite, et d’avoir face à Elle des perroquets savants, lesquels caquetteraient en cadence lorsque seraient doctement exposées les théories pour tout changer sans que rien ne changeât en vérité d’un iota. Si d’aucuns parmi les observateurs des faits et agissements du Roy avaient conçu quelque espoir qu’il pût faire davantage que de se divertir en s’affublant de la panoplie de Gracchus Mélenchonus, ils en furent pour leurs frais quand ils apprirent le nom des convives. Notre Poudreux Babillard ne s’était jamais converti qu’à ceci et ce depuis ses jeunes années : l’art de se mettre en avant et de s’entourer de cajoleurs pour lui renvoyer complaisamment l’image la plus flatteuse de lui-même.

Dehors, la fronde menaçait. On grondait dans les hôpitaux, dans les hospices où avait eu lieu une véritable hécatombe – dont les gazetiers serviles à l’instar du Barbier s’étaient gaussés, ces vieillards n’étaient-ils point promis de toutes les façons à la mort, le plus tôt était le mieux, cela ferait faire de substantielles économies – on faisait les comptes, fustigeant l’indifférence des tenanciers de ces hospices qui ne pensaient qu’en termes de juteuses rentes, dans les escholes, les maîtres et maîtresses éplorées enseignaient désormais aux bambins comment se laver les mains et se maintenir « à distance », dans la rue enfin, on brandissait des placards,lesquels étaient à la minute même confisqués rageusement par la maréchaussée, qui se refrénait à peine de ne pas battre comme plâtre les séditieux et de les envoyer ad patres. Une gazette de la parlotte, qui s’était fait une spécialité de mener de fallacieuses enquêtes, trouva enfin le chemin de la vérité en mettant au jour l’affaire des écouvillons. On apprit ainsi que les services de la Malportance de la glorieuse Starteupenéchionne avaient passé commande auprès de l’Empire Céleste d’automates destinés à écouvillonner mais que l’on s’était trompé dans le modèle des écouvillons, lesquels étaient nécessaires pour faire œuvrer ces automates, de sorte que ceux-ci étaient rendus parfaitement inutiles. Il en était résulté un pataquès sans nom dont on commençait à avoir l’habitude, tant on savait maintenant qu’on se trouvait au royaume du Grand Cul par dessus Tête. Plus rien ne fonctionnait désormais, chacun et chacune cherchant à se défausser sur des subalternes. L’exemple venait d’en-Haut. Un ancien grand serviteur de l’État était allé se confier à la gazette l’Univers. Il était effrayé de ce qu’il avait vu : « Ils sont d’une arrogance terrible. Est-ce que nous sommes protégés ? ». Tout était dit et terriblement dit. Il n’était jusqu’à la Chancellerie de l’Instruction où ne soufflât ce vent de fronde. Une petite bande de séditieux commit une tribune des plus téméraires pour dénoncer les menées de Monseigneur le duc de la Blanche Equerre sur l’école de la vieille République. « Nous voyons tout d’abord un immense mensonge », ainsi écrivirent ces fâcheux qui ne pouvaient se résoudre désormais à consentir à ce qu’ils désapprouvaient en leur âme et conscience La chose était totalement inouïe. Ils n’allèrent pas jusqu’à signer nommément mais on se doutait bien que la chasse aux sorcières avait bel et bien du commencer à la Chancellerie et qu’elle serait impitoyable. Des têtes rouleraient.

La ChatelHaine de Montretout se montra fidèle à elle-même en se gaussant d’un terrible crime, lequel avait hélas été perpétré sur un de ces bons Samaritains qui oeuvraient à alléger un peu le malheur des pauvres hères lesquels, fuyant leurs pays en guerre perpétuelle, étaient allés s’entasser au bord de la Manche, dans l’attente lointaine et parfois fallacieuse de pouvoir gagner l’Angleterre. La maréchaussée avait rapidement mis aux fers celui que l’on soupçonnait, l’un de ceux-là que la misère avait rendu fou. Là où la simple décence recommandait un triste silence, Madame de Montretout fit étalage de ce qu’elle était, malgré tout le ravalage et le ripolinage que les gazetiers avaient effectués pour la rendre présentable : une Haineuse.

Ainsi en allait-il en Starteupenéchionne en ce cinquième jour du Grand Déconfinement.

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Chroniques du règne de Manu 1er dit le Mordant.

Chronique du treizième jour du mois de mai, en l’an de disgrâce 20

Où il est question d’une fameuse entourloupe, d’un certain mordant et d’une charge fort peu héroïque…

On ne savait point encore si les miasmes avaient déserté notre pays, mais le gouvernement de Sa Délictueuse Inconséquence agissait comme si cette fâcheuse épidémie n’était plus qu’un embarrassant souvenir. C’était mercredi et les Chambellans s’étaient réunis autour du Roy. Monsieur du Havre était encore en poste, pour combien de temps encor, nul ne le savait. On avait ressorti des remises, où on les avait provisoirement déposés, les plans pour métamorphoser les hôpitaux en hostelleries de luxe. Il fallait cependant gratifier quelque peu les médecins, les nurses et les gardes-malades, avant de les congédier ou de les transformer en soubrettes et en maitres d’hôtel. On ne sait de quelle cervelle fusa l’idée de leur donner une médaille en chocolat, ainsi qu’à quiconque aurait été enrôlé dans la guerre contre les miasmes, mais l’immense honneur de l’annoncer pompeusement revint bien entendu à madame de Sitarte, l’ineffable Porte-Mensonge du gouvernement. De Lille à Marseille, de Strasbourg à Brest, on se récria sur la magnanimité de Notre Impudent Bienfaiteur. En lieu et place des pauvres écus annoncés et jamais versés, on devrait se contenter de fallacieux honneurs, lesquels n’avaient jamais permis de mettre une misérable lichette de beurre dans les épinards insipides.

Du côté de la Chambre Basse, les Dévôts ne furent point en reste. Ils dépouillèrent de son idée un député de la Faction des Raipoublicains, lequel avait déposé depuis des semaines une proposition d’édit pour que l’on accordât quelque congé et un peu de menue monnaie à ces pauvres soldats épuisés par leur lutte contre la grippe pangoline, la récupérant sans vergogne à leur compte, ainsi qu’ils en avaient coutume. Ils proposèrent ni plus ni moins que les Riens et les Riennes offrissent eux-mêmes de leurs propres congés, lesquels seraient convertis en écus sonnants et trébuchants dont on gratifierait les nurses et les gardes-malades afin qu’ils pussent les dépenser dans de vaines acquisitions. Le vrai repos eût coûté trop cher, il eût nécessité de remplacer les absents le temps de leurs congés. C’était beau comme l’antique. La Starteupenéchionne n’aurait ainsi pas un liard à débourser. La fort confuse douairière Madame de la Peine-En-Ecot applaudit des mains et des pieds à cette proposition. Le Dévôt du Roy à qui revint l’honneur de présenter cette proposition vilement plagiée se nommait monsieur du Plancher, un patronyme qui lui siéyait comme un gant, tant sa dentition se trouvait fort occupée à servir avec zèle le dessein de Sa Disruptive Malfaisance.

Les Dévôts du Roy étaient décidément sur tous les fronts. Ce treize du mois de mai vit la consécration de l’une des ces fidèles d’entre les fidèles, l’imposante baronne de Mormoissa – une femme d’extraction plébéienne, laquelle s’était trouvée anoblie par Notre Généreux Suzerain après sa victoire au Tournoi de la Chambre Basse, sous les fières couleurs de la Faction de la Marche. A la demande de Sa Sourcilleuse Splendeur, cette Dévôte avait concocté un édit permettant la censure immédiate sur les rézossocios – ces salons de parlotte que l’on fréquentait à l’aide des petites lucarnes magiques de poche – de tout ce qui serait considéré comme des « propos manifestement haineux ». Diantre, l’affaire était de taille, surtout que, dans le même temps, on avait appris via la gazette de monsieur Moustachus Plénus, que des conseillers et autres secrétaires, ayant travaillé pour ladite baronne, s’en étaient trouvés si mal d’avoir du subir quolibets et mauvais traitements de leur patronnesse, qu’ils avaient tenté, les malheureux, de s’en ouvrir au duc d’Anfer, lequel avait fait le sourd, puis au duc d’Amonbeaufisse, qui avait déclaré que cela n’était pas de son ressort, et enfin auprès de la duchesse chargée de faire régner les bonnes mœurs et l’entente cordiale entre les députés et leurs gens. Cette dernière avait, tout comme ses dignes compères, fait la sourde oreille. De guerre lasse, ces affligés s’étaient tournés vers un gazetier, lequel scribouillait pour la feuille de Monsieur Plénus. Pour couronner le tout, l’édit rédigé par la baronne, qui ne se sentait plus de joie de se voir ainsi propulsée au firmament de la gloire – elle visait ni plus ni moins que de devenir Grande Chambellane aux Balances, à la place de cette pauvre marquise de Belle-Loupée – était critiqué même par celles et ceux qui subissaient d’ordinaire la méchanceté des ces propos haineux auxquels madame de Mormoissa entendait mettre fin. Il se disait que ce bien mauvais édit organiserait une surveillance de la parole, mettant fin ainsi à ce qui avait longtemps été le fer de la lance de la vieille République, la liberté d’expression. Mais ainsi l’avait voulu le Roy, et ainsi il était obéi.

La journée n’eût pas été parfaite sans la charge qu’un gazetier, monsieur du Bêtiot, lança contre les maitres des escholes, dont la fainéantise et la lâcheté étaient la honte de la Starteupenéchionne. Ses propos furent si empreints de haine et de rage qu’ils eussent pu tomber – en théorie – sous le coup de l’édit qui porterait le nom de madame de Mormoissa, si celui-ci eût été déjà entré en application. En pratique, nul doute qu’au contraire, au Château, Son Inflexible Férule avait du fort apprécier la charge et s’en féliciter. Ainsi en allait-il en Starteupenéchionne, en ce troisième jour du Grand Déconfinement. Il était formellement proscrit de sortir prendre l’air et d’échanger deux mots avec ses voisins, sous peine de se voir infliger une sévère amende – les insouciants du Canal Saint-Martin l’apprirent à leurs dépens – mais il était obligatoire d’aller s’entasser dans les souterrains emplis d’air vicié afin de prendre les charrettes communes et de s’en aller suer au labeur. Monsieur Le-Berger-En-Chef-Des-Moutons-A-Tondre eut ces paroles : « durant le Grand Confinement, on a privilégié la vie sur le développement économique, évidemment cela ne peut pas durer. »

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Chronique du règne de Manu 1er dit l’Enfançon.

Chronique du 12 ème jour du mois de mai de l’an de disgrâce 20

Où il est question d’alcoolats, d’influences occultes, et d’une stupéfiante révélation !

Le deuxième jour du Grand Déconfinement ne fut pas différent du premier. On retrouva les mêmes cohues pour accéder aux charrettes communes, les mêmes files d’attente devant les échoppes, et les mêmes escholes ressemblant désormais à des prisons – tout ce qui d’ordinaire faisait la joie et l’occupation des bambins était entassé dans un coin, recouvert de vilaines bâches, les cours étaient parcourues de rubans pour parquer les bambins lesquels avaient ordre de ne point se toucher et recevaient tout au long de l’interminable journée des consignes d’ablution avec des alcoolats, l’eau courante étant parfois chose difficilement concevable, comme dans les escholes de la bonne ville du vieux baron de la Godille.

Le mot était sur toutes les lèvres : distanciation sociale ! les gazetiers si moutonniers le répétaient à l’envi, quand il ne s’agissait en vérité que de mettre entre chacun et chacune une distance d’au moins quarante pouces. Mais comme toujours en Starteupenéchionne, un mot en cachait un autre. Une implacable « distanciation sociale » était bel et bien en train de s’établir et ce de façon plus crue encore qu’avant l’épidémie : les pauvres allaient s’entasser dans les chariots de fer malodorants et cahotants, rejoignant tous leur labeur et se partageant les miasmes, pendant que les riches pressaient les Dévôts du Roy d’édicter des lois qui leur permettraient d’épuiser ces gueux à la tâche et d’augmenter ainsi considérablement leurs bénéfices. De leur côté, les gens de Monseigneur de la Blanche Equerre faisaient opérer un tri parmi les bambins afin de mettre à part ceux des nurses et des garde-malades, lesquelles, du jour au lendemain, ne furent plus ovationnées. Néanmoins, l »ancien grand Inquisiteur Rectal fut obligé de fournir des explications sur les propos qu’il avait tenu la veille. La parade était impeccable : si les escholes étaient plus sûres que la chaumière familiale, c’était parce que le bambin n’y risquait point de recevoir des coups de ses épouvantables géniteurs, car il était bien connu que tous les Riens et les Riennes chargés de marmaille étaient des tortionnaires. Monseigneur le duc avança cette argutie sans s’émouvoir le moins du monde. Il lui fallait toujours avoir raison, sur tout le monde et en tout lieu.

Une certaine comtesse, madame de Laverte-Moulinée, qui se trouvait être une intrigante fort bien en cour, ayant son crachoir attitré sur toutes les Lucarnes magiques, à cause de son petit institut d’idées fumeuses et nauséabondes, dont elle se rengorgeait fort, faisait la pluie et le beau temps parmi les Dévôts du Roy. Elle leur soufflait tout ce qu’il convenait de penser : si le pays allait aussi mal, c’était parce qu’on avait trop allégé les corvées, il fallait les alourdir autant que les mules pussent le supporter. Il serait bon également de restaurer le travail pour les enfants des pauvres, on réglerait ainsi l’épineuse question de l’eschole et l’on pourrait enfin en finir avec la pléthore de maitres, lesquels coûtaient bien trop cher au pays. D’ailleurs, un des proches conseillers de Monseigneur le duc de la Blanche Equerre, le Grand Chambellan à l’Instruction, faisait partie des disciples de Madame de Laverte-Moulinée.

Cette amène et plaisante courtisane, au sourire chevalin, et à l’aplomb ahurissant – de la même aune que celui de Madame de Sitarte – était en vérité une espionne de Sa Perfide Majesté. La grippe pangoline avait malheureusement obligé à ce que toutes les machinations pour transformer de fond en comble le pays fussent passagèrement suspendues, mais Notre Fielleux Horloger entendait bien remettre l’ouvrage sur le métier. Piaffant d’impatience, il s’était confié à une gazette étrangère, laquelle ne donnait la parole qu’à des Saigneurs de la Phynance. A la lecture de ses propos – le Roy s’était exprimé dans la langue de son grand ami Donald- on comprit enfin le secret de sa naissance : il était en réalité le fils caché de Lady Irongrip, une Angloise alors point encore annoblie, et qui, à l’époque de ce fait miraculeux, était en passe de devenir la Grande Chambellane du royaume de Grande-Bretagne, l’impitoyable briseuse des révoltes populacières, celle qui laisserait de son règne un souvenir fort sanglant. Pour ce qui était de la paternité, cela restait un mystère : sans doute était-ce l’un des nombreux monarques que comptait alors l’Europe et parmi lesquels figurait en bonne place le roi Valkirit 1er, à moins que ce ne fût le fruit d’un fugace accouplement avec un simple jardinier ou encore un épicier, comme feu le père de cette inflexible et fort snob douairière. Lady Irongrip, ayant un époux et une carrière à mener, il avait fallu se séparer du marmot, et on l’avait fait élever par de bons bourgeois de la ville d’Amiens, de l’autre côté du Channel. Il reçut la meilleure éducation possible, chez les bons pères de Saint-Ignace et après des études au demeurant fort médiocres, dont il avait fallu enjoliver le souvenir qu’il y avait laissé, il put entrer à l’Héna . Au sortir de cette prestigieuse institution, il se jeta dans les bras de la Banque et la Phynance – bon sang ne savait mentir. En effet, celui qui allait devenir Notre Brutal Argentier tenait en tout point de son intraitable génitrice. Tout comme elle, il était un fervent adepte de l’Eglise du Saint-Capital, et vouait pareillement un culte tout particulier à Sainte Tina, cette cruelle idole que Lady Irongrip invoquait dès lors qu’il s’agissait de faire taire tous ces maudits mineurs, ou encore ces enragés de papistes Irlandais pour lesquels elle n’avait conçu qu’un impitoyable et mortel mépris.

Après les confidences, Son Inflexible Arrogance posa pour la première page de la gazette, un sourire des plus carnassiers affiché sur sa face poudrée. La ressemblance avec Lady Irongrip était des plus frappantes. Comment n’y avait-on point songé avant ? Tout s’éclairait. On comprenait pourquoi et comment Notre Sanglant Jupithiers avait réprimé la Grande Gileterie. On relisait à cette aune toutes les admonestations adressées à son vil peuple. Les cajoleries que l’on avait entendues ces dernières semaines n’étaient en vérité que menteries et afféteries. La suite ne laissait pas d’inquiéter : « I want my country open to disruption » avait martelé Sa Fracassante Fatuité, bien décidée à en finir avec tout ce qui était à ses yeux participait de l’archaïsme.

Dans les chaumières, on ruminait. Le Grand Déconfinement tournait à la déconfiture pour tout ce qui avait été conquis de haute lutte. Les libertés avaient misérablement fondu. C’était aussi pareille déconfiture en ce qui concernait les masques. On n’en trouvait point. A Marseille, le vieux baron de la Godille s’était emmêlé dans les chiffres des commandes. A Amiens, la bonne ville qui avait eu l’insigne honneur de voir grandir Notre Rutilant Jouvenceau, c’était encore pire : pas un seul petit masque à l’horizon. La bonne bourgmestresse de la ville argua pour se défausser que les emplettes de masques ne pouvaient se faire en un claquement de doigts. En revanche, la digne dame patronnesse proposa un modèle pour que chacun et chacune se métamorphosât en cousette et s’en fabriquât un en un pareil claquement de doigts.

Ainsi en allait-il en Starteupenéchionne au deuxième jour du Grand Déconfinement.

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Chroniques du règne de Manu 1er dit le Spéculateur.

Chronique du onze du mois de mai de l’an de disgrâce 20.

Où il est question de souffre, de fausse délivrance et de ridicule.

Ce fut enfin la délivrance tant attendue. Mais rien ne se passa comme prévu, ou plutôt tout fut conforme aux sombres prédictions des esprits avisés. Comme on arrivait en vue des saints de glace, il fit un temps épouvantable. Une affreuse odeur de souffre empesta le pays, depuis les marches du Nord jusqu’à celles de l’Ouest, on respira un air infect, qui se sentit même à travers les masques. Les charrettes en commun furent prises d’assaut par toute une populace de laborieux, l’oeil morne et le corps lourd. On s’entassa les uns sur les autres. Il n’y eut que l’inconséquent petit duc de Jeumebarre, lequel avait la charge de seconder madame de la Bornée, la Chambellane aux Transports, pour s’ébaubir que tout se fût passé au mieux, et pour cause, il n’avait jamais mis les pieds dans un de ces chariots de fer bondés, cahotants et malodorants. Il répéta sur tous les tons que tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes et ordonna que l’on fît évacuer les gazetiers trop curieux. Le Chevalier d’Alanver, mis à la question par l’ineffable monsieur de la Bourre d’Ain, lequel se croyait indispensable pour ce qui était d’orienter l’entendement des Riens – quand il ne faisait en vérité que cirer les chausses du Roy – estima que ces cohues dans les charrettes en commun étaient « fort dommage ». Les miasmes quant à eux n’étaient point du même avis et ils se félicitèrent de pouvoir à nouveau passer d’un quidam à un autre.

Le laisser-passer n’était plus obligatoire mais il allait le redevenir dans la Grande-Province de Lutèce pour tous ceux et toutes celles qui devaient se déplacer dans les charrettes en commun, c’est à dire tout le monde ou presque. Or, on s’aperçut que l’édit qui allait désormais régenter de façon martiale toute la vie du pays n’avait pu être ratifié à temps. Monseigneur le duc du Havre lança des appels à l’obéissance – on ne pourrait conséquemment châtier les contrevenants dans l’heure, mais cela se ferait sans clémence aucune dès que le Conseil des Sages, que Notre Sourcilleux Potache avait souhaité consulter, aurait rendu sa sentence, laquelle n’était qu’un avis. L’édit stipulait qu’on ne pourrait s’éloigner à plus de vingt lieues de son domicile et que les maitres des forges devraient signer des laisser-passer à leurs employés. On vit partout dans le pays se rouvrir les échoppes. Certains parmi les Riens et les Riennes – qui avaient usé de leurs vieilles hardes pour s’en faire des masques – coururent s’en racheter de nouvelles, cette frivole occupation leur ayant cruellement manqué. D’autres encore préférèrent s’élever l’esprit et s’en furent ventre à terre chez leurs libraires. On vit aussi des files se former devant les bureaux de change, les pauvres gens voulant envoyer quelques misérables sous à leur parentèle de l’étranger, ou peut-être en recevoir, tant la misère couvait tel un mauvais nuage.

Monseigneur le duc de la Blanche Equerre fut, pour le navire de la Starteupenéchionne tanguant sur la mer démontée de ce premier jour du Grand Déconfinement, une figure de proue des plus hardies. Il fallait courir sus à tous ces parents pusillanimes qui couvaient par trop leur progéniture. « Il est plus dangereux de rester chez soi que de se rendre dans les escholes » martela ce fier matamore, suscitant parmi les Riens et les Riennes une vague de consternation quand ce ne fût pas une grande colère. Pourquoi donc avait-on fermé les escholes depuis le treize du mois de mars, osèrent se demander certains, se rappelant fort opportunément que le duc avait jusqu’à la veille de ce jour, couru le pays en tout sens pour affirmer haut et fort qu’il était parfaitement inutile de confiner les escholes. L’ancien Grand Inquisiteur Rectal montrait à nouveau toute l’étendue de sa mansuétude et de sa bienveillance, qualités qu’il partageait avec Sa Cynique Bonimenterie.

La grande gazetière, gardienne des mânes de la Starteupenéchionne, la baronne du Saint-Croc, s’était intronisée quelques jours auparavant Première Grande Argousine du pays. Elle avait sommé le duc de Gazetamère, lequel avait l’air plus négligé que jamais, l’oeil torve et la mine basse, le cheveu mou et long, de lui faire savoir s’il avait fait recueillir par ses espions des renseignements sur les séditieux qui s’apprêtaient à mettre le pays à feu et à sang. – elle visait bien entendu les Insoumis, pour lesquels elle concevait une noire et irrépressible haine, ainsi que ces damnés d’Engiletés, qu’elle prétendait « reconvertis » et qu’elle rêvait de voir brûler dans les flammes de l’enfer.

Pendant ce temps, Frau Angela, la Grande Chandelière de la Germanie, tout en menant son pays d’une main de fer, avait cependant veillé qu’en toutes choses régnât la rigueur des sciences, lesquelles avaient été et continuaient d’être le violon d’Ingres de cette digne douairière. Son peuple en était fort rasséréné. Il en allait tout autrement du côté de l’Empire des Amériques, chez Donald le Dingo. Ce dernier se refusait à porter le masque car il craignait, disait-il, le ridicule. Cet empereur, au tempérament atrabilaire, était la preuve vivante que ce ridicule, dont il était le seul à ne point s’apercevoir qu’il était constitutif de sa personnalité, ne tuait point. Il eût été cependant fort avisé d’y réfléchir car les miasmes avaient élu domicile dans son palais. Son propre valet de chambre en avait été atteint, mais Donald jura ses grands dieux qu’il n’avait eu aucun contact avec ce larbin, dont tout le monde savait qu’il était toujours présent, l’arme au pied, pour l’aider à se vêtir. Ce grand ami de Notre Facétieux Galopin avait aussi forgé une théorie sur les écouvillonnages : ils se révélaient négatifs jusqu’à ce qu’ils fussent positifs, c’était donc une immense perte de temps et d’argent.

Dans notre pays, on n’écouvillonnait toujours pas plus qu’avant malgré les mensonges répétés du Chevalier d’Alanver, et les masques, dont ces maudits Insoumis avaient réclamé en vain qu’ils fussent distribués à la population, faisaient l’objet de spéculations les plus basses, pour le grand plaisir de la petite baronne du Panier-Ruché.

Ainsi en allait-il en Starteupenéchionne en ce premier jour du Grand Déconfinement.

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Chronique du règne de Manu 1er dit le Bouffi.

Chronique du neuvième jour du mois de mai de l’an de disgrâce 20..

Où il est question de singeries, de lubricité et de démesure, et d’un peu d’Histoire…

Pour faire mine de fêter le huit mai, cet anniversaire qui commémorait la victoire sur le Mal, mais en réalité pour se congratuler de son avènement du mois de mai de l’an 17, Notre Primesautier Jouvenceau invita les anciens rois déchus, Nico-dit-Les-Casseroles et Françoué Deux, dit le Scoutère à une petite sauterie au Château. Auparavant, Sa Distancieuse Dignité s’en était allée, le nez au vent, sans masque aucun, saluer place de l’Etoile, son encore Premier Grand Chambellan, ce duc à la barbe mitée, qui avait maintenant la faveur dans les carottages de l’opinion – c’était là chose absolument inconcevable, il se murmurait que les jours de Monsieur de la Flippe étaient désormais comptés – ainsi que la baronne du Parvis, laquelle occupait la charge de Chambellane aux Armées. Les gazetiers de la Bonne-Fille-de-son-Maitre commentèrent ad libitum cette cérémonie, vantant la rigueur exemplaire du Roy à ne point se jeter sur ses Chambellans pour les bisouiller comme il en avait coutume. On se transporta ensuite sur les Champs-Elysées pour y saluer madame la grande-duchesse de l’Ide-Aligot, la bourgmestresse de la capitale, ainsi que les rois déchus, flanqués du gros baron de l’Archonte, qui présidait la Chambre Haute et du sardonique duc d’Anfer, l’homme-lige à la Chambre Basse, celui sur qui l’on pouvait compter pour toutes les plus noires besognes. Notre Facétieux Éphèbe, qui avait retrouvé une coiffure des plus sages – ainsi que le voulait le rôle qu’il avait endossé en ce jour – échangea quelques grimaces avec son bon ami le roi Nico, lequel avait en toutes circonstances le faciès plissé dans des mimiques fort suggestives. Le roi Françoué avait pour sa part un bon sourire faussement niais sur sa grosse face rubiconde. Seule la grande-duchesse de Lutèce arborait une mine quelque peu pincée. Les gazetiers – qui n’avaient rien d’autre à faire – s’interrogèrent sur la présence des anciens rois déchus près de l’actuel souverain. Du côté du roi Nico, on assura que c’était la tradition que d’être présent ce jour-là. Du côté de Françoué-dit-Le-Scoutère, on renchérit : être présent ce jour-là était de tradition. Cela rappela aux Riens et aux Riennes que ces deux anciens souverains étaient en réalité frères siamois.

Les portraitistes immortalisèrent la rencontre des ces trois monarques issus de la même dynastie, celle de la monarchie carolinienne. Le fondateur et premier roi de cette dynastie avait été le roi Charles-le-Grand, 1er du nom, dit Mon-Général. Ce dernier, tout auréolé de ses faits d’armes lors de la Deuxième Guerre mondiale – cela se passait au mitan du siècle précédent- avait régné en despote plus ou moins éclairé, jusqu’à ce que, s’étant fâché avec son peuple après la révolution de mai, il avait du céder son trône au roi Georges 1er. Le règne de ce dernier – qui aimait les arts et les barbouzes – fut de courte durée, il succomba une nuit de printemps de l’an 74 et l’on vit alors arriver un tout jeune monarque, à qui par bien des aspects ressemblait fort Notre Délicat Banquier, tant ils avaient tous deux en commun un même amour pour la finance et étaient pareillement issus de l’Héna, cette vénérable institution où l’on apprenait comment appliquer à la politique le catéchisme du Saint-Capital. Le roi Valkirie 1er, tel était le nom de cet hénarque – ainsi appelait-on tous ceux et toutes celles qui étaient passés par cette noble maison -, avait lui aussi rêvé d’une Starteupenéchionne et l’avait plus ou moins fait advenir. Las ! Au moment de renouveler son règne, il fut déchu, et reçut son bulletin de sortie, les Riens et les Riennes de l’époque lui ayant préféré Françoué 1er, un vieil avocat matois qui leur avait promis d’user de sa force tranquille pour mener le pays.

Cela faisait donc trente neuf longues années que les impôts des Riens et des Riennes, servaient entre autre chose à pensionner le souverain déclassé Valkirie 1er. Ainsi en allait-il en monarchie carolinienne. Les anciens rois restaient à charge du peuple, à l’instar de vielles courtisanes. Le vieux roi Françoué avait eu le bon goût de mourir peu de temps après la deuxième période de son long règne. Le bon roi Jacquot, qui lui avait succédé, était resté vivre douze années aux frais du pays. Le roi Valkirie 1er détenait donc un fameux exploit. Il n’avait naturellement point besoin que les Riens et les Riens l’entretinssent de la sorte. Outre sa fortune personnelle et son lignage – il se piquait de descendre d’une bâtarde du roi Louis le Quinzième-, il avait, après avoir été déchu, exercé moult et moult charges, toutes fort grassement rémunérées. Mais on venait d’apprendre qu’une gazetière de la Germanie, laquelle était venue deux années auparavant le visiter afin qu’il lui narrât ses souvenirs et sa connaissance d’un grand Chambellan de ce pays, venait d’ester en justice contre lui pour outrage. Elle révéla que ce vieillard fort cacochyme – il allait alors sur ses quatre vingt douze ans- était en réalité un capripède qui s’était autorisé de façon fort libidineuse à poser sa main sur la partie charnue de son anatomie, et ce à plusieurs reprises, malgré ses tentatives pour y échapper.

Tels étaient donc ces monarques caroliniens : ils ne doutaient de rien, se croyaient toujours au-dessus de tout et pensaient pouvoir exercer leur droit sur quiconque, eussent-ils atteint l’ âge vénérable auquel on eût espéré qu’ils fissent montre d’un peu plus de dignité. L’affaire fit ricaner dans les chaumières, bien qu’elle ulcérât grandement les Riennes et ceux des Riens qui voulaient en finir avec ce fâcheux travers tout masculin. Pour ce qui était de Notre Exalté Cabotin, ce n’était point la lubricité qui ne laissait d’inquiéter – cela eût été pour d’aucuns plus rassurant – mais plutôt ce que les anciens Grecs nommaient l’hybris. On s’interrogeait sur ses dernières apparitions. Monsieur Faubertus, l’un de ces gazetiers fort impertinents qui cherchaient à voir ce qu’il y avait sous les cartes, éclaira l’entendement des Riens et des Riennes sur les propos de Sa Délirante Ostentation lors de l’allocution devant les ambassadeurs des arts. Lorsqu’il avait parlé de « chevaucher le tigre », Notre Mystique Guerrier était tout bonnement en train de citer le titre de l’ouvrage d’un certain monsieur de l’Ebola, lequel ouvrage était en quelque sorte la bible des Haineux. On comprenait dès lors beaucoup mieux la longueur du conciliabule avec monsieur de la Zizanie. Cependant, Son Éclatante Bouffissure n’avait-Elle point gagné le Tournoi de la Résidence Royale parce que précisément, Elle s’était présentée comme l’adversaire le plus redoutable de la ChatelHaine de Montretout ? Y avait-il eu tromperie ?

Dans la Faction de la Marche, la belle unité tant vantée des parfaits petits automates connaissait de plus en plus de lézardes. Les traitres et les renégats étaient en passe de former un clan à part à la Chambre Basse. Quant à Monsieur du Havre, il avait l’esprit tout aussi entamé que sa barbe. Il laissa échapper un soupir qui en disait fort long devant les vieilles badernes de la Chambre Haute, lesquelles, entre deux petits sommes, infligèrent un camouflet à Notre Fallacieux Galopin en rejetant l’édit qui organisait le Grand Déconfinement. On était à deux jours de cette date fatidique. Les miasmes auraient-ils obéi à Sa Neigeuse Emphase en disparaissant? Rien n’était moins sûr.

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Chroniques du règne de Manu 1er dit le Neigeux.

Chronique du septième jour du mois de mai de l’an de disgrâce 20.

Où il est question de flocons de neige, d’esbroufe et de gommettes.

Le très bellâtre Chevalier des Rillettes connut enfin son heure de gloire. En ce cinquante et unième jour du Grand Confinement, et à quelques jours du Grand Déconfinement, ce sentencieux Chambellan eut l’occasion de briller. Ce fut en effet à lui que revint l’immense tâche de porter les propos de Notre Poudreux Bonimenteur hors du cénacle des élus. L’affaire était la suivante : les artistes, fort touchés par ces mois de mise sous le boisseau de leurs pratiques, se mouraient à petit feu. Quelques-uns d’entre eux parmi les plus en vue, avaient commis un bien gentil libelle à l’attention du Roy, le sommant d’agir et vite. Ainsi donc, pendant de longues heures, Sa Vibrionnante Hallucination s’était-elle exprimée devant un parterre fort choisi d’ambassadeurs du petit monde des arts. On avait tout d’abord retenu qu’il avait été question de fromage, celui de Robinson. On en sut un peu plus le lendemain. Notre Débraillé Visionnaire, vêtu d’une chemise immaculée, sans pourpoint, fut immortalisé dans des poses très recherchées, afin que l’Histoire s’en souvînt. Une pauvre camériste avait passé des heures sur le chef jupitérien afin de créer un fabuleux effet « coiffé-décoiffé » qui était censé démontrer que Sa Neigeuse Hauteur était logée à la même enseigne que tout son peuple, lequel était devenu fort chevelu, hormis les chauves bien entendu. On avait installé un fouillis de papiers sur le pupitre royal et deux, non pas un, gobelets d’eau avaient mis à disposition. Le dispositif scénique était fort bien en place.

Notre Frénétique Cabotin continuait en effet de se croire sur les planches. Le mardi on avait vu Zorro, le mercredi ce fut un nouveau Lélio, mimant furieusement son amour pour l’Art. Sous l’effet d’on ne sait quelle stupéfiante potion qui lui donnait un regard enfiévré, le Roy se livra à toutes sortes d’excessives et quasi démentes gesticulations. Il s’écouta extatiquement dérouler son verbe, enchanté de ses propres trouvailles. Zézayant comme jamais, il se lança dans la métaphore du fromage, puis, s’imaginant qu’il lui fallait enfourcher un tigre, il enjoignit les artistes d’en faire autant et de vaincre leurs peurs. C’était comme de traverser la rue pour trouver du labeur. Son auditoire était tout naturellement sous le charme, on l’avait recruté pour ce faire.

Le Chevalier des Rillettes arborait pour sa part un grand sourire, quand il n’était pas à deux doigts du rire. Il était au spectacle, et il savait que les gazettes l’interrogeraient ensuite. Il ne perdait donc pas une miette de la glose royale, griffonnant nerveusement ce qu’il aurait du par principe déjà connaître – n’était-il point le Chambellan aux Arts ? – mais il eut tout de même le plus grand mal à exposer devant le parterre des gazetiers avides les grandes lignes du plan de Son Alpestre Exaltation. Son brave petit toupet blanc au vent, celui qui avait été choisi pour cette charge, en remplacement de l’oublieuse Madame de Nicène, alors même qu’il avait étudié le négoce et qu’il n’aimait rien tant que de diriger l’entreprise familiale de carrosses, se mit lui aussi tout uniment à gesticuler furieusement des mains et à agiter les bras en tout sens. Le spectacle continua donc, mais on n’eut droit qu’ à une piteuse imitation. Il manquait l’essentiel, sans nul doute que cette étrange potion dont se remplissait Notre Furieux Histrion manquait à Monsieur des Rillettes. On apprit ainsi que « les arts et la culture » étaient « une part de notre humanité », la plus grande part étant bien entendu le négoce. Le Chevalier usa de mots tels que « dispositifs », « problématique » « pacte de confiance ». Il adressa maladroitement une ode aux artistes à qui revenait la mission de « réenchanter notre pays ». C’était beau comme l’antique. On écrasa une larme. On apprit que les échoppes des libraires allaient pouvoir rouvrir, et que les saltimbanques recevraient une compensation – bien chiche pour certains – en l’absence de leurs cachets et ce jusqu’à l’année suivante. Le jour de gloire continua pour le brave Chevalier qui fut ainsi invité sur toutes les Lucarnes Magiques pour commenter ad libitum les menées royales. On ne l’avait jamais tant vu depuis sa nomination. Lui-même en était tout ébaubi.

Il se murmurait qu’au Château se présentait chaque soir un mystérieux visiteur, lequel n’était autre que l’ancien roi Nico-dit-Les-Casseroles. Il venait abreuver Sa Machiavélique Petitesse – avec qui il partageait cette curieuse et fâcheuse manie de se frotter les naseaux, dès lors qu’il s’agissait de prendre la parole – de ses judicieux conseils. C’était à cette éminence bien grise que l’on devait bon nombre des mesures très floues du plan de sauvetage des arts et de la culture. On y reconnaissait sa patte : un fouillis d’annonces, sans aucun chiffre, ou si peu. Tout ceci portait un nom : esbroufe. L’ancien Chambellan aux Arts et aux Lettres de ce souverain déchu, le duc de Mitran, qui était aussi le neveu de feu le roi Françoué 1er, porta un regard fort sévère sur ce prince qu’il avait tant adulé. Il jugea que Notre Effervescent Bibelot avait un aspect « débraillé ». En fin connaisseur des ces choses, il jugea tout uniment que cela fleurait la « mise en scène ». Mais reconnaissant l’influence de son ancien suzerain, il délivra un satisfecit aux mesures annoncées. Elles étaient vagues et floues comme il convenait.

Dans le temps où monsieur des Rillettes savourait sa nouvelle notoriété, le Premier Grand Chambellan, flanqué du Chevalier d’Alanver, s’en alla révéler les dernières dispositions du Grand Déconfinement. Comme on avait bien mélangé les couleurs des gommettes au Cabinet des cartes, monseigneur le duc du Havre put fièrement annoncer que l’on déconfinerait partout où ce n’était point dans le rouge, mais que l’on déconfinerait malgré tout dans tout le pays, bien qu’il restât de ce fâcheux rouge dans les provinces de l’Est. Le comte de Muzo était fort satisfait : sa belle Provence était dans le vert, et tant pis s’il restait dans les quartiers mal famés de la bonne ville de Marseille des tâches du plus vilain effet, le vieux baron de la Godille n’avait qu’à s’en débrouiller. Il était bien plus probable qu’il ferait mine de l’ignorer. Le Chevalier d’Alanver avait fortement joué avec les gommettes vertes pour ce qui était des écouvillonnages. Il mentit allègrement : on en faisait partout et pour tout le monde. Puis vint la duchesse de la Bornée prévenir doctement que les masques seraient obligatoires dans les charrettes communes. Il n’y en avait plus ? Fi donc ! Ils seraient tout de même obligatoires. Tout le reste fut à l’envi. Le noble prétexte pour rouvrir les escholes étaient que les bambins pussent enfin avoir un repas chaud mais il s’avérait impossible d’ouvrir les réfectoires. Monseigneur le duc de la Blanche Equerre, mis à la question afin de savoir la raison pour laquelle on écouvillonnait point les maitres comme cela se faisait ailleurs, eut cette réponse magnifique : « il n’y pas de pénurie des ustensiles à écouvillonner mais il ne faut pas les gâcher ». Les maîtres goûtèrent fort peu le miel contenu dans la potion du duc, qui ajouta qu’en ce qui concernait les linges et les alcoolats pour la désinfection, il s’en lavait les mains et que cela était du ressort des bourgmestres. La messe était dite.

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Chroniques du règne de Manu 1er dit Le Fromager.

Chronique du 6e jour du mois de mai, en l’an de disgrâce 20

Où il est question d’une gentille saynète, d’un fromage bien sec et d’une grande forfaiture…

La visite de Notre Médiocre Cabotin et de son fidèle serviteur à l’eschole de Poissy fut abondamment commentée. Des esprits chagrins relevèrent moult entorses aux nouvelles règles du savoir-vivre désormais en vigueur dans notre pays. Son Absolue Désinvolture n’avait eu de cesse de se toucher le masque, celui-ci n’était point bien ajusté, les distances n’étaient que peu ou pas du tout respectées. Quant à l’ablution mimée des mains à laquelle s’était livré Notre Indiscipliné Potache, elle n’était qu’ une mauvaise parodie qu’un marmot se chargea du reste de corriger en montrant les bons gestes. A l’heure du souper dans les chaumières, au moment de narrer la royale visite, les Lucarnes magiques censurèrent les passages les plus licencieux. Mais quelle méprise ce fut ! Sa Grande Bouffonnerie était en vérité montée sur les planches. C’était Zorro et son fidèle Bernado – masqué pour l’occasion- qui s’étaient donné en spectacle devant les bambins éberlués. La saynète avait été écrite par Madame de Sitarte – laquelle avait finement adapté les didascalies à la situation de notre pays, ainsi le masque se porterait-il non sur les yeux mais sur le nez et la bouche – et brillamment mise en scène par Dame Bireguitte en personne. On se souvient que cette souveraine avait été maîtresse chez les Bons Pères, où elle enseignait notre belle langue ainsi que des rudiments de théâtre. Ce fut lors de ces riches heures qu’elle rencontra Notre Fortuné Jouvenceau, elle déjà femme bien mûre, et lui puceau effarouché. Comme il en allait autrefois avec les infants d’Espagne ou d’Autriche, l’acnéique éphèbe fut promis à Dame Bireguitte Ravalée de La Façade, lorsqu’il aurait atteint sa majorité. La bonne société ferma les yeux, et absolut cette union. Lorsque vint le temps du Grand Tournoi de la Résidence Royale, toute l’histoire fut réécrite et richement enluminée par une très proche amie de Dame Bireguitte, la marquise de Margoulin, une échotière fort bien en vue, qui n’avait pas son pareil pour travestir la réalité. Nos futures Pipolesques Altesses furent ainsi glamourisées à outrance par les soins de cette magicienne.

Il fut beaucoup question des arts en ce sixième jour du mois de mai. Sa Superbe Ostentation avait fait mander douze ambassadeurs fort reconnus dans leurs disciplines, ainsi que le Chevalier des Rillettes, le supposé Chambellan aux Affaires Culturelles, un personnage des plus falots à qui il fallait toujours rappeler quelles étaient ses attributions – le Chevalier avait jusque là œuvré dans le domaine des carrosses – afin de s’entretenir de ce qu’il convenait de faire pour mettre un peu de baume au cœur des saltimbanques, lesquels étaient tout bonnement réduits à un quasi silence et à la disette pour certains depuis le début du Grand Confinement. Notre Autocratique Phénix ne consultait que pour la forme, il faisait ensuite selon son bon plaisir. On en avait encore eu un bel exemple avec l’entrée des étrangers dans notre pays après le onze du mois. Sa Versatile Inconséquence provoqua une retentissante confusion en contredisant toutes les mesures que le Chevalier d’Alanver avait présentées . Ainsi, tel en avait décidé le Roy, tous ceux qui n’avaient pas l’étiquette « Schengen » sur leur laisser-passer seraient soumis à quarantaine – or il s’agissait là de ceux qui venaient de pays où l’épidémie était en passe d’être maitrisée -, et tous ceux qui possédaient ce précieux sésame pourraient circuler dans notre pays comme bon leur semblait. Ainsi les Italiques, les Anglois et les Ibères – chez qui les miasmes continuaient d’œuvrer – circuleraient sans entrave, diffusant sans limite la grippe pangoline là où elle n’avait pas encore suffisamment fait de ravages. On se souvient que c’était grâce à des Turinois fanatiques de la balle au pied que les miasmes avaient fait une entrée en force en Starteupenéchionne au mois de mars.

Pour ce qui était donc du domaine des arts, Notre Verbeux Cuistre eut la brillante idée – gageons qu’elle lui avait été inspirée par cet insignifiant Chevalier des Rillettes, lequel se trouvait être par on ne sait quel illogisme bourgmestre de la bonne ville de Coulommiers- d’en appeler au Robinson de Monsieur Defoë. Le naufragé fut bien aise de trouver en sa malle un fromage. La leçon que Sa Navrante Imposture entendait ainsi infliger au monde des artistes était qu’en toutes choses – ce mot tant prisé – il fallait aller à l’essentiel. Si les artistes avaient tant besoin de travailler, qu’ils accompagnassent donc ces malheureux enfants privés de tout qui pullulaient dans les quartiers mal famés des périphéries des grandes villes. Les bonnes œuvres charitables étaient l’avenir, qu’on se le dise ! Pour le reste, Notre Poudreux Bonimenteur évoqua dans un flou très artistique quelques mesurettes afin de rasséréner les inquiets. « Beaucoup de choses pourront se faire », telles furent les royales prédictions.

On apprit par l’impertinente gazette Le Volatile Muselé que Sa Considérable Malveillance, ainsi que le bretonnesque baron du Truant, le Chambellan aux Affaires de l’Extérieur, avaient tout deux été avisés par l’ambassadeur de la Stareupenéchionne auprès de l’Empire du Ciel de la mystérieuse et terrible épidémie qui commençait de sévir dans cette contrée, et ce bien avant les festivités de la fin de l’an 19. Le diplomate, encore tout ébranlé, par ce qu’il avait vu, avait fait part de ses grandes inquiétudes. Las ! Il n’avait point été écouté, tout s’était perdu sous les ors des salons. Notre Machiavélique Babillard n’avait alors qu’une idée en tête : transformer les Vieux-Jours de ses mauvais et indécrottables sujets en juteuses rentes pour ses Très-Chers-Amis les Saigneurs de la noble maison de Braque-Et-Raque, et réduire tous les braillards et les chamailleurs à quia, avec l’aide fort précieuse du Berger-en-Chef-des-Moutons-A-Tondre. On connaissait la suite.

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Chroniques du règne de Manu 1er dit Le Théologue.

Chronique du mardi 5 du mois de mai, en l’an de disgrâce 20

Où il est question de conciliabules, de scholastique et de louanges divinatoires.

Notre Malveillant Ephèbe avait grand soin de son peuple. Il se sentait l’âme d’un père pour tous ses sujets, fussent-ils les plus modestes, tels ceux qu’il avait précisément lors de la première année de son règne si affectueusement appelés les « Riens ». Cela leur était resté et ne s’était jamais si bien avéré par la suite, tant ce monarque n’avait eu de cesse que de se montrer bon et juste. En ces temps difficiles de l’épidémie, n’avait-il point dispensé à nouveau sa sollicitude dans l’oreille d’un brave boulanger, l’un de ces modestes artisans qui s’échinaient à survivre dans leurs petites échoppes ? On apprit tout incidemment que le boulanger de Lyon était en vérité à la tête d’une petite manufacture, où il employait une centaine de personnes et qu’il était le fournisseur attitré d’un grand maître queue, monsieur du Boncuissot, lequel était fort bien en cour. Cet honnête et modeste artisan comptait aussi parmi les fidèles du vieux duc de Colon, qui fut Grand Chambellan aux Affaires Domestiques, avant que de s’en aller piteusement, victime de quelque attaque d’amnésie lors de l’affaire du Sieur de Grosbras, laquelle avait fait couler tant d’encre lors de l’été de l’an 18.

Monsieur de la Zizanie, un méchant gazetier au teint bileux, sans talent aucun, mais qui s’était ménagé une petite rente fort confortable en distillant sur une Lucarne magique son fiel et sa hargne haineuse envers tous les Mahométans ou supposés tels par lui, eut droit aussi à la paternelle sollicitude du Roy. Ce mauvais histrion avait été quelque peu insulté par un quidam, lequel appréciait fort peu ses diatribes, déclenchant par là un tollé de protestations indignées dans le petit Landerneau des gazetiers-nourris-aux-croquettes et autres ducs et barons du pays. Sa Grandeur Indignée, non contente de fustiger ce crime en condamnant son auteur à la géhenne, prit son cornet magique et s’entretint pendant presque une heure avec ce monsieur de la Zizanie. Nul ne sut ce qu’ils se dirent, mais il est permis de supposer que Notre Délicat Philanthrope et ce vilain haineux s’étaient trouvé moult atomes crochus.

Il fallait remettre le pays au labeur et cela se ferait en premier lieu dans les escholes. Monseigneur le duc de la Blanche Equerre, qui professait cet axiome en l’enjolivant avec force petits cœurs sur les rézosossios, ces petits salons virtuels, qu’il fréquentait assidûment -« les maitres aiment leurs élèves » « les élèves aiment leurs maitres» -, ceci afin de faire passer la potion fort amère qu’il avait concoctée, était partout pour tenter de redorer son blason, lequel, malgré ses méritoires efforts, n’avait eu de cesse de se ternir au fil de ces trois années. L’ancien Grand Inquisiteur Rectal ne décolérait pas depuis que le Premier Grand Chambellan l’avait dépossédé de ses plans d’attaque pour remettre les escholes en première ligne, laissant ces fâcheux de bourgmestres décider de ce qu’il convenait de faire ou non.

Par bonheur, monseigneur le duc continuait d’avoir l’oreille de la Souveraine, Dame Bireguitte, avec qui il partageait beaucoup, et par conséquent celle du Roy lui-même. Ce fut donc en compagnie du Monarc que notre duc, ne se sentant plus de joie, se transporta dans une eschole que l’on avait maintenu ouverte pour y accueillir les enfants des nurses et des garde-malades, ainsi que de quelques autres premiers de corvée. Ceci se passait dans la bonne ville de Poissy, dont le bourgmestre, le baron Charles de la Zitoune, un ancien gazetier, était un fervent partisan de cette offensive en première ligne, dût-il y avoir de la perte. La suite fut immortalisée par la Bonne-Fille-De-Son-Maitre. On put ainsi assister à l’arrivée de Notre Petit Fantômas, le visage à demi recouvert d’un hideux masque noir, lequel ressemblait à celui du père du Chevalier du Jeudi, flanqué de son âme damnée le duc de la Blanche Equerre, masqué lui aussi de semblable manière. Jaillissant de son carrosse, Son Obscure Autorité, après avoir salué son bon ami le bourgmestre, s’en fut faire la leçon aux bambins. Sa chère et fidèle Madame de Sitarte l’avait fait répéter : il fut donc question de « bout de virus » dont il convenait de ne pas s’en barbouiller, faute de quoi il fallait procéder ensuite à de nombreuses et vigoureuses ablutions des mains. Lorsqu’il parlait à des marmots, Notre Juvénile Cabot se croyait obligé d’adopter leur langage, en le travestissant outrageusement, négligeant totalement les règles de notre belle langue. Cette louable et royale intention s’en était trouvée redoublée par le fait que face à lui se trouvaient des rejetons de Riennes premières de corvée, au sujet desquelles le Roy se renseigna mignardement, adaptant habilement son langage à son auditoire. On apprit enfin la finalité de la « distanciation » et du port du masque : « comme ça, on postillonne pas à l’autre » conclut magistralement Sa Pédantesque Férule, snobant superbement les bambins du fond de la classe, lesquels, tout ignorants du protocole pangolin parce que n’étant que des enfants, se rapprochaient joyeusement pour commenter la scène. La démonstration était faite.

 

Notre Vibrionnant Magister s’en fut ensuite à la rencontre des gazetiers de la Première Lucarne Magique, afin de continuer de distiller la bonne parole. Tout comme son encore Premier Grand Chambellan la veille à la Chambre Haute, tout comme son fidèle séide le fanatique petit baron du Dard-Malin, lesquels avaient dressé un apocalyptique et noir tableau des galopins obligés de se confiner au logis avec leurs ignares de parents, incapables de les aider dans leurs études, Sa Verbeuse Scolastique évoqua le calvaire des bambins privés de deux longs mois d’école – c’était là châtiment inhumain, « traumatisant » -, laissant entendre par une perfide prétérition que les maitres, ces fainéants récalcitrants et poltrons, s’étaient tourné les pouces pendant ce temps. A la suite de quoi, notre Minus Carolus inventa le principe de l’école non pour tous, mais pour certains, école qui serait de « qualité », donnant in petto raison à tous ceux et celles parmi les maitres qui réclamaient à cor et à cris que le nombre de bambins par classe fût revu à la baisse.

Sa Navrante Pitrerie cherchait en vérité à se dépêtrer par avance de ce qui s’annonçait comme un fiasco. Dans la bonne ville de Marseille, où l’état catastrophique des escholes – il y manquait de tout ordinairement et il pleuvait dans les classes, quand ce n’était pas des rats qui venaient s’inviter – était de notoriété publique, le vieux baron de la Godille, à qui la grippe pangoline avait fait le fabuleux cadeau de lui prolonger ad vitam aeternam son mandat de bourgmestre, claironna que tout était prêt pour l’ouverture le onze du mois. On apprit par ses opposants, les Printaniers, que tout avait été décidé sans que personne ne fût consulté. Par coquetterie de vieillard, monsieur de la Godille voulait se faire bien voir du Roy.

Ainsi en allait-il en Starteupenéchionne, en ces temps où la sottise et la flagornerie étaient devenues vertus. L’ardente et zélée duchesse de la Courge, faisant son retour, s’en alla vanter, de sa diction d’élève appliquée – cette dévôte avait été jusqu’à se travestir en écolière, coiffure à l’appui – les mérites de sa commère madame de Sitarte, laquelle allait devenir à n’en point douter « un modèle pour plein de jeunes filles ». Après cette brillante prédiction, on conçut les pires craintes pour lesdites jeunes filles. Chez les Riens et les Riennes, l’estime pour madame de Sitarte était inversement proportionnelle à la quantité de masques à disposition pour se protéger des miasmes. Certains des parents eussent préférer le couvent pour leurs pucelles que de les voir embrasser la carrière de la Porte-Mensonge de Notre Très-Détesté-Souverain.

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Chronique du 4 du mois de mai en l’an de disgrâce 20..

Où il est question de la Charité qui se moque de l’Hôpital, de menaces fumeuses et d’honneur…perdu.

La glorieuse Starteupenéchionne, sous le règne de son divin Créateur, devenait le Grand Bazar de la Charité. Alors que le miracle du Saint-Ruissellement était en passe de s’accomplir pour aller remplir les cassettes des Grands Epiciers, lesquels allaient pouvoir vendre jusqu’à quatre vingt quinze sous un masque qui n’en coûtait que sept trois mois plus tôt, la Reine-Qu-On-Sort convoqua au Château des échotiers mondains de la gazette Lutèce-Concorde. Elle prit longuement la pose afin de se faire immortaliser dans les salons d’apparat, en train d’œuvrer à mettre en vente le mobilier dont on n’avait plus l’usage. Dame Bireguitte Ravalée de la Façade, qui se piquait de modernisme et se voulait toujours à la pointe de ce qui se faisait de plus tapageur et de plus clinquant, avait fait procéder, dès son arrivée au Château, à de fort coûteuses rénovations et changements de meubles, tout ceci bien entendu aux frais des Riens et des Riennes . Tout ce qui avait été jugé vieillot et poussiéreux avait été entassé dans des remises. La Reine, en vertu des lois de la vieille république, n’en pouvait disposer à sa guise. On procédait certes à des ventes, dont les profits servaient à conserver ceux des meubles qui avaient le plus de valeur et qui nécessitaient de l’entretien. Une telle vente avait été prévue de longue date, mais la Reine, qui avait sa propre œuvre de charité, décida que cela se ferait au moyen de cette dernière et que les profits iraient aux hôpitaux du pays, lesquels avaient été saignés à blanc par les menées de son royal époux et se trouvaient dans l’état que l’on connaissait. Cette vente de charité fut annoncée à grands frais, mais d’aucuns s’inquiétèrent de ce qui allait réellement être vendu. S’il s’agissait de mobilier de peu de valeur, cela eût indiqué le peu de cas que l’on faisait en vérité de cette cause, mais dans le cas contraire, si l’on mettait en vente des pièces rares, comment donc cela avait-il été rendu possible ? Comment le Grand Conservateur du Mobilier avait-il été circonvenu pour accepter ce qui outrepassait les lois ?

La charité remplaçait donc l’impôt. Les appels aux dons se multipliaient. Les Très-Riches-Amis, qu’on avait si généreusement exempté de ces fâcheux impôts, participaient peu ou prou au « Charity Business », selon qu’ils voulussent s’acheter quelques indulgences ou une charge pour un de leurs rejetons. Il n’était jusqu’à la recherche d’un antidote contre cette méchante grippe pangoline qui ne fît l’objet d’un appel à la charité. Les autres Etats de l’Europe avaient malgré tout ouvert leurs bourses et mis quelques liards dans l’affaire, mais Notre Pingre Monarc, fort regardant dès qu’il s’agissait de « l’argent magique » avait ordonné qu’il n’en fût rien. La Starteupenéchionne ne participerait donc nullement à ces recherches à moins que les Riens et les Riennes ne prissent sur leurs maigres deniers.

Plus le jour du Grand Déconfinement avançait sur le calendrier, moins il semblait possible. Les obstacles ne cessaient de se multiplier. Quand ce n’étaient pas ces poltrons de bourgmestres qui renâclaient à prendre le risque de rouvrir les escholes, c’étaient les martiales déclarations du Chevalier d’Alanver, en passe de devenir duc, qui jetaient le trouble. Ce fier matamore brandit tout uniment la menace d’un « déconfinement retardé » parce que certains se déconfinaient trop tôt, usant ainsi de la tactique de la culpabilisation. Il fustigea sévèrement le Savant de Marseille, lequel avait déclaré que l’épidémie de grippe pangoline ne ferait pas au final plus de morts que ceux causés par cet engin diabolique nommé « trottinette », qui transformait n’importe quel quidam en bolide. La grippe pangoline était en réalité bénie par le gouvernement de Sa Sulfureuse Malveillance : elle permettait de mettre sous le boisseau toutes les « chamailleries ». Les mauvais sujets étaient contraints soit de rester au logis, soit d’aller s’user la santé à travailler sans que plus aucune loi ne vînt limiter les ardeurs des maîtres des forges. Le pays tout entier vivait sous le couvre-feu et cela autorisait les deux maréchaussées à exercer leurs contrôles en tout lieu. Elles ne s’en privaient pas. On allait sous peu permettre à des milices d’œuvrer à ce contrôle permanent dans les charrettes en commun, dès lors que l’on rendrait le port du masque obligatoire.

Le monstrueux protocole imaginé par les gens de monseigneur le duc de la Blanche Equerre s’avérant totalement impraticable, on dut procéder à des « allégements ». Mais on allégea tant et plus qu’il n’en restât plus rien ou pas grand-chose. Les maitres des escholes et ceux des collèges allaient se retrouver face à leurs ouailles dans la même situation qu’avant le Grand Confinement. Il n’y avait plus qu’à espérer que les miasmes restassent confinés on ne savait où, donnant ainsi raison au professeur Klorokine. Le Chevalier d’Alanver mentit tel un arracheur de dents en prétendant que, sur les escholes, le gouvernement avait agi de concert avec le Conseil des Savants, lequel, ne servant plus à rien, était devenu totalement muet. On apprit incidemment que c’était Dame Bireguitte, encore elle, qui avait intercédé auprès de son Divin Epoux et de son très cher ami le duc de la Blanche Equerre, afin que l’on procédât en premier lieu à la réouverture des escholes, ceci afin de contribuer au grand œuvre de cette bonne dame, tout entier consacré à la Très-Sainte-Charité. Quant au duc lui-même, il annonçait gaillardement urbi et orbi que cette réouverture se ferait, c’était là une question d’honneur. « Je ne choisis pas la facilité » fanfaronna ainsi cet ancien Grand Inquisiteur Rectal, montrant ainsi le peu de cas dont il faisait de ses troupes et la façon toute cavalière dont il entendait en disposer.

La petite duchesse de Bergeai fit un grand retour, fort remarqué, en promettant de manigancer à la Chambre Basse afin de faire voter une loi pour amnistier par avance toutes les peccadilles que l’on ne manquerait pas hélas de commettre avec ce Grand Déconfinement. Madame de Sitarte s’en était allée pour sa part pérorer dans une Lucarne Magique. Elle répéta tel un perroquet les chiffres tout à fait fantasques que son compère le Chevalier d’Alanver avait énuméré avant elle sur les écouvillonnages et confondit allègrement les mots « production » et « importation » pour ce qui était des masques. On nageait toujours autant dans le vague, le fumeux, l’hypothétique, le mensonger. C’était à qui en fabriquerait le plus pour cacher ce qui apparaissait de plus en plus crûment: la Starteupenéchionne de l’an 20 ressemblait fort à la moribonde république de l’an 40 de l’autre siècle, à ce triste moment de son histoire que l’on avait nommé la Débâcle.

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Chroniques du règne de Manu 1er dit Le Muscadin

Chronique du deux du mois de mai de l’an de disgrâce 20..

Où il est question de …masques dont on fit une affaire, de décorations et de sourires plaqués.

L’affaire des masques battait son plein. Alors que les apothicaires avaient été interdits depuis le début de l’épidémie de vendre ces précieuses petites barrières d’étoffe, que les nurses, les garde-malades, quand ce n’était pas les médecins eux-mêmes, en avaient cruellement manqué et continuaient de le faire, au péril de leur vie, et que dans le même temps, la bonne duchesse de Sitarte, après s’être échinée à en démontrer l’inanité, pérorait à présent, ainsi que son compère le Chevalier d’Alanver, qu’en porter serait formellement requis dès le onze mai, voilà maintenant que les grandes échoppes, où l’on pouvait tout acheter, en avaient soudain à vendre des quantités phénoménales, à des prix qui l’étaient tout autant. On s’interrogea. D’où venaient donc ces masques ? Étaient-ce les réserves faites judicieusement par les grandes familles tenancières de ces échoppes ? Comment avaient-elles su que ces délicats accessoires, tant décriés, deviendraient les sésames du Grand Déconfinement ? Ou alors, si ce n’était point des réserves – ce qu’à dieu ne plût, car cela eût signifié que les grands épiciers, n’ayant privilégié que leurs profits, s’étaient méchamment gaussé de tous les combattants en première ligne, – comment avait-on procédé pour s’en procurer aussi vite et les faire entrer dans le pays ? La corporation des grands épiciers était-elle donc plus efficace que la Chancellerie de la Bienportance, que la Starteupenéchionne elle-même ? Cela ne se pouvait ! Une bonne duchesse, madame des Lattes, qui avait une charge de sénatrice à la Chambre Haute, sonna l’alarme depuis son fief de la Gironde. Elle avait entendu les vigoureuses protestations des ordres de la Santé, lesquels étaient de coutume fort mesurés dans leurs propos. La coupe était pleine. Madame des Lattes demanda que la Chambre Haute diligentât une « enquête », ce que redoutaient par-dessus tout le duc du Havre et son gouvernement. Notre Téléphonique Bonimenteur était au dessus des ces basses considérations. Ses Conseillers lui avaient susurré une idée sublime : « Sire, il vous faut être au plus près de Votre peuple qui s’inquiète. Que Votre Majesté rassure ses sujets en délivrant sa bonne et guérisseuse parole, tel un baume . » Ce qui fut dit fut fait. Le Cabinet de l’Information dirigé d’une poigne de fer par madame de Sitarte fit ainsi savoir par la bouche d’un gazetier de la Bonne-Fille-de-son-Maitre que Sa Bienveillante Hâblerie s’était entretenu via le cornet magique avec deux braves boulangers et un pêcheur. Le pays pouvait désormais dormir sur ses deux oreilles, le Roy savait tout et veillait sur son peuple.

Las ! Les Riens et les Riennes avaient les poches de plus en plus vides. Tout coûtait. Quand ils comprirent qu’il leur faudrait désormais rajouter dans les dépenses l’emplette de masques – dont il convenait d’en user deux par jour et par personne – ce fut la consternation. Le Grand Mité avait enjoint les Riennes à en continuer la fabrication, avec les moyens du bord, mais on apprenait que dans certaines provinces, les Officines de la MalPortance avaient décrété que ces masques n’étaient point conformes à la règle. C’était à n’y rien comprendre. Il en allait de même avec les gommettes de couleur destinées à prédire la date du Grand Déconfinement. On avait confié l’affaire à des daltoniens dont les savoirs en géographie étaient des plus sommaires. Ils produisirent des cartes successives du pays, où les couleurs vert, rouge et orange apparaissaient au petit bonheur, sans légende, sans que l’on ne sût ce qu’elles étaient censées signifier. On alla jusqu’à inventer l’abscons principe de « déconfinement à durcir ». Des gazetiers révélèrent que cette grande affaire du Déconfinement – sur laquelle Gracchus Mélenchonus avait dès la fin du mois de mars appelé à la plus grande vigilance – avait été confiée à une officine privée, laquelle dépendait d’une grande maison sise dans l’Empire des Amériques, chez le grand ami de Notre Poudreux Monarc. C’était cette officine qui s’occupait désormais de tous les détails, et veillait à organiser de grands raouts avec tous ceux qui, œuvrant dans le domaine de la santé et se posant moult question pendant des semaines avaient sollicité en vain le Chevalier d’Alanver et ses gens. Ces derniers, ainsi que les Conseillers du Roy et ceux du Premier Grand Chambellan, flanqués du baron du Cachesex se rendaient à ces conférences en invités. La Starteupenéchionne faisait ainsi chaque jour la démonstration de son impuissance à exercer ses fonctions.

Le Savant de Marseille, monsieur House, alias le professeur Klorokine, fut mis à la question par Madame du Chiendent. Cette zélée gazetière fit le voyage de Marseille pour rencontrer le sulfureux médicastre. Après s’être promenée dans les rues du fief du vieux baron de la Godille, et avoir persiflé sur ses habitants qui ne semblaient pas connaître le confinement, Madame du Chiendent entreprit donc de questionner monsieur House. Las ! Elle avait négligé de faire quelques recherches, et lorsqu’elle demanda fort doctement au savant s’il accepterait d’être décoré de la Légion d’Honneur, ce dernier lui rétorqua fort malicieusement qu’il l’avait déjà. Aux encore plus sottes questions sur son apparence, sur la longueur de ses cheveux, et autres billevesées dont le compère de Madame du Chiendent, monsieur du Coincoin avait le secret, le savant répondit que tout cela n’était précisément que fadaises et qu’il faisait en ce domaine ce que bon lui semblait. Quant à ce qui était de la réouverture des escholes, laquelle ne laissait pas de fâcher les Riens et les Riennes, Monsieur House avança ne point être inquiet, mais il rajouta qu’on pouvait changer d’avis et qu’il n’était pas en mesure de prédire ce qui allait se passer.

Gracchus Mélenchonus fut lui aussi mis à la question par un Dévôt du Roy, un gazetier fort bien en cour et fort bien fait de sa personne, Monsieur de la Taye d’Orayer. Ce dernier cherchant à se rendre le plus agaçant possible, malgré son sourire surfait, attaqua le tribun en l’accusant de faire de l’opposition systématique. Ce à quoi il lui fut répondu qu’il n’avait qu’à aller voir ce qu’il en était dans les pays comme l’Empire du Ciel où l’opposition était engeôlée. Gracchus Mélenchonus délivra une petite leçon sur ce qu’était le jour du 1er mai dans le monde, en rien une «chamaillerie » comme l’avait frivolement décrit Notre Petit Histrion, mais bien une lutte pour que le labeur n’occupât plus l’entièreté des pauvres vies. Le tribun rappela fort opportunément à Monsieur de la Taye d’Orayer, qui avait replaqué son sourire factice sur son visage patricien, que le Roy avait au contraire par ses édits permis que ce labeur s’allongeât sans limites. Gracchus Mélenchonus continuait à concevoir les plus grandes inquiétudes sur le Grand Déconfinement.

Chacun et chacune comprenait maintenant que le gouvernement de Notre Malveillant Freluquet avait, face à cette redoutable épidémie, confiné trop tard, mal confiné, et qu’on s’apprêtait donc à tout aussi mal déconfiner, sans que rien ne fût prêt pour cela. On était au royaume du Grand Cul par dessus tête. On avait confiné les escholes le plus tard possible, on les déconfinait le plus tôt possible, quitte à les transformer en prison, où chaque bambin serait pris dans les filets implacables de la « distanciation » et où tout jeu serait désormais proscrit, comme il était écrit dans l’interminable protocole que monsieur le duc de la Blanche Equerre avait fait écrire par ses Conseillers, lesquels n’avaient au grand jamais mis les pieds dans une eschole et n’avaient pas la moindre idée de ce qui s’y faisait d’ordinaire. C’était à en pleurer.

Ainsi en allait-il en Starteupenéchionne au quarante-septième jour du Grand Confinement, au temps de l’épidémie de la grippe pangoline.

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Chronique du 1er du mois de mai de l’an de disgrâce 20..

Où il est question de faussetés et de chamailleries, de vilenies et de sacrifices.

Or doncques nous étions au premier du moi de mai, et Notre Fringant Disputailleur s’avisa qu’il était grand temps qu’il s’adressât derechef à son peuple, afin de lui délivrer de bonnes et lénifiantes paroles, et d’adoucir ainsi sa réclusion. Afin de paraître totalement à son avantage, Sa Facétieuse Frivolité, ayant passé des heures dans une petite cabine sous de faux rayons du soleil – endossa la panoplie du tribun Gracchus Mélenchonus, ainsi que son vocabulaire. Il fut ainsi question des « laborieux et des laborieuses », dont ce jour était la fête. Notre Médiocre Imposteur vantant l’esprit de ce jour, semblait tout bonnement dresser une ode aux accents lyriques et mélodramatiques à l’intention des guildes des laborieux, des laborieux eux-mêmes, grâce à qui la Starteupenéchionne tenait le cap, ces braves et fiers combattants, ceux-là dont il avait cherché à transformer les Vieux-Jours en juteux dividendes pour ses Très-Chers-Amis de la maison Braque-Et-Raque, ceux-là que sa maréchaussée avait chargés, gazés, mutilés, engeôlés. Dans l’esprit de Sa Détestable Affectation, ce jour cher au peuple, n’était en vérité que le moment de « vendre » du muguet – lequel, ainsi en avait décidé ce vieux maréchal si cher au cœur de ce prince, avait malheureusement remplacé la belle églantine – et de se disputer. Par la bouche du Roy, les luttes des laborieux et des laborieuses pour conquérir leurs droits se métamorphosaient en d’innocentes et enfantines « chamailleries », ses mauvais sujets en marmots indisciplinés et querelleurs qu’il convenait de gronder un peu en leur faisant de fallacieuses promesses de « jours heureux », lesquels devenaient un vulgaire colifichet.

Notre Machiavélique Cabot acheva son mielleux et zézayant discours sur les mots « ensemble, unis ». Car telle était bien l’intention cachée au cœur de cette ode médiocre : préparer le peuple à l’entrée en scène d’un nouveau gouvernement de « cons-corde ». D’aucuns, observateurs avisés de la manière dont Sa Calamiteuse Duplicité et son gouvernement avaient administré le pays face à l’épidémie de grippe pangoline – on avait dépassé les trente mille morts et il s’en mourait toujours -, prédirent que les Factions qui siégeaient à la Chambre Basse ne manqueraient pas de vouloir diligenter une investigation afin de déterminer qui avait fauté, et en quoi. Y avait-il eu mensonges ? Ou n’était-ce qu’une épouvantable inaptitude à mener les affaires communes d’un pays ? Monsieur Toddus, un de ces observateurs, qui faisait œuvre de théoriser sur la société, eut ces mots : « Nous saurons que le monde a changé quand ceux qui nous ont mis dans ce pétrin seront devant un tribunal ». L’affaire était d’importance. Les Conseillers pressèrent Notre Prince des Nuées de ratisser largement dans toutes les Factions, afin d’en débaucher les plus enclins aux honneurs – il s’en trouvait toujours – , et de briser ainsi toute velléité que fût lancée une quelconque enquête, laquelle n’eût pas manqué d’être fort fâcheuse.

Les deux maréchaussées – la civile et la militaire- continuaient de sévir avec hargne et cruauté, laissant libre cours aux plus mauvais instincts de certains de leurs bras armés : à Paris, trois de ces reîtres noirs regrettèrent avec force lazzi de ne pas avoir attaché une pierre au cou d’un pauvre malandrin qui s’était jeté à la Seine en cherchant à leur échapper, car en plus d’un supposé larcin, il avait commis le crime d’avoir la peau trop brune ; près de Tours, un simple quidam, qui avait commis le même crime, celui d’avoir la peau trop sombre, fut roué de coups, gazé, avant d’écoper d’une simple amende au motif que la date et l’heure du laisser-passer n’étaient plus conformes au moment où ces braves pandores garants de l’ordre et de la sécurité, leur besogne perpétrée, s’étaient avisés qu’il leur fallait un prétexte pour verbaliser leur victime ; à Orléans, un galopin qui avait nuitamment fait le mur pour rejoindre un de ses comparses, voyant les gens d’armes, prit la fuite, mais il fut rattrapé et tant malmené que ces héroïques cruchots, s’y mettant à plusieurs contre ce dangereux malfaiteur, lui cassèrent une côte et le décorèrent de multiples bleus. Le tableau de chasse de ces zélés suppôts du Roy s’enorgueillissait de cinq nouvelles victimes, et d’une dizaine de blessés. Monseigneur le duc de Gazetamère fronça les sourcils quand il apprit que certains de ses gens se comportaient aussi mal : il ne fallait point proférer des remarques désobligeantes sur la couleur de la peau des malfrats.

Ainsi en allait-il en Starteupenéchionne en ce premier du mois de mai de l’an 20, au quarante-sixième jour du Grand Confinement. Les Riens et les Riennes manifestèrent à leurs balcons, on pleurait les morts qu’on ne pouvait toujours pas accompagner à leur dernière demeure – parmi ces morts se trouvaient d’héroïques médecins qui avaient lutté pied à pied sans aucune protection contre les miasmes-, et l’on faisait les comptes : les masques tant honnis allaient coûter de coquettes sommes maintenant qu’ils allaient devenir obligatoires. La prospère maison Quecériant, qui exploitait les hospices dans lesquels se mouraient les vieillards – autant des miasmes que de solitude – renonça à verser à ses porteurs de billets à ordre les forts juteux bénéfices que leur procurait cette activité. En réalité, ce n’était que partie remise, on attendait que l’attention se portât ailleurs. Le très cacochyme et égrotant gazetier monsieur Durdelaselle, qui avait grandement dépassé l’âge d’être pensionnaire dans l’un des hôtels de la maison Quecériant, eut ces mots : « les Riens et les Riennes sont anxieux et c’est une très bonne chose. Cela rend les gens plus raisonnables qu’ils ne le seraient spontanément, ce qui aidera au redémarrage économique. » Foin donc de ces puériles chamailleries, il fallait aller mourir au labeur. Tel était le bon vouloir du Roy.

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Chroniques du règne de Manu 1er dit Le Capon

Chronique du 29 du mois d’avril de l’an de disgrâce 20..

Où il est question de caftage, de collage et de verbiage.

Notre Médiocre Capon, mortifié de ce que son Premier Grand Chambellan eût osé, l’impudent, lui tenir tête, avait convié quelques-unes de ses Carpettes favorites, afin de s’épancher de son ire, et dire tout le mal qu’il pensait de ce monsieur du Havre, dont il lui tardait tant de se débarrasser. Les impétrants à cette charge ne manquaient pas, dieu merci, on se pressait dans les antichambres, on raclait le parquet, on faisait assaut de cajoleries et de promesses. Le baron de l’Amer, le Grand Économe de la Starteupenéchionne, avait toutes ses chances. Il ne cessait de se faire entendre, enjoignant tous les mauvais sujets de Sa Vaillante Mesquinerie, à retourner au labeur. On avait suffisamment fainéanté, foin des miasmes, les cassettes des Très-Riches ne se remplissaient plus assez vite. Ce haut dignitaire n’avait en ce qui le concernait aucun souci à concevoir sur sa propre santé : il n’aurait jamais à monter dans une charrette commune, dont on promettait de condamner un siège sur deux, ce qui ne changerait pas grand chose puisque dans ces transports, les Riens et les Riennes étaient ordinairement debout, entassés les uns sur les autres. Ils le seraient encore davantage, et voilà tout. Monsieur de l’Amer n’aurait point les maux de souffrir le cruel dilemme dans lequel Notre Malveillant Freluquet plaçait tout son peuple : garder précieusement sa tendre progéniture au logis et se retrouver sans le sou et sans labeur – la bredouillante douairière Madame de la Peine-En-Ecot avait bafouillé qu’il en irait impitoyablement ainsi -, ou renvoyer la mort dans l’âme les petits dans les escholes et retourner se frotter soi-même aux miasmes – lesquels ne désarmaient toujours point -, muni d’un pauvre masque, dont on avait entendu dire tant de mal, et maintenant tant de bien, depuis que la vénale petite baronne du Panier-Ruché avait vu tout le profit qu’il y avait à en retirer pour les cassettes de la Starteupenéchionne.

Quel avait donc été le crime du duc du Havre ? Rongé jusqu’à la couenne, ce noble et hardi serviteur du Roy voulait en finir au plus vite avec ces faquins de députés de la Chambre Basse qui réclamaient un jour supplémentaire pour prendre connaissance de l’édit de déconfinement. Monsieur d’Amonbeaufisse l’avait fort bien dit, tout cela n’était que pure forme, point n’était besoin de faire voter, puisque les Dévôts applaudiraient des mains, des pieds et du reste, comme ils l’avaient toujours fait. Il était arrivé aux oreilles du duc que certains parmi ces petits automates bien dressés commençaient à renâcler. Sa Neigeuse Altitude en avait eu vent aussi. Plutôt que de s’en offusquer, les Conseillers lui avaient susurré de s’en servir, de faire mine de lâcher un peu de lest, cela siérait merveilleusement bien en ces temps de « cons-corde » et calmerait les ardeurs des opposants. Las ! Le Grand Mité n’avait point voulu en démordre, le ton était monté, Notre Capricieux Biquet n’avait pas eu le dernier mot. Pour se venger, il avait donc convoqué Madame du Saint-Croc, et d’autres courtisans gazetiers et s’en était ouvert à eux. Il avait déversé sa bile bien amère et dévoilé le châtiment qui attendrait le traître et apostat. La gazette « Le Rapide » dévoila toute l’affaire. Les Conseillers en furent catastrophés. « Sire, Votre Majesté a été des plus imprudentes, il vous faut démentir. ». On fit donc produire de vigoureuses dénégations : « on cherche à diviser le gouvernement, ce ne sont là que viles rumeurs ! ». Les gazetiers du Rapide en furent marris, mais Madame du Saint-Croc les tança d’importance, les enjoignant à se montrer exemplaires et dignes de la confiance princière. Cette fielleuse courtisane était à l’image de la duchesse de Sitarte ou de madame de La Courge : elle portait le mensonge en sautoir et n’attendait que de mourir en martyr pour son Roy.

Ainsi en allait-il en Starteupenéchionne. Les Saigneurs de la Phynance avaient ordonné que sur dans les Lucarnes Magiques on commençât de faire souffler le petit vent du Grand Déconfinement. Il fallait faire oublier que le duc du Havre, qui devenait décidément bien encombrant, avait vaguement, de façon fort floue, sans beaucoup de précision, évoqué que le Déconfinement se ferait en couleurs. Etait-ce le feu d’artifice tant attendu par Sa Capricante Altesse ? Que nenni ! On avait décidé d’en user avec le pays comme les maitres des escholes en usaient avec les bambins : on attribuerait des gommettes de couleur – verte, orange, rouge, selon qu’on mourait de la grippe pangoline encore un peu, moyennement ou beaucoup. Ainsi le comte de Provence, Monsieur du Muzo, fut-il fort marri de voir que sa province était dans le rouge. Ce fier capitan se faisait fort que pour les premiers jours du mois de juin, on fût dans le vert. Comment s’y prendrait-on ? On ne le savait toujours pas, puisqu’on écouvillonnait toujours pas davantage, malgré les fanfaronnades du Chevalier d’Alanver, lesquelles avaient fait naitre sur beaucoup de visages des sourires en coin.

Comme on était mercredi, on eut l’ineffable bonheur d’entendre madame la Porte-Mensonge du gouvernement, la sémillante duchesse de Sitarte. Elle pérora que les escholes ouvriraient partout, tel était le dessein du Roy, et qu’elle y remettrait elle-même sa progéniture, car affirma-t-elle, elle faisait grandement confiance à monseigneur le duc de la Blanche Équerre, lequel s’assurerait en personne, selon notre bonne duchesse, que le protocole de la Malportance fût superbement mis en œuvre dans toutes les escholes de la Starteupenéchionne et de Navarre. Il avait échappé à Madame de Sitarte que le Chambellan à l’Instruction s’était le matin même lavé les mains en confiant l’exécution du dit protocole à ses Grands Inquisiteurs Rectaux, lesquels à leur tour feraient ruisseler l’eau de leurs propres ablutions sur les directeurs des escholes. « Nous aurons la liberté, mais avec des exclusions », telle fut la magnifique conclusion du verbiage de cette inénarrable duchesse, qui se promettait de répondre à toutes les questions que les Riens et les Riennes pourraient avoir le désir de lui poser. Cela serait le moment tant attendu de l’hasquepépègeai, sans lequel la Starteupenéchionne n’eût point été ce qu’elle était.

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Chroniques du règne de Manu 1er dit le Marmiton

Chronique du mardi 28 avril, quelques heures avant les grandes annonces…

Où il est question de grands desseins et de désinfection…

Il se disait que le Premier Grand Chambellan était fort marri. Les mites n’avaient pas fait que lui ronger la barbe, elles l’avaient atteint à l’âme. Les coursives du Château bruissaient de rumeurs sur les desseins que Notre Erratique Timonier entendait mettre en œuvre : après avoir usé jusqu’à la trame de son Premier Grand Chambellan, il pensait à s’en choisir un tout neuf, tout frais, pour faire oublier les mois désastreux de cette épidémie. Des noms se murmuraient, dont celui du comte de la Jade d’Eau, membre de la Faction du Jardin. L’intéressé, bien qu’il fût fier comme un pou qu’on eût pu penser à lui, produisit de vigoureuses dénégations devant Mme du Chiendent, la bien-nommée, qui le soumit à la question. On ne le prendrait jamais à participer à un tel débauchage, il avait l’âme bien née et se trouvait au dessus de la mêlée. La vérité était que ce comte, qui ne doutait de rien et encore moins de lui-même, avait d’autres desseins en ligne de mire et parmi eux, celui de remplacer avantageusement Sa Grande Culbute en vue du prochain Tournoi de la Résidence Royale. Il comptait déjà dans sa pensée tout le bien qu’il pourrait en sortir, non seulement pour notre pays, mais pour l’Europe, car monsieur de la Jade d’Eau était un européiste béat, un de ceux pour qui le monde était un jardin, qu’il convenait de cultiver. Tout comme ses pairs, il s’accommodait fort bien des exigences des Saigneurs de la Phynance.

L’hôtel de Monseigneur le duc de Gazetamère avait été infesté par les miasmes de la grippe pangoline. Des gens du duc étaient tombés malades. Il fallut en toute urgence procéder à une désinfection mais la discrétion devait être de mise. Le duc avait conservé dans la bonne ville de Massalia des liens forts utiles. Ainsi avait il pu faire dépêcher tout un escadron de marins-pompiers de cette cité pour qu’ils procédassent à cette besogne. Las ! Le Sieur Teutonique, le Très Grand Intendant de Police de la capitale, qui avait les yeux et les oreilles qui traînaient en tout lieu -rien n’échappait à sa belliqueuse circonspection -, eut vent des menées du duc de Gazetamère. Il en fut très colère, on se défiait de lui. Il le fit savoir. L’affaire fut révélée par le Volatile Muselé, mais on ne sut comment elle se termina pour le duc et son compère.

Quelques beaux esprits s’ennuyaient fort pendant le Grand Confinement. Parmi ceux-là, la duchesse de l’Ide-Aligot, dont le pimpant fondement occupait toujours le fauteuil de bourgmestre de la capitale. Du côté de celles et ceux qui se paraient du titre de « nous les premiers », faisant ainsi écho à la verbeuse allocution qu’avait prononcé Notre Disruptif Cabotin, dans laquelle il avait appelé à « se réinventer, moi le premier », on entendait bien prendre part à cette réinvention et l’on s’adressa pour ce faire au Roy lui-même. Du passé faisons table rase, glosèrent ces importants, appelant Sa Tyrannique Exclusivité à user désormais de « démocratie ». Tout le reste de la missive était du même tonneau. On trouva parmi ceux qui apposèrent leur signature au bas du parchemin quelques membres de la Faction de la Marche. Y avait-il de la sédition dans l’air ? A la Chambre Basse, les députés des oppositions fulminaient. Ils avaient réclamé un délai afin de pouvoir prendre connaissance de l’édit du Grand Déconfinement. Cela leur fut sèchement refusé. Messieurs les ducs d’Anfer, d’Amonbeaufisse et un de leurs comparses de la Faction du duc de Béarn, en accord avec Notre Despotique Bibelot, en avaient décidé tout autrement.

Chronique du 28 du mois d’avril, quelques heures après les annonces…

Où il est question d’annonces qui n’annoncent rien, de fausses ouvertures, et d’achèvement…sans oublier les nécessaires ablutions des mains…

Monsieur de la Flippe, duc du Havre, ci-devant encore Premier Grand Chambellan, s’adressa donc au pays. Cela aurait pu s’intituler « La non-annonce faite aux Riens et aux Riennes », tant il n’y eut jamais de discours pour lequel on pensa après coup en savoir moins qu’avant qu’il n’eût été prononcé. Tout avait été pourtant claironné, avec force roulements de tambours en sus. Le moindre détail du plan du Grand Déconfinement avait été visé par Notre Sourcilleux Maitre des Horloges lui-même, assisté de celui qui était désormais partout, le Chevalier d’Alanver, ainsi que du mystérieux baron du Cachesex. Un Conseiller du Roy s’en alla commérer auprès des gazetiers : « ce qui sera annoncé sera du très très lourd. » On eut le loisir d’apprécier tout le poids du verbiage confié à la bouche du Grand Chambellan.

La réouverture des gymnases était repoussée aux calendes de juin, mais tout cela, comme le reste, n’était qu’ hypothèse qui serait examinée en temps voulu. Pour les moyennes escholes, qu’on appelait aussi collèges, on n’en savait rien de plus que ce qui avait été ourdi par le le Grand Chambellan à l’Instruction. Mais les escholes, les petites, celles qui accueillaient les bambins, réouvriraient le onze du mois du mai. Ainsi en avait décidé le Roy. Le Grand Chambellan exécutait. L’affaire était on ne peut plus claire : il fallait déconfiner le labeur, donc déconfiner les Riennes, lesquelles étaient pour l’heure au foyer à s’occuper de leurs marmots. Le plan était en vérité d’une simplicité biblique : les petits contamineraient leurs maîtres, puis leurs grands frères, lesquels contamineraient à leur tour leurs maîtres des collèges, et l’on finirait enfin par ceux des gymnases. Ainsi dégraissait-on le mammouth.

Le Grand Chambellan à la barbe mitée enjoignit toute la population de l’industrieuse Starteupenéchionne à ce que chacun et chacune fabriquât son propre masque. On le ferait faire aux bambins des escholes, cela serait une saine et utile activité. Les galopins des collèges, pour qui il serait obligatoire de le porter, en recevraient un en don. Ils pourraient ainsi sainement se divertir et en faire un fol usage quand leurs maitres en seraient à mesurer les distances entre eux, et à les empêcher d’engloutir les alcoolats qu’on ne manquerait pas de placer dans chaque salle de classe. Quant aux plus grands, on avait décidé de surseoir à la réouverture de leurs escholes car il était fort à prévoir que l’on aurait épuisé les réserves des dits masques quand on en arriverait à leur tour. Il était déjà à l’étude de remplacer l’épreuve de français du baccalauréat par une épreuve de couture. Pour ce qui était du reste, les cafés et autres lieux de débauche restaient fermés. Il était interdit de se rassembler à plus de dix quidam, en tout lieu, sauf bien entendu dans les escholes où l’on avait enjoint de constituer des groupes de quinze bambins, tout du moins jusqu’à la fin du joli mois de mai, étant entendu que par la suite, on reviendrait à la norme, qui était d’entasser autant de marmots que l’on pouvait dans une pièce qui n’aurait jamais suffi à contenir les escarpins de la Reine-Qu-On-Sort. Une aide pour les plus démunies des familles serait versée telle une obole, laquelle serait vite déboursée pour l’emplette d’une boite de ces précieux masques, que l’on commençait à voir se vendre à prix d’or. Notre Martial Bibelot n’avait-il point dit que le pays était en guerre ? Comme dans toute guerre, il y avait donc des profiteurs, que la fielleuse petite madame du Panier-Ruché encourageait tant qu’elle pouvait, appelant cela « l’esprit d’innovation ».

Monseigneur le duc du Havre eut cette phrase magnifique : « notre politique repose sur la responsabilité individuelle », qui était la négation ultime de l’état de nation face aux risques encourus par tous en ces temps de grande épidémie. Le principe de l’ablution des mains, sur lequel s’appuyait toute la politique de prévention des miasmes, devenait ainsi l’axiome ultime de la gouvernance de la Starteupenéchionne : Notre Délicat Blanchisseur s’en lavait les mains par avance. Il n’était responsable de rien, même s’il était coupable de tout. Il en allait tout autre pour le Premier Grand Chambellan et ses comparses, qui devraient un jour prochain répondre de leurs actes. Dans la barbe de monsieur le duc du Havre, les mites s’activèrent comme les industrieuses qu’elles étaient, le temps leur était compté. Pour achever cette toile de maître qu’était cet édit du Grand Déconfinement, il fut annoncé que l’on formerait des brigades spéciales afin qu’elles œuvrassent à repérer les contaminés, lesquels seraient munis d’une clochette et emmenés dans des maladreries.

Quand son tour arriva de s’exprimer devant le Premier Grand Chambellan, Gracchus Mélenchonus s’emporta et parla des «injonctions odieuses » qui étaient faites aux maitres des escholes, lesquels étaient mis en demeure de choisir entre leur propre santé et leur sens du devoir. Monsieur le duc d’Anfer, pressant d’ un « achevez » des plus comminatoires et méprisants ce tribun qu’il haïssait de finir son envolée, laquelle était fort peu du goût du Premier Grand Chambellan – on le vit comme de coutume lever les yeux au Ciel, l’implorait-il ? -, et alors qu’il était tenu de par sa noble fonction à un devoir d’exemplarité, cet homme plein de fiel et de morgue, se croyant fin et spirituel et voulant se gausser, s’autorisa cette petite sentence  : « achevez, car c’est nous que vous achevez ». Gracchus Mélenchonus, s’il pouvait parfois se montrer dur d’oreille, l’entendit parfaitement et s’étonna que l’on pût en ces temps si troublés se trouver le goût de badiner et de faire des bons mots. A ce personnage tout gonflé de son pouvoir, mais qui oubliait comment il lui avait été conféré – de façon tout à fait inconsidérée, il faut bien en convenir, ce duc avait son fief en terres finistériennes, au bout de la péninsule de l’Armorique – le tribun rappela qu’en toutes choses, le peuple n’était point le problème, mais la solution. Pendant ce temps, des médecins lançaient l’alarme : voilà que les miasmes s’attaquaient aussi aux bambins. Mais il ne fallait surtout pas qu’il en fût question dans les lucarnes magiques, cela aurait risqué de gâter le bel effet du plan de déconfinement des escholes que monseigneur le duc de La Blanche Equerre, revenu en grâce, s’en était allé présenter après les non-annonces du Premier Grand Chambellan à la barbe mitée.

Dans les chaumines, l’écœurement le disputait à la rage. Fabriquer des masques ? Cela réveilla l’ardeur de certaines des Riennes dont les aïeules avaient été tricoteuses, en un temps pas si lointain, quand il s’était agi de courir sus au boulanger, à la boulangère et au petit mitron…

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Chronique du règne de Manu 1er dit le Déconfit.

Chronique du 27 du mois d’avril de l’an de disgrâce 20..

Où il est question de vieillards dont on fit peu cas, du nouveau catéchisme d’un certain duc et des nouveaux oracles…

Dans la bonne ville de Toulouse, une Rienne, que des argousins fort zélés étaient venus quérir, avait connu les joies des riantes geôles de la Starteupenéchionne. Son crime ? Avoir outragé Notre Astre Solaire. Cette impudente avait osé laisser pendre à son balcon un placard qui associait Sa Neigeuse Perfection et ces miasmes pernicieux, dont elle se questionnait pour les deux à quand la fin ? Pour ce qui était des miasmes, ils n’en finissaient plus de faire mourir les vieillards, dont par ailleurs on ne savait que faire. Ils finissaient d’ordinaire leurs vies dans des hospices qui s’avéraient ruineux pour leurs familles, quand bien même c’étaient des mouroirs, où des gardes débordées et fort mal gagées s’échinaient à en prendre soin. Dès les premiers jours de l’épidémie, cela s’était vite transformé en hécatombe. Les pauvres gardes, que les riches propriétaires de ces hospices considéraient comme menu fretin interchangeable, n’avaient rien obtenu de leurs maîtres pour se protéger des miasmes. Elles mouraient aussi. Une gazette, qui s’était fait une spécialité de se gausser des turpitudes des différents rois qui s’étaient succédé sur le trône républicain, Le Volatile Muselé, révéla que le gouvernement de Notre Malveillant Gérontologue avait donné des ordres pour que l’on ne ne gaspillât point les deniers du royaume à donner de l’air aux vieillards atteints par les miasmes. N’étaient-ils pas inéluctablement promis à une mort certaine ? Le Chantre de la Starteupenéchionne, monsieur Le Barbier de Servile, l’avait pompeusement annoncé sur une Lucarne magique : le gouvernement de Sa Cynique Antipathie allait devoir « amandoné » choisir entre la glorieuse Sainte-Economie et cette pleureuse de Sainte-Bienportance et l’on n’allait pas, « pour sauver quelques vies de personnes très âgées » faire perdre des ducats à nos valeureux maitres des forges et autres Saigneurs de la Phynance. A la sotte gazetière qui osa avancer ces mots dépassés « la vie n’a pas de prix », monseigneur de Servile, qui n’avait jamais aussi bien mérité son titre de « Voix de Son Maitre » professa cette maxime dont les livres d’Histoire se souviendraient : « la vie n’a pas de prix mais elle a un coût ».

On savait désormais quel avait été le choix de Notre Miséricordieux Economiste. On allait procéder au Grand Déconfinement dont le lancement était prévu pour le onze mai, ce jour béni où ces fainéants de maitres des escholes seraient sortis manu-militari de leurs chaumines, dans lesquelles ils se prélassaient de façon tout à fait coupable. Monseigneur le duc de la Blanche Equerre avait prévenu doctement : « ce qui est sollicité en nous tous avec l’enjeu du déconfinement c’est notre sens de l’intérêt général, notre sens de l’adaptation, notre créativité, notre esprit d’unité. ». L’ancien Grand Inquisiteur Rectal avait été semble-t-il atteint d’une épidémie de mélenchonite, puisqu’il avait ajouté « autant de qualités que nous devons transmettre à nos enfants au-delà de la crise pour améliorer le monde ». Ce que d’aucuns, de fort mauvais esprit, à moins qu’ils ne fussent tout bonnement fort lucides sur les chances que Monseigneur le duc eût pu se convertir au catéchisme du tribun des Insoumis, traduisirent ainsi : l’intérêt général dans la bouche des Dévôts du Roy, apôtres de Saint-Marché, devait se comprendre comme étant l’intérêt de la noble maison Maideffe, à la tête de laquelle se trouvait le fier baron d’Avou de Béssélézieux ; par « sens de l’adaptation » il fallait entendre « apprendre à ne point attraper les miasmes quand on n’a ni masques ni alcoolat, ni écouvillonnages », et que la nouvelle mamelle de l’Instruction, la « distanciation » était aussi impénétrable que la « différenciation ». Quant à la « créativité » et « l’esprit d’unité », un des Grands Inquisiteurs Rectaux avait montré l’exemple : il avait enjoint ses sbires à tenir la liste des maîtres jugés par trop fainéants et rétifs aux ordres afin que des mesures de redressement fussent prises en exemple. Pour ce qui était de la façon dont Monseigneur le duc de la Blanche Equerre entendait « améliorer le monde », on était servi. Les Jours Heureux si chers à Gracchus Mélenchonus et aux siens étaient l’exacte antithèse de la vision du Grand Chambellan à l’Instruction.

Le Conseil des Savants, que Sa Nébuleuse Suffisance avait voulu au centre de toutes les décisions, n’avait plus aucune raison d’être. Ces doctes personnages avaient tout de même rendu leurs conclusions : point de réouverture des escholes avant les vendanges, port du masque en tout lieu public, et écouvillonnages, écouvillonnages ! Las ! C’était comme faire entendre le latin à la duchesse de Sitarte ou lire les œuvres du grand Karl Marx à monsieur de Béhachelle, ce grand philosophe ami de Notre Délicat Philanthrope, qui s’était retiré dans sa campagne pendant le Grand Confinement, afin d’écrire son grand œuvre : « ce virus qui rend fou ». Avec le sens de la mesure qu’on lui connaissait, et cette finesse d’entendement sans égale, monsieur de Béhachelle avait formé le dessein d’éclairer de sa fulgurance notre triste époque. Le sous-titre de ce chef d’oeuvre était à lui seul une proclamation : « de l’art de se soumettre par temps de pandémie ».

Le pays était suspendu dans l’attente des paroles que le Premier Grand Chambellan allait délivrer le mardi, au quarante troisième jour du Grand Confinement, devant la Chambre Basse. Malgré les dénégations de Monsieur d’Amombeaufisse, qui jugeait tout à fait superfétatoire que l’on fît voter ce qui avait décidé de façon si pertinente et si savante, Monsieur du Havre allait demander aux députés un satisfecit de pure forme. Ayant bien inconsidéremment promis qu’on procéderait en deux temps – un vote pour l’édit de déconfinement, un autre sur la folle idée qui avait germé dans les esprits des Conseillers du Roy d’attacher une clochette au cou de tous ceux qui auraient par mégarde contracté les miasmes, afin qu’on pût les suivre en tout lieux et les surveiller à toute heure, le duc revint sur son annonce, fidèle en cela comme en toute chose à la maxime de la Starteupenéchionne : vérité du jeudi est mensonge le vendredi, laquelle maxime pouvait du reste se décliner sur tous les jours de la semaine.

Dans le royaume voisin de l’Italie, le commodore Conte, ayant soin ne pas mettre en danger la santé des bambini, annonça que les escholes ne réouvriraient qu’au mois de septembre. En Germanie, ce pays qui était si souvent cité en exemple dans le nôtre, là où on avait ouvert à nouveau les escholes, les miasmes, qui avaient jusque là épargné le pays, s’étaient remis à œuvrer de plus belle. Un savant mit en garde contre le danger d’une deuxième épidémie, laquelle serait plus incontrôlable que la première. En Starteupenéchionne, où les savants étaient devenus persona non grata, à moins qu’ils ne fussent des oiseaux se pavanant dans les Lucarnes Magiques, répétant à l’envi ce que Sa Hauteur Enneigée leur avait ordonné de dire, on avait les Dévôts du Roy pour nous servir d’oracle. Ainsi madame de ZérOcuite, qui brillait par ce qui lui faisait si cruellement défaut, et qui avait rejoint la faction de La Marche après avoir tâté de celle des Haineux, s’en alla-t-elle pérorer dans le salon d’un Grand Gazetier que les médecins étaient les grands responsables de ce que le gouvernement de Notre Infaillible Timonier eût pu commettre quelques peccadilles à propos des masques.

Ainsi en allait-il dans notre beau pays, au quarante deuxième jour du Grand Confinement, au temps de la grippe pangoline.

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Chroniques du règne de Manu 1er dit Le Planqué.

Chronique du 25 du mois d’avril de l’an de disgrâce 20..

Où il est question encore et toujours de masques, de certaines machines, ainsi que de l’orgueil d’un vain chevalier…

Madame la Grande-Duchesse des Combles, Première Femme Savante de Notre Zézayant Roitelet, était en passe de devenir l’arbitre de toutes les élégances. Fallait-il ou non porter le masque ? Ayant vigoureusement affirmé que ces accessoires n’étaient en rien « efficaces », cette courtisane, dont le nom était sur toutes les lèvres, venait de changer d’avis. Voilà que le masque était maintenant on ne peut plus « nécessaire », « à condition de savoir le porter » ajouta cette femme dont la mise était toujours des plus compassées. Il convenait donc d’apparier cette petite barrière d’étoffe à la couleur des escarpins ainsi qu’à celle de la soie de la robe ou du pourpoint pour les gentilshommes. Ainsi Madame de Sitarte, qu’on voyait invariablement dans des robes très fleuries, voulant suivre les conseils de celle qui avait l’oreille du Roy, eût-elle le plus grand mal à en trouver un qui convînt à son ramage et à son plumage.

On voyait ici et là fleurir des masques de toutes sortes, que de pauvres Riennes fabriquaient dans leurs arrière-cuisines. Les mères-grand les cousaient avec amour pour leurs petits enfants, cette saine et roborative activité connaissait un formidable essor. Les apothicaires, qui avaient pour mission d’œuvrer à la conservation de la santé, ne pouvaient toujours pas en vendre . Mais les marchands d’herbe à Nicot, qui eux œuvraient dans le sens contraire, seraient bientôt en mesure de le faire. Le gouvernement de Sa Nuageuse Inconséquence venait de leur délivrer la licence ad hoc. La petite duchesse du Panier-Ruché, une courtisane des plus fielleuses, et qui était Sous-Chambellane aux Finances, avait vu tout l’avantage qu’il y avait à vendre ainsi ces masques qu’on appelait « grand public ». Les prix ne seraient pas fixes. On ne savait d’ailleurs ni où ni par qui ils avaient été fabriqués.

Ceux qui avaient été prétendument commandés par le Chevalier d’Alanver et ses gens aux industrieux Fils du Ciel étaient toujours aussi hypothétiques. D’ anciens étudiants en commerce, quelque peu exaspérés, se concertèrent et pendant leurs courtes heures de loisir, ils achetèrent et firent entrer dans notre pays une faramineuse quantité de masques destinés aux médecins, aux nurses et aux garde-malades qui en manquaient cruellement. Il se disait sous le manteau que dans les manufactures de carrosses ou d’aéroplanes – car bien qu’il n’y eût plus un seul aéroplane dans le ciel, il était d’une urgence vitale de continuer à en fabriquer -, les ouvriers en étaient mieux pourvus.

On était bien au royaume du Grand Cul par dessus tête.

Le Chevalier d’Alanver continuait de faire l’important et de donner à voir les effets considérables de son amnésie : « Il est très probable que nous ayons collectivement sauvé des dizaines de milliers de vie avec le confinement » pérora celui qui expliquait doctement quelques semaines auparavant que c’était précisément le confinement qui permettait aux miasmes de prospérer, et que lorsque viendrait le printemps et que chanteraient les petits oiseaux, on ouvrirait les fenêtres des logis et qu’il s’en serait fini avec ces fâcheux miasmes. Les gazetiers-nourris-aux-croquettes encensaient le Chevalier pour toutes ses qualités, si prisées en Starteupenéchionne. Sa Reconnaissante Juvénilité songeait à le faire duc. N’était-il point idéal ? Il montrait autant de talent que cette bonne duchesse de Sitarte pour proférer des inepties ou des mensonges. C’est ainsi que cet homme plein d’entrain annonça tout uniment qu’on serait bientôt – on ne savait quand – en mesure d’écouvillonner sept cent mille Riens et Riennes à la semaine. On en fut tout ébaubi. Aucun gazetier ne songea à lui rappeler que quelques semaines auparavant, il avait claironné qu’on allait incessamment sous peu procéder à vingt cinq mille écouvillonnages par jour. Comment expliquait-il cet antilogarithme ? Le nécessaire à écouvillonner était-il apparu miraculeusement ?

Mais il se trouva cependant quelques fâcheux parmi les gazetiers – ceux qui commençaient de se nourrir autrement que de croquettes, retrouvant ainsi un peu d’entendement -, pour révéler l’affaire des machines à respirer destinées aux suffocants. Afin de complaire à Sa Mesquine Jalousie, qui souhaitait que la Starteupenéchionne apparût aussi efficace que sa voisine la Germanie, la zélée duchesse du Panier-Ruché, cherchant à se rendre indispensable et incontournable, avait fait commander un certain nombre de ces machines à des firmes appartenant aux Très-Chers-Amis de Notre Petit Banquier. Mais ces engins, qui avaient rapporté une coquette somme à ses fabricants, s’étaient avérés inutiles, quand ils n’étaient pas tout bonnement dangereux pour les pauvres malades. Les médicastres s’en alarmèrent. Le Chevalier d’Alanver en fut fort marri et il enjoignit à ces fâcheux de se taire. Ce n’étaient là que « polémiques vaines et inutiles ». Les médicastres étaient tout bonnement incompétents et notre prodigieux Chambellan à la Malportance dut leur donner une leçon afin qu’on usât valablement de ces machines.

Ainsi en allait-il en Starteupenéchionne en ce trente-neuvième jour du Grand Confinement. Les obscurs et les sans-grades, montés héroïquement au front, mouraient. Dans les salons, les inutiles et les vaniteux se rengorgeaient.

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Chronique du règne de Manu 1er dit le Laboureur

Chronique du jeudi 23 du mois d’avril de l’an de disgrâce 20..

Où il est question de labourage et pâturage, de disette et de revenants.

Notre Gai Laboureur, le nez au vent, et le visage nu, afin de faire admirer sa belle mine, s’en alla donc arpenter les « vastes allées » d’une modeste fermette, sise sur les riants rivages de la Manche, dans cette région maraîchère que l’on appelait la Ceinture Dorée. On y cultivait depuis les premières années du siècle précédent, de façon frénétique, des oignons et des choux-fleurs. Les manants de ces rivages étaient devenus de gras fermiers, riches et dodus, dotés d’un sens des affaires qui n’avait jamais rien eu de bucolique. L’eau des ruisseaux et des nappes n’était plus de l’eau mais de l’engrais dilué. « Merci à la ferme Starteupenéchionne, elle a tenu, on peut en être fier » lança Son Agreste Suffisance avant que s’en aller en toute majesté dans l’épicerie de la bonne ville de Kastell Paol – on était en pays breton – féliciter les commis et les commises sans qui le pays n’aurait pu se ravitailler. Devant les gazetiers qui le suivaient servilement, Notre Petit Boutiquier évoqua son « Daydee », cette heure de gloire à venir.  « Ce sera, affirma ce prince jamais avare de paroles, une deuxième étape dont on ne sait pas combien de temps elle va durer, qui sera progressive, concertée, parfois lente, peut-être différenciée selon les secteurs d’activité ou selon les régions plus ou moins impactées ». Les gazetiers, comme de coutume, ne pipèrent mot à la Pensée Fort Complexe de Sa Disruptive Hautesse, mais ils retranscrirent sans renâcler. Le mot de « planification » était un mot honni et l’on préférait de loin les circonvolutions verbeuses.

Tout n’allait pas pour le mieux dans la meilleure des Starteupenéchionnes. D’autres laboureurs, qui se paraient du vieux titre de « paysans » et qui n’avaient pas grand-chose en commun avec les hôtes armoricains de Notre Petit Commis Voyageur, firent entendre une voix discordante. « Les paroles ne sont pas suivies par les actes » osa l’un de ces séditieux et de dénoncer le fait que se soigner, bien cultiver et bien manger ne fussent en rien les préoccupations du gouvernement de Sa Mensongeuse Loquacité. D’ailleurs, dans certains endroits du pays, la pauvreté était telle qu’on était en passe de mourir de faim. On craignait des émeutes. On avait découvert un pauvre étudiant, mort, seul, dans son triste réduit. Il avait manqué de tout. Les maitres des escholes, que les gazetiers-nourris-aux-croquettes vilipendaient tant et plus, organisaient des cagnottes pour venir en aide aux plus démunies des familles de leurs élèves. Les soupes populaires se multipliaient, quand la maréchaussée, plus féroce que jamais, ne les empêchait point en courant sus aux bons samaritains ou aux pauvres hères, lesquels, étant sans logis, ne pouvaient présenter les sacro-saints laisser-passer. L’état catastrophique dans lequel se trouvaient une partie des Riens et des Riennes, ainsi que leurs pauvres marmots, n’avait eu qu’une conséquence : celle de servir de formidable alibi pour justifier de la réouverture des escholes. La disette disparaîtrait comme par enchantement dès que ces fainéants des maîtres auraient repris le labeur.

L époque était à qui se montrerait le plus charitable. Ainsi le baron du Grattaze, le prédécesseur du baron d’ Avou de Béssélézieux, s’étant reconverti dans le vignoble en Lubéron, offrit généreusement de reverser à la Fondation du Royaume un écu – une somme astronomique ! – pour chaque bouteille d’une rose piquette qu’il vendait vingt écus pièce. Ces écus devraient en principe se retrouver dans une cagnotte destinée aux hôpitaux. La munificence du baron avait ses limites, après le quinze du mois de mai, il en serait fini. Point trop n’en fallait. La Reine-Qu-On-Sort, Dame Bireguitte Ravalée de la Façade, s’était intronisée maîtresse dans ce domaine de la bienfaisance. Comme sa lointaine aïeule Marie-Antoinette faisant miroiter des brioches aux ventres affamés de pain, Notre Prodigue Souveraine n’avait-elle point promis des cafetières à des nurses débordées, au bord de l’épuisement ? Personne parmi les gazetiers n’avait eu l’outrecuidance de rappeler à ces généreux mécènes qu’il existait autrefois une forme de redistribution des richesses qu’on appelait l’impôt. Cet mot était honni dès qu’il s’agissait de rétablir celui sur la fortune – le fort désagréable monsieur du Dardmalin ne venait-il pas de pérorer haut et fort que pareil rétablissement « démoraliserait » les Riens et les Riennes, hissés par la seule magie du verbe de ce baronnet au rang de « riches ». Mais dès qu’il était question de faire payer en nombre le peuple, on n’hésitait pas à brandir à nouveau ce mot. Ainsi il y aurait un impôt pangolin. Monsieur Le Berger-en-chef-des-Moutons-A-Tondre, Première Grande Carpette de Sa Rançonneuse Malveillance, se concertait d’importance avec le Premier Grand Chambellan, monsieur de la Flippe, duc du Havre, lequel n’en finissait pas de sermoner ce pauvre monseigneur de la Blanche Equerre, pourtant si crâneur d’avoir ourdi le premier un plan pour le déconfinement !

On mourait mais on revenait aussi sur le devant de la scène. Ou tout du moins en avait-on les velléités. Ces fantomatiques réapparitions se passaient du côté de la Faction à la Rose. On avait ainsi entendu à nouveau le vieux et savonneux baron de La-Valse-de-Vienne, sur lequel de fumeux espoirs de trône avaient été conçus avant que tout ne s’achevât en drame licencieux, puis ce fut au tour du sémillant baron de Montambour, l’ami des abeilles de donner de la voix. Quant au sombre et aigri Grand-Vizir Manolo, lequel n’était autre que l’ancien duc d’Evry, il se trouvait pour l’heure à trépigner d’impatience en Catalogne, qu’un ordre spécial parvînt du Château qui l’autoriserait, nonobstant le Grand Confinement, à revenir ventre à terre à la capitale, prêter allégeance à son Roy et bouter le Premier Grand Chambellan hors de son palais. Ainsi en avait-il usé des années auparavant avec le baron de Nantes, monsieur d’Eros, un ancien Grand Chambellan du roi Françoué dit le Pédalo. La Gazette du Coiffeur donna aussi la parole à monsieur Carambarcéundélice, lequel avait présidé aux destinées de la Faction à la Rose, avant la grande dégringolade. Cet homme, qui souffrait d’une amnésie profonde, entendait jouer à nouveau un rôle de premier plan dans l’opposition. C’en était trop. Les Riens et les Riennes se découvraient fort peu d’appétit pour les comédies à revenants.

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Chroniques du règne de Manu 1er dit le Chromatique.

Chronique du mercredi 22 du mois d’avril de l’an de disgrâce 20..

Où il est question d’une certaine couleur, d’agronomie guerrière et d’excuses lointaines…

Notre Lipochromique Bibelot, la mine plus hâlée que jamais – il venait de passer plusieurs heures sous des flambeaux et avait avalé moult flacons de la drogue secrète de son grand ami Donald – avait convoqué, par le truchement de la lucarne magique, les émissaires des cultes auxquels on avait rajouté, pour ne point être accusé de bigoterie, quelques missionnaires laïcs, afin de « réfléchir à la cohésion morale du pays face à la crise ». Sa Mystique Altitude avait prié monsieur le duc de Gazetamère d’assister tel un poireau à l’entretien. Pendant deux longues heures, les prélats de l’Eglise Vaticane soulevèrent toutes les difficultés qu’il y avait à poursuivre le culte en période de confinement. On rouvrirait donc les escholes, mais point les chapelles et les cathédrales ! Il fut intensément question de spiritualité, qui était en vérité le seul remède aux maux que le Ciel nous envoyait. Ainsi fut-il. Tout au plus un de ces dignes évêques évoqua-t-il la grande pauvreté qui sévissait dans tout le pays. Notre Malveillant Tartuffe n’en avait cure. Il était encore tout auréolé des intenses et riantes minutes qu’il avait passé en tête-à-tête avec Dieu lui-même, qui s’incarnait comme chacun le savait, dans le Grand Ensoutané. Cela avait été un moment de familiarité chaleureuse, le sujet s’y prêtant tout à fait. Sa Mondaine Hospitalité, le sourire épanoui, avait convié son grand ami le saint homme à venir lui rendre visite sous peu, lorsque lorsqu’on ne parlerait plus de cette fâcheuse grippe pangoline, laquelle gâtait absolument tout marivaudage et autre batifolage. Il tardait à Notre Bisouilleux Monarc de renouer avec ses pratiques coutumières.

Gracchus Mélenchonus avait tonné contre ces entrevues, et avait proféré, à l’encontre de Sa Séraphique Petitesse, ces mots : «  cet homme doit être convoqué sur le plancher des vaches ! ». Il ne pensait pas si bien dire. Notre Turbulent Bambin avait projeté, pour le lendemain de ce jour ô combien faste pour lui, de s’envoler en aéroplane pour la lointaine Armorique, après avoir dûment chapitré ses Chambellans sur leurs pensums de déconfinement. Aucun de ces dignitaires n’avait été autorisé à accompagner Sa Grande Déroute dans son déplacement. Pendant que le Roy irait discourir botanique et agronomie en temps de guerre avec quelques manants armoricains, les Chambellans étaient priés d’œuvrer d’arrache-pied afin que le onze mai fût un feu d’artifice. Notre Poudreux Visionnaire le voyait ainsi : un jour faste, un « daydee » ainsi qu’il l’avait confié à des gazetiers tout ouïe et confits en dévotion.

Monseigneur le duc de la Blanche Equerre s’était figuré être le meilleur élève de la classe des Chambellans. Il avait par le truchement d’une lucarne magique, délivré la veille son plan d’attaque, devant le comité chargé des affaires culturelles de la Chambre Basse . Pourquoi les affaires culturelles, s’étaient oiseusement demandé certains. On ne le savait et peu importait. Le résultat était là. On en était resté coi : comment tant d’ingéniosité, du sens de l’à-propos, de précision, avaient-ils pu s’incarner avec autant d’éclat dans la personne de l’ancien Grand Inquisiteur Rectal ? Le prodigieux canevas de son projet de déconfinement tenait en quatre mots : distance-présence-étude-jeux d’extérieur. Les bambins se retrouveraient tour à tour et en même temps dans ces endroits, leurs maîtres pareillement. Tout avait été organisé minutieusement par le duc, jusqu’au nombre des plumes d’oie dont on garnirait chaque pupitre, ainsi que le nombre de pouces entre ces pupitres. Les effectifs ordinaires seraient partagés en trois demi-groupes, monsieur de la Blanche Equerre ayant par la même occasion décidé tout uniment de promulguer une réforme de l’arithmétique.

Cet homme de ressources avait pensé jusqu’à la façon dont on allait se sustenter : si les réfectoires n’y suffisaient point, on ouvrirait des gargotes sous les préaux. Pour éblouissants qu’ils fussent, les plans de Monseigneur de la Blanche Equerre n’en suscitèrent pas moins quelques questions, oiseuses naturellement. Pourquoi donc le onze du mois de mai, redemandèrent sottement certains. Le duc, qui n’avait appris cette date que quinze petites minutes avant l’allocution de Notre Unique Timonier, répondit « c’est la date que nous a fourni l’académie des Sciences de la Germanie ». De la Germanie ? Aucun parmi les gazetiers-nourris-aux-croquettes ne releva cette mention. D’aucuns parmi les maitres qui avaient pieusement écouté les paroles magiques du duc eurent quelques doutes : comment donc, il n’y a pas d’académie des sciences chez nous ? Pas de comité de savants ? Pas de société scientifique ? La question resta pendante. Pourquoi donc la Germanie ?

Devant toutes ces excédantes questions, l’ancien Grand Inquisiteur Rectal coupa court et envoya paître les importuns : les offices de la Malportance s’occuperaient de tous ces ennuyeux détails, province par province. Ce débonnaire camérier rajouta fort aimablement : « il n’y a pas que la grippe pangoline qui fait des morts. » Las pour lui, le lendemain, il fut tancé d’importance par les gens du Premier Grand Chambellan, monsieur du Havre. On avait trouvé ses annonces « hasardeuses ». Hasardeuses ? Mais n’était-ce point le qualificatif dont avait usé ce diable de Gracchus Mélenchonus pour qualifier le choix de cette date du onze mai par Sa Neigeuse Autorité ?

Pendant ce temps, la Chambellane aux Balances, la marquise de la Belle-Loupée, abusant de ses pouvoirs, interdit à deux députés des Insoumis de poursuivre leurs missions. Ainsi Monsieur Bernalissus ne put-il se rendre compte de l’état des geôles du pays, et madame Chaibus fut-elle exclue manu militari du tribunal où l’on s’interrogeait sur les manigances d’une firme dont les profits avaient cru aussi vite que les morts de la grippe pangoline dans notre beau pays. Sa commère la duchesse de La Bornée s’en allait partout serinant que la priorité était de « reprendre le labeur ». La brouillonne douairière de la Peine-En-Ecot ordonna pour ce faire aux Inspecteurs du Labeur de n’être point regardants et de laisser libre cours à l’ardeur des maitres des forges, lesquels entendaient bien n’avoir plus aucune limite pour ce qui était d’exploiter les bras des laborieux. Enfin, Monsieur d’Amombeaufisse, chef de file des Dévôts du Roy à la Chambre Basse, ne voyait pour sa part aucune utilité à user du vote afin de faire approuver les mesures prises par Notre Malévole Potentat. A quoi bon ? Tout était si juste, si pesé, si mesuré, si calculé, si pensé avec tant de bienveillance !

« Je tiens à m’excuser profondément envers le peuple pour toute cette confusion. J’en prends la responsabilité. » Ainsi s’exprima le Premier Grand Chambellan de l’Empire du Soleil Levant. Dans ce pays, cent trente six personnes étaient mortes des suites de la grippe pangoline. On venait de refermer les escholes qu’on avait voulu rouvrir trop rapidement. Des maitres et des élèves avaient contracté les miasmes. Dans notre pays, plus de vingt mille Riens et Riennes avaient perdu la vie. On estimait le chiffre réel plus élevé. Mais on s’apprêtait, car tel était le bon vouloir et le caprice de ce Prince, qui n’était qu’un jouet entre les mains de ses Très-Chers-Amis, à offrir au virus de nouvelles proies. N’en mourraient que les plus malades.

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Chronique du règne de Manu 1er dit Le Pieux.

Chronique du mardi 21 du mois d’avril de l’an de disgrâce 20..

Où il est question de fainéants, de précarité et de cajoleries.

Dame Nature était bonne fille. Ainsi tous les marmots, que l’on avait dépeints comme les véhicules des miasmes au moment où Notre Inconséquent Babillard avait pris brutalement la décision de faire fermer toutes les escholes, étaient-ils maintenant devenus, par la grâce de mystérieuses et divinatoires études, totalement inoffensifs. Cependant, le plan ourdi par le baron de Béssélézieux, que Sa Zélée Obéissance avait fait sien, était en passe de s’enliser. Les fumeuses et vaseuses circonvolutions du Premier Grand Chambellan n’avaient point aidé. Ces fainéants de maîtres renâclaient à aller mourir sur l’autel de Saint-Capital ! Notre Sanglant Généralissime avait lancé l’offensive : sus à ces maudits tire-au-flanc, à ces paresseux, ces rossards, ces fricoteurs, ces jean-foutre, ces froussards, ces capons, ces gagne-petit ! Les gazetiers avaient bien entendu obéi des plus servilement. On donna la parole au duc de Béarn, ce fidèle d’entre les fidèles, celui qui avait du renoncer à être Chambellan aux Balances à cause de troubles malversations au sein de sa Faction, celui qui, en des temps fort lointains avait exercé le métier d’instruire, et qui avait même été Chambellan à la direction de cette noble tâche. Tous ces honneurs passés étaient censés lui donner toutes les audaces, tous les privilèges. Il ne s’en priva point et fustigea ses anciennes ouailles : ce ne serait point « civique » que de refuser d’aller servir, ânonna-t-il. « Tout le monde est au travail , les maitres doivent assumer leurs responsabilités » ajouta ce brave et pieux serviteur du Roy, lui qui n’était plus en charge de rien, et qui n’avait donc en aucune façon point d’inquiétude à concevoir sur sa propre sûreté. Cela fâcha fort des guildes de maîtres.

Une gazette, qui donnait d’ordinaire dans la critique des menées du pays, et n’épargnait point Sa Machiavélique Petitesse, laissa libre cours à la verbeuse dysenterie d’un obscur pédagogue, lequel, dans un réquisitoire où il fut question d’un distingué oxymore -« les prêtres des Lumières »-, ce docte maître – qui n’enseignait qu’à des étudiants et ne reprendrait lui-même ses cours qu’en septembre – enjoignait ses confrères et consœurs à aller « mourir sur scène, en héros. » Et de citer à à l’appui les illustres modèles dont il osait se réclamer : Monseigneur Belsunce – nul n’avait songé à lui dire que Notre Facétieux Garnement s’était déjà accaparé sa soutane – et un certain Chevalier Roze. Des férus de l’histoire de la bonne ville de Marseille – notre obscur pédagogue sévissait sur les rivages du Lacydon – , firent remarquer que ces deux-là n’auraient pas été grand-chose sans les obscurs et les sans-grades qui s’étaient, eux, véritablement colleté avec la grande peste et y avaient laissé leur pauvre vie. Ainsi en allait-il de tous les importants qui se croyaient des héros quand ils n’étaient que des faussaires. Ce navrant personnage ne réussit qu’à s’attirer les libelles et les placards de ses pairs. On s’avisa que cette gazette qui lui ouvrait ainsi ses colonnes voulait participer d’une bien étrange entreprise : prétendre redorer le blason d’une profession – qui était honnie par l’establishment – en enjoignant à chacun de ses membres de se soumettre, sous crainte de passer pour lâche.

Du côté des gazetiers, on n’en fut pas en reste. Après Monsieur du Proût, ce fut au tour d’ une courtisane qui avait tout de la harpie, madame du Levier De la Haine, d’entonner l’air du clairon : « les soldats, quand ils vont à la guerre, ils ne vous disent pas venez la faire à ma place ». Il était donc entendu que, pour toutes ces belles personnes, les maîtres des escholes étaient chair à canon. S’il en crevait, on les remplacerait. Ce serait là chose fort commode, on ne proposerait plus que des contrats transitoires, du labeur payé à la journée. On réaliserait ainsi les sacro-saintes économies que réclamait sans relâche Saint-Capital. La vicomtesse de la Parisotte, qui avait présidé aux destinées de la Confrérie du Maideffe sous le règne du roi Nico-dit-les-Casseroles, n’avait-elle point eu un jour cette fulgurance : « La vie, la santé, l’amour sont précaires, pourquoi le travail échapperait-il à cette loi ? ». En revanche il allait de soi que les profits et les bénéfices, les honneurs, les charges mirifiques, n’obéissaient en rien à cette « loi » que les apôtres du Saint-Marché avaient édictée à leur exclusif avantage.

Les Riens et les Riennes chérissaient pour la plupart leurs marmots et pour eux-mêmes, ils craignaient toujours les miasmes, lesquels avaient fait dans notre pays six fois plus de morts qu’en Germanie. Ils renâclaient, autant que les maîtres à y retourner, à renvoyer la prunelle de leurs yeux dans les escholes. Sa Divine Malveillance dépêcha la sémillante et savante duchesse de Sitarte afin de rassurer ses maudits sujets, décidément par trop récalcitrants. Cette dernière, toute émoustillée par la confiance de son Prince retrouvée, pérora : « notre rôle va être de faire en sorte qu’il n’y ait pas de peur. » Cela eut l’effet contraire et ne rassura personne, car chacun comprenait tout ce que l’ édit de déconfinement des escholes – voulu par Notre Frivole Joueur de Dés – avait, pour reprendre le mot de Gracchus Mélenchonus, d’ hasardeux. Le discours de monseigneur le duc de la Blanche Equerre acheva l’entreprise : ce chef des Grands Inquisiteurs Rectaux, ayant lui-même fait partie de cette confrérie, produisit un « schéma  de reprise » qui tenait de la machinerie impraticable. Aux questions que ne manquèrent de poser des gazetiers en mal de copie, il répondit ceci : « Il y aura une doctrine masques et tests, articulée sur ce que les autorités de santé préconiseront pour la société. ». Or, on avait tout entendu de ces « autorités de santé » tant Sa Grâce Ampoulée et ses

Dévôts leur faisaient dire une chose et son contraire. Des masques, il n’y avait toujours point, on venait d’apprendre qu’ils arrivaient à dos de chameau, depuis la Chine. Quant aux écouvillonnages, on avait vu comment le Chevalier d’Alanver avait commencé à broder semblable fable à fins d’enfumage. L’infatigable Madame de Sitarte avait quant à elle déclamé la veille qu’il n’y avait « pas de consensus scientifique à ce stade de l’utilité du port du masques pour tous les Riens et les Riennes ». Sans nul doute, Monseigneur le duc de la Blanche Equerre était-il trop pris par ses nobles occupations pour avoir pris note des propos de sa commère.

L’heure était aux morts, hélas, mais aussi aux revenants. Ainsi le cacochyme baron de L’Achèvement, lequel avait servi sous le roi Françoué 1er – cela remontait aux années du siècle précédent – et avait été victime le malheureux d’un emportement au cerveau, fut-il mis à la question par la gazette Le Lutécien. A lire son verbiage, et à comprendre son allégeance renouvelée à Notre Premier de Cordée et à son dessein de gouvernement d’union sacrée, d’aucuns persiflèrent que l’entendement ne lui était jamais complètement revenu. Sa Sirupeuse Gérontophilie s’y entendait comme personne pour cajoler les vieillards. Monsieur de l’Achèvement y avait été, comme beaucoup d’autres, fort sensible.

Ainsi en allait-il en Starteupenéchionne, en ce trente-sixième jour du Grand Confinement, où Notre Petit Chanoine des Latrines avait un rendez-vous divin dans son agenda : il allait s’entretenir avec le Grand Ensoutané. Amen.

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Chronique du règne de Manu 1er dit Le Transcendé.

Chronique du lundi suivant le dimanche des grandes annonces, au mois d’avril de l’an de disgrâce 20.., au temps du Grand Confinement.

Où il est question d’une fameuse expérience, de la relativité de toute fin, et de fumée.

Les Riens et les Riennes, en ce dimanche 20 du mois d’avril, au trente quatrième jour du Grand Confinement, furent conviés à se livrer à une expérience aussi inouïe qu’extravagante : celle du vide. On les invita à se masser devant leurs lucarnes magiques, au fond de leurs chaumines, afin d’assister à cet éblouissant spectacle dont on parlerait longtemps dans les livres d’histoire. Sous une tente blanche, parée d’étranges tableaux montrant des pics et des creux,  des duettistes, vêtus à l’identique, se présentèrent au public. Ils avaient des mines fort satisfaites. Il ne fut point difficile de reconnaître le Premier Grand Chambellan à la barbe mitée et son compère le Chevalier d’Alanver, la fine cousette de la Starteupenéchionne. Une mystérieuse cartomancienne – qui n’ était autre que Madame Des Combles, la grande savante- , vint apporter une caution toute scientifique à l’expérience : cette digne femme affirma avec le plus grand sérieux que la date du onze mai, proférée par Notre Malveillant Thaumaturge, pour la réouverture des escholes – mais non point des lieux publics ! – avait été fondée sur des critères « scientifiques », contredisant avec aplomb son confrère monsieur des Fraises, lequel présidait le comité des savants et venait de faire connaître ses doutes. Madame Des Combles, dont il se murmurait qu’elle attendait un maroquin dans le futur gouvernement de « cons-corde », fut elle-même contredite par un autre médicastre de renom, monsieur de la Pie-des-Houx, qui proclama que ce choix était tout politique et en rien scientifique. Cela n’entama en rien la jovialité lunaire de nos brillants duettistes. Ils furent mis à la question de façon fort sibylline par une voix désincarnée qui les sommait mollement de répondre à des interrogations. Cela dura une éternité. Parmi les Riens et les Riennes qui avaient décidé, les imprudents, de tenter l’aventure, peu parvinrent à bon port. Beaucoup se sentirent mal en chemin et il fallut tout le courage de leurs proches pour les évacuer et leur prodiguer les premiers secours. Quant aux braves qui firent l’expérience jusqu’à son terme, ils en ressortirent changés et bouleversés. Pour qui la vivait entièrement, l’expérience du vide était une épreuve qui vous retournait les sens et l’entendement.

On questionna ces braves pour savoir ce qu’ils avaient appris de ce voyage dans le vide. Cela tenait en un seul mot, qui était aussi celui de leur condition : rien. Il fallait se rendre à l’évidence : le Premier Grand Chambellan n’avait plus aucun pouvoir, et encore moins celui d’annoncer, ce dernier étant l’apanage de Notre Divin Prince des Nuées. Que fit donc monseigneur de la Flippe, duc du Havre pour parer à cette incapacité ? Il glosa à l’infini, se perdant tout seul en circonvolutions confuses, dont il avait à peine à ressortir. Tout au plus apprit-on que le masque serait « probablement » obligatoire pour se déplacer, mais à la vérité, on n’en savait rien. Les écoles réouvriraient le onze du joli mois de mai, l’affaire était entendue, mais on ne savait point encore comment tout cela se ferait. Le reste fut à l’envi. L’opposition fustigea sévèrement le duc : zéro annonce, zéro réponse, zéro stratégie ! cuicuita furieusement le baron de la Bade, chef de la faction des députés de LaRaipoublique. On tança aussi d’importance le Premier Grand Chambellan pour s’être livré à ce que d’aucuns n’hésitèrent pas à qualifier de pantomime où la congratulation tenait lieu de tout propos. Fort heureusement, le Chevalier d’Alanver régala l’assemblée par de joyeuses pirouettes. Il narra avec beaucoup de vérité la fable des masques, et commença d’en broder une nouvelle sur les écouvillonnages. Malheureusement pour lui, comme il n’avait point l’habitude des travaux manuels, sa cervelle ne suivait point. Ainsi apprit-on de sa bouche la relativité de la fin ultime. « Il y a des gens qui meurent plus que d’autres » professa-t-il doctement. A ce stade de l’expérience, peu nombreux étaient les Riens et les Riennes encore présents à subir ce qui relevait au final d’une forme de supplice. Le duc de Fairy, un ancien Chambellan du roi Nico-dit-les-Casseroles, et à qui on n’avait rien demandé, mais qui avait toujours eu la fâcheuse habitude de s’exprimer sur tout et en toute occasion, avait fait de savants calculs : la somme de ce que l’on avait appris à l’issue de ce passage à la question tenait en moins de trois minutes. L’expérience quant à elle avait duré presque trois heures.

Certains parmi les rescapés, qui étaient arrivés à bon port sans trop de dommage, mais la cervelle quelque peu embrumée cependant, se souvinrent le lendemain que le Premier Grand Chambellan, mis à la question sur le fait que de braves Riens et Riennes, rendant possible par leur abnégation la tenue du Tournoi des Bourgmestres, avaient contracté la grippe pangoline – certains en étaient morts- avait nié toute relation de cause à effet. Tout avait été soigneusement préparé, voilà ce qu’avait affirmé – tout en vacillant et en se perdant dans ses « éléments de langage »- monseigneur le duc. Et de rappeler les « gestes barrière », les distances, les alcoolats et caetera. La fable avait été maintes fois servie par Notre Poudreux Bonimenteur en personne. Monsieur de la Flippe imita jusqu’au bout son suzerain. Si ces braves avaient été contaminés par les miasmes, c’était tout simplement à cause de leur vie dissolue ! Et le Grand Chambellan et ses compagnes les mites d’exposer sournoisement que le samedi précédent le dimanche du Tournoi avait été « un moment d’intense vie sociale » . Idem pour le dimanche, où chacun s’était précipité pour batifoler dans l’herbe printanière. Monsieur du Havre était pris de la même épidémie d’amnésie qui frappait sans retenue quiconque approchait Sa Mensongeuse Altitude. Il avait oublié qu’il était lui-même, ainsi que tout le gouvernement, en charge de contenir cette épidémie dont personne ne pouvait maintenant douter qu’il y avait eu suffisamment de signaux annonciateurs, et qu’il aurait peut-être été judicieux que quelques mesures fussent prises en temps et en heure. En lieu de quoi, on avait produit tant et plus – et l’on continuait- de la fumée afin d’obscurcir l’entendement des Riens et des Riennes.

On apprit par Gracchus Melenchonus qui ne cachait pas son ire, que Son Immanente Transcendance s’apprêtait tout unimement à convier au Château les nonces, les imams, les pasteurs, les aréopages et autres dignitaires de confréries, ceci afin de leur délivrer le message qui lui était apparu en songe et rétablir définitivement le droit divin. Ainsi en allait-il en Starteupenéchionne, au trente quatrième jour du Grand Confinement, au temps de l’épidémie de grippe pangoline. Amen.

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Chroniques du règne de Manu 1er dit Le Foudroyé

Chronique du 18 du mois d’avril de l’an de disgrâce 20..

Où il est question de Caligula, de crime de lèse-majesté et de paratonnerre.

Ainsi donc les miasmes de la grippe pangoline avaient-ils été priés de quitter la Starteupenéchionne le onze du mois de mai. Par décret royal, Notre Poudreux Démiurge leur avait signifié leur congé. D’ici à cette date, ils pouvaient continuer leur œuvre, dont on espérait en secret qu’elle atteindrait le plus grand nombre de Riens et de Riennes, lesquels étaient cependant priés de rester confinés. Tout au plus les hôpitaux étaient-ils à peine moins débordés, c’était là ce que le lugubre monsieur de la Salmonelle tentait de faire accroire. Les vieillards dans les hospices mouraient seuls, sans que leurs enfants pussent une dernière fois leur tenir la main. Où que le regard se portait, ce n’était que chagrin et inquiétude. Sa Mystique Divagation n’en avait cure. Enivrée de son omnipotence, Elle observait le miracle de sa Transcendance. Ne voilà-t-il pas que le gouverneur de l’Ohèmesse venait de lui adresser des louanges ? Au temps du Tournoi de la Résidence Royale, qui avait vu son triomphe, Notre Ronflant Prétentieux avait fait l’objet de quelques études de caractère. D’aucuns, et parmi eux des médicastres de l’âme, avaient eu l’audace d’émettre quelques réserves sur la sanité d’esprit de ce jeune baronnet qui prétendait accéder aux fonctions suprêmes. On ne les avait point écoutés, pire, on les avait moqués. Caligula et Néron n’avaient-ils point été eux aussi fous à lier ? Cela ne les avait point empêchés de régner. Et fi donc ! Les gazetiers-nourris-aux-croquettes s’étaient bien gardés de relayer ce qui n’était somme toute que médisances de jaloux. Bon nombre de Riens et de Riennes avaient du reste été séduits par le discours cajoleur de l’impétrant, et surtout par sa cireuse et creuse jeunesse. Les cervelles avaient été dûment préparées à accueillir l’inconsistance et le vide.

Le Chambellan au Déconfinement, monsieur du Cachesex, se rendait totalement inutile. Cette nomination lui permettait de toucher, en plus de ce qu’il percevait déjà, de forts confortables émoluments. Notre Malveillant Faussaire veillait à toutes choses, car tel était son destin. On avait attiré son attention sur les vieillards. « Que faire, Sire ? Tout le monde sait que les miasmes ne vous obéiront point, tout ceci n’est qu’artifice, et ce n’est d’ailleurs pas ce que Votre Majesté recherche, il faut que vos sujets soient contaminés, monsieur de Béssélézieux a été fort clair à ce sujet. Ses amis et lui ne peuvent plus attendre » susurraient les Conseillers. On décida alors de confiner ad vitam aeternam ces maudits vieillards qui ne mouraient pas assez vite. « Qu’on les enferme à double tour ! » ordonna Sa Gracieuse Gérontophilie. Las ! La Starteupenéchionne était encore régie par les lois supérieures de la vieille République et les Conseillers s’avisèrent qu’un tel édit ne se pouvait.

Il était proscrit de discriminer sur quelque critère que ce fût. On dut faire machine arrière. Les gazetiers-nourris-aux-croquettes, dont l’entendement n’avait jamais été aussi languissant, encensèrent la grande bonté de Notre Philanthropique Biquet. Peu eurent l’audace de faire remarquer qu’on avait encore une fois cherché à passer outre les lois.

Partout, les files de pauvres s’allongeaient. Dans les quartiers les plus miséreux, la famine guettait. La Cour observait tout cela avec morgue et dégoût. Ces gueux n’avaient point suivi le noble et vigoureux conseil de Sa Munificente Altesse : pour trouver du labeur, traversez la rue ! Les partisans de Gracchus Melenchonus prenaient fait et cause pour les miséreux. Puisqu’on ne pouvait se rencontrer, ils avaient imaginé se retrouver via les lucarnes magiques. Ils furent ainsi fort nombreux à écouter leur tribun exhorter une fois de plus à ce qu’on abattît le mur de la dette, car c’était cela ou la misère pour le plus grand nombre ! On ne pourrait faire supporter à nouveau au peuple cette maudite dette alors qu’il existait le moyen de l’effacer en partie, à l’image de ce qui allait se faire au Royaume de Grande-Bretagne ou encore dans l’Empire des Amériques, chez Donald Le Dingo. Gracchus Mélenchonus fustigea l’idée stupide qui était née dans les cervelles des apôtres de Saint-Marché de créer de la dette pour absorber la dette. Cela confinait à l’absurde. Il apostropha – quel crime de lèse-majesté ce fut!- Notre Béat Européiste, lequel affirmait à qui voulait l’entendre qu’il convenait de ne plus regarder vers le passé, pour lui rappeler que son « projet » avait mené le pays au désastre que l’on avait hélas chaque jour sous les yeux. Les dévôts du Roy s’étranglaient de rage. Ils fulminaient de ce que tous ces maudits Insoumis et d’autres encore eussent l’audace de brandir cet outrageux libelle : plus jamais ça ! Ils s’essayèrent à en faire de même mais dans leur grande sottise, ils ne s’étaient point avisés que tous ces séditieux n’étaient point en charge des affaires du pays. Leur libelle « plus jamais les Insoumis » fit long feu. Ils en furent fort marris.

Le Premier Grand Chambellan, monsieur le duc du Havre s’apprêtait, en compagnie du Chevalier d’Alanver – lequel serait obligé de surseoir à son labeur de cousette – à passer une nouvelle fois à la question afin de faire le point sur la situation du pays face à l’épidémie. On prévint cependant qu’il n’y aurait « aucune annonce ». On gloserait simplement et cela donnerait l’occasion de vérifier l’avancée du travail des mites ouvrières, lesquelles étaient toutes disposées à montrer l’exemple au Chevalier d’Alanver. Madame de Sitarte, de son côté, s’en alla se pavaner dans les colonnes d’une gazette. On osa lui rappeler toutes ses inconséquentes paroles. Cela n’ébranla en rien son invraisemblable aplomb. Se moquant de ce ce que dans le pays il y eût autant d’habitants que de spécialistes en miasmes, elle claironna avec bravache : « Je suis un paratonnerre » avant que s’en retourner œuvrer à superviser toutes les dépêches, et à régner en maîtresse sur la propagande. Un Conseiller du Prince, afin de tempérer quelque peu les ardeurs de celle qui méritait son titre d’ultra, persifla: « Elle continue à vouloir avoir raison sur tout ». On apprit de la bouche de ce bavard que Madame de Sitarte avait supplanté la bonne duchesse de la Courge pour ce qui était de « prendre des balles » à la place de Notre Bien-Détesté Souverain. C’était là propos bien imprudents en ces temps bien troublés.

Ainsi en allait-il en Starteupenéchionne, au trente-troisième jour du Grand Confinement.

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Chroniques du règne de Manu 1er dit Le Narcisse

Chronique du 17 du mois d’avril de l’an de disgrâce 20..

Où il est question de complot, de pets et d’un obscur chevalier…

Notre Narcissique Tyranneau n’en finissait plus de « se réinventer ». Il se contemplait à l’infini, s’écoutait parler, et s’adonnait tout entier à l’édification de sa glorieuse geste. Il avait ordonné que l’on convoquât à bonne distance des gazetiers afin qu’ils recueillissent ses propos. Après les laquais de la Virgule, ce furent les forts sérieux folliculaires d’une non moins sérieuse gazette du royaume de la Grande-Bretagne, qui furent abreuvés par le flot intarissable de la Pensée Complexe de Sa Divine Disruption. Dans cette fort ennuyeuse pandémie, il fallait trouver des coupables. Ils étaient tout désignés : les Fils du Ciel. « Il y a manifestement des choses qui se sont passées qu’on ne sait pas » asséna doctement Notre Poudreux Détective, affectant à nouveau de ce terme de « choses », qu’il usait en toutes circonstances dès qu’il s’agissait de démontrer sa supériorité et son omniscience. En flétrissant l’Empire du Milieu, Sa Suffisante Arrogance se rangeait derrière son grand ami Donald, lequel avait été aussi rejoint par Sir Baurisse The Yellow, dont les miasmes n’avaient pu venir à bout. Chacun de ces grands dignitaires oubliait que c’étaient les industrieux Fils du Ciel qui fabriquaient le fourniment nécessaire à combattre l’épidémie – lequel faisait tant défaut aux braves sur le front- , et que dans leurs pays respectifs on mourait beaucoup plus qu’ailleurs. Non contente de laisser entendre que de dangereuses manigances se tramaient du côté de l’Empire du Milieu – « on ne nous dit pas tout » – Sa Complotiste Outrecuidance posa ensuite pour la postérité : « Je n’ai jamais rien imaginé car je me suis toujours placé dans les mains du destin. Il faut se rendre disponible à sa destinée. C’est là où je me trouve, prêt à me battre et à défendre ce en quoi je crois tout en demeurant capable d’essayer de concevoir ce qui semblait impensable.». Les Riens et les Riennes en restèrent médusés. Ils n’étaient point sûrs de partager avec leur Vil Suzerain la même vision du monde, et ils avaient chaque jour sous les yeux les conséquences de « lenmèmetantisme », le principe rectal de la pensée de ce prince. Le tribun Gracchus Mélenchonus résuma les inquiétudes : « l’idéologie du Monarc le paralyse devant les questions de survie collective. »

On en était là mais dans les salons des courtisans de la Starteupenéchionne, on préférait courir sus à ces fainéants de fonctionnaires, qu’ils fussent postiers ou maîtres des escholes. Ainsi monsieur du Proût, un obscur gazetier qui avait commencé sa carrière en commentant fort mal des tournois de balle au pied, et qui tenait pour l’heure un salon, lequel avait tout du lieu d’aisance, tant ce causeur avait le caquet à la place du fondement, enjoignit-il les gueux à aller prêter main forte au Roy : « maintenant, faut y aller » vessa celui qui lorgnait sur le maroquin de la Malséance dans le futur gouvernement de « cons-corde » que Notre Machiavélique Alpiniste tramait à former. Tous ceux et celles qui rêvaient d’un retour en grâce se pressaient au Château. Dans la faction du Jardin, on était partagé. Monsieur de la Jade D’Eau, tout gonflé d’un ancien succès à un lointain Tournoi, voulait en être. Le Sieur de Marigaux, qui présidait aux destinées de cette faction, n’était point d’accord avec ce dernier. On eût attendu qu’il convoquât son comparse en duel et que l’affaire se réglât sur le pré, comme il se devait pour des partisans du Jardin, mais ce sieur de Marigaux, piqué au vif par des propos du tribun Gracchus Mélenchonus, entendit régler l’affaire autrement et se fendit d’un libelle rageur, par lequel il enjoignait les partisans de la Faction des Insoumis à « rompre les rangs ». Il lui fut répondu par les intéressés de ré-ouvrir son dictionnaire.

Le Chantre de la Starteupenéchionne, le Sieur de Barre-Billet, qu’on appelait également le Barbier Servile, rivalisa avec un obscur philosophe, monsieur le comte d’Estronvil, pour le concours de la petite phrase la plus philanthropique de la semaine. Le premier se récria qu’il n’était point question de « bloquer tout le pays pour quelques vieillards qui s’en allaient mourir d’un instant à l’autre », le second, professant doctement qu’il fallait prendre garde à ce que la santé ne devînt une valeur suprême – on entendait trop les médecins et point suffisamment les économistes ! – eut cette formule fulgurante : « les vies qu’on sauve sont celles de gens qui ont plus de soixante-cinq années, cela fait de plus en plus de dettes, et ces dettes ce sont nos enfants qui vont les payer ! ». On ne sut les départager.

La journée aurait terriblement manqué d’éclat si le Chambellan aux Affaires de la Culture de l’Esprit, l’obscur Chevalier des Rillettes, ne s’était exprimé. Personne ne savait qu’il existait hormis aux moments où il décidait de se faire entendre, mais encore fallait-il qu’à chaque fois, il rappelât qui il était et ce dont il était en charge. Il avait vaillamment fait savoir dans les premiers jours de l’épidémie que les miasmes l’avaient atteint mais qu’il se portait comme le Pont-Neuf. Il revint à la charge en annonçant fièrement que les « petits festivals » pourraient se dérouler pendant l’été, à condition qu’ils fussent « adaptés à des jauges petites » et qu’il n’y eût point de « problèmes de sécurité ». Mais encore, demandèrent les saltimbanques, expliquez-vous, Chevalier, qu’entendez-vous par « jauges petites » ? Cet homme imaginatif déroula sa pensée : « un petit festival rural, avec une scène, un musicien, et cinquante personnes, qui soient bien entendu à plus d’un mètre les unes des autres, sur des chaises, masquées, cela va sans dire, et à condition qu’elles se soient conformées aux nécessaires ablutions des mains avec des alcoolats ad hoc, on pourra tenir ces festivals-là ».

La pensée complexe de Notre Précieux Démantibulateur et son éclatant précepte de l’enmèmetantisme avaient essaimé dans les cervelles de ses partisans. C’était condition sine qua non pour faire partie de ce cercle de privilégiés.

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Chroniques du règne de Manu 1er dit l’Artificier.

Chronique du 16 du mois d’avril de l’an de disgrâce 20..

Où il est question de retournement, de truisme et de vérité révélée…

La Starteupenéchionne n’avait jamais autant mérité son titre de royaume du Grand Cul-par-dessus-tête. Ce qui était honni et vilipendé une semaine auparavant était désormais encensé et pris en exemple, ce qui était impensable et infaisable, devenait prescription et précepte, de même que ce que l’on avait annoncé comme vérité se retrouvait voué aux gémonies. On assistait ainsi à un extravagant renversement de tout, qui vous donnait le tournis, et que Notre Innovant Tyranneau ordonnançait à loisir, sous les louanges de la Cour, alors même que les morts se comptaient par millier chaque jour, les nurses et les médecins continuant de s’épuiser à la tâche. Monseigneur de la Flippe, duc du Havre, que l’on disait fort marri de ce que Sa Vibrionnante Prépotence ne l’eût point consulté avant son allocution, parut en public à l’issue du conseil du gouvernement. On put constater que les mites étaient toujours aussi habiles ouvrières. Monsieur de la Flippe annonça qu’une généreuse poignée d’écus serait distribuée aux braves du front, mais à certains seulement. On distinguait. On introduisait la division, laquelle servait si bien à régner. On prévoyait aussi une obole pour les plus nécessiteux, mais on ne savait quand on la prodiguerait. Il fallait attendre.

Madame de Sitarte, qui n’avait jamais si bien porté sa charge de Porte-Mensonge du gouvernement de Notre Fallacieux Timonier, toute infatuée de son importance retrouvée, produisit, en réponse aux questions des gazetiers, un interminable et prétentieux verbiage, tout empli de redondances et de menteries, dont on ne retint rien ou presque, hormis ce truisme : « une décision politique est une décision politique ». On acquit aussi la certitude que Son Ineffable Malignité avait bien le dessein de congédier bon nombre des Chambellans et au premier lieu desquels le grand premier, car madame de Sitarte annonça doctement que cela n’était point à l’ordre du jour. Des noms bruissaient à la Cour. Il se murmurait que le Grand-Vizir Manolo se préparait. Le nom de Madame de la Cuisse-Aux-Morilles, une duchesse qui avait été fort bien en cour du temps du roi Nico-dit-les-Casseroles, était sur toutes les lèvres. Monsieur de la Jade d’Eau faisait antichambre, il se voyait bien Grand Jardinier du Roy.

Le chevalier d’Alanver quant à lui allait partout s’égosillant qu’il « travaillait à la question des masques ». Il s’était procuré une machine à coudre, prenant au passage quelques leçons auprès de cousettes, et s’était mis à confectionner lui-même ces petites barrières d’étoffe. Ceci expliquait enfin la pénurie. Le Chevalier, tout talentueux et fougueux qu’il fût, n’étant cependant point doué d’ubiquité, il ne pouvait tout à la fois briller dans les salons où on l’ovationnait – Monsieur d’Amonbeaufisse avait cuicuité de forts beaux louanges à son encontre -, et actionner frénétiquement la roue de la machine à coudre. Il fallait faire vite, car Madame de Sitarte l’avait promis, relayant la Divine Parole du Roy : les escholes ré-ouvriraient le onze du mois du mai, et la protection de tous, maîtres y compris, serait garantie. Les bambins iraient masqués, notre bonne duchesse s’engageant elle-même à leur apprendre à porter cet accessoire.

Notre Incorrigible Babillard convia au Château des gazetiers-nourris-aux-croquettes, ceux-là mêmes qui œuvraient pour la Virgule, la gazette du Sieur Barre-Billet, le chantre de la Starteupenéchionne. Il s’épancha d’importance, usant de ce verbe qu’il affectionnait tant : assumer. Sa Monomaniaque Petitesse assumait tout : le maintien du Tournoi des Bourgmestres – si contamination par les miasmes il y avait eu ce jour, c’était parce que l’on était allé inconsidérément baguenauder sur les rives de la Seine -, les mesures prises en connaissance de cause, Madame de la Buse ayant dûment accompli sa mission de messagère. Ainsi le 29 du mois de février, on avait convoqué un conseil exceptionnel du gouvernement, pour lutter contre l’épidémie qui s’annonçait. En lieu et place, on avait ordonné qu’il fût usé du Quaranteneuftroit contre l’opposition à la Chambre Basse. Les miasmes quant à eux avaient pu accomplir sans entrave leur avancée dans le pays. Usant non du « nous » comme ses illustres prédécesseurs de la maison Capet mais du « je »,celui de l’ego, qui était sa marque de fabrique, Notre Infatué Roitelet asséna cette maxime que retiendrait la postérité : « Je refuse aujourd’hui de recommander le port du masque pour tous ». On eut là un nouvel exemple éclatant de la capacité de ce prince à concevoir et ordonnancer ce renversement perpétuel des choses. C’était donc ainsi  qu’il fallait comprendre la petite phrase langoureusement prononcée lors de son allocution : « je vais me réinventer ».

Les Riens et les Riennes, réduits à compter les jours et fourbir les piques, s’étaient évertués à comprendre les inconcevables conclusions des carottages des cervelles. La véritable question qui avait été posée était en réalité celle-ci : êtes-vous convaincu de l’impéritie du Roy ? On s’étonnait maintenant que la réponse ne fût point plus totalement affirmative.

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Chronique du règne de Manu 1er dit l’Enfumeur.

Chronique du 14 du mois d’avril de l’an de disgrâce 20..

Où il est question de larmes (fausses), d’inventaire, et d’enfumage.

Le baron de Béssélézieux exultait. Obtenir l’oreille de ce Prince, qui n’aimait rien tant qu’on le flattât, qu’on l’encensât et qu’on lui fît miroiter l’occasion de faire accroître l’éclat de sa renommée, fut chose aisée. Non content d’avoir été de toutes les audiences, monsieur de Béssélézieux s’était présenté au Château, alors que Sa Frivole Altesse en était aux essayages de l’accoutrement de Sir Winston. « Que Votre Majesté me pardonne, dit cet homme plein de ressources, mais cet habit ne vous sied point, endossez-donc celui de ce maudit tribun, empruntez-lui aussi ses mots, prenez là-dessus un ton doucereux et éploré, mais de grâce, sire, enjoignez à tous ces fainéants des maitres de retourner dans les escholes, ainsi nous pourrons remettre tout le monde au labeur. Les maitres garderont les marmots puisque nous ne pouvons plus les faire descendre dans les mines. Nos fortunes fondent, ce n’est point acceptable. Nos partisans prennent des risques insensés. Agissez, Votre Majesté, nous saurons vous en être infiniment reconnaissants, nous vous l’avons déjà prouvé par le passé. » Ce discours fut plus qu’entendu. Il trouva écho dans les méandres de la pensée jumelle de Notre Complexe Raisonneur. Les mots susurrés par le baron furent retranscrits sur le parchemin du discours, lequel serait déroulé par des laquais rompus à l’exercice. On avait aussi mandé une interprète en langue des signes, afin que personne ne pût perdre une miette de la parole royale.

Sa Lacrymale Phraséologie se présenta devant ses sujets, l’oeil vide, l’habit baillant aux épaules – cette carrure, toujours cette carrure ! – mais la mine comme passée au brou de noix, à moins que ce ne fût à la poudre utilisée par son grand ami Donald, Empereur des Amériques, alors que dans les chaumières, avec le confinement, on avait un teint de navet ou d’endive. On commença par une doucereuse pommade lénitive. La mine faussement compassée, Notre Soporeux Lecteur énuméra les maux du pays, allant même jusqu’à évoquer les pauvres qui vivaient dans des logements étroits et insalubres. Dame Bireguitte était une piètre maîtresse de comédie, il n’y avait nulle flamme de sincérité dans le verbiage. Quand il fut question de « nos efforts », on commença à s’échauffer chez les Riens et les Riennes. Voilà que Sa Poudreuse Mythomanie se comptait au nombre des braves envoyés au front ! On en vint ensuite aux seconds de ligne, dans un plaintif inventaire qui ne convainquit que les plus béats, car il s’en comptait encore hélas. Le reste fut à l’envi. Point d’argent pour les hôpitaux, les louanges suffisaient bien assez. On devait continuer de se confiner « strictement » – avis étant ainsi donné à la maréchaussée de ne point se restreindre sur les amendes et coups de bâton – mais ô miracle, le onze du mois du mai, on ré-ouvrirait les escholes ! Notre Langoureux Imposteur argua pour cela qu’il fallait mettre fin aux inégalités subies par les enfants des classes laborieuses. Pour assurer la sûreté des maîtres et de leurs élèves, on organiserait les choses « différemment ». Comment, nul ne le savait. Sa Fumeuse Hypocrise ne le précisa point. Les maitres s’en étranglèrent dans leur maigre potage. Comment donc, on les envoyait eux aussi au front ? Jusques là ils avaient été placé en réserve, en « télélabeur » autant qu’il leur avait été possible de le faire. Mais voilà maintenant qu’on leur confiait une mission de la plus haute importance : faire se répandre ces maudits miasmes afin qu’on pût atteindre à cette chimérique accoutumance qui était l’horizon du baron de Béssélézieux et des siens. Il en crèverait sans aucun doute quelques-uns, les plus vieux, cela résoudrait fort heureusement la question des pensions.

Les cafés et autres lieux où l’on pouvait s’esbaudir après une dure journée de labeur resteraient fermés jusqu’à nouvel ordre. C’était là des lieux où l’on accueillait du public, contrairement aux escholes. Les étudiants pouvant se garder tout seuls, on ne réouvrirait point les facultés. Quant aux masques, aux écouvillonnages et aux remèdes, il en fut vaguement question. On fournirait des masques « grand public », on n’écouvillonnerait que celles et ceux qui présenteraient des symptômes d’atteinte. Comme ceux-ci étaient des plus divers, et que les marmots, qu’on soupçonnait d’être les meilleurs véhicules des miasmes n’en présentaient aucun, on était sûr de pouvoir pallier à l’absence des bâtonnets nécessaires. Quant aux réquisitions et autres planifications réclamées à grands cris par ces maudits Insoumis, Notre Médiocre Illusionniste en évoqua brumeusement la « possibilité ».

Pour achever la tromperie, Sa Sirupeuse Fausseté s’essaya à la philosophie : « cela nous rappelle que nous sommes vulnérables » – les Riens et les Riennes se souvenaient bien amèrement qu’avant que ne déferlât sur le pays les miasmes, la grande occupation de ce prince avait été de leur gâter leurs Vieux Jours – avant que de produire un meaculpa des plus artificiels. Il fut question de bâtir un autre « projeeeet » dans « la concorde », alors même que la Chambre Basse fumait encore sous les coups du Quarenteneuftroit. Notre Mielleux Marcheur entendait désormais ouvrir un « autre chemin » dont il entendait naturellement être le premier de cordée. On termina en apothéose par les mots du tribun tant honni, « les Jours heureux ». Cela résonna comme une sinistre et ultime provocation.

Le baron de Béssélézieux exultait donc. Ses plans fonctionnaient à merveille. Las ! Le lendemain, quelques voix discordantes se firent entendre. Ce fut d’abord monseigneur le duc de Gazetamère qui fit savoir que cette date du onze mai n’était en rien une certitude, mais un horizon. Monseigneur le duc de la Blanche Equerre émit à son tour quelques réserves : le retour dans les escholes ne se ferait pas obligatoirement à cette date. Il fallait voir et s’organiser. Que ces mots étaient vils ! Les savants, que l’on entendait tant et plus, ne pipèrent mot. Avaient-ils été seulement consultés ? Quant aux maitres des escholes, une fois revenus de leur abattement, ils s’interrogeaient sans relâche. Pourquoi donc le onze mai ? La réponse leur fut fournie par la gazette de monsieur Plénus Mustachus : c’était la date où l’on fêtait les espèces menacées.

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Chronique du règne de Manu 1er dit le Messie.

Chronique du lundi suivant Pâques, en l’an de disgrâce 20..

Où il est question de parole divine, d’un certain tribun et de bruyantes méditations…

Le monde était suspendu en attendant la révélation divine. Notre Cireux Babillard allait s’exprimer. Des lèvres royales sortiraient la vérité, le remède, la guérison des écrouelles, le retour de la prospérité et de l’être aimé. Sa Primesautière Petitesse avait fait moult essayages de panoplies et autres déguisements, afin de choisir ce qui siérait le plus avantageusement à l’édification de sa geste. Les gazetiers-nourris-aux-croquettes étaient à l’affût de la moindre indiscrétion. Tout devait demeurer secret. Et le désir s’accroît quand l’effet se recule avait un jour écrit le grand Corneille : les Conseillers avaient reçu consigne de suivre cette maxime mais « en même temps » – selon la disruptive et complexe pensée de Notre Sauveur Suprême – de laisser échapper quelques indiscrétions bien choisies, de sorte qu’on savait déjà beaucoup avant même que le spectacle ne commençât. On apprit ainsi que Son Infatuée Fanfaronnade avait jeté son dévolu sur le costume de Sir Winston Churchill – il y avait de sérieuses difficultés quant à la stature, toute l’habileté des valets de pied et des tailleurs n’en viendraient à bout – et qu’Elle avait distingué, entre tous les courtisans et courtisanes qui s’étaient empressés de venir proposer leurs services, deux éminentes duchesses, lesquelles s’étaient remarquablement illustrées dans ce domaine, jusqu’à en devenir les parangons de l’obséquiosité, de la brosse à reluire et de la lèchecuterie : ainsi donc madame de l’Aile-Griffe et madame du Chiendent se prosterneraient-elles devant Notre Divin Biquet, lui tiendraient-elles le crachoir et l’encenseraient-elles. Que les heures paraissaient longues en attendant cet instant historique !

Bien que tout eût été mis en œuvre pour réduire à quia l’opposition – on entendait par là principalement ces maudits Insoumis – voilà qu’ils bougeaient encore ! Pire, ils s’exprimaient. Et au premier lieu desquels leur chef, le tribun Gracchus Melenchonus. Un gazetier-nourri-aux-croquettes, monsieur de la Bade, s’était avisé d’inviter quelques jours auparavant, par le truchement d’une lucarne magique, ce séditieux à venir causer là où il tenait salon, en compagnie de monsieur de l’Antipatit, un gazetier fort hargneux et qui professait à l’encontre des Insoumis en général et de Gracchus Mélenchonus en particulier, une détestation sans pareille. Parmi la caste de ces gazetiers fort bien vus à la Cour, on n’aimait rien tant qu’à soumettre ce tribun à la question, en lui coupant la parole, en lui posant de sottes et perfides interrogations destinées à le faire sortir de ses gonds. On disait tant et plus sur Gracchus Mélenchonus qu’il en était devenu une sorte de noire légende, qui faisait trembler ou ricaner, quand on n’en médisait point. Ce tribun avait participé au Tournoi de la Résidence Royale, non pour aller s’asseoir sur le trône royal, mais pour rétablir la République, la Sociale, celle du grand Jaurès, son maître à penser. Tout avait été écrit dans une brochure, l’Avenir en commun, et c’est muni de cette brochure que Gracchus Melenchonus avait de fort belle manière concouru au Tournoi. Il ne l’avait point emporté, mais il avait fait craindre le pire à la caste de la Phynance et à l’Eglise du Saint-Capital.

Dans le cossu petit salon de monsieur de la Bade, il ne fut point question du Vénézuela, monsieur de l’Antipatit resta coi, et Gracchus Mélenchonus put développer sa pensée. Cet homme était érudit, et il aimait à émailler ses discours de références littéraires que le commun partageait, car cela avait été enseigné dans les escholes, pour lesquelles ce tribun professait beaucoup d’amour. Il fut cette fois question d’Antigone, laquelle avait montré avec éclat que le devoir humain peut être supérieur à la loi. Il fut aussi question d’ « amodiation » de la loi du confinement, afin que les vieillards ne mourussent point de désespoir. Gracchus Mélenchonus était un fervent partisan de l’annulation de la dette, convoquant à l’appui de ses propos l’Histoire elle-même. Le manque de masques dans notre pays – où plus grand chose ne se fabriquait, on avait mis bien des machines à la ferraille – était l’exemple même de la « clochardisation » dans laquelle nous entraînaient les folles politiques qui avaient préféré le profit, encore et toujours le profit, à l’être humain et ses besoins.

Dans les chaumières, les Riens et les Riennes continuaient de ronger leur frein. Madame de Sitarte, si prolixe d’ordinaire, ne s’égosillait plus sur le fil de l’Oiseau Cuicuiteur. Les gens de monseigneur le duc du Havre, lequel était aussi bien silencieux, firent savoir avec grand sérieux qu’on avait prié tout le gouvernement de « resserrer » sa parole, dans l’attente du verbe divin. Il ne restait plus qu’à écouter de rechef le Chevalier d’Alanver expliquer doctement, avant que le confinement ne fût décrété, que c’était le confinement qui provoquait la circulation des miasmes. D’aucuns se laissaient aller à de bas instincts et dénonçaient leurs voisins. D’autres encore – mais c’était en réalité les mêmes- apposaient sur les portes des logis des nurses des libelles leur demandant de faire leurs malles afin de ne point propager les miasmes dans les habitations de leurs voisins. La maréchaussée pourchassait les désobéissants, sous les prétextes les plus futiles. Ces dignes brigadiers appliquaient la loi de façon encore plus servile que de coutume, le mot « discernement » ayant été rayé définitivement des dictionnaires de la Starteupenéchionne. Il se méditait, au fond de certaines chaumines, de se mettre au balcon au moment de la grande allocution de Notre Sautillant Messie, et de produire du vacarme.

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Chroniques du règne de Manu 1er dit l’Histrion

Chronique du dimanche 12 du mois d’avril de l’an de disgrâce 20..

Où il est question de dévotions, d’argent magique et des premiers de corvée…

On était à Pâques. Notre Pieux Souverain ne se rendit point comme il en avait coutume dans sa bonne ville du Touquet pour y faire ses dévotions. Nos Pipolesques Altesses avaient bien songé à le faire -se confiner au Château étant d’un mortel ennui -, mais il convenait que Notre Irréprochable Timonier donnât l’exemple à ses mauvais sujets, lesquels, quand ils ne périssaient pas de la grippe pangoline, commençaient d’être atteints d’une mortelle langueur. Cependant, si tous étaient atteints, tous n’en mouraient point. Cette langueur se muait en rage confite et recuite. La police secrète était sur les dents, que se passerait-il quand on déconfinerait, si on le faisait ? Il était bien tentant de garder tout un peuple sous le boisseau, d’en faire crever les plus laborieux – qui étaient remplaçables à l’infini – et de piler toutes ces sottises héritées des vieilles révolutions. Ainsi le baron de Béssélezieux donnait-il de la voix pour que l’on en finît une bonne fois pour toutes avec les « congés payés » et la durée du labeur. Point de limites désormais, déclarait ce personnage impitoyable, qui avait la haute main sur la Guilde des Maitres des Forges. Il pressait pour qu’on mît fin à ce confinement imbécile, qu’il avait été le premier à ne point respecter, sans que cela lui valût quelconque amende, laquelle aurait représentée pour lui deux francs six sous. L’obsession du baron – comme celle du Chambellan de l’Amer, comme celle de la douairière de La Patrouille, une rouée courtisane qui avait trempé dans moult turpitudes du temps du roi Nico dit-les-Casseroles, et s’en était tirée blanche comme sa perruque abondamment poudrée -, était de remettre en marche promptement les rouages de la grande machine du commerce. Il fallait arrêter au plus vite l’hécatombe chez les riches ! A celles et ceux qui réclamaient que l’on annulât la dette des Etats, ces thuriféraires de l’Église du Saint-Capital répondaient tout uniment : la dette ! la dette ! Vous n’y songez point ! Nous la ferons baisser, bien au contraire ! Nul besoin d’être devin pour comprendre que «les laborieux » seraient une nouvelle fois tondus, les riches ayant pour dessein de faire main basse le plus vite possible sur la faramineuse masse d’écus qui serait administrée en potion à la grande machine du commerce. La douairière de La Patrouille, qui tenait les cordons de la bourse des Etats, avait déjà fomenté des plans pour réaliser au plus vite ce mirifique projet.

Les couloirs du Château retentissaient d’ éclats de voix. Son Incommensurable Bouffonnerie répétait, sous la houlette de Dame Bireguitte, le fabuleux et historique discours qu’il assènerait aux Riens et aux Riennes le soir du lundi de Pâques. On avait songé un instant à éditer un décret qui obligerait ce peuple rétif à se prosterner devant leurs petites lucarnes magiques mais devant les difficultés que cela faisait poindre, on dut y renoncer. Le duc de Gazetamère était d’une notoire incompétence dès qu’il s’agissait d’autre chose que d’amendes et de coups de bâton. On ne pouvait envoyer un argousin dans chaque chaumière. Les envolées martiales de Notre Belliqueux Freluquet contrastaient étrangement avec le discours plein d’empathie et de tendresse pour son peuple que l’honorifique Roi de Germanie prononça. Tout comme l’antique Queen Elizabeth, il rappela que la pandémie n’était point une guerre. Il rendit hommage à ces « piliers invisibles » qu’étaient les laborieux, ceux grâces à qui tout continuait de marcher.

En Starteupenéchionne, il était de bon ton tout au contraire, de fustiger les gueux, et de les moquer. Tel ce monsieur du Débridevers, qui se croyait écrivain quand il était surtout un fervent dévôt du Roy. Dans des propos pleins d’aigre et de fiel, il avait fustigé celles et ceux qui selon ses dires « voulaient abattre l’Etat », et qui étaient bien aise de le trouver comme une « Providence » au moment de se faire soigner. Monsieur du Débridevers était un nostalgique des temps d’avant cette maudite Révolution et il voyait l’œuvre de son dieu en toutes choses. Outre qu’il prouvait une grande méconnaissance de ce qu’étaient les doléances des Engiletés, ce plumitif ambulant et géographe leur vouait une haine tenace. « Subitement, on a moins envie d’aller brûler les ronds points, non ? » persifla-t-il. Un médicastre de renom, Monsieur Tinus, lequel s’était déjà illustré par de robustes et forts propos contre les pompes et les œuvres de la maréchaussée envers les Engiletés, et se définissait comme « poète » et « moucheur », administra au courtisan scribouilleur une petite leçon. Les premiers de cordée étaient en réalité les premiers de corvée : éboueurs, caissières, ouvriers et ouvrières, la liste pouvait s’allonger. C’étaient aussi les moins bien rémunérés, les plus méprisés, les oubliés . C’était le petit peuple des Riens et des Riennes.

Dans la Faction de la Marche, le parti des dévôts du Roy, on était d’un comportement exemplaire. On apprit qu’un de ces partisans de Notre Poudreux Bambochard, un certain monsieur de la Lie, qui avait concouru au Tournoi des Bourgmestres dans sa bonne ville de Metz en y chutant lamentablement, avait, dès le lendemain, couru ventre à terre vers sa résidence des provinces du sud, afin de s’y confiner des plus confortablement. Il prétendait naturellement y poursuivre d’œuvrer au bien commun, ce qui dans son cas se résumait entre autres bienfaits à avoir donné sa voix à deux reprises pour que l’on continuât à utiliser du poison dans les champs, et à préférer le gris du mortier au vert des arbres. Ce courageux et noble personnage était fort représentatif de la Faction de la Marche.

La maréchaussée sous les ordres de l’impitoyable Rantanplan continuait sa sinistre besogne et n’hésitait point à tirer dans le tas quand cela s’avérait nécessaire. Une fillette fut ainsi gravement blessée. Elle avait eu le grand tort, la pauvrette, de passer au mauvais moment au mauvais endroit. Les argousins prétendirent comme de coutume « ne pas avoir fait exprès ». Le sieur Teutonique ne s’était point exprimé sur cette triste affaire – depuis le Château, on l’avait prié de se faire discret – mais il n’était point difficile d’imaginer ce qu’il aurait pu en dire. Sortir et prendre l’air était bon pour les nantis, pour les pauvres, c’était à leurs risques et périls.

Ainsi en allait-il en Starteupenéchionne en ce beau dimanche pascal. Comme on n’avait toujours point de masques, le duc de Gazetamère résuma les pensées de la duchesse de Sitarte sa commère : leur efficacité n’avait tout simplement pas été prouvée.

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Chronique du règne de Manu 1er dit le Petit.

Chronique du 9 du mois d’avril de l’an de disgrâce 20..

Où il est question de pot au lait, de tricoteuses et d’indécents quoique juteux profits…

On ne sut qui glissa cette idée dans l’oreille de Notre Disruptif Galopin, mais le voilà qui en ce jeudi saint, se fit transporter en aéroplane, suivi de la cohorte de Ses Conseillers, dans la bonne ville de Massalia, pour y rencontrer en grand secret Monsieur House, alias le professeur Klorokine. Il se disait le plus grand mal de ce savant dans les salons parisiens. Madame des Combles, grande savante elle aussi, qui faisait la pluie et le beau temps dans le comité des savants que Sa Précieuse Hauteur avait voulu à sa disposition, faisait la lippe dès qu’il en était question. Il en allait de même pour ses dignes confrères. On savait madame des Combles fort bien rétribuée par la maison de Bique-Farma, pour des menus services et autres petits ménages qu’elle leur rendait. Fallait-il y chercher les raisons de la querelle ? La drogue de monsieur House était d’un accès commun. Bique-Farma, telle la bonne Perrette avec son lait, pourrait dire adieu aux profits et autres juteux dividendes. Il se disait aussi que Sa Poudreuse Poltronnerie avait eu vent de ce que bon nombre de ses mauvais sujets voulaient ester en justice contre son gouvernement, et qu’il était grand temps de faire accroire qu’on agissait. Les Conseillers serinaient en cadence depuis la veille que Notre Petit Commodore ferait le lundi de Pâques des annonces fracassantes afin de redresser la situation catastrophique du pays. Parlait-t-on des morts et des affligés, parlait-t-on des miséreux, des pauvres dont la situation ne faisait que s’aggraver ? Que nenni. On ne songeait qu’au commerce et aux affaires.

Les gazetiers avaient été priés de rester à bonne distance. Ils ne purent relater que des nurses fort en colère étaient venues telles les tricoteuses devant Versailles, brandir leur colère sous les fenêtres du bâtiment où s’était retranchée Sa Vibrionnante Petitesse. Monsieur House présenta les résultats de ses travaux. On pratiquait force écouvillonnages, on administrait de drogues bien connues, on évitait la propagation de l’épidémie. Il n’en mourait que fort peu, moins qu’ailleurs semblait-il. Ce savant se présentait comme fort empirique, son art était certes de chercher mais aussi de soigner. Sa Suffisante Fausseté aimait à s’entourer de personnages tel ce médicastre au pouvoir si magnétique. Il y avait tout à gagner à se faire voir en sa compagnie, afin de redorer son image quelque peu ternie. Notre Incorrigible Cabotin avait exigé de pouvoir ensuite poser pour la postérité. Il œuvrait sans relâche à l’édification de sa fabuleuse geste. Les nurses étant occupées à brandir leurs placards sous les fenêtres et point disposées à approcher Sa Pétulante Inconséquence, à moins de pouvoir lui dire vertement son fait, on alla quérir quelques figurantes, que l’on vêtit comme des nurses, en prenant soin de les masquer. Notre Petit Foutriquet, que tout ceci amusait follement – n’était-on pas au bal masqué ? -, posa devant ce parterre, accroupi, revêtu d’une protection que l’on réservait d’ordinaire à celles et ceux qui avaient à véritablement affronter les miasmes. On se pensait sur une scène de théâtre, dans une mauvaise pièce, laquelle n’aurait pas été écrite de la main de monsieur Molière, mais par celle du laborieux hagiographe que Sa Neigeuse Médiocrité rétribuait pour ce faire. N’était pas Eginhard qui voulait, quand le prince tenait plutôt de Badinguet.

Monseigneur le duc de Gazetamère était à nouveau fort ennuyé. Cette maudite épidémie n’avait de cesse de le mettre dans l’embarras. Le Sieur Teutonique, grand Intendant de la place de Paris, avait fait saisir un entrepôt des halles de Rungis afin d’y faire placer les cercueils en attente de sépulture. On avait confié à une officine privée le soin de régenter cette morgue. Les familles éplorées étaient atterrées : non contentes d’avoir perdu un être cher, il leur fallait en sus débourser force écus en attendant le cimetière. Il n’était jusqu’au recueillement qui ne se monnayât fort juteusement. « On peut confiner nos corps mais pas notre humanité ! » tonna Gracchus Mélenchonus. Le duc de Gazetamère promit bien étourdiment qu’une mission serait « diligentée » afin de faire la lumière sur cette affaire. La grippe pangoline était pour certains une source inépuisable de profits. Elle permettait aussi à d’autres de laisser libre cours à leur brutalité. Ainsi l’Intendant de Police de Melun s’était-il imaginé qu’il pouvait s’adjoindre le concours de chasseurs aux bas instincts afin de courir sus aux rebelles et aux contrevenants. L’affaire fit grand bruit. Ceux que l’Intendant entendait charger d’une mission de police étaient ceux-là même qui trouaient chaque dimanche le corps de celles et ceux de leurs concitoyens qui avaient le malheur d’aller aux champignons quand eux avaient décidé de décimer tout ce qui bougeait. Devant le tollé, l’Intendant dut faire machine arrière, s’avisant soudain qu’il n’y avait point de « garanties juridiques suffisantes ».

Ainsi en allait-il en Starteupenéchionne, au pays du cul-par-dessus tête : en plein confinement, le prince de ce pays n’avait jamais autant voyagé, et les assassins se voyaient confier des missions de police. Les Riens et les Riennes méditaient tout cela bien sombrement, tout en se promettant qu’ils n’oublieraient rien. Tout se comptait et se paierait.

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Chronique du règne de Manu 1er dit le Plagiaire

Chronique du 8 du mois d’avril de l’an de disgrâce 20..

Où il est question d’écrouelles, de parlotte et de finesse d’esprit …

Le Vicomte de Longuebourrique, qui dirigeait l’officine de la Mal-Portance dans la province de l’Est, fut bien mal récompensé de sa loyauté. Ce brave serviteur de la Starteupenénchionne n’avait eu qu’un tort : celui de dire tout haut ce que Notre Fourbe Bonimenteur et son gouvernement s’étaient mis à penser tout bas en ces temps d’épidémie, où il était de bon ton d’applaudir d’une main les braves médecins et les nurses dévouées, et de l’autre préparer leurs lettres de congédiement. Ce vicomte à la langue trop bien pendue incommoda fortement Sa Grande Duplicité qui ordonna qu’on le limogeât et qu’on lui trouvât un cabinet obscur, d’où il attendrait qu’on en eût fini avec cette épidémie, laquelle ne faisait que suspendre momentanément le mirifique dessein que l’on avait conçu pour les hôpitaux : l’hostellerie de luxe ! Cet âne bâté de vicomte aurait du se tenir coi, et faire accroire qu’on avait pris la mesure de ces folles récriminations, cette « pleurnicherie permanente » comme l’avait persiflé de si spirituelle manière ce monsieur de Callevie, le gazetier le plus grassement nourri de tout le royaume. Le Chevalier d’Alanver avait été plus habile : il avait promis qu’on avait provisoirement suspendu le culte de Sainte-Performance et de Sainte-Modernisation, et qu’avant de s’y adonner à nouveau, on organiserait un grand raout, une « grande consultation ». C’était ainsi, par une Grande Parlotte, que Notre Fieffé Babillard avait maté la Révolte des Engiletés.

Sa Glorieuse Imposture avait un penchant immodéré pour la jacasserie. Elle en usait et en abusait, se plaisant à faire entendre à ses interlocuteurs ce qu’ils avaient envie de s’entendre dire. Ce Prince avait une si haute opinion de lui-même qu’il lui était impossible de concevoir qu’il pût se trouver de la cervelle dans la tête de ses sujets. Ainsi, lors de l’incartade de la veille, l’avait-on entendu déplorer devant des médecins médusés que l’on manquât d’équipements dans les hôpitaux ! D’aucuns en eurent des visions : Notre Inconsidéré Biquet n’avait-il point lui aussi, comme monseigneur du Havre, un jumeau caché ? A ceux qui le pressaient de préparer un édit pour rendre obligatoire le port du masque, Son Illogique Suffisance avait cependant répondu d’un air fort pénétré qu’il était des sujets sur lesquels il convenait qu’on y réfléchît. Ces manières n’abusaient plus que les sots – il s’en trouvait hélas encore beaucoup-, et tous celles et ceux qui tiraient avantage d’être bien en cour, tels ces gazetiers-nourris-aux-croquettes, lesquels serraient très fort le fondement à l’idée de ce qui leur arriverait si par malheur ces maudits Insoumis et leurs amis reprenaient la Bastillle : les mines de sel ! Monsieur de Callevie le faisait d’une manière fort accrue depuis qu’il avait ouï dire que des nurses, aux oreilles quelque peu échauffées par ses propos malgrâcieux, l’attendaient de pied ferme au cas où des miasmes pangolins s’en prissent à lui. Manquerait-il d’air que ce ne serait point par les orifices habituels qu’on se préparait à le ventiler.

La tapageuse balade à Pantin avait donné des vapeurs à Notre Léger Bibelot, tant et si bien qu’il manda qu’on fît préparer l’aéroplane royal, afin de se rendre au Touquet, dans la résidence de la Reine-Qu-On-Sort, dame Bireguitte Ravalée de la Façade. Sa Capricieuse Petitesse avait grand besoin d’air frais. Se confiner était bon pour le commun.

On était un mercredi et le Conseil des Chambellans eut lieu. Madame de Sitarte, cette duchesse à la cervelle si agile, put enfin faire son grand retour sur le devant de la scène. Elle saisit l’occasion pour venir se pavaner devant un parterre de gazetiers, flanquée du duc de l’Amer, Chambellan aux Affaires du Commerce et de la Finance, et du baron du Rabot, le Chambellan aux Travaux Agrestes. Ces deux dignitaires tentèrent d’éclipser la renommée de la duchesse. Lorsque monsieur du Rabot affirma qu’il n’y aurait point de pénurie, et qu’il convenait de manger de tout – après les règles d’hygiène, on allait aussi instaurer des leçons de diététique- les Riens et les Riennes préparèrent illico leurs laisser-passer et se ruèrent dans les échoppes faire le contraire de ce que ce Chambellan -auquel nul n’accordait de crédit- avait réclamé.

L’ineffable madame de Sitarte fut mise à la question sur les transports que Notre Petit Marabout se plaisait à faire au milieu des miasmes. La duchesse répondit pieusement que telle était la mission de Sa Glorieuse Sainteté : étendre les mains et guérir les écrouelles. « Laissez venir à moi les enfançons et les beaux éphèbes » avait murmuré le Roy et c’était ainsi que l’attroupement s’était formé. Dans la même journée, près de mille cinq cent Riens et Riennes avaient perdu la vie, fauchés par la grippe pangoline. Notre Ethéré Freluquet était au delà de ses considérations. Tel l’esprit saint, il avait choisi de parler devant ses sujets le lundi qui suivrait Pâques. Amen.

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Chronique du règne de Manu 1er dit le Petit Guérisseur des Écrouelles.

Chronique du 7 du mois d’avril de l’an de disgrâce 20..

Où il est question de bain de foule en plein confinement et de masques, encore et toujours…

Il s’était murmuré dans tout le royaume que Notre Capricieux Godelureau avait fui le Château pour aller se réfugier au Fort de Brigue-Rançon, quand il avait appris que sir Beaurisse The Yellow, le Premier Grand Chambellan du royaume anglois, était au plus mal, terrassé par la grippe pangoline. D’aucuns y virent là une cruelle ironie du sort. Sir Beaurisse était de ceux qui avaient fait le pari que ces miasmes devaient faire leur œuvre, tant pis s’il en mourait, ce ne serait que les plus malades.

Cette fuite était mensonge. Sa Verbeuse Inconséquence s’était en réalité retranchée dans ses appartements, que l’on avait fait purifier, et avait fait mander ses Conseillers afin qu’ils composassent son prochain discours. Ce serait un moment inoubliable, les mots qui sortiraient de la bouche royale s’imprimeraient dans les pauvres esprits confinés au fond des chaumières. Notre Petit Clémen-Sot, sentant qu’il apparaîtrait tel le bon évêque de Marseille, hésitait encore sur la panoplie qu’il revêtirait. Il se trouva cependant un courtisan aigri pour aller s’épancher auprès de gazetiers friands des médisances qui se murmuraient dans les antichambres et les coursives du Château. « Le Roy parle trop, susurra-t-il, sa parole s’use ! La prochaine fois, ce doit être pour dire des choses fortes ! ». Cet impudent osa même jeter le discrédit sur la visite que Sa Vibrionnante Ubiquité avait fait dans une manufacture de masques. « Qu’était-il donc allé faire dans cette galère avec un masque sur le nez ? » s’était demandé avec acrimonie ce courtisan plein de fiel. Notre Petit Artificier avait trompeusement voulu faire accroire que tout allait pour le mieux dans la plus belle des Starteupenéchiones, alors que la réalité était tout autre : la dernière manufacture qui eût pu produire en quantité les masques -dont on allait rendre bientôt le port de rigueur, faute de quoi on ferait pleuvoir amendes et coups de bâton- avait été fermée quelques deux années auparavant, les ouvrières congédiées et les machines mises au rebut. Il n’était aucun pays -et parmi eux certains dont on se gaussait d’habitude, où l’on ne pût trouver à se procurer de ces précieux masques, à l’exception du nôtre. Les Riens et les Riennes en étaient réduits à recycler les vieilles chaussettes et autres braies pour s’en revêtir le bas du visage et arrêter ainsi la propagation des miasmes mortels.

Après avoir écouté ses Conseillers lui seriner moult idées pour l’allocution historique du surlendemain, Sa Sautillante Majesté décida de se transporter, ainsi que la Cour, à Pantin et à la Courneuve, villes où l’on mourait beaucoup, afin de porter la bonne parole à ses sujets, et les remercier de se montrer aussi obéissants à ses édits. Notre Petit Guérisseur des Écrouelles se fit applaudir par une foule présente sur les balcons. On avait enjoint à ces gueux, moyennant rétribution, de se montrer et de lancer des vivats à leur divin Souverain, lequel en échange leur imposait les mains à distance. Telles furent les images que la Lucarne Magique Officielle du régime, la Bonne Fille de son Maitre, envoya dans tout le pays, afin de continuer à narrer la geste de ce prince qui ne connaissait point d’égal quand il s’agissait de duper son peuple. On avait fort soigneusement omis de montrer les images où on voyait le Roy -sans masque aucun, pas plus que sur les faces de sa garde très rapprochée-, déambuler comme si de rien n’était, baguenaudant et riant, allant au devant de quidams tous agglutinés les uns sur les autres, et se faisant applaudir, alors même que, à la même heure, partout dans le pays, la maréchaussée pourchassait impitoyablement celles et ceux qui s’aventuraient à sortir du logis pour se ravitailler. C’était à ne plus rien y comprendre. Les partisans de la Chatelhaine de Montretout s’étranglèrent de rage et en profitèrent pour cingler de leur mépris non le Roy, mais les gueux de ces villes, pour lesquels ils ne concevaient qu’ une mortelle détestation. Du côté des Insoumis, monsieur Coronadus avoua ne point trouver les mots pour décrire le spectacle affligeant qu’avait offert Notre Médiocre Cabotin. Les Lucarnes Magiques ressassaient inlassablement, la journée durant, les mêmes ordres afin que fussent appliqués par tous les gestes de distanciation. On avait eu beau se frotter les yeux : on n’en avait vu aucun pendant la royale promenade.

Le vieux baron du Truant, que Sa Facétieuse Petitesse avait un jour qualifié devant le Grand Ensoutané du Vatican de « chef de la mafia bretonne », expliqua doctement qu’il était devenu le courtier du Chevalier d’Alanver. Cet ancien partisan de la Faction de la Rose avait trahi son parti pour faire allégeance à Notre Grandiloquent Gérontophile, lequel l’avait remercié en lui confiant la Chancellerie des Affaires de l’Extérieur. Ce vieux baron blanchi sous le harnois, bien qu’il fût fort chauve, annonça que les cargaisons de masques qu’on avait commandées aux industrieux Fils du Ciel, arriveraient sur notre sol « d’ici la fin du mois de juin ». Les Riens et les Riennes comprirent que pour leur salut, ils et elles ne pouvaient compter que sur leurs vieilles chaussettes, leurs braies et sur les braves cousettes qui partout dans le pays tiraient l’aiguille pour fabriquer ces fameux masques.

Ainsi en allait-il en Starteupenéchionne, ce pays où le prince se prenait pour un dieu. S’il s’était trouvé quelques esprits avisés dans l’entourage de ce prince, ils eussent pu l’enjoindre de retenir la leçon que venait de se prendre Sir Beaurisse The Yellow : ayant imprudemment pris des bains de foule, ce lord fort désinvolte se retrouvait à l’hôpital, manquant d’air et suffoquant. La grippe pangoline ne distinguait pas entre le prince et le gueux quand elle frappait.

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Chronique du règne de Manu 1er dit le Surfait.

Chronique du 6 du mois d’avril de l’an de disgrâce 20..

Où il est question de mascarade, de déguisements, de privilèges et la vérité selon une certaine duchesse…

 

Dans le temps que la Reine-Qu-On-Sort distrayait son ennui en jouant à la bonne dame de charité, son divin époux, Notre Facétieux Garnement, s’amusait à prendre des poses avantageuses, revêtu des différentes panoplies -généralissime, médicastre, pilote d’aéroplane, empereur de la galaxie …- qu’il avait fait confectionner à ses mesures, mais, quelle que fût l’habileté des tailleurs que l’on avait requis au Château, ces défroques baillaient toujours. C’était surtout la carrure qui n’allait jamais. Sa Mesquine Petitesse n’en avait point.

Des voix s’élevaient ici et là pour réclamer que l’on désinfectât les rues comme on l’avait vu faire au Royaume des Fils du Ciel. On pourrait ainsi se préparer au déconfinement, vaste dessein pour lequel monseigneur le duc du Havre avait quelques jours auparavant nommé un nouveau Chambellan, le baron de Cachesex, un homme que l’on disait fort habile. Ces insolentes suggestions furent balayées comme on avait balayé celles concernant les masques, lesquels, après avoir été considérés comme inutiles, étaient en passe de devenir obligatoires. Mais il fallait d’abord s’en procurer, et en grand nombre. On vit une nouvelle fois comment la Main Invisible de Saint-Marché faisait des miracles. Un richissime Fils du Ciel, qui possédait moult manufactures, avait fait coudre par ses ouvrières-esclaves une grande quantité de ces petites « barrières » et s’apprêtait à les vendre à notre pays. Las ! Un autre richissime personnage, sujet de Donald le Dingo Empereur des Amériques, arriva ventre à terre et déposa aux pieds du Fils du Ciel une malle pleine d’or . Il offrait plus du double de la somme promise par le Chevalier d’Alanver. Il emporta la mise et fit ramener la précieuse cargaison dans son pays. En Starteupenéchionne, on fit mine de s’offusquer. Comment un tel affront se pouvait-il arriver ?

Il en allait de même avec la potion magique du docteur House, alias le professeur Klorokine, le savant de Marseille. Des médicastres chaque jour plus nombreux demandaient que l’on pût appliquer cette médecine, sans attendre que les malades fussent trop mal en point. Las ! la Savante en chef du comité des Savants de Notre Turpide Phraseur, madame des Combles, continuait de faire la lippe. Cette digne femme, à la mise fort peinturée, arborant cet air fort pénétré et empli de componction qui sied aux savants, continuait de seriner que les études de son éminent confrère n’étaient point rigoureuses. Mais il se disait que la belle-fille de Sa Navrante Duplicité, la propre fille que Dame Bireguitte avait eu d’un premier lit, avait été soignée par la médecine du docteur House. On disait encore qu’une brigade de braves sapeurs avait été dépêchée au Château afin d’en désinfecter le moindre cabinet. Ce qui était bon et légitime pour nos Pipolesques Altesses ne l’était évidemment pas pour le commun. Il se murmurait enfin que les Saigneurs de Bique-Farma, lesquels possédaient les fabriques où s’élaboraient en quantité les remèdes et les médications, destinées non pas tant à soigner qu’à leur rapporter des fortunes, voyaient d’un très mauvais œil cette potion magique du savant de Marseille. Elle ne coûtait pas grand-chose, le brevet ne rapportant plus rien ou si peu. Il ne fallait point que la maison de Bique-Farma se retrouvât en souffrance, comme celle de Tautale, laquelle s’occupait de commercer le combustible des charrettes, des aéroplanes et des navires. Dans cette période de confinement, c’était la disette qui guettait cette grande et noble maison ! Ses princes se firent plaindre mais dans le même temps, on apprit qu’ils avaient généreusement distribué de substantiels profits à leurs détenteurs de lettres de change, et qu’ils s’apprêtaient à recommencer. Tout juste ces nobles et miséricordieux bienfaiteurs avaient-ils fait œuvre de charité envers les nurses en leur délivrant des billets à ordre afin qu’elles pussent acheter du combustible pour leurs modestes véhicules.

Madame de Sitarte ne se tenait plus de joie. Son confinement n’avait été que de pure forme. Son Ethérée Altitude lui avait confié une mission qui seyait à ravir à ses multiples talents : elle œuvrait désormais au sein d’une brigade, laquelle avait pour mission de traquer les faqueniouses et d’organiser ce que Madame de Sitarte appelait « la bonne information ».

Dans le royaume de Grande-Bretagne, alors que son Premier Chambellan avait du être emporté à l’hôpital pour y être soigné de la grippe pangoline, la vieille Queen Elizabeth, drapée dans une robe vert printemps,et emperlée comme une châsse, s’adressa à son peuple. Elle gratifia ses sujets d’une tendre allocution. Cette souveraine, qui avait connu enfant la guerre, la vraie,et le terrible Blitz de Londres, n’employa nulle rhétorique guerrière, contrairement à Notre Martial Freluquet. Elle eut simplement ces mots : « Les beaux jours vont revenir, à nouveau nous serons avec notre famille, nos amis » qui firent se sentir aux Riens et aux Riennes, pour la première fois de leur vie, l’envie d’être des Angliches. Avec la grippe pangoline, tout pouvait arriver.

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Chronique du règne de Manu 1er dit Le Pieux

Chronique du 6 du mois d’avril de l’an de disgrâce 20..

Où il est question de dogme, d’autel et de finesse d’esprit.

Jamais la duplicité et l’hypocrisie de nos princes ne parurent avec autant d’éclat que durant cette terrible épidémie. « Rien ne sera plus comme avant » avait promis Notre Perfide Bonimenteur lors de sa première allocution. « Rien ne sera plus comme avant », ces mots résonnèrent dans les têtes des médecins et des nurses du front de l’Est lorsque le Premier Grand Chambellan et son âme damnée le Chevalier d’Alanver firent annoncer que lorsqu’on en aurait fini avec cette épidémie, on congédierait bon nombre d’entre eux, sans les payer de ce qu’ils avaient travaillé en sus, et qu’on transformerait une partie des hôpitaux en hostelleries de luxe. Ceci se ferait dans toute la Starteupenéchionne, on confierait les menées de ces établissements aux Saigneurs de Braque-Croque, lesquels possédaient déjà moult manufactures et autres bons placements à taux d’usure dans notre pays. On apprit ainsi que la manufacture de bonbonnes d’air, dont Gracchus Mélenchonus et les siens demandaient qu’elle passât dans le giron de la nation, était la propriété de ces mêmes Saigneurs. Les gens étouffaient de la grippe pangoline? Il y avait des écus sonnants et trébuchants à gagner ! Monseigneur le duc du Havre avait opposé à la requête du chef des Insoumis une fin de non-recevoir, arguant qu’il n’y avait là qu’ « idéologie ». Celle à laquelle le duc obéissait servilement lui-même le menait sur le chemin de la forfaiture. Les yeux des Riens et des Riennes se désillaient. Ils comprenaient que Sa Vaniteuse Duplicité ne poursuivait qu’un but : servir les intérêts de Ses Très-Riches-Amis, lesquels l’avaient fait gagner le Tournoi de la Résidence Royale. Peu importait que cette grippe fît des milliers de morts, protéger le Saint-Capital primait sur tout le reste.

Il apparaissait de plus en plus au grand jour que le gouvernement de Notre Martial Freluquet, en ne prenant pas d’emblée les mesures qui s’imposaient pour empêcher que l’épidémie funeste n’atteignît notre pays, avait fait le même pari que sir Boris The Yellow, lequel présidait aux destinées du Royaume Grand-Breton: laisser-faire. C’était là le dogme de l’Eglise du Saint-Capital et de son apôtre, Saint-Marché. C’était au nom des préceptes de Saint-Marché qu’on avait depuis quelques dix années dépecé et dégraissé l’hôpital public. On ne répondait plus à la demande, on faisait à la place « des offres de soin » qui devaient obéir à une autre règle infrangible : la rentabilité. L’affaire des masques illustrait à merveille la foi aveugle de nos princes dans le dogme du Saint-Capital. Au nom des « économies », ces offrandes sans cesse déposées sur l’autel de ce dieu vorace et insatiable, Sa Dévotieuse Majesté -alors qu’Elle n’était encore qu’un des Chambellans du roi Françoué dit le Mou, en charge du Trésor du royaume -, avait ainsi remporté la joute qui l’opposait à la Chambellane de la Mal-Portance, afin de savoir s’il convenait ou non de renouveler les provisions de masques de la réserve sanitaire. Notre Zélé Thuriféraire avait gagné, on n’avait point dépensé un liard pour ces emplettes inutiles.Après son accession au trône, il avait bien entendu poursuivi ses adulations et mis toute son ardeur à servir son dieu, par la grâce de qui il était devenu roi.

Le duc de Gazetamère, ce frais annobli qui avait conservé de sa torve jeunesse passée dans les quartiers interlopes de la bonne ville de Marseille des allures de margoulin – il apparaissait toujours en public le poil négligé, la mise lâche -, bredouilla qu’il renouvelait toute sa confiance au Sieur Teutonique, ce petit roquet hargneux qui se croyait un dogue. Au Château, on pressentait les émeutes et on savait pouvoir compter sur le zèle de celui qui avait martelé avec un insupportable petit sourire en coin que son travail n’était pas de « lister des problèmes » mais de « trouver des solutions ». De solutions, il ne connaissait que les coups de trique et les tirs d’arquebuse.

La Reine-Qu-On-Sort, Dame Bireguitte Ravalée de la Façade, avait enfin trouvé à tromper son ennui dans ce retranchement forcé. Elle avait appris qu’une prétendue comédienne, mademoiselle Bécassina dite La Matuvu, laquelle n’était en réalité qu’une écervelée qui s’était fait connaître sur une Lucarne Magique par ses répliques d’une finesse et d’un esprit sans pareils ainsi qu’une anatomie des plus naturelles, avait fait don à l’hôpital d’une poignée d’écus qu’elle venait de gagner à la loterie. Que la donzelle eût de la générosité, cela était fort louable, qu’elle le fît savoir sur la place publique en arguant de sa « notoriété » -dans sa cervelle bien légère, elle se voyait grande et généreuse mécène- , l’était bien moins mais ce fut pourtant la raison de la distinction dont la gratifia la souveraine. Mademoiselle Bécassina, flattée que cette Reine pour laquelle elle concevait une admiration sans bornes, la félicitât, se rengorgea, le fit savoir et les sots – il s’en trouvait hélas beaucoup pour se laisser attraper par ces miroirs aux alouettes -, de s’esbaudir.

Ainsi en allait-il en Starteupenéchionne, ce pays cul par dessus tête où la sottise et la vanité se voyaient récompensées, et où le dévouement vous menait au cimetière.

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Chronique du règne de Manu 1er dit le Disruptif.

Brève du 4 du mois d’avril de l’an de disgrâce 20..

Deux gazetiers fort grassement nourris aux croquettes par leurs maitres, les Très-Chers-Amis de Notre Poudreux Bambochard, se laissèrent aller à montrer le fond de leur abyssale bassesse. Le premier, monsieur de la Callevie, un sot qui se croyait spirituel, pérorant d’importance dans un salon, s’essaya à se distinguer en moquant les vivats que les Riens et les Riennes produisaient chaque soit depuis leurs balcons de confinés pour saluer les nurses et les médecins . Tout cela n’était que « pleurnicherie » ! Voici donc qu’on était en permanence au chevet de l’hôpital ! Croyant ironiser, ce balourd se déshonora. On le vilipenda, mais cela était peu au regard de l’outrage.

Le second, dont nous ne retiendrons pas le nom car il ne le méritait point, moqua de façon fort puérile les Fils du Ciel qui rendaient un dernier hommage à leurs morts de la grippe pangoline. Ce piteux gazetier se croyait à l’abri des oreilles lorsqu’il se laissa aller à proférer une indigne et calamiteuse sottise, tel le pire garnement qui se met à l’abri pour produire un vent sonore et malodorant lorsque le corbillard franchit les portes de l’église. Cela se passait dans la Lucarne Magique Officielle de la Starteupenechionne, la Bonne Fille de son Maitre. On produisit là encore des « excuses » auxquelles on ne croyait pas un mot.

Sottise, médiocrité et insondable fatuité étaient des vertus fort prisées au Royaume de Notre Disruptif Penseur.

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Chronique du règne de Manu 1er dit Le Masqué.

Chronique du 2 du mois d’avril de l’an de disgrâce 20..

Sa Machiavélique Petitesse avait dépêché une nouvelle fois son Premier Grand Chambellan à la barbe mitée gloser dans une Lucarne Magique. Monseigneur le duc du Havre était non seulement rongé aux mites, il était aussi calciné, mais de cela, Notre Cynique Calculateur n’en avait cure. Il ne songeait qu’à une chose : se remettre en scène pour le Tournoi de la Résidence Royale et l’emporter à nouveau, dût-il pour cela mentir effrontément. Ce tropisme était chez ce Prince une seconde nature. Le mensonge sortait de sa bouche comme les sottises de celle de Madame de Sitarte, laquelle venait du reste d’être sacrifiée sur l’autel de la raison d’Etat. Elle se morfondait au fond d’un cabinet, méditant amèrement sur la façon dont il convenait de forger des menteries sans que cela ne déclenchât une émeute à chaque fois. Quant au Premier Grand Chambellan, on en userait comme on vidait les tonneaux, jusqu’à la lie, qu’on lui ferait boire en sus. Sa Sirupeuse Malveillance s’était arrogée la divine mission de rassurer ses bons-à-rien de sujets, au Grand Chambellan revenait celle de faire accroire que les fadaises servies à l’heure du souper étaient paroles d’évangile.

Monsieur du Havre fut doncques soumis une nouvelle fois à la question. De son interminable logorrhée, on retint ceci : diguedondaine, diguedondon, les digues point ne cèderont ! Déconfinerait-on ? Ecouvillonnerait-on ? Qui ?Quand ? Comment ? Devant toutes ces lancinantes questions, monseigneur le duc feinta, finassa, tergiversa, dérangeant au passage ses mites. Il se perdit en circonvolutions pour finalement asséner à ces enfants capricieux qu’étaient les Riens et les Riennes, et qu’il convenait de châtier comme il se devait : « le virus point ne part en vacances, il ne doit donc pas y avoir de départ en vacances, la maréchaussée punira impitoyablement tout contrevenant. On les mettra aux fers. » Quant aux futurs bacheliers et bachelières qui se rongeaient les ongles et les sangs, et parmi eux, le propre rejeton de monseigneur le duc, on ne savait point ce qu’il adviendrait d’eux, hormis qu’il était exclu qu’il pût se passer ce qui ne se serait point passé, puisque tout avait été mis cul par dessus tête par les soins du Chambellan à l’Instruction. L’affaire allait donc lui revenir et il ferait ce pour quoi on l’avait choisi : instruire rectalement et en profondeur, afin qu’il en sortît une machinerie encore plus complexe que celle qu’il avait forgée – contre laquelle les professeurs avaient lutté avec force-, et qui achèverait de réduire en charpie l’avenir des jeunes Riens et des jeunes Riennes. Hormis bien entendu celui du fils de monseigneur le duc, pour qui, comme pour d’autres bien nés et bien fortunés, les portes des grandes escholes s’ouvriraient tout grandes.

D’aucuns se plurent à penser que le Grand Chambellan avait éclairci l’horizon, qu’il avait réellement fait œuvre de « pé-da-go-gie ». Las ! Il fallut déchanter bien vite. On était toujours grosjean comme devant. Dans cette épidémie, la Starteupenéchionne naviguait à vue, sans boussole, sans cartes, sans direction. On jetait les morts par-dessus bord, en « oubliant » d’en compter les plus vieux, et on ne savait dire combien de temps encore durerait cette tragique traversée. Un gazetier, non nourri aux croquettes celui-là, qui s’était fait de son métier une haute et belle idée, et répondant au nom de monsieur Faubertus, résuma d’une phrase ce qu’il convenait de comprendre : « la pénurie des masques nous a conduit au confinement, la pénurie de tests va, à présent, nous y maintenir . »

Y aurait-il une affaire des écouvillonnages comme il y avait désormais une affaire des masques ? Celle-ci éclatait au grand jour. Notre Médiocre Tartarin avait eu beau mettre en garde contre les « irresponsables qui intentent des procès », et ce « alors même que nous n’avons pas encore gagné la guerre » – cette dernière circonstance prononcée sur un ton fort zézayant autant que martial, la gazette de Monsieur Plénus avait vaillamment et insolemment dévoilé le pot-aux-roses. L’incurie et l’impréparation du gouvernement de Sa Grandiose Débâcle – pour mener ce qui avait été qualifié à six reprises de « guerre » dans le discours du seize mars – étaient patentes, le mot était faible. « 

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Chronique du règne de Manu 1er dit Le Petit Marathonien

Chronique du 1er du mois d’avril de l’an de disgrâce 20..

Voilà que les effets prodigieux de cette épidémie continuaient de toucher le Gouvernement de Notre Frais Converti mais d’une bien perfide manière. Monsieur du Havre fut mis à la question à la Chambre Basse. En fait de question, ce fut très accommodant. En effet, c’était monseigneur le duc d’Anfer en personne, lequel présidait ordinairement aux destinées de cette vénérable institution, qui s’était donné pour mission de présider la commission qui allait entendre le Premier Grand Chambellan ainsi que le Chevalier d’Alanver, le Chambellan à la Mal-Portance. On feignait assurément de s’interroger sur la manière dont le gouvernement de Sa Grande Présomption menait cette pénible affaire de la grippe pangoline, afin de calmer l’ire des Riens et des Riens, laquelle ne cessait d’enfler au fur et à mesure que leur parvenait des nouvelles des hôpitaux civils, surchargés de malades et de mourants, alors même que les hôpitaux privés demeuraient étrangement vides. En matière d’enfumage et de rideau de fumée, monseigneur le duc d’Anfer, en homme retors et fourbe, s’y entendait comme personne. Monsieur du Havre dut tout au plus concéder qu’on ne sortirait point du confinement comme un seul homme, cela se ferait par étapes. Il produisit une phrase des plus absconses pour ne pas avoir à dire clairement qu’on n’en savait rien, et que tout se menait à vue. Il faudrait « planifier », quel mot épouvantable que celui-là !

La faction de Notre Petit Baratineur monopolisa la parole lors des travaux de cette commission, ainsi qu’elle en avait coutume. Le tribun Gracchus Mélenchonus ne décolérait pas. « Le régime est mieux organisé pour orchestrer sa propagande que pour lutter contre l’épidémie » fit-il savoir rageusement. A toutes les demandes des Insoumis que fussent réquisitionnées les manufactures afin de fournir en matériel les combattants du front, Monsieur du Havre avait répondu par le mépris. Ce n’était là qu’ « idéologie », il fallait comprendre « infâme bréviaire de monsieur Marx ». Mais au nom de quoi donc le Grand Chambellan à la barbe plus mitée que jamais – les mites n’avaient point été touchées par les miasmes, elles œuvraient vigoureusement – professait-il cette déconsidération, si ce n’était au nom d’une autre idéologie, celle du Saint-Capital et de son apôtre, le Saint-Marché et Sa Main Invisible, dont on pouvait contempler l’œuvre apocalyptique : l’insignifiante épidémie chinoise de la grippe pangoline, qu’on avait sous-estimée, quand on ne l’avait pas ignorée ou encore moquée, et ce pendant de précieuses semaines perdues, était devenue une pandémie, elle faisait des ravages . Dans notre pays, on manquait de tout pour la soigner, les injustices et la pauvreté ne s’en trouvaient qu’accrues, et les profiteurs profitaient encore davantage. Tels les Très-Chers-Amis de Notre Hypocrite Converti qui allaient partout déclamant que c’était le moment de « faire des affaires » dans les bourses où les corbeilles se vidaient frénétiquement.

Bienheureux les maitres des escholes qui avaient un pasteur bienveillant pour les ramener sur le droit chemin ! L’admirable Monseigneur le duc de la Blanche Equerre dévoila ses plans : puisque les maitres avaient été négligents en perdant leurs élèves, on leur offrait une chance – moyennant écus sonnants et trébuchants- de rattraper leurs bévues. Il leur faudrait pour ce faire rassembler les égarés – après les avoir retrouvés on ne savait comment – et les soumettre du matin jusques au soir, quand ce ne serait pas aussi la nuit, au tripallium, ceci afin qu’ils rattrapassent le retard. Cette campagne, dont monseigneur le duc avait minutieusement réglé tous les détails, avant que de la confier à ses Inquisiteurs Rectaux, lesquels à leur tour se chargeraient d’en instruire les régisseurs des escholes et des gymnases, devait se dérouler pendant ce temps qu’on n’appellerait plus jamais « vacances » tant il appartenait à un passé révolu. Le Chambellan à l’Instruction avait fait ériger dans un angle de son cabinet de travail un petit autel dédié à Sainte-Evaluation-Des-Compétences. Une petite flamme y brillait en permanence, et monseigneur y faisait quatre fois le jour ses dévotions. Amen.

Le duc de Gazetamère, qu’on avait peu entendu jusque là, fut mandaté pour venir à son tour éclaircir la raison des Riens et des Riennes sur la disparition de l’idée même de « vacances » . On était entré dans une nouvelle ère, celle du confinement de la pensée et celle de la semaine des soixante corvées. « On ne part pas en vacances pendant le confinement » martela Rantanplan Grand Caniche Sachant de Sa Glorieuse Arrogance, avec ce nasillement et cet embrouillamini dans les syllabes qui le caractérisaient. Il n’y avait que la confuse duchesse de la Peine-Y-Cot à avoir la bouche encore plus pâteuse que notre duc : « nous sommes dans une période de confinement des droits » énonça laborieusement celle qui s’échinait à faire accroire que tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes.

Ainsi s’était déroulée cette triste journée du premier du mois d’avril. Les fadaises et autres billevesées sorties de la bouche des Chambellans n’étaient hélas pas des poissons. Cela faisait une bien mauvaise soupe. Mais en touillant cet infâme brouet, les Riens et les Riennes y ajoutaient aussi leur courroux et ils se promettaient de le faire boire jusqu’à la dernière goutte à Notre Piteux Maitre des Horloges.

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Chronique du règne de Manu 1er dit le Converti.

Chronique du 31 du mois de mars de l’an de disgrâce 20..

Où il est question de converti, de bréviaire, et de géniales trouvailles…

Cette grippe pangoline avait des effets prodigieux. Elle avait métamorphosé Notre Petit Banquier, jusques ici fervent adorateur du Saint-Capital et de la Très-Vénérée Sainte-Dérégulation, en un zélateur du catéchisme de Gracchus Mélenchonus. Mais que l’on s’y trompe pas, Sa Mensongeuse Incapacité ne pensait pas un traître mot du discours qu’Elle prononça, après qu’elle se fut transportée en grande pompe, suivie de la Cour, dans une manufacture angevine où des cousettes fabriquaient à la chaîne des masques, ce précieux rempart contre les miasmes, qui se volait par caisses entières et se retrouvait vendu sous le manteau, dans les beaux quartiers de la capitale, alors même qu’il faisait cruellement défaut aux médecins et aux nurses s’activant sans relâche auprès des plus atteints par la grippe pangoline.

Faussement pénétré de ses nouvelles croyances, affichant une fallacieuse ardeur, tout empli des conseils de sa nouvelle gouvernante de conscience et de parole, une petite duchesse, madame de la Jarretelle – laquelle avait été instruite au couvent de l’abbé Fouque avant que de faire ses armes chez monsieur du Beau-Laurier-, Notre Piètre Converti martela sa nouvelle doctrine : l’indépendance pleine et entière du pays d’ici la fin de l’année pour ce qui était de la confection de ces masques. Il s’en trouva fort peu parmi ses sujets, ces bons-à-rien, ces fainéants, ces illettrées et ces alcooliques, qui, tout confinés qu’ils fussent dans ce moment, ne se souvinssent que Sa Fâcheuse Amnésie avait vendu une par une les manufactures du pays, ainsi que les champs où arrivaient et repartaient les aéroplanes, en un mot comme en cent, avait réduit les Riens et les Riennes à dépendre pour le moindre bouton de culotte des industrieux Fils et Filles du Ciel. On allait même jusqu’à manquer de bonbonnes d’air pour aider ceux qui en perdaient le souffle à le retrouver : la manufacture qui les fabriquait avait été fermée quelques mois auparavant, mais Sa Cynique Négligence n’avait toujours point donné l’ordre qu’on y refît tourner les machines et ne mentionna du reste nullement ce besoin d’air dans son nouveau bréviaire . Sans doute aucun grand Conseiller n’avait-il susurré cette proposition dans sa délicate oreille. Il n’y avait là en effet aucun écu sonnant et trébuchant à glaner.

De l’incontinence et de la colique verbales de leur Prince, auxquelles ils étaient hélas habitués, les Riens et les Riennes retinrent qu’il n’y avait rien pour les soigner et permettre de le faire, mais qu’en haut lieu, on s’occupait d’y pourvoir pour une date lointaine – on avait le temps de mourir – , pourvu qu’ils se tinssent coi et confinés, et qu’ils n’oubliassent surtout de s’adonner aux sacro-saintes ablutions des mains.

Son Altesse Chiffonnée était froidement courroucée de ce que des « donneurs de leçons » et parmi ceux-là, on visait tout de bon « les ténors de l’opposition », eussent l’outrecuidance de venir émettre la moindre critique sur la façon dont Elle menait « sa » guerre. Ce prince tout imbu de lui-même ne souffrait qu’il se puisse encore exister une opposition. Ordre avait pourtant été donné de tirer le Quaranteneuftroit sur la Chambre Basse, ces maudits Insoumis auraient du être ratatinés ! Les Très-Riches-Amis firent en sorte qu’on ne donnât plus jamais la parole à l’un de ces fâcheux, dans les Lucarnes Magiques et dans les boites à paroles. Il ne devait plus s’y faire entendre que ces médicastres de salon qui fonctionnaient, à l’instar des gazetiers-nourris-aux-croquettes, comme des automates. Pour les faire taire, il eût simplement suffi de ne plus les appointer grassement.

Les Chambellans avaient donc une avenue qui s’offrait à eux afin qu’ils y déroulassent leurs fadaises et leurs sottises. La seule journée de ce trente et un du mois de mars fut un festival, mais il faut bien avouer que rien de tout cela n’avait la même saveur sans la participation de la duchesse de Sitarte. Monsieur de la Blanche Equerre fit son possible pour égaler son amie. Il s’ingéniait à forger des machineries pour tenir les maitres des escholes en coupe réglée. D’avoir du les défendre – mollement certes- devant les agrestes propositions de madame de Sitarte – avait été un crève-coeur et monseigneur le duc ne s’en remettait point. Il avait des remontées fielleuses qui ne se soignaient qu’à coups d’injonctions et de brimades sur les maitres. Après avoir fustigé la négligence de ces bons-à-rien qui avaient « perdu » un nombre certain de leurs ouailles, le Chambellan à l’Instruction eut une idée mirifique : celles des « vacances apprenantes ». Nul parmi les intéressés – que ce fût les maîtres ou les élèves – n’avait la moindre idée de ce que cette oxymorique formule recouvrait. On allait voir ce qu’on allait voir.
Le duc du Dard-Malin quant à lui, fit preuve d’une grande originalité : il inventa les impôts, oubliant lui aussi que le gouvernement de Notre Grand Ruissellement n’avait eu de cesse de les réduire, ou de les supprimer ainsi celui des Très-Riches. Ces derniers furent immédiatement rassurés : monsieur le duc n’avait nullement l’intention de les obliger à bourse délier, quand bien même eussent-ils par miracle conçu le souhait de vouloir contribuer à cette grande générosité. Pour la forme, notre duc appela mollement les manufacturiers à participer à l’obole, mais il n’y avait aucune obligation. Pour les Riens et les Riennes, il en irait autrement, on les passerait au pressoir, l’affaire était entendue.

Un préfet eut une idée mirobolante afin de grossir l’Armée que monsieur du Rabot, le Chambellan aux Travaux Agraires, voulait lever pour aller aux fraises et aux asperges. Il en appela aux « réfugiés », ceux-là même que depuis des années, on laissait se noyer, ceux-là même que deux jours auparavant, on traquait sans relâche, ces « migrants » qu’on boutait hors du pays, nonobstant les risques de contagion par les miasmes que ces pauvres gens encouraient, et avec eux leurs bambins. Voilà maintenant que ces parias pouvaient se rendre utiles ! La grippe pangoline avait décidément un pouvoir miraculeux de métamorphose.

Ainsi en allait-il en Starteupenéchionne. Les Riens et les Riennes, quand ils n’étaient pas dans l’affliction de la perte d’un être cher, rongeaient leur frein, et pestaient rageusement contre ce prince qui ne faisait que courir après les événements. L’heure des comptes sonnerait.

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Chronique du règne de Manu 1er dit le Babillard.

Où il n’est bien entendu question que de faits imaginaires, sans aucun lien avec quelconque réalité.

Chronique du 30 du mois de mars de l’an de disgrâce 20..

Monsieur de la Sottefripouille pissait de l’aigre. Ce vieux courtisan était l’un de ceux que les Lucarnes Magiques invitaient invariablement à venir donner son avis sur tout. Il y tenait salon et y glosait d’importance. Mais voilà qu’il n’y en avait plus que pour ce savant de Marseille ! Cela échauffait fort les oreilles de cet intrigant, qui s’était fait connaître naguère pour avoir affecté de jouer à l’important sur les barricades lors d’un lointain mois de mai, et dont on se souvenait surtout à cause de quelques écrits fort accommodants sur des relations, parées par d’aucuns de la fallacieuse épithète de « libertines », lesquelles recelaient en réalité moult vices parce qu’elles concernaient de petits enfants. Il y avait eu dans notre pays, pendant fort longtemps, une véritable complaisance pour ces inclinations quand elles étaient le fait d’importants personnages, se drapant dans leurs titres d’écrivain, ou de faux-penseur comme notre monsieur de la Sottefripouille. Lorsqu’elles concernaient des gueux, elles finissaient invariablement devant les tribunaux, du moins telles étaient les missions de la Justice. Ce courtisan, qui s’était empressé au soir de la victoire de Notre Fracassant Jupitou de lui prêter allégeance, avec force courbettes et autres minauderies, s’en prit donc à Monsieur House, lui priant de « fermer sa gueule ». Comment donc ce faux-savant pouvait-il se prétendre génie, avait-il vitupéré vainement depuis ses appartements, confinement oblige. Les partisans du professeur se haussèrent du col. Sur le fil de l’Oiseau Cuicuiteur, un quidam, se faisant passer pour le savant de Marseille, envoya à notre monsieur de la Sottefripouille une réponse bien sentie, dans laquelle il était question d’une ordonnance pour « soigner les connards ». Le véritable monsieur House fit savoir qu’il n’usait jamais de grossièretés. Les Riens et les Riennes s’estimèrent malgré tout vengés de l’insupportable vanité de monsieur de la Sottefripouille.

Un ancien partisan du roi Nico dit Les Casseroles perdit la vie, terrassé par les miasmes de la grippe pangoline. Cette perte affecta fort le chantre de la Starteupenéchionne, le sieur de Barre-Billet. Que des médecins, des nurses, des obscurs et des sans-grades y perdissent la leur, peu lui en chalait, mais que ce personnage au passé sulfureux – il avait joué dans sa prime jeunesse de la canne plombée contre les Rouges qu’il abhorrait- tirât sa révérence, c’était là « un tournant dans cette épidémie ». Un médicastre fort en colère cloua le bec à notre enrubanné barde de la Cour, lequel, en sus de tresser des louanges au seul disparu qui comptât à ses yeux, s’était lancé dans une tirade pour démontrer que nul n’avait tiré l’alarme sur l’état de nos hôpitaux. On sut à quoi le sieur de Barre-Billet occupait ses longues soirées. Cette folle surdité mit en rage le médicastre qui asséna pour tout potage au gazetier et à notre chantre dépités un « foutaises ! » plein de rage qui résumait à lui seul l’état d’esprit des combattants et combattantes du front à l’égard de Notre Planqué Bonimenteur et de sa cour. Il fut aussi question d’incurie et de cet argent « magique » lequel s’était envolé bien complaisamment dans les îles fortunées.

La surdité et la vanité étaient les qualités requises pour appartenir aux Conseillers de Sa Grandeur Amoindrie. Tel ce docte personnage, monsieur de la Panade, présidant la compagnie des savants -laquelle soufflait depuis des semaines dans l’oreille de Notre Poudreux Pétochard, et dont Monsieur House avait claqué la porte -, qui avait prophétisé qu’il n’y aurait point d’épidémie dans notre beau pays. C’était aux recommandations de ce même monsieur de la Panade, et de ses non moins pédantesques confrères, que l’on devait le maintien du Tournoi des Bourgmestres, lequel avait exposé aux miasmes pangolins bien des assesseurs. Certains et certaines en avaient perdu la vie. D’autres luttaient pour ne point la perdre. Les athées du pays apprirent aussi avec effarement que ces savants avaient tout uniment prôné qu’un « soin pastoral » fût prodigué, car il n’y avait pas mieux pour soigner une épidémie. Ainsi avait-on décidé de la création d’une boite à paroles emplie d’ « écoutants dûment choisis par chaque culte » qui apporteraient aux éplorés une sainte consolation.
« De non jamais te servire
De remediis aucunis
Quam ceux de la doctae Facultatis
Maladius dût-il crevare
Et mori de suo malo ! »
Nos savants et doctes médicastres s’entendaient en diafoireuses billevesées.

Ce fut le moment que choisit le duc de Béarn pour faire savoir qu’il existait encore. On ne lui avait rien demandé mais il parla d’importance et se gargarisa: « de cet énorme bouleversement doit sortir un monde nouveau ». En matière de «monde nouveau », le duc de Béarn connaissait surtout les mauvaises pratiques qu’il avait eu à essuyer dans sa Faction.

Monsieur Saint-Martin de la Kirche remplaça la marquise de la Buse dans les lamentations et les épanchements lacrymaux. Il faisait son chemin de Damas, réclamant ici et là des oboles pour les hôpitaux, lui qui avait contribué avec un formidable zèle à détruire des lits, lesquels manquaient cruellement, maintenant que la grippe ravageait le pays et qu’on n’avait plus d’endroits où mettre les suffoquants. Madame de la Buse avait quant à elle trouvé à s’employer -grâcieusement avait-on prétendu – comme conseillère dans la gestion de cette épidémie, qu’elle avait fortement contribué, par sa fuite, à laisser entrer dans notre pays.
Ainsi en allait-il en Starteupenéchionne, ce pays dont le Roy était un enfant capricieux qui s’amusait à la guerre.

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Chronique du règne de Manu 1er dit l’Elyséen.

Chronique du 29 mars

Monsieur du Havre, le Premier Grand Chambellan à la Barbe Mitée parut une nouvelle fois en public, flanqué du Chevalier d’Alanver, et d’une médicastre réputée fort savante mais qui, à ses propres dires, « ne savait pas grand chose ». De ce long et fatigué discours, les Riens et les Riennes retinrent ceci : tout ce qui ne servait à rien deux jours auparavant – les masques, les écouvillonnages, la drogue du savant de Marseille – allait dorénavant faire l’objet de tous les empressements. On allait ainsi passer commande d’un milliard de masques aux industrieux Fils du Ciel. On recevrait de quoi écouvillonner les naseaux au mois de juin. Quant à la prétendue potion magique, on ne l’autoriserait qu’en guise d’extrême-onction, comme cela, on serait certain de ce que l’on voulait prouver.

D’ici là, combien de morts encore ? Il était désormais interdit non seulement de le dire mais aussi d’y penser. Monsieur du Havre délivra la plus importante des nouvelles : nul n’avait le droit d’émettre la moindre critique sur les actes du gouvernement de Notre Unique Timonier. Du retard dans les mesures de confinement ? Billevesées ! Des assesseurs du Tournoi des Bourgmestres – lequel, rappelons-nous s’était tenu alors même que le Grand Confinement avait été décrété, bien que jamais nommé-, avaient contracté la maladie et en avaient perdu la vie? Ils l’avaient contractée chez eux et il fallait bien mourir de quelque cause ! Et ainsi de suite.

Or doncques, les Riens et les Riennes étaient-ils par ce nouveau décret mis dans l’obligation de confiner également leur pensée. Telle était la volonté de Son Incommensurable Sublimité. Depuis les cossus et douillets salons du Château, ce prince si imbu de lui-même qu’il avait fait placer dans chacune des pièces des miroirs afin de s’y admirer, était allé s’épancher auprès de gazetiers du royaume voisin de l’Italie, où l’on peinait à trouver des sépultures aux si nombreux morts, décimés par cette « grippette ». « J’ai abordé cette crise avec sérieux dès les premiers signaux » narra Notre Poudreux Amnésique, si occupé à l’édification de sa Geste, qu’il en avait oublié que le onze du mois, en compagnie de la Reine-Qu-On-Sort, il était allé au théâtre afin d’ encourager les Riens et les Riennes à en faire autant, ceci alors même que, quelques deux semaines auparavant, à Mulhouse, des milliers de fidèles de l’Eglise de l’Evangile s’étant rassemblés, ils y avaient pieusement échangé leurs miasmes et ainsi permis que la grippe pangoline se propageât dans tout le pays. « On se souviendra de ceux qui n’ont pas été à la hauteur » prophétisa Sa Navrante Médiocrité, tout en assurant le Royaume de l’Italie de l’indéfectible soutien de la Starteupenéchionne. « Ne vous laissez pas intoxiquer par le récit de certains pays qui disent vous avoir apporté de l’aide ». Notre Dérisoire Européiste était décidé coûte que coûte et vaille que vaille à continuer de guerroyer contre le Tsar Poutinus et les Fils du Ciel – avec lesquels il convenait cependant qu’on fût patelin si l’on voulait continuer de commercer- et il lui fallait rétablir « la vérité ». Rien ne comptait autant aux yeux de ce prince que de flétrir tous ceux qui n’obéissaient pas à la doctrine du Saint-Capital. Ainsi ces médecins cubains – dont l’arrivée dans le Royaume de l’Italie avait été vivement saluée- qui se mettaient en tête de venir apprendre à la Starteupenéchionne comment venir à bout de cette grippette -, n’étaient-ils venus que pour mettre sous le nez des Riens et des Riennes le portrait de leur « Lidère maximus ». Sa Machiavélique Petitesse usait là de l’artifice que les gazetiers-nourris-aux-croquettes par Ses Très-Chers-Amis les Phynanciers avaient échafaudé pour jeter le doute dans l’esprit des Riens et des Riennes.

Une catastrophe n’arrivant jamais seule, Notre Rutilant Jouvenceau annonça triomphalement que pour vaincre ce qui était maintenant une pandémie, son ami Donald, Empereur des Amériques et lui-même préméditaient « une initiative importante ». On se préparait au pire.

Chacun et chacune à la Cour occupait au mieux ses journées du Grand Confinement. On tenait un journal, ou on tenait salon. La Reine-Qu-On-Sort, dame Bireguitte Ravalée de la Façade, convoqua une gazette spécialisée en futilités et autres niaiseries dont on avait gavé les cerveaux des Riennes depuis des lustres afin de s’épancher. « La Reine vit cet retranchement avec difficulté » narra la gazetière en charge de relater ce qui relevait de la plus haute importance et qui resterait dans les livres de l’Histoire. On apprit ainsi que Dame Bireguitte ne sortait plus, qu’elle prenait ses collations dans son cabinet de travail, ou dans le salon Paulin, en compagnie de ses suivants, et, afin que chacun ne mît pas les mains dans le plat commun, on servait « à l’assiette ». La Reine confia, éplorée, qu’il en coûtait fort à son divin Epoux, de ne plus bisouiller tendrement tout un chacun comme il en était coutumier. « Madame, on dit que vous êtes fort sollicitée par des importuns qui se targuent de vous connaître et qui réclament à ce titre des passe-droits, est-ce la vérité ? » . A cette perfide question, il ne fut point donné de réponse par la Souveraine, laquelle fit ordonner à ses suivants de déclarer qu’il n’en était rien, et qu’on se montrait intraitrable. Il n’en restait pas moins que ce confinement sous les ors du Palais, dans ses innombrables salons, dans les cossus et vastes appartements, était « difficile » et qu’il affectait fort dame Bireguitte.

Le confinement dans les chaumières était quant à lui une folle partie de plaisir. Les Riens violents tapaient comme plâtre, qui sur leurs moitiés réduites à les supporter nuit et jour, qui sur leurs bambins, quand ils ne le faisaient pas sur toute la famille. On apprit ainsi qu’un tout petit enfant avait été amené à l’hôpital, entre la vie et la mort, après avoir été battu par celui qui était censé le protéger. Ainsi en allait-il de cette grande barbarie qu’était le Confinement, selon que vous ayiez réussi, ou que vous n’étiez rien du tout.

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Chronique du règne de Manu 1er dit Le Guérisseur

Chronique du 26 mars

A la capitale, un médicastre de salon, Monsieur des Cimes, qui portait fort bien son nom tant il se pensait l’esprit élevé, mais dont toute l’habileté consistait à pérorer dans les Lucarnes Magiques, avait érigé un procès au savant de Marseille, monsieur House. Il l’avait abondamment critiqué sur sa trouvaille et ses prétentions à soigner les malades de la grippe pangoline. Monsieur des Cimes avait ironisé sur ce soi-disant professeur, dont il se demandait s’il n’était pas un Engileté – à moins que ce ne fût en réalité un de ces maudits anarchistes russes, puisqu’il se disait que son véritable patronyme était en réalité Klorokine – et ses prétendues recherches. Rien de tout cela n’était conforme à l’esprit de la science. En fait de recherche, Monsieur des Cimes ne connaissait que celle consistant à apparaître sous l’angle le plus avantageux dans la Lucarne Magique. Cependant, le Chevalier d’Alanver, sentant le vent tourner – de nombreux pays avaient commencé d’appliquer la médecine de Monsieur House- autorisa que dans notre pays, on eût aussi recours à ce remède.

La révolte grondait malgré le confinement. Notre Cireux Pétochard avait parlé pour ne rien annoncer, hormis que les fantassins se déploieraient et que des vaisseaux partiraient pour les territoires de l’au-delà des océans. Il y eut un formidable quiproquo. Monsieur du Rabot en avait appelé aux bras disponibles pour se déployer dans les champs telle une formidable Armée Agreste. « Il n’y a pas seulement que les fraises et les asperges, les tomates urgent » avait-il rajouté. Les Conseillers du Roy, lequel avait conçu le grand dessein de se déplacer en grande pompe sur le front de l’Est, n’entendirent que ce mot : thaumaturge ! « Sa Sainteté va guérir les écrouelles ! » annoncèrent-ils. Les gazetières en émoi reprirent ce mot. Las ! On avait beau avoir ordonné que ne fussent point comptés au nombre des morts tous les pauvres vieillards qui succombaient dans leurs hospices, le chiffre de ceux que les miasmes tuaient ne cessait de grimper.

Madame de Sitarte s’adressa à sa bonne amie Madame de la Courge en ces termes : « ma chère, il faut que je vous narre séance tenante les mauvais instants que j’ai passé ce matin. Madame de la Martiche, cette gazetière qui nous est d’ordinaire toute dévouée, m’a mise à la question. Oui, ma bonne, vous lisez bien ! Elle a osé me demander si je n’avais point manqué d’à propos lorsque je fis hier mention de ces fainéants des maitres des escholes à qui il ne serait pas demandé d’aller aux fraises,tout incapables qu’ils sont de produire un moindre effort. Pour me tirer de ce mauvais pas, il m’a fallu avouer que j’avais proféré une sottise, mais que cela n’était point de ma faute. Vous savez ma bonne amie combien je me démène chaque jour afin de tenter d’éclairer l’entendement des gueux. J’en suis bien fort marrie. Me voilà fort mal récompensée de ma peine. Il se dit dans tout Paris que Monsieur du Havre songe à se défaire de mes bons offices. Monsieur le duc de la Blanche Equerre, qui pense comme moi à propos de ces bons-à-rien, m’a perfidement trahie. Imaginez vous qu’il a complimenté ceux-là même que d’ordinaire il vilipende. Madame, je vous le demande instamment, intercédez auprès de Notre Précieux Suzerain. Vous vous êtes vantée de vouloir prendre à sa place une balle assassine, ne savez-vous donc point que je suis quant à moi la plus habile au mensonge ? Croyez madame, à mon amitié indéfectible. Nous reprendrons nos futilités dès que cette malheureuse affaire sera réglée. Adieu, ma très chère et très aimable. »

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Chronique du règne de Manu 1er dit Le Fraisier

Chronique du 25 mars

Il était entendu que madame la duchesse de Sitarte, la Porte-Mensonge du Gouverne-Ment de Notre Perfide Timonier, ne savait pas porter le masque, pas plus qu’elle ne savait avaler une pilule ou une potion. Mais saurait-elle porter un bâillon ? Cette lancinante question hantait la tête des maitres et maîtresses des escholes, lesquels avaient entendu, médusés et rageux, pépier cette duchesse, dont la sottise n’avait d’égal que le toupet et la suffisance. Après que le Premier Grand Chambellan, Monsieur du Havre, qui ne sortait plus sans ses mites -lesquelles œuvraient sans relâche- eût annoncé les mesures d’exception qui allaient désormais régir la vie des Riens et des Riennes jusqu’à ce que mort s’ensuivît, Madame de Sitarte avait pris la parole, toute infatuée de son rôle . Elle étala comme elle en avait coutume son ignorance et sa vanité, vertus qu’elle cultivait et qui l’avaient fait choisir par son Suzerain pour être sa Porte-Mensonge. « On ne demandera point aux maitres des escholes, lesquels sont désœuvrés, d’aller rejoindre la grande armée de la Starteupnéchionne pour participer à la Grande Cueillette des Fraises » signifia doctement Madame de Sitarte, au milieu de quelques billevesées et autres fadaises dont elle avait le secret. Ces mots furent rapportés aux intéressés, lesquels s’épuisaient – quand ils n’épuisaient pas les élèves et leurs parents- au télélabeur. Ces fainéants s’en étranglèrent de rage. C’en était trop. Ils écrivirent des billets emplis de leur ire à l’intention de la duchesse. On les lui rapporta. « Madame, les maitres des escholes s’estiment outragés, susurrèrent les Conseillers, il vous faut réagir ». Notre duchesse se percha sur le fil de l’Oiseau Cuicuiteur, lequel tangua dangereusement. Au camouflet succéda la chattemitte : « Mea culpa. Mon exemple n’était vraiment pas le bon. Je suis la première à mesurer combien l’engagement quotidien des maîtres est exceptionnel » pépia à rebours cette oiseuse duchesse. Dans les chaumières, tout entières consacrées au télélabeur, on cracha sur ces simagrées d’excuses. On exigeait que la résipiscence fût publique. Les offensés allèrent même plus loin : on réclama sa tête. Parmi les maîtres outragés, il s’en trouvait prêts à aller aux champs pour pouvoir s’enquérir de fourches et de piques afin de marcher sur le Château.

Monsieur du Rabot, à qui Notre Gai Laboureur avait confié la Chancellerie des Travaux des Champs, n’avait quasi jamais œuvré de sa vie, toute entière passée à jouer à des Tournois sous les couleurs de la Faction de la Rose, faction qu’il avait hardiment trahie pour s’en aller prêter allégeance à Son Agreste Grandeur et devenir un zélé courtisan. La grippe pangoline et ses miasmes mortels avaient ceci d’extraordinaire qu’ils faisaient croire à des sots qu’ils étaient grands. Tel doncques cet obscur Monsieur du Rabot qui, se prenant pour Mon-Général, en appela à « l’armée des Ombres », alors qu’il s’agissait d’aller aux fraises et aux asperges, pour le compte de riches laboureurs, lesquels n’avaient pu faire venir leurs lots coutumiers de journaliers venus de l’Afrique, des sortes d’esclaves qu’ils payaient fort mal et qu’ils traitaient de la même manière.

L’état d’urgence régnait donc en Starteupenéchionne. Il fallait sauver l’économie, quoi qu’il en coûtât. Les Riens et les Riennes découvraient le sens véritable des paroles que Notre Martial Bibelot leur avait infligé lors de la première de ses solennelles parlottes du temps du Grand Confinement. Il y en eut un tel nombre qu’on s’y perdait. Ce « quoi qu’il en coûte » signifiait qu’on allait les tondre encore davantage. Ceux qui ne crèveraient pas de la grippe pangoline crèveraient au labeur.

Le Roy, avant que de s’adresser une nouvelle fois à ses mauvais sujets, s’en alla visiter un petit hôpital de campagne, sur le front de l’Est. On vit ainsi Sa Martiale Frivolité, le visage recouvert d’un masque, arpenter d’un pas qui se voulait décidé, ce qui ressemblait à un hôpital mais en était-ce bien un ? N’y avait-il point là supercherie ? Honni soit qui mal y pense, serina le chantre de la Starteupenéchionne, Monsieur du Barre-Billet. Drapé dans son écharpe rouge, ce zélé laquais en appela lui aussi aux mânes de « Clémenceau dans les tranchées ». La comparaison avait déjà servi, elle sentait quelque peu le faisandé, mais qu’importait, monsieur du Barre-Billet pensait avoir commis son effet. Il ne doutait jamais de rien. Un ancien maître des escholes suggéra perfidement que, si comparaison avec les vieilles badernes de feue la République il devait y avoir, c’étaient les mânes du général Gamelin – celui qui avait capitulé à Sedan et qu’on tenait responsable de la Débâcle- qu’il convenait de convoquer.

Notre Poudreux Bonimenteur s’adressa doncques une nouvelle fois à son peuple. Quand il eut parlé, on se demanda pourquoi il avait parlé. Nul, à l’exception des courtisans et des gazetiers-nourris-aux-croquettes, n’était en mesure de ressortir un seul mot du discours de Sa Mielleuse Verbosité, et pour cause, il n’y avait rien à retenir, hormis qu’il n’y aurait toujours pas plus de masques et de fioles d’alcoolat pour les médecins et les nurses, pas de lits en sus pour les suffoquants, ni de bonbonnes d’air, cet air précieux que Notre Piteux Moulin-A-Vent avait accaparé et brassé vainement en tout sens.

Madame de Sitarte oublia bien vite ces importuns de maitres des escholes. Elle tenait salon chaque soir, par le truchement de petites lucarnes magiques, avec le petit duc de Jeumebarre, sa chère amie madame de la Courge et le chevalier d’Eau. On y causait de choses osées et coquines. Cette épidémie était si rafraîchissante.

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Chronique du règne de Manu 1er dit Le Déguisé.

Chronique du 23 mars

 

Il apparaissait chaque jour davantage l’état de grande impréparation dans lequel se trouvait notre pays devant cette épidémie. Les médecins ne décoléraient pas devant ce qu’ils appelaient «l’affaire des masques ». Madame de la Buse avait menti. Elle avait annoncé triomphalement le 26 du mois de janvier, alors qu’elle était encore Chambellane de la Mal-Portance, qu’il y avait quantité de masques pour se protéger des miasmes, si d’aventure ceux-ci avaient l’audace d’entrer par effraction dans notre beau pays. Cela ne se pourrait et quand bien même cela se ferait malgré tout, on avait de quoi tenir sus à l’ennemi. Las ! Le 4 du mois de mars, le successeur de notre lacrymale marquise, le chevalier d’Alanver, clama qu’on allait réquisitionner les quelques masques qui traînaient encore ici et là, tout en avertissant que selon la durée de la guerre, on en manquerait peut-être. L’illustration était encore faite que si gouverner était l’art de prévoir, le gouvernement de Notre Médiocre Cabotin pratiquait celui d’improviser et d’user de l’artifice pour faire porter la faute sur les prédécesseurs.

 

Le chevalier d’Alanver incrimina donc une ancienne Chambellane du roi Nico, madame du Cachalot, laquelle avait été moquée pour avoir fait remiser dans les caves des préfectures un nombre considérable de ces masques, ainsi que des milliers de petites fioles d’antidote contre une méchante grippe, laquelle n’était jamais parvenue jusque chez nous. Madame du Cachalot protesta vigoureusement. Monsieur de la Berretranse vint à son secours. La pénurie avait été organisée sous le règne du roi Françoué dit le Mou. C’était sa Chambellane à la Mal-Portance, la duchesse de la Tour d’Aine, une femme à la prodigieuse dentition, qui avait orchestré ce qui ressemblait à un véritable désarmement, au nom de la Très Sainte-Austérité, sous couvert de Sainte-Efficacité. Amen.

 

Tous étaient responsables, aucun n’était coupable. Les Riens et les Riennes étaient hélas coutumiers de cette navrante ritournelle et ils regardaient, rageux, tomber au front les courageux médecins et les nurses épuisées, tandis que le nombre de malades ne cessait de croître, le nombre de morts aussi.

 

Le duc de la Blanche Equerre était un scientiste, un de ces hommes qui n’accordaient de crédit qu’à l’expérimentation en bocaux, à la dissection des pauvres grenouilles, et à l’écartèlement des maîtres des escholes, ces fainéants dont il faudrait venir à bout. Après avoir vénéré le confinement et les vertus du télélabeur qui lui permettaient de contrôler le moindre geste de ces misérables, notre duc s’était avisé que cela ne marchait point. Il fallait en finir et vite. Il convia en grand secret à la Chancellerie un mage dont on lui avait dit grand bien, un certain Vostradamus. Le duc mit sous les yeux de l’astrologue un vulgaire calendrier : « Mage, mon cher mage, quand pourrai-je enfin déconfiner ces fainéants qui se gaussent de moi ? » Vostradamus effectua quelques passes et son doigt se posa sur la date du 2 du mois de mai. Le duc de la Blanche Equerre exulta. On fit sortir ce chiromancien par une porte dérobée tandis que monseigneur le duc annonçait triomphalement la date de réouverture des escholes.

 

Sa Très Confite Sainteté convia les autorités morales et religieuses de la Starteupenéchionne à une télécauserie, par le truchement d’une lucarne magique. « Il n’y aura point de confinement total, susurra Notre Doucereux Bigot, cela amènerait plus de maux que de guérison ». Depuis qu’il portait en permanence la soutane de Monseigneur Belsunce, les mots qui sortaient de la bouche de notre prince étaient empreints d’une sagesse toute onctueuse. Les médecins s’émouvaient de cette décision ? Qu’importait ! Il ne mourrait que les plus malades, Dieu ferait son tri et voilà tout. « Le confinement absolu n’est pas la panacée, continua Sa Divine Béatitude, car la société s’écroule, et après, comment la reconstruit-on ? Il faut réduire les contacts, mais pas les liens sociaux ». Notre Complexe Penseur avait parlé, comprenait qui pouvait. D’ailleurs, on était déjà en confinement total, et si cela ne fonctionnait pas, c’était la faute de quelques Riens et quelques Riennes qui ne pensaient qu’à désobéir.

 

Sa Splendide Exemplarité abandonna le temps d’un après midi la soutane de l’évêque des pestiférés et endossa un uniforme militaire. Nez au vent, l’air plus martial que jamais, flanqué du petit duc de Normandy, lequel n’en menait pas large, et d’une flopée de laquais et de courtisans, dont aucun n’était masqué, se tenant tous en cohorte serrée autour de sa divine personne, le Roy entreprit d’aller visiter une ancienne hostellerie de la capitale, dans laquelle œuvraient des bons samaritains. Les images furent immortalisées. Sur les plateaux des Lucarnes magiques où glosaient quelques médicastres, on s’étrangla, on s’étonna, on jugea. « C’est d’une folle témérité, lança l’un d’eux . « Je ne voudrais point à avoir à soigner tout le gouvernement atteint de la grippe pangoline » renchérit un autre « ce virus est follement contagieux, même si cette épidémie ne fera pas tant de morts que cela ! »

Du Château parvint une dépêche pour clore le bec de ces importuns : « c’est Clémenceau dans les tranchées, il faudra vous y faire. »

Les Riens et les Riennes étaient quant à eux sommés de se terrer au logis et « en même temps » d’aller au labeur. Les masques ? Cela ne servait à rien, Notre Téméraire Tigrounet ne l’avait-il pas démontré de façon éclatante ?

« Vous ne confinerez pas notre rage », telle était cependant la petite phrase qui montait chaque soir à l’unisson des balcons, après l’hommage rendu à celles et ceux qui soignaient sans relâche. Elle sonnait comme un avertissement à qui voulait bien l’entendre.

 

 

Brève du 24 mars

La Starteupenechionne marchait cul par dessus tête. Monsieur du Coincoin, un gazetier suffisant, dont la morgue n’avait d’égale que l’ire qu’il concevait contre Gracchus Mélenchonus, se crut médecin. Tel Monsieur Diafoirus, il pérorait à longueur de temps contre l’impudent de Marseille, ce fou qui prétendait guérir la grippe pangoline avec une drogue de prix modique, et qui n’était aux yeux de la Cour qu’un vulgaire charlatan.
On fit tant et plus pour lui faire mordre la poussière, pour le tourner en ridicule, que cet homme de science, qui disait n’obéir qu’à son maitre Hippocrate, claqua la porte du comité de savants, que Notre Vénéneux Bibelot avait voulu à sa disposition.

Dans les hospices, les vieillards mouraient par dizaines. On ne les comptait plus, on les enterrait à la sauvette.

Notre Malveillant Timonier était aux anges. Les Riens et les Riennes avaient été matés, tenus en coupe réglée. C’en était bien fini des Engiletés et de ces maudits Rouges. On venait d’ailleurs de rétablir le servage. Tous les gueux inactifs, tous les bons à rien étaient réquisitionnés pour s’en aller travailler dans les champs.

 

 

 

 

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Chronique du règne de Manu 1er dit le Suffisant.

Chronique du 22 mars

 

La bonne duchesse de Sibête fut encore une fois l’objet de médisances. Des placards satiriques circulèrent, qui la montraient affublée d’un masque, tantôt sur l’œil, tantôt sur la tête, légendé par les pénétrants propos qu’elle avait tenu devant monsieur de la Bourre d’Ain, lequel en était resté coi : « Je ne sais pas utiliser un masque, je pourrais me dire je suis une Chambellane, je me mets un masque car il est vrai que je suis une Importante, mais je ne sais comment faire. Parce que l’utilisation d’un masque, ce sont des gestes techniques précis, sinon on se gratte le nez sous le masque, on a du virus sur les mains. » Nul doute que cette clairvoyance passerait à la postérité. D’aucuns se demandèrent ce qu’il adviendrait si le virus, dont il était maintenant entendu qu’on pouvait s’en tartiner les mains et ensuite se gratter le nez, choisissait la duchesse comme cible. Irait-elle donc bravement crachoter ses miasmes à la figure de tout le gouvernement ? On n’osait l’imaginer.

 

Un médicastre de la bonne ville de Massalia avait écouté les Fils du Ciel, lesquels avaient eu affaire bien avant nous à cette grippe pangoline. Une drogue existait depuis longtemps, qu’on réservait à un autre usage, mais voilà qu’elle avait donné de sidérants effets : chez ceux et celles à qui on l’administrait, le virus battait en retraite. Sous son autorité, on entama l’expérience à Massalia. Les effets bénéfiques se confirmèrent. Ce médicastre se mit donc en tête de demander au Chevalier d’Alanver que l’on procédât donc au repérage des malades afin qu’on pût les isoler et les traiter avant qu’ils ne suffoquassent. Las ! Cet audacieux fut moqué par les savants que Sa Navrante Médiocrité avait réunie autour d’Elle. « Sire, refusez ! La drogue dont parle ce confrère est peu coûteuse, les Saigneurs de la Phynance qui nous appointent si généreusement vont y perdre ! Cela ne se peut, Votre Majesté, songez au bien que vous ferez à vos Très-Chers-Amis en leur permettant de vendre à prix d’or d’autres médecines, bien plus coûteuses ! ». Les gazetiers-nourris-aux-croquettes moquèrent aussi cet émule du bon docteur Pasteur. On prenait des airs méprisants et désabusés dès lors qu’il en était question dans les salons des Lucarnes magiques, où l’on causait à longueur de journée de l’épidémie.

On autorisa enfin qu’on procédât à une étude afin de s’assurer de la véracité des travaux du médicastre bien dérangeant de Marseille. Mais cela prendrait des semaines. Les malades, eux, n’attendaient pas. Bon nombre d’entre eux comme dans le royaume de l’Italie, souffraient d’une forme pernicieuse de cette grippe pangoline. Ils en perdaient la vie.

 

Les Riens et les Riennes se confinaient donc, hormis ceux et celles qui recevaient l’injonction d’aller au labeur, même si celui-ci n’avait aucun caractère urgent et indispensable. Telle écrivaine pouvait ainsi aller se cloitrer dans une gentilhommière cossue, non loin de la capitale, et infliger chaque jour, dans les colonnes d’une célèbre gazette à prétention universelle, son « journal du confinement » dont la vanité n’avait d’égale que l’indigence du propos, tout ourlé et élégant qu’il fût . Le manœuvre, la vendeuse, l’éboueur, n’avaient quant à eux ni gants ni masque pour se rendre au labeur. Il fallait baisser la tête pour ne point croiser la bouche d’autrui dans les pataches surpeuplées, car on en avait réduit le nombre.

 

Danser était interdit, travailler était obligatoire, et tant pis si vous en mourriez. Monsieur du Dard-Malin s’était laisser à cette martiale envolée, digne de monsieur Pétain lui-même, et dont Notre Glorieux Pipoteur était fort marri de ne pas l’avoir prononcée lui-même devant ses mauvais sujets : « ne vous demandez pas ce que l’Etat doit faire pour vous, demandez vous ce que vous pouvez faire pour le pays. » Pour l’heure, des personnes comme ce monsieur du Dard-Malin, ceux-là même que Sa Morgueuse Suffisance appelait les « premiers de cordée », n’étaient utiles en rien. Ils glosaient, disaient une chose un jour et son contraire le lendemain, en un mot comme en cent, ils faisaient les importants, bien à l’abri à l’arrière, pendant que les médecins et les nurses mouraient littéralement à la tâche sur le front.

 

Gracchus Melenchonus se posa en recours contre les menées de Notre Dangereux Amateur, menées dont il doutait hélas qu’il en sortît rien de bon, même s’il avait formulé des vœux pour que le contraire arrivât. Le tribun rappelait à qui l’avait oublié l’étymologie de ce terrible mot : pandémie, πανδημία, le peuple tout entier. C’était avec et par le peuple et l’intérêt général qu’il faudrait rebâtir le monde d’après, tels furent les graves propos prononcés à la Chambre Basse, là même où quelques trois semaines plutôt, Sa Machiavélique Mesquinerie avait ordonné qu’on donnât le Quarenteneuftroit sur l’opposition pour l’écrabouiller définitivement.

« En toute situation, un autre chemin est possible ».

 

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Chronique du règne de Manu 1er dit le Coroné.

Où il est question des vertus cardinales de la Starteupenéchionne…

Chronique du 21 mars

Le cynisme et l’amateurisme ne s’étaient jamais si bien portés que sous le règne d’Emmanuel 1er dit Manu Le Coroné. Ce qui était affirmé par certains Chambellans le vendredi était aussitôt contredit le samedi par d’autres. Réclamait-on des masques pour pouvoir se défendre contre les miasmes et ne pas crever à tenter de soigner les plus malades ? La duchesse de Sibête avait la réponse : cela ne servait à rien ! On ne faisait que répandre encore plus la maladie en manipulant ces masques maladroitement. La Porte-Mensonge du Gouvernement de Sa Turpide Petitesse cherchait à dissimuler une terrible et scélérate pénurie, laquelle éclata au grand jour. Qu’importe ! On en fit porter la paternité aux prédécesseurs du duc du Havre. Le duc de Sablé avait été d’une terrible inconséquence. Les doctes exégèses de madame de Sibête ne convainquirent personne. De la même manière que, lorsqu’elle annonça tout uniment que le confinement serait prolongé, on en conclut qu’il faillait s’attendre à ce qu’il y fût rapidement mis fin.

Cette épidémie avait ouvert en Starteupenéchionne un nouveau concours : celui de l’Allégorie de l’ l’Ineptie. Madame de Sibête y participait en outsider, elle était inégalable. Madame du Panieruché tenta sa chance, mais il y avait trop de rouerie et de cynisme dans cette petite duchesse pour qu’elle fût une parfaite allégorie de cette vertu si prisée à la cour de Notre Médiocre Penseur. La brouillonne duchesse de la Peine-Y-Cot remporta la mise. Elle aurait désormais sa statue de marbre dans les salons d’apparat du Château. C’était là une consécration pour ses œuvres. La perruque de travers – la sienne était faite d’un vilain foin que rien ne disciplinait – elle s’en était allée fustiger une corporation de bâtisseurs, laquelle avait appelé à ce qu’il y eût une trêve dans l’édification de nouveaux bâtiments, afin que les ouvriers ne se contaminassent point les uns les autres. « Vous me dites que vous êtes à trois dans un charroi pour vous rendre sur vos chantiers ? » ânonna malaisément comme à son accoutumée cette duchesse, « eh bien, faites trois charrois différents et voilà tout. » On rougissait de ne point y avoir pensé avant. La bredouillante et vacillante Chambellane, se croyant elle aussi à la guerre, usa du mot de « défaitisme » pour clore le bec à cette corporation.

Notre Petit Machiavel exultait. Alors que des malades s’étouffaient dans les hôpitaux, alors que les médecins et les nurses s’épuisaient à l’impossible tâche, en véritables soldats envoyés au front sans armes, il avait commandé, du fond de ses confortables appartements, loin des miasmes délétères, à des siens amis, un carottage de l’opinion. Il fut nécessaire de procéder à quelques manipulations, Son Abyssale Dégringolade étant si impatiente de mesurer les effets de sa martiale attitude. Alleluia ! Grâces soient rendues à la Pensée Complexe de Notre Petit Timonier ! Voilà qu’il reconquérait de la popularité ! Miracle ! Hosannah !

Cette bienheureuse épidémie permit aussi que l’on achevât d’écrabouiller ce qui restait de conquis sociaux aux Riens et aux Riennes. Qu’elle en tuât quelques uns d’entre eux, cela n’était rien – on résoudrait ainsi le manque de place dans les hospices- mais voilà qu’elle atteignait la bonne marche de l’économie ! Cela ne se pouvait. On édicta une loi qui permettrait de rogner sur tout ce qui restait encore à détruire : les congés, la durée hebdomadaire du labeur, le repos du dimanche. Ceux qui ne crèveraient pas de la grippe pangoline crèveraient à la tâche. A la Chambre Haute, une obscure sénatrice réclama le retour du servage. Cela réglerait tout et on en serait bien aise.

Monsieur de la Blanche Equerre concevait maintenant pour ce confinement une véritable adoration. Il ne se passait pas une minute sans qu’il ne s’enquît de ce que pouvaient produire en « télélabeur » ces fainéants des maitres des escholes. « Monsieur le duc, les parents se plaignent, les escholiers travaillent deux fois plus ! Du matin jusques au soir et même la nuit ! » rapportaient les Conseillers. « Qu’ils en fassent plus encore ! » était invariablement la réponse hardie du duc. L’idée lui était venue de tout bonnement vendre les escholes, les maitres travailleraient désormais depuis leurs chaumières, on ferait de substantielles économies, on les paierait à la tâche, et surtout, ils n’auraient plus jamais de vacances. Cette perspective égayait les nuits de Monsieur de la Blanche Equerre. Bénie soit la grippe pangoline !

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Chronique du règne de Manu 1er dit l’Amateur.

Chronique du 20 mars

Le printemps fut là. Dans les villes où la circulation des carrosses avait diminué des trois-quarts, on entendait à nouveau les petits oiseaux. De l’autre côté des Alpes, où le confinement avait aussi été décrété,, l’eau des canali de la Sérénissime redevenait chaque jour plus limpide. On y revoyait même des poissons.

Les Fils du Ciel étaient abasourdis par la façon dont la Starteupenéchionne et son Prince s’occupaient de cette épidémie. La grippe pangoline – car c’était ainsi que d’aucuns l’appelèrent – semblait être la moindre des préoccupations de Sa Malveillante Toxicité, bien qu’on en prétendit le contraire. Les médecins et les nurses étaient épuisés, et on n’avait point encore atteint le pic. Tout se disait et son contraire. Les édits de confinement, qu’on nous avait présentés comme relevant d’une « guerre », n’avaient point produit leurs effets.

Notre Hypocrite Usurpateur envoya un billet sur le fil de l’Oiseau Cuicuiteur pour enjoindre à ses mauvais sujets de sortir sur leurs balcons sur les huit heures du soir et lancer des vivats pour rendre hommage aux médecins et aux nurses. Les Riens et les Riennes lui en conçurent davantage encore de détestation. Contrairement à ce prince fort oublieux, ils avaient de la mémoire. Quelques semaines auparavant – cela paraissait à beaucoup comme une éternité- une de ces héroïques Riennes avait été poignardée par un fou qu’elle tentait de raisonner. A la Chambre Basse, alors que Madame Fiatus avait demandé une minute de silence pour lui rendre hommage, le duc de l’Anfer, un des plus fidèles serviteurs de Notre Cireux Bambin, et qui présidait cette digne institution, l’avait tout bonnement refusée, l’interrompant même alors que les députés présents – et parmi eux, quelques uns ceux de la Marche, à qui il restait encore un soupçon d’humanité – avaient commencé de l’observer. Cela ne se pouvait oublier.

Monsieur du Dardmalin enjoignit les maitres des forges, les bâtisseurs et autres manufacturiers à ne point cesser de produire, ce sésame qui tenait lieu de pensée unique à bon nombre de nos grands esprits. Il annonça octroyer généreusement une prime de mille écus qu’on donnerait à ces bons à rien de laborieux, qui entendaient faire valoir leur droit à ne point tomber malades et contaminer leurs proches.

Il en était cependant pour qui ce confinement était une villégiature. Ainsi le comte et la comtesse du Troudeballe qui se firent portraiturer dans leur modeste demeure sise au bord d’une riante rivière, déjeunant sur l’herbe en compagnie de leur fils, un mauvais sujet qui avait depuis longtemps marché sur les traces de son père, né de la Boursemolle.

Telle était cette grande épidémie, qui mettait au jour si besoin en était encore, les terribles inégalités de notre société. Le tribun Gracchus Mélenchonus avait gravement prévenu : «une épidémie c’est d’abord un fait social. La défense de l’intérêt général humain ne doit pas rencontrer de limites ». Force était de constater que Notre Médiocre Cabotin, s’il avait fait mine de faire sien le discours de ce tribun, n’avait en réalité rien perdu de ce qui était son essence même : il était d’abord et avant tout un petit banquier sans envergure, qui avait gagné le Tournoi de la Résidence Royale par une forme d’effraction que Ses Très Chers Amis avaient permise. On se souviendrait que le onze du mois de mars, ce prince avait paradé sur les Champs-Elysées, suivi de sa cour de laquais, que quelques jours auparavant, dame Bireguitte Ravalée de La Façade et lui-même avaient montré l’exemple en allant au théâtre, et enfin que, la veille du Grand Confinement -dont le mot n’avait jamais été prononcé -, cette princesse s’était elle même promenée sur les quais avec sa suite, pour s’en aller ensuite dénoncer les Riens qui avaient eu l’audace d’en faire de même.

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Chronique du règne de Manu 1er dit l’Evaporé

Chronique du 18 mars

 

Madame de La Pique était une gazetière fort bien en cour. Elle jabotait chaque soir sur la Deuxième Lucarne Magique. Il fallait en urgence éteindre l’incendie que les révélations de cette écervelée de madame de La Buse avait suscité. Monsieur du Havre se fit donc annoncer. Madame de La Pique le mit à la question. « Monseigneur, qu’est-ce donc que ce mot de mascarade ? Expliquez-nous ! » susurra doucereusement la belle gazetière, avec le sourire factice qu’on lui connaissait, et que d’aucuns trouvèrent ce soir-là quelque peu moqueur. Le Premier Grand Chambellan, bien que ce fût lui qui eût exigé de pouvoir venir dérouler ses « éléments de langage », était fort courroucé. Les mites de sa barbe en furent dérangées. « Je voudrais dire les choses très clairement » articula-t-il à plusieurs reprises, l’air mauvais. Plus il prévenait de cette intention, plus son discours s’embrouillait. Ce n’était point de la faute du gouvernement ! Il incrimina tour à tour les savants qui avaient donné toutes les garanties que ce Tournoi -dont on ne pouvait priver le peuple – pouvait se dérouler au mieux, il gourmanda les inconscients qui après avoir choisi leur champion au Tournoi, s’en étaient allés baguenauder sur les rivages de la Seine. Voter avait été permis, musarder non. C’était là grande faute. Notre Délicat Bonimenteur avait recommandé de procéder régulièrement à l’ablution des mains. C’est ce que fit monsieur du Havre. Il se lava les mains et se blanchit de toute accusation. Ce qui était vérité le dimanche ne l’était plus le lundi et voilà tout . Il fallait s’en contenter pour tout potage.

 

Pour achever la confusion, le Premier Grand Chambellan annonça fort pompeusement que les bourgmestres qui avaient été vainqueurs à ce premier tournoi pourraient aller s’installer dans leurs beffrois, avec leurs suites et ce dès le samedi qui allait suivre. « Mais comment donc, monsieur le duc, n’est-on point entré dans le Grand Confinement ? ». C’était à n’y rien comprendre derechef. Les nouveaux lauréats refusèrent tout net d’obéir à cette suggestion qui leur paraissait totalement déplacée.

 

Dans les hôpitaux, on attendait toujours les masques et les alcoolats. A Lyon, des cousettes vinrent offrir leurs services pour confectionner des masques. Pour ce qui était des alcoolats, Monsieur de l’Arrenot ce grand Saigneur dont la générosité n’avait d’égale que son orgueil, déclara que ses manufactures allaient en fabriquer et les distribuer gracieusement. On les mettrait dans de petites fioles qui porteraient naturellement ses armoiries. Dans l’attente de se voir immortalisé sur les futurs vitraux de la nouvelle Notre-Dame, il se contenterait d’être présent sur ces petits flacons.

 

Monsieur du Dard-Malin s’illustra par sa pingrerie et sa mesquinerie. Il fit savoir que  la meilleure prime – que d’aucuns réclamaient qu’elle fût enfin donnée à celles et ceux qui s’épuisaient sur le front de l’épidémie, serait de respecter les ordres de confinement. Il fit cependant débourser par le Trésor quelques deux petits milliards d’écus, alors que le Chambellan au Commerce, monsieur de l’Amer, gratifia généreusement les manufactures et autres maisons d’affaires de quarante cinq milliards de ces mêmes écus. Il ne fallait point désespérer l’économie. Le choc serait trop terrible. Qu’il tuât des Riens et des Riennes n’émouvait en rien ces personnages qui avaient fait leur depuis belle lurette la devise d’outre-Manche « business is business ».