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Chroniques du règne de Jupithiers, au temps de la grippe pangoline

Quelques brèves publiées de la plus récente à la plus ancienne…

« Il fallait punir les Massaliotes qui avaient commis deux crimes irréparables : choisir une Jardinière comme Bourgmestresse et aduler le Professeur Klorokine, que l’on appelait aussi le Savant de Marseille ou encore Monsieur House, cet arrogant qui se vantait de traiter les malades de la grippe pangoline à l’aide d’une antique potion dont il fallait dire le plus grand mal si l’on voulait être bien en cour. Les Conseillers du Roy, entraînés par le Chevalier d’Alanver, lequel haïssait le professeur Klorokine, suggérèrent qu’on remît cette ville de renégats et de vauriens sous le régime du Grand Confinement. Madame Rubirolus s’y opposa fermement. Flanquée de la baronne Tine de La Vasse et du Savant Monsieur House, elle fit entendre devant un parterre de gazetiers tout ouïe une parole forte et claire, déplorant que le gouvernement de Notre Petit Démiurge décidât de tout depuis la capitale, au risque de précipiter à la faillite tous les estaminets et les gargottes de la cité. Elle affirma aussi que l’on ne pourrait indéfiniment suppléer aux grands manquements de l’Etat. On crut sur parole Madame Rubirolus. N’était-elle point médicastre elle même ? La bonne ville de Massalia avait désormais son Savant et sa Bonne Maire pour veiller sur elle. »

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 » Le gouvernement de Notre Doucereux Philanthrope rendit obligatoirement payante l’école que Messieurs Ferry et consorts avaient voulue nécessairement gratuite. Les parents des escholiers devraient sur leurs maigres deniers les munir de masques, lesquels étaient devenus, selon le duc de la Blanche Equerre, Grand Chambellan de l’Instruction, des « fournitures » au même titre que les crayons et les trousses. Pour faire taire les protestations, ce fut le baron du Cachesex en personne qui s’en vint dans les salons de la Gazette la Nechionne pontifier sur ce qu’il nomma « la philosophie » de Sa Hauteur Enneigée. Il était inconcevable que l’on pourvût aux besoins de ceux qui n’étaient point des nécessiteux. Quant à ces derniers, il n’en fut jamais question. Ce que l’on ne nommait pas n’existait tout simplement pas. C’était du reste pour cette raison que le Roy avait mandé expressément que l’on parlât en continu de l’épidémie de grippe pangoline. « 

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« Les Riens et les Riennes, sommés par Notre Grand Tout, de porter en toutes occasions la petite barrière de papier ou d’étoffe censée arrêter les miasmes terrifiants, songeaient amèrement à l’époque bénie où l’on se gaussait de Madame de Sitarte, laquelle avait déployé force laborieuses explications pour justifier qu’on n’eût point rendu obligatoire le port de cet accessoire parce qu’on en manquait. A voir comment les unes et les autres usaient maintenant de cette muselière – on la mettait, on l’enlevait en se grattant frénétiquement le nez, on l’enfouissait au fond de la poche, on l’arborait qui au poignet, qui au menton- il apparaissait impitoyablement que la bonne duchesse avait été depuis le début dans la clairvoyance. Les masques ne servaient à rien hormis à vérifier le degré de soumission et à engraisser juteusement les familles du Grand Négoce. »

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 » Les miasmes de la grippe pangoline, qui n’avaient jamais fait leurs bagages, avaient profité de l’été et des retrouvailles familiales pour se trouver de nouveaux hôtes. La chose n’avait rien de surprenant mais le gouvernement de Notre Poudreux Calculateur déclara que la situation était dramatique. Les gazettes firent courir les informations les plus folles. On évoqua le spectre du Grand Confinement. Les masques, ayant longtemps subi l’opprobre des medicastres de salon, lesquels étaient maintenant devenus leurs plus fervents partisans, furent rendus obligatoires par décret dans les bonnes villes de Lutèce et de Massalia. Les grands rassemblements furent proscrits, on en limitait de façon fort drastique la jauge de cinq mille âmes, hormis sur le domaine du marquis Le Joli de la Vile-Raie où se déroulaient depuis le début de l’été de grandes festivités. On y autorisa tout au contraire le dépassement. Le Gouverneur du Roy la fit quasi doubler. Les miasmes circulaient hardiment dans les cours et les jardins du domaine mais on se gardait bien d’y pratiquer le moindre écouvillonage. Le marquis comptait parmi les grands favoris de Sa Fraiseuse Altesse. Nul ne devait lui nuire sous peine de se voir infliger un embastillement en règle.Dans la bonne ville de Massalia, la nouvelle Bourgmestresse, Madame Rubirolus enjoignit la baronne Tine de La Vasse, dont c’était là la prérogative due à sa charge de Présidente de la Métropole, d’augmenter le nombre de carrioles communes, afin que l’on n’eût pas à s’y entasser les uns sur les autres. La baronne, qui n’avait plus toute sa raison depuis sa lourde chute au Tournoi des Bourgmestres, lui répondit fort aigrement que les miasmes ne prenaient jamais les carrioles communes. Le Grand Gouverneur, représentant le Roy, fit savoir à la baronne qu’elle déraisonnait et qu’il lui faudrait sans tarder se purger avec quatre grains d’héllébore. Ainsi en allait-il au Royaume du Grand Cul-par-dessus-Tête, en ce seizième jour du mois d’août. »

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La petite marquise de Pompaguili, Grande Jardinière de la Starteupenéchionne, avala ses premières couleuvres. Ayant de façon fort inconsidérée voulu faire interdire un poison qui tuait les abeilles, elle se trouva incontinent sommée de surseoir à cette décision par Sa Turpide Connivence en personne, Laquelle avait entendu la plainte de ses bons fermiers planteurs de betteraves. La marquise – qui avait été choisie par Notre Poudreux Bibelot pour sa docilité et la grandeur de son gosier -, s’exécuta.

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Pendant que Monsieur de Behachelle, Grand-Duc de la Tartalakreme, félicitait grandement Notre Médiocre Plagiaire de s’être inspiré de sa sublime personne, le Chevalier d’Alanver continuait d’abreuver la populace de ses vertueux préceptes. Comme il était bien connu que les Riens et les Riennes étaient tous de fieffés buveurs de vin et autres spiritueux, et qu’en sus ils étaient illettrés, le Chevalier s’imagina que le conseil «hydratez-vous » serait immédiatement suivi sous forme de libations et autres agapes. Ce bon docteur remporta le prix de la Périssologie en intimant aux vils sujets de Sa Bougeotteuse Altesse de « s’hydrater avec de l’eau » .

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Chronique du quatrième du mois d’août de l’an de disgrâce 20

Où il est question de frugalité, de dards en tout genre et de larmes…

Le Roy avait pris ses quartiers d’été en sa Forteresse de Brigandçon, sur les riantes rives de la mer Méditerranée. Depuis l’avènement de Sa Coûteuse Bimbeloterie, les lieux avaient été dûment rafraîchis et restaurés, dans ce goût fort clinquant qu’affectionnait Dame Bireguitte, la Reine-Qu-On-Sort, pour qui rien n’était jamais trop dispendieux, à condition que ce fût de la Cassette de la Starteupenéchionne que sortissent les écus. On avait ainsi fait construire un bassin où Nos Pipolesques Altesses pussent tremper leurs augustes fondements, ainsi que toutes sortes d’attractions mirifiques afin que les petits-enfants de la Reine, qui étaient non point ceux du Roy, mais les descendants des fils et filles que Dame Bireguitte avait eus d’un premier lit, ne trouvassent point les journées trop longues. On mit tout le petit monde des gazetiers en émoi en orchestrant une dînette dans une modeste gargote, celle-là même où l’on s’était déjà rendu l’été précédent. Les gens du Roy assurèrent les gazetiers qu’il s’agissait de se sustenter dans la plus grande frugalité. Il fallait « faire peuple » et montrer que Notre Sublime Nicodème savait s’abaisser aux goûts rustiques et vulgaires. On s’y rendit masqué et l’on se prêta avec force complaisance au traditionnel bain de foule, fort bien organisé comme de coutume. Les tenanciers de la gargote ne se sentaient plus d’aise de se faire immortaliser aux côtés du couple princier. C’était là entrer dans l’Histoire et la postérité. Les gazetiers locaux potinèrent à loisir sur la vêture de Notre Poudreux Dandy – un blanc pourpoint lui dessinait délicatement le torse – et celle fort martiale de Dame Bireguitte, sanglée dans une redingote vert caca d’oie.

Le Roy, qui entendait consacrer la fin de son règne à la réconciliation du pays – laquelle eût tenu du même miracle que celui qu’on espérait voir accomplir par la bonne duchesse de Sitarte à la recherche des « talents » pour former la future garde prétorienne – attendait la visite sous peu de celui qui avait su conquérir une place de choix dans son cœur, l’ancien roi Niko dit le Tant-Péteux. Les journées s’écoulaient, douces et ensoleillées. Rien ne pouvait en troubler la quiétude. Les Riens et les Riennes apprirent par une gazette de la Belgique que l’ancien favori de Sa Turgescente Phallocratie, le petit duc de Grivois, qui avait été surpris en pleine frasque astiquatoire et avait du renoncer à concourir au Tournoi des Bourgmestres, était revenu bien vite en grâces. On lui avait tout d’abord confié une mission sur l’industrie de la défense de la Starteupenéchionne. Les talents du petit duc, lequel n’avait pas son pareil pour évaluer la longueur d’un dard, avaient ainsi trouvé à s’employer. Le baron du Cachesex- devenu le meilleur remède en vogue chez les insomniaques, écouter un de ses soporeux discours vous expédiait en quelques minutes dans les bras de Morphée – venait de lui trouver une autre fort belle occupation : s’assurer que toute la jeunesse du pays eût de quoi se sustenter sainement. C’était là chose fort louable, mais on peinait à comprendre de quelle manière Monsieur de Grivois userait de sa hallebarde pour mener à bien cette mission.

La gazette de Monsieur Plénus Mustachus continuait de s’en prendre aux basques du nouveau favori de Notre Délicat Bisouilleur, Monseigneur le duc du Dard-Malin. Des gazetiers qui n’avaient jamais connu les gamelles bien remplies de croquettes enquêtèrent, tels de redoutables limiers. Il apparaissait que le duc aimait à monnayer ses bons services contre quelques gâteries d’alcôve. Mais il ne faisait pas bon s’attaquer au Mignon du Roy. Une pauvre Rienne, habitante de la bonne ville dont le duc était Bourgmestre, réduite par ce dernier aux dernières extrémités afin qu’il daignât user de son entregent pour lui trouver un logis, tenta bien follement de demander justice pour son honneur piétiné. Las ! Les juges classèrent l’affaire. Une autre affaire du même acabit était encore pendante, mais on imaginait fort bien ce qu’il en adviendrait. Le duc du Dard-Malin se pavanait, sûr de ses appuis. Il s’en fut de l’autre côté des Alpes, dans le royaume de l’Italie, afin d’y pérorer au sujet des pauvres hères qui s’entêtaient à franchir la Méditerranée et qu’il fallait à tout prix bouter hors de l’Europe. Tout à l’édification de sa geste, le duc, dont il ne faisait point mystère qu’il se rêvait sur le trône, alla se faire bénir par le Grand Ensoutané auquel il affirma pieusement que son seul souci était de « protéger tous les croyants ». Des mécréants, il n’en avait cure. Le duc entendait poursuivre l’œuvre de son parrain, le roi Niko, et restaurer pleinement la monarchie de droit divin.

Il s’était tramé pendant ce temps, en Starteupenéchionne, un drame des plus déchirants. La petite duchesse de la Gerbe était au désespoir. Cette courtisane fort en vue, qui s’était fait une spécialité de se répandre en jérémiades dans tous les salons, avait fondu en larmes à la lecture des noms des Chambellans du nouveau gouvernement. On l’avait vue se précipiter dans les jardins de l’hôtel de Matignon, pour y pleurer tout son saoul. Elle en était revenue les yeux rougis, répétant sans cesse qu’elle avait fait don de sa personne à la Faction de la Marche, qu’elle s’était mise toute entière au service de Sa Méchante Ingratitude. « C’est vraiment trop injuste » pleurait la pauvrette. Il se murmurait qu’elle avait été écartée par la baronne du Cachalot, qu’elle avait l’heur d’indisposer au plus haut point. Il n’était jusqu’à Notre Insensible Bonimenteur qui ne jugeât tout à fait insignifiante celle qui s’était empressée de venir se prosterner devant lui, dès lors qu’il avait remporté le Tournoi. Cette allégeance fut bien mal récompensée. Nul petit maroquin, nulle petite charge, nulle petite place de Sous-Laquais, madame de la Gerbe avait été écartée de tout. Elle décida alors vaillamment de se porter candidate au Tournoi de la Faction, au cours duquel serait choisi celui à qui reviendrait l’insigne honneur de diriger la cohorte des Dévôts à la Chambre Basse, après la défection en rase campagne de Monsieur d’Amonbeaufisse. La succession n’était point une mince affaire, pas plus que la concurrence. La petite duchesse de la Gerbe serait en effet opposée au duc de Gazetamère, dont on pensait qu’il était allé se terrer dans quelque bouge de la bonne ville de Massalia, ainsi qu’au marquis de Ruge-Eat, l’ancien Grand Jardinier, qu’un train de vie fort dispendieux aux frais des Riens et des Riennes, et un goût immodéré pour les crustacés avaient contraint à la démission à la fin de la deuxième année du règne de Notre Très-Détesté Souverain. La petite duchesse de la Gerbe menait une campagne effrénée : elle réagissait à tout, en produisant entre autres cuicuis un mielleux panégyrique à l’égard du duc de Dard-Malin, dont elle flattait à outrance l’innocence, faisant ainsi passer toutes ses sœurs du beau sexe pour de fieffées menteuses. On était ébaubi de tant de sottise et de basse ambition, vertus que la Starteupenéchionne et son Prince prisaient au plus haut point, encore que la sottise s’appréciait beaucoup plus dès lors qu’elle émanait d’un homme, ou de l’énergique duchesse de Sitarte. Madame de la Gerbe avait beau s’égosiller, elle n’avait jamais eu les faveurs du Roy. C’était là son drame.

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Chronique du vingt quatrième jour de juillet de l’an de disgrâce 20

Où il est question de virilité, de gloire (en carton-pâte) et d’un grand dessein.

Le favori du Roy, le duc du Dard-Malin, continuait d’être l’objet de toutes les critiques, bien qu’il eût reçu de la part de ses pairs les plus vibrants hommages. Ainsi en fut-il de Monsieur Du Pont de Morte-Ethique en personne, Grand Chambellan aux Balances, qui produisit, devant les vieilles badernes de la Chambre Haute – lesquelles s’étaient vertueusement appliquées à le mettre à la question -, de bien brouillonnes élucubrations, indignes de l’avocat qu’il était. Le nouveau Garde des Sceaux feignait de continuer de penser que le duc était innocent des charges qui pesaient sur lui. Or il apparaissait que le duc avait bel et bien fauté. Mais l’impudent s’en enorgueillissait. « C’est vrai, j’ai eu une vie de jeune homme » plastronnait-il dans les salons, avant que de déplorer qu’on eût lancé contre lui une « chasse à l’homme ». On était prié tout au contraire de s’ébaubir devant sa bonne santé. Que lui reprochait-on, sinon que d’avoir commis la charmante vétille de céder à un débordement de virilité, laquelle était vertu si grandement appréciée par Sa Sautillante Gourmandise ? Rien ne pouvait arriver à son favori. Perdre monsieur de Grivoit avait été un crève-coeur. Monsieur du Dard-Malin le remplaçait avantageusement. Et peu importait que fut en charge des Affaires Domestiques et de la conduite des argousins un homme qui avait monnayé ses bons services contre des faveurs d’alcôve. Monsieur de Laclos, qui avait en son temps pris la cause des femmes pour sérieuse, eût pu témoigner au procès du duc  que« la femme [cédait] sans consentir », mais la Justice de notre piteuse époque en avait décidé tout autrement, blanchissant dans un premier temps le favori du Roy, estimant que le malheureux n’avait pas eu conscience d’imposer la force de son sexe à une Rienne qu’on s’était empressé de décrire comme friponne et volage.

Des siècles de lutte pour l’émancipation des femmes étaient ainsi foulés au pied. Le Grand Chambellan aux Balances lui-même ne venait-il point de se prétendre « féministe », lui qu’on avait entendu se répandre en âcres jérémiades contre le fait qu’on ne pouvait plus faire connaître à une Rienne – quand on était un homme plein de virilité – son admiration en la sifflant copieusement ? Non content de cela, et pour prouver ses dires, Monsieur Du Pont de Morte Ethique s’était aussi empressé de contredire le nombre d’outrages subis par les Riennes. Tout ceci lui paraissait fort exagéré. « Comment peut-on savoir qu’un viol a été perpétré s’il n’y a pas de plainte ? » s’interrogea donc ce grand féministe, avant que d’admettre qu’il était allé un peu vite en besogne en questionnant les chiffres. Il feignait de découvrir le désastre, trouvant cela « effrayant ». Ce qui l’était tout autant était que Notre Suprême Phallocrate eût confié les Balances de la Justice à un tel homme. On était bien au royaume du Grand Cul-par-dessus-Tête.

Sa Vaniteuse Suffisance se reposait sur les lauriers que n’avaient manqué de Lui tresser les gazetiers-nourris-aux-croquettes après ce qui s’était passé à Bruxelles. On ne savait trop comment ces laquais avaient transformé l’eau en vin, la souris en montagne, les scories en acier poli – était- ce l’abus de la dive bouteille ou d’autres substances ? – mais ils furent ardents à la tâche et leurs gamelles se remplirent dûment après qu’ils eurent œuvré à l’édification de la geste de Notre Glorieux Monarc. L’événement avait été annoncé à grands renforts de superlatifs. Le terme « historique » était chéri des plumitifs dès lors qu’ils avaient à encenser le Roy, lequel s’était donc transporté dans la capitale de l’Europe pour y parler finances avec ses pairs. Sa Mignardeuse Altesse s’était auparavant entretenue avec Frau Bertha. Après forces papouilles et autres privautés, on s’était mis d’accord sur ce qu’il faudrait imposer aux autres, afin de remettre en état le négoce et les affaires, lesquels se portaient au plus mal depuis le Grand Confinement et le déferlement de la grippe pangoline. Las ! Les souverains du Nord ne l’entendirent point comme prévu. Les palabres durèrent quatre longs jours. Notre Jouvenceau Masqué eut beau frapper de ses petits poings sur la table, il fallut céder aux « Frugaux », ces souverains qui résistaient au nom de la Très Sainte Austérité. Les peuples et leurs besoins furent sacrifiés, ainsi que notre mère à tous, la Terre. On décida de continuer à produire de la dette, là où il eût fallu tout geler et recommencer. Chacun s’en retourna chez lui, fier de ce qui avait été obtenu. Les gazetiers se mirent à l’œuvre, et Sa Navrante Pantalonnade en sortit toute auréolée d’une gloire en carton-pâte, sa couronne de lauriers ne faisant illusion que dans les salons.

A la Chambre Basse, le fort servile baron du Truant, chef de la maffia bretonne, se fit le chantre des exploits de son bien-aimé Suzerain. Il le fit ovationner en clamant que c’était là un accord « historique ». Le baron avait été dûment chapitré et on lui avait fait lire les gazettes trois fois plutôt qu’une. Mais Gracchus Melenchonus sonna la charge : « C’est un mensonge, nous nous sommes faits plumer ! Nous sommes les dindons de la farce ». Ce bouillant tribun n’avait pas pour habitude de mâcher ses mots. Il récusa tout autant l’appellation de « Frugaux » dont les gazetiers avaient affublé les pays gardiens de la Très Sainte Austérité. Il leur préférait « radins » et « voyous », mots fort crus qui rendaient bien meilleur compte selon lui de la vérité. Dans les chaumines, où l’on n’avait une bien piètre opinion de l’Europe et de Notre Béat Idolâtre, on serrait les dents en attendant le pire, qui ne manquerait pas d’arriver dès que les beaux jours de l’été se transformeraient en grisaille.

Par bonheur, une distraction survint : un de ces gazetiers gavés d’honneurs et de croquettes, un certain monsieur du Jolifrein, se crut soudain investi d’une mission divine. Tel Jehanne la petite bergère de Domrémy, Saint-Capital et Sainte Phynance lui apparurent en songe pour lui intimer l’ordre de bouter hors du royaume Sa Grande Usurpation – qu’il avait pourtant servie avec un zèle sans pareil – et de restaurer sur le trône le bon Roy Françoué. Monsieur du Jolifrein se mit aussitôt en tête de lever une armée afin de courir sus à l’ennemi. « Engageons-nous », telle était le nom de cette armée qui se vit aussitôt grosse de deux mille volontaires, lesquels se tenaient vaillamment derrière leurs petites lucarnes magiques. On tremblait du bruit que feraient ces soldats lorsqu’ils déferleraient sur les rues et les boulevards de la Starteupenéchionne. Monsieur du Jolifrein escomptait bien débaucher le vicomte de la Jade d’Eau comme Grand Connétable. Un gazetier fort sot lui demanda ce qu’il pensait des Insoumis. « Ce n’est pas mes idées » lui fut-il répliqué, « mais il ont droit d’exister ». On fut abasourdi d’une telle mansuétude et d’une telle magnanimité, lesquelles laissaient augurer assurément d’un grand destin.

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Chroniques du règne de Jupithiers, au temps de l’épidémie de grippe pangoline.

Chronique du sixième jour du mois de juillet de l’an de disgrâce 20

Où il est question de folles supputations, de départs déchirants et d’arrivées fracassantes.

Pendant que dans l’antique cité de Massalia naissait une bonne Maïre, et que la baronne de la Galinette Centrée, ayant tant intrigué, obtenait satisfaction quasi absolue de ses oukases, au Château, le nouveau Premier Grand Chambellan se pliait en huit pour satisfaire toutes les désirs de Sa Capricieuse Petitesse. Le roi Niko avait assuré que ce baron de Cachesex serait le plus fidèle et le plus zélé des serviteurs. On pouvait tout lui demander. Il n’avait aucun état d’âme, il n’avait d’ailleurs pas d’âme du tout. Toute la journée de ce sixième jour de juillet, les couloirs des Lucarnes Magiques et les bureaux des gazettes bruissèrent des supputations les plus folles. Dans le même temps qu’il consultait les impétrants et les impétrantes – lesquels n’étaient point si nombreux – , le baron s’en était allé visiter des argousins qu’il avait tenu à rassurer sur la suite des événements. Il n’eut en revanche pas un mot pour les médecins, les nurses et les garde malades, hormis pour faire remarquer perfidement que les palabres de l’hôtel de Ségur n’avaient que trop duré et qu’il était grand temps d’en finir.

Ce fut enfin le soir. Le baron était arrivé au Château sur le coup des six heures. Les hérauts du palais annoncèrent que la composition du nouveau gouvernement serait connue à sept heures. Le suspense était à son comble. Puis ce fut la consternation. Madame de Sitarte avait purement et simplement disparu ! En lieu et place de notre bonne duchesse, toujours prête à régaler son auditoire de ses spirituelles saillies, on trouva le petit duc de l’Attelle, cet intrigant qui était passé de la Faction de la Rose à celle de la Marche. Pareil sens de la trahison n’augurait rien de bon, mais sans doute monsieur de l’Attelle rappelait-il à Notre Sentimental Jouvenceau son bon Grivois, lequel ne s’était jamais remis de ses frasques astiquatoires et avait sombré corps et biens. On argua pour justifier du départ de Madame de Sitarte qu’elle était requise par quelque sombre affaire domestique. Le Roy avait aussi exigé que son fidèle d’entre les fidèles, son cher Rantanplan, alias monseigneur le duc de Gazetamère, fît ses malles de ses appartements de l’hôtel Beauvau. Sa Sèche Ingratitude n’avait point encore décidé où l’on recaserait celui dont la tête ornait toutes les salles de repos des argousins, criblée de fléchettes, ou que l’on retrouvait encore dans les vestiaires sous forme de figurine transpercée d’épingles. Le baron de Cachesex avait suggéré à Notre Sanglant Equarisseur de procéder à un échange avec monseigneur le duc de la Blanche Equerre. Mis à la tête de la Chancellerie de l’Instruction, qu’eût-il pu faire de pire que son compère ? Las ! Le Roy voulut punir les maitres des escholes qui lui avaient par trop échauffé la bile et la cervelle. Monseigneur de la Blanche Equerre fut donc conforté dans sa charge de destruction de l’école de la vieille république, et on lui adjoignit aussi la Chancellerie de la Gymnastique. La marquise de la Marchéanou fut ainsi placée sous l’implacable férule de l’ancien Grand Inquisiteur Rectal.

Le duc de Gazetamère remâchait sa bile mais il se consolait en songeant que la marquise de la Belle-Loupée avait subi le même sort que lui. L’annonce du nom du nouveau Chambellan aux Balances fit l’effet d’une bombe chez les magistrats. Il fallut envoyer en grande diligence des médecins pour les faire revenir à la vie. Celui qui allait devenir le Garde des Sceaux n’était autre que le très éructant et brutal monsieur Du Pont Morte-Ethique, un avocat vénal et sulfureux, qui entre deux procès retentissants et lucratifs, ne voyait nulle gêne à se faire bateleur, histrion ou chroniqueur sur une Lucarne Magique, pourvu que l’on parlât de lui. Il n’hésitait jamais à brutaliser les témoins dans les prétoires, il vomissait la vertu, lui préférant le vice et vouait les magistrats aux gémonies. Ceux des Riens qui importunaient les femmes ou pire qui les outrageaient le trouvaient toujours prêt à les défendre. Il clamait à qui voulait l’entendre qu’il eût défendu avec ardeur le très cher modèle de Notre Petit Imitateur, le bon maréchal Pétain. Lorsque le nom du successeur du duc de Gazetamère fut connu – c’était le duc du Dard-Malin – d’aucuns murmurèrent que l’affaire de moeurs qui entachait la réputation du duc serait bien vite enterrée. On le rendrait blanc comme neige et la pauvre Rienne qui avait osé ester en justice en serait bien marrie. Le nouveau Chambellan aux Balances était aussi aux premières loges pour faire cesser les ennuis contre son client le roi Niko, dont il était de plus en plus évident qu’il avait pris la main sur tout ce qui se passait au Château. Le mélange des genres était des plus ahurissants. C’était tout bonnement inouï.

Un autre remplacement fit aussi couler beaucoup de salive chez les gens d’esprit : le chevalier des Rillettes fut prié de s’en retourner s’occuper du négoce – après tout c’était là sa partie – pour laisser la place à la baronne du Cachalot en personne, qui faisait là un retour remarqué dans les allées du pouvoir. Cette diva des Lucarnes Magiques se piquait d’une passion dévorante pour l’art lyrique et pour Monsieur Verdi en particulier. Ce fut chose suffisante pour lui confier le soin d’administrer les choses de l’esprit dans le royaume, lesquelles devenaient aussi importantes que le négoce et le jardinage. On chanterait désormais quatre fois par jour dans toutes les escholes et les administrations en l’honneur du Roy. Madame du Cachalot, qui avait juré ses grands dieux qu’on ne l’y reverrait plus, exultait. C’était la consécration.

Pour faire bonne mesure, on mit aussi la couleur verte à l’honneur en la personne de la très fade et sirupeuse petite duchesse de la Pompaguili, qui devint ainsi la Grande Jardinière de la Starteupenéchionne. Qu’elle ne sût point planter un malheureux poireau et qu’elle n’eût à son actif en vérité que d’avoir permis la construction d’épouvantables édifices où y parquer les charrettes et les carrosses, au détriment des pâturages et des forêts, ne dérangea point le baron de Cachesex. Tout au contraire. Sa Grande Menterie avait été intraitable : le vert était certes un bel effet de mode, mais il ne fallait point en abuser. Cette petite duchesse – qui se retrouvait au deuxième rang selon le protocole, juste derrière le Premier Grand Chambellan, était la docilité même. Elle n’avait point d’idées à elle.

La duchesse des Charentaises et du Poitoutou avait bien cru son heure à nouveau arrivée. Elle s’était vantée sur toutes les Lucarnes Magiques d’avoir été approchée par des émissaires du Roy, au moyen du cornet magique. Las ! Le Château opposa un démenti aux allégations fantaisistes de cette pauvre duchesse, qui eût tout accepté, même le plus petit cabinet . Il s’avéra que madame du Poitoutou avait été le jouet de mauvais plaisantins du royaume voisin de la Belgique. On se gaussa sans retenue.

La Grande Réinvention pouvait donc débuter. Des gazetiers de la Virgule révélèrent que le comte de la Carpette, un aventurier notoire, qui avait trempé dans moult affaires, lesquelles avaient coûté des montagnes d’écus aux Riens et aux Riennes, s’était mis en tête quelques mois auparavant de donner des conseils à Notre Fieffé Apprenti. « Votre problème, ce n’est pas l’impopularité » avait-il susurré à l’oreille royale, c’est que les gens ont envie de vous tuer ». Sa Douillette Tremblote en était restée coite. Ce qu’on disait était donc vrai ! Et qu’arriverait-il si ces maudits argousins que cet imbécile de Rantanplan n’avait eu de cesse d’irriter, croyant les cajoler, se mettaient en tête de rester les bras croisés ?  Monsieur de la Carpette avait ensuite fort magnanimement indiqué le chemin à suivre : il fallait renouveler les Chambellans. « Vous vous ressemblez tous là-dedans ! Il faut que vous ayez autour de vous des mecs avec des costumes froissés ! ». Tels avaient été les truculents propos du comte, dans ce franc parler qui n’était pas sans rappeler au Roy son bouffon, monsieur la Bidoche. Du reste, n’eût-il point fallu faire appel à ce dernier ? Il n’y avait que peu de nouveaux et nouvelles venues dans ce gouvernement de l’acte Deux et ils étaient tous impeccablement vêtus, à l’exception notoire de monsieur Du Pont Morte-Ethique. Par bonheur, le baron du Cachesex avait suivi en tout point les préconisations du roi Nico et avait su attirer cet orateur terribleà la mise quelque peu dépenaillée. Notre Pusillanime Bibelot pouvait désormais dormir tranquille.

Ainsi en allait-il en Starteupenéchionne, à l’aube de cette ère nouvelle qui voyait mises à l’honneur les vertus cardinales si chères au cœur du Roy : la bassesse, la médiocrité et l’infatuation y brillaient d’ un éclat encore jamais atteint.

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Brève du quatre du mois de juillet

« En ce quatre du mois de juillet, au terme d’un insupportable suspens, Madame Rubirolus devint la première femme Bourgmestresse de la cité du Lacydon. La baronne de la Galinette Centrée, après avoir fait monter haut les enchères et ses prétentions, voyant qu’elle n’obtenait rien, se déclara elle-même candidate. D’interminables pourparlers s’étaient installés entre le camp des Printaniers et celui de la baronne. Cette dernière alla jusqu’à réclamer qu’on pût aller se sustenter. Le soleil dardait haut et fort ses rayons sur le Vieux Port. Les partisans des Printaniers s’ égayerent dans les ruelles et investirent les gargottes afin d’y commenter les derniers rebondissements.

L’Histoire retiendrait que c’est au moment du déjeuner que la Bonne Mère parut à madame de La Galinette pour lui demander de  » ne point rendre tristes les Massaliotes » . La grâce l’habitant désormais, la baronne, sous les huées de la foule, annonça qu’elle se retirait au bénéfice de Madame Rubirolus. Ainsi fut dit, ainsi fut fait. On ne sut point si Madame de la Galinette avait obtenu quelques hochets – d’aucuns avaient pensé lui confier l’administration des bassins de nage- mais aucune voix ne manqua à la nouvelle Bonne Maïre de la cité, pas même celle de Madame de La Lisette. Les partisans du baron du Fessier, lequel se serait bien vu dans le fauteuil du vieux baron de La Godille, étaient dépités. Ils se préparaient à émigrer à Coblence, de peur de croiser les émissaires de l’Ile de Cuba et ceux du Vénézuela qui n’allaient pas tarder à débarquer, afin de venir saluer leurs frères et soeurs d’armes.
Ainsi s’acheva le Tournoi des Bourgmestres sur les rives du Lacydon et ainsi commença le début des quatre saisons du renouveau de l’antique cité.  »

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Chronique du règne de Jupithiers, au temps de la grippe pangoline

Chronique du trentième jour du mois de juin, en l’an de disgrâce 20

Où il est question de chutes, de maigres lots de consolation et de râteaux.

Monsieur de la Flippe, duc du Havre, était sauvé. Il était sorti vainqueur du Tournoi des Bourgmestres dans sa bonne ville. Les Riens et les Riennes avaient certes pour beaucoup boudé les réjouissances– comme partout dans le pays – et ne s’étaient point déplacés pour venir départager les impétrants, mais le duc n’en avait cure. Il avait réuni suffisamment de suffrages pour emporter la victoire. Pour qui était fin observateur des mœurs du royaume, nul doute qu’il préparait là non seulement ses arrières – pour le cas où Notre Dépité Jouvenceau décidât de se séparer de lui- mais aussi sa marche en avant vers le trône. Le Grand Mité – les mites, ces gentilles industrieuses ne s’étaient attaquées qu’à la barbe – s’était bien gardé de concourir sous les couleurs de la Faction du Roy, à laquelle du reste il ne s’était jamais rallié, et bien lui en avait pris, car, pour les Dévôts, ce fut la Bérézina. A Paris, la marquise de la Buse chuta lourdement, dans les larmes et le repentir, et elle n’eut droit qu’à un lot de consolation. Elle ne pourrait siéger au Grand Conseil. Son rival et frère ennemi, Monsieur de Deusédeufonkatre, dut lui aussi se contenter d’un maigre lot, un siège au petit conseil. Pour notre bonne marquise de la Courge, qui avait quitté sa bonne ville du Mans, jugée par elle trop provinciale pour ses ambitions – ce fut pire : elle n’obtint pas le moindre petit siège. Elle repartit bredouille et mortifiée. Le Roy, qui avait formé moult espoirs sur la capitale, espérant y voir régner en maitres ses partisans, reçut un camouflet : seulement cinq de ses Dévôts et Dévôtes siégeraient au Grand Conseil, et encore parmi ces cinq s’en trouvait-il deux à qui il venait des vapeurs dès qu’il s’agissait de mentionner sous quelles couleurs elles avaient concouru. Elles faisaient les caméléons et finiraient sans nul doute par prêter allégeance à la duchesse de l’Ide-Aligot, victorieuse de ce Tournoi dont la durée avait défié le bon sens, et lassé les Riens et les Riennes.

Il en alla de même dans tout le pays. La Faction de la Marche sombra corps et biens, ou presque. Seuls flottaient, épars, quelques débris auxquels s’accrochaient tant bien que mal quelques rescapés qui ne durent leur salut qu’à leur lâcheté. Quant aux imprudents qui s’étaient alliés avec des Marcheurs, ils sombrèrent eux aussi, sauf à Toulouse où le baron de la Boudenfle, qui avait tant fait régner la peur des moujiks que les braves bourgeois en avaient tremblé d’effroi, se vit à nouveau remettre les clés de la ville. La Faction des Haineux ne sortit pas plus glorieuse de ce Tournoi qu’elle n’y était entrée bien qu’elle eût un beau sujet de satisfaction avec la victoire dans la bonne ville de Perpignan du baron de Heiliheilo, un homme brutal et sanguin dont l’obsession était la sécurité. Ce baron avait un temps partagé la couche de sa suzeraine, la Chatelhaine de Montretout, avant de s’en éloigner. On le disait aussi quelque peu en délicatesse avec sa Faction, dont il n’avait point arboré les couleurs lors du Tournoi, mais il en partageait toujours les thèses nauséabondes. La bonne ville de Perpignan souffrait de mille maux. Le baron avait recueilli les suffrages des pauvres qui cherchaient à imputer leur misère à encore plus pauvres qu’eux. C’était une grande cité qui tombait ainsi dans l’escarcelle des Haineux. Qu’y feraient-ils ?

Dans la bonne ville de Massalia, les Printaniers l’avaient emporté en suffrages mais ils n’avaient pas gagné suffisamment de sièges de conseillers pour pouvoir régner sur la ville. La baronne de la Galinette Centrée se retrouvait – pour sa plus grande gloriole – en position d’arbitre. Cette zélée admiratrice de Sa Microscopique Grandeur avait en effet maigrement gagné sur le tribun monsieur Coppolus, au terme d’une bataille où elle n’avait pas ménagé les coups bas : après s’être proclamée rempart vivant contre les Haineux, lesquels avaient été devancés sans conteste aucun par les Printaniers emmenés par monsieur Coppolus, elle avait, de la façon la plus déloyale possible, effacé du paysage son véritable adversaire, donnant ordre d’afficher de hideux placards jaunes sur tous les murs de son fief. Sur lesdits placards, il n’était question que des Haineux, lesquels n’eurent donc rien à faire pour que l’on parlât d’eux . Comme cela ne suffisait pas, elle ordonna aussi que l’on recouvrît de blanc les placards de monsieur Coppolus. Elle ne supportait aucune concurrence. Elle ne lésina pas davantage devant aucune des vieilles méthodes de racolage, promettant ici un emploi, ici quelques termes de loyer, afin de recueillir les suffrages. Les Riens et les Riennes, dans ces territoires du nord de la cité, étaient las et pour beaucoup, ils se détournèrent du Tournoi. A l’aune de tout le papier gaspillé, la victoire de la baronne fut chiche mais la loi qui organisait la gouvernance de la cité était telle qu’elle la plaçait en pivot, ce qui siéyait à cette femme boursouflée d’orgueil et de vanité, qui n’avait d’autre ambition en vérité que de retrouver son fauteuil de sénatrice à la Chambre Haute, afin de se mettre à l’abri de tout ce qui pourrait survenir de fâcheux. Il ne faisait de mystère pour personne, sauf pour ses affidés qui lui vouaient une admiration béate et servile – elle leur servait moult fables pour les endormir – , que ses préférences allaient désormais à la baronne Tine de La Vasse. Il se disait même qu’elle lui avait déjà secrètement prêté allégeance, contre une assurance de retrouver sa charge de sénatrice. Las ! La baronne Tine de La Vasse avait piteusement chuté, clôturant ainsi comme elle l’avait commencée sa calamiteuse prestation lors de ce Tournoi et de ses préliminaires. Cette héritière avait échoué à ravir à son adversaire le fief de son parrain, le vieux baron de la Godille, lequel se repentait amèrement de l’avoir adoubée. Le vieillard noueux remâchait son ire, oubliant jusqu’au nom de cette « dame ». Comment en était-on arrivé là ?

Cependant, Madame de La Vasse souffrait, comme tous les fidèles de Notre Eventé Bonimenteur, d’une crise fort aiguë de déni. Elle trépignait qu’elle n’avait point perdu et qu’elle entendait bien se présenter au dernier tour de piste, celui au cours duquel serait choisi la Bourgmestresse de la ville. On ne put lui faire entendre raison. Bien qu’on l’eût mise sous perfusion de camomille et de valériane, elle persista dans son délire. Assistait-on là à un des terribles effets secondaires de la potion du Docteur House, que madame de La Vasse avait absorbée au lendemain de ce fatidique dimanche de mars ?

Les gazetiers, gardiens de la bien-pensance et de la Très-Saint-Phynance, s’avisèrent que parmi les vainqueurs du Tournoi, il se trouvait bon nombre de partisans de la Faction des Jardiniers. Ils omirent soigneusement de dire que les Jardiniers n’avaient pu vaincre que grâce à l’aide de Tribuns, ou de simples citoyens et citoyennes qui entendaient se mêler de la chose publique. Dans les salons des Lucarnes Magiques, on glosa d’importance. On parla de « vague verte ». Le duc de la Jade d’Eau ne se sentait plus d’aise. Il jurait ses grands dieux qu’il ne participerait point au prochain gouvernement de Sa Sempiternelle Réinvention, mais il fallut l’attacher solidement à son lit pour qu’il ne se précipitât point ventre à terre au Château prêter allégeance et occuper illico la place de Premier Grand Chambellan.

La Justice était passée et avait bel et bien condamné le duc de Sablé, Monsieur du Fion. La sentence de deux années effectives de geôle avait été ainsi prononcée par une juge implacable, c’était là le châtiment pour avoir confondu les cassettes du royaume avec les siennes et s’ y être largement servi pour son enrichissement et celui de sa famille. Mais on n’envoya point la maréchaussée requérir ce noble baron comme on le faisait pour un petit malfrat. Que nenni ! Le duc cria à l’outrage et ordonna à ses avocats de faire appel de ce jugement diffamatoire et indigne, ce qui suspendait l’exécution de la peine. La Justice étant fort encombrée, on ne savait quand interviendrait le procès suivant. Le duc pouvait dormir tranquille. Lorsqu’il était encore impétrant au Tournoi de la Résidence Royale, quelques trois années auparavant – il semblait à beaucoup que c’était là une éternité – ce même duc avait promis que s’il devenait Roy, il mettrait fin à « l’inexécution des peines ».

Ainsi donc en allait-il en Starteupenéchionne. Le vaisseau amiral de la flottille avait sombré. Notre Calamiteux Timonier n’en avait cure. Il se préparait à une renaissance, telle la Reine-Qu-On-Sort, laquelle n’avait jamais autant mérité son patronyme de Ravalée de la Façade. Il se trouverait bien quelques intrigants prêts à tout pour venir mendier un maroquin. La mode étant semblait-t-il au vert, on avait fait provision de force pelles, râteaux et autres binettes. La Faction de la Chatelhaine eût-elle remporté plus de villes, que Sa Machiavélique Petitesse eût fait délivrer à la population des lots de camisoles brunes. La prévoyance était mère de la sûreté.

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Chroniques de l’an 20, au temps de l’épidémie de grippe pangoline

Chronique du vingt et unième jour du mois de juin de l’an de disgrâce 20…

Où il est question de machines à ventiler, de consultation fallacieuse et de cigares cubains …

On approchait du mitan de cette étrange année, et de la Saint-Jean. Depuis le règne du roi Françoué 1er, il était de tradition de fêter la musique à la date du solstice d’été . C’était au sémillant Chambellan aux Affaires de l’esprit de cette époque, le baron de la Jacque – Languette, à qui l’on devait cette coutume, laquelle était joyeusement entrée dans les mœurs, se transformant souvent en vacarmes et tintamarres accompagnées de ripailles enjouées. L’actuel Chambellan en charge de ce noble maroquin, le très fat et très insignifiant Chevalier des Rillettes – dont on venait d’apprendre qu’il avait un train de vie tout à fait dispendieux, et ce bien entendu aux frais des Riens et des Riennes -, avait prévenu que cette année serait différente, mais qu’il convenait toutefois de célébrer cet art chéri par le bon peuple. Cependant, tout ce qui faisait le sel de cette fête – les concerts spontanés aux coins des rues – étaient proscrits. Il ne devait point se faire d’attroupements. En lieu et place de quoi, le brave vendeur de carrosses proposait que chacun et chacune s’assît benoîtement, qui devant sa Lucarne magique, qui devant sa Téesseffe, et écoutât religieusement les réjouissances autorisées. Le Chambellan en profita pour annoncer que les salles de théâtre et celles du cinématographe allaient rouvrir, à la condition toutefois de toujours respecter les sacro-saintes distances, sauf si l’on venait en famille ou en groupe d’amis. La profession de saltimbanque était à l’agonie. Comment donc, arguaient-ils, pouvait-on aller de nouveau s’entasser dans les aéroplanes et dans les wagons du chemin de fer, et se voir interdire d’avoir un voisin ou une voisine au théâtre ? Le Chevalier des Rillettes s’embarqua dans une histoire d’aération, laquelle se faisait à l’aide de machines dans lesdits aéroplanes et les wagons. Notre Triomphal Ventilateur ne venait-il point de commander à son Chambellan que les pièces de théâtre se jouassent désormais à bord des aéroplanes, et que le cinématographe ne se donnât à voir exclusivement qu’ à bord des wagons du chemin de fer ? C’était ce que l’on appelait le progrès en marche.

Sa Cynique Altitude avait cependant d’autres desseins en tête. Elle entendait bien faire oublier aux Riens et aux Riennes l’épidémie de grippe pangoline, et la façon plus que calamiteuse dont son gouvernement l’avait administrée. Tout ce qui pouvait servir de diversion était pain bénit. Ainsi les Très Chers Conseillers s’avisèrent-ils que se terminait fort à propos une convention, laquelle avait duré pas moins de huit longs mois, au cours desquels quelques cent cinquante Riens et Riennes, tirés au sort, s’étaient très sérieusement trituré la cervelle pour empêcher que ne survînt une catastrophe climatique. Cette convention avait été décidée par le Roy lui-même, qui avait aussi décidé des sujets de débats. Un contrat moral avait été dûment établi, et tous devaient s’y tenir. C’était là une admirable diversion que les Conseillers avaient suggérée à Notre Doucereux Babillard pour en finir avec la Grande Gileterie. Les braves que l’on avait soigneusement tirés au sort ne devaient donc point en principe s’embarquer dans trop de folies, il n’était pas prévu, dans ces réjouissances soigneusement encadrées, que s’y fomentât une révolution. On faillit cependant la frôler. Dans les cervelles échauffées de quelques hurluberlus – on n’avait pu les tous les écarter – naquit la stupéfiante idée de réduire le temps de travail ! A la suite d’un houleux débat, on réussit cependant à mettre ces fadaises sous le tapis. Le Roy, via ses Conseillers, avait aussi tenté de suggérer à ses bons et loyaux sujets de réhabiliter l’idée d’une taxe sur le combustible destiné à faire rouler les carrosses et autres charrettes, laquelle taxe avait été à l’origine de la Grande Gileterie. Les Conventionnels ne s’y laissèrent point prendre. Ils refusèrent tout uniment d’être un instrument dans la main de Sa Monumentale Tartufferie. Leur lucidité s’arrêtait là. Pour le reste, ils avaient oeuvré et ce tout à fait gracieusement.

Les Conseillers s’estimèrent satisfaits. Les travaux avaient accouché de cent cinquante propositions, que l’on présenterait triomphalement « sans filtre » à la Chambre Basse. Notre Poudreux Opportuniste avait arrêté le dessein de faire siennes ces propositions et de les porter à l’approbation de son peuple, à travers une Grande Consultation. Le but secret et non avoué était de se faire légitimer à nouveau et se remettre en selle pour le Tournoi de la Résidence Royale. Ragaillardie à cette perspective, Sa Folâtreuse Altesse s’en était allée chez son ami Sir Beaurisse The Yellow commémorer une date historique, celle du dix-huit juin de l’an quarante du siècle précédent, qui avait vu le futur Charles 1er dit le Grand lancer un appel solennel à reprendre le combat devant l’armée d’Hadolfe le Cruel. Sir Beaurisse était un facétieux, et Notre Affectueux Galopin s’amusa comme un fou à prendre la pose devant la demeure de son ami, à défaut de pouvoir le bisouiller en public. La Gazette Le Lutécien, qui donnait dans l’hagiographie et la Vie Illustrée des Saints, publia une série d’images où l’on pouvait admirer Sa Neigeuse Altesse au milieu des fleurs, puis sous un parapluie, passant en revue les troupes britanniques, accompagnée de son cher cousin, le Prince Tcharle, le très vieil héritier de la très âgée mais néanmoins fort lucide Quine Elizabeuffe, dont on se demandait bien pourquoi elle n’avait toujours point abdiqué en faveur de son rejeton, lequel se ratatinait de plus en plus. Le Roy était accompagné durant son périple par le vieux baron du Truant, qui avait joué auprès de Sa Primesautière Majesté le rôle dévolu ordinairement à la Reine-Qu-On-Sort. Dame Bireguitte n’avait point en effet accompagné son royal Epoux, le Château ayant fait savoir qu’elle avait du subir une opération de chirurgie oculaire, fort fréquente à son âge. On s’était illico empressé de faire savoir que la Reine se portait après cela comme Le Pont-Neuf, après un énième ravalement.

Dans les escholes, on se préparait à l’arrivée du nouveau protocole, lequel consistait à enlever toutes les tables des salles de classes, tout juste concédait-on quelques chaises pour que les bambins et les galopins pussent une moitié de fondement sur lesdites chaises, et se les partager, au grand mépris des « gestes barrière ». Les Grands Inquisiteurs Rectaux avaient du reste argué que l’on pouvait tout à fait écouter une leçon tout en étant debout. Du fond de ses appartements, Monseigneur le duc de La Blanche Equerre continuait de méditer les plus sombres sanctions afin de punir les fainéants parmi les maitres des escholes, lesquels avaient bien trop renâclé à suivre ses préceptes . La Gazette La Virgule, qui professait une admiration sans borne pour ce zélé serviteur, au point d’avoir vu en lui le nouveau « cerveau » du Roy – lequel en manquait fort s’il fallait en croire cette gazette – lui adressa une épître des plus flagorneuses où il apparaissait que le gazetier commis à cette besogne vilipendait ces indignes maîtres – qu’il eût été bon de pendre haut et court – et déclamait une ode des plus vibrantes à l’intention du duc qui crut en mourir de plaisir. Las ! Cette perspective – laquelle, il fallait bien l’avouer, en eût réjoui plus d’un et d’une tant était grandes l’amertume et l’écœurement – n’arriva point. Monseigneur de la Blanche Equerre en fut quitte pour une belle frayeur et un accroissement fort sensible de ses certitudes.

Dans la bonne ville de Massilia, l’état de la baronne Tine de La Vasse ne laissait également d’inspirer moult inquiétudes, à l’instar des pauvres vieillards séniles dont ses gens avaient mielleusement sollicité les suffrages, alors qu’ils n’étaient plus en mesure d’en comprendre les enjeux. Non seulement cette digne femme continuait d’avoir des visions effarantes de hordes de moujiks défilant sur la belle Cane-Canebière, avec à leur tête le tribun Gracchus Mélenchonus, mais voilà que son imagination enfiévrée lui faisait aussi se représenter des barbus – fumant le cigare – s’asseoir dans le fauteuil de son mentor et parrain, le vieux baron de la Godille. C’était là chose inouïe. La pauvre femme était allée se répandre sur la gazette – à qui par ailleurs elle octroyait une généreuse dotation, puisée dans les réserves du trésor public – afin de s’ériger en rempart contre l’Apocalypse. Elle y réussit surtout à se rendre ridicule. Comme tous ceux et toutes celles qui professaient une haine féroce à la simple évocation du mot « partage », elle n’avait qu’un mot à la bouche : Vénézuelaaaa. Si les Printaniers emportaient d’aventure le Tournoi des Bourgmestres, ne clamait-elle point que ce serait un coup d’Etat « vénézuelien » ? Personne n’avait songé à éclairer l’entendement de cette baronne, dont l’horizon se limitait au boulevard Périer. Il y avait bien eu une tentative de coup d’Etat dans ce lointain pays, mais elle était le fait d’un factieux, le senor du Guano, un grand ami de Notre Fringant Excitateur – il avait été reçu en grande pompe au Château – et avait, en tout état de cause, lamentablement échoué. Le senor du Guano n’avait du son salut qu’ à l’obligeance de l’ambassade de la Starteupenéchionne qui lui avait ouvert grand ses portes.

De son côté, la baronne de la Galinette Centrée, depuis sa belle demeure patricienne dans les beaux quartiers de la cité, ne décolérait pas. Son bon ami, le marquis de la Jade d’Eau, était venu présenter ses verts et jardiniers hommages à madame Rubilus, et lui souhaiter bonne chance de remporter avec ses amis les Printaniers le Tournoi des Bourgmestres. Madame de la Galinette, dont il se disait que son allégeance penchait très fort du côté de la baronne Tine de La Vasse, exigea que le marquis lui adressât aussi un billet d’hommages, qu’elle produisit publiquement, se targuant de se préoccuper elle aussi de verdure et du chant des petits oiseaux. Dans son fief du nord de la cité, qu’elle quittait chaque vesprée pour le riant vallon où était sise sa belle demeure, rien ou presque n’avait été mis en œuvre pour que régnât l’harmonie et la beauté. La misère et la désespérance y faisaient tout au contraire des ravages. Les Printaniers espéraient fort redonner aux habitants et aux habitantes un peu d’espoir. La tâche était grande.

Ainsi en allait-il en Starteupenéchionne, au solstice d’été, en l’an de disgrâce 20.

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Chroniques du règne de Jupithiers, au temps de la grippe pangoline.

Courte chronique du seize du mois de juin, en l’an de disgrâce 20

Le Conseil de la vieille république avait rétabli l’autorisation des manifestations, après que le gouvernement de Sa Tyrannique Malfaisance eut tenté d’en prolonger l’interdiction, alors même que l’état d’urgence sanitaire avait été levé. Dans toutes les villes du pays, les nurses, les médecins, les gardes-malades, les carabins, toutes les blouses bleues, blanches et vertes défilèrent donc en bataillons pour réclamer des écus pour ne point mourir au labeur. A Paris, le Grand Gouverneur de la place, l’implacable Sieur Teutonic, fit donner la charge contre ces dangereux séditieux, ceux-là mêmes que le Roy avait pour projet de faire défiler un mois plus tard et de décorer en grande pompe sur les Champs Elysées. Une nurse, qui avait failli mourir au front en combattant contre les miasmes méphitiques, se trouvant avec d’autres nassées et gazées par la maréchaussée royale, vit rouge et lança en direction des reitres noirs quelques pierres. Mal lui en prit. Elle fut poursuivie, matraquée violemment jusqu’à lui ouvrir le crâne, puis tirée par les cheveux par un roussin qui lui susurra fort courtoisement « tu vas la prendre, ta médaille ! », ponctuant cette charmante invite d’une grossièreté à l’encontre de la gente féminine. On félicita l’argousin et on engeôla la dangereuse séditieuse. A Marseille, la maréchaussée regarda benoîtement s’ébranler un cortège braillard et coloré. A Nimes, on assista à une scène qui mit dans une folle rage Notre Sanglant Jupithiers : les argousins déposèrent leurs képis, les soignants en firent de même avec leurs blouses, et tous s’applaudirent mutuellement.

Dans la bonne ville de Dijon, de sérieuses échauffourées avaient éclaté depuis trois jours dans un faubourg populeux entre les habitants et une bande de Tatars, lesquels entendaient faire main basse sur le négoce illicite de stupéfiants. La maréchaussée – qui n’avait aucun scrupule à nasser et à gazer de braves nurses – avait eu pour ces bandits de grand chemin la plus grande complaisance. La populace du faubourg, dont on disait que c’étaient des Barbaresques, avait décidé de se défendre elle-même. Les gazetiers de la capitale crièrent à la guerre ethnique et tous de trembler d’effroi. Mais qui donc avait intérêt à ce que se créât un tel climat de peur ? Que faisait monseigneur le duc de Gazetamère ?

Chronique du dix-septième jour du mois de juin de l’an de disgrâce 20

Où il est question de rage, d’outrage, et d’une bien étrange exemplarité.

Eût-elle perdu la vie pendant l’épidémie, en combattant les miasmes, comme ses pairs, bravement, sans masque, sans protection, dans l’urgence et l’épuisement, que Sa Splendide Tartufferie l’eût encensée, et décorée à titre posthume, au cours d’un grand raout où se presserait le gratin de la Starteupenéchionne. Las ! Elle avait pourtant été atteinte par les dits miasmes, son souffle déjà court avait manqué de s’éteindre, mais la rage l’avait faite se relever. On ne le lui pardonnait pas. Les images où on la voyait lancer – maladroitement selon les gazetiers aux mines compassées – on ne savait trop quel projectile en direction des reitres noirs de la maréchaussée, armés jusques aux dents, casqués et bottés – le Sieur Teutonic, leur maitre, leur avait intimé d’être sans pitié – avaient envahi les Lucarnes Magiques jusqu’à vous en donner la nausée. Et le landerneau gazetier de commenter pieusement, avec des mines effarouchées et scandalisées, cet acte de rébellion qui lui valait d’être engeôlée à la Bastille. La jugerait-on en place publique ? Serait-elle exécutée pour avoir osé ces gestes que beaucoup méditaient de perpétrer dans le secret des chaumines ? Elle subissait déjà l’indignité et les flétrissures des tous les tièdes, les mêmes qui avaient trouvé fort distrayant de se poster sur leurs balcons pendant le Grand Confinement, à taper sur leurs casseroles, et qui étaient rentrés bien sagement dans le rang de leur bien-pensance sitôt levée cette étrange interdiction. On était bien aise de savoir que l’on serait soigné si par malheur on tombait malade, mais on ne voulait rien savoir de plus. Protester, certes, mais un peu, avec un rien de révérence – le Roy et ses gens n’avaient-ils point fait quelques promesses ? Il suffisait d’être patient. Voilà ce qui se murmurait ici, pendant que là bas on faisait de cette enragée une icône et l’on s’inquiétait de son sort. Elle avait aussi aux yeux de certains et certaines le tort de s’appeler Farida, comme si ce nom la prédestinait à je ne sais quelle obscure profession, tout en bas de l’échelle sociale, ou pire, de compter parmi ces damnés Insoumis. Etait-elle bien celle qu’on avait prétendu ? N’était-ce point une usurpatrice ? Dans les poulaillers d’acajou, on caqueta d’importance. On la condamna. Elle n’avait somme toute que ce qu’elle méritait. L’argousin atteint on ne savait trop où – le projectile lui avait-il ouvert le crâne, à lui aussi ? – esterait en justice. Il mettrait cette séditieuse sur la paille, celle du cachot était encore trop bonne.

Quelques gazetiers à qui il restait encore un peu de cervelle se demandèrent comment on en était arrivé là. Il apparaissait que des bandes de malandrins tout de noir vêtus avaient pu, comme à l’accoutumée, se glisser au milieu des manifestants et le moment venu, tel un ballet bien huilé, se mettre à tout casser sur leur passage et à lancer moult projectiles sur les argousins, lesquels n’attendaient que cela pour répliquer et faire pleuvoir comme à Gravelotte des grenades sur les séditieux. Chose étrange, ces malandrins n’étaient jamais inquiétés par les reitres noirs, ni par les argousins. Une gazetière fort avisée, Madame De la Goise, eut cette formule qui fit mouche : « Qui a volé aux nurses et aux gardes malades leur manifestation ? » C’ était à en pleurer, ou à s’enrager. Là encore, les questions se pressaient sur les lèvres tremblantes des braves soignants, abasourdis par ce qui leur arrivait. Pourquoi donc la maréchaussée de la place de Paris n’avait-elle rien vu venir et pire, pourquoi avait-elle paru débordée, entraînée dans une folle sarabande par les malandrins ? Il fallait donc que la fête – car c’en fut une dans beaucoup de villes, il y eut même à Nimes un beau moment de fraternité – fût gâchée, il fallait que la belle image fût flétrie et salie, il fallait faire trembler, il fallait diviser. Notre Malveillant Foutriquet avait blêmi quand ses Conseillers lui avaient rapporté avec force courbettes – « Sire, il vous faut préparer au pire ! » – ce qui était advenu à Nimes mais les événements de la capitale le rassérénèrent. Malgré les bévues de ce bougre de Rantanplan,  et grâce au Sieur de Teutonic, il tenait encore la maréchaussée à sa main et à sa botte.

Sur tout ceci, on n’entendit point monseigneur le duc de Gazetamère, pas plus que la marquise de la Belleloupée, laquelle était bien trop occupée à semer de chausse-trappes le chemin de croix des Riennes que leur maudite moitié maltraitait – elle les contraignait ni plus ni moins qu’ à devoir user d’un huissier, à leurs frais, afin que cet homme de loi fît obligeamment connaître au bourreau que sa victime intentait une action contre lui – ou à prendre la défense du petit duc du Dardmalin, que ses vilaines frasques d’alcôve rattrapaient. Une Rienne avait esté contre lui, l’accusant de l’avoir violée bien des années auparavant. Le duc, qui protestait en tout lieu de son innocence, avait été mis une première fois hors de cause mais la justice avait relancé l’affaire. Brisant la loi qui voulût qu’on ne commenta point une affaire en cours, la marquise de la Belleloupée réaffirma haut et fort son soutien à celui dont elle saluait les hautes qualités de Chambellan. Madame de Sitarte, ne voulant point être de reste, claironna qu’elle gardait « toute confiance » en monsieur du Dardmalin, ce qui équivalait à clouer au pilori la malheureuse Rienne qui avait osé s’attaquer à un homme aussi puissant que cet intrigant qui se voyait déjà accéder aux fonctions suprêmes. La marquise de la Courge, qui avait en charge la défense des droits des Riennes, ne trouva rien à redire à cet hommage du vice au vice.

L’illustration était une nouvelle fois fait qu’on se trouvait au royaume du Grand Cul par dessus tête. Les argousins, s’ils avaient à réprimer les séditieux, préféraient s’en prendre à de frêles Riennes, plutôt qu’aux colosses. Ils pouvaient ainsi s’adonner en toute impunité à donner du bâton à ces coquines qui osaient leur tenir tête. Quant aux Chambellanes, elles n’avaient d’yeux que pour un butor qui entendait pouvoir user comme bon lui semblait du vieux droit de cuissage. Les Riens et les Riennes, contemplant le désastre, se rappelèrent fort amèrement qu’au moment du sacre, après sa victoire à la Pyrrhus contre l’aigre Chatelhaine de Montretout, Notre Cireux Tartuffe avait promis en tout point l’exemplarité. Il avait juste omis de dire que le vice remplaçait la vertu.

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Chroniques du règne de Jupithiers, au temps de la grippe pangoline.

Chronique du quinzième jour du mois de juin, en l’an de disgrâce 20

Où il est question de lauriers bien usurpés, de miasmes étrangement contenus et de cerises massaliotes.

Sa Verbeuse Condescendance avait donc parlé. Tout avait été dit à propos de cette énième jacasserie. Une folle rumeur avait couru que le Roy annoncerait son abdication, ceci afin de mieux renaître de ses cendres, et se représenter, tout auréolé de sa nouvelle bravitude, au Tournoi de la Résidence Royale, que l’on se presserait, toutes autres affaires cessantes, d’organiser en grande pompe.

Il n’en fut rien. Les Riens et les Riennes les plus téméraires, armés de leurs fourches et de leurs piques, à l’heure dite, se plantèrent bravement devant leur lucarne magique et s’infligèrent bravement d’écouter Son Insipide Grandiloquence. Cela dura vingt interminables minutes. On se frotta tout d’abord les yeux. La machine à remonter le temps était-elle devenue réalité ? On se crut en effet, le temps d’un bref instant, revenu plus de huit années auparavant. La raison en était que Notre Pâle Imitateur avait répété des heures durant avec le roi Niko dit les Casseroles, dit aussi le Talonneux et il avait pris de son nouveau mentor toutes les mimiques, ainsi que la gestuelle. L’effet était pour le moins saisissant. Le Roy s’était-il aussi juché sur une petite caisse pour être à la hauteur ? Las ! Niko était un mauvais précepteur, et le texte de la pièce semblait tenir de la farce la plus éculée. Notre Cireux Histrion énuméra donc de façon fort plate des banalités creuses et vides – ce que Gracchus Mélenchonus appela de leur nom savant, des truismes – de sottes évidences qu’il déclama selon son habitude, le regard fixé sur le parchemin que lui déroulaient à mesure ses laquais, ménageant des effets qui retombaient aussitôt tels de mauvais soufflés. Sa Soporeuse Jacasserie se fit ainsi tour à tour Guide Touristique, Grand Inquisiteur Rectal, Grand Économe, Directeur d’Hospice pour vieillards, Grand Philosophe et Maître du Prêt à Penser…Tout y passa. On bailla copieusement, tout en fourbissant les fourches et les piques, pendant que Notre Moulin à Paroles continuait de débiter mécaniquement son discours. Après avoir joué le rôle de Monsieur de la Salmonelle en délivrant une pompeuse leçon sur l’évolution des miasmes, Sa Béate Suffisance entama enfin le morceau de choix de son allocution : le sacre par la remise de la couronne de lauriers, la seule véritable raison d’être de toute cette mise en scène. On put ainsi voir – de ses propres yeux – s’effectuer le tressage de ce diadème. On n’était jamais aussi bien servi que par soi-même. Les feuilles étaient d’émeraude, serties de l’or le plus fin, ainsi qu’il sied à Celui qui a vaincu seul, armé de son bâton à écouvillonner, la terrible grippe pangoline. Puis ce fut le miracle ! On crut apercevoir Dieu en personne se pencher sur Notre Glorieux Imposteur et lui déposer sur son noble chef ce symbole de bravitude. Alléluia ! A ce stade, les Riens et les Riennes avaient soit planté leur pique au beau milieu de leur malheureuse lucarne magique, soit ils avaient passé leur ire sur leurs innocents bambins, soit encore ils s’adonnaient sans retenue à la dive bouteille, laissant le Roy continuer sur son erre, tel un navire en perdition dans l’océan de l’autosatisfaction.

Les gazetiers – pour une fois qu’ils furent d’une quelconque utilité – se chargèrent de résumer le discours de Sa Vaporeuse Profusion. Cela tenait en un mot : rien. On ne retint rien, ou si peu. Des annonces avaient certes été sentencieusement énoncées, mais elles ne contenaient qu’un renvoi au mois de juillet. La seule chose tangible que l’on eût à commenter fut que le sacro-saint protocole élaboré si magnifiquement par les gens de Monseigneur le duc de la Blanche Equerre – lequel était occupé à fabriquer des figurines de cire à l’effigie des maîtres fainéants et récalcitrants – vivait ses dernières heures. A peine né et si vite condamné ! L’Histoire était bien cruelle. Les bambins et les galopins ne seraient ainsi plus obligés de se tenir loin les uns des autres que « latéralement ». On en resta coi. Avait-on fait une nouvelle découverte sur les miasmes, lesquels ne pouvaient se transmettre que de côté à côté et non point de derrière à devant ? Nul n’ignorait que les bambins et les galopins ne se retournaient jamais vers leur voisin de derrière. Et il y avait les masques, que diable !

Ainsi donc, à l’époque où il était de coutume de faire des rondes avec les cahiers et la maîtresse au milieu, afin de célébrer la fin de l’année scolaire et le tant attendu retour de l’été, voilà que ces maîtres des petites et des moyennes escholes, désormais honnis, promis aux plus cuisants des châtiments pour celles et ceux qui avaient démérité – les gazetiers avaient ouvert la chasse et exigeaient que des têtes tombassent -, voilà donc que ces fainéants et ces inutiles étaient sommés de revenir au labeur, ainsi que leurs ouailles, à qui l’on dispenserait des leçons et encore des leçons jusqu’à ce que mort du maitre s’ensuivit, ou presque. Dans les chaumines, ce fut la consternation. On peinait à saisir le sens de cette martiale décision. Sauf à penser une fois de plus que Notre Implacable Despote entendait faire un exemple. Ainsi les phrases creuses énoncées pompeusement en première partie du discours – « plaisir d’être ensemble » « art de vivre » « goût de la liberté » – résonnaient-elles telles des provocations. Sa Fielleuse Bonimenterie ne pensait pas un traître mot de ce verbiage. Ce qui faisait autrefois le sel du métier de magister – la transmission des savoirs – était foulé aux pieds par les diktats de l’Eglise du Saint-Capital, dont ce prince n’était au fond qu’un vulgaire officiant.

Il ne fut jamais question de Monsieur du Havre – dont il se murmurait qu’il se préparait en grand secret à devenir le champion de la Faction des Raies Publicains – , son nom était désormais banni. Quant à tous ceux qui attendaient l’avènement d’un nouvel et fracassant acte du règne, ils en furent pour leurs frais. On fustigea ici et là une « réinvention très cosmétique », Notre Lipochromique Bibelot ayant comme à son accoutumée fort usé de la poudre de son ami Donald. Le bien falot baron de l’Amphore, le chef de la Faction de la Rose, sentant qu’il lui fallait dire quelque chose, opta pour quelques questions lancinantes, lesquelles ne recevraient jamais de réponses. Gracchus Mélenchonus, outre qu’il fustigea les emprunts éhontés à ses propres discours, versa dans la métaphore spiritueuse, le discours du Roy devenant ainsi une doucereuse mais néanmoins soûlante liqueur destinée à abrutir les consciences. Il n’y eut que le primesautier monsieur du Marais, du parti des Jardiniers, pour voir du vert dans le discours de Sa Gazonneuse Propagande. Il voyait du vert partout. Quant à ce qui défrayait la chronique – les protestations contre les violences de la maréchaussée et les quolibets haineux et rassistes dont certains des argousins étaient bien trop coutumiers – Notre Petit Pyromane tenta bien de redonner quelques gages à la partie de la population dont les poils se hérissaient face à ces « Nègres » qui voulaient s’en prendre aux statues. Las ! Il ne rassura personne et mécontenta tout le monde.

Cependant, dans la bonne ville de Massalia, – là où un vieux chêne, dont le tronc manquait cependant de cette noblesse d’âme qui font d’ordinaire les grands arbres, avait laissé choir bon nombre de glands- on n’avait cure, comme à à l’accoutumée, de ce qui se passait à la capitale. On y protesta aussi vigoureusement contre les débordements de la maréchaussée, mais les yeux des Riens et des Riennes se fixaient surtout sur la baronne Tine de La Vasse, prise les deux mains dans un grand pot de confiture, dont elle avait espéré pouvoir se régaler en toute impunité et ainsi remporter le Tournoi des Bourgmestres. L’affaire était la suivante : des gens de madame de La Vasse avaient cru bon de proposer aux habitants – qui n’osaient point se déplacer à cause des miasmes pour assister au Tournoi -, de choisir à leur place les vainqueurs, et apporter ainsi des suffrages supplémentaires à la baronne. L’affaire fit grand bruit. Des gazetiers de la capitale s’y employèrent.

La baronne, tout occupée à rédiger un billet pour obtenir un rendez vous avec Gracchus Mélenchonus – pour qui elle nourrissait en secret une admiration sans bornes – fit l’innocente. Comment avait-on osé comploter dans son dos de telles turpitudes ? Elle se récria, clama son innocence et pour preuve de sa bonne foi, demanda que l’on annulât incontinent toutes ces procurations, lesquelles avaient été usées abondamment au moment du premier tour de piste, le quinze du mois de mars. Ce faisant, elle fâcha fort madame de la Galinette Centrée, dont d’aucuns murmuraient qu’elle avait passé des accords secrets avec madame Tine de La Vasse. Sur les terres de la première, on avait eu aussi, semblait-t-il, beaucoup recours à ces bons offices procuratoires. Les miasmes avaient été bien complaisants. Un ennui n’allant jamais seul, Madame Tine de La Vasse dut essuyer une nouvelle déconvenue. Gracchus Mélenchonus lui fit publiquement savoir, en des mots fort choisis, qu’il déclinait son invitation. Il lui proposait en échange d’aller se mettre au vert et goûter aux cerises des Printaniers, lesquels entendaient bien faire souffler un vent de fraicheur sur les rives du Lacydon, depuis les collines des calanques jusque dans les faubourgs du village de Saint-Antoine.

Ainsi en allait-il en Starteupenéchionne, aux Ides de Juin.

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Chroniques du règne de Jupithiers, au temps de la grippe pangoline

Chronique du quatorze du mois de juin de l’an de disgrâce 20

Où il est question de crise d’adolescence, de repentance et de diversion…

Monseigneur le duc de Gazetamère se trouvait encore bien embarrassé du côté de l’estomac, lequel lui causait moult aigreurs. Pire ! Tout indiquait qu’il s’était infligé cette indigestion pour rien. Voilà maintenant que les argousins rouspétaient tant et plus de ce que leur Chambellan se fût mêlé de leur donner des ordres, et que les gueux ne lui en étaient point reconnaissants, tout au contraire. Il n’y avait rien de pire que l’ingratitude. D’aucuns plaignirent ce pauvre duc. D’autres leur répliquèrent qu’il n’avait là que ce qu’il méritait. On réexamina l’affaire. Dès lors qu’il était devenu – à la faveur de la désertion du vieux duc de Colon – Chambellan aux Affaires Domestiques et chef des argousins, ce brave duc n’avait rien fait. Ceux qui ne l’aimaient point – et ils étaient nombreux – disaient fielleusement qu’il avait tout au contraire encouragé les pires vilenies au sein de la maréchaussée. En fermant les yeux sur ce qui s’était passé dans le pays pendant la Première Grande Gileterie, en niant les violences commises – le tableau de chasse des argousins se remplissant chaque samedi, ces dénégations tournaient à l’absurde – le duc de Gazetamère avait tout uniment donné son absolution à la cruelle répression que le Roy avait fait s’abattre sur les gueux, lesquels avaient été généreusement estropiés et éborgnés. Ce grand serviteur échoua donc piteusement dans sa tentative de reprendre la main. Nul ne lui accordait plus aucun crédit, si tant est que cela eût pu se produire un jour, sauf aux tables de jeu. La Chatelhaine de Montretout, toujours à l’affût de la moindre petite querelle pour faire l’importante – pendant l’épidémie, elle s’était terrée au fond de son château et on ne l’avait donc point entendue déverser sa bile – fit haro sur ce pauvre Rantanplan, réclamant sa tête. « J’ai déjà demandé dix fois au Roy qu’il démissionne le duc de Gazetamère, je peux le faire une onzième fois » fanfaronna-t-elle au sortir d’une visite qu’elle était allée faire de façon tout impromptue à des argousins qui sévissaient dans les faubourgs de la capitale. Elle les avait cajolés d’importance et assuré de son soutien. Sans nul doute en avait-elle profité pour répandre une nouvelle couche de fiel sur des esprits déjà bien aigris.

Ces braves pandores étaient aussi l’objet de toutes les attentions des gens de Sa Précautionneuse Pétocherie. Ils avaient en effet menacé de cesser leur besogne. Comment dès lors protéger le régime contre la populace ? Pour leur être agréable, on décida de leur laisser la bride sur le cou. Le Sieur Teutonic, le Grand Gouverneur de la place de Lutèce, qui avait tout naturellement choisi son camp, autorisa fort libéralement une petite poignée d’entre eux à parader le vendredi, non loin du Château, ceci alors que les rassemblements étaient toujours sévèrement proscrits. De son côté, la marquise de Belleloupée, qui venait d’échouer lamentablement dans la mission de confusion des pouvoirs que lui avait confié – bien inconsidérément – Notre Ubuesque Tyranneau, eut pour ces petits poulets les indulgences d’une mère fort permissive. Elle déclara avec une grande condescendance et une ahurissante sottise qu’il s’agissait là d’une « petite crise » et que cela passerait.

Or doncques, Monseigneur le duc, transi devant le déferlement de colère qu’il avait provoqué, tenta de régurgiter son chapeau. On tolérerait quelques menus étranglements, du moment que cela ne fît point passer de vie à trépas les contrevenants sur qui l’on était bien contraint de s’acharner un peu. Quel mal y avait-il à cela ? Quant à ce qu’il en était des méchants quolibets et des soupçons très avérés de haine envers ceux que l’on supposait inférieurs en raison de la couleur de leur peau, on continuerait de regarder ailleurs. Tout ceci fâchait très fort toute une jeunesse qui ne supportait plus d’être aussi mal considérée. Une mode nous était parvenue du pays de Donald le Dingo, qui consistait à se passer le visage au brou de noix pour comprendre ce que cela signifiait que d’être né noir de peau. Or, l’Empire des Amériques et notre pays n’avaient point connu la même histoire. La Grande Révolution avait fait naître la République et ses idéaux, lesquels avaient cependant été bien mis à mal avec l’époque des colonies puis celle des décolonies, mais il subsistait, au fond des mémoires et au fronton des édifices, une maxime qui s’adressait à toutes et tous, quelle que fût la couleur de leur peau, leur religion réelle ou supposée, ou leur mécréance. Cependant, cela ne suffisait plus à certains, car la République avait hélas failli et continuait de le faire. L’on avait ainsi vu arriver depuis l’Empire des Amériques une nouvelle doctrine, que l’on appelait le « rassialisme », laquelle prétendait combattre mieux le « rassisme », ce poison fabriqué il y avait bien des siècles pour justifier d’ un système économique, lequel se résumait en deux mots et avait créé bien des fortunes de grandes familles: esclavage et exploitation. « C’est à ce prix que vous mangez du sucre en Europe », avait bravement écrit Monsieur Voltaire dans un conte fort célèbre que l’on lisait encore dans les grandes escholes et les gymnases.

On ne comprenait hélas que trop bien comment cette théorie, qui voulait que les blancs de peau se couvrissent aussi la tête de cendres en punition des péchés de leurs ancêtres, séparait bien plus qu’elle ne rapprochait et combien elle comblait d’aise les rassistes et les haineux. A une odieuse construction empoisonnée en succédait donc une autre, sous le vertueux prétexte de combattre le poison. A ce compte-là, il eût aussi fallu demander à tous les Riens de se travestir en Riennes pour comprendre ce que cela faisait que d’être l’autre moitié du Ciel. D’aucuns en avaient usé, et on ne savait s’ils en étaient ressortis meilleurs que ceux qui se contentaient de mettre sagement leurs idées en pratique. Et il eût été bon d’en faire de même avec les gitons et les tribades, que l’on accusait d’être des Sodomites pour les uns, des adoratrices de Sapho pour les autres. Ou avec les Juifs, dont certains imaginaient toujours qu’ils fomentaient un complot…Idem avec les Mahométans sur qui les séides de la Chatelhaine de Montretout vomissaient leur bile âcre, les accusant de vouloir convertir sur l’heure les infidèles. On oubliait que tout était affaire d’éducation et de foi en l’intérêt général, et qu’en ce qui concernait les races, elles n’existaient pas. L’humanité était née noire. Les latitudes et les climats avaient fait le reste, distribuant les couleurs au gré des migrations des humains.

L’ancien Premier Grand Chambellan du roi Françoué dit le Scoutère, le duc de Nantes, inspiré par ce qui se passait de l’autre côté de la Manche, où l’on déboulonnait les statues des anciens oppresseurs, voulut se rendre intéressant. Il proposa tout uniment que l’on débaptisât à la Chambre Basse le salon portant le nom de Colbert, lequel avait été à l’origine du très infamant Code Noir. Il lui fut répondu acerbement par monsieur le duc d’Anfer que c’était chose étonnante que monsieur de Nantes n’y eût point songé avant, lui qui avait été bourgmestre de sa bonne ville pendant nombre d’années, et qu’il y existait toujours une rue Colbert.

De son côté, Notre Malveillant Opportuniste, ayant entendu avec nostalgie ce que lui susurraient ses Conseillers- « Sire, c’est le moment de faire diversion, faites donc appel à cette bonne duchesse de Sitarte, elle suscitera des quolibets, nous pourrons ainsi justifier que Votre Majesté est du côté de ces jeunes gens, pour lesquels Elle a toujours fait montre d’une certaine attirance, le passé nous l’a prouvé.. », chargea donc sa chère Madame de Sitarte de lancer une Grande Parlotte sur « l’influence de l’origine ethnique sur la réussite sociale ». Sa Grande Turpitude espérait ainsi cacher fort habilement cinq mois d’épidémie – laquelle n’avait du reste nullement disparu-, plus de trente mille morts, une économie durement touchée, des hôpitaux en passe de devenir des hostelleries de luxe, et le marasme à venir pour des millions de Riens et de Riennes qui allaient se trouver sans labeur donc sans le sou. L’instant était on ne peut mieux choisi. Ce fut aussi le moment où Françoué dit le Scoutère annonça fort pompeusement à une gazette du Royaume Transalpin qu’il songeait fort à un retour : « la vie est pleine de sollicitations mais aussi d’imprévus » pontifia-t-il, plein de cette fausse rondeur qui en avait trompé plus d’un.

On arrivait au soir du dimanche où Notre Pulvérulent Bonimenteur avait choisi d’infliger une nouvelle jacasserie à son peuple de vils récalcitrants. Tout le pays était dans l’attente. Le suspense était insoutenable.

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Chroniques du règne de Manu 1er dit le Démiurge.

Chronique du dimanche septième jour du mois de juin de l’an de disgrâce 20

Où il est question d’une certaine pièce, de conciliabules et d’une folle distribution…

Notre Médiocre Scribouilleur s’était mis en tête d’écrire non point l’acte III de son règne, mais une toute nouvelle pièce, laquelle était destinée à le « réinventer » aux yeux du monde. La péripétie de la grippe pangoline avait été fort plaisante à conduire, Sa Fondante Sucrerie s’y était follement amusée à revêtir moult panoplies, à asséner moult discours, à apparaître un jour masquée, le lendemain le nez au vent. Tout ceci lui avait fouetté le sang et l’inspiration s’en était trouvée stimulée. On allait enfin sortir des sentiers battus où l’on s’était suffisamment crotté les chausses. Foin des idéologies, avait martelé rêveusement Notre Filandreux Discoureur, ces miasmes n’avaient-ils point tout bonnement sonné l’avènement d’une nouvelle ère, laquelle finirait en apothéose ? Le triomphe imaginé serait tel que le Tournoi de la Résidence Royale deviendrait inutile. Sa Hauteur Enneigée se succéderait à Elle-Même. Le Roy convoqua les présidents des Chambres, puis les chefs emplumés des Guildes de Laborieux, afin de faire mine de leur demander conseil pour l’écriture de sa pièce. Il les écouta d’une oreille fort complaisante débiter toutes leurs billevesées et autres fariboles, rien de ce que ces faquins ne pouvaient sottement suggérer n’était aussi brillant, aussi vertigineux, aussi éblouissant que le magnifique et disruptif scénario qu’il venait de concevoir.

Il restait encore à convoquer les anciens rois déchus que l’on consulterait aussi. Ils n’étaient plus que trois encore en vie. Le roi Valkirie était fort gâteux, bien que cela ne l’empêchât point de lutiner les soubrettes. Le gros Francoué dit le Scoutère se montrait aussi ennuyeux qu’un sous-gouverneur de province. Il s’endormait au premier hors d’oeuvre. Par bonheur pour Notre Délicat Amphytrion, il y avait le roi Nico dit Les Casseroles, son grand ami, lequel était devenu un habitué des soupers somptueux que Dame Bireguitte, qui aimait mener grand train, faisait servir chaque semaine aux frais des Riens et des Riennes. On y croisait tout ce que le royaume comptait d’importants et d’intrigantes. Ainsi le marquis de la Vileté, ce fougueux et intraitable Vendéen dont Sa Pâle Toquade s’était entichée – bien qu’aux dires du premier, ils n’eussent été en accord sur rien -, avait-il rendu lors d’un de ces soupers, un hommage fort appuyé à son hôtesse, Dame Bireguite, la comparant à la reine Clotilde, l’épouse de Clovis. Le marquis avait ainsi élevé Notre Minus Carolus au rang de fondateur d’une nouvelle dynastie, celle des Caroténiques. Le Roy avait su récompenser la ferveur de ce grand marquis et c’était ainsi que lui avait généreusement été accordé, au sortir du Grand Confinement, le droit de rouvrir son domaine où l’on célébrait chaque été le non-avènement de cette maudite Révolution, alors que tous les théâtres restaient désespérément clos.

Le grand œuvre de Sa Sidérante Imposture était en bonne voie, on en dévoilerait la trame dans les premiers jours du mois de juillet au cours d’une grande allocution. Le titre en était déjà tout trouvé : Qu’on corde la Starteupenéchionne ! Cela claquerait tel un oriflamme au vent de la postérité. Il y aurait des péripéties et des rebondissements, chaque acte serait un feu d’artifice. L’un d’eux traiterait du retour de la Réforme des Vieux Jours, à laquelle Notre Obstiné Tyranneau ne voulait point renoncer, tant cette machination lui permettrait de mettre son peuple trop rétif en totale sujétion. La misère faisait taire toute rébellion. Il s’agissait en vérité de mettre la Terre en orbite autour de Jupiter, métamorphosé en astre solaire, dans ce mouvement perpétuel qu’était l’enmèmetantisme, principe fondateur et fuligineux de la pensée royale. Il ne restait plus qu’à trouver les acteurs et distribuer les rôles.

Sa Poudreuse Gérance faisait passer des auditions. Les antichambres et les coursives ne désemplissaient plus. Madame de La Courge s’y voyait déjà. Elle entendait bien « peser » désormais plus lourd que son bien piètre bilan. Elle fut invitée à une causerie chez Madame du Chiendent. Elle y apparut, toute de candeur et de probité virginales vêtue. On eût dit qu’elle venait de prendre le voile, tant elle semblait confite en dévotion et en modestie. Madame du Chiendent, tout à l’opposé du fiel qu’elle venait de cracher à la tête de Gracchus Mélenchonus, enroba la marquise dans un épais sirop de connivence enrichi d’une obséquieuse pommade. L’autre ne se sentit plus d’aise, se répandant telle une flaque en niaiseries et nitoucheries convenues, dans lesquelles il faut reconnaître qu’ elle excellait. Elle parla des corvées de linge qui épuisaient les Riennes et de congé pour les Riens à fins de bercer leurs nouveaux-nés, au moment où il était question en tout lieu de faire travailler davantage. Elle se trouvait fort spirituelle. Un vieux gazetier présent dans le salon de Madame du Chiendent fit montre de causticité avec notre belle marquise. Le Roy approuvait-il tout ce qu’elle proposait ? On se demanda in petto si Notre Abyssal Visionnaire avait prévu dans sa pièce le rôle de la Cruche de service. Si oui, nul doute que madame de La Courge pourrait à nouveau prétendre pouvoir interpréter son propre personnage. Ce ne serait en rien un rôle de composition.

Le vicomte d’Amonbeaufisse, à qui on n’avait rien demandé – il se murmurait que le Roy ne pouvait guère le supporter plus de trente secondes – se piqua de se mêler de la distribution des rôles. Avec une obséquiosité sans pareille, il fit parvenir à Sa Divine Altitude une proposition secrète, laquelle était le résultat d’une périlleuse recherche, tant les prétendants étaient difficiles à recruter. Une indiscrétion commise par un ennemi du vicomte permit que cette proposition fût rendue publique. On commenta abondamment les élucubrations commises. Tous les rôles, même les rôles de Chambellanes, étaient dévolus à des hommes. Le duc de l’Amer avait le premier rôle, mais on s’endormirait à la première réplique. Le duc de Gazetamère se retrouvait Chambellan aux Armées – nul doute que les mutineries éclateraient illico- et Monsieur d’Amonbeaufisse faisait triomphalement revenir de l’Ibérie le Grand Vizir Manolo pour l’installer aux Affaires de l’Extérieur. On aurait incontinent deux ou trois guerres sur les bras. Aucun des Dévôts de la Chambre ne fut jugé apte à prétendre avoir droit à la moindre réplique. Tous, sauf un. Monsieur d’Amombeaufisse s’était réservé le rôle jusqu’ici occupé par Madame de Sitarte. Il n’aurait pas plus besoin que madame de La Courge d’avoir recours à la composition. On troquerait une sotte suffisance contre une suffisance satisfaite. Le Roy n’y perdrait rien au change.

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Chroniques du règne de Manu 1er dit le Calculateur.

Chronique du quatrième jour du mois de juin de l’an de disgrâce 20

Où il est question d’auspices, de turpitudes et d’infamie.

Notre Impérial Ephèbe, que l’on avait tant vu et tant entendu pendant l’épidémie de la grippe pangoline, était devenu invisible. Les supputations allaient bon train. Nul doute qu’il méditait et songeait en son Château. La vérité était que le Roy avait fait en secret le voyage de Delphes pour y rencontrer la Pythie afin qu’elle lui fît savoir ce qu’Apollon pensait de sa princière personne. La devineresse – qui ne se trompait jamais- répondit qu’il n’y avait aucun homme plus arrogant, plus suffisant, plus calculateur. On avait aussi observé le vol des oiseaux – avant qu’ils ne fussent tous tués par les chasseurs, si chers à Sa Cynégétique Arrogance- pour en tirer quelques présages. Las ! Ils restèrent muets. Les carottages – ces modernes auspices – se révélaient quant à eux fort cruels. La cote de Monsieur de la Flippe, duc du Havre et encore Premier Grand Chambellan, connaissait une belle remontée. Celle de Notre Sépulcral Timonier restait fixée sur une barre que l’on avait scellée dans le marbre afin qu’elle ne pût jamais descendre en dessous d’une certaine marque, de sorte que l’on ne savait qu’une chose : cela ne remontait plus. Il était grand temps de se débarrasser de cet gênant duc du Havre. II faisait de l’ombre à Sa Bouchonneuse Offuscation. Le Tournoi des Bourgmestres, où ce duc était tenu – et ce de façon tout à fait incompréhensible – pour gagnant, allait en donner une excellente occasion. Revenu de Delphes, le Roy continuait de consulter les devins et autres mages qu’il avait réuni en un secret cénacle, afin de renaître de ses cendres, tel le Phénix de l’Occident.

Une chose était maintenant certaine : le Chevalier d’Alanver ne serait point fait duc. Tel Icare, il avait volé trop près de l’Astre Solaire et s’y était, l’impudent, brûlé les ailes. L’affaire de la potion magique du Savant de Marseille continuait de faire couler de la salive. Il apparaissait, après les fracassantes annonces de l’angloise gazette dont s’était servi le Chevalier pour interdire l’usage de la potion en tout lieu dans notre pays, y compris dans les hôpitaux, que la dite gazette émettait maintenant quelques réserves sur cette recherche, encensée et louangée avec force tapage quelques jours auparavant, et que trois des médicastres ayant trempé dans l’affaire vinrent à leur tour de se rétracter. Tout cela était fort consternant et fort embarrassant pour le Chevalier. On murmurait de plus en plus qu’en interdisant qu’on usât de cette médecine, cet ancien médicastre – qui avait en son temps fait le serment d’Hippocrate – avait sans nul doute privé des Riens et des Riennes du droit à pouvoir être soignés. On s’interrogeait, jusque dans les gazettes où l’on n’avait eu de cesse de vilipender le Savant. Et si ce professeur Klorokine avait été dans le vrai ? A Massalia, dans sa bonne ville, peu en doutaient : on y était moins mort qu’ailleurs, sans doute parce qu’au lieu de rester grelotter de fièvre au logis, selon les prescriptions que les Lucarnes Magiques avaient seriné à longueur de journée, on était allé tout bonnement se faire passer un écouvillon au fond des naseaux et recevoir s’il en était besoin quelques cachets de la médecine tant honnie à la capitale. On en avait vite compris la véritable raison de cette mise au ban de cette potion : elle ne coûtait pas grand chose et venait contrarier les appétits féroces de la maison Biquefarma. Le Chevalier d’Alanver avait été un des plus acharnés à vouloir la peau du docteur House. Il occupait la meilleure des places pour ce faire. Il était Chambellan à la Malportance. Comme la prétendue recherche s’était avérée un faux, il lança alors la justice aux basques du Savant. Mais quels étaient donc les buts non avoués des manigances du Chevalier ? Pour le compte de qui donc œuvrait-il ainsi ? Les funestes conséquences étaient dans toutes les têtes. Les vieillards dans les hospices qui n’étaient point morts de la grippe pangoline s’éteignaient maintenant de désespoir, privés de la tendresse des leurs pour accompagner leurs derniers instants.

Il ne se passait plus une semaine sans que les gazettes et les Lucarnes Magiques ne s’intéressassent à l’Oracle Massaliote. Après monsieur du Pyjamas qui était allé fielleusement se prosterner et faire mine de se repentir, sa perruque en tressautant de révérence, ce fut au tour de La Bonne-Fille-de-Son-Maitre de dépêcher sur les rives du Lacydon deux gazetières tout empourprées dans leurs atours et leurs falbalas, qu’elles craignaient fort de crotter dans les ruelles de l’antique cité, madame de l’Aile-Griffe, que l’on ne présentait plus tant ses talents de Dévôte la précédaient en tout lieu, et une certaine petite madame de Prouteproute, qui se piquait de connaître la médecine, alors qu’elle ne savait que gloser inconsidérément. On eût dit les Érinyes mues en gardiennes de la bien-pensance et du dogme de la Pensée Unique, chargées d’une mission persécutrice. Las ! Tout ceci tourna court. Madame de Prouteproute, alors qu’elle interrompait le Savant par son vain et sot caquetage, se fit vertement rabrouer telle une écolière insupportable. Cela réjouit plus d’un Rien et plus d’une Rienne, et ajouta encore à la réputation d’insubordination toute gauloise de ce Savant au franc-parler. Madame de l’Aile-Griffe ne fut pas plus épargnée, elle ne le méritait guère. Elle posa avec beaucoup d’affectation cette pendante question : aurait-t-on pu grâce à cette potion de quatre sous sauver plus de vies ? Monsieur House répondit tout uniment que oui, rajoutant sévèrement: « vous n’avez pas honte ? Moi, oui ». Mais cette courtisane était tout à fait étrangère à ce genre de considérations qu’elle laissait volontiers aux gueux, son adoration pour Notre Délicieux Biquet et son fort confortable train de vie lui tenant lieu de préceptes. Monsieur House fit ainsi la preuve par deux de la vanité insupportable de ces Trissotines et de leurs pairs, qui croyaient tout savoir mais ne savaient rien.

Le Chevalier d’Alanver était aussi bien empêtré avec ce qui se passait à l’hôtel de Ségur. Des fessées se perdaient. Ce perfide avait volontairement oublié d’y convier les carabins, et les nurses estimaient n’avoir point voix au chapitre. L’affaire était fort mal engagée. Une décision de justice obligea l’oublieux Chevalier à recevoir une délégation de carabins. Quant aux nurses, les pauvres, elles en furent pour leur frais mais elles firent connaître bruyamment leur colère. Et ce n’en était que le début. Pour parfaire le tableau, on apprit que la Starteupenéchionne allait contraindre à la faillite les fabricants de masques du pays, car on préférait perfidement les acheter par cargaisons aux Fils du Ciel. Des voix s’élevaient aussi pour dénoncer l’usage intempestif chez les bambins des alcoolats destinés aux ablutions des mains. Il n’y avait d’ailleurs point seulement les bambins qui risquaient sur le long cours leur santé : ces alcoolats contenaient moult substances qui vous rendaient stérile et vous mettaient l’organisme sans dessus dessous. De deux maux, il fallait choisir le moindre mais on peinait à distinguer lequel il fallait préférer.

Madame de Sitarte provoqua un tollé à la Chambre Haute, et le départ des vieilles badernes fort courroucées de son invraisemblable aplomb. Elle leur infligea ni plus ni moins un camouflet en leur répondant d’une façon qu’ils estimèrent « sotte et blessante ». Nul n’en fut étonné, tant ces deux qualificatifs la définissaient des pieds à la tête. Elle avait justifié une fois de plus les agissements du gouvernement de Notre Injurieux Badinguet – qui n’avait de cesse d’humilier quiconque n’appartenait point à la caste des Dévôts – en faisant un appel des plus oxymoriques à « l’intelligence collective » et aux sacro-saints « gestes barrière », lesquels étaient mis à toutes les sauces.

Quant à monseigneur le duc de Gazetamère, en tentant d’apparaître comme le Chambellan aux Affaires Domestiques, ce qu’il était en théorie, il se mit à dos une guide d’argousins qui avait tout de la ligue factieuse et entendait mener comme bon leur semblait leur institution, laquelle on l’allait voir prenait dans certaines villes un bien mauvais chemin. Quel avait donc été le crime de Rantanplan ? Il avait benoîtement fait savoir que chaque manquement au règlement concernant la bienséance et la politesse, « y compris des expressions racistes » serait sanctionné. Outre que le duc oubliait qu’il existât une telle instance au sein des argousins pour surveiller et punir – si l’on surveillait effectivement, on ne punissait que très peu sauf si cela était trop voyant – , il se contredisait lui-même de surcroît, ayant affirmé quelques jours plus tôt que pareille chose n’arrivait jamais. Las !L’affaire venait cette fois de l’intérieur de la maison Poulaga. Des propos haineux avaient été rapportés par un argousin, lui-même victime du fanatisme de ses acolytes au motif de la couleur de sa peau, et horrifié par ce qu’il avait entendu. La victime avait porté l’affaire devant sa hiérarchie, mais rien ne s’était passé. Ses persécuteurs sévissaient toujours. La gazette de monsieur Plénus s’associa à une Lucarne Magique réputée pour son esprit pour faire connaître les dits propos, lesquels avaient été gravés dans le marbre par le courageux lanceur d’alerte. C’était pour le moins édifiant et difficilement soutenable. Les argousins se laissaient aller sans vergogne à une logorrhée des plus haineuses, de laquelle il ressortait que ces braves « gardiens de la paix » verraient du meilleur œil voir advenir une guerre pour « régénérer l’espèce humaine et surtout la race blanche ». Ils s’armaient du reste en prévision. Ils déversaient pêle-mêle leur haine des femmes, des nègres, des juifs et des bougnoules, sans que cela ne sautât aux yeux de l’institution – chargée en principe les bonnes pratiques de la maréchaussée, la dite Igépéhenne, dont Rantanplan avait oublié l’existence – dûment avertie, que cela pût être contraire à l’exercice de leurs fonctions. En d’autres temps, la maréchaussée avait eu pour mission de protéger. On constatait avec effarement et rage que pour un hélas trop grand nombre d’entre les argousins, il s’agissait maintenant de livrer une guerre au peuple. Ces moutons enragés avaient essaimé, on les avait laissé paitre dans les marécages fangeux et voilà maintenant qu’ils jetaient l’opprobre et l’infamie sur toute l’institution, qu’ils désignaient à la vindicte populaire, mettant en danger celles et ceux qui étaient restés vertueux, car il en était resté. La question pendante était de savoir comment on en était arrivé là.

Ainsi en allait-il en Starteupenéchionne en cette fin de la première semaine de la deuxième phase du Grand Déconfinement.

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Chroniques du règne de Manu 1er dit le Foutriquet.

Chronique du deuxième jour du mois de juin de l’an de disgrâce 20

Où il est question de cerises, de tumultes et de colères.

Dans la bonne ville de Massalia, les parades du deuxième tour du Tournoi des Bourgmestres avaient commencé. La baronne Tine de la Vasse était allée se répandre en lamentations auprès des gazetiers de la capitale, prédisant l’apocalypse, on l’eût dit réincarnation du prophète Philippus drapé de blanc, frappant sur son gong pour annoncer au monde la survenue d’un astéroide. Aux dires de la baronne, celui qui menaçait la Canebière – et par la même occasion la petite entreprise de gouvernance de la baronne, laquelle entendait être tout à la fois, dans cet enmèmetantisme si cher à Notre Prince des Nuées de Sauterelles, bourgmestresse et doublement présidente de la Grande Ville et du Département, avait un nom : les Rouges. « Est-ce qu’on veut que cette ville passe aux Rouges ? », telle était la fracassante question que brandissait la baronne, drapée dans son blanc étendard tout versaillais, et de développer à l’envi sa vision apocalyptique de l’Armée Rouge défilant sur la Canebière au son d’une tonitruante Internationale. Celles et ceux qui entendaient mettre fin aux agissements de la baronne et de sa clique, étaient en vérité parés de toutes les couleurs que peut revêtir le printemps.Le vert était celui de l’espoir, le rouge celui des cerises, dont on n’avait jamais, au fond des cœurs, oublié le temps. Les merles moqueurs voulaient prendre leur revanche. Dans les quartiers du nord de la cité, la baronne de la Galinette Cendrée, se prenant pour une icône, s’affichait sur le moindre mur. Le procédé tenait d’une forme aiguë d’incontinence. Toute autre expression était proscrite. Madame Tine de la Vasse était atteinte de la même maladie. On ne voyait qu’elles.

Dans tout le pays, on n’entendit que ceci : le doux bruit des chaises sur les terrasses des estaminets qui avaient enfin reçu l’autorisation de faire couler la cervoise fraiche. Mais la liberté n’était point totalement retrouvée, il fallait avoir recours à moult contorsions pour pouvoir poser son fondement sur une chaise. La cervoise eut ce premier jour un goût d’entrave. Un autre bruit se fit entendre : les clameurs de Riens et de Riennes qui réclamaient justice pour une affaire qui ressemblait étrangement à celle qui embrasait l’Empire des Amériques. Cela faisait quatre longues années que les proches d’un jeune Rien – qui avait aussi commis la faute d’être né noir de peau – affirmaient que sa mort était survenue par asphyxie après qu’il avait été maintenu au sol par des genoux brutaux. Dans l’Empire des Amériques, la thèse défendue par les Haineux et les Rassistes – qui voulait que ces quidams eussent tout bonnement succombé à une maladie inconnue et tout autant que subite – avait fait long feu. Il ne faisait aucun doute qu’il y avait eu homicide. Chez nous, les choses avaient traîné en longueur. La justice avait produit dans l’affaire des études affirmant que les argousins n’y étaient pour rien. Mais la famille avait persévéré. Et voilà qu’un médicastre, mandé par les proches éplorés, avait rendu un autre verdict : il se prononçait pour l’asphyxie. Un grand attroupement, malgré l’interdiction qui était toujours faite de se rassembler à plus de dix quidams, se fit du côté de Bobigny. Les argousins se postèrent sur une éminence pour mieux gazer la foule, qui scandait les derniers mots de l’infortuné Rien d’outre-Atlantique : « I can’t breathe ».

A la Chambre Basse, les députés avaient obtenu que l’on se mît autour d’une table afin d’examiner comment le gouvernement avait mené le pays pendant l’épidémie de grippe pangoline – laquelle n’avait peut-être pas dit son dernier mot. Allait-on enfin faire le compte des bévues et autres turpitudes commises et porter réclamation ? Celles et ceux qui eussent pu se laisser aller à rêver pareille chose en furent vite pour leur frais : l’âme damnée de Notre Mensongeux Timonier, le duc d’Anfer, s’autoproclama président et secrétaire de ladite table. La messe était dite. Il ne restait aux Riens et aux Riennes qu’une voie que leur montrait Sa Sirupeuse Malveillance : celle de la soumission. La chancelante et bafouillante douairière de la Peine-En-Ecot incita les patrons et les maitres des forges à baisser les rétributions de leurs ouvriers : si vous gagniez cent sous, on ne vous en donnerait plus que quatre vingt, à condition que vous travailliez douze heures au lieu de dix, et encore deviez-vous vous estimer heureux que l’on vous permît de travailler car il ne faisait plus aucun doute qu’on allait jeter en masse des laborieux comme on se débarrassait des encombrants. Ainsi ceux qui, pendant le Grand Confinement, avaient œuvré nuit et jour dans une manufacture de sucre à produire de l’alcool pour les alcoolats nécessaires aux saintes ablutions venaient-ils d’apprendre sans autre forme de procès que leur manufacture allait tout bonnement fermer. Ce n’ était que le début de la misère.

Notre Enjoué Foutriquet appelait cela « le retour des Jours heureux ». Il en allait de même pour les hôpitaux. Les promesses du Roy ressemblaient fort à des miroirs aux alouettes. Comprenant que la baronne du Notabenêts était juste là pour faire de l’animation telle une joyeuse missionnaire, que d’écus en plus dans les bourses désespérément plates il n’y en aurait point, et que, pendant que l’on perdait son temps à de vaines parades, la transformation des hôpitaux en hostelleries de luxe continuait bon train, une guilde de nurses et de gardes-malades décida pour de bon de jeter le gant, dénonçant « une parodie ». La révolte grondait de tous côtés.

Le bouillant tribun Ruffinus fit une nouvelle fois les frais du mépris que la Faction de la Marche professait pour quiconque n’appartenait pas à leur secte. Ce député du peuple s’était ému de ce que les pauvres soubrettes qui avaient en charge la propreté de la Chambre Basse fussent aussi peu rétribuées et qu’on ne leur majorât jamais leur maigre salaire pour être obligées de travailler aux petites heures de la nuit. N’écoutant que son cœur – cet organe ne lui faisait jamais défaut – il se mit en tête d’écrire une loi afin d’améliorer leur sort. Las ! La Faction de la Marche mit la main sur ce beau projet. A l’inverse de monsieur Ruffinus, les Dévôts du Roy n’avaient ni cervelle ni cœur. Ils vidèrent les écrits du tribun de leur substance, la remplaçant par un ersatz qui était censé tenir lieu de principe, lequel aurait pour effet de rendre encore plus dure la condition des pauvres femmes. Lorsque monsieur Ruffinus, prenant connaissance de ce saccage, annonça qu’il n’approuvait point ce qu’était devenu sa loi, la cheffe des Dévôts qui présidait à l’examen des textes, se gaussa sottement, les autres, ne sachant que suivre, entonnèrent le même petit refrain méprisant, ricanant derrière leurs masques. C’en fut trop pour le tribun qui explosa de rage contenue.

Ainsi en allait-il en Starteupenéchionne, dans les premiers jours du mois de juin, dans la deuxième phase du Grand Déconfinement.

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Chronique du règne de Manu 1er dit le Reconnaissant

Chronique du premier jour du mois de juin de l’an de disgrâce 20

Où il est question des travailleurs de l’ombre que l’on pourchasse et des serviteurs de la Phynance que l’on distingue.

Pendant que dans l’empire de Donald le Dingo, l’embrasement continuait, dans notre beau et riant pays, l’avant-dernier jour du mois de mai fut émaillé par de nouveaux méfaits du Sieur Teutonique, le Grand Gouverneur de la place de Lutèce. Ce reître noir fit mater une manifestation de pauvres hères fuyant la guerre et la misère, que l’on désignait de la triste appellation de « sans-papiers », n’ayant jamais obtenu les documents qui leur eussent permis, à leur arrivée sur le sol de la vieille République, de pouvoir y vivre au grand jour. Ils occupaient dans l’ombre de besognes mal rétribuées : domestiques, servantes, femmes de chambre, éboueurs…tout un petit peuple d’invisibles sans lequel les hôtels, les estaminets, les cafés, les gargotes, les bureaux et les rues n’eussent été que des lieux sales et mal tenus. L’épidémie de grippe pangoline et le Grand Confinement leur avaient été très cruels. Bravant l’interdiction de manifester, ce peuple de l’ombre arpenta le pavé, bras dessus bras dessous avec les bons Samaritains qui se faisaient un devoir d’assistance et de fraternité, ainsi que ces damnés d’Engiletés, dont Notre Sanglant Jupithiers avait cru s’être débarrassé, à force d’avoir ordonné qu’on leur crevât les yeux ou qu’on leur arrachât une main. Les argousins se firent une joie de gazer tous ces séditieux afin de les disperser et de les faire rentrer à nouveau dans l’ombre. Ils avaient bien tenté, pour les empêcher de battre le pavé, de mettre force amendes à ces gueux mais ceux-ci leur avaient répondu qu’ils ne paieraient pas, décontenançant fortement les argousins. Dépités, ces féroces serviteurs de l’ordre s’étaient vengés par la suite en jouant de leurs sulfateuses.

On causait beaucoup de ce qui se passait dans l’Empire des Amériques. Un certain médicastre de salon, trop insignifiant pour qu’on retînt son misérable patronyme, qui se targuait de connaître les maladies du cœur, alors qu’il en était totalement dépourvu, glosa tant et plus dans une Lucarne Magique, pérorant benoîtement que le pauvre homme que les argousins de la maréchaussée de Donald avaient étouffé en lui écrasant le cou de leurs genoux était mort de sa belle mort, s’étouffant tout seul, le maladroit, d’on ne savait quelle maladie inconnue. Il produisit un discours des plus révulsants, devant des gazetiers nourris-aux-croquettes, qui se contentèrent de sottement hocher la tête et d’approuver, comme avant eux leurs ancêtres avaient disserté de la sorte pour savoir si les Noirs avaient une âme. De l’autre côté de la Lucarne magique, les Riens et les Riennes se sentirent monter la rage. Pendant ce temps, dans les Amériques, des argousins révoltés par la violence de leurs congénères, mettaient genou à terre en signe de fraternisation avec les manifestants.

Au Château, Sa Poudreuse Perfidie jubilait. La machinerie fomentée en jouant de la balourdise inouïe de ce La Bidoche fonctionnait à merveille. L’imbécile – qu’il avait été si aisé de flatter pour qu’il prît son branle – allait partout pérorant que le Roy lui-même l’avait désigné pour lui succéder. Jamais bouffon ne s’avéra plus précieux. Notre Venimeux Visionnaire put ainsi jouer la comédie. Il fit savoir partout qu’il craignait qu’un fou ne prît le pouvoir à la faveur du prochain Tournoi de la Résidence Royale, espérant ainsi se poser en miraculeux recours. On pourrait prétexter d’un péril imminent pour que le Tournoi n’eût point lieu. Las ! les menées de Sa Machiavélique Mesquinerie ne furent pas du goût de toute la Cour. Ainsi la petite duchesse de Machevaline fit savoir aigrement qu’elle désapprouvait tout à fait que l’on prît langue avec des bouffons. Fi donc, se récria-t-elle devant des gazetiers médusés, le Roy avait-il tout de bon perdu la tête ? La sanction ne fit point attendre. Madame de Machevaline, qui avait en charge une sous-chancellerie aux affaires de l’Europe, perdit sur le champ tout crédit auprès de Notre Courroucé Monarc, qui fit savoir par quelques mots vengeurs qu’elle était désormais persona non grata à la Cour. Il lui faudrait prendre le voile et entrer au couvent – il se murmurait qu’elle était déjà bien confite en dévotion, étant doucement surnommée Homélie – ou se retirer sur ses terres et faire pénitence jusqu’à la fin de ses jours. Cette pauvre créature s’était déjà mise fort mal avec le vieux baron du Truant, lequel l’avait vertement tancée de s’être rendue en Armorique sans qu’il en fût avisé. Eût-elle conçu, l’impudente, quelques fallacieux espoirs de compter dans le nouveau gouvernement qu’ourdissait avec ardeur Sa Comploteuse Machination, qu’elle pouvait leur dire adieu.

Cette pauvre petite madame de Machevaline n’était point la seule à émettre des critiques sur les menées du Roy. Mais ce furent les Conseillers que l’on montra du doigt et qui allaient en faire les frais. Ils n’étaient plus en harmonie avec Notre Disruptif Génie, ayant perdu le peu de cervelle qu’il leur était resté après l’usage intensif qui avait été fait d’eux, et il allait falloir songer à renvoyer tout le monde afin de procéder à un grand renouvellement de tout l’entourage de Sa Neigeuse Splendeur. Tout ceci interviendrait après le deuxième tour du Tournoi des Bourgmestres pour lequel les impétrants encore en lice avaient commencé leurs tours de piste. Dans la bonne ville de Lutèce, la marquise de la Buse, prise d’une aussi soudaine que massive crise d’amnésie, revêtit son armure sur sa robe de soie, avant que de pérorer que le gouvernement avait été remarquable pour ce qui était de l’administration du pays pendant l’épidémie. D’aucuns dans l’entourage de la marquise songèrent à prendre langue auprès du Savant de Marseille pour savoir si d’aventure sa médecine pouvait quelque chose pour soigner l’entendement de la pauvre femme. Dans la bonne ville de Lugdunum, l’incorrigible vieillard monseigneur le duc de Colon, qui s’était rallié aux partisans du baron de La Paupiette De Veau, rendit l’hommage du vrai vice à la fausse vertu, à moins que ce ne fût l’inverse, arguant qu’il ne faisait là que suivre les préceptes de Notre Transgressif Jouvenceau, duquel il avait tout appris en matière de trahison. On en resta coi.

En Starteupenéchionne, il n’y avait point seulement que les perfides qui fussent mis à l’honneur, avec les insignifiants et les inutiles, il en allait de même. Ainsi monsieur le duc de La Mousse-Viciée, dont il se disait que le pesant ennui qui se dégageait de lui était tel que l’on baillait par avance à la seule évocation de son nom, fut distingué par Sa Sirupeuse Reconnaissance qui lui octroya le poste fort envié de Président de la Cour des Ecritures. Sans doute ce falot intrigant était-il remercié pour avoir été, ainsi que l’avait fait fort justement remarquer un tribun du peuple trop tôt disparu, monsieur Delapierrus, un de ces fossoyeurs sans âme et sans scrupule qui avaient mis sous le joug de la Phynance la petite île de Chypre, préfigurant ce qui allait être administré cruellement au royaume hellène quelques années plus tard. Monsieur de La Mousse-Viciée était alors un éminent membre de la Faction de la Rose et occupait la charge de Grand Econome du Royaume, lors de la première année du règne pluvieux et calamiteux du roi Françoué dit Le Scoutère. Monsieur de La Mousse-Viciée avait rendu moult et moult services aux Saigneurs de la Phynance et il n’était que justice qu’on le récompensât.

Ainsi en allait-il en Starteupenéchionne à quelques heures de la deuxième phase du Grand Déconfinement.

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Chronique du règne de Manu 1er dit Le Ratiocineur

Chronique du trentième jour du mois de mai de l’an de disgrâce 20

Où il est question de tristes méfaits, d’une étude « bidon » et de lumière noire.

Des nouvelles alarmantes arrivaient de l’autre côté des mers. Dans l’Empire des Amériques, la guerre civile menaçait. Quatre argousins blancs avaient étouffé un Rien, coupable du seul malheur d’être né Noir. Les argousins avaient menti, mais leur forfait avait été vu et enregistré sur les petites lucarnes magiques de poche. Les pacifiques manifestèrent leur douleur et leur colère, d’autres plus enragés, mirent le feu et saccagèrent des échoppes. Donald le Dingo, loin de condamner les assassins, dont l’un d’eux était hélas trop connu mais n’avait jamais été désarmé, n’ayant reçu pour tout châtiment pour ses méfaits antérieurs que quelques lettres de réprimande, fustigea la faiblesse d’un bourgmestre et menaça d’envoyer la garde nationale. En Starteupenéchionne, on comprit bien vite ce que recouvrait la formule du Premier Grand Mité : « la liberté va enfin devenir la règle ». On recouvrait la liberté de suer au labeur, celle de devoir dépenser encore et encore pour subsister mais on était toujours interdit de se rassembler à plus de dix personnes, sauf bien entendu dans les escholes.

Dans la bonne ville de Massalia, des Riens et des Riennes qui avaient enfourché leur vélocipède pour protester contre une énième absurdité coûteuse en deniers publics de la baronne Tine de La Vasse, connurent la douceur des gaz dont les aspergèrent au hasard des argousins fort énervés. Cette pauvre ville de Massalia était donc condamnée à mourir de l’afflux de carrosses et autres charrettes, les vélocipèdes étaient honnis, à moins que le printemps ne survînt enfin dans cette cité. Durant le Grand Confinement, la baronne, qui présidait tout en même temps aux destinées d’un conglomérat de villes et à celles du département, tout en briguant le fauteuil de bourgmestresse – son appétit était sans limites – ayant oui dire que le vélocipède était une bonne chose pour se déplacer en temps d’épidémie, avait fait procéder à une installation des plus bancales afin qu’une belle avenue fût partagée entre tous les moyens de locomotion. Cela avait coûté quelques dizaines de milliers d’écus, qu’importait, c’était de l’argent public. Mais devant l’ire des conducteurs de carrosses, à moins que cela ne fût parce qu’on lui avait dit que les miasmes étaient partis au diable vauvert, Madame de La Vasse fit opérer machine arrière et l’on ôta l’installation bancale. Les vélocipédistes criant au scandale se rassemblèrent pour clamer leur ire. Ils furent vite réprimés. La liberté sous le règne de Notre Sanglant Jupithiers était fortement sous entraves.

Rien n’allait plus pour le Chevalier d’Alanver. Tout à son ardeur à vouloir pourfendre le Savant de Marseille, le preux serviteur de Notre Petit Foutriquet avait brandi peut-être un peu trop inconsidérément les résultats d’une étude sur la fameuse potion de quatre sous dont usait le médicastre pour empêcher les miasmes de la grippe pangoline de provoquer des dégâts et conduire à la suffocation des malheureux qui en étaient atteints. Le Chambellan à la Malportance s’était empressé, sitôt la dite étude publiée par une gazette étrangère, de faire interdire la médecine du professeur Klorokine. Il commençait à crier victoire. Las ! Il apparut très vite que les résultats -prétendus très mauvais – étaient pour le moins biaisés, quand ils n’étaient pas faux. Des voix de savants fort respectables s’élevèrent ici et là pour le clamer. Monsieur House lui-même, tout en caressant la barbe, avait eu ces mots : « c’est bidon ». La clique des contempteurs du Savant se fit soudainement moins bruyante. Quant à Sa Neigeuse Hauteur, apprenant ce que venait de faire ce Chevalier, en qui il avait mis sa confiance après les lacrymales errances de la marquise de la Buse, Elle entra dans une noire colère. Il se murmurait que les jours de monsieur d’Alanver à la Chancellerie étaient désormais comptés.

La Starteupenéchionne vacillait dangereusement. On commanda de nouveaux carottages, que l’on maquilla fort soigneusement afin de faire apparaître une embellie. La cote de popularité de Notre Abyssal Scaphandrier n’était jamais mesurée à sa juste aune, on composait sans cesse et on compensait les mesures catastrophiques pour atteindre toujours le même chiffre, lequel ne voulait donc strictement rien dire. Le mot d’ordre lancé depuis le Château était « confiance ». Il fallait redonner « confiance ». La brouillonne et chancelante douairière de La Peine-En-Ecot, apparut, plus hirsute et bredouillante que jamais. Après avoir annoncé que le nombre de désoccupés venait de connaître une forte croissance, elle incita les Riens et les Riennes, au travers de laborieux borborygmes, à éventrer leur matelas de laine pour se précipiter faire des emplettes inutiles. Il fallait relancer l’économie ! Il avait totalement échappé à cette gargouilleuse douairière un principe immuable : quand tout allait mal, celles et ceux qui le pouvaient encore tentaient de se constituer une maigre épargne, qu’ils resserraient en prévision de temps à venir plus durs encore. Et nul doute que ces temps-là s’annonçaient. Des manufactures, ne pouvant plus faire face aux créances, licenciaient les laborieux à tour de bras. Les Très-Riches observaient tout ceci, la main agrippée sur leur bourse dont aucun liard ne sortirait. Que les pauvres crèvent, il y en aurait toujours d’autres pour les remplacer.

La bonne duchesse de Sitarte, à qui le Roy avait mandé qu’elle se fît plus modeste et mesurée dans ses paroles, oublia vite ses bonnes résolutions. Elle fut invitée à une causerie dans le salon de monsieur de la Bourrée, ce gazetier qui se piquait de fabriquer l’opinion. Il fut question de la maison Goupil, le fleuron de la Starteupenéchionne. Madame de Sitarte pérora tant et tant pour justifier les menées du gouvernement – se montrer fort généreux avec cette maison et fermer les yeux qu’elle se séparât de tous les laborieux inutiles, dont la duchesse ne savait pas vraiment à combien ils seraient, c’était là chose fort secondaire – qu’elle mélangea tout : le nombre de carrosses que Goupil était en mesure de fabriquer chaque année dans ses usines devint le nombre de carrosses fabriqués, et la duchesse fustigea alors tous ces carrosses invendus qui gisaient on ne savait trop où, sans nul doute dans l’immensité vide de sa cervelle. C’était ce qui s’appelait «rester sur le carreau ».Madame de Sitarte était ainsi : prête à forger le plus de billevesées et de fadaises possibles pour complaire à Son Infaillible Supériorité, le tout enrobé dans un aplomb qui n’avait point son pareil. Elle faisait en outre mine d’épicer son discours d’une pincée d’humanisme, lequel dans sa bouche avait une saveur fade et totalement artificielle.

Le vingt neuf de ce mois de mai fut un grand jour pour Notre Universel Génie. Il allait montrer au monde sa disruptive vision, et imprimer sa marque dans l’Histoire. Les princes et les rois de la Terre étaient tous suspendus aux lèvres jupitériennes. On cessa toute activité afin d’écouter ce que Sa Turgescente Gloire avait à annoncer. C’était tout bonnement si renversant, si inouï, si surprenant, qu’on en perdit le souffle. Le Roy avait réuni un aréopage d’Économes qu’il avait sommés de se mettre au travail selon un schéma bien arrêté : on disserterait de la pluie et du beau temps, des bourses plates des gueux et des cassettes rebondies des riches – comment faire pour que cela continuât ainsi – et s’il restait encore un peu de phosphore à ces éminences grises, on parlerait de cette science des populations, la démographie. Notre Précieux Ratiocineur leur avait donné six mois pour rendre leur copie. Ce nouveau cénacle s’ajoutait à tous les autres, ce qui avait fait dire au duc de l’Anfer que la Starteupenéchionne était aux mains d’une « élite éclairée ». Le malheur était que la lumière provenant de ces cervelles soi-disant supérieures n’avait rien à voir avec les Lumières qui avaient œuvré à produire la Grande Révolution. On avait ici affaire à un genre de lumière noire, qui éteignait par avance toute émancipation humaine et subordonnait toute chose à la Phynance. L’un des ces Diafoireux de l’économie, un certain monsieur Blémarre avait œuvré au sein du redoutable Ephémi, cette officine qui s’occupait de l’argent dans le monde, non point les pauvres écus sonnants et trébuchants du peuple, mais des montagnes d’écus imaginaires de la Phynance, qui s’échangeaient follement chaque jour dans des corbeilles tout aussi imaginaires et ruinaient la vie des pauvres gens. Ce monsieur Blémarre, que Son Inflexible Férule avait mis à la tête de cet aéropage, avait joyeusement participé quelques années auparavant, au sac du petit royaume hellène, saigné à blanc afin de satisfaire les appétits voraces des Saigneurs de la Phynance.

Ainsi en allait-il en Starteupenéchionne dans les derniers jours du mois de mai, avant que ne commencât la deuxième époque du Grand Déconfinement.

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Chronique du vingt huitième jour du mois de mai de l’an de disgrâce 20

Où il est question de clochettes, de baiser, et de révérence tirée…

On ne savait trop ce qu’il en advenait des miasmes, mais en ce qui concernait les mites, nul doute qu’elles avaient gagné la partie. C’étaient des mites blanchisseuses, d’habiles lavandières qui faisaient bouillir minutieusement chaque poil de la barbe gauche du Premier Grand Chambellan, laquelle devenait au sortir de leurs bons soins neigeuse et éclatante, tandis que les poils de la barbe droite restaient désespérement bruns et sombres. Le contraste était des plus saisissants. D’aucuns, dans l’adversité et les soucis, se faisaient des cheveux, Monsieur du Havre, lui, se faisait des poils. Ce fut donc à cet inestimable serviteur à demi blanchi sous le harnois qu’échut le grand honneur d’annoncer que le Grand Déconfinement entrait dans une nouvelle phase. « La liberté va enfin redevenir la règle », tels furent les mots prononcés par monseigneur le duc, et l’on s’interrogea sans fin sur cet « enfin » incongru. Le Premier Grand Chambellan avait-il eu à souffrir de ces restrictions des libertés, lesquelles avaient semblé tout au contraire plaire follement à Notre Impérieux Galopin ? La mesure des vingt lieues était enfin levée – on n’aurait point à créer un nouveau privilège pour les Riches qui eussent voulu rejoindre leurs résidences d’été -, chaque province s’était vue remettre des gommettes vertes en récompense de sa bonne conduite. Il n’y avait plus que la Grande Province de Lutèce à rester à l’orange, ainsi que deux territoires ultramarins. Les estaminets et les gargottes qui avaient survécu au Grand Confinement pourraient enfin rouvrir leurs portes, on allait pouvoir à nouveau s’y enivrer et s’ y empiffrer, si toutefois les bourses plates des Riens et des Riennes pussent le permettre. Les moyennes escholes ainsi que les gymnases des grands escholiers accueilleraient à nouveau la jeunesse du pays, dans le respect du protocole établi par les gens de Monseigneur le duc de la Blanche Equerre, ce qui promettait une joyeuse pagaille. On y était enfin…ou presque. Monsieur de la Flippe enjoignit cependant chacun à ne point se laisser aller à la désinvolture. Las ! C’était là peine perdue tant le soleil, qui dardait d’insolents rayons depuis plusieurs semaines, laissant augurer de la survenue fort prochaine de la période du Petit Chien, incitait au relâchement généralisé. Les miasmes circulaient encore ici et là, il se créait toujours des foyers de contaminés, surtout chez les pauvres hères qui étaient réduits à la promiscuité. Et nul ne savait dire pourquoi ces funestes miasmes semblaient cependant battre en retraite, ni dans quelles armoires, entre quelles piles de linge, ils iraient se terrer, tapis dans l’ombre des secrets inavouables, et à quel moment ils ressortiraient.

La grande nouvelle était que la Chambre Basse ainsi que la Chambre Haute avaient toutes deux donné leur accord pour que l’on utilisât un pernicieux système de clochettes que chacun pourrait accrocher à sa petite lucarne magique de poche, afin que fussent immédiatement repérés les infortunés sur qui les miasmes auraient sauté. Grâce à ce moyen, plus aucun secret n’échapperait à Notre Malveillant Petit Frère et à ses Très-Chers-Amis. L’ère de la Grande Surveillance était arrivée. Gracchus Mélenchonus s’en était ému et il avait fait trembler les ors de la Chambre Basse avec ces belles paroles qui firent frémir d’aise Monsieur Hugo depuis son repos éternel: «  je fais partie de ceux qui ne veulent pas qu’on sache près de qui j’étais à moins d’un mètre pendant plus d’un quart d’heure. C’est le temps d’un baiser. Ça ne vous regarde pas. ».Pendant que le tribun des Insoumis faisait aussi appel à Monsieur Rabelais pour tenter de faire fonctionner quelque rouage de la cervelle absente des Dévôts du Roy, ceux-ci s’agitaient frénétiquement sur leurs bancs. Tout cela les dépassait. La littérature, la poésie et la philosophie – ces disciplines honnies qui ne rapportaient aucun écu- leur provoquaient des prurits et il se formait, dans le trou où eût du se trouver ladite cervelle, une sorte d’ébullition fort malodorante. Ils en devenaient intenables. Le duc d’Anfer, loin de faire taire ses troupes discourtoises et dissipées, tenta une fois de plus de produire une saillie à la suite du discours de Gracchus Melenchonus, prétendant s’en gausser. Ce qu’il crut être un mot d’esprit tomba à plat tel un vulgaire crachat. Le duc était le seul à rire de ses pitoyables traits, lesquels révélaient une nature bien âcre et bien médiocre.

La Faction de la Marche n’en finissait plus de s’effilocher. Un nouveau groupuscule venait de se constituer. Ces apostats-là étaient en réalité des séides de Monsieur du Havre, lequel, craignant les foudres de Sa Jupitérienne Mesquinerie, prétendit n’être pour rien dans cette énième défection au sein des Dévôts. Tout partait en quenouille et il y avait de la sécession dans l’air. Il fallait donc colmater à la poix les brèches du navire. Ce fut ainsi que Monsieur d’Amonbeaufisse et Madame de la Courge se portèrent avec célérité au secours de ce monsieur de la Torpille, que la justice venait d’épingler et de condamner pour s’être montré malséant et avoir outrepassé ses droits envers une ancienne assistante. Le premier argua qu’il s’agissait là d’un conflit privé entre un maitre et une domestique et que l’on aviserait lorsque l’affaire aurait été définitivement jugée – monsieur de la Torpille avait fait appel du verdict et se disait « serein » quant à la suite des événements-, la seconde, qui avait en charge la Chancellerie des droits des Riennes, montra une fois de plus tout l’attachement et la passion pour sa mission ainsi que sa conception toute personnelle de la justice: elle excipa ni plus ni moins de la « présomption d’innocence ». A cette annonce et en vertu de ce beau principe brandi par la vertueuse marquise, bon nombre d’assassins dûment jugés et mis en geôle prétextèrent tous en choeur de leur « présomption d’innocence ».

Le Chevalier d’Alanver, croyant mieux terrasser, tel un Saint Georges de carton pâte, ce vieux dragon patelin de monsieur House, lequel n’en finissait plus de le narguer et de cracher sa potion magique, tout en se caressant la barbe, en appela à sa tendre moitié, une petite duchesse fort bien faite de sa personne et qui le savait, madame du Beauminois. Cette coquette se piquait d’avoir étudié le droit. Elle s’en alla parader sur une Lucarne Magique, proférant des menaces à l’encontre du Savant, lequel dérangeait en vérité la maison Biquefarma avec sa potion de quatre sous, potion honnie dont on venait d’en proscrire l’usage. Las ! On ne sut pas gré au Chevalier d’user ainsi de l’entregent de son épouse pour tenter d’en finir avec le professeur Klorokine. Il y avait de la mesquinerie et de la lâcheté dans le procédé qui excitèrent l’ire des partisans du Savant. La querelle en fut relancée, d’autant que monsieur House persistait, estimant que le temps « ferait le tri ». La duchesse des Charentes et du Poitoutou fut soudainement prise d’un transport au cervelet, elle supprima tous les cuicuis qu’elle avait pu produire pour soutenir la médecine de Monsieur House.

Dans sa bonne ville de Ludgdunum, le vieux duc de Colon s’allia, en vue du deuxième tour du Tournoi des Bourgmestres, avec ce qui se faisait de plus rance et de plus raide, de vieux barons sis bien à droite de l’échiquier. Monsieur de la Jade d’Eau se laissa aller quant à lui à quelques confidences dans le salon de Monsieur du Truqué, où il était de bon ton de venir se faire voir. Monsieur du Truqué recevait ce soir-là une ancienne concubine du roi Françoué, qui avait eu un goût fort marqué pour les polissonneries à dos de scoutère, lequel engin lui avait valu son surnom. Madame de Mersipoursemoman – tel était le nom de cette duchesse -passa pour une révolutionnaire et une extrémiste face au très compassé duc, lequel avoua ne s’être jamais considéré comme un opposant politique à Notre Délicat Biquet. Il y avait donc bien anguille sous roche ! Le petit duc de Moucheté ne s’y trompa point, il cuicuita fébrilement que Son Autocentrée Suffisance serait avisée de pencher du côté de Monsieur de la Jade d’Eau, espérant ainsi opérer vers un retour en grâce auprès du Roy. Monsieur de Moucheté se croyait un grand progressiste, quand il n’était qu’une girouette.

Tout semblait donc aller pour le mieux dans le meilleur des mondes. Pour preuve, le sieur La Bidoche – qui ne doutait de rien et osait tout, c’était là sa marque de fabrique – alla se répandre partout qu’il se sentait investi d’une mission divine : se présenter au nom de la populace au Tournoi de la Résidence Royale. Était-ce donc là le résultat de son conciliabule avec Notre Médiocre Fricoteur ? La Bidoche serait-il un de ces leurres destinés à faire jaser et distraire les Riens et les Riennes ? La perspective en était si navrante et si effrayante que ce fut le jour que choisit pour tirer sa révérence un amuseur public, un féroce contempteur de la bêtise, qui n’avait pas eu son pareil pour narguer et faire ricaner des ridicules. On le pleura beaucoup.

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Chronique du vingt cinquième jour du mois de mai de l’an de disgrâce 20

Où il est question de carottes, d’assiettes et de félonie…

C’était à n’y rien comprendre. On avait fait procéder à un nouveau carottage de l’opinion, en sondant les cervelles de quelques Riens et Riennes, triés sur le volet par on ne savait trop quel mystérieux calcul dont seules les académies de forage avaient le secret, afin de savoir si Notre Abyssal Scaphandrier jouissait à nouveau de l’affection de son peuple. La popularité de Notre Roy Bien-Aimé eût du être au firmament après cette folle aventure de la grippe pangoline où on l’avait vu partout, endossant maint costumes, tantôt arpentant les tranchées tel Clémenceau, tantôt enfourchant un mannequin de paille à l’effigie de ce même Clémenceau – c’était le seul tigre qu’on eût pu trouver -, son auguste profil un jour découvert, le lendemain masqué, à moins que ce ne fût l’inverse. Son Himalayenne Prétention s’était exprimée moult fois dans les Lucarnes Magiques, Elle avait sillonné le pays en long et en large, abreuvant de son Verbe Guérisseur son peuple de fainéants et d’illettrés qu’il fallait châtier, non parce qu’on l’aimait mais parce qu’on l’abhorrait. On avait fait mine – le chevalier d’Alanver s’était révélé fort habile en faisant appel à la perfide baronne du Notabenêts – d’écouter les doléances des nurses et des garde-malades, mais c’était pour mieux les réduire au silence. Mais voilà que le résultat du carottage venait d’être connu et il était défavorable à Notre Fêlé Bibelot. Pire encore ! Les Riens et les Riennes dont on avait foré les cervelles par un oiseux questionnement préféraient monsieur du Havre et ses mites ! Cela conforta le Roy dans sa décision de se débarrasser au plus vite de celui qui osait lui faire ombrage.

Mais qui donc pour le remplacer ? Le grand Vizir Manolo, l’ancien duc d’Evry, ne manquait jamais aucune occasion de renouveler son allégeance. Il se disait dernièrement prêt à « renverser la table », et, en grand maladroit qu’il était à casser de la vaisselle. Était-bien le moment ? Son Agacée Sérénité avait tant d’autres motifs d’insatisfaction et d’inquiétudes. Il se murmurait que d’aucuns se sentaient pousser des ailes et rêvaient de gloire et de notoriété, ces puissantes drogues qui vous isolaient du commun et vous faisaient croire maître du monde. Ainsi les noms de messieurs de l’Anehonât et de la Zizanie circulaient-ils sous le manteau. De ceux-là, Notre Fielleux Bonimenteur en ferait son affaire – il avait du reste commencé les manœuvres en s’entretenant avec ce La Bidoche, lequel se piquait de le critiquer en public, tout se laissant circonvenir des plus aisément dès lors que l’on se retrouvait dans l’intimité d’un conciliabule – mais voilà que le nom du Savant de Marseille se chuchotait aussi dans les coursives des gazettes. Or ce monsieur House était du dernier bien avec Sa Frivole Mondanité, on entretenait les meilleures relations. Celui qui était autant admiré qu’il était détesté n’avait jamais émis la moindre critique envers Notre Révéré Monarc. Mais il était devenu, par le truchement de sa potion magique et de ses déclarations qui semblaient frappées au coin du bon sens, le héros de celles et ceux qui s’insurgeaient contre le Roy et ce qu’ils appelaient « le système ». Pour être juste, le sulfureux Savant ne faisait toutefois pas l’unanimité dans ce camp-là et les querelles allaient bon train – c’était là tout nanan pour Sa Suave Machination. La dispute est d’un grand secours pour affaiblir l’adversaire, sans elle on serait à la peine.

Le Chevalier d’Alanver avait lancé sa machinerie contre Monsieur House, mais l’effet escompté – celui de faire passer le Savant pour un bouc émissaire et cacher ainsi sous le tapis les funestes errements du gouvernement pendant l’épidémie de grippe pangoline – tardait à se faire jour. Le professeur Klorokine se rebiffait, ajoutant encore, s’il était possible, à la cacophonie ambiante. Le baron d’Amphore, un personnage falot et inconsistant, qui présidait à ce qui restait de la Faction de la Rose, fut victime d’une crise d’amnésie. Oubliant son soutien sans partage à Notre Fringant Jupithou au lendemain de sa victoire, il avait commencé de comploter bassement avec le duc de la Jade d’Eau, et son comparse, le jeune vicomte du Marais, ainsi que d’autres intrigants et intrigantes, au premier rang desquelles se trouvait la petite baronne de Bellecassette – l’ancienne Chambellane à l’Instruction du bon roi Françoué, celle dont le seul nom provoquait un prurit subit autant que violent chez les maitres des escholes et ceux des collèges. Tout ce petit monde entendait à l’instar de l’ancien Grand Premier Chambellan le Grand Vizir Manolo, « renverser la table » sans toutefois casser trop de vaisselle, car on voulait bien qu’elle servît encore. C’était dans ce dessein que l’on n’avait point convié à cette réunion secrète ces maudits et encombrants Insoumis, ces irréductibles dont on ne savait que trop bien que ce qu’ils voulaient faire de la vaisselle et du dogme de l’Eglise du Saint-Capital. On venait d’en avoir un bouillant exemple avec monsieur Ruffinus, que le gazetier monsieur de la Bourrée avait âcrement mis à la question. Le tribun ne se souciait que des pauvres gens et se disait prêt, s’il le fallait, à se faire leur champion.

Les ducs de l’Amer et de l’Attelle s’étaient mués en Frères de la Charité pour les Riches. Le premier venait de pieusement fermer les yeux et in petto de donner sa bénédiction à la maison Goupil, laquelle fabriquait en très grand nombre des carrosses et autres charrettes. La Starteupenéchionne allait octroyer fort généreusement à cette maison une obole de cinq milliards d’écus, sans condition ni contrepartie. Mieux encore, quand les gouvernants de cette maison annoncèrent qu’ils allaient devoir fermer des manufactures, on ne les morigéna point, tout au contraire, ils furent absous. Le second, un petit intrigant, transfuge lui aussi de la Faction de la Rose, s’en allait courant les gazettes pour agiter sa sébile et faire appel – vainement – au cœur des Riches.

Ce fut le moment que choisit Notre Petit Voiturier pour s’en aller visiter une manufacture de carrosses précisément, ceci afin de montrer tout l’intérêt qu’il portait à cette activité. Avant son transport, le Roy convia au Château certains de ces fabricants. Puis on se rendrait à Etaples, où était sise la manufacture dans laquelle Sa Poussive Locomotion ferait quelques annonces. Le baron du Tranbert, qui présidait à la destinée de la haute province du Nord ne décolérait pas. Il ne figurait pas sur la liste des invités. C’était là chose inouïe ! Il se disait que Notre Téméraire Éphèbe avait fort peu goûté le geste de défiance du baron lorsqu’il était venu rendre l’hommage à Charles-le-Grand. Consigne avait été donnée de ne point se masquer pour l’occasion, on était en plein champ mais le baron félon avait ostensiblement gardé le sien, défiant ainsi son Suzerain. Un méfait ne restait jamais impuni et les représailles venaient de s’exécuter.

Ainsi en allait-il en Starteupenéchionne, en ce deuxième jour de la troisième semaine du Grand Déconfinement.

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Chroniques du règne de Manu 1er dit l’Intempérant

Chronique du vingt troisième jour du mois de mai de l’an de disgrâce 20

Où il est question d’ananas et de choux, d’argent jeté aux chiens et de propos de comptoir…

Le Gouverneur Général du Roy en Martinique, un certain monsieur de la Catachrèse, qui ne tenait cette charge que depuis fort peu, étant auparavant l’un des Conseillers de Son Impériale Condescendance, se crut revenu au temps de la première colonie de monsieur d’Esnambuc. Il fit en conséquence fabriquer des placards destinés à enseigner à la populace noire de l’île comment il convenait de respecter dorénavant les nouvelles règles de savoir-vivre, ce que les gazetiers nommaient fort justement la « distanciation sociale ». Ce très zélé serviteur de Notre Exotique Planteur avait finement mandé que figurassent sur le placard deux personnages, un blanc et un noir. Afin que les descendants des esclaves fissent entrer dans leurs cervelles de fainéants ce que signifiait de nouveau la distanciation entre le maître et l’esclave, il était indiqué que ce dernier devait se tenir suffisamment éloigné du « bwana » de manière à ce qu’on pût mettre cinq ananas entre eux. Les Riens et les Riennes de l’île en restèrent d’abord médusés, puis ce fut un tollé de protestations outrées et de quolibets rageurs. Il en alla de même jusqu’à Paris où Gracchus Mélenchonus parla de « honte ». Monsieur de la Catachrèse, quoique ne comprenant nullement la raison de l’ire populacière, produisit quelques plates excuses peu convaincantes et fit retirer la mort dans l’âme les dits placards. De l’autre côté de l’océan, sur le sol de la Starteupenéchionne, les pairs de Monsieur de la Catachrèse se récrièrent in petto qu’on était allé un peu vite en besogne en enlevant ces placards si parlants pour le peuple. Il fallait user de pédagogie et employer des images afin que les gueux – dont le Roy avait fustigé l’illettrisme congénital – pussent comprendre. Ainsi le Gouverneur de l’Armorique avait-il commencé de faire préparer les siens : pour les gueux bas-armoricains, la distanciation sociale se mesurerait en sabots. Le Gouverneur de l’Auvergne avait préféré quant à lui les choux. En Vendée, on hésitait encore entre ces mêmes choux et des sacs de mogettes. Las ! La piteuse débandade de Monsieur de la Catachrèse mit un terme prématuré à tout ce qui n’était en réalité qu’une tentative de restauration des Ordres de l’Ancien Régime. Mais ce n’était que partie remise. On y reviendrait dès que l’occasion se présenterait.

Il était donc entendu que le deuxième tour de piste du Tournoi des Bourgmestres se tiendrait le dernier dimanche du mois de juin, à moins que le Conseil des Savants ne fît savoir sous quinzaine que risques il pût y avoir, auquel cas on passerait tout de même outre, tout en se défaussant grâce au premier avis. Sa Tyrannique Suffisance décidait de tout mais n’entendait être tenue responsable de rien. Son favori, le duc du Dardmalin, Chambellan aux Comptes Domestiques, avait réussi à triompher dès le premier tour, en ce fatidique dimanche, le quinzième du mois de mars, à la faveur de la désertion du peuple, lequel s’était fort peu déplacé pour départager les impétrants. Monsieur du Dardmalin venait donc de reposer son prétentieux fondement dans le fauteuil de bourgmestre de sa bonne ville du Nord, et entendait bien l’y laisser, tout en étant à la capitale pour exercer sa charge de Chambellan. Or, il existait une règle tacite qui voulût que l’on ne pût cumuler deux charges, celle de Chambellan et celle de bourgmestre. Cette règle étant bonne pour autrui, le duc décida de passer outre – il avait le fessier fort agile – arguant qu’il avait reçu la bénédiction du Roy qui l’aimait beaucoup – et accessoirement celle du duc du Havre, dont on se demandait à quoi il servait encore. Tout au plus l’allègre petit duc concéda-t-il ne point en retirer aucun avantage financier, il ferait jeter ses émoluments de bourgmestre aux chiens errants.

L’affaire de la potion miracle du Savant de Marseille continuait d’agiter les cervelles et d’alimenter les rumeurs les plus folles . Monsieur House – alias le professeur Klorokine – était encensé ici et vilipendé là-bas. Il avait ses farouches partisans et ses ennemis jurés. Celles et ceux qui avaient reçu le traitement – dont la baronne Tine de la Vasse, l’héritière du cacochyme baron de la Godille- s’en portaient fort bien mais on disait ailleurs qu’il était étonnant qu’ils fussent encore en vie, leur cœur eût du leur faire défaut car la potion était réputée provoquer des emballements fatals de cet organe. Mais on avait oublié que les importants qui avaient absorbé cette médecine n’avaient jamais eu de cœur, et il n’y avait donc aucun risque que celui-ci fût atteint. Quant aux pauvres, ayant été déjà tant malmenés de ce côté-là, ils avaient bravement résisté et s’en étaient trouvé guéris. C’était à n’y rien comprendre. Le Chevalier d’Alanver décida de partir en croisade et d’en finir une bonne fois pour toute avec le Savant de Marseille. Il excipa d’une énième nouvelle étude – il s’en produisait chaque semaine qui se contredisaient copieusement les unes les autres – et fit claironner par les hérauts qu’il avait chargé un comité de savants – encore un – de réfléchir à comment interdire la prescription de cette médecine.

C’était la consternation chez les partisans de Monsieur House. Le vicomte du Douteblasay médicastre lui-même et ancien Chambellan à la Malportance du temps du bon roi Jacquot, ainsi qu’à d’autres charges, se porta au secours du Savant, se répandant dans toutes les gazettes, on l’eût dit soudain doté d’ubiquité, alors que beaucoup le pensaient passé de vie à trépas. Du côté des contempteurs, on ne sentait plus d’aise, tel ce monsieur des Cimes, ce médicastre de salon qui s’était fait une spécialité de vilipender ce décidément bien sulfureux monsieur House. On avait en effet appris que le savant avait rejoint un club très distingué qui se proposait de produire une gazette dont le premier numéro paraîtrait aux beaux jours. L’instigateur de cette affaire n’était autre que l’un de ces philosophes auto-proclamés, monsieur du Surfay, lequel, après s’être longtemps vu en héraut du progrès social, avait depuis quelques années quelque peu dévié de sa trajectoire. Il œuvrait désormais à restaurer l’ordre et les valeurs, ainsi qu’ à éclairer comme il convenait l’entendement des gueux, tout ceci grâce à l’apport de son œuvre colossale, à côte de laquelle celle de monsieur Marx ferait bientôt figure d’album pour la jeunesse. Monsieur du Surfay puisait son inspiration chez ses bons maîtres latins, experts en sagesse, chez Proudhon – lequel était selon lui le phare de la pensée moderne, infiniment supérieur à Monsieur Marx – et enfin en lui-même, surtout en lui-même devrait-on dire, tant notre philosophe ne supportait en vérité qu’une seule lumière, la sienne. Il avait attiré dans ce petit cercle d’initiés le vieux baron de l’Achèvement, ainsi que le marquis de la Vileté, celui qui n’aimait rien tant qu’à réécrire l’Histoire en en rayant d’un trait de plume vengeur la Grande Révolution. On avait là le plus bel aréopage de ce qui se faisait de plus suranné et de plus nostalgique de la société de l’Ancien Régime, celle où le peuple restait à sa place, et où les élites disposaient, tout ceci affublé fallacieusement d’une appellation usurpée, celle du « Front Populaire ». On était bien en Starteupenéchionne, au royaume du Grand Cul par dessus tête. La Chatelhaine de Montretout ne s’y trompa point, elle qui salua avec force intérêt la création de cette gazette. Elle y retrouvait son fonds de commerce et entendait bien s’en servir, pour peu qu’on l’y aidât, afin de se remettre en selle pour le Grand Tournoi de la Résidence Royale.

Pendant que la cour s’agitait, Notre Précieux Pilier de Comptoir s’entretenait par le truchement du cornet magique avec un bouffon, un certain monsieur Bidoche, afin d’examiner avec lui comment il convenait de rouvrir dans les plus brefs délais les estaminets. C’était aux dires de monsieur Bidoche une mesure de salubrité publique. Il convenait cependant de bien faire le tri entre les estaminets qui auraient licence d’accueillir à nouveau les buveurs en privilégiant ceux où l’on ne tenait que des propos creux et insignifiants, et en renvoyant la réouverture aux calendes grecques de ceux où l’on fomentait complots et autres séditions. Monsieur Bidoche étant révéré comme un saint patron dans les estaminets de la première catégorie, Sa Sainte Tempérance pouvait s’en remettre à lui les yeux fermés.

Ainsi en allait-il donc en Starteupenéchionne en cette toute fin de la deuxième semaine du Grand Déconfinement.

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Chroniques du règne de Manu 1er dit Le Faiseur

Chronique du vingt deuxième jour du mois de mai de l’an de disgrâce 20

Où il est question de favoritisme, de prévarication et de grands projets en perspective…

Le Grand Déconfinement se poursuivait donc, avec sa cohorte d’incohérences et d’ hasardeuses décisions, à moins qu’elles ne dussent bien au contraire rien au hasard et tout à l’entregent ainsi qu’à d’inavoués desseins. Ainsi en allait-il des fêtes de l’été, communément appelées « festivals », qui émaillaient les mois de Phoebe, réjouissant le cœur des Riens et des Riennes qui pouvaient encore se permettre de débourser quelques écus pour y assister. Le Chambellan aux Affaires de l’Esprit, le Chevalier des Rillettes, l’avait annoncé de façon fort absconse : tout était question de jauge. Selon ce docte précepte, les petits festivals, ceux où l’on se réunissait dans une humble grange, où l’on s’asseyait par terre, et où on se retrouvait à deux ou trois, ceux-là auraient bien lieu. Ce fut ainsi que l’on autorisa le marquis de La Vileté, un Vendéen fougueux et atrabilaire, dont Notre Affectueux Jouvenceau s’était entiché dès la première année de son règne et qui avait depuis lors son couvert au Château, à rouvrir son petit domaine, dans lequel avaient lieu, dès la belle saison, de fort modestes festivités, au cours desquelles le marquis réécrivait l’Histoire, faisant de la Grande Révolution un épisode aux funestes conséquences, dont il convenait à tout prix d’en faire oublier jusqu’à l’existence, pour en revenir à l’Ordre ancien, seul capable aux yeux du marquis et des siens de maintenir les gueux en sujétion. Il sautait aux yeux que les dites festivités du marquis correspondaient en tout point à la « jauge » édictée par Monsieur des Rillettes. En revanche, les saltimbanques d’Avignon devraient se taire et se serrer la ceinture, il n’y aurait aucune aubade, aucun récital, aucun tintamarre ni ici ni là-bas. Il n’y avait que la désormais traditionnelle fête de la Musique – laquelle coïncidait avec la fête de la Saint-Jean d’été -, pour laquelle l’on dérogerait, sans toutefois «  prendre de risques » précisa le bon Chevalier, geste à l’appui. Et de rajouter :« on parlera musique, on verra musique, il y aura un grand rendez-vous de musique ». Monsieur des Rillettes, qui avait beaucoup côtoyé le Roy ces derniers temps et avait bu avidement ses paroles, en avait pris les tournures de phrases toutes remplies d’inutiles complexités et d’enfumage, destinées à masquer le vide.

Ce fut le bon baron de Cénobite, obscur Sous-Chambellan aux Excursions, à qui échut l’honneur d’annoncer officiellement la bonne nouvelle au marquis de la Vileté. Officieusement, celui-ci le savait déjà. N’avait-il pas fréquenté fort assidûment les antichambres du Château et menacé de retirer son soutien occulte à Sa Complaisante Connivence s’il s’avérait qu’on ne donnât point suite à ses desiderata ? Pour faire bonne mesure, et pour éviter l’odieux soupçon de faiblesse et de favoritisme, on décida que tous les endroits dédiés au futile divertissement, que l’on appelait aussi des« parquataimes » seraient rouverts, mais que les festivals où l’on était amené à s’élever l’esprit et à contempler le beau et le sublime seraient proscrits. On avait ainsi une vague idée de ce qui se tramait dans le « monde d’après » en ce qui concernait « les affaires de l’esprit ». On faisait disparaître ce fâcheux mot, « esprit » et on ne gardait que celui, fort noble, d’ « affaires », lesquelles évoquaient des cassettes emplies d’écus et de bons de change porteurs d’espoir de rentes mirifiques.

Le Grand Déconfinement était dur et brutal avec le commun, mais fort tendre et indulgent avec les riches. Une Dévôte du Roy, madame du Gnon, cuicuita avec ardeur qu’elle et ses comparses avaient adressé une missive au duc de Gazetamère afin que fût « assouplie » la règle d’or des quarante lieues, et permettre ainsi à celles et ceux qui avaient le bonheur d’avoir des résidences d’été de pouvoir en avoir la libre et entière jouissance. Qu’il était donc cruel de limiter ainsi les droits de certains ! Les gueux, lesquels n’avaient jamais eu accès à ces privilèges, ne pouvaient en concevoir aucun manque, et il ne leur en coûterait donc rien de rester confinés dans ce cercle des quarante lieues. Qu’ils pussent concevoir l’absurde désir de revoir les leurs, éparpillés aux quatre coins du pays, n’effleura en rien le gouffre abyssal de l’égoïsme qui tenait lieu de cervelle aux Suppôts de Notre Méprisant Foutriquet.

La gazette de Monsieur Plénus Moustachus n’en finissait plus de porter tort au gouvernement de Sa Neigeuse Probité en faisant entendre sur la place publique quelques retentissantes affaires . On ne comptait plus le nombre de Chambellans que cette gazette avait impitoyablement traqués, pris à se servir largement de leur position afin de tenter de faire passer sous le tapis moult et moult turpitudes. Ce fut cette fois au tour du petit duc de Nigaudouille, un autre transfuge de la Faction de la Rose – qu’il avait trahie de la plus vile façon pour son maroquin de Chambellan – de se faire prendre les doigts dans le pot de peinture. Du temps où il était bourgmestre de sa bonne ville, ce monsieur de Nigaudouille avait accepté, en remerciements de ses bons offices et de ses largesses envers une certaine compagnie de puisatiers, des œuvrettes d’un artiste dont la côte était fort conséquente. L’ennui était que ce monsieur de Nigaudouille s’était toujours présenté comme un parangon de vertu. Il était un de ceux qui avaient le plus fortement brocardé le duc de Sablé, monsieur du Fion – lequel avait confondu pour sa tendre moitié le travail d’attachée parlementaire avec celui de confiturière au logis. Monsieur de Nigaudouille avait couvert Monsieur du Fion de son fiel et l’avait cloué au pilori. L’affaire tombait bien mal pour ce Chambellan qui poursuivait de ses ardeurs mesquines tous les fonctionnaires du pays pour leur couper les vivres et leur faire sans cesse la leçon. Il s’empêtra dans de laborieuses explications : il avait pris ces oeuvrettes pour de vulgaires crobards sans intérêt, le puisatier était un sien ami et c’était là un « cadeau » – alors que ce dernier déclarait dans le même temps aux gazettes la qualité de « client » de Monsieur de Nigaudouille, ce qui en disait long sur le statut des « oeuvrettes ». En désespoir de cause, le duc, fort marri, annonça qu’il restituerait « ce cadeau » et ce dans « les plus brefs délais » « pour éviter toute polémique ». C’était un peu tardif.

On apprit sur les midi, en ce vendredi, vingt deuxième jour du mois de mai, que le deuxième tour du Tournoi des Bourgmestres aurait bien lieu le dernier dimanche du mois de juin, au moment où débutaient ordinairement des fortes chaleurs et alors qu’on n’avait toujours aucune certitude que les miasmes se fussent résolus à se mettre en quarantaine. Il n’y aurait point de campagne pour vanter les mérites des uns et des autres, ce qui laissait l’avantage aux sortants, ou à leurs héritiers. Tout se ferait sur les résosossios, ces petits salons virtuels où tout un chacun pouvait laisser libre cours à son ire et où se disait tout et le contraire de tout. Monsieur le duc du Havre était sorti de son confinement pour faire cette annonce au pays, flanqué du duc de Gazetamère, lequel boitait bas, et s’appuyait sur une béquille, ce qui lui donnait l’air encore plus bancal et enchiffrené que d’ordinaire. Quant à Sa Neigeuse Sublimité, Elle cuicuita – c’était un de Ses passe-temps favoris- qu’un grand raout sur « le monde d’après » aurait lieu au mois de janvier de l’an de disgrâce 21, dans la bonne ville du vieux baron de la Godille, lequel espérait bien, à la faveur de ce drôle de second tour du Tournoi, caser sur son trône son héritière, la baronne Tine de la Vasse. On comprenait pourquoi on avait hâté ce Tournoi. Il fallait que tout fût prêt pour cette échéance. La baronne Tine de la Vasse était une fervente adepte du mortier et des grands chantiers. On ferait bâtir palais et autres hôtels en vue de ce grand rendez-vous, ses bons amis les Saigneurs du Béton s’en frottaient déjà les mains.

Ainsi en allait-il en Starteupenéchionne, en cette fin de la deuxième semaine du Grand Déconfinement.

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Chroniques du règne de Manu 1er dit l’Irritable.

Chronique du vingtième jour du mois de mai, en l’an de disgrâce 20

Où il est question de mensonges, de châtiments et d’une idée saugrenue.

La soudaine attaque d’amnésie de Notre Effervescent Timonier fut dans toutes les conversations des Riens et des Riennes. On conjectura, on ricana, on ragea surtout et d’importance. Sa Culottée Suffisance avait-elle perdu la tête, ou tout ceci n’était-il que menteries et enfumage ? La grande Intendante des Provinces de l’Est, là où les miasmes avaient sévi plus férocement qu’ailleurs dans le pays – on se souvint qu’ils avaient pu se disséminer joyeusement après un grand raout religieux qu’il eût été opportun d’interdire – se porta au secours du Roy et jura ses grands dieux qu’on n’avait jamais manqué de masques. Tout avait été pour le mieux dans le meilleur des mondes. De quoi se plaignait-on ? Du côté des médecins, des nurses et des gardes-malades, on fut saisi de fureur. L’impertinente gazette de monsieur Plénus Moustachus révéla que des guildes de soignants avaient esté en justice pour dénoncer ce que Notre Immémorable Solipsiste avait exquisément appelé « doctrine restrictive ». En un mot comme en cent, la Chancellerie de la Malportance avait été en dessous de tout, et ce dès le mois de janvier. Les réserves de masques les plus impénétrables, ceux qui offraient la meilleure barrière contre les attaques massives de miasmes, avaient toujours été inexistantes et l’étaient toujours, on n’avait point passé de commandes alors que l’épidémie commençait de se faire rage. On en avait même mis au feu. Le rationnement strict avait donc été de mise, avec les conséquences que l’on connaissait. Les hôpitaux avaient été réduits à la plus incroyable extrémité, celle de faire appel aux dons. Des cousettes s’étaient dévouées jour et nuit pour fournir les petites barrières d’étoffe dont on manquait tant. Les tribuns des Insoumis enquêtèrent et les chiffres parlèrent. Mais cette cruelle vérité n’était qu’imagination aux yeux de Sa Navrante Indifférence. Les Riens et les Riennes n’étaient-ils point toujours dans les jérémiades et les récriminations ? Que tout cela était donc terriblement ennuyeux et si peu disruptif ! Par conséquent, si tel était le bon vouloir du Roy d’affirmer que tout s’était déroulé à la quasi-perfection, on devait s’y conformer, faute de quoi cela serait une contrariété supplémentaire. Or Notre Capricieux Bambin n’en supportait absolument aucune, cela le mettait dans des états de froide colère, dont chacun et chacune au Château redoutait les effets ravageurs.

Le Roy se reposait en vérité beaucoup sur son précieux d’Alanver. Sa Capricante Altesse avait eu moult occasions de vérifier que ce Chambellan possédait toutes les qualités requises pour le servir : il mentait comme un arracheur de dents – bien que ses études eussent consisté en l’art d’apprendre à couper des nerfs -, il connaissait sur le bout des doigts son bréviaire – ne venait-il pas de subordonner une fallacieuse augmentation des gages à un nécessaire accroissement du labeur pour celles et ceux désireux de se libérer enfin du « carcan », cette sujétion que l’on avait obtenue de haute lutte pour ne plus passer sa vie à la gagner sans que jamais cela ne s’arrêtât ? Et enfin, ce brillant serviteur n’avait-il point déniché la perle rare pour mener les discussions avec les représentants des Pleurnicheurs, en la personne de la baronne du Notabenêts, laquelle avait occupé bien des années auparavant la charge de conduire les moutons à tondre, et s’ était acquittée de cette besogne avec un zélé inouï, ce dont ses Maitres avaient su fort grassement la remercier ? Elle avait été anoblie et avait exercé par la suite moult charges qui lui assuraient un train de vie des plus confortables. Il n’y avait point dans le royaume femme plus complaisante avec les forts et dure avec les faibles. Diantre, que ce d’Alanver avait du génie ! Qui plus est, les festivités auraient lieu à l’hôtel de Ségur, ce nom qui évoquait dans les esprits des plus anciens les larmes et les malheurs des enfants désobéissants. Nul doute que Madame du Notabenêts s’y entendrait comme personne pour manier le martinet et faire pleuvoir les punitions et les brimades. Il en cuirait aux gueux d’avoir osé réclamer des écus en sus.

Le Chevalier avait ôté une belle épine du pied de Sa Chatouilleuse Susceptibilité en prenant en main cette ennuyeuse affaire de l’hôpital, et ce de manière autrement plus martiale que cette brave la Buse, qu’il avait fallu caser dans un scaphandre avant qu’elle ne se répandît de nouveau en lacrymales confessions. Le souvenir de cette marquise ramena le Roy à son autre préoccupation du moment : le Tournoi des Bourgmestres. Que faire ? Fallait-il reporter aux calendes grecques le deuxième tour de piste, ou suivrait-on cette fois les conseils du comité des Savants, à qui l’on avait une fois encore demandé ce qu’il convenait de faire. Ces derniers, vexés comme des poux depuis l’affaire des escholes – laquelle était un véritable fiasco – répondirent au hasard – on avait tiré à pile ou face – certains qu’on ne suivrait point leurs recommandations. Le hasard, cette cause non nécessaire et imprévisible, voulut que la pièce indiquât pile, c’est à dire la toute fin du mois de juin, et que c’était là aussi la préférence des bourgmestres dont le mandat s’achevait, et qui espéraient ainsi triompher sans gloire de leurs adversaires, puisqu’il était entendu qu’on ne ferait point campagne pour vanter les mérites des uns et des autres. L’affaire semblait donc entendue. Notre Bienveillant Galopin – qui avait conservé sur lui l’habit bien trop large de Charles-le-Grand – entendit pendant de longues heures ces édiles dérouler leurs arguties. Puis, après avoir donné la parole au Chambellan au Déconfinement, le baron du Cachesex, lequel ne servait strictement à rien – Sa Pâle Imitation eut ces mots à leur intention : « je vous ai entendus ». L’allocution fut brève et l’on dut se contenter de cette petite phrase, terne variante de celle de son glorieux ancêtre prononcée en d’autres circonstances et encore plus dépourvue de signification que l’original.

Ainsi en allait-il en Starteupenéchionne, au mitan de cette deuxième semaine du Grand Déconfinement. Un obscur affairiste en mal de notoriété et dont l’Histoire ne retiendrait point le nom tant le personnage se noyait dans l’insignifiance, proposa tout uniment, afin de trouver des écus sonnants et trébuchants pour éponger la dette que l’épidémie avait causée, de vendre le trésor que le grand Léonard nous avait laissé, cette énigmatique madame Lisa qui souriait depuis des lustres sur un des murs du Louvre. On en resta coi. Il y avait tant et tant d’autres manières de se procurer de l’argent, pourquoi donc ce sombre fabricant de vide n’avait-il point suggéré, comme venait de le faire fort solennellement une très savante Econome, madame Duflotus, de restaurer la taxe sur la fortune ? Notre Sablonneux Bonimenteur commit encore une fois une prouesse : il cuicuita, vantant les mérites de cette Econome, laquelle avait fait honneur à notre pays en recevant une médaille pour ses travaux, mais sans jamais citer ce sage conseil, qui avait le don de l’irriter jusqu’au prurit. C’est ainsi que Madame Duflotus n’aurait jamais son couvert au Château. L’épiderme royal était chose sacrée.

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Chronique du règne de Manu 1er dit Le Médaillé.

Chronique du 18ème jour du mois de mai, en l’an de disgrâce 20

Où il est question d’une navrante tragi-comédie, d’un naufrage annoncé et de médailles dûment comptées…

Les Riens et les Riennes, qui n’avaient pour tout bien que leurs pauvres vies, et celles de leurs marmots, enrageaient de voir le peu de cas qu’en faisait Sa Malveillante Imposture. Certains se mordaient cruellement les doigts d’avoir accordé crédit à ce fallacieux impétrant au moment du Tournoi de la Résidence Royale. Gracchus Mélenchonus avait eu beau prévenir qu’avec ce Monarc, il y aurait des larmes et du sang, on ne l’avait point écouté. Il fallait maintenant subir en rongeant son frein, ce qui n’empêchait point de fourbir les piques. Les Lucarnes Magiques, où l’on révérait jusqu’à la folie le Roy, narrèrent en images pieuses la visite dans les Marches du Nord où l’on était allé rendre l’hommage à Charles-le-Grand. L’on y vit Notre Petit-Sous-Préfet-Aux-Champs au milieu d’une immensité verte, seul derrière un pupitre, d’où il déroula bien malaisément un verbeux et ampoulé discours que lui avaient scribouillé ses Conseillers. On ne sut à combien ils s’y étaient appliqués mais c’était fort mauvais. Sa Vaine Imposture s’essaya bien à quelques envolées lyriques mais toutes tournèrent piteusement et allèrent s’écraser lamentablement dans l’air chaud de cette belle journée printanière. Pendant ce temps, de vieux soldats blanchis sous le harnois s’accrochaient bravement à leurs hampes d’où pendaient, aussi languissantes que le verbe royal, les bannières de la vieille République. En face, un maigre auditoire tout acquis baillait poliment sous le soleil. C’était la parfaite image de la Starteupenéchionne. Tout à leur ire, les Riens et les Riennes, apercevant quelques bribes de cette piteuse tragi-comédie dans leurs Lucarnes Magiques, en eussent pu concevoir un semblant de pitié pour Notre Médiocre Histrion, tant le spectacle s’y prêtait, mais ils détestaient tant ce prince – dont ils avaient la veille encore goûté la morgue sans limites- que ce ne fut que rires et quolibets.

Le lendemain était un lundi et c’était le jour qu’avait choisi Frau Bertha, la Grande Chandelière de la Germanie pour rencontrer Sa Neigeuse Béatitude, mais hélas, cela ne se pouvait toujours opérer que par le truchement d’une lucarne magique. Notre Affectueux Bibelot était fort marri de ne pouvoir embrasser et bisouiller cette fort digne matrone, laquelle tenait d’une main de fer les rênes de son pays. On devait premièrement deviser ensemble des manigances qu’il convenait de commettre pour en finir avec les conséquences néfastes de la grippe pangoline sur le négoce, puis on se laisserait complaisamment passer à la question, en même temps, d’un côté et de l’autre du Rhin, par des gazetiers tout confits en révérence. Ce fut Frau Bertha qui décida de tout pendant ce conciliabule, comme à son habitude. Sa Lipochromique Suffisance faisait mine de jouer les importants, mais c’était bel et bien la poigne teutonne qui dirigeait. Pendant que la digne Chandelière, aussi compassée qu’un évêque dont elle arborait la chasuble, ouvrait le bal, Notre Zézayant Jouvenceau semblait quant à lui baguenauder, adressant force sourires à l’image de Frau Bertha, à défaut de pouvoir la pinçouiller mignardement, eût-elle été par bonheur à ses côtés.

Le Château avait fait mander aux gazetiers d’annoncer cette rencontre, ainsi que ce qu’il en résulterait, à grands renforts de titres ronflants. On allait voir ce qu’on allait voir. C’était une rencontre historique ! Les clairons sonnèrent, les hérauts braillèrent mais la montagne accoucha d’une souris. Le flegmatique Adrius le Rouge, un des tribuns Insoumis, résuma ce non-événement de façon fort laconique : « il faudra rembourser la dette » et « respecter le cadre des Traités ». Les Riens et les Riennes, déjà fort touchés par la misère, comprirent qu’il leur faudrait donc suer perpétuellement pour rembourser cette fameuse dette – il n’était point question que les Riches y missent un quelconque liard – et que les Chambellans de l’Europe, lesquels n’avaient jamais aucun compte à rendre hormis aux princes et aux rois des Etats – continueraient de tout régenter afin que le négoce pût se faire sans entraves, dût-on pour ce faire restaurer l’esclavage et le travail des marmots . De l’autre côté du Rhin, la situation n’était guère plus enviable pour le petit peuple, bien que l’on s’acharnât continûment à faire accroire l’opposé en citant ce pays en exemple. Gracchus Mélenchonus tonna que la séance avait été « humiliante » et que la vieille République venait d’être rétrogradée au rang de « porte-serviette » du gouvernement teutonique, ce qui par conséquent faisait du Roy un vulgaire laquais de Frau Bertha. C’était là à ses dires « un naufrage dangereux ». Les gazetiers rivalisèrent de flagornerie pour vanter le génie de Notre Béat Européiste et encenser l’entente cordiale entre les deux États. Des autres nations de l’Europe, il n’en était plus question. La Germanie et la Starteupenéchionne, par la voix de leurs princes, s’arrogeaient le droit de décider de tout et toutes seules.

Pendant ce temps, la duchesse de Sitarte, qui avait eu à propos des médailles cette saillie d’une justesse renversante « la reconnaissance du labeur bien fait est une récompense souvent bien plus appréciée qu’une simple élévation des émoluments » – laquelle saillie mettait à mal l’hagiographie de la duchesse, pauvre petite Cosette grelottant de froid sur la dalle de Saint-Denis dans l’attente d’un billet de logement – s’était vue confier la tâche ô combien noble de compter les dites médailles. Il eût été fort fâcheux que se renouvelât l’affaire des masques et celles des écouvillons. Imaginait-on des médailles introuvables, des médailles promises et jamais arrivées, vendues mille fois leur prix, échangées sous le manteau, des médailles trop grandes ou trop petites ? La duchesse y veillait en personne, c’était là gage de sérieux et de vertu. De son côté, un obscur Sous-Chambellan, à qui revenait la tâche de s’occuper des Excursions, le baron de Cénobite, annonça pompeusement que le cercle des quarante lieues – au-delà duquel il était formellement prescrit de se déplacer- pourrait augmenter «de façon concentrique ». Les algébristes et les géomètres se penchèrent sur cette question – un cercle peut-il s’augmenter de façon concentrique ? – d’où il ressortit savamment qu’entre con-finé et con-centrique, il se trouvait quelques interférences et que la Terre était bien sphérique, et qu’elle tournait autour de son axe, effectuant sa révolution autour de l’astre solaire, lequel n’était point celui qui, de façon fort transcendantale, s’imaginait l’être.

Ainsi en allait-il en Starteupenéchionne, en ce premier jour de la deuxième semaine du Grand Déconfinement.

 

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Chroniques du règne de Manu 1er dit le Brioché.

Chronique du dimanche, le dix-septième du mois de mai, en l’an de disgrâce 20

Où il est question de brioches, de débâcle et de retour en grâce, ainsi que d’un bien mauvais exemple…

Les Conseillers furent dûment tancés et rabroués après la visite de Notre Irascible Bibelot à l’Hôpital Général. Comment des gueux, des séditieux avaient-ils osé – sans y avoir été priés – s’adresser à Sa Splendeur Nacrée, Laquelle venait de surcroît de leur annoncer de bonnes nouvelles ? L’édit concernant l’obole que la Starteupenéchionne allait généreusement leur accorder avait été signé le matin même de la main royale, cette main thaumaturge qu’il eût convenu de baiser pieusement et d’enchâsser à Notre Dame. En lieu et place, un fâcheux, un de ces enragés des corporations s’avisa, l’impudent, d’apostropher Notre Misércordieux Monarc à sa sortie de l’Hôpital. «Vous pensez qu’on a vraiment besoin d’une médaille ? » lança cet importun. Piquée au vif, Sa Neigeuse Altitude fit un raccourci historique saisissant, faisant splendidement entendre les accents de feue la très rétrécie Reine Marie-Antoinette dite l’Etrangère, face aux bonnes femmes de Paris venues réclamer du pain. Les médailles se métamorphosèrent en brioches : « si vous n’en voulez pas, ne la prenez pas » fut la réponse pleine de morgue du Roy, qui eut ensuite à subir les doléances de laborantines, lesquelles se sentaient fort oubliées de tous. « Voyez ça avec le Chambellan » se défaussa Notre Poudreux Jouvenceau, laissant tout de même entendre qu’on allait « entrer dans une logique de revalorisation » des maigres gains gelés par ses soins jusques ici. « J’ai pris mes engagements » affirma sentencieusement Sa Hâbleuse Fanfaronnade, les mains dans ses braies, à la manière du camelot de la foire. Le reste fut à l’envi. « Je sais, je sais » répéta fallacieusement ce prince qui ne doutait de rien, et l’on eût pu lui répliquer alors, à la manière de monsieur Gabin « Sire, tout ce que vous savez en vérité, c’est que vous ne savez rien. » La rage et la tristesse se lisaient sous les masques pour qui eût un brin d’humanité. Notre Mauvais Histrion ne songeait pour sa part qu’à quitter au plus vite ces laborieux – ceux-là même qu’il avait fait molester et gazer d’importance par sa maréchaussée quelques mois plus tôt- et s’en retourner sous les ors de son palais, y retrouver ses Très-Chers-Amis les Grands Economes. Tout n’était que parole, parole….

Sa Mimétique Arrogance s’était voulue Pétain récompensant de dociles nurses toutes de blanc et d’adoration vêtues, Elle ne fut donc que Gamelin s’enfonçant dans la Débâcle. Qu’à cela ne tînt ! Le dimanche arriva et Notre Primesautier Galopin endossa la tenue de Charles-le-Grand, premier du nom et fondateur de la dynastie. Mais qu’on se gardât bien de ricaner à le contempler dans un costume qui lui baillait de tous les côtés. Ce n’était point la tenue du vainqueur de la Libération sur laquelle Sa Complexe Manigance avait jeté son dévolu. Non, c’était celle de la défaite, car, tel un Phénix renaissant de ses cendres, Notre Messianique Sauveur entendait bien se ressourcer dans la débâcle et ressusciter afin de se remettre en selle pour le Tournoi de la Résidence Royale. Rien d’autre en vérité n’avait d’importance que ce dessein-là. On fit donc préparer l’aéroplane et l’on se transporta avec une partie de la Cour dans les marches de l’Est, là où l’obscur colonel qu’était alors Mon-Général avait subi quelques quatre vingt années auparavant une défaite, laquelle était considérée comme l’aube de sa grande geste, et allait le mener après moult victoires sur le trône royal.

Son Insolente Imposture se paya donc encore et encore de mots, délivrant un de ces interminables et verbeux discours destinés à engourdir l’entendement, continuant de piller sans vergogne dans l’héritage des glorieux combattants de la Résistance, alors même que toutes ses menées, depuis son avènement, avaient consisté à le défaire avec zèle et acharnement. Pendant ce temps, la duchesse des Charentaises et du Poitoutou tentait un recours en grâce. Cette intrigante, qui n’avait pas eu de mots assez durs pour vilipender Notre Infaillible Souverain, lui trouvait soudain toutes les vertus et enjoignait, avec ces accents péremptoires qu’on lui connaissait, à resserrer les rangs autour de Sa Très Sainte Alliance. « Ce n’est plus le moment de critiquer » assura cette courtisane rompue à toutes les diplomaties – même les plus glacées – dans l’attente peut-être de se voir enfin distinguée pour entrer dans le futur gouvernement que manigançait activement à former Notre Électrifié Tyranneau . On l’invita dans le salon d’une gazetière de la Bonne-Fille-de-son-Maitre, où elle ne se priva cependant point de quelques saillies contre l’actuel gouvernement, se montrant faussement emplie de compassion envers le peuple des laborieux, sans qu’elle oubliât de plaindre aussi les grandes firmes, lesquelles avaient perdu tant et tant d’écus au cours de ce Grand Confinement !

Le duc de Gazetamère, qui avait eu le temps de faire venir à lui son barbier, s’en fut sur les rivages de la riante Normandie, afin de s’assurer que ses ordres – on n’avait point le droit de poser son fondement sur les grèves, on était prié d’y être dans le mouvement perpétuel – fussent respectés à la lettre. Le premier échevin de la modeste bourgade où se fit portraiturer le duc – afin d’orner bellement les salons de son hôtel particulier – avait arrangé une rencontre avec quelques quidams fort soigneusement triés sur le volet. On vit ainsi monseigneur le duc, Grand Chambellan aux Affaires domestiques, gardien impavide de l’ordre, se pencher, sans masque aucun, sans que ne fût respectée la sacro-sainte distance, sur un joli bambin, afin de lui seriner quelques fadaises et lui extorquer quelques aveux : «Dis moi donc, petit, il ne critique pas trop le gouvernement, ton daron? » Les parents du marmot, ainsi que d’autres enfançons, étaient quant à eux tous masqués, s’assurant ainsi de ne point transmettre quelques miasmes funestes à Rantanplan. L’inverse n’était hélas point vrai et toute la scène se donnait à voir comme le parfait précis de l’action du gouvernement de Sa Navrante Malveillance depuis le début de l’épidémie de la grippe pangoline : « faites ce que je dis, ne faites pas ce que je fais, ou il vous en cuira ». Comme un sinistre écho à cette visite, dans les bonnes villes de Marseille et de Montpellier, la maréchaussée caressa allègrement du bâton sur le dos de quelques enragés d’Engiletés, distribuèrent force amendes et mirent quelques uns de ces séditieux en geôle. Il fallait montrer l’exemple.

Ainsi en allait-il en Starteupenéchionne, au septième jour du Grand Déconfinement.

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Chroniques du règne de Manu 1er dit l’Affligé.

Chronique du quinzième jour du mois de mai de l’an de disgrâce 20

Où il est question de doléances, de cruauté et d’un vent de fronde…

Une sombre clameur montait du pays. Qu’était-ce donc que cette médaille dont tout le monde au gouvernement se rengorgeait tant ? Les braves épuisés par le combat n’en voulaient pas. C’était là se moquer du monde. Son Himalayenne Surdité, qui l’entendait tout autrement, manda que l’on fît atteler son carrosse et que l’on se transportât, en compagnie du Chevalier d’Alanver, qui était décidément partout, à l’hôpital général de Lutèce. Ce fut le branle-bas parmi les Conseillers pour savoir qui le Roy rencontrerait là-bas, tant il était impossible de faire se préparer- comme on le faisait d’ordinaire- des figurants. On s’en remit donc à la Providence, on aviserait quand on serait dans les lieux. Las ! Devant les doléances des médecins, des nurses et des garde-malades qui ne manquèrent de l’accueillir comme il se devait, Notre Médiocre Bonimenteur se livra à une pantomime des plus embrouillées d’où il ressortit qu’il n’avait jamais fait de promesses, sauf lorsqu’il en faisait, et qu’il promettait désormais de mettre fin à la misère des braves grognards et grognardes. D’ailleurs, n’avait-il point ordonné qu’on leur décernât une médaille et qu’elles fussent mises à l’honneur lors de la fête de la vieille République ? On se serait cru sur la place d’un village au moment de la foire. Le Roy tel un vulgaire camelot, énumérait sur ses doigts tout ce qu’il avait mis en œuvre. Il fut question de « truc » et de « tarification », quand en face on parlait de la grande misère qui était celle de l’hôpital depuis de longues années.

Sa Piteuse Rodomontade ne rencontra donc qu’ire et mécontentement. Les deux vaillantes soignantes, devant lesquelles Elle s’époumona vainement derrière un masque, ne s’en laissèrent point compter, et se chargèrent de lui donner la réplique, sans céder un pouce de terrain. Tout au plus, Notre Faillible Bonimenteur concéda-t-il -dans la douleur- qu’on s’était trompé. « J’étais convaincu qu’on était en train de changer les choses » larmoya ce prince, « c’est très cruel pour moi-même » ajouta-t-il, saisi comme tous ses bourbonnesques ancêtres, de cette folie narcissique, laquelle avait fait dire un jour à l’un d’entre eux « L’Etat c’est moi ». Ainsi, les braves soignantes s’épuisaient-elles à la tâche sans moyens et sans reconnaissance, ainsi le pays venait-il de vivre des heures sombres, mais c’était en vérité le Roy qui souffrait, c’était Son Immense Vanité qui était atteinte au cœur et l’on était prié de compatir.

Par bonheur pour Notre Douloureux Martyr, un somptueux déjeuner l’attendait au Château. On avait convié les Grands Docteurs de l’Economie, des messieurs fort savants, tous grands adeptes de l’Eglise du Saint-Capital et gardiens de la doctrine de Saint-Marché. Ils n’étaient pas moins de dix en cette belle journée – qui avait si mal commencé, le Roy en était encore tout meurtri – à venir se presser en bons et loyaux courtisans pour se sustenter copieusement aux frais des Riens et des Riennes, dont on disserterait sur la manière de les tondre encore un peu plus après ce fâcheux épisode de la grippe pangoline. Qu’il était chaleureux et douillet, cet entre-soi des Fidèles de Sainte Tina, qu’il était bon pour Son Effrénée Mégalomanie de ne point être contredite, et d’avoir face à Elle des perroquets savants, lesquels caquetteraient en cadence lorsque seraient doctement exposées les théories pour tout changer sans que rien ne changeât en vérité d’un iota. Si d’aucuns parmi les observateurs des faits et agissements du Roy avaient conçu quelque espoir qu’il pût faire davantage que de se divertir en s’affublant de la panoplie de Gracchus Mélenchonus, ils en furent pour leurs frais quand ils apprirent le nom des convives. Notre Poudreux Babillard ne s’était jamais converti qu’à ceci et ce depuis ses jeunes années : l’art de se mettre en avant et de s’entourer de cajoleurs pour lui renvoyer complaisamment l’image la plus flatteuse de lui-même.

Dehors, la fronde menaçait. On grondait dans les hôpitaux, dans les hospices où avait eu lieu une véritable hécatombe – dont les gazetiers serviles à l’instar du Barbier s’étaient gaussés, ces vieillards n’étaient-ils point promis de toutes les façons à la mort, le plus tôt était le mieux, cela ferait faire de substantielles économies – on faisait les comptes, fustigeant l’indifférence des tenanciers de ces hospices qui ne pensaient qu’en termes de juteuses rentes, dans les escholes, les maîtres et maîtresses éplorées enseignaient désormais aux bambins comment se laver les mains et se maintenir « à distance », dans la rue enfin, on brandissait des placards,lesquels étaient à la minute même confisqués rageusement par la maréchaussée, qui se refrénait à peine de ne pas battre comme plâtre les séditieux et de les envoyer ad patres. Une gazette de la parlotte, qui s’était fait une spécialité de mener de fallacieuses enquêtes, trouva enfin le chemin de la vérité en mettant au jour l’affaire des écouvillons. On apprit ainsi que les services de la Malportance de la glorieuse Starteupenéchionne avaient passé commande auprès de l’Empire Céleste d’automates destinés à écouvillonner mais que l’on s’était trompé dans le modèle des écouvillons, lesquels étaient nécessaires pour faire œuvrer ces automates, de sorte que ceux-ci étaient rendus parfaitement inutiles. Il en était résulté un pataquès sans nom dont on commençait à avoir l’habitude, tant on savait maintenant qu’on se trouvait au royaume du Grand Cul par dessus Tête. Plus rien ne fonctionnait désormais, chacun et chacune cherchant à se défausser sur des subalternes. L’exemple venait d’en-Haut. Un ancien grand serviteur de l’État était allé se confier à la gazette l’Univers. Il était effrayé de ce qu’il avait vu : « Ils sont d’une arrogance terrible. Est-ce que nous sommes protégés ? ». Tout était dit et terriblement dit. Il n’était jusqu’à la Chancellerie de l’Instruction où ne soufflât ce vent de fronde. Une petite bande de séditieux commit une tribune des plus téméraires pour dénoncer les menées de Monseigneur le duc de la Blanche Equerre sur l’école de la vieille République. « Nous voyons tout d’abord un immense mensonge », ainsi écrivirent ces fâcheux qui ne pouvaient se résoudre désormais à consentir à ce qu’ils désapprouvaient en leur âme et conscience La chose était totalement inouïe. Ils n’allèrent pas jusqu’à signer nommément mais on se doutait bien que la chasse aux sorcières avait bel et bien du commencer à la Chancellerie et qu’elle serait impitoyable. Des têtes rouleraient.

La ChatelHaine de Montretout se montra fidèle à elle-même en se gaussant d’un terrible crime, lequel avait hélas été perpétré sur un de ces bons Samaritains qui oeuvraient à alléger un peu le malheur des pauvres hères lesquels, fuyant leurs pays en guerre perpétuelle, étaient allés s’entasser au bord de la Manche, dans l’attente lointaine et parfois fallacieuse de pouvoir gagner l’Angleterre. La maréchaussée avait rapidement mis aux fers celui que l’on soupçonnait, l’un de ceux-là que la misère avait rendu fou. Là où la simple décence recommandait un triste silence, Madame de Montretout fit étalage de ce qu’elle était, malgré tout le ravalage et le ripolinage que les gazetiers avaient effectués pour la rendre présentable : une Haineuse.

Ainsi en allait-il en Starteupenéchionne en ce cinquième jour du Grand Déconfinement.

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Chroniques du règne de Manu 1er dit le Mordant.

Chronique du treizième jour du mois de mai, en l’an de disgrâce 20

Où il est question d’une fameuse entourloupe, d’un certain mordant et d’une charge fort peu héroïque…

On ne savait point encore si les miasmes avaient déserté notre pays, mais le gouvernement de Sa Délictueuse Inconséquence agissait comme si cette fâcheuse épidémie n’était plus qu’un embarrassant souvenir. C’était mercredi et les Chambellans s’étaient réunis autour du Roy. Monsieur du Havre était encore en poste, pour combien de temps encor, nul ne le savait. On avait ressorti des remises, où on les avait provisoirement déposés, les plans pour métamorphoser les hôpitaux en hostelleries de luxe. Il fallait cependant gratifier quelque peu les médecins, les nurses et les gardes-malades, avant de les congédier ou de les transformer en soubrettes et en maitres d’hôtel. On ne sait de quelle cervelle fusa l’idée de leur donner une médaille en chocolat, ainsi qu’à quiconque aurait été enrôlé dans la guerre contre les miasmes, mais l’immense honneur de l’annoncer pompeusement revint bien entendu à madame de Sitarte, l’ineffable Porte-Mensonge du gouvernement. De Lille à Marseille, de Strasbourg à Brest, on se récria sur la magnanimité de Notre Impudent Bienfaiteur. En lieu et place des pauvres écus annoncés et jamais versés, on devrait se contenter de fallacieux honneurs, lesquels n’avaient jamais permis de mettre une misérable lichette de beurre dans les épinards insipides.

Du côté de la Chambre Basse, les Dévôts ne furent point en reste. Ils dépouillèrent de son idée un député de la Faction des Raipoublicains, lequel avait déposé depuis des semaines une proposition d’édit pour que l’on accordât quelque congé et un peu de menue monnaie à ces pauvres soldats épuisés par leur lutte contre la grippe pangoline, la récupérant sans vergogne à leur compte, ainsi qu’ils en avaient coutume. Ils proposèrent ni plus ni moins que les Riens et les Riennes offrissent eux-mêmes de leurs propres congés, lesquels seraient convertis en écus sonnants et trébuchants dont on gratifierait les nurses et les gardes-malades afin qu’ils pussent les dépenser dans de vaines acquisitions. Le vrai repos eût coûté trop cher, il eût nécessité de remplacer les absents le temps de leurs congés. C’était beau comme l’antique. La Starteupenéchionne n’aurait ainsi pas un liard à débourser. La fort confuse douairière Madame de la Peine-En-Ecot applaudit des mains et des pieds à cette proposition. Le Dévôt du Roy à qui revint l’honneur de présenter cette proposition vilement plagiée se nommait monsieur du Plancher, un patronyme qui lui siéyait comme un gant, tant sa dentition se trouvait fort occupée à servir avec zèle le dessein de Sa Disruptive Malfaisance.

Les Dévôts du Roy étaient décidément sur tous les fronts. Ce treize du mois de mai vit la consécration de l’une des ces fidèles d’entre les fidèles, l’imposante baronne de Mormoissa – une femme d’extraction plébéienne, laquelle s’était trouvée anoblie par Notre Généreux Suzerain après sa victoire au Tournoi de la Chambre Basse, sous les fières couleurs de la Faction de la Marche. A la demande de Sa Sourcilleuse Splendeur, cette Dévôte avait concocté un édit permettant la censure immédiate sur les rézossocios – ces salons de parlotte que l’on fréquentait à l’aide des petites lucarnes magiques de poche – de tout ce qui serait considéré comme des « propos manifestement haineux ». Diantre, l’affaire était de taille, surtout que, dans le même temps, on avait appris via la gazette de monsieur Moustachus Plénus, que des conseillers et autres secrétaires, ayant travaillé pour ladite baronne, s’en étaient trouvés si mal d’avoir du subir quolibets et mauvais traitements de leur patronnesse, qu’ils avaient tenté, les malheureux, de s’en ouvrir au duc d’Anfer, lequel avait fait le sourd, puis au duc d’Amonbeaufisse, qui avait déclaré que cela n’était pas de son ressort, et enfin auprès de la duchesse chargée de faire régner les bonnes mœurs et l’entente cordiale entre les députés et leurs gens. Cette dernière avait, tout comme ses dignes compères, fait la sourde oreille. De guerre lasse, ces affligés s’étaient tournés vers un gazetier, lequel scribouillait pour la feuille de Monsieur Plénus. Pour couronner le tout, l’édit rédigé par la baronne, qui ne se sentait plus de joie de se voir ainsi propulsée au firmament de la gloire – elle visait ni plus ni moins que de devenir Grande Chambellane aux Balances, à la place de cette pauvre marquise de Belle-Loupée – était critiqué même par celles et ceux qui subissaient d’ordinaire la méchanceté des ces propos haineux auxquels madame de Mormoissa entendait mettre fin. Il se disait que ce bien mauvais édit organiserait une surveillance de la parole, mettant fin ainsi à ce qui avait longtemps été le fer de la lance de la vieille République, la liberté d’expression. Mais ainsi l’avait voulu le Roy, et ainsi il était obéi.

La journée n’eût pas été parfaite sans la charge qu’un gazetier, monsieur du Bêtiot, lança contre les maitres des escholes, dont la fainéantise et la lâcheté étaient la honte de la Starteupenéchionne. Ses propos furent si empreints de haine et de rage qu’ils eussent pu tomber – en théorie – sous le coup de l’édit qui porterait le nom de madame de Mormoissa, si celui-ci eût été déjà entré en application. En pratique, nul doute qu’au contraire, au Château, Son Inflexible Férule avait du fort apprécier la charge et s’en féliciter. Ainsi en allait-il en Starteupenéchionne, en ce troisième jour du Grand Déconfinement. Il était formellement proscrit de sortir prendre l’air et d’échanger deux mots avec ses voisins, sous peine de se voir infliger une sévère amende – les insouciants du Canal Saint-Martin l’apprirent à leurs dépens – mais il était obligatoire d’aller s’entasser dans les souterrains emplis d’air vicié afin de prendre les charrettes communes et de s’en aller suer au labeur. Monsieur Le-Berger-En-Chef-Des-Moutons-A-Tondre eut ces paroles : « durant le Grand Confinement, on a privilégié la vie sur le développement économique, évidemment cela ne peut pas durer. »

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Chronique du règne de Manu 1er dit l’Enfançon.

Chronique du 12 ème jour du mois de mai de l’an de disgrâce 20

Où il est question d’alcoolats, d’influences occultes, et d’une stupéfiante révélation !

Le deuxième jour du Grand Déconfinement ne fut pas différent du premier. On retrouva les mêmes cohues pour accéder aux charrettes communes, les mêmes files d’attente devant les échoppes, et les mêmes escholes ressemblant désormais à des prisons – tout ce qui d’ordinaire faisait la joie et l’occupation des bambins était entassé dans un coin, recouvert de vilaines bâches, les cours étaient parcourues de rubans pour parquer les bambins lesquels avaient ordre de ne point se toucher et recevaient tout au long de l’interminable journée des consignes d’ablution avec des alcoolats, l’eau courante étant parfois chose difficilement concevable, comme dans les escholes de la bonne ville du vieux baron de la Godille.

Le mot était sur toutes les lèvres : distanciation sociale ! les gazetiers si moutonniers le répétaient à l’envi, quand il ne s’agissait en vérité que de mettre entre chacun et chacune une distance d’au moins quarante pouces. Mais comme toujours en Starteupenéchionne, un mot en cachait un autre. Une implacable « distanciation sociale » était bel et bien en train de s’établir et ce de façon plus crue encore qu’avant l’épidémie : les pauvres allaient s’entasser dans les chariots de fer malodorants et cahotants, rejoignant tous leur labeur et se partageant les miasmes, pendant que les riches pressaient les Dévôts du Roy d’édicter des lois qui leur permettraient d’épuiser ces gueux à la tâche et d’augmenter ainsi considérablement leurs bénéfices. De leur côté, les gens de Monseigneur de la Blanche Equerre faisaient opérer un tri parmi les bambins afin de mettre à part ceux des nurses et des garde-malades, lesquelles, du jour au lendemain, ne furent plus ovationnées. Néanmoins, l »ancien grand Inquisiteur Rectal fut obligé de fournir des explications sur les propos qu’il avait tenu la veille. La parade était impeccable : si les escholes étaient plus sûres que la chaumière familiale, c’était parce que le bambin n’y risquait point de recevoir des coups de ses épouvantables géniteurs, car il était bien connu que tous les Riens et les Riennes chargés de marmaille étaient des tortionnaires. Monseigneur le duc avança cette argutie sans s’émouvoir le moins du monde. Il lui fallait toujours avoir raison, sur tout le monde et en tout lieu.

Une certaine comtesse, madame de Laverte-Moulinée, qui se trouvait être une intrigante fort bien en cour, ayant son crachoir attitré sur toutes les Lucarnes magiques, à cause de son petit institut d’idées fumeuses et nauséabondes, dont elle se rengorgeait fort, faisait la pluie et le beau temps parmi les Dévôts du Roy. Elle leur soufflait tout ce qu’il convenait de penser : si le pays allait aussi mal, c’était parce qu’on avait trop allégé les corvées, il fallait les alourdir autant que les mules pussent le supporter. Il serait bon également de restaurer le travail pour les enfants des pauvres, on réglerait ainsi l’épineuse question de l’eschole et l’on pourrait enfin en finir avec la pléthore de maitres, lesquels coûtaient bien trop cher au pays. D’ailleurs, un des proches conseillers de Monseigneur le duc de la Blanche Equerre, le Grand Chambellan à l’Instruction, faisait partie des disciples de Madame de Laverte-Moulinée.

Cette amène et plaisante courtisane, au sourire chevalin, et à l’aplomb ahurissant – de la même aune que celui de Madame de Sitarte – était en vérité une espionne de Sa Perfide Majesté. La grippe pangoline avait malheureusement obligé à ce que toutes les machinations pour transformer de fond en comble le pays fussent passagèrement suspendues, mais Notre Fielleux Horloger entendait bien remettre l’ouvrage sur le métier. Piaffant d’impatience, il s’était confié à une gazette étrangère, laquelle ne donnait la parole qu’à des Saigneurs de la Phynance. A la lecture de ses propos – le Roy s’était exprimé dans la langue de son grand ami Donald- on comprit enfin le secret de sa naissance : il était en réalité le fils caché de Lady Irongrip, une Angloise alors point encore annoblie, et qui, à l’époque de ce fait miraculeux, était en passe de devenir la Grande Chambellane du royaume de Grande-Bretagne, l’impitoyable briseuse des révoltes populacières, celle qui laisserait de son règne un souvenir fort sanglant. Pour ce qui était de la paternité, cela restait un mystère : sans doute était-ce l’un des nombreux monarques que comptait alors l’Europe et parmi lesquels figurait en bonne place le roi Valkirit 1er, à moins que ce ne fût le fruit d’un fugace accouplement avec un simple jardinier ou encore un épicier, comme feu le père de cette inflexible et fort snob douairière. Lady Irongrip, ayant un époux et une carrière à mener, il avait fallu se séparer du marmot, et on l’avait fait élever par de bons bourgeois de la ville d’Amiens, de l’autre côté du Channel. Il reçut la meilleure éducation possible, chez les bons pères de Saint-Ignace et après des études au demeurant fort médiocres, dont il avait fallu enjoliver le souvenir qu’il y avait laissé, il put entrer à l’Héna . Au sortir de cette prestigieuse institution, il se jeta dans les bras de la Banque et la Phynance – bon sang ne savait mentir. En effet, celui qui allait devenir Notre Brutal Argentier tenait en tout point de son intraitable génitrice. Tout comme elle, il était un fervent adepte de l’Eglise du Saint-Capital, et vouait pareillement un culte tout particulier à Sainte Tina, cette cruelle idole que Lady Irongrip invoquait dès lors qu’il s’agissait de faire taire tous ces maudits mineurs, ou encore ces enragés de papistes Irlandais pour lesquels elle n’avait conçu qu’un impitoyable et mortel mépris.

Après les confidences, Son Inflexible Arrogance posa pour la première page de la gazette, un sourire des plus carnassiers affiché sur sa face poudrée. La ressemblance avec Lady Irongrip était des plus frappantes. Comment n’y avait-on point songé avant ? Tout s’éclairait. On comprenait pourquoi et comment Notre Sanglant Jupithiers avait réprimé la Grande Gileterie. On relisait à cette aune toutes les admonestations adressées à son vil peuple. Les cajoleries que l’on avait entendues ces dernières semaines n’étaient en vérité que menteries et afféteries. La suite ne laissait pas d’inquiéter : « I want my country open to disruption » avait martelé Sa Fracassante Fatuité, bien décidée à en finir avec tout ce qui était à ses yeux participait de l’archaïsme.

Dans les chaumières, on ruminait. Le Grand Déconfinement tournait à la déconfiture pour tout ce qui avait été conquis de haute lutte. Les libertés avaient misérablement fondu. C’était aussi pareille déconfiture en ce qui concernait les masques. On n’en trouvait point. A Marseille, le vieux baron de la Godille s’était emmêlé dans les chiffres des commandes. A Amiens, la bonne ville qui avait eu l’insigne honneur de voir grandir Notre Rutilant Jouvenceau, c’était encore pire : pas un seul petit masque à l’horizon. La bonne bourgmestresse de la ville argua pour se défausser que les emplettes de masques ne pouvaient se faire en un claquement de doigts. En revanche, la digne dame patronnesse proposa un modèle pour que chacun et chacune se métamorphosât en cousette et s’en fabriquât un en un pareil claquement de doigts.

Ainsi en allait-il en Starteupenéchionne au deuxième jour du Grand Déconfinement.

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Chroniques du règne de Manu 1er dit le Spéculateur.

Chronique du onze du mois de mai de l’an de disgrâce 20.

Où il est question de souffre, de fausse délivrance et de ridicule.

Ce fut enfin la délivrance tant attendue. Mais rien ne se passa comme prévu, ou plutôt tout fut conforme aux sombres prédictions des esprits avisés. Comme on arrivait en vue des saints de glace, il fit un temps épouvantable. Une affreuse odeur de souffre empesta le pays, depuis les marches du Nord jusqu’à celles de l’Ouest, on respira un air infect, qui se sentit même à travers les masques. Les charrettes en commun furent prises d’assaut par toute une populace de laborieux, l’oeil morne et le corps lourd. On s’entassa les uns sur les autres. Il n’y eut que l’inconséquent petit duc de Jeumebarre, lequel avait la charge de seconder madame de la Bornée, la Chambellane aux Transports, pour s’ébaubir que tout se fût passé au mieux, et pour cause, il n’avait jamais mis les pieds dans un de ces chariots de fer bondés, cahotants et malodorants. Il répéta sur tous les tons que tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes et ordonna que l’on fît évacuer les gazetiers trop curieux. Le Chevalier d’Alanver, mis à la question par l’ineffable monsieur de la Bourre d’Ain, lequel se croyait indispensable pour ce qui était d’orienter l’entendement des Riens – quand il ne faisait en vérité que cirer les chausses du Roy – estima que ces cohues dans les charrettes en commun étaient « fort dommage ». Les miasmes quant à eux n’étaient point du même avis et ils se félicitèrent de pouvoir à nouveau passer d’un quidam à un autre.

Le laisser-passer n’était plus obligatoire mais il allait le redevenir dans la Grande-Province de Lutèce pour tous ceux et toutes celles qui devaient se déplacer dans les charrettes en commun, c’est à dire tout le monde ou presque. Or, on s’aperçut que l’édit qui allait désormais régenter de façon martiale toute la vie du pays n’avait pu être ratifié à temps. Monseigneur le duc du Havre lança des appels à l’obéissance – on ne pourrait conséquemment châtier les contrevenants dans l’heure, mais cela se ferait sans clémence aucune dès que le Conseil des Sages, que Notre Sourcilleux Potache avait souhaité consulter, aurait rendu sa sentence, laquelle n’était qu’un avis. L’édit stipulait qu’on ne pourrait s’éloigner à plus de vingt lieues de son domicile et que les maitres des forges devraient signer des laisser-passer à leurs employés. On vit partout dans le pays se rouvrir les échoppes. Certains parmi les Riens et les Riennes – qui avaient usé de leurs vieilles hardes pour s’en faire des masques – coururent s’en racheter de nouvelles, cette frivole occupation leur ayant cruellement manqué. D’autres encore préférèrent s’élever l’esprit et s’en furent ventre à terre chez leurs libraires. On vit aussi des files se former devant les bureaux de change, les pauvres gens voulant envoyer quelques misérables sous à leur parentèle de l’étranger, ou peut-être en recevoir, tant la misère couvait tel un mauvais nuage.

Monseigneur le duc de la Blanche Equerre fut, pour le navire de la Starteupenéchionne tanguant sur la mer démontée de ce premier jour du Grand Déconfinement, une figure de proue des plus hardies. Il fallait courir sus à tous ces parents pusillanimes qui couvaient par trop leur progéniture. « Il est plus dangereux de rester chez soi que de se rendre dans les escholes » martela ce fier matamore, suscitant parmi les Riens et les Riennes une vague de consternation quand ce ne fût pas une grande colère. Pourquoi donc avait-on fermé les escholes depuis le treize du mois de mars, osèrent se demander certains, se rappelant fort opportunément que le duc avait jusqu’à la veille de ce jour, couru le pays en tout sens pour affirmer haut et fort qu’il était parfaitement inutile de confiner les escholes. L’ancien Grand Inquisiteur Rectal montrait à nouveau toute l’étendue de sa mansuétude et de sa bienveillance, qualités qu’il partageait avec Sa Cynique Bonimenterie.

La grande gazetière, gardienne des mânes de la Starteupenéchionne, la baronne du Saint-Croc, s’était intronisée quelques jours auparavant Première Grande Argousine du pays. Elle avait sommé le duc de Gazetamère, lequel avait l’air plus négligé que jamais, l’oeil torve et la mine basse, le cheveu mou et long, de lui faire savoir s’il avait fait recueillir par ses espions des renseignements sur les séditieux qui s’apprêtaient à mettre le pays à feu et à sang. – elle visait bien entendu les Insoumis, pour lesquels elle concevait une noire et irrépressible haine, ainsi que ces damnés d’Engiletés, qu’elle prétendait « reconvertis » et qu’elle rêvait de voir brûler dans les flammes de l’enfer.

Pendant ce temps, Frau Angela, la Grande Chandelière de la Germanie, tout en menant son pays d’une main de fer, avait cependant veillé qu’en toutes choses régnât la rigueur des sciences, lesquelles avaient été et continuaient d’être le violon d’Ingres de cette digne douairière. Son peuple en était fort rasséréné. Il en allait tout autrement du côté de l’Empire des Amériques, chez Donald le Dingo. Ce dernier se refusait à porter le masque car il craignait, disait-il, le ridicule. Cet empereur, au tempérament atrabilaire, était la preuve vivante que ce ridicule, dont il était le seul à ne point s’apercevoir qu’il était constitutif de sa personnalité, ne tuait point. Il eût été cependant fort avisé d’y réfléchir car les miasmes avaient élu domicile dans son palais. Son propre valet de chambre en avait été atteint, mais Donald jura ses grands dieux qu’il n’avait eu aucun contact avec ce larbin, dont tout le monde savait qu’il était toujours présent, l’arme au pied, pour l’aider à se vêtir. Ce grand ami de Notre Facétieux Galopin avait aussi forgé une théorie sur les écouvillonnages : ils se révélaient négatifs jusqu’à ce qu’ils fussent positifs, c’était donc une immense perte de temps et d’argent.

Dans notre pays, on n’écouvillonnait toujours pas plus qu’avant malgré les mensonges répétés du Chevalier d’Alanver, et les masques, dont ces maudits Insoumis avaient réclamé en vain qu’ils fussent distribués à la population, faisaient l’objet de spéculations les plus basses, pour le grand plaisir de la petite baronne du Panier-Ruché.

Ainsi en allait-il en Starteupenéchionne en ce premier jour du Grand Déconfinement.

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Chronique du règne de Manu 1er dit le Bouffi.

Chronique du neuvième jour du mois de mai de l’an de disgrâce 20..

Où il est question de singeries, de lubricité et de démesure, et d’un peu d’Histoire…

Pour faire mine de fêter le huit mai, cet anniversaire qui commémorait la victoire sur le Mal, mais en réalité pour se congratuler de son avènement du mois de mai de l’an 17, Notre Primesautier Jouvenceau invita les anciens rois déchus, Nico-dit-Les-Casseroles et Françoué Deux, dit le Scoutère à une petite sauterie au Château. Auparavant, Sa Distancieuse Dignité s’en était allée, le nez au vent, sans masque aucun, saluer place de l’Etoile, son encore Premier Grand Chambellan, ce duc à la barbe mitée, qui avait maintenant la faveur dans les carottages de l’opinion – c’était là chose absolument inconcevable, il se murmurait que les jours de Monsieur de la Flippe étaient désormais comptés – ainsi que la baronne du Parvis, laquelle occupait la charge de Chambellane aux Armées. Les gazetiers de la Bonne-Fille-de-son-Maitre commentèrent ad libitum cette cérémonie, vantant la rigueur exemplaire du Roy à ne point se jeter sur ses Chambellans pour les bisouiller comme il en avait coutume. On se transporta ensuite sur les Champs-Elysées pour y saluer madame la grande-duchesse de l’Ide-Aligot, la bourgmestresse de la capitale, ainsi que les rois déchus, flanqués du gros baron de l’Archonte, qui présidait la Chambre Haute et du sardonique duc d’Anfer, l’homme-lige à la Chambre Basse, celui sur qui l’on pouvait compter pour toutes les plus noires besognes. Notre Facétieux Éphèbe, qui avait retrouvé une coiffure des plus sages – ainsi que le voulait le rôle qu’il avait endossé en ce jour – échangea quelques grimaces avec son bon ami le roi Nico, lequel avait en toutes circonstances le faciès plissé dans des mimiques fort suggestives. Le roi Françoué avait pour sa part un bon sourire faussement niais sur sa grosse face rubiconde. Seule la grande-duchesse de Lutèce arborait une mine quelque peu pincée. Les gazetiers – qui n’avaient rien d’autre à faire – s’interrogèrent sur la présence des anciens rois déchus près de l’actuel souverain. Du côté du roi Nico, on assura que c’était la tradition que d’être présent ce jour-là. Du côté de Françoué-dit-Le-Scoutère, on renchérit : être présent ce jour-là était de tradition. Cela rappela aux Riens et aux Riennes que ces deux anciens souverains étaient en réalité frères siamois.

Les portraitistes immortalisèrent la rencontre des ces trois monarques issus de la même dynastie, celle de la monarchie carolinienne. Le fondateur et premier roi de cette dynastie avait été le roi Charles-le-Grand, 1er du nom, dit Mon-Général. Ce dernier, tout auréolé de ses faits d’armes lors de la Deuxième Guerre mondiale – cela se passait au mitan du siècle précédent- avait régné en despote plus ou moins éclairé, jusqu’à ce que, s’étant fâché avec son peuple après la révolution de mai, il avait du céder son trône au roi Georges 1er. Le règne de ce dernier – qui aimait les arts et les barbouzes – fut de courte durée, il succomba une nuit de printemps de l’an 74 et l’on vit alors arriver un tout jeune monarque, à qui par bien des aspects ressemblait fort Notre Délicat Banquier, tant ils avaient tous deux en commun un même amour pour la finance et étaient pareillement issus de l’Héna, cette vénérable institution où l’on apprenait comment appliquer à la politique le catéchisme du Saint-Capital. Le roi Valkirie 1er, tel était le nom de cet hénarque – ainsi appelait-on tous ceux et toutes celles qui étaient passés par cette noble maison -, avait lui aussi rêvé d’une Starteupenéchionne et l’avait plus ou moins fait advenir. Las ! Au moment de renouveler son règne, il fut déchu, et reçut son bulletin de sortie, les Riens et les Riennes de l’époque lui ayant préféré Françoué 1er, un vieil avocat matois qui leur avait promis d’user de sa force tranquille pour mener le pays.

Cela faisait donc trente neuf longues années que les impôts des Riens et des Riennes, servaient entre autre chose à pensionner le souverain déclassé Valkirie 1er. Ainsi en allait-il en monarchie carolinienne. Les anciens rois restaient à charge du peuple, à l’instar de vielles courtisanes. Le vieux roi Françoué avait eu le bon goût de mourir peu de temps après la deuxième période de son long règne. Le bon roi Jacquot, qui lui avait succédé, était resté vivre douze années aux frais du pays. Le roi Valkirie 1er détenait donc un fameux exploit. Il n’avait naturellement point besoin que les Riens et les Riens l’entretinssent de la sorte. Outre sa fortune personnelle et son lignage – il se piquait de descendre d’une bâtarde du roi Louis le Quinzième-, il avait, après avoir été déchu, exercé moult et moult charges, toutes fort grassement rémunérées. Mais on venait d’apprendre qu’une gazetière de la Germanie, laquelle était venue deux années auparavant le visiter afin qu’il lui narrât ses souvenirs et sa connaissance d’un grand Chambellan de ce pays, venait d’ester en justice contre lui pour outrage. Elle révéla que ce vieillard fort cacochyme – il allait alors sur ses quatre vingt douze ans- était en réalité un capripède qui s’était autorisé de façon fort libidineuse à poser sa main sur la partie charnue de son anatomie, et ce à plusieurs reprises, malgré ses tentatives pour y échapper.

Tels étaient donc ces monarques caroliniens : ils ne doutaient de rien, se croyaient toujours au-dessus de tout et pensaient pouvoir exercer leur droit sur quiconque, eussent-ils atteint l’ âge vénérable auquel on eût espéré qu’ils fissent montre d’un peu plus de dignité. L’affaire fit ricaner dans les chaumières, bien qu’elle ulcérât grandement les Riennes et ceux des Riens qui voulaient en finir avec ce fâcheux travers tout masculin. Pour ce qui était de Notre Exalté Cabotin, ce n’était point la lubricité qui ne laissait d’inquiéter – cela eût été pour d’aucuns plus rassurant – mais plutôt ce que les anciens Grecs nommaient l’hybris. On s’interrogeait sur ses dernières apparitions. Monsieur Faubertus, l’un de ces gazetiers fort impertinents qui cherchaient à voir ce qu’il y avait sous les cartes, éclaira l’entendement des Riens et des Riennes sur les propos de Sa Délirante Ostentation lors de l’allocution devant les ambassadeurs des arts. Lorsqu’il avait parlé de « chevaucher le tigre », Notre Mystique Guerrier était tout bonnement en train de citer le titre de l’ouvrage d’un certain monsieur de l’Ebola, lequel ouvrage était en quelque sorte la bible des Haineux. On comprenait dès lors beaucoup mieux la longueur du conciliabule avec monsieur de la Zizanie. Cependant, Son Éclatante Bouffissure n’avait-Elle point gagné le Tournoi de la Résidence Royale parce que précisément, Elle s’était présentée comme l’adversaire le plus redoutable de la ChatelHaine de Montretout ? Y avait-il eu tromperie ?

Dans la Faction de la Marche, la belle unité tant vantée des parfaits petits automates connaissait de plus en plus de lézardes. Les traitres et les renégats étaient en passe de former un clan à part à la Chambre Basse. Quant à Monsieur du Havre, il avait l’esprit tout aussi entamé que sa barbe. Il laissa échapper un soupir qui en disait fort long devant les vieilles badernes de la Chambre Haute, lesquelles, entre deux petits sommes, infligèrent un camouflet à Notre Fallacieux Galopin en rejetant l’édit qui organisait le Grand Déconfinement. On était à deux jours de cette date fatidique. Les miasmes auraient-ils obéi à Sa Neigeuse Emphase en disparaissant? Rien n’était moins sûr.

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Chroniques du règne de Manu 1er dit le Neigeux.

Chronique du septième jour du mois de mai de l’an de disgrâce 20.

Où il est question de flocons de neige, d’esbroufe et de gommettes.

Le très bellâtre Chevalier des Rillettes connut enfin son heure de gloire. En ce cinquante et unième jour du Grand Confinement, et à quelques jours du Grand Déconfinement, ce sentencieux Chambellan eut l’occasion de briller. Ce fut en effet à lui que revint l’immense tâche de porter les propos de Notre Poudreux Bonimenteur hors du cénacle des élus. L’affaire était la suivante : les artistes, fort touchés par ces mois de mise sous le boisseau de leurs pratiques, se mouraient à petit feu. Quelques-uns d’entre eux parmi les plus en vue, avaient commis un bien gentil libelle à l’attention du Roy, le sommant d’agir et vite. Ainsi donc, pendant de longues heures, Sa Vibrionnante Hallucination s’était-elle exprimée devant un parterre fort choisi d’ambassadeurs du petit monde des arts. On avait tout d’abord retenu qu’il avait été question de fromage, celui de Robinson. On en sut un peu plus le lendemain. Notre Débraillé Visionnaire, vêtu d’une chemise immaculée, sans pourpoint, fut immortalisé dans des poses très recherchées, afin que l’Histoire s’en souvînt. Une pauvre camériste avait passé des heures sur le chef jupitérien afin de créer un fabuleux effet « coiffé-décoiffé » qui était censé démontrer que Sa Neigeuse Hauteur était logée à la même enseigne que tout son peuple, lequel était devenu fort chevelu, hormis les chauves bien entendu. On avait installé un fouillis de papiers sur le pupitre royal et deux, non pas un, gobelets d’eau avaient mis à disposition. Le dispositif scénique était fort bien en place.

Notre Frénétique Cabotin continuait en effet de se croire sur les planches. Le mardi on avait vu Zorro, le mercredi ce fut un nouveau Lélio, mimant furieusement son amour pour l’Art. Sous l’effet d’on ne sait quelle stupéfiante potion qui lui donnait un regard enfiévré, le Roy se livra à toutes sortes d’excessives et quasi démentes gesticulations. Il s’écouta extatiquement dérouler son verbe, enchanté de ses propres trouvailles. Zézayant comme jamais, il se lança dans la métaphore du fromage, puis, s’imaginant qu’il lui fallait enfourcher un tigre, il enjoignit les artistes d’en faire autant et de vaincre leurs peurs. C’était comme de traverser la rue pour trouver du labeur. Son auditoire était tout naturellement sous le charme, on l’avait recruté pour ce faire.

Le Chevalier des Rillettes arborait pour sa part un grand sourire, quand il n’était pas à deux doigts du rire. Il était au spectacle, et il savait que les gazettes l’interrogeraient ensuite. Il ne perdait donc pas une miette de la glose royale, griffonnant nerveusement ce qu’il aurait du par principe déjà connaître – n’était-il point le Chambellan aux Arts ? – mais il eut tout de même le plus grand mal à exposer devant le parterre des gazetiers avides les grandes lignes du plan de Son Alpestre Exaltation. Son brave petit toupet blanc au vent, celui qui avait été choisi pour cette charge, en remplacement de l’oublieuse Madame de Nicène, alors même qu’il avait étudié le négoce et qu’il n’aimait rien tant que de diriger l’entreprise familiale de carrosses, se mit lui aussi tout uniment à gesticuler furieusement des mains et à agiter les bras en tout sens. Le spectacle continua donc, mais on n’eut droit qu’ à une piteuse imitation. Il manquait l’essentiel, sans nul doute que cette étrange potion dont se remplissait Notre Furieux Histrion manquait à Monsieur des Rillettes. On apprit ainsi que « les arts et la culture » étaient « une part de notre humanité », la plus grande part étant bien entendu le négoce. Le Chevalier usa de mots tels que « dispositifs », « problématique » « pacte de confiance ». Il adressa maladroitement une ode aux artistes à qui revenait la mission de « réenchanter notre pays ». C’était beau comme l’antique. On écrasa une larme. On apprit que les échoppes des libraires allaient pouvoir rouvrir, et que les saltimbanques recevraient une compensation – bien chiche pour certains – en l’absence de leurs cachets et ce jusqu’à l’année suivante. Le jour de gloire continua pour le brave Chevalier qui fut ainsi invité sur toutes les Lucarnes Magiques pour commenter ad libitum les menées royales. On ne l’avait jamais tant vu depuis sa nomination. Lui-même en était tout ébaubi.

Il se murmurait qu’au Château se présentait chaque soir un mystérieux visiteur, lequel n’était autre que l’ancien roi Nico-dit-Les-Casseroles. Il venait abreuver Sa Machiavélique Petitesse – avec qui il partageait cette curieuse et fâcheuse manie de se frotter les naseaux, dès lors qu’il s’agissait de prendre la parole – de ses judicieux conseils. C’était à cette éminence bien grise que l’on devait bon nombre des mesures très floues du plan de sauvetage des arts et de la culture. On y reconnaissait sa patte : un fouillis d’annonces, sans aucun chiffre, ou si peu. Tout ceci portait un nom : esbroufe. L’ancien Chambellan aux Arts et aux Lettres de ce souverain déchu, le duc de Mitran, qui était aussi le neveu de feu le roi Françoué 1er, porta un regard fort sévère sur ce prince qu’il avait tant adulé. Il jugea que Notre Effervescent Bibelot avait un aspect « débraillé ». En fin connaisseur des ces choses, il jugea tout uniment que cela fleurait la « mise en scène ». Mais reconnaissant l’influence de son ancien suzerain, il délivra un satisfecit aux mesures annoncées. Elles étaient vagues et floues comme il convenait.

Dans le temps où monsieur des Rillettes savourait sa nouvelle notoriété, le Premier Grand Chambellan, flanqué du Chevalier d’Alanver, s’en alla révéler les dernières dispositions du Grand Déconfinement. Comme on avait bien mélangé les couleurs des gommettes au Cabinet des cartes, monseigneur le duc du Havre put fièrement annoncer que l’on déconfinerait partout où ce n’était point dans le rouge, mais que l’on déconfinerait malgré tout dans tout le pays, bien qu’il restât de ce fâcheux rouge dans les provinces de l’Est. Le comte de Muzo était fort satisfait : sa belle Provence était dans le vert, et tant pis s’il restait dans les quartiers mal famés de la bonne ville de Marseille des tâches du plus vilain effet, le vieux baron de la Godille n’avait qu’à s’en débrouiller. Il était bien plus probable qu’il ferait mine de l’ignorer. Le Chevalier d’Alanver avait fortement joué avec les gommettes vertes pour ce qui était des écouvillonnages. Il mentit allègrement : on en faisait partout et pour tout le monde. Puis vint la duchesse de la Bornée prévenir doctement que les masques seraient obligatoires dans les charrettes communes. Il n’y en avait plus ? Fi donc ! Ils seraient tout de même obligatoires. Tout le reste fut à l’envi. Le noble prétexte pour rouvrir les escholes étaient que les bambins pussent enfin avoir un repas chaud mais il s’avérait impossible d’ouvrir les réfectoires. Monseigneur le duc de la Blanche Equerre, mis à la question afin de savoir la raison pour laquelle on écouvillonnait point les maitres comme cela se faisait ailleurs, eut cette réponse magnifique : « il n’y pas de pénurie des ustensiles à écouvillonner mais il ne faut pas les gâcher ». Les maîtres goûtèrent fort peu le miel contenu dans la potion du duc, qui ajouta qu’en ce qui concernait les linges et les alcoolats pour la désinfection, il s’en lavait les mains et que cela était du ressort des bourgmestres. La messe était dite.

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Chronique du 6e jour du mois de mai, en l’an de disgrâce 20

Où il est question d’une gentille saynète, d’un fromage bien sec et d’une grande forfaiture…

La visite de Notre Médiocre Cabotin et de son fidèle serviteur à l’eschole de Poissy fut abondamment commentée. Des esprits chagrins relevèrent moult entorses aux nouvelles règles du savoir-vivre désormais en vigueur dans notre pays. Son Absolue Désinvolture n’avait eu de cesse de se toucher le masque, celui-ci n’était point bien ajusté, les distances n’étaient que peu ou pas du tout respectées. Quant à l’ablution mimée des mains à laquelle s’était livré Notre Indiscipliné Potache, elle n’était qu’ une mauvaise parodie qu’un marmot se chargea du reste de corriger en montrant les bons gestes. A l’heure du souper dans les chaumières, au moment de narrer la royale visite, les Lucarnes magiques censurèrent les passages les plus licencieux. Mais quelle méprise ce fut ! Sa Grande Bouffonnerie était en vérité montée sur les planches. C’était Zorro et son fidèle Bernado – masqué pour l’occasion- qui s’étaient donné en spectacle devant les bambins éberlués. La saynète avait été écrite par Madame de Sitarte – laquelle avait finement adapté les didascalies à la situation de notre pays, ainsi le masque se porterait-il non sur les yeux mais sur le nez et la bouche – et brillamment mise en scène par Dame Bireguitte en personne. On se souvient que cette souveraine avait été maîtresse chez les Bons Pères, où elle enseignait notre belle langue ainsi que des rudiments de théâtre. Ce fut lors de ces riches heures qu’elle rencontra Notre Fortuné Jouvenceau, elle déjà femme bien mûre, et lui puceau effarouché. Comme il en allait autrefois avec les infants d’Espagne ou d’Autriche, l’acnéique éphèbe fut promis à Dame Bireguitte Ravalée de La Façade, lorsqu’il aurait atteint sa majorité. La bonne société ferma les yeux, et absolut cette union. Lorsque vint le temps du Grand Tournoi de la Résidence Royale, toute l’histoire fut réécrite et richement enluminée par une très proche amie de Dame Bireguitte, la marquise de Margoulin, une échotière fort bien en vue, qui n’avait pas son pareil pour travestir la réalité. Nos futures Pipolesques Altesses furent ainsi glamourisées à outrance par les soins de cette magicienne.

Il fut beaucoup question des arts en ce sixième jour du mois de mai. Sa Superbe Ostentation avait fait mander douze ambassadeurs fort reconnus dans leurs disciplines, ainsi que le Chevalier des Rillettes, le supposé Chambellan aux Affaires Culturelles, un personnage des plus falots à qui il fallait toujours rappeler quelles étaient ses attributions – le Chevalier avait jusque là œuvré dans le domaine des carrosses – afin de s’entretenir de ce qu’il convenait de faire pour mettre un peu de baume au cœur des saltimbanques, lesquels étaient tout bonnement réduits à un quasi silence et à la disette pour certains depuis le début du Grand Confinement. Notre Autocratique Phénix ne consultait que pour la forme, il faisait ensuite selon son bon plaisir. On en avait encore eu un bel exemple avec l’entrée des étrangers dans notre pays après le onze du mois. Sa Versatile Inconséquence provoqua une retentissante confusion en contredisant toutes les mesures que le Chevalier d’Alanver avait présentées . Ainsi, tel en avait décidé le Roy, tous ceux qui n’avaient pas l’étiquette « Schengen » sur leur laisser-passer seraient soumis à quarantaine – or il s’agissait là de ceux qui venaient de pays où l’épidémie était en passe d’être maitrisée -, et tous ceux qui possédaient ce précieux sésame pourraient circuler dans notre pays comme bon leur semblait. Ainsi les Italiques, les Anglois et les Ibères – chez qui les miasmes continuaient d’œuvrer – circuleraient sans entrave, diffusant sans limite la grippe pangoline là où elle n’avait pas encore suffisamment fait de ravages. On se souvient que c’était grâce à des Turinois fanatiques de la balle au pied que les miasmes avaient fait une entrée en force en Starteupenéchionne au mois de mars.

Pour ce qui était donc du domaine des arts, Notre Verbeux Cuistre eut la brillante idée – gageons qu’elle lui avait été inspirée par cet insignifiant Chevalier des Rillettes, lequel se trouvait être par on ne sait quel illogisme bourgmestre de la bonne ville de Coulommiers- d’en appeler au Robinson de Monsieur Defoë. Le naufragé fut bien aise de trouver en sa malle un fromage. La leçon que Sa Navrante Imposture entendait ainsi infliger au monde des artistes était qu’en toutes choses – ce mot tant prisé – il fallait aller à l’essentiel. Si les artistes avaient tant besoin de travailler, qu’ils accompagnassent donc ces malheureux enfants privés de tout qui pullulaient dans les quartiers mal famés des périphéries des grandes villes. Les bonnes œuvres charitables étaient l’avenir, qu’on se le dise ! Pour le reste, Notre Poudreux Bonimenteur évoqua dans un flou très artistique quelques mesurettes afin de rasséréner les inquiets. « Beaucoup de choses pourront se faire », telles furent les royales prédictions.

On apprit par l’impertinente gazette Le Volatile Muselé que Sa Considérable Malveillance, ainsi que le bretonnesque baron du Truant, le Chambellan aux Affaires de l’Extérieur, avaient tout deux été avisés par l’ambassadeur de la Stareupenéchionne auprès de l’Empire du Ciel de la mystérieuse et terrible épidémie qui commençait de sévir dans cette contrée, et ce bien avant les festivités de la fin de l’an 19. Le diplomate, encore tout ébranlé, par ce qu’il avait vu, avait fait part de ses grandes inquiétudes. Las ! Il n’avait point été écouté, tout s’était perdu sous les ors des salons. Notre Machiavélique Babillard n’avait alors qu’une idée en tête : transformer les Vieux-Jours de ses mauvais et indécrottables sujets en juteuses rentes pour ses Très-Chers-Amis les Saigneurs de la noble maison de Braque-Et-Raque, et réduire tous les braillards et les chamailleurs à quia, avec l’aide fort précieuse du Berger-en-Chef-des-Moutons-A-Tondre. On connaissait la suite.

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Chronique du mardi 5 du mois de mai, en l’an de disgrâce 20

Où il est question de conciliabules, de scholastique et de louanges divinatoires.

Notre Malveillant Ephèbe avait grand soin de son peuple. Il se sentait l’âme d’un père pour tous ses sujets, fussent-ils les plus modestes, tels ceux qu’il avait précisément lors de la première année de son règne si affectueusement appelés les « Riens ». Cela leur était resté et ne s’était jamais si bien avéré par la suite, tant ce monarque n’avait eu de cesse que de se montrer bon et juste. En ces temps difficiles de l’épidémie, n’avait-il point dispensé à nouveau sa sollicitude dans l’oreille d’un brave boulanger, l’un de ces modestes artisans qui s’échinaient à survivre dans leurs petites échoppes ? On apprit tout incidemment que le boulanger de Lyon était en vérité à la tête d’une petite manufacture, où il employait une centaine de personnes et qu’il était le fournisseur attitré d’un grand maître queue, monsieur du Boncuissot, lequel était fort bien en cour. Cet honnête et modeste artisan comptait aussi parmi les fidèles du vieux duc de Colon, qui fut Grand Chambellan aux Affaires Domestiques, avant que de s’en aller piteusement, victime de quelque attaque d’amnésie lors de l’affaire du Sieur de Grosbras, laquelle avait fait couler tant d’encre lors de l’été de l’an 18.

Monsieur de la Zizanie, un méchant gazetier au teint bileux, sans talent aucun, mais qui s’était ménagé une petite rente fort confortable en distillant sur une Lucarne magique son fiel et sa hargne haineuse envers tous les Mahométans ou supposés tels par lui, eut droit aussi à la paternelle sollicitude du Roy. Ce mauvais histrion avait été quelque peu insulté par un quidam, lequel appréciait fort peu ses diatribes, déclenchant par là un tollé de protestations indignées dans le petit Landerneau des gazetiers-nourris-aux-croquettes et autres ducs et barons du pays. Sa Grandeur Indignée, non contente de fustiger ce crime en condamnant son auteur à la géhenne, prit son cornet magique et s’entretint pendant presque une heure avec ce monsieur de la Zizanie. Nul ne sut ce qu’ils se dirent, mais il est permis de supposer que Notre Délicat Philanthrope et ce vilain haineux s’étaient trouvé moult atomes crochus.

Il fallait remettre le pays au labeur et cela se ferait en premier lieu dans les escholes. Monseigneur le duc de la Blanche Equerre, qui professait cet axiome en l’enjolivant avec force petits cœurs sur les rézosossios, ces petits salons virtuels, qu’il fréquentait assidûment -« les maitres aiment leurs élèves » « les élèves aiment leurs maitres» -, ceci afin de faire passer la potion fort amère qu’il avait concoctée, était partout pour tenter de redorer son blason, lequel, malgré ses méritoires efforts, n’avait eu de cesse de se ternir au fil de ces trois années. L’ancien Grand Inquisiteur Rectal ne décolérait pas depuis que le Premier Grand Chambellan l’avait dépossédé de ses plans d’attaque pour remettre les escholes en première ligne, laissant ces fâcheux de bourgmestres décider de ce qu’il convenait de faire ou non.

Par bonheur, monseigneur le duc continuait d’avoir l’oreille de la Souveraine, Dame Bireguitte, avec qui il partageait beaucoup, et par conséquent celle du Roy lui-même. Ce fut donc en compagnie du Monarc que notre duc, ne se sentant plus de joie, se transporta dans une eschole que l’on avait maintenu ouverte pour y accueillir les enfants des nurses et des garde-malades, ainsi que de quelques autres premiers de corvée. Ceci se passait dans la bonne ville de Poissy, dont le bourgmestre, le baron Charles de la Zitoune, un ancien gazetier, était un fervent partisan de cette offensive en première ligne, dût-il y avoir de la perte. La suite fut immortalisée par la Bonne-Fille-De-Son-Maitre. On put ainsi assister à l’arrivée de Notre Petit Fantômas, le visage à demi recouvert d’un hideux masque noir, lequel ressemblait à celui du père du Chevalier du Jeudi, flanqué de son âme damnée le duc de la Blanche Equerre, masqué lui aussi de semblable manière. Jaillissant de son carrosse, Son Obscure Autorité, après avoir salué son bon ami le bourgmestre, s’en fut faire la leçon aux bambins. Sa chère et fidèle Madame de Sitarte l’avait fait répéter : il fut donc question de « bout de virus » dont il convenait de ne pas s’en barbouiller, faute de quoi il fallait procéder ensuite à de nombreuses et vigoureuses ablutions des mains. Lorsqu’il parlait à des marmots, Notre Juvénile Cabot se croyait obligé d’adopter leur langage, en le travestissant outrageusement, négligeant totalement les règles de notre belle langue. Cette louable et royale intention s’en était trouvée redoublée par le fait que face à lui se trouvaient des rejetons de Riennes premières de corvée, au sujet desquelles le Roy se renseigna mignardement, adaptant habilement son langage à son auditoire. On apprit enfin la finalité de la « distanciation » et du port du masque : « comme ça, on postillonne pas à l’autre » conclut magistralement Sa Pédantesque Férule, snobant superbement les bambins du fond de la classe, lesquels, tout ignorants du protocole pangolin parce que n’étant que des enfants, se rapprochaient joyeusement pour commenter la scène. La démonstration était faite.

 

Notre Vibrionnant Magister s’en fut ensuite à la rencontre des gazetiers de la Première Lucarne Magique, afin de continuer de distiller la bonne parole. Tout comme son encore Premier Grand Chambellan la veille à la Chambre Haute, tout comme son fidèle séide le fanatique petit baron du Dard-Malin, lesquels avaient dressé un apocalyptique et noir tableau des galopins obligés de se confiner au logis avec leurs ignares de parents, incapables de les aider dans leurs études, Sa Verbeuse Scolastique évoqua le calvaire des bambins privés de deux longs mois d’école – c’était là châtiment inhumain, « traumatisant » -, laissant entendre par une perfide prétérition que les maitres, ces fainéants récalcitrants et poltrons, s’étaient tourné les pouces pendant ce temps. A la suite de quoi, notre Minus Carolus inventa le principe de l’école non pour tous, mais pour certains, école qui serait de « qualité », donnant in petto raison à tous ceux et celles parmi les maitres qui réclamaient à cor et à cris que le nombre de bambins par classe fût revu à la baisse.

Sa Navrante Pitrerie cherchait en vérité à se dépêtrer par avance de ce qui s’annonçait comme un fiasco. Dans la bonne ville de Marseille, où l’état catastrophique des escholes – il y manquait de tout ordinairement et il pleuvait dans les classes, quand ce n’était pas des rats qui venaient s’inviter – était de notoriété publique, le vieux baron de la Godille, à qui la grippe pangoline avait fait le fabuleux cadeau de lui prolonger ad vitam aeternam son mandat de bourgmestre, claironna que tout était prêt pour l’ouverture le onze du mois. On apprit par ses opposants, les Printaniers, que tout avait été décidé sans que personne ne fût consulté. Par coquetterie de vieillard, monsieur de la Godille voulait se faire bien voir du Roy.

Ainsi en allait-il en Starteupenéchionne, en ces temps où la sottise et la flagornerie étaient devenues vertus. L’ardente et zélée duchesse de la Courge, faisant son retour, s’en alla vanter, de sa diction d’élève appliquée – cette dévôte avait été jusqu’à se travestir en écolière, coiffure à l’appui – les mérites de sa commère madame de Sitarte, laquelle allait devenir à n’en point douter « un modèle pour plein de jeunes filles ». Après cette brillante prédiction, on conçut les pires craintes pour lesdites jeunes filles. Chez les Riens et les Riennes, l’estime pour madame de Sitarte était inversement proportionnelle à la quantité de masques à disposition pour se protéger des miasmes. Certains des parents eussent préférer le couvent pour leurs pucelles que de les voir embrasser la carrière de la Porte-Mensonge de Notre Très-Détesté-Souverain.

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Chroniques du règne de Manu 1er dit le Petit Gamelin.

Chronique du 4 du mois de mai en l’an de disgrâce 20..

Où il est question de la Charité qui se moque de l’Hôpital, de menaces fumeuses et d’honneur…perdu.

La glorieuse Starteupenéchionne, sous le règne de son divin Créateur, devenait le Grand Bazar de la Charité. Alors que le miracle du Saint-Ruissellement était en passe de s’accomplir pour aller remplir les cassettes des Grands Epiciers, lesquels allaient pouvoir vendre jusqu’à quatre vingt quinze sous un masque qui n’en coûtait que sept trois mois plus tôt, la Reine-Qu-On-Sort convoqua au Château des échotiers mondains de la gazette Lutèce-Concorde. Elle prit longuement la pose afin de se faire immortaliser dans les salons d’apparat, en train d’œuvrer à mettre en vente le mobilier dont on n’avait plus l’usage. Dame Bireguitte Ravalée de la Façade, qui se piquait de modernisme et se voulait toujours à la pointe de ce qui se faisait de plus tapageur et de plus clinquant, avait fait procéder, dès son arrivée au Château, à de fort coûteuses rénovations et changements de meubles, tout ceci bien entendu aux frais des Riens et des Riennes . Tout ce qui avait été jugé vieillot et poussiéreux avait été entassé dans des remises. La Reine, en vertu des lois de la vieille république, n’en pouvait disposer à sa guise. On procédait certes à des ventes, dont les profits servaient à conserver ceux des meubles qui avaient le plus de valeur et qui nécessitaient de l’entretien. Une telle vente avait été prévue de longue date, mais la Reine, qui avait sa propre œuvre de charité, décida que cela se ferait au moyen de cette dernière et que les profits iraient aux hôpitaux du pays, lesquels avaient été saignés à blanc par les menées de son royal époux et se trouvaient dans l’état que l’on connaissait. Cette vente de charité fut annoncée à grands frais, mais d’aucuns s’inquiétèrent de ce qui allait réellement être vendu. S’il s’agissait de mobilier de peu de valeur, cela eût indiqué le peu de cas que l’on faisait en vérité de cette cause, mais dans le cas contraire, si l’on mettait en vente des pièces rares, comment donc cela avait-il été rendu possible ? Comment le Grand Conservateur du Mobilier avait-il été circonvenu pour accepter ce qui outrepassait les lois ?

La charité remplaçait donc l’impôt. Les appels aux dons se multipliaient. Les Très-Riches-Amis, qu’on avait si généreusement exempté de ces fâcheux impôts, participaient peu ou prou au « Charity Business », selon qu’ils voulussent s’acheter quelques indulgences ou une charge pour un de leurs rejetons. Il n’était jusqu’à la recherche d’un antidote contre cette méchante grippe pangoline qui ne fît l’objet d’un appel à la charité. Les autres Etats de l’Europe avaient malgré tout ouvert leurs bourses et mis quelques liards dans l’affaire, mais Notre Pingre Monarc, fort regardant dès qu’il s’agissait de « l’argent magique » avait ordonné qu’il n’en fût rien. La Starteupenéchionne ne participerait donc nullement à ces recherches à moins que les Riens et les Riennes ne prissent sur leurs maigres deniers.

Plus le jour du Grand Déconfinement avançait sur le calendrier, moins il semblait possible. Les obstacles ne cessaient de se multiplier. Quand ce n’étaient pas ces poltrons de bourgmestres qui renâclaient à prendre le risque de rouvrir les escholes, c’étaient les martiales déclarations du Chevalier d’Alanver, en passe de devenir duc, qui jetaient le trouble. Ce fier matamore brandit tout uniment la menace d’un « déconfinement retardé » parce que certains se déconfinaient trop tôt, usant ainsi de la tactique de la culpabilisation. Il fustigea sévèrement le Savant de Marseille, lequel avait déclaré que l’épidémie de grippe pangoline ne ferait pas au final plus de morts que ceux causés par cet engin diabolique nommé « trottinette », qui transformait n’importe quel quidam en bolide. La grippe pangoline était en réalité bénie par le gouvernement de Sa Sulfureuse Malveillance : elle permettait de mettre sous le boisseau toutes les « chamailleries ». Les mauvais sujets étaient contraints soit de rester au logis, soit d’aller s’user la santé à travailler sans que plus aucune loi ne vînt limiter les ardeurs des maîtres des forges. Le pays tout entier vivait sous le couvre-feu et cela autorisait les deux maréchaussées à exercer leurs contrôles en tout lieu. Elles ne s’en privaient pas. On allait sous peu permettre à des milices d’œuvrer à ce contrôle permanent dans les charrettes en commun, dès lors que l’on rendrait le port du masque obligatoire.

Le monstrueux protocole imaginé par les gens de monseigneur le duc de la Blanche Equerre s’avérant totalement impraticable, on dut procéder à des « allégements ». Mais on allégea tant et plus qu’il n’en restât plus rien ou pas grand-chose. Les maitres des escholes et ceux des collèges allaient se retrouver face à leurs ouailles dans la même situation qu’avant le Grand Confinement. Il n’y avait plus qu’à espérer que les miasmes restassent confinés on ne savait où, donnant ainsi raison au professeur Klorokine. Le Chevalier d’Alanver mentit tel un arracheur de dents en prétendant que, sur les escholes, le gouvernement avait agi de concert avec le Conseil des Savants, lequel, ne servant plus à rien, était devenu totalement muet. On apprit incidemment que c’était Dame Bireguitte, encore elle, qui avait intercédé auprès de son Divin Epoux et de son très cher ami le duc de la Blanche Equerre, afin que l’on procédât en premier lieu à la réouverture des escholes, ceci afin de contribuer au grand œuvre de cette bonne dame, tout entier consacré à la Très-Sainte-Charité. Quant au duc lui-même, il annonçait gaillardement urbi et orbi que cette réouverture se ferait, c’était là une question d’honneur. « Je ne choisis pas la facilité » fanfaronna ainsi cet ancien Grand Inquisiteur Rectal, montrant ainsi le peu de cas dont il faisait de ses troupes et la façon toute cavalière dont il entendait en disposer.

La petite duchesse de Bergeai fit un grand retour, fort remarqué, en promettant de manigancer à la Chambre Basse afin de faire voter une loi pour amnistier par avance toutes les peccadilles que l’on ne manquerait pas hélas de commettre avec ce Grand Déconfinement. Madame de Sitarte s’en était allée pour sa part pérorer dans une Lucarne Magique. Elle répéta tel un perroquet les chiffres tout à fait fantasques que son compère le Chevalier d’Alanver avait énuméré avant elle sur les écouvillonnages et confondit allègrement les mots « production » et « importation » pour ce qui était des masques. On nageait toujours autant dans le vague, le fumeux, l’hypothétique, le mensonger. C’était à qui en fabriquerait le plus pour cacher ce qui apparaissait de plus en plus crûment: la Starteupenéchionne de l’an 20 ressemblait fort à la moribonde république de l’an 40 de l’autre siècle, à ce triste moment de son histoire que l’on avait nommé la Débâcle.

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Chroniques du règne de Manu 1er dit Le Muscadin

Chronique du deux du mois de mai de l’an de disgrâce 20..

Où il est question de …masques dont on fit une affaire, de décorations et de sourires plaqués.

L’affaire des masques battait son plein. Alors que les apothicaires avaient été interdits depuis le début de l’épidémie de vendre ces précieuses petites barrières d’étoffe, que les nurses, les garde-malades, quand ce n’était pas les médecins eux-mêmes, en avaient cruellement manqué et continuaient de le faire, au péril de leur vie, et que dans le même temps, la bonne duchesse de Sitarte, après s’être échinée à en démontrer l’inanité, pérorait à présent, ainsi que son compère le Chevalier d’Alanver, qu’en porter serait formellement requis dès le onze mai, voilà maintenant que les grandes échoppes, où l’on pouvait tout acheter, en avaient soudain à vendre des quantités phénoménales, à des prix qui l’étaient tout autant. On s’interrogea. D’où venaient donc ces masques ? Étaient-ce les réserves faites judicieusement par les grandes familles tenancières de ces échoppes ? Comment avaient-elles su que ces délicats accessoires, tant décriés, deviendraient les sésames du Grand Déconfinement ? Ou alors, si ce n’était point des réserves – ce qu’à dieu ne plût, car cela eût signifié que les grands épiciers, n’ayant privilégié que leurs profits, s’étaient méchamment gaussé de tous les combattants en première ligne, – comment avait-on procédé pour s’en procurer aussi vite et les faire entrer dans le pays ? La corporation des grands épiciers était-elle donc plus efficace que la Chancellerie de la Bienportance, que la Starteupenéchionne elle-même ? Cela ne se pouvait ! Une bonne duchesse, madame des Lattes, qui avait une charge de sénatrice à la Chambre Haute, sonna l’alarme depuis son fief de la Gironde. Elle avait entendu les vigoureuses protestations des ordres de la Santé, lesquels étaient de coutume fort mesurés dans leurs propos. La coupe était pleine. Madame des Lattes demanda que la Chambre Haute diligentât une « enquête », ce que redoutaient par-dessus tout le duc du Havre et son gouvernement. Notre Téléphonique Bonimenteur était au dessus des ces basses considérations. Ses Conseillers lui avaient susurré une idée sublime : « Sire, il vous faut être au plus près de Votre peuple qui s’inquiète. Que Votre Majesté rassure ses sujets en délivrant sa bonne et guérisseuse parole, tel un baume . » Ce qui fut dit fut fait. Le Cabinet de l’Information dirigé d’une poigne de fer par madame de Sitarte fit ainsi savoir par la bouche d’un gazetier de la Bonne-Fille-de-son-Maitre que Sa Bienveillante Hâblerie s’était entretenu via le cornet magique avec deux braves boulangers et un pêcheur. Le pays pouvait désormais dormir sur ses deux oreilles, le Roy savait tout et veillait sur son peuple.

Las ! Les Riens et les Riennes avaient les poches de plus en plus vides. Tout coûtait. Quand ils comprirent qu’il leur faudrait désormais rajouter dans les dépenses l’emplette de masques – dont il convenait d’en user deux par jour et par personne – ce fut la consternation. Le Grand Mité avait enjoint les Riennes à en continuer la fabrication, avec les moyens du bord, mais on apprenait que dans certaines provinces, les Officines de la MalPortance avaient décrété que ces masques n’étaient point conformes à la règle. C’était à n’y rien comprendre. Il en allait de même avec les gommettes de couleur destinées à prédire la date du Grand Déconfinement. On avait confié l’affaire à des daltoniens dont les savoirs en géographie étaient des plus sommaires. Ils produisirent des cartes successives du pays, où les couleurs vert, rouge et orange apparaissaient au petit bonheur, sans légende, sans que l’on ne sût ce qu’elles étaient censées signifier. On alla jusqu’à inventer l’abscons principe de « déconfinement à durcir ». Des gazetiers révélèrent que cette grande affaire du Déconfinement – sur laquelle Gracchus Mélenchonus avait dès la fin du mois de mars appelé à la plus grande vigilance – avait été confiée à une officine privée, laquelle dépendait d’une grande maison sise dans l’Empire des Amériques, chez le grand ami de Notre Poudreux Monarc. C’était cette officine qui s’occupait désormais de tous les détails, et veillait à organiser de grands raouts avec tous ceux qui, œuvrant dans le domaine de la santé et se posant moult question pendant des semaines avaient sollicité en vain le Chevalier d’Alanver et ses gens. Ces derniers, ainsi que les Conseillers du Roy et ceux du Premier Grand Chambellan, flanqués du baron du Cachesex se rendaient à ces conférences en invités. La Starteupenéchionne faisait ainsi chaque jour la démonstration de son impuissance à exercer ses fonctions.

Le Savant de Marseille, monsieur House, alias le professeur Klorokine, fut mis à la question par Madame du Chiendent. Cette zélée gazetière fit le voyage de Marseille pour rencontrer le sulfureux médicastre. Après s’être promenée dans les rues du fief du vieux baron de la Godille, et avoir persiflé sur ses habitants qui ne semblaient pas connaître le confinement, Madame du Chiendent entreprit donc de questionner monsieur House. Las ! Elle avait négligé de faire quelques recherches, et lorsqu’elle demanda fort doctement au savant s’il accepterait d’être décoré de la Légion d’Honneur, ce dernier lui rétorqua fort malicieusement qu’il l’avait déjà. Aux encore plus sottes questions sur son apparence, sur la longueur de ses cheveux, et autres billevesées dont le compère de Madame du Chiendent, monsieur du Coincoin avait le secret, le savant répondit que tout cela n’était précisément que fadaises et qu’il faisait en ce domaine ce que bon lui semblait. Quant à ce qui était de la réouverture des escholes, laquelle ne laissait pas de fâcher les Riens et les Riennes, Monsieur House avança ne point être inquiet, mais il rajouta qu’on pouvait changer d’avis et qu’il n’était pas en mesure de prédire ce qui allait se passer.

Gracchus Mélenchonus fut lui aussi mis à la question par un Dévôt du Roy, un gazetier fort bien en cour et fort bien fait de sa personne, Monsieur de la Taye d’Orayer. Ce dernier cherchant à se rendre le plus agaçant possible, malgré son sourire surfait, attaqua le tribun en l’accusant de faire de l’opposition systématique. Ce à quoi il lui fut répondu qu’il n’avait qu’à aller voir ce qu’il en était dans les pays comme l’Empire du Ciel où l’opposition était engeôlée. Gracchus Mélenchonus délivra une petite leçon sur ce qu’était le jour du 1er mai dans le monde, en rien une «chamaillerie » comme l’avait frivolement décrit Notre Petit Histrion, mais bien une lutte pour que le labeur n’occupât plus l’entièreté des pauvres vies. Le tribun rappela fort opportunément à Monsieur de la Taye d’Orayer, qui avait replaqué son sourire factice sur son visage patricien, que le Roy avait au contraire par ses édits permis que ce labeur s’allongeât sans limites. Gracchus Mélenchonus continuait à concevoir les plus grandes inquiétudes sur le Grand Déconfinement.

Chacun et chacune comprenait maintenant que le gouvernement de Notre Malveillant Freluquet avait, face à cette redoutable épidémie, confiné trop tard, mal confiné, et qu’on s’apprêtait donc à tout aussi mal déconfiner, sans que rien ne fût prêt pour cela. On était au royaume du Grand Cul par dessus tête. On avait confiné les escholes le plus tard possible, on les déconfinait le plus tôt possible, quitte à les transformer en prison, où chaque bambin serait pris dans les filets implacables de la « distanciation » et où tout jeu serait désormais proscrit, comme il était écrit dans l’interminable protocole que monsieur le duc de la Blanche Equerre avait fait écrire par ses Conseillers, lesquels n’avaient au grand jamais mis les pieds dans une eschole et n’avaient pas la moindre idée de ce qui s’y faisait d’ordinaire. C’était à en pleurer.

Ainsi en allait-il en Starteupenéchionne au quarante-septième jour du Grand Confinement, au temps de l’épidémie de la grippe pangoline.

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Chroniques du règne de Manu 1er dit l’Histrion

Chronique du 1er du mois de mai de l’an de disgrâce 20..

Où il est question de faussetés et de chamailleries, de vilenies et de sacrifices.

Or doncques nous étions au premier du moi de mai, et Notre Fringant Disputailleur s’avisa qu’il était grand temps qu’il s’adressât derechef à son peuple, afin de lui délivrer de bonnes et lénifiantes paroles, et d’adoucir ainsi sa réclusion. Afin de paraître totalement à son avantage, Sa Facétieuse Frivolité, ayant passé des heures dans une petite cabine sous de faux rayons du soleil – endossa la panoplie du tribun Gracchus Mélenchonus, ainsi que son vocabulaire. Il fut ainsi question des « laborieux et des laborieuses », dont ce jour était la fête. Notre Médiocre Imposteur vantant l’esprit de ce jour, semblait tout bonnement dresser une ode aux accents lyriques et mélodramatiques à l’intention des guildes des laborieux, des laborieux eux-mêmes, grâce à qui la Starteupenéchionne tenait le cap, ces braves et fiers combattants, ceux-là dont il avait cherché à transformer les Vieux-Jours en juteux dividendes pour ses Très-Chers-Amis de la maison Braque-Et-Raque, ceux-là que sa maréchaussée avait chargés, gazés, mutilés, engeôlés. Dans l’esprit de Sa Détestable Affectation, ce jour cher au peuple, n’était en vérité que le moment de « vendre » du muguet – lequel, ainsi en avait décidé ce vieux maréchal si cher au cœur de ce prince, avait malheureusement remplacé la belle églantine – et de se disputer. Par la bouche du Roy, les luttes des laborieux et des laborieuses pour conquérir leurs droits se métamorphosaient en d’innocentes et enfantines « chamailleries », ses mauvais sujets en marmots indisciplinés et querelleurs qu’il convenait de gronder un peu en leur faisant de fallacieuses promesses de « jours heureux », lesquels devenaient un vulgaire colifichet.

Notre Machiavélique Cabot acheva son mielleux et zézayant discours sur les mots « ensemble, unis ». Car telle était bien l’intention cachée au cœur de cette ode médiocre : préparer le peuple à l’entrée en scène d’un nouveau gouvernement de « cons-corde ». D’aucuns, observateurs avisés de la manière dont Sa Calamiteuse Duplicité et son gouvernement avaient administré le pays face à l’épidémie de grippe pangoline – on avait dépassé les trente mille morts et il s’en mourait toujours -, prédirent que les Factions qui siégeaient à la Chambre Basse ne manqueraient pas de vouloir diligenter une investigation afin de déterminer qui avait fauté, et en quoi. Y avait-il eu mensonges ? Ou n’était-ce qu’une épouvantable inaptitude à mener les affaires communes d’un pays ? Monsieur Toddus, un de ces observateurs, qui faisait œuvre de théoriser sur la société, eut ces mots : « Nous saurons que le monde a changé quand ceux qui nous ont mis dans ce pétrin seront devant un tribunal ». L’affaire était d’importance. Les Conseillers pressèrent Notre Prince des Nuées de ratisser largement dans toutes les Factions, afin d’en débaucher les plus enclins aux honneurs – il s’en trouvait toujours – , et de briser ainsi toute velléité que fût lancée une quelconque enquête, laquelle n’eût pas manqué d’être fort fâcheuse.

Les deux maréchaussées – la civile et la militaire- continuaient de sévir avec hargne et cruauté, laissant libre cours aux plus mauvais instincts de certains de leurs bras armés : à Paris, trois de ces reîtres noirs regrettèrent avec force lazzi de ne pas avoir attaché une pierre au cou d’un pauvre malandrin qui s’était jeté à la Seine en cherchant à leur échapper, car en plus d’un supposé larcin, il avait commis le crime d’avoir la peau trop brune ; près de Tours, un simple quidam, qui avait commis le même crime, celui d’avoir la peau trop sombre, fut roué de coups, gazé, avant d’écoper d’une simple amende au motif que la date et l’heure du laisser-passer n’étaient plus conformes au moment où ces braves pandores garants de l’ordre et de la sécurité, leur besogne perpétrée, s’étaient avisés qu’il leur fallait un prétexte pour verbaliser leur victime ; à Orléans, un galopin qui avait nuitamment fait le mur pour rejoindre un de ses comparses, voyant les gens d’armes, prit la fuite, mais il fut rattrapé et tant malmené que ces héroïques cruchots, s’y mettant à plusieurs contre ce dangereux malfaiteur, lui cassèrent une côte et le décorèrent de multiples bleus. Le tableau de chasse de ces zélés suppôts du Roy s’enorgueillissait de cinq nouvelles victimes, et d’une dizaine de blessés. Monseigneur le duc de Gazetamère fronça les sourcils quand il apprit que certains de ses gens se comportaient aussi mal : il ne fallait point proférer des remarques désobligeantes sur la couleur de la peau des malfrats.

Ainsi en allait-il en Starteupenéchionne en ce premier du mois de mai de l’an 20, au quarante-sixième jour du Grand Confinement. Les Riens et les Riennes manifestèrent à leurs balcons, on pleurait les morts qu’on ne pouvait toujours pas accompagner à leur dernière demeure – parmi ces morts se trouvaient d’héroïques médecins qui avaient lutté pied à pied sans aucune protection contre les miasmes-, et l’on faisait les comptes : les masques tant honnis allaient coûter de coquettes sommes maintenant qu’ils allaient devenir obligatoires. La prospère maison Quecériant, qui exploitait les hospices dans lesquels se mouraient les vieillards – autant des miasmes que de solitude – renonça à verser à ses porteurs de billets à ordre les forts juteux bénéfices que leur procurait cette activité. En réalité, ce n’était que partie remise, on attendait que l’attention se portât ailleurs. Le très cacochyme et égrotant gazetier monsieur Durdelaselle, qui avait grandement dépassé l’âge d’être pensionnaire dans l’un des hôtels de la maison Quecériant, eut ces mots : « les Riens et les Riennes sont anxieux et c’est une très bonne chose. Cela rend les gens plus raisonnables qu’ils ne le seraient spontanément, ce qui aidera au redémarrage économique. » Foin donc de ces puériles chamailleries, il fallait aller mourir au labeur. Tel était le bon vouloir du Roy.

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Chroniques du règne de Manu 1er dit Le Capon

Chronique du 29 du mois d’avril de l’an de disgrâce 20..

Où il est question de caftage, de collage et de verbiage.

Notre Médiocre Capon, mortifié de ce que son Premier Grand Chambellan eût osé, l’impudent, lui tenir tête, avait convié quelques-unes de ses Carpettes favorites, afin de s’épancher de son ire, et dire tout le mal qu’il pensait de ce monsieur du Havre, dont il lui tardait tant de se débarrasser. Les impétrants à cette charge ne manquaient pas, dieu merci, on se pressait dans les antichambres, on raclait le parquet, on faisait assaut de cajoleries et de promesses. Le baron de l’Amer, le Grand Économe de la Starteupenéchionne, avait toutes ses chances. Il ne cessait de se faire entendre, enjoignant tous les mauvais sujets de Sa Vaillante Mesquinerie, à retourner au labeur. On avait suffisamment fainéanté, foin des miasmes, les cassettes des Très-Riches ne se remplissaient plus assez vite. Ce haut dignitaire n’avait en ce qui le concernait aucun souci à concevoir sur sa propre santé : il n’aurait jamais à monter dans une charrette commune, dont on promettait de condamner un siège sur deux, ce qui ne changerait pas grand chose puisque dans ces transports, les Riens et les Riennes étaient ordinairement debout, entassés les uns sur les autres. Ils le seraient encore davantage, et voilà tout. Monsieur de l’Amer n’aurait point les maux de souffrir le cruel dilemme dans lequel Notre Malveillant Freluquet plaçait tout son peuple : garder précieusement sa tendre progéniture au logis et se retrouver sans le sou et sans labeur – la bredouillante douairière Madame de la Peine-En-Ecot avait bafouillé qu’il en irait impitoyablement ainsi -, ou renvoyer la mort dans l’âme les petits dans les escholes et retourner se frotter soi-même aux miasmes – lesquels ne désarmaient toujours point -, muni d’un pauvre masque, dont on avait entendu dire tant de mal, et maintenant tant de bien, depuis que la vénale petite baronne du Panier-Ruché avait vu tout le profit qu’il y avait à en retirer pour les cassettes de la Starteupenéchionne.

Quel avait donc été le crime du duc du Havre ? Rongé jusqu’à la couenne, ce noble et hardi serviteur du Roy voulait en finir au plus vite avec ces faquins de députés de la Chambre Basse qui réclamaient un jour supplémentaire pour prendre connaissance de l’édit de déconfinement. Monsieur d’Amonbeaufisse l’avait fort bien dit, tout cela n’était que pure forme, point n’était besoin de faire voter, puisque les Dévôts applaudiraient des mains, des pieds et du reste, comme ils l’avaient toujours fait. Il était arrivé aux oreilles du duc que certains parmi ces petits automates bien dressés commençaient à renâcler. Sa Neigeuse Altitude en avait eu vent aussi. Plutôt que de s’en offusquer, les Conseillers lui avaient susurré de s’en servir, de faire mine de lâcher un peu de lest, cela siérait merveilleusement bien en ces temps de « cons-corde » et calmerait les ardeurs des opposants. Las ! Le Grand Mité n’avait point voulu en démordre, le ton était monté, Notre Capricieux Biquet n’avait pas eu le dernier mot. Pour se venger, il avait donc convoqué Madame du Saint-Croc, et d’autres courtisans gazetiers et s’en était ouvert à eux. Il avait déversé sa bile bien amère et dévoilé le châtiment qui attendrait le traître et apostat. La gazette « Le Rapide » dévoila toute l’affaire. Les Conseillers en furent catastrophés. « Sire, Votre Majesté a été des plus imprudentes, il vous faut démentir. ». On fit donc produire de vigoureuses dénégations : « on cherche à diviser le gouvernement, ce ne sont là que viles rumeurs ! ». Les gazetiers du Rapide en furent marris, mais Madame du Saint-Croc les tança d’importance, les enjoignant à se montrer exemplaires et dignes de la confiance princière. Cette fielleuse courtisane était à l’image de la duchesse de Sitarte ou de madame de La Courge : elle portait le mensonge en sautoir et n’attendait que de mourir en martyr pour son Roy.

Ainsi en allait-il en Starteupenéchionne. Les Saigneurs de la Phynance avaient ordonné que sur dans les Lucarnes Magiques on commençât de faire souffler le petit vent du Grand Déconfinement. Il fallait faire oublier que le duc du Havre, qui devenait décidément bien encombrant, avait vaguement, de façon fort floue, sans beaucoup de précision, évoqué que le Déconfinement se ferait en couleurs. Etait-ce le feu d’artifice tant attendu par Sa Capricante Altesse ? Que nenni ! On avait décidé d’en user avec le pays comme les maitres des escholes en usaient avec les bambins : on attribuerait des gommettes de couleur – verte, orange, rouge, selon qu’on mourait de la grippe pangoline encore un peu, moyennement ou beaucoup. Ainsi le comte de Provence, Monsieur du Muzo, fut-il fort marri de voir que sa province était dans le rouge. Ce fier capitan se faisait fort que pour les premiers jours du mois de juin, on fût dans le vert. Comment s’y prendrait-on ? On ne le savait toujours pas, puisqu’on écouvillonnait toujours pas davantage, malgré les fanfaronnades du Chevalier d’Alanver, lesquelles avaient fait naitre sur beaucoup de visages des sourires en coin.

Comme on était mercredi, on eut l’ineffable bonheur d’entendre madame la Porte-Mensonge du gouvernement, la sémillante duchesse de Sitarte. Elle pérora que les escholes ouvriraient partout, tel était le dessein du Roy, et qu’elle y remettrait elle-même sa progéniture, car affirma-t-elle, elle faisait grandement confiance à monseigneur le duc de la Blanche Équerre, lequel s’assurerait en personne, selon notre bonne duchesse, que le protocole de la Malportance fût superbement mis en œuvre dans toutes les escholes de la Starteupenéchionne et de Navarre. Il avait échappé à Madame de Sitarte que le Chambellan à l’Instruction s’était le matin même lavé les mains en confiant l’exécution du dit protocole à ses Grands Inquisiteurs Rectaux, lesquels à leur tour feraient ruisseler l’eau de leurs propres ablutions sur les directeurs des escholes. « Nous aurons la liberté, mais avec des exclusions », telle fut la magnifique conclusion du verbiage de cette inénarrable duchesse, qui se promettait de répondre à toutes les questions que les Riens et les Riennes pourraient avoir le désir de lui poser. Cela serait le moment tant attendu de l’hasquepépègeai, sans lequel la Starteupenéchionne n’eût point été ce qu’elle était.

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Chroniques du règne de Manu 1er dit le Marmiton

Chronique du mardi 28 avril, quelques heures avant les grandes annonces…

Où il est question de grands desseins et de désinfection…

Il se disait que le Premier Grand Chambellan était fort marri. Les mites n’avaient pas fait que lui ronger la barbe, elles l’avaient atteint à l’âme. Les coursives du Château bruissaient de rumeurs sur les desseins que Notre Erratique Timonier entendait mettre en œuvre : après avoir usé jusqu’à la trame de son Premier Grand Chambellan, il pensait à s’en choisir un tout neuf, tout frais, pour faire oublier les mois désastreux de cette épidémie. Des noms se murmuraient, dont celui du comte de la Jade d’Eau, membre de la Faction du Jardin. L’intéressé, bien qu’il fût fier comme un pou qu’on eût pu penser à lui, produisit de vigoureuses dénégations devant Mme du Chiendent, la bien-nommée, qui le soumit à la question. On ne le prendrait jamais à participer à un tel débauchage, il avait l’âme bien née et se trouvait au dessus de la mêlée. La vérité était que ce comte, qui ne doutait de rien et encore moins de lui-même, avait d’autres desseins en ligne de mire et parmi eux, celui de remplacer avantageusement Sa Grande Culbute en vue du prochain Tournoi de la Résidence Royale. Il comptait déjà dans sa pensée tout le bien qu’il pourrait en sortir, non seulement pour notre pays, mais pour l’Europe, car monsieur de la Jade d’Eau était un européiste béat, un de ceux pour qui le monde était un jardin, qu’il convenait de cultiver. Tout comme ses pairs, il s’accommodait fort bien des exigences des Saigneurs de la Phynance.

L’hôtel de Monseigneur le duc de Gazetamère avait été infesté par les miasmes de la grippe pangoline. Des gens du duc étaient tombés malades. Il fallut en toute urgence procéder à une désinfection mais la discrétion devait être de mise. Le duc avait conservé dans la bonne ville de Massalia des liens forts utiles. Ainsi avait il pu faire dépêcher tout un escadron de marins-pompiers de cette cité pour qu’ils procédassent à cette besogne. Las ! Le Sieur Teutonique, le Très Grand Intendant de Police de la capitale, qui avait les yeux et les oreilles qui traînaient en tout lieu -rien n’échappait à sa belliqueuse circonspection -, eut vent des menées du duc de Gazetamère. Il en fut très colère, on se défiait de lui. Il le fit savoir. L’affaire fut révélée par le Volatile Muselé, mais on ne sut comment elle se termina pour le duc et son compère.

Quelques beaux esprits s’ennuyaient fort pendant le Grand Confinement. Parmi ceux-là, la duchesse de l’Ide-Aligot, dont le pimpant fondement occupait toujours le fauteuil de bourgmestre de la capitale. Du côté de celles et ceux qui se paraient du titre de « nous les premiers », faisant ainsi écho à la verbeuse allocution qu’avait prononcé Notre Disruptif Cabotin, dans laquelle il avait appelé à « se réinventer, moi le premier », on entendait bien prendre part à cette réinvention et l’on s’adressa pour ce faire au Roy lui-même. Du passé faisons table rase, glosèrent ces importants, appelant Sa Tyrannique Exclusivité à user désormais de « démocratie ». Tout le reste de la missive était du même tonneau. On trouva parmi ceux qui apposèrent leur signature au bas du parchemin quelques membres de la Faction de la Marche. Y avait-il de la sédition dans l’air ? A la Chambre Basse, les députés des oppositions fulminaient. Ils avaient réclamé un délai afin de pouvoir prendre connaissance de l’édit du Grand Déconfinement. Cela leur fut sèchement refusé. Messieurs les ducs d’Anfer, d’Amonbeaufisse et un de leurs comparses de la Faction du duc de Béarn, en accord avec Notre Despotique Bibelot, en avaient décidé tout autrement.

Chronique du 28 du mois d’avril, quelques heures après les annonces…

Où il est question d’annonces qui n’annoncent rien, de fausses ouvertures, et d’achèvement…sans oublier les nécessaires ablutions des mains…

Monsieur de la Flippe, duc du Havre, ci-devant encore Premier Grand Chambellan, s’adressa donc au pays. Cela aurait pu s’intituler « La non-annonce faite aux Riens et aux Riennes », tant il n’y eut jamais de discours pour lequel on pensa après coup en savoir moins qu’avant qu’il n’eût été prononcé. Tout avait été pourtant claironné, avec force roulements de tambours en sus. Le moindre détail du plan du Grand Déconfinement avait été visé par Notre Sourcilleux Maitre des Horloges lui-même, assisté de celui qui était désormais partout, le Chevalier d’Alanver, ainsi que du mystérieux baron du Cachesex. Un Conseiller du Roy s’en alla commérer auprès des gazetiers : « ce qui sera annoncé sera du très très lourd. » On eut le loisir d’apprécier tout le poids du verbiage confié à la bouche du Grand Chambellan.

La réouverture des gymnases était repoussée aux calendes de juin, mais tout cela, comme le reste, n’était qu’ hypothèse qui serait examinée en temps voulu. Pour les moyennes escholes, qu’on appelait aussi collèges, on n’en savait rien de plus que ce qui avait été ourdi par le le Grand Chambellan à l’Instruction. Mais les escholes, les petites, celles qui accueillaient les bambins, réouvriraient le onze du mois du mai. Ainsi en avait décidé le Roy. Le Grand Chambellan exécutait. L’affaire était on ne peut plus claire : il fallait déconfiner le labeur, donc déconfiner les Riennes, lesquelles étaient pour l’heure au foyer à s’occuper de leurs marmots. Le plan était en vérité d’une simplicité biblique : les petits contamineraient leurs maîtres, puis leurs grands frères, lesquels contamineraient à leur tour leurs maîtres des collèges, et l’on finirait enfin par ceux des gymnases. Ainsi dégraissait-on le mammouth.

Le Grand Chambellan à la barbe mitée enjoignit toute la population de l’industrieuse Starteupenéchionne à ce que chacun et chacune fabriquât son propre masque. On le ferait faire aux bambins des escholes, cela serait une saine et utile activité. Les galopins des collèges, pour qui il serait obligatoire de le porter, en recevraient un en don. Ils pourraient ainsi sainement se divertir et en faire un fol usage quand leurs maitres en seraient à mesurer les distances entre eux, et à les empêcher d’engloutir les alcoolats qu’on ne manquerait pas de placer dans chaque salle de classe. Quant aux plus grands, on avait décidé de surseoir à la réouverture de leurs escholes car il était fort à prévoir que l’on aurait épuisé les réserves des dits masques quand on en arriverait à leur tour. Il était déjà à l’étude de remplacer l’épreuve de français du baccalauréat par une épreuve de couture. Pour ce qui était du reste, les cafés et autres lieux de débauche restaient fermés. Il était interdit de se rassembler à plus de dix quidam, en tout lieu, sauf bien entendu dans les escholes où l’on avait enjoint de constituer des groupes de quinze bambins, tout du moins jusqu’à la fin du joli mois de mai, étant entendu que par la suite, on reviendrait à la norme, qui était d’entasser autant de marmots que l’on pouvait dans une pièce qui n’aurait jamais suffi à contenir les escarpins de la Reine-Qu-On-Sort. Une aide pour les plus démunies des familles serait versée telle une obole, laquelle serait vite déboursée pour l’emplette d’une boite de ces précieux masques, que l’on commençait à voir se vendre à prix d’or. Notre Martial Bibelot n’avait-il point dit que le pays était en guerre ? Comme dans toute guerre, il y avait donc des profiteurs, que la fielleuse petite madame du Panier-Ruché encourageait tant qu’elle pouvait, appelant cela « l’esprit d’innovation ».

Monseigneur le duc du Havre eut cette phrase magnifique : « notre politique repose sur la responsabilité individuelle », qui était la négation ultime de l’état de nation face aux risques encourus par tous en ces temps de grande épidémie. Le principe de l’ablution des mains, sur lequel s’appuyait toute la politique de prévention des miasmes, devenait ainsi l’axiome ultime de la gouvernance de la Starteupenéchionne : Notre Délicat Blanchisseur s’en lavait les mains par avance. Il n’était responsable de rien, même s’il était coupable de tout. Il en allait tout autre pour le Premier Grand Chambellan et ses comparses, qui devraient un jour prochain répondre de leurs actes. Dans la barbe de monsieur le duc du Havre, les mites s’activèrent comme les industrieuses qu’elles étaient, le temps leur était compté. Pour achever cette toile de maître qu’était cet édit du Grand Déconfinement, il fut annoncé que l’on formerait des brigades spéciales afin qu’elles œuvrassent à repérer les contaminés, lesquels seraient munis d’une clochette et emmenés dans des maladreries.

Quand son tour arriva de s’exprimer devant le Premier Grand Chambellan, Gracchus Mélenchonus s’emporta et parla des «injonctions odieuses » qui étaient faites aux maitres des escholes, lesquels étaient mis en demeure de choisir entre leur propre santé et leur sens du devoir. Monsieur le duc d’Anfer, pressant d’ un « achevez » des plus comminatoires et méprisants ce tribun qu’il haïssait de finir son envolée, laquelle était fort peu du goût du Premier Grand Chambellan – on le vit comme de coutume lever les yeux au Ciel, l’implorait-il ? -, et alors qu’il était tenu de par sa noble fonction à un devoir d’exemplarité, cet homme plein de fiel et de morgue, se croyant fin et spirituel et voulant se gausser, s’autorisa cette petite sentence  : « achevez, car c’est nous que vous achevez ». Gracchus Mélenchonus, s’il pouvait parfois se montrer dur d’oreille, l’entendit parfaitement et s’étonna que l’on pût en ces temps si troublés se trouver le goût de badiner et de faire des bons mots. A ce personnage tout gonflé de son pouvoir, mais qui oubliait comment il lui avait été conféré – de façon tout à fait inconsidérée, il faut bien en convenir, ce duc avait son fief en terres finistériennes, au bout de la péninsule de l’Armorique – le tribun rappela qu’en toutes choses, le peuple n’était point le problème, mais la solution. Pendant ce temps, des médecins lançaient l’alarme : voilà que les miasmes s’attaquaient aussi aux bambins. Mais il ne fallait surtout pas qu’il en fût question dans les lucarnes magiques, cela aurait risqué de gâter le bel effet du plan de déconfinement des escholes que monseigneur le duc de La Blanche Equerre, revenu en grâce, s’en était allé présenter après les non-annonces du Premier Grand Chambellan à la barbe mitée.

Dans les chaumines, l’écœurement le disputait à la rage. Fabriquer des masques ? Cela réveilla l’ardeur de certaines des Riennes dont les aïeules avaient été tricoteuses, en un temps pas si lointain, quand il s’était agi de courir sus au boulanger, à la boulangère et au petit mitron…

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Chronique du règne de Manu 1er dit le Déconfit.

Chronique du 27 du mois d’avril de l’an de disgrâce 20..

Où il est question de vieillards dont on fit peu cas, du nouveau catéchisme d’un certain duc et des nouveaux oracles…

Dans la bonne ville de Toulouse, une Rienne, que des argousins fort zélés étaient venus quérir, avait connu les joies des riantes geôles de la Starteupenéchionne. Son crime ? Avoir outragé Notre Astre Solaire. Cette impudente avait osé laisser pendre à son balcon un placard qui associait Sa Neigeuse Perfection et ces miasmes pernicieux, dont elle se questionnait pour les deux à quand la fin ? Pour ce qui était des miasmes, ils n’en finissaient plus de faire mourir les vieillards, dont par ailleurs on ne savait que faire. Ils finissaient d’ordinaire leurs vies dans des hospices qui s’avéraient ruineux pour leurs familles, quand bien même c’étaient des mouroirs, où des gardes débordées et fort mal gagées s’échinaient à en prendre soin. Dès les premiers jours de l’épidémie, cela s’était vite transformé en hécatombe. Les pauvres gardes, que les riches propriétaires de ces hospices considéraient comme menu fretin interchangeable, n’avaient rien obtenu de leurs maîtres pour se protéger des miasmes. Elles mouraient aussi. Une gazette, qui s’était fait une spécialité de se gausser des turpitudes des différents rois qui s’étaient succédé sur le trône républicain, Le Volatile Muselé, révéla que le gouvernement de Notre Malveillant Gérontologue avait donné des ordres pour que l’on ne ne gaspillât point les deniers du royaume à donner de l’air aux vieillards atteints par les miasmes. N’étaient-ils pas inéluctablement promis à une mort certaine ? Le Chantre de la Starteupenéchionne, monsieur Le Barbier de Servile, l’avait pompeusement annoncé sur une Lucarne magique : le gouvernement de Sa Cynique Antipathie allait devoir « amandoné » choisir entre la glorieuse Sainte-Economie et cette pleureuse de Sainte-Bienportance et l’on n’allait pas, « pour sauver quelques vies de personnes très âgées » faire perdre des ducats à nos valeureux maitres des forges et autres Saigneurs de la Phynance. A la sotte gazetière qui osa avancer ces mots dépassés « la vie n’a pas de prix », monseigneur de Servile, qui n’avait jamais aussi bien mérité son titre de « Voix de Son Maitre » professa cette maxime dont les livres d’Histoire se souviendraient : « la vie n’a pas de prix mais elle a un coût ».

On savait désormais quel avait été le choix de Notre Miséricordieux Economiste. On allait procéder au Grand Déconfinement dont le lancement était prévu pour le onze mai, ce jour béni où ces fainéants de maitres des escholes seraient sortis manu-militari de leurs chaumines, dans lesquelles ils se prélassaient de façon tout à fait coupable. Monseigneur le duc de la Blanche Equerre avait prévenu doctement : « ce qui est sollicité en nous tous avec l’enjeu du déconfinement c’est notre sens de l’intérêt général, notre sens de l’adaptation, notre créativité, notre esprit d’unité. ». L’ancien Grand Inquisiteur Rectal avait été semble-t-il atteint d’une épidémie de mélenchonite, puisqu’il avait ajouté « autant de qualités que nous devons transmettre à nos enfants au-delà de la crise pour améliorer le monde ». Ce que d’aucuns, de fort mauvais esprit, à moins qu’ils ne fussent tout bonnement fort lucides sur les chances que Monseigneur le duc eût pu se convertir au catéchisme du tribun des Insoumis, traduisirent ainsi : l’intérêt général dans la bouche des Dévôts du Roy, apôtres de Saint-Marché, devait se comprendre comme étant l’intérêt de la noble maison Maideffe, à la tête de laquelle se trouvait le fier baron d’Avou de Béssélézieux ; par « sens de l’adaptation » il fallait entendre « apprendre à ne point attraper les miasmes quand on n’a ni masques ni alcoolat, ni écouvillonnages », et que la nouvelle mamelle de l’Instruction, la « distanciation » était aussi impénétrable que la « différenciation ». Quant à la « créativité » et « l’esprit d’unité », un des Grands Inquisiteurs Rectaux avait montré l’exemple : il avait enjoint ses sbires à tenir la liste des maîtres jugés par trop fainéants et rétifs aux ordres afin que des mesures de redressement fussent prises en exemple. Pour ce qui était de la façon dont Monseigneur le duc de la Blanche Equerre entendait « améliorer le monde », on était servi. Les Jours Heureux si chers à Gracchus Mélenchonus et aux siens étaient l’exacte antithèse de la vision du Grand Chambellan à l’Instruction.

Le Conseil des Savants, que Sa Nébuleuse Suffisance avait voulu au centre de toutes les décisions, n’avait plus aucune raison d’être. Ces doctes personnages avaient tout de même rendu leurs conclusions : point de réouverture des escholes avant les vendanges, port du masque en tout lieu public, et écouvillonnages, écouvillonnages ! Las ! C’était comme faire entendre le latin à la duchesse de Sitarte ou lire les œuvres du grand Karl Marx à monsieur de Béhachelle, ce grand philosophe ami de Notre Délicat Philanthrope, qui s’était retiré dans sa campagne pendant le Grand Confinement, afin d’écrire son grand œuvre : « ce virus qui rend fou ». Avec le sens de la mesure qu’on lui connaissait, et cette finesse d’entendement sans égale, monsieur de Béhachelle avait formé le dessein d’éclairer de sa fulgurance notre triste époque. Le sous-titre de ce chef d’oeuvre était à lui seul une proclamation : « de l’art de se soumettre par temps de pandémie ».

Le pays était suspendu dans l’attente des paroles que le Premier Grand Chambellan allait délivrer le mardi, au quarante troisième jour du Grand Confinement, devant la Chambre Basse. Malgré les dénégations de Monsieur d’Amombeaufisse, qui jugeait tout à fait superfétatoire que l’on fît voter ce qui avait décidé de façon si pertinente et si savante, Monsieur du Havre allait demander aux députés un satisfecit de pure forme. Ayant bien inconsidéremment promis qu’on procéderait en deux temps – un vote pour l’édit de déconfinement, un autre sur la folle idée qui avait germé dans les esprits des Conseillers du Roy d’attacher une clochette au cou de tous ceux qui auraient par mégarde contracté les miasmes, afin qu’on pût les suivre en tout lieux et les surveiller à toute heure, le duc revint sur son annonce, fidèle en cela comme en toute chose à la maxime de la Starteupenéchionne : vérité du jeudi est mensonge le vendredi, laquelle maxime pouvait du reste se décliner sur tous les jours de la semaine.

Dans le royaume voisin de l’Italie, le commodore Conte, ayant soin ne pas mettre en danger la santé des bambini, annonça que les escholes ne réouvriraient qu’au mois de septembre. En Germanie, ce pays qui était si souvent cité en exemple dans le nôtre, là où on avait ouvert à nouveau les escholes, les miasmes, qui avaient jusque là épargné le pays, s’étaient remis à œuvrer de plus belle. Un savant mit en garde contre le danger d’une deuxième épidémie, laquelle serait plus incontrôlable que la première. En Starteupenéchionne, où les savants étaient devenus persona non grata, à moins qu’ils ne fussent des oiseaux se pavanant dans les Lucarnes Magiques, répétant à l’envi ce que Sa Hauteur Enneigée leur avait ordonné de dire, on avait les Dévôts du Roy pour nous servir d’oracle. Ainsi madame de ZérOcuite, qui brillait par ce qui lui faisait si cruellement défaut, et qui avait rejoint la faction de La Marche après avoir tâté de celle des Haineux, s’en alla-t-elle pérorer dans le salon d’un Grand Gazetier que les médecins étaient les grands responsables de ce que le gouvernement de Notre Infaillible Timonier eût pu commettre quelques peccadilles à propos des masques.

Ainsi en allait-il dans notre beau pays, au quarante deuxième jour du Grand Confinement, au temps de la grippe pangoline.

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Chroniques du règne de Manu 1er dit Le Planqué.

Chronique du 25 du mois d’avril de l’an de disgrâce 20..

Où il est question encore et toujours de masques, de certaines machines, ainsi que de l’orgueil d’un vain chevalier…

Madame la Grande-Duchesse des Combles, Première Femme Savante de Notre Zézayant Roitelet, était en passe de devenir l’arbitre de toutes les élégances. Fallait-il ou non porter le masque ? Ayant vigoureusement affirmé que ces accessoires n’étaient en rien « efficaces », cette courtisane, dont le nom était sur toutes les lèvres, venait de changer d’avis. Voilà que le masque était maintenant on ne peut plus « nécessaire », « à condition de savoir le porter » ajouta cette femme dont la mise était toujours des plus compassées. Il convenait donc d’apparier cette petite barrière d’étoffe à la couleur des escarpins ainsi qu’à celle de la soie de la robe ou du pourpoint pour les gentilshommes. Ainsi Madame de Sitarte, qu’on voyait invariablement dans des robes très fleuries, voulant suivre les conseils de celle qui avait l’oreille du Roy, eût-elle le plus grand mal à en trouver un qui convînt à son ramage et à son plumage.

On voyait ici et là fleurir des masques de toutes sortes, que de pauvres Riennes fabriquaient dans leurs arrière-cuisines. Les mères-grand les cousaient avec amour pour leurs petits enfants, cette saine et roborative activité connaissait un formidable essor. Les apothicaires, qui avaient pour mission d’œuvrer à la conservation de la santé, ne pouvaient toujours pas en vendre . Mais les marchands d’herbe à Nicot, qui eux œuvraient dans le sens contraire, seraient bientôt en mesure de le faire. Le gouvernement de Sa Nuageuse Inconséquence venait de leur délivrer la licence ad hoc. La petite duchesse du Panier-Ruché, une courtisane des plus fielleuses, et qui était Sous-Chambellane aux Finances, avait vu tout l’avantage qu’il y avait à vendre ainsi ces masques qu’on appelait « grand public ». Les prix ne seraient pas fixes. On ne savait d’ailleurs ni où ni par qui ils avaient été fabriqués.

Ceux qui avaient été prétendument commandés par le Chevalier d’Alanver et ses gens aux industrieux Fils du Ciel étaient toujours aussi hypothétiques. D’ anciens étudiants en commerce, quelque peu exaspérés, se concertèrent et pendant leurs courtes heures de loisir, ils achetèrent et firent entrer dans notre pays une faramineuse quantité de masques destinés aux médecins, aux nurses et aux garde-malades qui en manquaient cruellement. Il se disait sous le manteau que dans les manufactures de carrosses ou d’aéroplanes – car bien qu’il n’y eût plus un seul aéroplane dans le ciel, il était d’une urgence vitale de continuer à en fabriquer -, les ouvriers en étaient mieux pourvus.

On était bien au royaume du Grand Cul par dessus tête.

Le Chevalier d’Alanver continuait de faire l’important et de donner à voir les effets considérables de son amnésie : « Il est très probable que nous ayons collectivement sauvé des dizaines de milliers de vie avec le confinement » pérora celui qui expliquait doctement quelques semaines auparavant que c’était précisément le confinement qui permettait aux miasmes de prospérer, et que lorsque viendrait le printemps et que chanteraient les petits oiseaux, on ouvrirait les fenêtres des logis et qu’il s’en serait fini avec ces fâcheux miasmes. Les gazetiers-nourris-aux-croquettes encensaient le Chevalier pour toutes ses qualités, si prisées en Starteupenéchionne. Sa Reconnaissante Juvénilité songeait à le faire duc. N’était-il point idéal ? Il montrait autant de talent que cette bonne duchesse de Sitarte pour proférer des inepties ou des mensonges. C’est ainsi que cet homme plein d’entrain annonça tout uniment qu’on serait bientôt – on ne savait quand – en mesure d’écouvillonner sept cent mille Riens et Riennes à la semaine. On en fut tout ébaubi. Aucun gazetier ne songea à lui rappeler que quelques semaines auparavant, il avait claironné qu’on allait incessamment sous peu procéder à vingt cinq mille écouvillonnages par jour. Comment expliquait-il cet antilogarithme ? Le nécessaire à écouvillonner était-il apparu miraculeusement ?

Mais il se trouva cependant quelques fâcheux parmi les gazetiers – ceux qui commençaient de se nourrir autrement que de croquettes, retrouvant ainsi un peu d’entendement -, pour révéler l’affaire des machines à respirer destinées aux suffocants. Afin de complaire à Sa Mesquine Jalousie, qui souhaitait que la Starteupenéchionne apparût aussi efficace que sa voisine la Germanie, la zélée duchesse du Panier-Ruché, cherchant à se rendre indispensable et incontournable, avait fait commander un certain nombre de ces machines à des firmes appartenant aux Très-Chers-Amis de Notre Petit Banquier. Mais ces engins, qui avaient rapporté une coquette somme à ses fabricants, s’étaient avérés inutiles, quand ils n’étaient pas tout bonnement dangereux pour les pauvres malades. Les médicastres s’en alarmèrent. Le Chevalier d’Alanver en fut fort marri et il enjoignit à ces fâcheux de se taire. Ce n’étaient là que « polémiques vaines et inutiles ». Les médicastres étaient tout bonnement incompétents et notre prodigieux Chambellan à la Malportance dut leur donner une leçon afin qu’on usât valablement de ces machines.

Ainsi en allait-il en Starteupenéchionne en ce trente-neuvième jour du Grand Confinement. Les obscurs et les sans-grades, montés héroïquement au front, mouraient. Dans les salons, les inutiles et les vaniteux se rengorgeaient.

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Chronique du règne de Manu 1er dit le Laboureur

Chronique du jeudi 23 du mois d’avril de l’an de disgrâce 20..

Où il est question de labourage et pâturage, de disette et de revenants.

Notre Gai Laboureur, le nez au vent, et le visage nu, afin de faire admirer sa belle mine, s’en alla donc arpenter les « vastes allées » d’une modeste fermette, sise sur les riants rivages de la Manche, dans cette région maraîchère que l’on appelait la Ceinture Dorée. On y cultivait depuis les premières années du siècle précédent, de façon frénétique, des oignons et des choux-fleurs. Les manants de ces rivages étaient devenus de gras fermiers, riches et dodus, dotés d’un sens des affaires qui n’avait jamais rien eu de bucolique. L’eau des ruisseaux et des nappes n’était plus de l’eau mais de l’engrais dilué. « Merci à la ferme Starteupenéchionne, elle a tenu, on peut en être fier » lança Son Agreste Suffisance avant que s’en aller en toute majesté dans l’épicerie de la bonne ville de Kastell Paol – on était en pays breton – féliciter les commis et les commises sans qui le pays n’aurait pu se ravitailler. Devant les gazetiers qui le suivaient servilement, Notre Petit Boutiquier évoqua son « Daydee », cette heure de gloire à venir.  « Ce sera, affirma ce prince jamais avare de paroles, une deuxième étape dont on ne sait pas combien de temps elle va durer, qui sera progressive, concertée, parfois lente, peut-être différenciée selon les secteurs d’activité ou selon les régions plus ou moins impactées ». Les gazetiers, comme de coutume, ne pipèrent mot à la Pensée Fort Complexe de Sa Disruptive Hautesse, mais ils retranscrirent sans renâcler. Le mot de « planification » était un mot honni et l’on préférait de loin les circonvolutions verbeuses.

Tout n’allait pas pour le mieux dans la meilleure des Starteupenéchionnes. D’autres laboureurs, qui se paraient du vieux titre de « paysans » et qui n’avaient pas grand-chose en commun avec les hôtes armoricains de Notre Petit Commis Voyageur, firent entendre une voix discordante. « Les paroles ne sont pas suivies par les actes » osa l’un de ces séditieux et de dénoncer le fait que se soigner, bien cultiver et bien manger ne fussent en rien les préoccupations du gouvernement de Sa Mensongeuse Loquacité. D’ailleurs, dans certains endroits du pays, la pauvreté était telle qu’on était en passe de mourir de faim. On craignait des émeutes. On avait découvert un pauvre étudiant, mort, seul, dans son triste réduit. Il avait manqué de tout. Les maitres des escholes, que les gazetiers-nourris-aux-croquettes vilipendaient tant et plus, organisaient des cagnottes pour venir en aide aux plus démunies des familles de leurs élèves. Les soupes populaires se multipliaient, quand la maréchaussée, plus féroce que jamais, ne les empêchait point en courant sus aux bons samaritains ou aux pauvres hères, lesquels, étant sans logis, ne pouvaient présenter les sacro-saints laisser-passer. L’état catastrophique dans lequel se trouvaient une partie des Riens et des Riennes, ainsi que leurs pauvres marmots, n’avait eu qu’une conséquence : celle de servir de formidable alibi pour justifier de la réouverture des escholes. La disette disparaîtrait comme par enchantement dès que ces fainéants des maîtres auraient repris le labeur.

L époque était à qui se montrerait le plus charitable. Ainsi le baron du Grattaze, le prédécesseur du baron d’ Avou de Béssélézieux, s’étant reconverti dans le vignoble en Lubéron, offrit généreusement de reverser à la Fondation du Royaume un écu – une somme astronomique ! – pour chaque bouteille d’une rose piquette qu’il vendait vingt écus pièce. Ces écus devraient en principe se retrouver dans une cagnotte destinée aux hôpitaux. La munificence du baron avait ses limites, après le quinze du mois de mai, il en serait fini. Point trop n’en fallait. La Reine-Qu-On-Sort, Dame Bireguitte Ravalée de la Façade, s’était intronisée maîtresse dans ce domaine de la bienfaisance. Comme sa lointaine aïeule Marie-Antoinette faisant miroiter des brioches aux ventres affamés de pain, Notre Prodigue Souveraine n’avait-elle point promis des cafetières à des nurses débordées, au bord de l’épuisement ? Personne parmi les gazetiers n’avait eu l’outrecuidance de rappeler à ces généreux mécènes qu’il existait autrefois une forme de redistribution des richesses qu’on appelait l’impôt. Cet mot était honni dès qu’il s’agissait de rétablir celui sur la fortune – le fort désagréable monsieur du Dardmalin ne venait-il pas de pérorer haut et fort que pareil rétablissement « démoraliserait » les Riens et les Riennes, hissés par la seule magie du verbe de ce baronnet au rang de « riches ». Mais dès qu’il était question de faire payer en nombre le peuple, on n’hésitait pas à brandir à nouveau ce mot. Ainsi il y aurait un impôt pangolin. Monsieur Le Berger-en-chef-des-Moutons-A-Tondre, Première Grande Carpette de Sa Rançonneuse Malveillance, se concertait d’importance avec le Premier Grand Chambellan, monsieur de la Flippe, duc du Havre, lequel n’en finissait pas de sermoner ce pauvre monseigneur de la Blanche Equerre, pourtant si crâneur d’avoir ourdi le premier un plan pour le déconfinement !

On mourait mais on revenait aussi sur le devant de la scène. Ou tout du moins en avait-on les velléités. Ces fantomatiques réapparitions se passaient du côté de la Faction à la Rose. On avait ainsi entendu à nouveau le vieux et savonneux baron de La-Valse-de-Vienne, sur lequel de fumeux espoirs de trône avaient été conçus avant que tout ne s’achevât en drame licencieux, puis ce fut au tour du sémillant baron de Montambour, l’ami des abeilles de donner de la voix. Quant au sombre et aigri Grand-Vizir Manolo, lequel n’était autre que l’ancien duc d’Evry, il se trouvait pour l’heure à trépigner d’impatience en Catalogne, qu’un ordre spécial parvînt du Château qui l’autoriserait, nonobstant le Grand Confinement, à revenir ventre à terre à la capitale, prêter allégeance à son Roy et bouter le Premier Grand Chambellan hors de son palais. Ainsi en avait-il usé des années auparavant avec le baron de Nantes, monsieur d’Eros, un ancien Grand Chambellan du roi Françoué dit le Pédalo. La Gazette du Coiffeur donna aussi la parole à monsieur Carambarcéundélice, lequel avait présidé aux destinées de la Faction à la Rose, avant la grande dégringolade. Cet homme, qui souffrait d’une amnésie profonde, entendait jouer à nouveau un rôle de premier plan dans l’opposition. C’en était trop. Les Riens et les Riennes se découvraient fort peu d’appétit pour les comédies à revenants.

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Chroniques du règne de Manu 1er dit le Chromatique.

Chronique du mercredi 22 du mois d’avril de l’an de disgrâce 20..

Où il est question d’une certaine couleur, d’agronomie guerrière et d’excuses lointaines…

Notre Lipochromique Bibelot, la mine plus hâlée que jamais – il venait de passer plusieurs heures sous des flambeaux et avait avalé moult flacons de la drogue secrète de son grand ami Donald – avait convoqué, par le truchement de la lucarne magique, les émissaires des cultes auxquels on avait rajouté, pour ne point être accusé de bigoterie, quelques missionnaires laïcs, afin de « réfléchir à la cohésion morale du pays face à la crise ». Sa Mystique Altitude avait prié monsieur le duc de Gazetamère d’assister tel un poireau à l’entretien. Pendant deux longues heures, les prélats de l’Eglise Vaticane soulevèrent toutes les difficultés qu’il y avait à poursuivre le culte en période de confinement. On rouvrirait donc les escholes, mais point les chapelles et les cathédrales ! Il fut intensément question de spiritualité, qui était en vérité le seul remède aux maux que le Ciel nous envoyait. Ainsi fut-il. Tout au plus un de ces dignes évêques évoqua-t-il la grande pauvreté qui sévissait dans tout le pays. Notre Malveillant Tartuffe n’en avait cure. Il était encore tout auréolé des intenses et riantes minutes qu’il avait passé en tête-à-tête avec Dieu lui-même, qui s’incarnait comme chacun le savait, dans le Grand Ensoutané. Cela avait été un moment de familiarité chaleureuse, le sujet s’y prêtant tout à fait. Sa Mondaine Hospitalité, le sourire épanoui, avait convié son grand ami le saint homme à venir lui rendre visite sous peu, lorsque lorsqu’on ne parlerait plus de cette fâcheuse grippe pangoline, laquelle gâtait absolument tout marivaudage et autre batifolage. Il tardait à Notre Bisouilleux Monarc de renouer avec ses pratiques coutumières.

Gracchus Mélenchonus avait tonné contre ces entrevues, et avait proféré, à l’encontre de Sa Séraphique Petitesse, ces mots : «  cet homme doit être convoqué sur le plancher des vaches ! ». Il ne pensait pas si bien dire. Notre Turbulent Bambin avait projeté, pour le lendemain de ce jour ô combien faste pour lui, de s’envoler en aéroplane pour la lointaine Armorique, après avoir dûment chapitré ses Chambellans sur leurs pensums de déconfinement. Aucun de ces dignitaires n’avait été autorisé à accompagner Sa Grande Déroute dans son déplacement. Pendant que le Roy irait discourir botanique et agronomie en temps de guerre avec quelques manants armoricains, les Chambellans étaient priés d’œuvrer d’arrache-pied afin que le onze mai fût un feu d’artifice. Notre Poudreux Visionnaire le voyait ainsi : un jour faste, un « daydee » ainsi qu’il l’avait confié à des gazetiers tout ouïe et confits en dévotion.

Monseigneur le duc de la Blanche Equerre s’était figuré être le meilleur élève de la classe des Chambellans. Il avait par le truchement d’une lucarne magique, délivré la veille son plan d’attaque, devant le comité chargé des affaires culturelles de la Chambre Basse . Pourquoi les affaires culturelles, s’étaient oiseusement demandé certains. On ne le savait et peu importait. Le résultat était là. On en était resté coi : comment tant d’ingéniosité, du sens de l’à-propos, de précision, avaient-ils pu s’incarner avec autant d’éclat dans la personne de l’ancien Grand Inquisiteur Rectal ? Le prodigieux canevas de son projet de déconfinement tenait en quatre mots : distance-présence-étude-jeux d’extérieur. Les bambins se retrouveraient tour à tour et en même temps dans ces endroits, leurs maîtres pareillement. Tout avait été organisé minutieusement par le duc, jusqu’au nombre des plumes d’oie dont on garnirait chaque pupitre, ainsi que le nombre de pouces entre ces pupitres. Les effectifs ordinaires seraient partagés en trois demi-groupes, monsieur de la Blanche Equerre ayant par la même occasion décidé tout uniment de promulguer une réforme de l’arithmétique.

Cet homme de ressources avait pensé jusqu’à la façon dont on allait se sustenter : si les réfectoires n’y suffisaient point, on ouvrirait des gargotes sous les préaux. Pour éblouissants qu’ils fussent, les plans de Monseigneur de la Blanche Equerre n’en suscitèrent pas moins quelques questions, oiseuses naturellement. Pourquoi donc le onze du mois de mai, redemandèrent sottement certains. Le duc, qui n’avait appris cette date que quinze petites minutes avant l’allocution de Notre Unique Timonier, répondit « c’est la date que nous a fourni l’académie des Sciences de la Germanie ». De la Germanie ? Aucun parmi les gazetiers-nourris-aux-croquettes ne releva cette mention. D’aucuns parmi les maitres qui avaient pieusement écouté les paroles magiques du duc eurent quelques doutes : comment donc, il n’y a pas d’académie des sciences chez nous ? Pas de comité de savants ? Pas de société scientifique ? La question resta pendante. Pourquoi donc la Germanie ?

Devant toutes ces excédantes questions, l’ancien Grand Inquisiteur Rectal coupa court et envoya paître les importuns : les offices de la Malportance s’occuperaient de tous ces ennuyeux détails, province par province. Ce débonnaire camérier rajouta fort aimablement : « il n’y a pas que la grippe pangoline qui fait des morts. » Las pour lui, le lendemain, il fut tancé d’importance par les gens du Premier Grand Chambellan, monsieur du Havre. On avait trouvé ses annonces « hasardeuses ». Hasardeuses ? Mais n’était-ce point le qualificatif dont avait usé ce diable de Gracchus Mélenchonus pour qualifier le choix de cette date du onze mai par Sa Neigeuse Autorité ?

Pendant ce temps, la Chambellane aux Balances, la marquise de la Belle-Loupée, abusant de ses pouvoirs, interdit à deux députés des Insoumis de poursuivre leurs missions. Ainsi Monsieur Bernalissus ne put-il se rendre compte de l’état des geôles du pays, et madame Chaibus fut-elle exclue manu militari du tribunal où l’on s’interrogeait sur les manigances d’une firme dont les profits avaient cru aussi vite que les morts de la grippe pangoline dans notre beau pays. Sa commère la duchesse de La Bornée s’en allait partout serinant que la priorité était de « reprendre le labeur ». La brouillonne douairière de la Peine-En-Ecot ordonna pour ce faire aux Inspecteurs du Labeur de n’être point regardants et de laisser libre cours à l’ardeur des maitres des forges, lesquels entendaient bien n’avoir plus aucune limite pour ce qui était d’exploiter les bras des laborieux. Enfin, Monsieur d’Amombeaufisse, chef de file des Dévôts du Roy à la Chambre Basse, ne voyait pour sa part aucune utilité à user du vote afin de faire approuver les mesures prises par Notre Malévole Potentat. A quoi bon ? Tout était si juste, si pesé, si mesuré, si calculé, si pensé avec tant de bienveillance !

« Je tiens à m’excuser profondément envers le peuple pour toute cette confusion. J’en prends la responsabilité. » Ainsi s’exprima le Premier Grand Chambellan de l’Empire du Soleil Levant. Dans ce pays, cent trente six personnes étaient mortes des suites de la grippe pangoline. On venait de refermer les escholes qu’on avait voulu rouvrir trop rapidement. Des maitres et des élèves avaient contracté les miasmes. Dans notre pays, plus de vingt mille Riens et Riennes avaient perdu la vie. On estimait le chiffre réel plus élevé. Mais on s’apprêtait, car tel était le bon vouloir et le caprice de ce Prince, qui n’était qu’un jouet entre les mains de ses Très-Chers-Amis, à offrir au virus de nouvelles proies. N’en mourraient que les plus malades.

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Chronique du règne de Manu 1er dit Le Pieux.

Chronique du mardi 21 du mois d’avril de l’an de disgrâce 20..

Où il est question de fainéants, de précarité et de cajoleries.

Dame Nature était bonne fille. Ainsi tous les marmots, que l’on avait dépeints comme les véhicules des miasmes au moment où Notre Inconséquent Babillard avait pris brutalement la décision de faire fermer toutes les escholes, étaient-ils maintenant devenus, par la grâce de mystérieuses et divinatoires études, totalement inoffensifs. Cependant, le plan ourdi par le baron de Béssélézieux, que Sa Zélée Obéissance avait fait sien, était en passe de s’enliser. Les fumeuses et vaseuses circonvolutions du Premier Grand Chambellan n’avaient point aidé. Ces fainéants de maîtres renâclaient à aller mourir sur l’autel de Saint-Capital ! Notre Sanglant Généralissime avait lancé l’offensive : sus à ces maudits tire-au-flanc, à ces paresseux, ces rossards, ces fricoteurs, ces jean-foutre, ces froussards, ces capons, ces gagne-petit ! Les gazetiers avaient bien entendu obéi des plus servilement. On donna la parole au duc de Béarn, ce fidèle d’entre les fidèles, celui qui avait du renoncer à être Chambellan aux Balances à cause de troubles malversations au sein de sa Faction, celui qui, en des temps fort lointains avait exercé le métier d’instruire, et qui avait même été Chambellan à la direction de cette noble tâche. Tous ces honneurs passés étaient censés lui donner toutes les audaces, tous les privilèges. Il ne s’en priva point et fustigea ses anciennes ouailles : ce ne serait point « civique » que de refuser d’aller servir, ânonna-t-il. « Tout le monde est au travail , les maitres doivent assumer leurs responsabilités » ajouta ce brave et pieux serviteur du Roy, lui qui n’était plus en charge de rien, et qui n’avait donc en aucune façon point d’inquiétude à concevoir sur sa propre sûreté. Cela fâcha fort des guildes de maîtres.

Une gazette, qui donnait d’ordinaire dans la critique des menées du pays, et n’épargnait point Sa Machiavélique Petitesse, laissa libre cours à la verbeuse dysenterie d’un obscur pédagogue, lequel, dans un réquisitoire où il fut question d’un distingué oxymore -« les prêtres des Lumières »-, ce docte maître – qui n’enseignait qu’à des étudiants et ne reprendrait lui-même ses cours qu’en septembre – enjoignait ses confrères et consœurs à aller « mourir sur scène, en héros. » Et de citer à à l’appui les illustres modèles dont il osait se réclamer : Monseigneur Belsunce – nul n’avait songé à lui dire que Notre Facétieux Garnement s’était déjà accaparé sa soutane – et un certain Chevalier Roze. Des férus de l’histoire de la bonne ville de Marseille – notre obscur pédagogue sévissait sur les rivages du Lacydon – , firent remarquer que ces deux-là n’auraient pas été grand-chose sans les obscurs et les sans-grades qui s’étaient, eux, véritablement colleté avec la grande peste et y avaient laissé leur pauvre vie. Ainsi en allait-il de tous les importants qui se croyaient des héros quand ils n’étaient que des faussaires. Ce navrant personnage ne réussit qu’à s’attirer les libelles et les placards de ses pairs. On s’avisa que cette gazette qui lui ouvrait ainsi ses colonnes voulait participer d’une bien étrange entreprise : prétendre redorer le blason d’une profession – qui était honnie par l’establishment – en enjoignant à chacun de ses membres de se soumettre, sous crainte de passer pour lâche.

Du côté des gazetiers, on n’en fut pas en reste. Après Monsieur du Proût, ce fut au tour d’ une courtisane qui avait tout de la harpie, madame du Levier De la Haine, d’entonner l’air du clairon : « les soldats, quand ils vont à la guerre, ils ne vous disent pas venez la faire à ma place ». Il était donc entendu que, pour toutes ces belles personnes, les maîtres des escholes étaient chair à canon. S’il en crevait, on les remplacerait. Ce serait là chose fort commode, on ne proposerait plus que des contrats transitoires, du labeur payé à la journée. On réaliserait ainsi les sacro-saintes économies que réclamait sans relâche Saint-Capital. La vicomtesse de la Parisotte, qui avait présidé aux destinées de la Confrérie du Maideffe sous le règne du roi Nico-dit-les-Casseroles, n’avait-elle point eu un jour cette fulgurance : « La vie, la santé, l’amour sont précaires, pourquoi le travail échapperait-il à cette loi ? ». En revanche il allait de soi que les profits et les bénéfices, les honneurs, les charges mirifiques, n’obéissaient en rien à cette « loi » que les apôtres du Saint-Marché avaient édictée à leur exclusif avantage.

Les Riens et les Riennes chérissaient pour la plupart leurs marmots et pour eux-mêmes, ils craignaient toujours les miasmes, lesquels avaient fait dans notre pays six fois plus de morts qu’en Germanie. Ils renâclaient, autant que les maîtres à y retourner, à renvoyer la prunelle de leurs yeux dans les escholes. Sa Divine Malveillance dépêcha la sémillante et savante duchesse de Sitarte afin de rassurer ses maudits sujets, décidément par trop récalcitrants. Cette dernière, toute émoustillée par la confiance de son Prince retrouvée, pérora : « notre rôle va être de faire en sorte qu’il n’y ait pas de peur. » Cela eut l’effet contraire et ne rassura personne, car chacun comprenait tout ce que l’ édit de déconfinement des escholes – voulu par Notre Frivole Joueur de Dés – avait, pour reprendre le mot de Gracchus Mélenchonus, d’ hasardeux. Le discours de monseigneur le duc de la Blanche Equerre acheva l’entreprise : ce chef des Grands Inquisiteurs Rectaux, ayant lui-même fait partie de cette confrérie, produisit un « schéma  de reprise » qui tenait de la machinerie impraticable. Aux questions que ne manquèrent de poser des gazetiers en mal de copie, il répondit ceci : « Il y aura une doctrine masques et tests, articulée sur ce que les autorités de santé préconiseront pour la société. ». Or, on avait tout entendu de ces « autorités de santé » tant Sa Grâce Ampoulée et ses

Dévôts leur faisaient dire une chose et son contraire. Des masques, il n’y avait toujours point, on venait d’apprendre qu’ils arrivaient à dos de chameau, depuis la Chine. Quant aux écouvillonnages, on avait vu comment le Chevalier d’Alanver avait commencé à broder semblable fable à fins d’enfumage. L’infatigable Madame de Sitarte avait quant à elle déclamé la veille qu’il n’y avait « pas de consensus scientifique à ce stade de l’utilité du port du masques pour tous les Riens et les Riennes ». Sans nul doute, Monseigneur le duc de la Blanche Equerre était-il trop pris par ses nobles occupations pour avoir pris note des propos de sa commère.

L’heure était aux morts, hélas, mais aussi aux revenants. Ainsi le cacochyme baron de L’Achèvement, lequel avait servi sous le roi Françoué 1er – cela remontait aux années du siècle précédent – et avait été victime le malheureux d’un emportement au cerveau, fut-il mis à la question par la gazette Le Lutécien. A lire son verbiage, et à comprendre son allégeance renouvelée à Notre Premier de Cordée et à son dessein de gouvernement d’union sacrée, d’aucuns persiflèrent que l’entendement ne lui était jamais complètement revenu. Sa Sirupeuse Gérontophilie s’y entendait comme personne pour cajoler les vieillards. Monsieur de l’Achèvement y avait été, comme beaucoup d’autres, fort sensible.

Ainsi en allait-il en Starteupenéchionne, en ce trente-sixième jour du Grand Confinement, où Notre Petit Chanoine des Latrines avait un rendez-vous divin dans son agenda : il allait s’entretenir avec le Grand Ensoutané. Amen.

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Chronique du règne de Manu 1er dit Le Transcendé.

Chronique du lundi suivant le dimanche des grandes annonces, au mois d’avril de l’an de disgrâce 20.., au temps du Grand Confinement.

Où il est question d’une fameuse expérience, de la relativité de toute fin, et de fumée.

Les Riens et les Riennes, en ce dimanche 20 du mois d’avril, au trente quatrième jour du Grand Confinement, furent conviés à se livrer à une expérience aussi inouïe qu’extravagante : celle du vide. On les invita à se masser devant leurs lucarnes magiques, au fond de leurs chaumines, afin d’assister à cet éblouissant spectacle dont on parlerait longtemps dans les livres d’histoire. Sous une tente blanche, parée d’étranges tableaux montrant des pics et des creux,  des duettistes, vêtus à l’identique, se présentèrent au public. Ils avaient des mines fort satisfaites. Il ne fut point difficile de reconnaître le Premier Grand Chambellan à la barbe mitée et son compère le Chevalier d’Alanver, la fine cousette de la Starteupenéchionne. Une mystérieuse cartomancienne – qui n’ était autre que Madame Des Combles, la grande savante- , vint apporter une caution toute scientifique à l’expérience : cette digne femme affirma avec le plus grand sérieux que la date du onze mai, proférée par Notre Malveillant Thaumaturge, pour la réouverture des escholes – mais non point des lieux publics ! – avait été fondée sur des critères « scientifiques », contredisant avec aplomb son confrère monsieur des Fraises, lequel présidait le comité des savants et venait de faire connaître ses doutes. Madame Des Combles, dont il se murmurait qu’elle attendait un maroquin dans le futur gouvernement de « cons-corde », fut elle-même contredite par un autre médicastre de renom, monsieur de la Pie-des-Houx, qui proclama que ce choix était tout politique et en rien scientifique. Cela n’entama en rien la jovialité lunaire de nos brillants duettistes. Ils furent mis à la question de façon fort sibylline par une voix désincarnée qui les sommait mollement de répondre à des interrogations. Cela dura une éternité. Parmi les Riens et les Riennes qui avaient décidé, les imprudents, de tenter l’aventure, peu parvinrent à bon port. Beaucoup se sentirent mal en chemin et il fallut tout le courage de leurs proches pour les évacuer et leur prodiguer les premiers secours. Quant aux braves qui firent l’expérience jusqu’à son terme, ils en ressortirent changés et bouleversés. Pour qui la vivait entièrement, l’expérience du vide était une épreuve qui vous retournait les sens et l’entendement.

On questionna ces braves pour savoir ce qu’ils avaient appris de ce voyage dans le vide. Cela tenait en un seul mot, qui était aussi celui de leur condition : rien. Il fallait se rendre à l’évidence : le Premier Grand Chambellan n’avait plus aucun pouvoir, et encore moins celui d’annoncer, ce dernier étant l’apanage de Notre Divin Prince des Nuées. Que fit donc monseigneur de la Flippe, duc du Havre pour parer à cette incapacité ? Il glosa à l’infini, se perdant tout seul en circonvolutions confuses, dont il avait à peine à ressortir. Tout au plus apprit-on que le masque serait « probablement » obligatoire pour se déplacer, mais à la vérité, on n’en savait rien. Les écoles réouvriraient le onze du joli mois de mai, l’affaire était entendue, mais on ne savait point encore comment tout cela se ferait. Le reste fut à l’envi. L’opposition fustigea sévèrement le duc : zéro annonce, zéro réponse, zéro stratégie ! cuicuita furieusement le baron de la Bade, chef de la faction des députés de LaRaipoublique. On tança aussi d’importance le Premier Grand Chambellan pour s’être livré à ce que d’aucuns n’hésitèrent pas à qualifier de pantomime où la congratulation tenait lieu de tout propos. Fort heureusement, le Chevalier d’Alanver régala l’assemblée par de joyeuses pirouettes. Il narra avec beaucoup de vérité la fable des masques, et commença d’en broder une nouvelle sur les écouvillonnages. Malheureusement pour lui, comme il n’avait point l’habitude des travaux manuels, sa cervelle ne suivait point. Ainsi apprit-on de sa bouche la relativité de la fin ultime. « Il y a des gens qui meurent plus que d’autres » professa-t-il doctement. A ce stade de l’expérience, peu nombreux étaient les Riens et les Riennes encore présents à subir ce qui relevait au final d’une forme de supplice. Le duc de Fairy, un ancien Chambellan du roi Nico-dit-les-Casseroles, et à qui on n’avait rien demandé, mais qui avait toujours eu la fâcheuse habitude de s’exprimer sur tout et en toute occasion, avait fait de savants calculs : la somme de ce que l’on avait appris à l’issue de ce passage à la question tenait en moins de trois minutes. L’expérience quant à elle avait duré presque trois heures.

Certains parmi les rescapés, qui étaient arrivés à bon port sans trop de dommage, mais la cervelle quelque peu embrumée cependant, se souvinrent le lendemain que le Premier Grand Chambellan, mis à la question sur le fait que de braves Riens et Riennes, rendant possible par leur abnégation la tenue du Tournoi des Bourgmestres, avaient contracté la grippe pangoline – certains en étaient morts- avait nié toute relation de cause à effet. Tout avait été soigneusement préparé, voilà ce qu’avait affirmé – tout en vacillant et en se perdant dans ses « éléments de langage »- monseigneur le duc. Et de rappeler les « gestes barrière », les distances, les alcoolats et caetera. La fable avait été maintes fois servie par Notre Poudreux Bonimenteur en personne. Monsieur de la Flippe imita jusqu’au bout son suzerain. Si ces braves avaient été contaminés par les miasmes, c’était tout simplement à cause de leur vie dissolue ! Et le Grand Chambellan et ses compagnes les mites d’exposer sournoisement que le samedi précédent le dimanche du Tournoi avait été « un moment d’intense vie sociale » . Idem pour le dimanche, où chacun s’était précipité pour batifoler dans l’herbe printanière. Monsieur du Havre était pris de la même épidémie d’amnésie qui frappait sans retenue quiconque approchait Sa Mensongeuse Altitude. Il avait oublié qu’il était lui-même, ainsi que tout le gouvernement, en charge de contenir cette épidémie dont personne ne pouvait maintenant douter qu’il y avait eu suffisamment de signaux annonciateurs, et qu’il aurait peut-être été judicieux que quelques mesures fussent prises en temps et en heure. En lieu de quoi, on avait produit tant et plus – et l’on continuait- de la fumée afin d’obscurcir l’entendement des Riens et des Riennes.

On apprit par Gracchus Melenchonus qui ne cachait pas son ire, que Son Immanente Transcendance s’apprêtait tout unimement à convier au Château les nonces, les imams, les pasteurs, les aréopages et autres dignitaires de confréries, ceci afin de leur délivrer le message qui lui était apparu en songe et rétablir définitivement le droit divin. Ainsi en allait-il en Starteupenéchionne, au trente quatrième jour du Grand Confinement, au temps de l’épidémie de grippe pangoline. Amen.

ChroniquesDuRègneDeManu1erDitLEnfumeur

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Chroniques du règne de Manu 1er dit Le Foudroyé

Chronique du 18 du mois d’avril de l’an de disgrâce 20..

Où il est question de Caligula, de crime de lèse-majesté et de paratonnerre.

Ainsi donc les miasmes de la grippe pangoline avaient-ils été priés de quitter la Starteupenéchionne le onze du mois de mai. Par décret royal, Notre Poudreux Démiurge leur avait signifié leur congé. D’ici à cette date, ils pouvaient continuer leur œuvre, dont on espérait en secret qu’elle atteindrait le plus grand nombre de Riens et de Riennes, lesquels étaient cependant priés de rester confinés. Tout au plus les hôpitaux étaient-ils à peine moins débordés, c’était là ce que le lugubre monsieur de la Salmonelle tentait de faire accroire. Les vieillards dans les hospices mouraient seuls, sans que leurs enfants pussent une dernière fois leur tenir la main. Où que le regard se portait, ce n’était que chagrin et inquiétude. Sa Mystique Divagation n’en avait cure. Enivrée de son omnipotence, Elle observait le miracle de sa Transcendance. Ne voilà-t-il pas que le gouverneur de l’Ohèmesse venait de lui adresser des louanges ? Au temps du Tournoi de la Résidence Royale, qui avait vu son triomphe, Notre Ronflant Prétentieux avait fait l’objet de quelques études de caractère. D’aucuns, et parmi eux des médicastres de l’âme, avaient eu l’audace d’émettre quelques réserves sur la sanité d’esprit de ce jeune baronnet qui prétendait accéder aux fonctions suprêmes. On ne les avait point écoutés, pire, on les avait moqués. Caligula et Néron n’avaient-ils point été eux aussi fous à lier ? Cela ne les avait point empêchés de régner. Et fi donc ! Les gazetiers-nourris-aux-croquettes s’étaient bien gardés de relayer ce qui n’était somme toute que médisances de jaloux. Bon nombre de Riens et de Riennes avaient du reste été séduits par le discours cajoleur de l’impétrant, et surtout par sa cireuse et creuse jeunesse. Les cervelles avaient été dûment préparées à accueillir l’inconsistance et le vide.

Le Chambellan au Déconfinement, monsieur du Cachesex, se rendait totalement inutile. Cette nomination lui permettait de toucher, en plus de ce qu’il percevait déjà, de forts confortables émoluments. Notre Malveillant Faussaire veillait à toutes choses, car tel était son destin. On avait attiré son attention sur les vieillards. « Que faire, Sire ? Tout le monde sait que les miasmes ne vous obéiront point, tout ceci n’est qu’artifice, et ce n’est d’ailleurs pas ce que Votre Majesté recherche, il faut que vos sujets soient contaminés, monsieur de Béssélézieux a été fort clair à ce sujet. Ses amis et lui ne peuvent plus attendre » susurraient les Conseillers. On décida alors de confiner ad vitam aeternam ces maudits vieillards qui ne mouraient pas assez vite. « Qu’on les enferme à double tour ! » ordonna Sa Gracieuse Gérontophilie. Las ! La Starteupenéchionne était encore régie par les lois supérieures de la vieille République et les Conseillers s’avisèrent qu’un tel édit ne se pouvait.

Il était proscrit de discriminer sur quelque critère que ce fût. On dut faire machine arrière. Les gazetiers-nourris-aux-croquettes, dont l’entendement n’avait jamais été aussi languissant, encensèrent la grande bonté de Notre Philanthropique Biquet. Peu eurent l’audace de faire remarquer qu’on avait encore une fois cherché à passer outre les lois.

Partout, les files de pauvres s’allongeaient. Dans les quartiers les plus miséreux, la famine guettait. La Cour observait tout cela avec morgue et dégoût. Ces gueux n’avaient point suivi le noble et vigoureux conseil de Sa Munificente Altesse : pour trouver du labeur, traversez la rue ! Les partisans de Gracchus Melenchonus prenaient fait et cause pour les miséreux. Puisqu’on ne pouvait se rencontrer, ils avaient imaginé se retrouver via les lucarnes magiques. Ils furent ainsi fort nombreux à écouter leur tribun exhorter une fois de plus à ce qu’on abattît le mur de la dette, car c’était cela ou la misère pour le plus grand nombre ! On ne pourrait faire supporter à nouveau au peuple cette maudite dette alors qu’il existait le moyen de l’effacer en partie, à l’image de ce qui allait se faire au Royaume de Grande-Bretagne ou encore dans l’Empire des Amériques, chez Donald Le Dingo. Gracchus Mélenchonus fustigea l’idée stupide qui était née dans les cervelles des apôtres de Saint-Marché de créer de la dette pour absorber la dette. Cela confinait à l’absurde. Il apostropha – quel crime de lèse-majesté ce fut!- Notre Béat Européiste, lequel affirmait à qui voulait l’entendre qu’il convenait de ne plus regarder vers le passé, pour lui rappeler que son « projet » avait mené le pays au désastre que l’on avait hélas chaque jour sous les yeux. Les dévôts du Roy s’étranglaient de rage. Ils fulminaient de ce que tous ces maudits Insoumis et d’autres encore eussent l’audace de brandir cet outrageux libelle : plus jamais ça ! Ils s’essayèrent à en faire de même mais dans leur grande sottise, ils ne s’étaient point avisés que tous ces séditieux n’étaient point en charge des affaires du pays. Leur libelle « plus jamais les Insoumis » fit long feu. Ils en furent fort marris.

Le Premier Grand Chambellan, monsieur le duc du Havre s’apprêtait, en compagnie du Chevalier d’Alanver – lequel serait obligé de surseoir à son labeur de cousette – à passer une nouvelle fois à la question afin de faire le point sur la situation du pays face à l’épidémie. On prévint cependant qu’il n’y aurait « aucune annonce ». On gloserait simplement et cela donnerait l’occasion de vérifier l’avancée du travail des mites ouvrières, lesquelles étaient toutes disposées à montrer l’exemple au Chevalier d’Alanver. Madame de Sitarte, de son côté, s’en alla se pavaner dans les colonnes d’une gazette. On osa lui rappeler toutes ses inconséquentes paroles. Cela n’ébranla en rien son invraisemblable aplomb. Se moquant de ce ce que dans le pays il y eût autant d’habitants que de spécialistes en miasmes, elle claironna avec bravache : « Je suis un paratonnerre » avant que s’en retourner œuvrer à superviser toutes les dépêches, et à régner en maîtresse sur la propagande. Un Conseiller du Prince, afin de tempérer quelque peu les ardeurs de celle qui méritait son titre d’ultra, persifla: « Elle continue à vouloir avoir raison sur tout ». On apprit de la bouche de ce bavard que Madame de Sitarte avait supplanté la bonne duchesse de la Courge pour ce qui était de « prendre des balles » à la place de Notre Bien-Détesté Souverain. C’était là propos bien imprudents en ces temps bien troublés.

Ainsi en allait-il en Starteupenéchionne, au trente-troisième jour du Grand Confinement.

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Chroniques du règne de Manu 1er dit Le Narcisse

Chronique du 17 du mois d’avril de l’an de disgrâce 20..

Où il est question de complot, de pets et d’un obscur chevalier…

Notre Narcissique Tyranneau n’en finissait plus de « se réinventer ». Il se contemplait à l’infini, s’écoutait parler, et s’adonnait tout entier à l’édification de sa glorieuse geste. Il avait ordonné que l’on convoquât à bonne distance des gazetiers afin qu’ils recueillissent ses propos. Après les laquais de la Virgule, ce furent les forts sérieux folliculaires d’une non moins sérieuse gazette du royaume de la Grande-Bretagne, qui furent abreuvés par le flot intarissable de la Pensée Complexe de Sa Divine Disruption. Dans cette fort ennuyeuse pandémie, il fallait trouver des coupables. Ils étaient tout désignés : les Fils du Ciel. « Il y a manifestement des choses qui se sont passées qu’on ne sait pas » asséna doctement Notre Poudreux Détective, affectant à nouveau de ce terme de « choses », qu’il usait en toutes circonstances dès qu’il s’agissait de démontrer sa supériorité et son omniscience. En flétrissant l’Empire du Milieu, Sa Suffisante Arrogance se rangeait derrière son grand ami Donald, lequel avait été aussi rejoint par Sir Baurisse The Yellow, dont les miasmes n’avaient pu venir à bout. Chacun de ces grands dignitaires oubliait que c’étaient les industrieux Fils du Ciel qui fabriquaient le fourniment nécessaire à combattre l’épidémie – lequel faisait tant défaut aux braves sur le front- , et que dans leurs pays respectifs on mourait beaucoup plus qu’ailleurs. Non contente de laisser entendre que de dangereuses manigances se tramaient du côté de l’Empire du Milieu – « on ne nous dit pas tout » – Sa Complotiste Outrecuidance posa ensuite pour la postérité : « Je n’ai jamais rien imaginé car je me suis toujours placé dans les mains du destin. Il faut se rendre disponible à sa destinée. C’est là où je me trouve, prêt à me battre et à défendre ce en quoi je crois tout en demeurant capable d’essayer de concevoir ce qui semblait impensable.». Les Riens et les Riennes en restèrent médusés. Ils n’étaient point sûrs de partager avec leur Vil Suzerain la même vision du monde, et ils avaient chaque jour sous les yeux les conséquences de « lenmèmetantisme », le principe rectal de la pensée de ce prince. Le tribun Gracchus Mélenchonus résuma les inquiétudes : « l’idéologie du Monarc le paralyse devant les questions de survie collective. »

On en était là mais dans les salons des courtisans de la Starteupenéchionne, on préférait courir sus à ces fainéants de fonctionnaires, qu’ils fussent postiers ou maîtres des escholes. Ainsi monsieur du Proût, un obscur gazetier qui avait commencé sa carrière en commentant fort mal des tournois de balle au pied, et qui tenait pour l’heure un salon, lequel avait tout du lieu d’aisance, tant ce causeur avait le caquet à la place du fondement, enjoignit-il les gueux à aller prêter main forte au Roy : « maintenant, faut y aller » vessa celui qui lorgnait sur le maroquin de la Malséance dans le futur gouvernement de « cons-corde » que Notre Machiavélique Alpiniste tramait à former. Tous ceux et celles qui rêvaient d’un retour en grâce se pressaient au Château. Dans la faction du Jardin, on était partagé. Monsieur de la Jade D’Eau, tout gonflé d’un ancien succès à un lointain Tournoi, voulait en être. Le Sieur de Marigaux, qui présidait aux destinées de cette faction, n’était point d’accord avec ce dernier. On eût attendu qu’il convoquât son comparse en duel et que l’affaire se réglât sur le pré, comme il se devait pour des partisans du Jardin, mais ce sieur de Marigaux, piqué au vif par des propos du tribun Gracchus Mélenchonus, entendit régler l’affaire autrement et se fendit d’un libelle rageur, par lequel il enjoignait les partisans de la Faction des Insoumis à « rompre les rangs ». Il lui fut répondu par les intéressés de ré-ouvrir son dictionnaire.

Le Chantre de la Starteupenéchionne, le Sieur de Barre-Billet, qu’on appelait également le Barbier Servile, rivalisa avec un obscur philosophe, monsieur le comte d’Estronvil, pour le concours de la petite phrase la plus philanthropique de la semaine. Le premier se récria qu’il n’était point question de « bloquer tout le pays pour quelques vieillards qui s’en allaient mourir d’un instant à l’autre », le second, professant doctement qu’il fallait prendre garde à ce que la santé ne devînt une valeur suprême – on entendait trop les médecins et point suffisamment les économistes ! – eut cette formule fulgurante : « les vies qu’on sauve sont celles de gens qui ont plus de soixante-cinq années, cela fait de plus en plus de dettes, et ces dettes ce sont nos enfants qui vont les payer ! ». On ne sut les départager.

La journée aurait terriblement manqué d’éclat si le Chambellan aux Affaires de la Culture de l’Esprit, l’obscur Chevalier des Rillettes, ne s’était exprimé. Personne ne savait qu’il existait hormis aux moments où il décidait de se faire entendre, mais encore fallait-il qu’à chaque fois, il rappelât qui il était et ce dont il était en charge. Il avait vaillamment fait savoir dans les premiers jours de l’épidémie que les miasmes l’avaient atteint mais qu’il se portait comme le Pont-Neuf. Il revint à la charge en annonçant fièrement que les « petits festivals » pourraient se dérouler pendant l’été, à condition qu’ils fussent « adaptés à des jauges petites » et qu’il n’y eût point de « problèmes de sécurité ». Mais encore, demandèrent les saltimbanques, expliquez-vous, Chevalier, qu’entendez-vous par « jauges petites » ? Cet homme imaginatif déroula sa pensée : « un petit festival rural, avec une scène, un musicien, et cinquante personnes, qui soient bien entendu à plus d’un mètre les unes des autres, sur des chaises, masquées, cela va sans dire, et à condition qu’elles se soient conformées aux nécessaires ablutions des mains avec des alcoolats ad hoc, on pourra tenir ces festivals-là ».

La pensée complexe de Notre Précieux Démantibulateur et son éclatant précepte de l’enmèmetantisme avaient essaimé dans les cervelles de ses partisans. C’était condition sine qua non pour faire partie de ce cercle de privilégiés.

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Chroniques du règne de Manu 1er dit l’Artificier.

Chronique du 16 du mois d’avril de l’an de disgrâce 20..

Où il est question de retournement, de truisme et de vérité révélée…

La Starteupenéchionne n’avait jamais autant mérité son titre de royaume du Grand Cul-par-dessus-tête. Ce qui était honni et vilipendé une semaine auparavant était désormais encensé et pris en exemple, ce qui était impensable et infaisable, devenait prescription et précepte, de même que ce que l’on avait annoncé comme vérité se retrouvait voué aux gémonies. On assistait ainsi à un extravagant renversement de tout, qui vous donnait le tournis, et que Notre Innovant Tyranneau ordonnançait à loisir, sous les louanges de la Cour, alors même que les morts se comptaient par millier chaque jour, les nurses et les médecins continuant de s’épuiser à la tâche. Monseigneur de la Flippe, duc du Havre, que l’on disait fort marri de ce que Sa Vibrionnante Prépotence ne l’eût point consulté avant son allocution, parut en public à l’issue du conseil du gouvernement. On put constater que les mites étaient toujours aussi habiles ouvrières. Monsieur de la Flippe annonça qu’une généreuse poignée d’écus serait distribuée aux braves du front, mais à certains seulement. On distinguait. On introduisait la division, laquelle servait si bien à régner. On prévoyait aussi une obole pour les plus nécessiteux, mais on ne savait quand on la prodiguerait. Il fallait attendre.

Madame de Sitarte, qui n’avait jamais si bien porté sa charge de Porte-Mensonge du gouvernement de Notre Fallacieux Timonier, toute infatuée de son importance retrouvée, produisit, en réponse aux questions des gazetiers, un interminable et prétentieux verbiage, tout empli de redondances et de menteries, dont on ne retint rien ou presque, hormis ce truisme : « une décision politique est une décision politique ». On acquit aussi la certitude que Son Ineffable Malignité avait bien le dessein de congédier bon nombre des Chambellans et au premier lieu desquels le grand premier, car madame de Sitarte annonça doctement que cela n’était point à l’ordre du jour. Des noms bruissaient à la Cour. Il se murmurait que le Grand-Vizir Manolo se préparait. Le nom de Madame de la Cuisse-Aux-Morilles, une duchesse qui avait été fort bien en cour du temps du roi Nico-dit-les-Casseroles, était sur toutes les lèvres. Monsieur de la Jade d’Eau faisait antichambre, il se voyait bien Grand Jardinier du Roy.

Le chevalier d’Alanver quant à lui allait partout s’égosillant qu’il « travaillait à la question des masques ». Il s’était procuré une machine à coudre, prenant au passage quelques leçons auprès de cousettes, et s’était mis à confectionner lui-même ces petites barrières d’étoffe. Ceci expliquait enfin la pénurie. Le Chevalier, tout talentueux et fougueux qu’il fût, n’étant cependant point doué d’ubiquité, il ne pouvait tout à la fois briller dans les salons où on l’ovationnait – Monsieur d’Amonbeaufisse avait cuicuité de forts beaux louanges à son encontre -, et actionner frénétiquement la roue de la machine à coudre. Il fallait faire vite, car Madame de Sitarte l’avait promis, relayant la Divine Parole du Roy : les escholes ré-ouvriraient le onze du mois du mai, et la protection de tous, maîtres y compris, serait garantie. Les bambins iraient masqués, notre bonne duchesse s’engageant elle-même à leur apprendre à porter cet accessoire.

Notre Incorrigible Babillard convia au Château des gazetiers-nourris-aux-croquettes, ceux-là mêmes qui œuvraient pour la Virgule, la gazette du Sieur Barre-Billet, le chantre de la Starteupenéchionne. Il s’épancha d’importance, usant de ce verbe qu’il affectionnait tant : assumer. Sa Monomaniaque Petitesse assumait tout : le maintien du Tournoi des Bourgmestres – si contamination par les miasmes il y avait eu ce jour, c’était parce que l’on était allé inconsidérément baguenauder sur les rives de la Seine -, les mesures prises en connaissance de cause, Madame de la Buse ayant dûment accompli sa mission de messagère. Ainsi le 29 du mois de février, on avait convoqué un conseil exceptionnel du gouvernement, pour lutter contre l’épidémie qui s’annonçait. En lieu et place, on avait ordonné qu’il fût usé du Quaranteneuftroit contre l’opposition à la Chambre Basse. Les miasmes quant à eux avaient pu accomplir sans entrave leur avancée dans le pays. Usant non du « nous » comme ses illustres prédécesseurs de la maison Capet mais du « je »,celui de l’ego, qui était sa marque de fabrique, Notre Infatué Roitelet asséna cette maxime que retiendrait la postérité : « Je refuse aujourd’hui de recommander le port du masque pour tous ». On eut là un nouvel exemple éclatant de la capacité de ce prince à concevoir et ordonnancer ce renversement perpétuel des choses. C’était donc ainsi  qu’il fallait comprendre la petite phrase langoureusement prononcée lors de son allocution : « je vais me réinventer ».

Les Riens et les Riennes, réduits à compter les jours et fourbir les piques, s’étaient évertués à comprendre les inconcevables conclusions des carottages des cervelles. La véritable question qui avait été posée était en réalité celle-ci : êtes-vous convaincu de l’impéritie du Roy ? On s’étonnait maintenant que la réponse ne fût point plus totalement affirmative.

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Chronique du règne de Manu 1er dit l’Enfumeur.

Chronique du 14 du mois d’avril de l’an de disgrâce 20..

Où il est question de larmes (fausses), d’inventaire, et d’enfumage.

Le baron de Béssélézieux exultait. Obtenir l’oreille de ce Prince, qui n’aimait rien tant qu’on le flattât, qu’on l’encensât et qu’on lui fît miroiter l’occasion de faire accroître l’éclat de sa renommée, fut chose aisée. Non content d’avoir été de toutes les audiences, monsieur de Béssélézieux s’était présenté au Château, alors que Sa Frivole Altesse en était aux essayages de l’accoutrement de Sir Winston. « Que Votre Majesté me pardonne, dit cet homme plein de ressources, mais cet habit ne vous sied point, endossez-donc celui de ce maudit tribun, empruntez-lui aussi ses mots, prenez là-dessus un ton doucereux et éploré, mais de grâce, sire, enjoignez à tous ces fainéants des maitres de retourner dans les escholes, ainsi nous pourrons remettre tout le monde au labeur. Les maitres garderont les marmots puisque nous ne pouvons plus les faire descendre dans les mines. Nos fortunes fondent, ce n’est point acceptable. Nos partisans prennent des risques insensés. Agissez, Votre Majesté, nous saurons vous en être infiniment reconnaissants, nous vous l’avons déjà prouvé par le passé. » Ce discours fut plus qu’entendu. Il trouva écho dans les méandres de la pensée jumelle de Notre Complexe Raisonneur. Les mots susurrés par le baron furent retranscrits sur le parchemin du discours, lequel serait déroulé par des laquais rompus à l’exercice. On avait aussi mandé une interprète en langue des signes, afin que personne ne pût perdre une miette de la parole royale.

Sa Lacrymale Phraséologie se présenta devant ses sujets, l’oeil vide, l’habit baillant aux épaules – cette carrure, toujours cette carrure ! – mais la mine comme passée au brou de noix, à moins que ce ne fût à la poudre utilisée par son grand ami Donald, Empereur des Amériques, alors que dans les chaumières, avec le confinement, on avait un teint de navet ou d’endive. On commença par une doucereuse pommade lénitive. La mine faussement compassée, Notre Soporeux Lecteur énuméra les maux du pays, allant même jusqu’à évoquer les pauvres qui vivaient dans des logements étroits et insalubres. Dame Bireguitte était une piètre maîtresse de comédie, il n’y avait nulle flamme de sincérité dans le verbiage. Quand il fut question de « nos efforts », on commença à s’échauffer chez les Riens et les Riennes. Voilà que Sa Poudreuse Mythomanie se comptait au nombre des braves envoyés au front ! On en vint ensuite aux seconds de ligne, dans un plaintif inventaire qui ne convainquit que les plus béats, car il s’en comptait encore hélas. Le reste fut à l’envi. Point d’argent pour les hôpitaux, les louanges suffisaient bien assez. On devait continuer de se confiner « strictement » – avis étant ainsi donné à la maréchaussée de ne point se restreindre sur les amendes et coups de bâton – mais ô miracle, le onze du mois du mai, on ré-ouvrirait les escholes ! Notre Langoureux Imposteur argua pour cela qu’il fallait mettre fin aux inégalités subies par les enfants des classes laborieuses. Pour assurer la sûreté des maîtres et de leurs élèves, on organiserait les choses « différemment ». Comment, nul ne le savait. Sa Fumeuse Hypocrise ne le précisa point. Les maitres s’en étranglèrent dans leur maigre potage. Comment donc, on les envoyait eux aussi au front ? Jusques là ils avaient été placé en réserve, en « télélabeur » autant qu’il leur avait été possible de le faire. Mais voilà maintenant qu’on leur confiait une mission de la plus haute importance : faire se répandre ces maudits miasmes afin qu’on pût atteindre à cette chimérique accoutumance qui était l’horizon du baron de Béssélézieux et des siens. Il en crèverait sans aucun doute quelques-uns, les plus vieux, cela résoudrait fort heureusement la question des pensions.

Les cafés et autres lieux où l’on pouvait s’esbaudir après une dure journée de labeur resteraient fermés jusqu’à nouvel ordre. C’était là des lieux où l’on accueillait du public, contrairement aux escholes. Les étudiants pouvant se garder tout seuls, on ne réouvrirait point les facultés. Quant aux masques, aux écouvillonnages et aux remèdes, il en fut vaguement question. On fournirait des masques « grand public », on n’écouvillonnerait que celles et ceux qui présenteraient des symptômes d’atteinte. Comme ceux-ci étaient des plus divers, et que les marmots, qu’on soupçonnait d’être les meilleurs véhicules des miasmes n’en présentaient aucun, on était sûr de pouvoir pallier à l’absence des bâtonnets nécessaires. Quant aux réquisitions et autres planifications réclamées à grands cris par ces maudits Insoumis, Notre Médiocre Illusionniste en évoqua brumeusement la « possibilité ».

Pour achever la tromperie, Sa Sirupeuse Fausseté s’essaya à la philosophie : « cela nous rappelle que nous sommes vulnérables » – les Riens et les Riennes se souvenaient bien amèrement qu’avant que ne déferlât sur le pays les miasmes, la grande occupation de ce prince avait été de leur gâter leurs Vieux Jours – avant que de produire un meaculpa des plus artificiels. Il fut question de bâtir un autre « projeeeet » dans « la concorde », alors même que la Chambre Basse fumait encore sous les coups du Quarenteneuftroit. Notre Mielleux Marcheur entendait désormais ouvrir un « autre chemin » dont il entendait naturellement être le premier de cordée. On termina en apothéose par les mots du tribun tant honni, « les Jours heureux ». Cela résonna comme une sinistre et ultime provocation.

Le baron de Béssélézieux exultait donc. Ses plans fonctionnaient à merveille. Las ! Le lendemain, quelques voix discordantes se firent entendre. Ce fut d’abord monseigneur le duc de Gazetamère qui fit savoir que cette date du onze mai n’était en rien une certitude, mais un horizon. Monseigneur le duc de la Blanche Equerre émit à son tour quelques réserves : le retour dans les escholes ne se ferait pas obligatoirement à cette date. Il fallait voir et s’organiser. Que ces mots étaient vils ! Les savants, que l’on entendait tant et plus, ne pipèrent mot. Avaient-ils été seulement consultés ? Quant aux maitres des escholes, une fois revenus de leur abattement, ils s’interrogeaient sans relâche. Pourquoi donc le onze mai ? La réponse leur fut fournie par la gazette de monsieur Plénus Mustachus : c’était la date où l’on fêtait les espèces menacées.

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Chronique du règne de Manu 1er dit le Messie.

Chronique du lundi suivant Pâques, en l’an de disgrâce 20..

Où il est question de parole divine, d’un certain tribun et de bruyantes méditations…

Le monde était suspendu en attendant la révélation divine. Notre Cireux Babillard allait s’exprimer. Des lèvres royales sortiraient la vérité, le remède, la guérison des écrouelles, le retour de la prospérité et de l’être aimé. Sa Primesautière Petitesse avait fait moult essayages de panoplies et autres déguisements, afin de choisir ce qui siérait le plus avantageusement à l’édification de sa geste. Les gazetiers-nourris-aux-croquettes étaient à l’affût de la moindre indiscrétion. Tout devait demeurer secret. Et le désir s’accroît quand l’effet se recule avait un jour écrit le grand Corneille : les Conseillers avaient reçu consigne de suivre cette maxime mais « en même temps » – selon la disruptive et complexe pensée de Notre Sauveur Suprême – de laisser échapper quelques indiscrétions bien choisies, de sorte qu’on savait déjà beaucoup avant même que le spectacle ne commençât. On apprit ainsi que Son Infatuée Fanfaronnade avait jeté son dévolu sur le costume de Sir Winston Churchill – il y avait de sérieuses difficultés quant à la stature, toute l’habileté des valets de pied et des tailleurs n’en viendraient à bout – et qu’Elle avait distingué, entre tous les courtisans et courtisanes qui s’étaient empressés de venir proposer leurs services, deux éminentes duchesses, lesquelles s’étaient remarquablement illustrées dans ce domaine, jusqu’à en devenir les parangons de l’obséquiosité, de la brosse à reluire et de la lèchecuterie : ainsi donc madame de l’Aile-Griffe et madame du Chiendent se prosterneraient-elles devant Notre Divin Biquet, lui tiendraient-elles le crachoir et l’encenseraient-elles. Que les heures paraissaient longues en attendant cet instant historique !

Bien que tout eût été mis en œuvre pour réduire à quia l’opposition – on entendait par là principalement ces maudits Insoumis – voilà qu’ils bougeaient encore ! Pire, ils s’exprimaient. Et au premier lieu desquels leur chef, le tribun Gracchus Melenchonus. Un gazetier-nourri-aux-croquettes, monsieur de la Bade, s’était avisé d’inviter quelques jours auparavant, par le truchement d’une lucarne magique, ce séditieux à venir causer là où il tenait salon, en compagnie de monsieur de l’Antipatit, un gazetier fort hargneux et qui professait à l’encontre des Insoumis en général et de Gracchus Mélenchonus en particulier, une détestation sans pareille. Parmi la caste de ces gazetiers fort bien vus à la Cour, on n’aimait rien tant qu’à soumettre ce tribun à la question, en lui coupant la parole, en lui posant de sottes et perfides interrogations destinées à le faire sortir de ses gonds. On disait tant et plus sur Gracchus Mélenchonus qu’il en était devenu une sorte de noire légende, qui faisait trembler ou ricaner, quand on n’en médisait point. Ce tribun avait participé au Tournoi de la Résidence Royale, non pour aller s’asseoir sur le trône royal, mais pour rétablir la République, la Sociale, celle du grand Jaurès, son maître à penser. Tout avait été écrit dans une brochure, l’Avenir en commun, et c’est muni de cette brochure que Gracchus Melenchonus avait de fort belle manière concouru au Tournoi. Il ne l’avait point emporté, mais il avait fait craindre le pire à la caste de la Phynance et à l’Eglise du Saint-Capital.

Dans le cossu petit salon de monsieur de la Bade, il ne fut point question du Vénézuela, monsieur de l’Antipatit resta coi, et Gracchus Mélenchonus put développer sa pensée. Cet homme était érudit, et il aimait à émailler ses discours de références littéraires que le commun partageait, car cela avait été enseigné dans les escholes, pour lesquelles ce tribun professait beaucoup d’amour. Il fut cette fois question d’Antigone, laquelle avait montré avec éclat que le devoir humain peut être supérieur à la loi. Il fut aussi question d’ « amodiation » de la loi du confinement, afin que les vieillards ne mourussent point de désespoir. Gracchus Mélenchonus était un fervent partisan de l’annulation de la dette, convoquant à l’appui de ses propos l’Histoire elle-même. Le manque de masques dans notre pays – où plus grand chose ne se fabriquait, on avait mis bien des machines à la ferraille – était l’exemple même de la « clochardisation » dans laquelle nous entraînaient les folles politiques qui avaient préféré le profit, encore et toujours le profit, à l’être humain et ses besoins.

Dans les chaumières, les Riens et les Riennes continuaient de ronger leur frein. Madame de Sitarte, si prolixe d’ordinaire, ne s’égosillait plus sur le fil de l’Oiseau Cuicuiteur. Les gens de monseigneur le duc du Havre, lequel était aussi bien silencieux, firent savoir avec grand sérieux qu’on avait prié tout le gouvernement de « resserrer » sa parole, dans l’attente du verbe divin. Il ne restait plus qu’à écouter de rechef le Chevalier d’Alanver expliquer doctement, avant que le confinement ne fût décrété, que c’était le confinement qui provoquait la circulation des miasmes. D’aucuns se laissaient aller à de bas instincts et dénonçaient leurs voisins. D’autres encore – mais c’était en réalité les mêmes- apposaient sur les portes des logis des nurses des libelles leur demandant de faire leurs malles afin de ne point propager les miasmes dans les habitations de leurs voisins. La maréchaussée pourchassait les désobéissants, sous les prétextes les plus futiles. Ces dignes brigadiers appliquaient la loi de façon encore plus servile que de coutume, le mot « discernement » ayant été rayé définitivement des dictionnaires de la Starteupenéchionne. Il se méditait, au fond de certaines chaumines, de se mettre au balcon au moment de la grande allocution de Notre Sautillant Messie, et de produire du vacarme.

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Chroniques du règne de Manu 1er dit l’Histrion

Chronique du dimanche 12 du mois d’avril de l’an de disgrâce 20..

Où il est question de dévotions, d’argent magique et des premiers de corvée…

On était à Pâques. Notre Pieux Souverain ne se rendit point comme il en avait coutume dans sa bonne ville du Touquet pour y faire ses dévotions. Nos Pipolesques Altesses avaient bien songé à le faire -se confiner au Château étant d’un mortel ennui -, mais il convenait que Notre Irréprochable Timonier donnât l’exemple à ses mauvais sujets, lesquels, quand ils ne périssaient pas de la grippe pangoline, commençaient d’être atteints d’une mortelle langueur. Cependant, si tous étaient atteints, tous n’en mouraient point. Cette langueur se muait en rage confite et recuite. La police secrète était sur les dents, que se passerait-il quand on déconfinerait, si on le faisait ? Il était bien tentant de garder tout un peuple sous le boisseau, d’en faire crever les plus laborieux – qui étaient remplaçables à l’infini – et de piler toutes ces sottises héritées des vieilles révolutions. Ainsi le baron de Béssélezieux donnait-il de la voix pour que l’on en finît une bonne fois pour toutes avec les « congés payés » et la durée du labeur. Point de limites désormais, déclarait ce personnage impitoyable, qui avait la haute main sur la Guilde des Maitres des Forges. Il pressait pour qu’on mît fin à ce confinement imbécile, qu’il avait été le premier à ne point respecter, sans que cela lui valût quelconque amende, laquelle aurait représentée pour lui deux francs six sous. L’obsession du baron – comme celle du Chambellan de l’Amer, comme celle de la douairière de La Patrouille, une rouée courtisane qui avait trempé dans moult turpitudes du temps du roi Nico dit-les-Casseroles, et s’en était tirée blanche comme sa perruque abondamment poudrée -, était de remettre en marche promptement les rouages de la grande machine du commerce. Il fallait arrêter au plus vite l’hécatombe chez les riches ! A celles et ceux qui réclamaient que l’on annulât la dette des Etats, ces thuriféraires de l’Église du Saint-Capital répondaient tout uniment : la dette ! la dette ! Vous n’y songez point ! Nous la ferons baisser, bien au contraire ! Nul besoin d’être devin pour comprendre que «les laborieux » seraient une nouvelle fois tondus, les riches ayant pour dessein de faire main basse le plus vite possible sur la faramineuse masse d’écus qui serait administrée en potion à la grande machine du commerce. La douairière de La Patrouille, qui tenait les cordons de la bourse des Etats, avait déjà fomenté des plans pour réaliser au plus vite ce mirifique projet.

Les couloirs du Château retentissaient d’ éclats de voix. Son Incommensurable Bouffonnerie répétait, sous la houlette de Dame Bireguitte, le fabuleux et historique discours qu’il assènerait aux Riens et aux Riennes le soir du lundi de Pâques. On avait songé un instant à éditer un décret qui obligerait ce peuple rétif à se prosterner devant leurs petites lucarnes magiques mais devant les difficultés que cela faisait poindre, on dut y renoncer. Le duc de Gazetamère était d’une notoire incompétence dès qu’il s’agissait d’autre chose que d’amendes et de coups de bâton. On ne pouvait envoyer un argousin dans chaque chaumière. Les envolées martiales de Notre Belliqueux Freluquet contrastaient étrangement avec le discours plein d’empathie et de tendresse pour son peuple que l’honorifique Roi de Germanie prononça. Tout comme l’antique Queen Elizabeth, il rappela que la pandémie n’était point une guerre. Il rendit hommage à ces « piliers invisibles » qu’étaient les laborieux, ceux grâces à qui tout continuait de marcher.

En Starteupenéchionne, il était de bon ton tout au contraire, de fustiger les gueux, et de les moquer. Tel ce monsieur du Débridevers, qui se croyait écrivain quand il était surtout un fervent dévôt du Roy. Dans des propos pleins d’aigre et de fiel, il avait fustigé celles et ceux qui selon ses dires « voulaient abattre l’Etat », et qui étaient bien aise de le trouver comme une « Providence » au moment de se faire soigner. Monsieur du Débridevers était un nostalgique des temps d’avant cette maudite Révolution et il voyait l’œuvre de son dieu en toutes choses. Outre qu’il prouvait une grande méconnaissance de ce qu’étaient les doléances des Engiletés, ce plumitif ambulant et géographe leur vouait une haine tenace. « Subitement, on a moins envie d’aller brûler les ronds points, non ? » persifla-t-il. Un médicastre de renom, Monsieur Tinus, lequel s’était déjà illustré par de robustes et forts propos contre les pompes et les œuvres de la maréchaussée envers les Engiletés, et se définissait comme « poète » et « moucheur », administra au courtisan scribouilleur une petite leçon. Les premiers de cordée étaient en réalité les premiers de corvée : éboueurs, caissières, ouvriers et ouvrières, la liste pouvait s’allonger. C’étaient aussi les moins bien rémunérés, les plus méprisés, les oubliés . C’était le petit peuple des Riens et des Riennes.

Dans la Faction de la Marche, le parti des dévôts du Roy, on était d’un comportement exemplaire. On apprit qu’un de ces partisans de Notre Poudreux Bambochard, un certain monsieur de la Lie, qui avait concouru au Tournoi des Bourgmestres dans sa bonne ville de Metz en y chutant lamentablement, avait, dès le lendemain, couru ventre à terre vers sa résidence des provinces du sud, afin de s’y confiner des plus confortablement. Il prétendait naturellement y poursuivre d’œuvrer au bien commun, ce qui dans son cas se résumait entre autres bienfaits à avoir donné sa voix à deux reprises pour que l’on continuât à utiliser du poison dans les champs, et à préférer le gris du mortier au vert des arbres. Ce courageux et noble personnage était fort représentatif de la Faction de la Marche.

La maréchaussée sous les ordres de l’impitoyable Rantanplan continuait sa sinistre besogne et n’hésitait point à tirer dans le tas quand cela s’avérait nécessaire. Une fillette fut ainsi gravement blessée. Elle avait eu le grand tort, la pauvrette, de passer au mauvais moment au mauvais endroit. Les argousins prétendirent comme de coutume « ne pas avoir fait exprès ». Le sieur Teutonique ne s’était point exprimé sur cette triste affaire – depuis le Château, on l’avait prié de se faire discret – mais il n’était point difficile d’imaginer ce qu’il aurait pu en dire. Sortir et prendre l’air était bon pour les nantis, pour les pauvres, c’était à leurs risques et périls.

Ainsi en allait-il en Starteupenéchionne en ce beau dimanche pascal. Comme on n’avait toujours point de masques, le duc de Gazetamère résuma les pensées de la duchesse de Sitarte sa commère : leur efficacité n’avait tout simplement pas été prouvée.

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Chronique du règne de Manu 1er dit le Petit.

Chronique du 9 du mois d’avril de l’an de disgrâce 20..

Où il est question de pot au lait, de tricoteuses et d’indécents quoique juteux profits…

On ne sut qui glissa cette idée dans l’oreille de Notre Disruptif Galopin, mais le voilà qui en ce jeudi saint, se fit transporter en aéroplane, suivi de la cohorte de Ses Conseillers, dans la bonne ville de Massalia, pour y rencontrer en grand secret Monsieur House, alias le professeur Klorokine. Il se disait le plus grand mal de ce savant dans les salons parisiens. Madame des Combles, grande savante elle aussi, qui faisait la pluie et le beau temps dans le comité des savants que Sa Précieuse Hauteur avait voulu à sa disposition, faisait la lippe dès qu’il en était question. Il en allait de même pour ses dignes confrères. On savait madame des Combles fort bien rétribuée par la maison de Bique-Farma, pour des menus services et autres petits ménages qu’elle leur rendait. Fallait-il y chercher les raisons de la querelle ? La drogue de monsieur House était d’un accès commun. Bique-Farma, telle la bonne Perrette avec son lait, pourrait dire adieu aux profits et autres juteux dividendes. Il se disait aussi que Sa Poudreuse Poltronnerie avait eu vent de ce que bon nombre de ses mauvais sujets voulaient ester en justice contre son gouvernement, et qu’il était grand temps de faire accroire qu’on agissait. Les Conseillers serinaient en cadence depuis la veille que Notre Petit Commodore ferait le lundi de Pâques des annonces fracassantes afin de redresser la situation catastrophique du pays. Parlait-t-on des morts et des affligés, parlait-t-on des miséreux, des pauvres dont la situation ne faisait que s’aggraver ? Que nenni. On ne songeait qu’au commerce et aux affaires.

Les gazetiers avaient été priés de rester à bonne distance. Ils ne purent relater que des nurses fort en colère étaient venues telles les tricoteuses devant Versailles, brandir leur colère sous les fenêtres du bâtiment où s’était retranchée Sa Vibrionnante Petitesse. Monsieur House présenta les résultats de ses travaux. On pratiquait force écouvillonnages, on administrait de drogues bien connues, on évitait la propagation de l’épidémie. Il n’en mourait que fort peu, moins qu’ailleurs semblait-il. Ce savant se présentait comme fort empirique, son art était certes de chercher mais aussi de soigner. Sa Suffisante Fausseté aimait à s’entourer de personnages tel ce médicastre au pouvoir si magnétique. Il y avait tout à gagner à se faire voir en sa compagnie, afin de redorer son image quelque peu ternie. Notre Incorrigible Cabotin avait exigé de pouvoir ensuite poser pour la postérité. Il œuvrait sans relâche à l’édification de sa fabuleuse geste. Les nurses étant occupées à brandir leurs placards sous les fenêtres et point disposées à approcher Sa Pétulante Inconséquence, à moins de pouvoir lui dire vertement son fait, on alla quérir quelques figurantes, que l’on vêtit comme des nurses, en prenant soin de les masquer. Notre Petit Foutriquet, que tout ceci amusait follement – n’était-on pas au bal masqué ? -, posa devant ce parterre, accroupi, revêtu d’une protection que l’on réservait d’ordinaire à celles et ceux qui avaient à véritablement affronter les miasmes. On se pensait sur une scène de théâtre, dans une mauvaise pièce, laquelle n’aurait pas été écrite de la main de monsieur Molière, mais par celle du laborieux hagiographe que Sa Neigeuse Médiocrité rétribuait pour ce faire. N’était pas Eginhard qui voulait, quand le prince tenait plutôt de Badinguet.

Monseigneur le duc de Gazetamère était à nouveau fort ennuyé. Cette maudite épidémie n’avait de cesse de le mettre dans l’embarras. Le Sieur Teutonique, grand Intendant de la place de Paris, avait fait saisir un entrepôt des halles de Rungis afin d’y faire placer les cercueils en attente de sépulture. On avait confié à une officine privée le soin de régenter cette morgue. Les familles éplorées étaient atterrées : non contentes d’avoir perdu un être cher, il leur fallait en sus débourser force écus en attendant le cimetière. Il n’était jusqu’au recueillement qui ne se monnayât fort juteusement. « On peut confiner nos corps mais pas notre humanité ! » tonna Gracchus Mélenchonus. Le duc de Gazetamère promit bien étourdiment qu’une mission serait « diligentée » afin de faire la lumière sur cette affaire. La grippe pangoline était pour certains une source inépuisable de profits. Elle permettait aussi à d’autres de laisser libre cours à leur brutalité. Ainsi l’Intendant de Police de Melun s’était-il imaginé qu’il pouvait s’adjoindre le concours de chasseurs aux bas instincts afin de courir sus aux rebelles et aux contrevenants. L’affaire fit grand bruit. Ceux que l’Intendant entendait charger d’une mission de police étaient ceux-là même qui trouaient chaque dimanche le corps de celles et ceux de leurs concitoyens qui avaient le malheur d’aller aux champignons quand eux avaient décidé de décimer tout ce qui bougeait. Devant le tollé, l’Intendant dut faire machine arrière, s’avisant soudain qu’il n’y avait point de « garanties juridiques suffisantes ».

Ainsi en allait-il en Starteupenéchionne, au pays du cul-par-dessus tête : en plein confinement, le prince de ce pays n’avait jamais autant voyagé, et les assassins se voyaient confier des missions de police. Les Riens et les Riennes méditaient tout cela bien sombrement, tout en se promettant qu’ils n’oublieraient rien. Tout se comptait et se paierait.

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Courte chronique du 1er du mois de septembre

Le Sieur Jaifroid de la Face de Pet, obscur gazetier ayant son couvert, son crachoir et son rond de serviette dans tous les salons des Lucarnes Magiques depuis que Notre Cynique Tartuffe lui avait accordé une année auparavant un long entretien, lequel était ensuite paru dans sa gazette répondant au doux nom de « Tares Avariées », ce Sieur de la Face de Pet doncques, enhardi par sa notoriété bien usurpée et l’entregent dont il disposait, produisit un fort médiocre et très puant pamphlet, qu’il camoufla honteusement sous le vocable de « fiction ». Il y prenait pour cible une députée de la Faction des Insoumis, Madame Obonus, que lui et ses semblables, tel le vilain Monsieur Erictus Détritus, honnissaient à cause de la couleur de sa peau. Ce triste et navrant Sieur de la Face de Pet renouait avec une épouvantable tradition qu’on avait hélas vu ressurgir à la faveur de déclarations nauséabondes de nombreux barons et rois, dont le bon Jacquot, et plus près de nous Niko dit les Fadettes, lequel avait tenu dans le royaume du Sénégal un discours des plus rances et des plus navrants. Non content de mettre en scène dans cette honteuse grossièreté Madame Obonus en usant de son prénom, ce triste sire de la Face de Pet la fit représenter sous les traits d’une esclave enchaînée.

La consternation fut générale. On s’empressa de porter soutien à celle qui subissait un outrage des plus odieux. Le Roy en personne, bien qu’il eût pour « Tares Avariées » un penchant des plus avérés décrocha son cornet magique pour susurrer à Madame Obonus son plus amical soutien. Il n’était jusqu’à la Faction des Haineux qui ne se fendît d’une condamnation de la prose puante du Sieur Face de Pet. Ce dernier se défendit lamentablement. Il osa même présenter des excuses. Mais rien n’y fit. Il ne se trouva que Monsieur Erictus Détritus pour lui apporter son soutien. On lui signifia en outre que les salons de la Bonne Fille de son Maître, la Lucarne Magique Officielle de la Starteupenéchionne, se passeraient désormais de ses spirituelles saillies. Quant à Madame Obonus, elle fit savoir fort dignement qu’à travers elle, c’était la vieille République et ses valeurs d’universalisme qui étaient bafouées. Elle n’avait cure des fallacieuses excuses et des navrantes questions des gazetiers. Bon nombre des Riens et des Riennes lui témoignèrent leur sympathie, avec l’espoir qu’elle pût ester en justice et faire condamner ce pitoyable écrivassier pour injures publiques.

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Chroniques du règne de Jupithiers, au temps de la grippe pangoline.

Chronique du vingtième jour du mois d’août de l’an de disgrâce 20

Où il est question de papouilles et de bisouilles, d’ambitions et de vices.

Le fort de Brigand-çon bruissait de mille préparatifs. On attendait Frau Bertha, la Grande Chambellane de la Germanie, ainsi que sa suite de laquais et de conseillers. Notre Sautillant Jouvenceau s’ébaubissait à l’idée de revoir sa très chère amie qu’il pourrait papouiller et bisouiller à loisir. En public, on affecterait de porter le fameux masque, il fallait bien donner l’exemple à ce vil peuple qui, tout en maugréant, finissait par se soumettre. C’était là une passionnante expérience que de rendre obligatoire – en certains lieux seulement, à certaines heures seulement, les uns et les autres définies on ne savait trop par quel Grand Laquais, obéissant à on ne savait trop quelle règle – cette petite barrière de papier, fabriquée par les petites mains de l’Empire du Ciel, et d’observer comment les Riens et les Riennes se surveillaient mutuellement, chacun devenant le gardien des bonnes pratiques de son voisin. Monsieur Bentham n’eût point renié cette mirobolante idée. La Starteupenéchionne devenait un gigantesque panoptique.

Dans la bonne ville de Massalia, où les mœurs s’étaient considérablement relâchées, on dut cependant dépêcher un corps expéditionnaire de reîtres noirs pour y faire régner l’ordre. Peu importait que dans certains quartiers, on y surinait allègrement, on y détroussait les visiteurs, on y réglait ses comptes violemment, ce qu’il convenait de réprimer était l’absence de masque. A bord des charrettes communes, où la promiscuité continuait d’être la règle, les petits bambins s’effaraient à se voir entourés de tous ces visages à demi effacés. Plus de sourires, plus de rires, seuls demeuraient les yeux. On se jaugeait, on se distanciait. Le petit duc de l’Attelle, qui avait tristement succédé à la bonne duchesse de Sitarte, laquelle ne se pouvait égaler, l’avait prévenu : ce n’était point l’amende ni l’argousin qui vous l’assènerait qu’il fallait redouter, mais les miasmes, ces épouvantables miasmes, qui n’attendaient que le moment propice pour vous assaillir et vous faire passer de vie à trépas. « Tremblez, misérables gueux ! » serinait laborieusement, à qui voulait bien l’écouter, monsieur de l’Attelle, prédisant en même temps qu’on pourrait encore accroître l’amende, qui se montait à la coquette somme de cent trente cinq écus.

Le séjour estival de Sa Tapageuse Suffisance s’était donc déroulé sous les meilleurs auspices. Les deux formidables explosions au Pays du Cèdre avaient fourni un intermède des plus bienvenus. Notre Petit Plagiste, dès son retour, avait pu s’adonner à nouveau à son occupation favorite : tel Neptune, il sillonnait les flots sur un engin pétaradant, créant de formidables gerbes d’écume desquelles il sortait tout auréolé, nimbé d’une gloire quelque peu humide, ce qui lui valait quelques âcres admonestations de la Reine-Qu-On-Sort. En effet, Dame Bireguitte, qui suivait son époux à la trace, sur un fringant voilier, n’admettait point que le Roy dégouttât sur le ponton, que des laquais astiquaient frénétiquement afin qu’elle put s’y mirer et vérifier le résultat des travaux de ravalement dont elle venait de faire le très coûteux objet. Recevoir Frau Bertha serait le point d’orgue de cette villégiature, après quoi – non sans s’être à nouveau adonné au plaisir de quelques frasques nautiques- il faudrait s’en revenir à la capitale, où des affaires fort urgentes attendaient Son Infinie Suffisance. Il serait entre autre chose nécessaire de surveiller les ambitions du petit duc du Dard-Malin, lequel ne se sentait plus de joie d’être Grand Chambellan aux Affaires Domestiques. Cet intrigant, afin de couper court à la calomnie que des fâcheuses s’entêtaient à entretenir, avait proféré une petite phrase destinée à clore le bec de ses détractrices : « la victime, c’est moi », avant que de prendre une pose fort avantageuse et des plus martiales pour accompagner des argousins dans une traque de quelque substance illicite, laquelle se commerçait sous le manteau dans tous les quartiers mal famés du pays. Les gens du duc avaient fait mander les gazetiers, afin qu’ils assistassent à l’édification de la geste de leur maître, qui entendait pourfendre en tout lieu les délinquants, leur promettant de leur faire perdre le sommeil. En terme de perte, ce fut l’orgueil démesuré du duc qui s’en trouva quelque peu moqué. Les argousins et leur chien renifleur ne trouvèrent qu’un maigre petit tas de cette substance assassine. Quant aux terribles revendeurs – quelques jeunes Riens qu’on avait fait se masser afin de montrer l’ampleur de l’opération – ils se montrèrent fort coopératifs. On eût dit qu’ils avaient été recrutés comme figurants. Une Rienne fit ensuite son apparition. Elle devait se répandre en déplorations, afin que le duc pût lui donner la réplique, laquelle était la suivante « j’enverrai une missive au bourgmestre de cette ville dès demain ». La scène fut immortalisée et passa dans les Lucarnes Magiques. Quelques mauvais esprits suggérèrent que monseigneur le duc n’avait point demandé de faveurs en échange des bons offices promis et pour cause : l’essentiel de son temps se passerait désormais en visites aux argousins, ceci afin d’honorer sa promesse faite de façon tout à fait inconsidérée : « tant que ce trafic sera là, je ne m’arrêterai pas de faire la tournée des commissariats ». On était rassuré, d’autant plus que le mignon du Roy avait aussi obtenu qu’on taxât désormais d’une forte amende les contrevenants qui s’adonnaient à l’usage du chanvre. Le trésor de la Starteupenéchionne allait s’en trouver considérablement augmenté.

Le duc avait aussi donné un coup fatal à la vieille République – du moins à ce qu’il en restait, quelques oripeaux bien fripés – puisqu’il avait pompeusement déclaré que c’était la maréchaussée, « les forces légitimes de l’ordre », qui faisaient la loi dans le pays. Le Roy, tout en songeant à refréner les ardeurs de son favori, se disait que le temps était venu de supprimer la Chambre Basse, laquelle était autrefois censée être à l’origine de la dite loi. L’inconvénient était qu’en procédant ainsi, il ferait quelques mécontents et mécontentes. On ne pouvait décemment nommer tous les Dévôts et Dévôtes qui faisaient tapisserie dans les antichambres du palais Grands Commissaires des Canevas et des Plans sur la Comète. Pour l’heure, cette éminente charge, jadis sous la férule du Premier Grand Chambellan, venait d’échoir au fort cacochyme et si complaisant duc du Béarn, dont il fallait bien récompenser l’ardeur à lécher les chausses et le fondement. C’était aussi une bien fort commode manière pour Notre Grand Fraisier d’avoir ce fidèle d’entre les fidèles sous la main.

Le baron du Cachesex avait été quelque peu mortifié que le duc n’eût pas à lui rendre compte de ses agissements mais Sa Hauteur Enneigée entendait tout régenter Elle-même et dieu sait combien de temps eussent duré les conciliabules entre le Béarnais et le Gersois, qui n’avaient rien à s’envier l’un l’autre sur la lenteur de leur diction et leur capacité à pontifier à l’infini. Ainsi en allait-il au royaume du Grand Cul-par-dessus-Tête. Bassesse, médiocrité, veulerie, malhonnêteté, forfanterie, mensonge, prévarication, la liste s’allongeait chaque jour des qualités requises pour être remarqué et honoré par Notre Astre Maléfique. Dans le même temps, les partisanes et partisans de madame Halimus, cette grande défenseuse de la cause des Riennes, cette infatigable combattante éprise de justice et d’égalité, avaient rageusement observé qu’à ses funérailles, dans les premiers jours de ce mois d’août, ni le Chambellan aux Balances, le terrible monsieur Du Pont de Morte Ethique, qui avait pourtant été le confrère de Madame Halimus, ni la fort suffisante baronne du Cachalot, Chambellane aux Affaires de l’Esprit, n’avaient déshonoré de leur présence cet instant de recueillement et de ferveur. Le Vice ne pouvait rendre hommage à la Vertu.

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Chroniques du règne de Jupithiers, au temps de la grippe pangoline

Une petite chronique…Chronique du huitième jour du mois d’août de l’an de disgrâce 20

Où il est question de prouesses, d’oublis et de folles perspectives…

Les gazettes furent prolifiques. On ne parla pendant deux jours que de Sa Grande Hablerie et de ses prouesses au pays du Cèdre. Ses thuriféraires avaient oublié que lors de son règne avait éclaté dans son propre pays la Grande Gileterie, qui avait été réprimée de si sanglante façon . Ils avaient oublié les quelques mois qui venaient de s’écouler, pendant lesquels la grippe pangoline avait fait mourir des Riens et des Riennes à qui l’on avait recommandé expressément en cas de frissons de rester au logis, et d’y attendre la dernière extrémité. Ils avaient oublié la mauvaise querelle que le Chevalier d’Alanver, Chambellan de la MalPortance, avait intenté au Savant de Marseille, lequel avait usé d’une fort vieille potion couplée à une autre médecine bien éprouvée pour éviter précisément que les atteints par les miasmes n’en vinssent à suffoquer. Ils avaient tout oublié des trois premières années du règne de ce prince qui était passé maître dans l’art de tancer son peuple et de le vilipender, tout en lui faisant les poches, le priant de ne point s’en plaindre et de le révérer. Ils avaient oublié que lors d’une grande explosion dans la bonne ville de Rouen – due à la présence de matières méphitiques comme à Beyrouth, au pays du Cèdre- Notre Saint Sauveur ne s’était point déplacé, craignant les épouvantables suies qui avaient des jours durant noirci le ciel. Or doncques pendant que le Roy s’en était allé faire son Monsieur de Behachelle au milieu des ruines du port de Beyrouth, une chaleur terrible s’abattit sur notre pays. Le Chevalier d’Alanver était encore, malgré ses grandes prouesses, Chambellan de la MalPortance. Il produisit une ferme recommandation : pour éviter d’avoir chaud, il fallait se mettre au frais. On fut abasourdi devant autant de pertinence et d’intelligence. Les Riens et les Riennes qui avaient sottement pensé s’emmitoufler et rester sous le soleil implacable, en restèrent coits. La grande affaire des masques restait toujours d’actualité. Maintenant qu’on en faisait venir par cargaisons incessantes depuis l’empire du Ciel – où les usines tournaient à plein régime – ils étaient en passe de devenir obligatoires en tout lieu. Les tribuns de la Faction des Insoumis avaient fait valoir que ces masques grèvaient considérablement les pauvres ressources des familles et qu’il eût été bon par conséquent de fournir gracieusement ces petites barrières d’étoffe. Notre Généreux Ruissellement s’ opposa fermement à cette proposition saugrenue. Les Riches ne devaient en aucune manière avoir à débourser un liard pour les Pauvres. Toute la morale de Son Implacable Mesquinerie tenait dans cet aphorisme. On apprit dans le même temps que de la Cassette du Château étaient sortis moult et moult écus à fins de régler les frais de justice de quatorze anciens Grands Laquais dont le Cardinal du Gai-Séant, âme damnée et éminence grise du roi Niko, qui avait trempé dans de fort louches affaires.Peu à peu montait dans tout le pays un climat de peur. Les gazetiers affirmaient théâtralement que les miasmes s’apprêtaient à déferler à nouveau. On les avait vus ici, puis là. Il se disait cependant qu’ils n’avaient en réalité jamais complètement disparu. On fit taire les voix discordantes en les accusant d’être des « complotisses ». Telle accusation était destinée à couper court à toute velléité de rébellion. La jeunesse devenant par trop imprudente – s’exposer à visage découvert était la dernière folie- il convenait de produire des chiffres alarmants. Bon nombre de Bourgmestres rendirent obligatoire le port du masque dans les rues de leurs cités. Au fond de leurs chaumines, les maitres des escholes ruminaient. Monseigneur le duc de la Blanche Equerre avait disait-on préparé un nouveau protocole. On en prit connaissance. Le duc avait été visité en songe par Monsieur de la Palice. Il y était en effet écrit ceci : «la distance entre les élèves n’est plus obligatoire quand elle n’est pas possible ». C’était là chose tout à fait renversante. On imposerait à tous sauf aux plus petits des bambins le port du masque. La rentrée serait donc un grand moment carnavalesque. On s’en réjouissait follement.

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Chroniques du règne de Jupithiers, au temps de la grippe pangoline

Chronique du 1er du mois de juillet de l’an de disgrâce 20

Où il est question de filiation, de faux repentir, d’inondation et de petites charrettes

La très lacrymale marquise de la Buse fut mise à la question par la commission d’enquête de la Chambre Basse au sujet de cette fâcheuse épidémie de grippe pangoline. Avec force bafouillages sanglotants et cafouilleuses approximations, celle qui avait été en charge de la Chancellerie de la MalPortance se donna à voir pour ce qu’elle était : l’arrière-arrière petite-fille de monsieur de la Palice et de La Voisin. Lorsqu’on l’interrogea sur la décision qui avait été la sienne à propos de la médecine de monsieur House – elle en avait interdit la vente dès le mois de janvier, au moment où les miasmes venus de l’Empire du Ciel faisaient leur entrée chez nous et qu’on apprenait concomitamment que cette potion à l’usage fort ancien se révélait efficace contre la maladie – elle eut ces mots qui passeraient sans nul doute aucun à la postérité : « moins on consomme de médicaments, mieux on se porte ». On comprit alors que la très compatissante marquise, bien qu’elle eût déjà quitté sa Chancellerie au milieu d’un déluge de larmes, était aussi à l’origine des recommandations serinées aux Riens et aux Riennes durant le Grand Confinement : « vous êtes malade ? Restez chez vous! »

Monsieur House, qui s’était trouvé quelques jours plus tôt devant la dite commission, avait tonné contre cette injonction absurde à ses yeux. La petite fillote de La Voisin, pour sa part, n’y avait point vu malice : elle avait agi selon une impeccable déontologie dont monsieur Diafoirus eût été ravi. On apprit ainsi de ses doucereuses explications qu’ elle avait ouï dire, qu’ elle avait imaginé, qu’elle n’avait point posé la question – à ce moment de ses bafouillages, elle dut demander à son assistant de se faire préciser qui étaient les quidams qui avaient en charge de déclarer conforme telle ou telle médecine – mais elle était certaine en tout point d’une chose : la potion dont le professeur Klorokine allait faire un bon usage, était en réalité un véritable poison, dont on se demandait par quelle inconcevable maladresse on avait pu en autoriser la vente. La marquise, dont nul petit mot de compassion pour les victimes de la grippe pangoline, à aucun instant, ne franchit les lèvres – il en était mort plus de trente mille – avait donc fait œuvre de salut public, et ce alors qu’elle se trouvait au milieu de la fosse aux lions. Elle narra ses hauts faits d’armes, la voix chevrotante, emplie de sanglots difficilement réprimés, devant une assistance médusée devant une telle abnégation, un tel sens du sacrifice et une prévoyance à nulle autre comparable ! Ce n’était plus madame de la Buse, mais Sainte-Blandine et Florence Nightingale réunies en une seule personne !

Le perfide et venimeux petit baron de la Chiotte osa malgré tout poursuivre l’interrogatoire de notre sainte et martyre. Qu’étaient ce donc que les propos dont madame la marquise avait abreuvé la gazette l’Univers au lendemain du premier tour du Tournoi des Bourgmestres ? N’avait-elle point fait des déclarations fracassantes, mettant en cause le Premier Grand Chambellan ? N’avait-elle point laissé entendre que Sa Splendide Malveillance Elle-Même avait eu vent des miasmes mortels et avait balayé toute velléité de prophylaxie ? Terrasser les rebelles contre la Réforme des Vieux Jours s’était révélé une affaire autrement plus importante, et l’on se souvient ici que le jour où le gouvernement devait examiner les moyens à mettre en œuvre pour empêcher les miasmes de se propager, il ne fut en réalité question que d’armer, sur ordre de Notre Sanglant Jupithiers, le terrible Quaranteneuftroit afin de pilonner la Chambre Basse et d’écrabouiller la révolte. Madame de la Buse ne savait pas de quoi l’on parlait. Pour échapper aux venimeuses questions, elle prétexta, dans une débauche de mièvrerie, que ce jour-là, elle était « fatiguée » et qu’elle avait passé une « journée épouvantable ». En outre, elle n’avait pu relire les propos qui lui avaient naturellement été extorqués sous la torture, tout ceci n’était donc que pures allégations de pisse-copies en mal de potins. Il n’y avait rien d’autre à dire.

Le lendemain, après que l’on eut écopé les larmes de la marquise, lesquelles avaient provoqué quelques dégâts, la Commission fit venir Madame la baronne du Cachalot et Madame la duchesse d’Anjou, toutes deux anciennes Chambellanes à la Malportance. La première, dont l’aplomb ne s’était jamais démenti, à tel point qu’elle était devenue meneuse de revue mondaine sur une Lucarne magique, fustigea madame de La Buse – une Chambellane se devait de tout connaître ! – mais touchée elle aussi par l’enmèmetantisme, elle excusa ses successeurs de tous leurs manquements – on l’avait tant accusée d’en avoir trop fait qu’elle comprenait fort bien qu’on finisse par avoir peur de la critique, que pour sa part elle n’avait jamais craint, car elle avait du caractère  ! – avant que de jeter de façon fort véhémente l’opprobre sur les médecins. Elle accusa ces derniers d’être tout bonnement des enfants . « On attend que le directeur de cabinet du préfet vienne avec une petite charrette porter des masques ? Qu’est-ce que c’est que ce pays infantilisé ? Il faut quand même se prendre un peu en main dans ce pays. C’est ça la leçon qu’il faut tirer. Tant qu’on attendra tout du seigneur du château, on est mal ! » Tels furent les propos de cette matrone, lesquels firent trembler les ors du palais Bourbon et tranchèrent fort avec les mièvreries de la marquise de la Buse. Madame du Cachalot passait cependant fort aisément sous silence les coupes sombres qui avaient été faites dans les dotations aux hôpitaux et elle escamotait ainsi la terrible pénurie de ces petites barrières d’étoffe qui avait conduit plusieurs médecins à la mort. Nul doute que cette fervente adepte de l’Eglise du Saint-Capital verrait du meilleur œil que chaque malade apportât désormais à son médicastre blouse et masque s’il ne voulait point être contaminé. Madame la duchesse de l’Anjou ne sut pour sa part que produire des quintaux de chiffres, lesquels étaient censés représenter les réserves de masques. Elle avait été elle aussi en toutes choses exemplaire. Tout ce qui était arrivé ensuite était tout à fait incompréhensible. Eût-elle été encore Chambellane qu’elle se fût fâchée très fort que pareille chose – madame d’Anjou faisait allusion aux réserves de masques qui s’étaient volatilisées – pût arriver.

Ainsi en allait-il en Starteupenéchionne, dans ce pays où les gueux s’en finissaient pas de récriminer, les Chambellans de se défausser et le Prince de se réinventer.