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Chronique du règne de Manu 1er dit Le Petit Marathonien

Chronique du 1er du mois d’avril de l’an de disgrâce 20..

Voilà que les effets prodigieux de cette épidémie continuaient de toucher le Gouvernement de Notre Frais Converti mais d’une bien perfide manière. Monsieur du Havre fut mis à la question à la Chambre Basse. En fait de question, ce fut très accommodant. En effet, c’était monseigneur le duc d’Anfer en personne, lequel présidait ordinairement aux destinées de cette vénérable institution, qui s’était donné pour mission de présider la commission qui allait entendre le Premier Grand Chambellan ainsi que le Chevalier d’Alanver, le Chambellan à la Mal-Portance. On feignait assurément de s’interroger sur la manière dont le gouvernement de Sa Grande Présomption menait cette pénible affaire de la grippe pangoline, afin de calmer l’ire des Riens et des Riens, laquelle ne cessait d’enfler au fur et à mesure que leur parvenait des nouvelles des hôpitaux civils, surchargés de malades et de mourants, alors même que les hôpitaux privés demeuraient étrangement vides. En matière d’enfumage et de rideau de fumée, monseigneur le duc d’Anfer, en homme retors et fourbe, s’y entendait comme personne. Monsieur du Havre dut tout au plus concéder qu’on ne sortirait point du confinement comme un seul homme, cela se ferait par étapes. Il produisit une phrase des plus absconses pour ne pas avoir à dire clairement qu’on n’en savait rien, et que tout se menait à vue. Il faudrait « planifier », quel mot épouvantable que celui-là !

La faction de Notre Petit Baratineur monopolisa la parole lors des travaux de cette commission, ainsi qu’elle en avait coutume. Le tribun Gracchus Mélenchonus ne décolérait pas. « Le régime est mieux organisé pour orchestrer sa propagande que pour lutter contre l’épidémie » fit-il savoir rageusement. A toutes les demandes des Insoumis que fussent réquisitionnées les manufactures afin de fournir en matériel les combattants du front, Monsieur du Havre avait répondu par le mépris. Ce n’était là qu’ « idéologie », il fallait comprendre « infâme bréviaire de monsieur Marx ». Mais au nom de quoi donc le Grand Chambellan à la barbe plus mitée que jamais – les mites n’avaient point été touchées par les miasmes, elles œuvraient vigoureusement – professait-il cette déconsidération, si ce n’était au nom d’une autre idéologie, celle du Saint-Capital et de son apôtre, le Saint-Marché et Sa Main Invisible, dont on pouvait contempler l’œuvre apocalyptique : l’insignifiante épidémie chinoise de la grippe pangoline, qu’on avait sous-estimée, quand on ne l’avait pas ignorée ou encore moquée, et ce pendant de précieuses semaines perdues, était devenue une pandémie, elle faisait des ravages . Dans notre pays, on manquait de tout pour la soigner, les injustices et la pauvreté ne s’en trouvaient qu’accrues, et les profiteurs profitaient encore davantage. Tels les Très-Chers-Amis de Notre Hypocrite Converti qui allaient partout déclamant que c’était le moment de « faire des affaires » dans les bourses où les corbeilles se vidaient frénétiquement.

Bienheureux les maitres des escholes qui avaient un pasteur bienveillant pour les ramener sur le droit chemin ! L’admirable Monseigneur le duc de la Blanche Equerre dévoila ses plans : puisque les maitres avaient été négligents en perdant leurs élèves, on leur offrait une chance – moyennant écus sonnants et trébuchants- de rattraper leurs bévues. Il leur faudrait pour ce faire rassembler les égarés – après les avoir retrouvés on ne savait comment – et les soumettre du matin jusques au soir, quand ce ne serait pas aussi la nuit, au tripallium, ceci afin qu’ils rattrapassent le retard. Cette campagne, dont monseigneur le duc avait minutieusement réglé tous les détails, avant que de la confier à ses Inquisiteurs Rectaux, lesquels à leur tour se chargeraient d’en instruire les régisseurs des escholes et des gymnases, devait se dérouler pendant ce temps qu’on n’appellerait plus jamais « vacances » tant il appartenait à un passé révolu. Le Chambellan à l’Instruction avait fait ériger dans un angle de son cabinet de travail un petit autel dédié à Sainte-Evaluation-Des-Compétences. Une petite flamme y brillait en permanence, et monseigneur y faisait quatre fois le jour ses dévotions. Amen.

Le duc de Gazetamère, qu’on avait peu entendu jusque là, fut mandaté pour venir à son tour éclaircir la raison des Riens et des Riennes sur la disparition de l’idée même de « vacances » . On était entré dans une nouvelle ère, celle du confinement de la pensée et celle de la semaine des soixante corvées. « On ne part pas en vacances pendant le confinement » martela Rantanplan Grand Caniche Sachant de Sa Glorieuse Arrogance, avec ce nasillement et cet embrouillamini dans les syllabes qui le caractérisaient. Il n’y avait que la confuse duchesse de la Peine-Y-Cot à avoir la bouche encore plus pâteuse que notre duc : « nous sommes dans une période de confinement des droits » énonça laborieusement celle qui s’échinait à faire accroire que tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes.

Ainsi s’était déroulée cette triste journée du premier du mois d’avril. Les fadaises et autres billevesées sorties de la bouche des Chambellans n’étaient hélas pas des poissons. Cela faisait une bien mauvaise soupe. Mais en touillant cet infâme brouet, les Riens et les Riennes y ajoutaient aussi leur courroux et ils se promettaient de le faire boire jusqu’à la dernière goutte à Notre Piteux Maitre des Horloges.

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Chronique du règne de Manu 1er dit le Converti.

Chronique du 31 du mois de mars de l’an de disgrâce 20..

Où il est question de converti, de bréviaire, et de géniales trouvailles…

Cette grippe pangoline avait des effets prodigieux. Elle avait métamorphosé Notre Petit Banquier, jusques ici fervent adorateur du Saint-Capital et de la Très-Vénérée Sainte-Dérégulation, en un zélateur du catéchisme de Gracchus Mélenchonus. Mais que l’on s’y trompe pas, Sa Mensongeuse Incapacité ne pensait pas un traître mot du discours qu’Elle prononça, après qu’elle se fut transportée en grande pompe, suivie de la Cour, dans une manufacture angevine où des cousettes fabriquaient à la chaîne des masques, ce précieux rempart contre les miasmes, qui se volait par caisses entières et se retrouvait vendu sous le manteau, dans les beaux quartiers de la capitale, alors même qu’il faisait cruellement défaut aux médecins et aux nurses s’activant sans relâche auprès des plus atteints par la grippe pangoline.

Faussement pénétré de ses nouvelles croyances, affichant une fallacieuse ardeur, tout empli des conseils de sa nouvelle gouvernante de conscience et de parole, une petite duchesse, madame de la Jarretelle – laquelle avait été instruite au couvent de l’abbé Fouque avant que de faire ses armes chez monsieur du Beau-Laurier-, Notre Piètre Converti martela sa nouvelle doctrine : l’indépendance pleine et entière du pays d’ici la fin de l’année pour ce qui était de la confection de ces masques. Il s’en trouva fort peu parmi ses sujets, ces bons-à-rien, ces fainéants, ces illettrées et ces alcooliques, qui, tout confinés qu’ils fussent dans ce moment, ne se souvinssent que Sa Fâcheuse Amnésie avait vendu une par une les manufactures du pays, ainsi que les champs où arrivaient et repartaient les aéroplanes, en un mot comme en cent, avait réduit les Riens et les Riennes à dépendre pour le moindre bouton de culotte des industrieux Fils et Filles du Ciel. On allait même jusqu’à manquer de bonbonnes d’air pour aider ceux qui en perdaient le souffle à le retrouver : la manufacture qui les fabriquait avait été fermée quelques mois auparavant, mais Sa Cynique Négligence n’avait toujours point donné l’ordre qu’on y refît tourner les machines et ne mentionna du reste nullement ce besoin d’air dans son nouveau bréviaire . Sans doute aucun grand Conseiller n’avait-il susurré cette proposition dans sa délicate oreille. Il n’y avait là en effet aucun écu sonnant et trébuchant à glaner.

De l’incontinence et de la colique verbales de leur Prince, auxquelles ils étaient hélas habitués, les Riens et les Riennes retinrent qu’il n’y avait rien pour les soigner et permettre de le faire, mais qu’en haut lieu, on s’occupait d’y pourvoir pour une date lointaine – on avait le temps de mourir – , pourvu qu’ils se tinssent coi et confinés, et qu’ils n’oubliassent surtout de s’adonner aux sacro-saintes ablutions des mains.

Son Altesse Chiffonnée était froidement courroucée de ce que des « donneurs de leçons » et parmi ceux-là, on visait tout de bon « les ténors de l’opposition », eussent l’outrecuidance de venir émettre la moindre critique sur la façon dont Elle menait « sa » guerre. Ce prince tout imbu de lui-même ne souffrait qu’il se puisse encore exister une opposition. Ordre avait pourtant été donné de tirer le Quaranteneuftroit sur la Chambre Basse, ces maudits Insoumis auraient du être ratatinés ! Les Très-Riches-Amis firent en sorte qu’on ne donnât plus jamais la parole à l’un de ces fâcheux, dans les Lucarnes Magiques et dans les boites à paroles. Il ne devait plus s’y faire entendre que ces médicastres de salon qui fonctionnaient, à l’instar des gazetiers-nourris-aux-croquettes, comme des automates. Pour les faire taire, il eût simplement suffi de ne plus les appointer grassement.

Les Chambellans avaient donc une avenue qui s’offrait à eux afin qu’ils y déroulassent leurs fadaises et leurs sottises. La seule journée de ce trente et un du mois de mars fut un festival, mais il faut bien avouer que rien de tout cela n’avait la même saveur sans la participation de la duchesse de Sitarte. Monsieur de la Blanche Equerre fit son possible pour égaler son amie. Il s’ingéniait à forger des machineries pour tenir les maitres des escholes en coupe réglée. D’avoir du les défendre – mollement certes- devant les agrestes propositions de madame de Sitarte – avait été un crève-coeur et monseigneur le duc ne s’en remettait point. Il avait des remontées fielleuses qui ne se soignaient qu’à coups d’injonctions et de brimades sur les maitres. Après avoir fustigé la négligence de ces bons-à-rien qui avaient « perdu » un nombre certain de leurs ouailles, le Chambellan à l’Instruction eut une idée mirifique : celles des « vacances apprenantes ». Nul parmi les intéressés – que ce fût les maîtres ou les élèves – n’avait la moindre idée de ce que cette oxymorique formule recouvrait. On allait voir ce qu’on allait voir.
Le duc du Dard-Malin quant à lui, fit preuve d’une grande originalité : il inventa les impôts, oubliant lui aussi que le gouvernement de Notre Grand Ruissellement n’avait eu de cesse de les réduire, ou de les supprimer ainsi celui des Très-Riches. Ces derniers furent immédiatement rassurés : monsieur le duc n’avait nullement l’intention de les obliger à bourse délier, quand bien même eussent-ils par miracle conçu le souhait de vouloir contribuer à cette grande générosité. Pour la forme, notre duc appela mollement les manufacturiers à participer à l’obole, mais il n’y avait aucune obligation. Pour les Riens et les Riennes, il en irait autrement, on les passerait au pressoir, l’affaire était entendue.

Un préfet eut une idée mirobolante afin de grossir l’Armée que monsieur du Rabot, le Chambellan aux Travaux Agraires, voulait lever pour aller aux fraises et aux asperges. Il en appela aux « réfugiés », ceux-là même que depuis des années, on laissait se noyer, ceux-là même que deux jours auparavant, on traquait sans relâche, ces « migrants » qu’on boutait hors du pays, nonobstant les risques de contagion par les miasmes que ces pauvres gens encouraient, et avec eux leurs bambins. Voilà maintenant que ces parias pouvaient se rendre utiles ! La grippe pangoline avait décidément un pouvoir miraculeux de métamorphose.

Ainsi en allait-il en Starteupenéchionne. Les Riens et les Riennes, quand ils n’étaient pas dans l’affliction de la perte d’un être cher, rongeaient leur frein, et pestaient rageusement contre ce prince qui ne faisait que courir après les événements. L’heure des comptes sonnerait.

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Chronique du règne de Manu 1er dit le Babillard.

Où il n’est bien entendu question que de faits imaginaires, sans aucun lien avec quelconque réalité.

Chronique du 30 du mois de mars de l’an de disgrâce 20..

Monsieur de la Sottefripouille pissait de l’aigre. Ce vieux courtisan était l’un de ceux que les Lucarnes Magiques invitaient invariablement à venir donner son avis sur tout. Il y tenait salon et y glosait d’importance. Mais voilà qu’il n’y en avait plus que pour ce savant de Marseille ! Cela échauffait fort les oreilles de cet intrigant, qui s’était fait connaître naguère pour avoir affecté de jouer à l’important sur les barricades lors d’un lointain mois de mai, et dont on se souvenait surtout à cause de quelques écrits fort accommodants sur des relations, parées par d’aucuns de la fallacieuse épithète de « libertines », lesquelles recelaient en réalité moult vices parce qu’elles concernaient de petits enfants. Il y avait eu dans notre pays, pendant fort longtemps, une véritable complaisance pour ces inclinations quand elles étaient le fait d’importants personnages, se drapant dans leurs titres d’écrivain, ou de faux-penseur comme notre monsieur de la Sottefripouille. Lorsqu’elles concernaient des gueux, elles finissaient invariablement devant les tribunaux, du moins telles étaient les missions de la Justice. Ce courtisan, qui s’était empressé au soir de la victoire de Notre Fracassant Jupitou de lui prêter allégeance, avec force courbettes et autres minauderies, s’en prit donc à Monsieur House, lui priant de « fermer sa gueule ». Comment donc ce faux-savant pouvait-il se prétendre génie, avait-il vitupéré vainement depuis ses appartements, confinement oblige. Les partisans du professeur se haussèrent du col. Sur le fil de l’Oiseau Cuicuiteur, un quidam, se faisant passer pour le savant de Marseille, envoya à notre monsieur de la Sottefripouille une réponse bien sentie, dans laquelle il était question d’une ordonnance pour « soigner les connards ». Le véritable monsieur House fit savoir qu’il n’usait jamais de grossièretés. Les Riens et les Riennes s’estimèrent malgré tout vengés de l’insupportable vanité de monsieur de la Sottefripouille.

Un ancien partisan du roi Nico dit Les Casseroles perdit la vie, terrassé par les miasmes de la grippe pangoline. Cette perte affecta fort le chantre de la Starteupenéchionne, le sieur de Barre-Billet. Que des médecins, des nurses, des obscurs et des sans-grades y perdissent la leur, peu lui en chalait, mais que ce personnage au passé sulfureux – il avait joué dans sa prime jeunesse de la canne plombée contre les Rouges qu’il abhorrait- tirât sa révérence, c’était là « un tournant dans cette épidémie ». Un médicastre fort en colère cloua le bec à notre enrubanné barde de la Cour, lequel, en sus de tresser des louanges au seul disparu qui comptât à ses yeux, s’était lancé dans une tirade pour démontrer que nul n’avait tiré l’alarme sur l’état de nos hôpitaux. On sut à quoi le sieur de Barre-Billet occupait ses longues soirées. Cette folle surdité mit en rage le médicastre qui asséna pour tout potage au gazetier et à notre chantre dépités un « foutaises ! » plein de rage qui résumait à lui seul l’état d’esprit des combattants et combattantes du front à l’égard de Notre Planqué Bonimenteur et de sa cour. Il fut aussi question d’incurie et de cet argent « magique » lequel s’était envolé bien complaisamment dans les îles fortunées.

La surdité et la vanité étaient les qualités requises pour appartenir aux Conseillers de Sa Grandeur Amoindrie. Tel ce docte personnage, monsieur de la Panade, présidant la compagnie des savants -laquelle soufflait depuis des semaines dans l’oreille de Notre Poudreux Pétochard, et dont Monsieur House avait claqué la porte -, qui avait prophétisé qu’il n’y aurait point d’épidémie dans notre beau pays. C’était aux recommandations de ce même monsieur de la Panade, et de ses non moins pédantesques confrères, que l’on devait le maintien du Tournoi des Bourgmestres, lequel avait exposé aux miasmes pangolins bien des assesseurs. Certains et certaines en avaient perdu la vie. D’autres luttaient pour ne point la perdre. Les athées du pays apprirent aussi avec effarement que ces savants avaient tout uniment prôné qu’un « soin pastoral » fût prodigué, car il n’y avait pas mieux pour soigner une épidémie. Ainsi avait-on décidé de la création d’une boite à paroles emplie d’ « écoutants dûment choisis par chaque culte » qui apporteraient aux éplorés une sainte consolation.
« De non jamais te servire
De remediis aucunis
Quam ceux de la doctae Facultatis
Maladius dût-il crevare
Et mori de suo malo ! »
Nos savants et doctes médicastres s’entendaient en diafoireuses billevesées.

Ce fut le moment que choisit le duc de Béarn pour faire savoir qu’il existait encore. On ne lui avait rien demandé mais il parla d’importance et se gargarisa: « de cet énorme bouleversement doit sortir un monde nouveau ». En matière de «monde nouveau », le duc de Béarn connaissait surtout les mauvaises pratiques qu’il avait eu à essuyer dans sa Faction.

Monsieur Saint-Martin de la Kirche remplaça la marquise de la Buse dans les lamentations et les épanchements lacrymaux. Il faisait son chemin de Damas, réclamant ici et là des oboles pour les hôpitaux, lui qui avait contribué avec un formidable zèle à détruire des lits, lesquels manquaient cruellement, maintenant que la grippe ravageait le pays et qu’on n’avait plus d’endroits où mettre les suffoquants. Madame de la Buse avait quant à elle trouvé à s’employer -grâcieusement avait-on prétendu – comme conseillère dans la gestion de cette épidémie, qu’elle avait fortement contribué, par sa fuite, à laisser entrer dans notre pays.
Ainsi en allait-il en Starteupenéchionne, ce pays dont le Roy était un enfant capricieux qui s’amusait à la guerre.

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Chronique du règne de Manu 1er dit l’Elyséen.

Chronique du 29 mars

Monsieur du Havre, le Premier Grand Chambellan à la Barbe Mitée parut une nouvelle fois en public, flanqué du Chevalier d’Alanver, et d’une médicastre réputée fort savante mais qui, à ses propres dires, « ne savait pas grand chose ». De ce long et fatigué discours, les Riens et les Riennes retinrent ceci : tout ce qui ne servait à rien deux jours auparavant – les masques, les écouvillonnages, la drogue du savant de Marseille – allait dorénavant faire l’objet de tous les empressements. On allait ainsi passer commande d’un milliard de masques aux industrieux Fils du Ciel. On recevrait de quoi écouvillonner les naseaux au mois de juin. Quant à la prétendue potion magique, on ne l’autoriserait qu’en guise d’extrême-onction, comme cela, on serait certain de ce que l’on voulait prouver.

D’ici là, combien de morts encore ? Il était désormais interdit non seulement de le dire mais aussi d’y penser. Monsieur du Havre délivra la plus importante des nouvelles : nul n’avait le droit d’émettre la moindre critique sur les actes du gouvernement de Notre Unique Timonier. Du retard dans les mesures de confinement ? Billevesées ! Des assesseurs du Tournoi des Bourgmestres – lequel, rappelons-nous s’était tenu alors même que le Grand Confinement avait été décrété, bien que jamais nommé-, avaient contracté la maladie et en avaient perdu la vie? Ils l’avaient contractée chez eux et il fallait bien mourir de quelque cause ! Et ainsi de suite.

Or doncques, les Riens et les Riennes étaient-ils par ce nouveau décret mis dans l’obligation de confiner également leur pensée. Telle était la volonté de Son Incommensurable Sublimité. Depuis les cossus et douillets salons du Château, ce prince si imbu de lui-même qu’il avait fait placer dans chacune des pièces des miroirs afin de s’y admirer, était allé s’épancher auprès de gazetiers du royaume voisin de l’Italie, où l’on peinait à trouver des sépultures aux si nombreux morts, décimés par cette « grippette ». « J’ai abordé cette crise avec sérieux dès les premiers signaux » narra Notre Poudreux Amnésique, si occupé à l’édification de sa Geste, qu’il en avait oublié que le onze du mois, en compagnie de la Reine-Qu-On-Sort, il était allé au théâtre afin d’ encourager les Riens et les Riennes à en faire autant, ceci alors même que, quelques deux semaines auparavant, à Mulhouse, des milliers de fidèles de l’Eglise de l’Evangile s’étant rassemblés, ils y avaient pieusement échangé leurs miasmes et ainsi permis que la grippe pangoline se propageât dans tout le pays. « On se souviendra de ceux qui n’ont pas été à la hauteur » prophétisa Sa Navrante Médiocrité, tout en assurant le Royaume de l’Italie de l’indéfectible soutien de la Starteupenéchionne. « Ne vous laissez pas intoxiquer par le récit de certains pays qui disent vous avoir apporté de l’aide ». Notre Dérisoire Européiste était décidé coûte que coûte et vaille que vaille à continuer de guerroyer contre le Tsar Poutinus et les Fils du Ciel – avec lesquels il convenait cependant qu’on fût patelin si l’on voulait continuer de commercer- et il lui fallait rétablir « la vérité ». Rien ne comptait autant aux yeux de ce prince que de flétrir tous ceux qui n’obéissaient pas à la doctrine du Saint-Capital. Ainsi ces médecins cubains – dont l’arrivée dans le Royaume de l’Italie avait été vivement saluée- qui se mettaient en tête de venir apprendre à la Starteupenéchionne comment venir à bout de cette grippette -, n’étaient-ils venus que pour mettre sous le nez des Riens et des Riennes le portrait de leur « Lidère maximus ». Sa Machiavélique Petitesse usait là de l’artifice que les gazetiers-nourris-aux-croquettes par Ses Très-Chers-Amis les Phynanciers avaient échafaudé pour jeter le doute dans l’esprit des Riens et des Riennes.

Une catastrophe n’arrivant jamais seule, Notre Rutilant Jouvenceau annonça triomphalement que pour vaincre ce qui était maintenant une pandémie, son ami Donald, Empereur des Amériques et lui-même préméditaient « une initiative importante ». On se préparait au pire.

Chacun et chacune à la Cour occupait au mieux ses journées du Grand Confinement. On tenait un journal, ou on tenait salon. La Reine-Qu-On-Sort, dame Bireguitte Ravalée de la Façade, convoqua une gazette spécialisée en futilités et autres niaiseries dont on avait gavé les cerveaux des Riennes depuis des lustres afin de s’épancher. « La Reine vit cet retranchement avec difficulté » narra la gazetière en charge de relater ce qui relevait de la plus haute importance et qui resterait dans les livres de l’Histoire. On apprit ainsi que Dame Bireguitte ne sortait plus, qu’elle prenait ses collations dans son cabinet de travail, ou dans le salon Paulin, en compagnie de ses suivants, et, afin que chacun ne mît pas les mains dans le plat commun, on servait « à l’assiette ». La Reine confia, éplorée, qu’il en coûtait fort à son divin Epoux, de ne plus bisouiller tendrement tout un chacun comme il en était coutumier. « Madame, on dit que vous êtes fort sollicitée par des importuns qui se targuent de vous connaître et qui réclament à ce titre des passe-droits, est-ce la vérité ? » . A cette perfide question, il ne fut point donné de réponse par la Souveraine, laquelle fit ordonner à ses suivants de déclarer qu’il n’en était rien, et qu’on se montrait intraitrable. Il n’en restait pas moins que ce confinement sous les ors du Palais, dans ses innombrables salons, dans les cossus et vastes appartements, était « difficile » et qu’il affectait fort dame Bireguitte.

Le confinement dans les chaumières était quant à lui une folle partie de plaisir. Les Riens violents tapaient comme plâtre, qui sur leurs moitiés réduites à les supporter nuit et jour, qui sur leurs bambins, quand ils ne le faisaient pas sur toute la famille. On apprit ainsi qu’un tout petit enfant avait été amené à l’hôpital, entre la vie et la mort, après avoir été battu par celui qui était censé le protéger. Ainsi en allait-il de cette grande barbarie qu’était le Confinement, selon que vous ayiez réussi, ou que vous n’étiez rien du tout.

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Chronique du règne de Manu 1er dit Le Guérisseur

Chronique du 26 mars

A la capitale, un médicastre de salon, Monsieur des Cimes, qui portait fort bien son nom tant il se pensait l’esprit élevé, mais dont toute l’habileté consistait à pérorer dans les Lucarnes Magiques, avait érigé un procès au savant de Marseille, monsieur House. Il l’avait abondamment critiqué sur sa trouvaille et ses prétentions à soigner les malades de la grippe pangoline. Monsieur des Cimes avait ironisé sur ce soi-disant professeur, dont il se demandait s’il n’était pas un Engileté – à moins que ce ne fût en réalité un de ces maudits anarchistes russes, puisqu’il se disait que son véritable patronyme était en réalité Klorokine – et ses prétendues recherches. Rien de tout cela n’était conforme à l’esprit de la science. En fait de recherche, Monsieur des Cimes ne connaissait que celle consistant à apparaître sous l’angle le plus avantageux dans la Lucarne Magique. Cependant, le Chevalier d’Alanver, sentant le vent tourner – de nombreux pays avaient commencé d’appliquer la médecine de Monsieur House- autorisa que dans notre pays, on eût aussi recours à ce remède.

La révolte grondait malgré le confinement. Notre Cireux Pétochard avait parlé pour ne rien annoncer, hormis que les fantassins se déploieraient et que des vaisseaux partiraient pour les territoires de l’au-delà des océans. Il y eut un formidable quiproquo. Monsieur du Rabot en avait appelé aux bras disponibles pour se déployer dans les champs telle une formidable Armée Agreste. « Il n’y a pas seulement que les fraises et les asperges, les tomates urgent » avait-il rajouté. Les Conseillers du Roy, lequel avait conçu le grand dessein de se déplacer en grande pompe sur le front de l’Est, n’entendirent que ce mot : thaumaturge ! « Sa Sainteté va guérir les écrouelles ! » annoncèrent-ils. Les gazetières en émoi reprirent ce mot. Las ! On avait beau avoir ordonné que ne fussent point comptés au nombre des morts tous les pauvres vieillards qui succombaient dans leurs hospices, le chiffre de ceux que les miasmes tuaient ne cessait de grimper.

Madame de Sitarte s’adressa à sa bonne amie Madame de la Courge en ces termes : « ma chère, il faut que je vous narre séance tenante les mauvais instants que j’ai passé ce matin. Madame de la Martiche, cette gazetière qui nous est d’ordinaire toute dévouée, m’a mise à la question. Oui, ma bonne, vous lisez bien ! Elle a osé me demander si je n’avais point manqué d’à propos lorsque je fis hier mention de ces fainéants des maitres des escholes à qui il ne serait pas demandé d’aller aux fraises,tout incapables qu’ils sont de produire un moindre effort. Pour me tirer de ce mauvais pas, il m’a fallu avouer que j’avais proféré une sottise, mais que cela n’était point de ma faute. Vous savez ma bonne amie combien je me démène chaque jour afin de tenter d’éclairer l’entendement des gueux. J’en suis bien fort marrie. Me voilà fort mal récompensée de ma peine. Il se dit dans tout Paris que Monsieur du Havre songe à se défaire de mes bons offices. Monsieur le duc de la Blanche Equerre, qui pense comme moi à propos de ces bons-à-rien, m’a perfidement trahie. Imaginez vous qu’il a complimenté ceux-là même que d’ordinaire il vilipende. Madame, je vous le demande instamment, intercédez auprès de Notre Précieux Suzerain. Vous vous êtes vantée de vouloir prendre à sa place une balle assassine, ne savez-vous donc point que je suis quant à moi la plus habile au mensonge ? Croyez madame, à mon amitié indéfectible. Nous reprendrons nos futilités dès que cette malheureuse affaire sera réglée. Adieu, ma très chère et très aimable. »

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Chronique du règne de Manu 1er dit Le Fraisier

Chronique du 25 mars

Il était entendu que madame la duchesse de Sitarte, la Porte-Mensonge du Gouverne-Ment de Notre Perfide Timonier, ne savait pas porter le masque, pas plus qu’elle ne savait avaler une pilule ou une potion. Mais saurait-elle porter un bâillon ? Cette lancinante question hantait la tête des maitres et maîtresses des escholes, lesquels avaient entendu, médusés et rageux, pépier cette duchesse, dont la sottise n’avait d’égal que le toupet et la suffisance. Après que le Premier Grand Chambellan, Monsieur du Havre, qui ne sortait plus sans ses mites -lesquelles œuvraient sans relâche- eût annoncé les mesures d’exception qui allaient désormais régir la vie des Riens et des Riennes jusqu’à ce que mort s’ensuivît, Madame de Sitarte avait pris la parole, toute infatuée de son rôle . Elle étala comme elle en avait coutume son ignorance et sa vanité, vertus qu’elle cultivait et qui l’avaient fait choisir par son Suzerain pour être sa Porte-Mensonge. « On ne demandera point aux maitres des escholes, lesquels sont désœuvrés, d’aller rejoindre la grande armée de la Starteupnéchionne pour participer à la Grande Cueillette des Fraises » signifia doctement Madame de Sitarte, au milieu de quelques billevesées et autres fadaises dont elle avait le secret. Ces mots furent rapportés aux intéressés, lesquels s’épuisaient – quand ils n’épuisaient pas les élèves et leurs parents- au télélabeur. Ces fainéants s’en étranglèrent de rage. C’en était trop. Ils écrivirent des billets emplis de leur ire à l’intention de la duchesse. On les lui rapporta. « Madame, les maitres des escholes s’estiment outragés, susurrèrent les Conseillers, il vous faut réagir ». Notre duchesse se percha sur le fil de l’Oiseau Cuicuiteur, lequel tangua dangereusement. Au camouflet succéda la chattemitte : « Mea culpa. Mon exemple n’était vraiment pas le bon. Je suis la première à mesurer combien l’engagement quotidien des maîtres est exceptionnel » pépia à rebours cette oiseuse duchesse. Dans les chaumières, tout entières consacrées au télélabeur, on cracha sur ces simagrées d’excuses. On exigeait que la résipiscence fût publique. Les offensés allèrent même plus loin : on réclama sa tête. Parmi les maîtres outragés, il s’en trouvait prêts à aller aux champs pour pouvoir s’enquérir de fourches et de piques afin de marcher sur le Château.

Monsieur du Rabot, à qui Notre Gai Laboureur avait confié la Chancellerie des Travaux des Champs, n’avait quasi jamais œuvré de sa vie, toute entière passée à jouer à des Tournois sous les couleurs de la Faction de la Rose, faction qu’il avait hardiment trahie pour s’en aller prêter allégeance à Son Agreste Grandeur et devenir un zélé courtisan. La grippe pangoline et ses miasmes mortels avaient ceci d’extraordinaire qu’ils faisaient croire à des sots qu’ils étaient grands. Tel doncques cet obscur Monsieur du Rabot qui, se prenant pour Mon-Général, en appela à « l’armée des Ombres », alors qu’il s’agissait d’aller aux fraises et aux asperges, pour le compte de riches laboureurs, lesquels n’avaient pu faire venir leurs lots coutumiers de journaliers venus de l’Afrique, des sortes d’esclaves qu’ils payaient fort mal et qu’ils traitaient de la même manière.

L’état d’urgence régnait donc en Starteupenéchionne. Il fallait sauver l’économie, quoi qu’il en coûtât. Les Riens et les Riennes découvraient le sens véritable des paroles que Notre Martial Bibelot leur avait infligé lors de la première de ses solennelles parlottes du temps du Grand Confinement. Il y en eut un tel nombre qu’on s’y perdait. Ce « quoi qu’il en coûte » signifiait qu’on allait les tondre encore davantage. Ceux qui ne crèveraient pas de la grippe pangoline crèveraient au labeur.

Le Roy, avant que de s’adresser une nouvelle fois à ses mauvais sujets, s’en alla visiter un petit hôpital de campagne, sur le front de l’Est. On vit ainsi Sa Martiale Frivolité, le visage recouvert d’un masque, arpenter d’un pas qui se voulait décidé, ce qui ressemblait à un hôpital mais en était-ce bien un ? N’y avait-il point là supercherie ? Honni soit qui mal y pense, serina le chantre de la Starteupenéchionne, Monsieur du Barre-Billet. Drapé dans son écharpe rouge, ce zélé laquais en appela lui aussi aux mânes de « Clémenceau dans les tranchées ». La comparaison avait déjà servi, elle sentait quelque peu le faisandé, mais qu’importait, monsieur du Barre-Billet pensait avoir commis son effet. Il ne doutait jamais de rien. Un ancien maître des escholes suggéra perfidement que, si comparaison avec les vieilles badernes de feue la République il devait y avoir, c’étaient les mânes du général Gamelin – celui qui avait capitulé à Sedan et qu’on tenait responsable de la Débâcle- qu’il convenait de convoquer.

Notre Poudreux Bonimenteur s’adressa doncques une nouvelle fois à son peuple. Quand il eut parlé, on se demanda pourquoi il avait parlé. Nul, à l’exception des courtisans et des gazetiers-nourris-aux-croquettes, n’était en mesure de ressortir un seul mot du discours de Sa Mielleuse Verbosité, et pour cause, il n’y avait rien à retenir, hormis qu’il n’y aurait toujours pas plus de masques et de fioles d’alcoolat pour les médecins et les nurses, pas de lits en sus pour les suffoquants, ni de bonbonnes d’air, cet air précieux que Notre Piteux Moulin-A-Vent avait accaparé et brassé vainement en tout sens.

Madame de Sitarte oublia bien vite ces importuns de maitres des escholes. Elle tenait salon chaque soir, par le truchement de petites lucarnes magiques, avec le petit duc de Jeumebarre, sa chère amie madame de la Courge et le chevalier d’Eau. On y causait de choses osées et coquines. Cette épidémie était si rafraîchissante.

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Chronique du règne de Manu 1er dit Le Déguisé.

Chronique du 23 mars

 

Il apparaissait chaque jour davantage l’état de grande impréparation dans lequel se trouvait notre pays devant cette épidémie. Les médecins ne décoléraient pas devant ce qu’ils appelaient «l’affaire des masques ». Madame de la Buse avait menti. Elle avait annoncé triomphalement le 26 du mois de janvier, alors qu’elle était encore Chambellane de la Mal-Portance, qu’il y avait quantité de masques pour se protéger des miasmes, si d’aventure ceux-ci avaient l’audace d’entrer par effraction dans notre beau pays. Cela ne se pourrait et quand bien même cela se ferait malgré tout, on avait de quoi tenir sus à l’ennemi. Las ! Le 4 du mois de mars, le successeur de notre lacrymale marquise, le chevalier d’Alanver, clama qu’on allait réquisitionner les quelques masques qui traînaient encore ici et là, tout en avertissant que selon la durée de la guerre, on en manquerait peut-être. L’illustration était encore faite que si gouverner était l’art de prévoir, le gouvernement de Notre Médiocre Cabotin pratiquait celui d’improviser et d’user de l’artifice pour faire porter la faute sur les prédécesseurs.

 

Le chevalier d’Alanver incrimina donc une ancienne Chambellane du roi Nico, madame du Cachalot, laquelle avait été moquée pour avoir fait remiser dans les caves des préfectures un nombre considérable de ces masques, ainsi que des milliers de petites fioles d’antidote contre une méchante grippe, laquelle n’était jamais parvenue jusque chez nous. Madame du Cachalot protesta vigoureusement. Monsieur de la Berretranse vint à son secours. La pénurie avait été organisée sous le règne du roi Françoué dit le Mou. C’était sa Chambellane à la Mal-Portance, la duchesse de la Tour d’Aine, une femme à la prodigieuse dentition, qui avait orchestré ce qui ressemblait à un véritable désarmement, au nom de la Très Sainte-Austérité, sous couvert de Sainte-Efficacité. Amen.

 

Tous étaient responsables, aucun n’était coupable. Les Riens et les Riennes étaient hélas coutumiers de cette navrante ritournelle et ils regardaient, rageux, tomber au front les courageux médecins et les nurses épuisées, tandis que le nombre de malades ne cessait de croître, le nombre de morts aussi.

 

Le duc de la Blanche Equerre était un scientiste, un de ces hommes qui n’accordaient de crédit qu’à l’expérimentation en bocaux, à la dissection des pauvres grenouilles, et à l’écartèlement des maîtres des escholes, ces fainéants dont il faudrait venir à bout. Après avoir vénéré le confinement et les vertus du télélabeur qui lui permettaient de contrôler le moindre geste de ces misérables, notre duc s’était avisé que cela ne marchait point. Il fallait en finir et vite. Il convia en grand secret à la Chancellerie un mage dont on lui avait dit grand bien, un certain Vostradamus. Le duc mit sous les yeux de l’astrologue un vulgaire calendrier : « Mage, mon cher mage, quand pourrai-je enfin déconfiner ces fainéants qui se gaussent de moi ? » Vostradamus effectua quelques passes et son doigt se posa sur la date du 2 du mois de mai. Le duc de la Blanche Equerre exulta. On fit sortir ce chiromancien par une porte dérobée tandis que monseigneur le duc annonçait triomphalement la date de réouverture des escholes.

 

Sa Très Confite Sainteté convia les autorités morales et religieuses de la Starteupenéchionne à une télécauserie, par le truchement d’une lucarne magique. « Il n’y aura point de confinement total, susurra Notre Doucereux Bigot, cela amènerait plus de maux que de guérison ». Depuis qu’il portait en permanence la soutane de Monseigneur Belsunce, les mots qui sortaient de la bouche de notre prince étaient empreints d’une sagesse toute onctueuse. Les médecins s’émouvaient de cette décision ? Qu’importait ! Il ne mourrait que les plus malades, Dieu ferait son tri et voilà tout. « Le confinement absolu n’est pas la panacée, continua Sa Divine Béatitude, car la société s’écroule, et après, comment la reconstruit-on ? Il faut réduire les contacts, mais pas les liens sociaux ». Notre Complexe Penseur avait parlé, comprenait qui pouvait. D’ailleurs, on était déjà en confinement total, et si cela ne fonctionnait pas, c’était la faute de quelques Riens et quelques Riennes qui ne pensaient qu’à désobéir.

 

Sa Splendide Exemplarité abandonna le temps d’un après midi la soutane de l’évêque des pestiférés et endossa un uniforme militaire. Nez au vent, l’air plus martial que jamais, flanqué du petit duc de Normandy, lequel n’en menait pas large, et d’une flopée de laquais et de courtisans, dont aucun n’était masqué, se tenant tous en cohorte serrée autour de sa divine personne, le Roy entreprit d’aller visiter une ancienne hostellerie de la capitale, dans laquelle œuvraient des bons samaritains. Les images furent immortalisées. Sur les plateaux des Lucarnes magiques où glosaient quelques médicastres, on s’étrangla, on s’étonna, on jugea. « C’est d’une folle témérité, lança l’un d’eux . « Je ne voudrais point à avoir à soigner tout le gouvernement atteint de la grippe pangoline » renchérit un autre « ce virus est follement contagieux, même si cette épidémie ne fera pas tant de morts que cela ! »

Du Château parvint une dépêche pour clore le bec de ces importuns : « c’est Clémenceau dans les tranchées, il faudra vous y faire. »

Les Riens et les Riennes étaient quant à eux sommés de se terrer au logis et « en même temps » d’aller au labeur. Les masques ? Cela ne servait à rien, Notre Téméraire Tigrounet ne l’avait-il pas démontré de façon éclatante ?

« Vous ne confinerez pas notre rage », telle était cependant la petite phrase qui montait chaque soir à l’unisson des balcons, après l’hommage rendu à celles et ceux qui soignaient sans relâche. Elle sonnait comme un avertissement à qui voulait bien l’entendre.

 

 

Brève du 24 mars

La Starteupenechionne marchait cul par dessus tête. Monsieur du Coincoin, un gazetier suffisant, dont la morgue n’avait d’égale que l’ire qu’il concevait contre Gracchus Mélenchonus, se crut médecin. Tel Monsieur Diafoirus, il pérorait à longueur de temps contre l’impudent de Marseille, ce fou qui prétendait guérir la grippe pangoline avec une drogue de prix modique, et qui n’était aux yeux de la Cour qu’un vulgaire charlatan.
On fit tant et plus pour lui faire mordre la poussière, pour le tourner en ridicule, que cet homme de science, qui disait n’obéir qu’à son maitre Hippocrate, claqua la porte du comité de savants, que Notre Vénéneux Bibelot avait voulu à sa disposition.

Dans les hospices, les vieillards mouraient par dizaines. On ne les comptait plus, on les enterrait à la sauvette.

Notre Malveillant Timonier était aux anges. Les Riens et les Riennes avaient été matés, tenus en coupe réglée. C’en était bien fini des Engiletés et de ces maudits Rouges. On venait d’ailleurs de rétablir le servage. Tous les gueux inactifs, tous les bons à rien étaient réquisitionnés pour s’en aller travailler dans les champs.

 

 

 

 

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Chronique du règne de Manu 1er dit le Suffisant.

Chronique du 22 mars

 

La bonne duchesse de Sibête fut encore une fois l’objet de médisances. Des placards satiriques circulèrent, qui la montraient affublée d’un masque, tantôt sur l’œil, tantôt sur la tête, légendé par les pénétrants propos qu’elle avait tenu devant monsieur de la Bourre d’Ain, lequel en était resté coi : « Je ne sais pas utiliser un masque, je pourrais me dire je suis une Chambellane, je me mets un masque car il est vrai que je suis une Importante, mais je ne sais comment faire. Parce que l’utilisation d’un masque, ce sont des gestes techniques précis, sinon on se gratte le nez sous le masque, on a du virus sur les mains. » Nul doute que cette clairvoyance passerait à la postérité. D’aucuns se demandèrent ce qu’il adviendrait si le virus, dont il était maintenant entendu qu’on pouvait s’en tartiner les mains et ensuite se gratter le nez, choisissait la duchesse comme cible. Irait-elle donc bravement crachoter ses miasmes à la figure de tout le gouvernement ? On n’osait l’imaginer.

 

Un médicastre de la bonne ville de Massalia avait écouté les Fils du Ciel, lesquels avaient eu affaire bien avant nous à cette grippe pangoline. Une drogue existait depuis longtemps, qu’on réservait à un autre usage, mais voilà qu’elle avait donné de sidérants effets : chez ceux et celles à qui on l’administrait, le virus battait en retraite. Sous son autorité, on entama l’expérience à Massalia. Les effets bénéfiques se confirmèrent. Ce médicastre se mit donc en tête de demander au Chevalier d’Alanver que l’on procédât donc au repérage des malades afin qu’on pût les isoler et les traiter avant qu’ils ne suffoquassent. Las ! Cet audacieux fut moqué par les savants que Sa Navrante Médiocrité avait réunie autour d’Elle. « Sire, refusez ! La drogue dont parle ce confrère est peu coûteuse, les Saigneurs de la Phynance qui nous appointent si généreusement vont y perdre ! Cela ne se peut, Votre Majesté, songez au bien que vous ferez à vos Très-Chers-Amis en leur permettant de vendre à prix d’or d’autres médecines, bien plus coûteuses ! ». Les gazetiers-nourris-aux-croquettes moquèrent aussi cet émule du bon docteur Pasteur. On prenait des airs méprisants et désabusés dès lors qu’il en était question dans les salons des Lucarnes magiques, où l’on causait à longueur de journée de l’épidémie.

On autorisa enfin qu’on procédât à une étude afin de s’assurer de la véracité des travaux du médicastre bien dérangeant de Marseille. Mais cela prendrait des semaines. Les malades, eux, n’attendaient pas. Bon nombre d’entre eux comme dans le royaume de l’Italie, souffraient d’une forme pernicieuse de cette grippe pangoline. Ils en perdaient la vie.

 

Les Riens et les Riennes se confinaient donc, hormis ceux et celles qui recevaient l’injonction d’aller au labeur, même si celui-ci n’avait aucun caractère urgent et indispensable. Telle écrivaine pouvait ainsi aller se cloitrer dans une gentilhommière cossue, non loin de la capitale, et infliger chaque jour, dans les colonnes d’une célèbre gazette à prétention universelle, son « journal du confinement » dont la vanité n’avait d’égale que l’indigence du propos, tout ourlé et élégant qu’il fût . Le manœuvre, la vendeuse, l’éboueur, n’avaient quant à eux ni gants ni masque pour se rendre au labeur. Il fallait baisser la tête pour ne point croiser la bouche d’autrui dans les pataches surpeuplées, car on en avait réduit le nombre.

 

Danser était interdit, travailler était obligatoire, et tant pis si vous en mourriez. Monsieur du Dard-Malin s’était laisser à cette martiale envolée, digne de monsieur Pétain lui-même, et dont Notre Glorieux Pipoteur était fort marri de ne pas l’avoir prononcée lui-même devant ses mauvais sujets : « ne vous demandez pas ce que l’Etat doit faire pour vous, demandez vous ce que vous pouvez faire pour le pays. » Pour l’heure, des personnes comme ce monsieur du Dard-Malin, ceux-là même que Sa Morgueuse Suffisance appelait les « premiers de cordée », n’étaient utiles en rien. Ils glosaient, disaient une chose un jour et son contraire le lendemain, en un mot comme en cent, ils faisaient les importants, bien à l’abri à l’arrière, pendant que les médecins et les nurses mouraient littéralement à la tâche sur le front.

 

Gracchus Melenchonus se posa en recours contre les menées de Notre Dangereux Amateur, menées dont il doutait hélas qu’il en sortît rien de bon, même s’il avait formulé des vœux pour que le contraire arrivât. Le tribun rappelait à qui l’avait oublié l’étymologie de ce terrible mot : pandémie, πανδημία, le peuple tout entier. C’était avec et par le peuple et l’intérêt général qu’il faudrait rebâtir le monde d’après, tels furent les graves propos prononcés à la Chambre Basse, là même où quelques trois semaines plutôt, Sa Machiavélique Mesquinerie avait ordonné qu’on donnât le Quarenteneuftroit sur l’opposition pour l’écrabouiller définitivement.

« En toute situation, un autre chemin est possible ».

 

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Chronique du règne de Manu 1er dit le Coroné.

Où il est question des vertus cardinales de la Starteupenéchionne…

Chronique du 21 mars

Le cynisme et l’amateurisme ne s’étaient jamais si bien portés que sous le règne d’Emmanuel 1er dit Manu Le Coroné. Ce qui était affirmé par certains Chambellans le vendredi était aussitôt contredit le samedi par d’autres. Réclamait-on des masques pour pouvoir se défendre contre les miasmes et ne pas crever à tenter de soigner les plus malades ? La duchesse de Sibête avait la réponse : cela ne servait à rien ! On ne faisait que répandre encore plus la maladie en manipulant ces masques maladroitement. La Porte-Mensonge du Gouvernement de Sa Turpide Petitesse cherchait à dissimuler une terrible et scélérate pénurie, laquelle éclata au grand jour. Qu’importe ! On en fit porter la paternité aux prédécesseurs du duc du Havre. Le duc de Sablé avait été d’une terrible inconséquence. Les doctes exégèses de madame de Sibête ne convainquirent personne. De la même manière que, lorsqu’elle annonça tout uniment que le confinement serait prolongé, on en conclut qu’il faillait s’attendre à ce qu’il y fût rapidement mis fin.

Cette épidémie avait ouvert en Starteupenéchionne un nouveau concours : celui de l’Allégorie de l’ l’Ineptie. Madame de Sibête y participait en outsider, elle était inégalable. Madame du Panieruché tenta sa chance, mais il y avait trop de rouerie et de cynisme dans cette petite duchesse pour qu’elle fût une parfaite allégorie de cette vertu si prisée à la cour de Notre Médiocre Penseur. La brouillonne duchesse de la Peine-Y-Cot remporta la mise. Elle aurait désormais sa statue de marbre dans les salons d’apparat du Château. C’était là une consécration pour ses œuvres. La perruque de travers – la sienne était faite d’un vilain foin que rien ne disciplinait – elle s’en était allée fustiger une corporation de bâtisseurs, laquelle avait appelé à ce qu’il y eût une trêve dans l’édification de nouveaux bâtiments, afin que les ouvriers ne se contaminassent point les uns les autres. « Vous me dites que vous êtes à trois dans un charroi pour vous rendre sur vos chantiers ? » ânonna malaisément comme à son accoutumée cette duchesse, « eh bien, faites trois charrois différents et voilà tout. » On rougissait de ne point y avoir pensé avant. La bredouillante et vacillante Chambellane, se croyant elle aussi à la guerre, usa du mot de « défaitisme » pour clore le bec à cette corporation.

Notre Petit Machiavel exultait. Alors que des malades s’étouffaient dans les hôpitaux, alors que les médecins et les nurses s’épuisaient à l’impossible tâche, en véritables soldats envoyés au front sans armes, il avait commandé, du fond de ses confortables appartements, loin des miasmes délétères, à des siens amis, un carottage de l’opinion. Il fut nécessaire de procéder à quelques manipulations, Son Abyssale Dégringolade étant si impatiente de mesurer les effets de sa martiale attitude. Alleluia ! Grâces soient rendues à la Pensée Complexe de Notre Petit Timonier ! Voilà qu’il reconquérait de la popularité ! Miracle ! Hosannah !

Cette bienheureuse épidémie permit aussi que l’on achevât d’écrabouiller ce qui restait de conquis sociaux aux Riens et aux Riennes. Qu’elle en tuât quelques uns d’entre eux, cela n’était rien – on résoudrait ainsi le manque de place dans les hospices- mais voilà qu’elle atteignait la bonne marche de l’économie ! Cela ne se pouvait. On édicta une loi qui permettrait de rogner sur tout ce qui restait encore à détruire : les congés, la durée hebdomadaire du labeur, le repos du dimanche. Ceux qui ne crèveraient pas de la grippe pangoline crèveraient à la tâche. A la Chambre Haute, une obscure sénatrice réclama le retour du servage. Cela réglerait tout et on en serait bien aise.

Monsieur de la Blanche Equerre concevait maintenant pour ce confinement une véritable adoration. Il ne se passait pas une minute sans qu’il ne s’enquît de ce que pouvaient produire en « télélabeur » ces fainéants des maitres des escholes. « Monsieur le duc, les parents se plaignent, les escholiers travaillent deux fois plus ! Du matin jusques au soir et même la nuit ! » rapportaient les Conseillers. « Qu’ils en fassent plus encore ! » était invariablement la réponse hardie du duc. L’idée lui était venue de tout bonnement vendre les escholes, les maitres travailleraient désormais depuis leurs chaumières, on ferait de substantielles économies, on les paierait à la tâche, et surtout, ils n’auraient plus jamais de vacances. Cette perspective égayait les nuits de Monsieur de la Blanche Equerre. Bénie soit la grippe pangoline !

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Chronique du règne de Manu 1er dit l’Amateur.

Chronique du 20 mars

Le printemps fut là. Dans les villes où la circulation des carrosses avait diminué des trois-quarts, on entendait à nouveau les petits oiseaux. De l’autre côté des Alpes, où le confinement avait aussi été décrété,, l’eau des canali de la Sérénissime redevenait chaque jour plus limpide. On y revoyait même des poissons.

Les Fils du Ciel étaient abasourdis par la façon dont la Starteupenéchionne et son Prince s’occupaient de cette épidémie. La grippe pangoline – car c’était ainsi que d’aucuns l’appelèrent – semblait être la moindre des préoccupations de Sa Malveillante Toxicité, bien qu’on en prétendit le contraire. Les médecins et les nurses étaient épuisés, et on n’avait point encore atteint le pic. Tout se disait et son contraire. Les édits de confinement, qu’on nous avait présentés comme relevant d’une « guerre », n’avaient point produit leurs effets.

Notre Hypocrite Usurpateur envoya un billet sur le fil de l’Oiseau Cuicuiteur pour enjoindre à ses mauvais sujets de sortir sur leurs balcons sur les huit heures du soir et lancer des vivats pour rendre hommage aux médecins et aux nurses. Les Riens et les Riennes lui en conçurent davantage encore de détestation. Contrairement à ce prince fort oublieux, ils avaient de la mémoire. Quelques semaines auparavant – cela paraissait à beaucoup comme une éternité- une de ces héroïques Riennes avait été poignardée par un fou qu’elle tentait de raisonner. A la Chambre Basse, alors que Madame Fiatus avait demandé une minute de silence pour lui rendre hommage, le duc de l’Anfer, un des plus fidèles serviteurs de Notre Cireux Bambin, et qui présidait cette digne institution, l’avait tout bonnement refusée, l’interrompant même alors que les députés présents – et parmi eux, quelques uns ceux de la Marche, à qui il restait encore un soupçon d’humanité – avaient commencé de l’observer. Cela ne se pouvait oublier.

Monsieur du Dardmalin enjoignit les maitres des forges, les bâtisseurs et autres manufacturiers à ne point cesser de produire, ce sésame qui tenait lieu de pensée unique à bon nombre de nos grands esprits. Il annonça octroyer généreusement une prime de mille écus qu’on donnerait à ces bons à rien de laborieux, qui entendaient faire valoir leur droit à ne point tomber malades et contaminer leurs proches.

Il en était cependant pour qui ce confinement était une villégiature. Ainsi le comte et la comtesse du Troudeballe qui se firent portraiturer dans leur modeste demeure sise au bord d’une riante rivière, déjeunant sur l’herbe en compagnie de leur fils, un mauvais sujet qui avait depuis longtemps marché sur les traces de son père, né de la Boursemolle.

Telle était cette grande épidémie, qui mettait au jour si besoin en était encore, les terribles inégalités de notre société. Le tribun Gracchus Mélenchonus avait gravement prévenu : «une épidémie c’est d’abord un fait social. La défense de l’intérêt général humain ne doit pas rencontrer de limites ». Force était de constater que Notre Médiocre Cabotin, s’il avait fait mine de faire sien le discours de ce tribun, n’avait en réalité rien perdu de ce qui était son essence même : il était d’abord et avant tout un petit banquier sans envergure, qui avait gagné le Tournoi de la Résidence Royale par une forme d’effraction que Ses Très Chers Amis avaient permise. On se souviendrait que le onze du mois de mars, ce prince avait paradé sur les Champs-Elysées, suivi de sa cour de laquais, que quelques jours auparavant, dame Bireguitte Ravalée de La Façade et lui-même avaient montré l’exemple en allant au théâtre, et enfin que, la veille du Grand Confinement -dont le mot n’avait jamais été prononcé -, cette princesse s’était elle même promenée sur les quais avec sa suite, pour s’en aller ensuite dénoncer les Riens qui avaient eu l’audace d’en faire de même.

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Chronique du règne de Manu 1er dit l’Evaporé

Chronique du 18 mars

 

Madame de La Pique était une gazetière fort bien en cour. Elle jabotait chaque soir sur la Deuxième Lucarne Magique. Il fallait en urgence éteindre l’incendie que les révélations de cette écervelée de madame de La Buse avait suscité. Monsieur du Havre se fit donc annoncer. Madame de La Pique le mit à la question. « Monseigneur, qu’est-ce donc que ce mot de mascarade ? Expliquez-nous ! » susurra doucereusement la belle gazetière, avec le sourire factice qu’on lui connaissait, et que d’aucuns trouvèrent ce soir-là quelque peu moqueur. Le Premier Grand Chambellan, bien que ce fût lui qui eût exigé de pouvoir venir dérouler ses « éléments de langage », était fort courroucé. Les mites de sa barbe en furent dérangées. « Je voudrais dire les choses très clairement » articula-t-il à plusieurs reprises, l’air mauvais. Plus il prévenait de cette intention, plus son discours s’embrouillait. Ce n’était point de la faute du gouvernement ! Il incrimina tour à tour les savants qui avaient donné toutes les garanties que ce Tournoi -dont on ne pouvait priver le peuple – pouvait se dérouler au mieux, il gourmanda les inconscients qui après avoir choisi leur champion au Tournoi, s’en étaient allés baguenauder sur les rivages de la Seine. Voter avait été permis, musarder non. C’était là grande faute. Notre Délicat Bonimenteur avait recommandé de procéder régulièrement à l’ablution des mains. C’est ce que fit monsieur du Havre. Il se lava les mains et se blanchit de toute accusation. Ce qui était vérité le dimanche ne l’était plus le lundi et voilà tout . Il fallait s’en contenter pour tout potage.

 

Pour achever la confusion, le Premier Grand Chambellan annonça fort pompeusement que les bourgmestres qui avaient été vainqueurs à ce premier tournoi pourraient aller s’installer dans leurs beffrois, avec leurs suites et ce dès le samedi qui allait suivre. « Mais comment donc, monsieur le duc, n’est-on point entré dans le Grand Confinement ? ». C’était à n’y rien comprendre derechef. Les nouveaux lauréats refusèrent tout net d’obéir à cette suggestion qui leur paraissait totalement déplacée.

 

Dans les hôpitaux, on attendait toujours les masques et les alcoolats. A Lyon, des cousettes vinrent offrir leurs services pour confectionner des masques. Pour ce qui était des alcoolats, Monsieur de l’Arrenot ce grand Saigneur dont la générosité n’avait d’égale que son orgueil, déclara que ses manufactures allaient en fabriquer et les distribuer gracieusement. On les mettrait dans de petites fioles qui porteraient naturellement ses armoiries. Dans l’attente de se voir immortalisé sur les futurs vitraux de la nouvelle Notre-Dame, il se contenterait d’être présent sur ces petits flacons.

 

Monsieur du Dard-Malin s’illustra par sa pingrerie et sa mesquinerie. Il fit savoir que  la meilleure prime – que d’aucuns réclamaient qu’elle fût enfin donnée à celles et ceux qui s’épuisaient sur le front de l’épidémie, serait de respecter les ordres de confinement. Il fit cependant débourser par le Trésor quelques deux petits milliards d’écus, alors que le Chambellan au Commerce, monsieur de l’Amer, gratifia généreusement les manufactures et autres maisons d’affaires de quarante cinq milliards de ces mêmes écus. Il ne fallait point désespérer l’économie. Le choc serait trop terrible. Qu’il tuât des Riens et des Riennes n’émouvait en rien ces personnages qui avaient fait leur depuis belle lurette la devise d’outre-Manche « business is business ».

 

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Chronique du règne de Manu 1er dit l’Emphatique

Chronique du 16 mars

Ce jour resterait dans les annales. Le Tournoi des Bourgmestres eut bien lieu, du moins sa première partie. On vit de courageux et braves Riens et Riennes aller s’entasser dans de petits locaux ordinairement réservés aux bambins, afin de désigner leurs champions. Des rubans colorés avaient été disposés ici et là, afin de faire respecter les sacro-saintes distances édictées par Notre Petit Géomètre, et supprimer toute promiscuité. On avait promis que des alcoolats seraient à disposition pour celles et ceux qui voudraient procéder aux ablutions telles que préconisées par la Faculté. Las ! Les Riens et les Riennes en furent souvent pour leurs frais. Ils se postillonnèrent allègrement les uns sur les autres, postillonnèrent de la même façon sur les assesseurs en charge de récolter les suffrages des votants. Autant de petites gouttelettes qui volèrent, chargées de la présence de l’ennemi, ce virus tant attendu par Sa Grandeur-En-Attente-de-Canonisation.

 

On avait fait fermer toutes les échoppes. La Reine-Qu-On-Sort, cependant, s’ennuyait fort au Château. Son Divin Époux était en conférence par le truchement de lucarnes magiques avec moult savants et autres médicastres qui lui prodiguaient conseils et préconisations. Ayant donné l’ordre d’atteler un carrosse, la Reine y prit place, trente laquais constituèrent sa suite, on y ajouta deux éminents médecins, et tout ce monde s’en fut en promenade sur les bords de la Seine. Son Altesse Dame Bireguitte Ravalée de la Façade avait espéré avoir Paris pour elle toute seule. Les Riens et les Riennes étaient censés rentrer le plus vite au logis après avoir désigné leurs champions. Quelle ne fut pas la surprise de la souveraine d’apercevoir quelques inconscients qui baguenaudaient gaiement le long des rives, sous le gai soleil printanier. On s’en retourna séance tenante au Château afin de dénoncer les désobéissants à Notre Minuscule Tyranneau. Ces mauvais sujets étaient tels des enfants qu’il convenait de tancer et de réprimander.

 

Les champions de la Faction de Sa Cynique Infatuation furent sévèrement défaits. Madame de la Buse se classa à la troisième place, loin derrière la duchesse de l’Ide-Aligot. Le dauphin du vieux duc de Colon mordit la poussière dans la bonne ville de Lyon. A Massalia, monsieur du Ver-Lent, ce vieux carabin dont la devise « voir grand, agir vite » avait été joyeusement moquée – après les tribulations du petit duc de Grivoit-, en « voir gland, agir bite », reçut une déculottée. Il n’y eut que le duc du Havre pour se hisser sur l’estrade pour un second tour de piste, mais il était talonné de très près par un tribun, lequel entendait bien lui faire connaître le même sort que celui des autres partisans de la Faction de la Marche.

 

Notre Suffisant Despote annonça qu’il parlerait à nouveau à ses mauvais sujets au lendemain soir du Tournoi. S’adresser au pays était un exercice que Sa Pétulante Juvénilité , se croyant revenue au temps où dame Birreguitte lui enseignait l’art du théâtre, prisait fort. On s’était entraîné tout l’après-midi à prendre un air pénétré et profond. Les Très Chers Conseillers avaient ciselé chacun des mots qui assureraient le passage à la postérité, l’entrée définitive dans les livres de l’Histoire ! Notre Cireux Bonimenteur articula médiocrement donc ces mots, les yeux rivés sur le pupitre, face à lui, où des laquais lui déroulaient le parchemin du discours. Dans leurs chaumières, les Riens et les Riennes, plantés derrière leur Lucarne Magique, écoutaient, abasourdis. « Nous sommes en guerre » martelait Son Ubuesque Emphase entre chaque annonce, de telle sorte qu’on ne comprit un traitre mot aux mesures qui entreraient en vigueur le lendemain. Cette trouvaille d’user de l’anaphore avait été suggérée par l’ancien roi Françoué dit le Pédalo, que Notre Boursouflé Commodore avait consulté, tout comme le roi Nico. Les deux anciens souverains enviaient fort leur successeur et petit-successeur.

Il y eut quelques mauvaises envolées lyriques, telle cette « à mesure que les jours suivront les jours », qui était destinée à troubler l’entendement des Riens et des Riennes sur la durée de ce qui les attendait et sur les moyens qui seraient mis en œuvre pour faire face à ce que Son Édifiante Duplicité appelait « l’abnégation patriote ». On équiperait enfin les médecins et les nurses de masques, mais d’écus sonnants et trébuchants en sus, il n’en fut point question.

On entendit une chose et son impossibilité. Des promesses mirifiques furent faites : « le jour d’après, quand nous aurons agi, je saurai en tirer toutes les conséquences, toutes les conséquences ». Le gramophone tournait-il donc à vide ?

 

Jamais le mot « confinement » ne fut prononcé. Il fallut l’entrée en scène du duc de Gazetamère pour que les Riens et les Riennes comprissent enfin qu’ils étaient mis en quarantaine, et tenus en coupe réglée. Les rassemblements seraient interdits. La maréchaussée se déploierait dans tout le pays pour faire respecter l’ordre. Le Grand-Caniche-Méchant, exultant dans ce rôle où il pouvait déployer librement toute sa hargne et laisser libre cours à ses penchants, aboya férocement: « l’objectif n’est pas de sanctionner mais s’il le faut, nous le ferons ». Nul ne pourrait désormais circuler sans une « aquascation » qu’il faudrait produire soi-même.

 

La porte-mensonge du gouvernement de Sa Grande Mascarade, la duchesse de Sibête, qui avait affirmé quelques heures plutôt que de confinement, il n’en était pas question, s’en alla parader sur les lucarnes magiques pour pérorer sur ce qui était désormais interdit. Contredisant le ton martial de l’aboyant duc de Gazetamère, elle affirma avec désinvolture qu’on pourrait toujours « sortir faire le tour du pâté de maison » à condition que l’on ne se regroupât point. « Madame la duchesse, pourquoi le Roy n’a-t-il point usé du mot de confinement ? » interrogèrent les gazetiers. «Faisons fi de la sémantique, répondit mielleusement madame de Sibête. Notre Bienveillant Souverain voulait user de la convulsivothérapie » .

Une chose était certaine : les Riens et les Riennes comprenaient une fois de plus que leur pays était dirigé par un médiocre cabotin qui avait trouvé là le rôle de sa vie. Cela n’était point pour les rassurer. Ils avaient compris, au milieu du discours emphasé et doucereux, qu’ils n’avaient aucune certitude sur la suite. Mais ils se disaient aussi qu’ils sauraient en temps voulu se souvenir des mirifiques promesses.

 

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Chroniques du règne de Manu 1er dit l’Infatué

Chronique du 9 mars de l’an de disgrâce 20…

La marquise de La Courge, qui avait fait vœu de sacrifier sa propre vie à celle de Sa Divine Arrogance, s’en trouva fort mal récompensée. Lors du Conseil des Chambellans, la marquise, qui avait en charge la Chancellerie de l’Egalité entre les Riens et les Riennes, prit la parole afin d’exposer ce qui allait se passer le 8 mars, date à laquelle depuis des décennies, les Riennes arpentaient les pavés pour crier haut et fort qu’elles étaient toujours aussi maltraitées, elles qui supportaient plus de la moitié du ciel. Notre Cassant Martinet l’interrompit brutalement, lui conseillant de revenir la semaine suivante, avec un discours qui correspondît davantage à ses désirs qui étaient des ordres, nul ne devait en douter.
D’aucuns furent ébranlés par cette admonestation, à moins qu’ils ne se réjouissent que cette intrigante ne se fît quelque peu malmener. Ils allèrent se répandre auprès des gazetiers friands de ce genre de ragots, lesquels se précipitèrent au chevet de la marquise. « Comment, madame, est-il vrai que le Roy vous a souffletée en public ? « Que nenni, susurra notre chère sainte et martyre, tout ceci est fort exagéré. Sa Divine Minutie craignait que je ne fusse trop diserte, ce n’est qu’un ajournement. Et ces bavards sont de sottes gens, ce qui se dit au Conseil ne doit en sortir. »

Las ! Il était écrit que madame de la Courge allait une nouvelle fois mettre à l’épreuve son abnégation. Le 7 mars, veille de la grande manifestation, des Riennes occupèrent le pavé des rues de la capitale. Le Sieur de Teutonique, cet impitoyable commodore en charge de la maréchaussée, ordonna que l’on réprimât férocement ces femelles enragées, ces séditieuses du camp ennemi. Les argousins, qui n’étaient point reconnus pour être d’ardents défenseurs de la cause des Riennes, ne se le firent pas dire deux fois. Ils jouèrent allègrement du bâton et de la matraque, et se firent un grand plaisir de tirer par les cheveux, par les membres, ces maudites bonnes femmes « qui devaient sûrement avoir leurs règles ».
Les scènes furent immortalisées. Les gazetiers firent mine de s’en offusquer. On fit venir la marquise. On la mit à la question. Sitôt que les faits furent connus, la première intention de notre fausse suffragette avait été de protester et d’en appeler au duc de Gazetamère, afin qu’il admonestât le Sieur de Teutonique.

Las ! Le soir même, la marquise renia ce pour quoi elle était prétendument engagée. Elle expliqua que ces vétilles s’étaient déroulées « en marge » – c’était là un des « éléments de langage » dont usaient et abusaient les Dévôts- et que ces Riennes que l’on avait certes quelque peu bousculées n’avaient tout simplement point suivi « le tracé de la manifestation ». Il fallait ajouter à cela que la maréchaussée ne s’en était prise qu’à quelques enragées, qui n’avaient qu’une chose en tête : s’opposer à Notre Petit Patriarche. Il suffisait. Elles n’avaient récolté que ce qu’elles avaient semé.

Notre sainte et martyre espérait bien rentrer en grâce auprès de Sa Cynique Infatuation. Si apostasie il devait y avoir, ce ne pouvait être qu’envers cette cause qu’elle prétendait défendre par ailleurs. Servir Notre Nuageux Monarc était le seul et unique but qu’elle s’était fixé.

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Chronique du règne de Manu 1er dit le Vaticinateur

Chronique du 27 février.

 

La période n’était point fastueuse pour Notre Poudreux Anémié. A la Chambre Basse, ses dévôts s’emmêlaient dans d’interminables disputes avec les tribuns de l’opposition, qui s’entêtaient, ces séditieux qu’on aurait du embastiller dès le jour de leur funeste naissance, à vouloir s’opposer et entendre amender ce qui ne pouvait l’être, Son Absolue Totalité ne pouvant être contredite en aucune manière. L’un de ces dévôts, Monsieur de la Turquoase – qui s’était déjà illustré à pourfendre les gueux en affirmant qu’ils n’avaient point à se plaindre de la pénibilité de leur labeur car cette dernière « était dans la tête »-, se lança dans une attaque perfide. A la question lancée par ces maudits Insoumis – pourquoi donc cette date de l’an de naissance 75 ? – ce zélé apôtre répondit par une série d’insanités qu’il croyait drôles, ses compagnons riant grassement à chacune de ces piteuses saillies, avant de conclure à l’adresse des futurs embastillés : « la Startupenéchionne, c’est nous, vous n’êtes rien ! ». En face, on se récria. On commenta ce bel aveu. D’excuses, il n’y en eut point. Monsieur de la Turquoase prétexta s’être laissé aller à une « envolée lyrique ». Les mots avaient changé de sens en Startupenéchionne. Ainsi l’adjectif « lyrique » désignait-il désormais toute attaque fielleuse et méprisante.

 

Le Tournoi des Bourgmestres devait avoir lieu deux petites semaines plus tard. Les carottages de l’opinion étaient des plus catastrophiques pour les champions de la Faction de Notre Petit Scaphandrier. Ils étaient donnés perdants partout où ils concouraient sous la casaque de leur faction. Le duc de Gazetamère avait bien essayé de fomenter de sombres machinations pour limiter les dégâts, il n’en restait pas moins que les dévôts, à l’instar de Son Huileuse Pompe, serraient fort leurs fondements. Ils ne pouvaient plus paraître en public sans voir arriver une foule de gueux qui leur lançaient de vieux godillots à la tête.

 

Une brillante idée germa dans l’esprit des Conseillers. « Sire, susurrèrent-ils, que Votre Majesté considère tout le bien qu’il y aurait à user de ce virus chinois. Délayez, délayez le tournoi des Bourgmestres, et faites aussi vider la Chambre Basse. Ce virus est une aubaine ! ». Le mystérieux virus se répandait en effet désormais dans le nord de l’Italie et il se murmurait qu’il avait passé les Alpes. On l’avait aperçu à Marseille, à moins que ce ne fût à Nice. On rapporta l’avoir vu dans la lointaine Amérique du Sud. La panique était partout. Ici on mettait en quarantaine, là on ouvrait grand les portes à des transalpins fanatiques de la balle au pied qui s’en vinrent renifler et éternuer d’abondance dans la bonne ville de Lyon. Les Riens et les Riennes n’y comprenaient plus rien.

 

Pour comble de confusion, Notre Petit Morticole se transporta dans un hôpital de sa bonne ville de Lutèce. On l’y vit serrant moult mains, l’air martial. « On a devant nous une épidémie qui arrive » prédit sombrement Sa Vaticinante Grâce devant l’armée des médicastres qui l’enjoignaient d’œuvrer à restaurer l’hôpital public. L’un d’eux agrippa le main princière et la secoua d’abondance, voulant signifier à Notre Insensible Bonimenteur toute l’urgence qu’il y avait à remettre des écus pour que l’on puisse à nouveau administrer des médecines et des potions. « On a su trouver de l’argent pour Notre-Dame » continua cet impudent, gardant toujours la main de Sa Hauteur Enneigée dans les siennes. Plus Notre Fuyant Monarc cherchait à se dépêtrer de la main d’Esculape, plus celui-ci insistait.

 

Ce que ne montrèrent pas les gazetiers tout ébaubis devant tant de vaillance de la part de Sa Divine Frousse, c’est que tout le personnel avait été dûment désinfecté avant l’arrivée du cortège royal. Celles et ceux qui se trouvaient là étaient comme à l’accoutumée des figurants stipendiés. On avait fait de même aux Comices Agricoles, où Notre Poudreux Singeur s’en était allé flatter de riants biquets et de plantureuses vaches. On avait craint, malgré toutes les précautions prises, que ne se réitérât le fâcheux incident de l’année précédente, où Sa Petitesse Chahutée avait reçu un œuf sur son auguste tête. Pour parer à ce crime, on avait muni le garde du corps d’un parapluie.

 

Pendant ce temps, le duc et la duchesse de Sablé étaient sur la sellette de la Justice. Il leur était reproché d’avoir indûment dépensé l’argent public. Monsieur le duc avait en effet fait accroire que sa tendre moitié lui avait été d’une aide précieuse -et donc rémunérée, tout travail méritant émoluments – du temps où il occupait un fauteuil de député. Or, la duchesse de Sablé n’avait jamais mis les pieds à la Chambre Basse. Durant toutes ces années, elle était restée pieusement au logis, mitonnant ragoûts et autres confitures pour sa nombreuse maisonnée. Le duc avait ainsi ponctionné plus d’un million d’écus au Trésor Public. « Sous l’Ancien Régime, tonna le Procureur, cela était passible de pendaison ! ». Pour l’heure, le duc et la duchesse risquaient quelques années de geôle, qu’ils ne feraient probablement jamais, la justice étant d’une grande clémence quand pareil méfait était commis par un des membres de l’aristocratie.

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Chronique du règne de Manu 1er dit Le Médiocre

Chronique du 20 février.

La bassesse et la médiocrité ne trouvèrent jamais tant à s’illustrer que sous le règne de Notre Vil Monarc. Dans ce grand cul-par-dessus-tête qu’était la Startupenéchionne, les vertus devenaient vices, et les vices vertus grandement prisées. Ainsi monsieur le duc de Gazetamère – qui venait d’être anobli, lui qui était de basse roture- s’employa à se faire remarquer de son suzerain en faisant montre de ce pour quoi on le gratifiait. L’affaire de l’épée du petit duc de Grivoit occupait les gazettes à longueur de temps. Toute la cour était unanime pour se lamenter : le royaume vacillait ! Il fallait agir pour couper court à tous les ragots, lesquels étaient bien entendu la conséquence d’un odieux complot ourdi par le tsar Vladimir.

Tout ceci -bien que la taille de la dite épée fût conséquente – était fort exagéré. Il se trouva des opposants pour flétrir l’inconséquence de monsieur de Grivoit. Qu’il aimât à astiquer son engin, pour en mesurer les dimensions, pouvait s’entendre, mais que diable, cela ne devait pas sortir des cabinets !

Le chef de la Faction de la Rose, le duc de la Fore, fut un de ceux qui fustigèrent sévèrement « la légèreté incroyable » de l’infortuné briqueur. Monsieur de la Fore trouva là matière à se faire entendre, lui dont on peinait à savoir s’il se situait dans l’opposition dure ou dans le mol appui, à moins que ce ne fût l’inverse. Mal lui en prit. Sur une Gazette parlée, le duc de Gazetamère s’étonna de ce que ce monsieur de la Fore osât donner des leçons de morale, lui qui avait – aux dires de celui qu’on appelait aussi Rantanplan- divorcé moult fois et qu’il avait fallu accompagner, ce qu’il avait fait avec la grandeur d’âme qu’on lui connaissait. Monsieur de la Fore et lui étaient anciens compagnons d’armes, du temps où monsieur de Gazetamère servait encore la Faction de la Rose. Le gazetier-nourri-aux-croquettes en resta coi. Le Chambellan aux Affaires de l’Intérieur – car telle était la charge du duc de Gazetamère- venait tout benoîtement de faire une révélation des plus intimes sur un des personnages publics du pays, ceci alors même qu’il était de ceux qui brocardaient le plus haut et le plus fort les révélations des frasques du petit duc de Grivoit.

Monsieur de la Fore en fut estomaqué. En d’autres temps, cette pitoyable affaire se serait réglée sur le pré. Elle se continua platement devant les gazetiers, dans la salle des pas perdus, à la Chambre Basse. En réponse, le duc de Gazetamère plastronna qu’il n’avait jamais fait la moindre attaque « personnelle », ni laissé entendre la moindre menace. Il alla même jusqu’à présenter des « excuses », auxquelles personne n’accorda crédit. De crédit, d’ailleurs, ce personnage n’en avait plus aucun, mais il restait Chambellan parce qu’il illustrait à merveille les vertus cardinales en honneur à la Cour, au nom desquelles il était toujours prêt à s’adonner aux basses-oeuvres, choses qu’il avait appris à merveille du temps de sa trouble jeunesse, dans la bonne ville de Massalia. Il se disait qu’il avait été fort proche de quelques bandits notoires et qu’il y avait appris les bonnes manières.

 

Le duc de Gazetamère avait un émule pour ce qui était de la bassesse : monsieur le duc de Ranfer, ce haut dignitaire du royaume qui présidait aux destinées de la Chambre Basse. A l’instar de Rantanplan, monsieur de Ranfer avait lui aussi servi dans la Faction de la Rose. Il avait trempé dans moult affaires louches, dont il avait cependant réussi jusque là à s’extirper sans dommages. Il s’était enrichi, il avait trahi et c’est tout naturellement qu’il avait fait allégeance à Notre Grandiloquent Tyranneau. Il avait rondement mené sa barque et avait succédé au Perchoir au petit duc de Ruge-It, lorsque ce dernier en avait chu, après son indigestion de homards. Monsieur le duc de Ranfer, tout comme madame de Dit-Aille, duchesse de Sibête, honnissait l’opposition. Pourquoi tolérer une opposition, puisque, Sa Totale Exhaustivité représentant l’alpha et l’oméga, il ne pouvait donc y avoir d’opposition ? C’était juste là perte de temps.

Le duc ne perdait donc jamais une occasion pour humilier les « opposants ». Lorsque l’ une de ces fieffées insoumises réclama que la Chambre Basse observât une minute de silence pour la pauvre infirmière qui avait succombé sous le couteau d’un fou, et alors même que l’ensemble des députés présents ce jour-là accédaient naturellement à ce qui relevait de la plus normale humanité, le duc de Ranfer, ajoutant la cruauté à la bassesse, interrompit brutalement ce moment de recueillement. Il fit encore davantage : il se justifia. Ce n’était qu’une Rienne, une simple nurse ! où allait-on si on devait observer pour cela une minute de silence ? Les mots se marquèrent en lettres d’infamie chez bien des Riens et des Riennes justement, et bien plus encore dans les âmes de celles et ceux qui pleuraient une épouse, une fille, une amie, une sœur, une compagne de labeur. Notre Cynique Jouvenceau avait confié à Madame de la Buse le soin d’achever l’hôpital public, déjà bien mis à mal sous les règnes du roi Nico-dit-Les-Casseroles, et de l’ineffable roi Françoué-dit-Le-Scoutère. Elle y était presque parvenue. C’était de cela dont était morte la jeune infirmière. Mais aux âmes basses et médiocres, cela était insignifiant. Monsieur de Ranfer dormit sur ses deux oreilles après cette glorieuse saillie.

Ainsi en allait-il en Startupenéchionne. Plus vous étiez vil, bas et médiocre, plus vous étiez bien en cour.

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Chronique du règne de Manu 1er dit le Dégonflé.

Chronique du 20 janvier

Notre Petit Bouffon voulut se changer les idées. « Mon ami, sortons au théâtre, avait suggéré la Reine-Qu-On-Sort ». Ce qui fut fait. Las ! L’arrivée de Son Indésirable Suffisance s’était fait remarquer par quelques factieux qui rôdaient dans les rues alentour. La nouvelle fut vite connue. La canaille se rassembla et assiégea le théâtre. On engagea même une intrusion. La maréchaussée arriva sur le champ avec une malle afin de pouvoir faire sortir Notre Huileux Pétochard. Ce qui fut fait sous les huées.

En représailles, on fit mettre aux fers un gazetier factieux – il en existait quelques uns, férocement pourchassés par les argousins- soupçonné d’avoir appelé la populace à venir attenter à la sécurité de Notre Piteux Exfiltré. Il fallait en finir avec ce personnage. On fit fabriquer des preuves calomnieuses pour faire accroire à la culpabilité de ce conjuré et l’embastiller. Las ! La juge devant laquelle on le déféra ne suivit point les réquisitions du Parquet et il fallut bien relâcher cet excitateur qui ne perdait rien pour attendre.

Il était désormais devenu impossible à Sa Grande Déroute de se montrer en public sans que l’on ne transformât le lieu où il se rendait en forteresse. D’aucuns s’avisèrent que on n’était plus en Startupnéchionne mais en Bunkernéchionne.

Ainsi en allait-il de la bonne ville de Dunkerque. Le lundi 20 de ce mois de Nivôse, Notre Petit Commis Voyageur avait à son programme la visite d’une manufacture de médications, laquelle avait reçu moult argent sonnant et trébuchant pour établir son activité dans notre riant et accueillant pays.

Depuis la veille, on avait fait se déplacer une armada d’une dizaine de milliers de reitres noirs afin d’empêcher les séditieux de se rendre aux abords de la manufacture. On ferait donner le canon et la mitraille si besoin s’en faisait sentir.

Il en allait de même à Versailles où Sa Hauteur Enneigée devait ensuite se transporter – après des agapes avec ceux des Saigneurs que l’on avait conviés à Dunkerque – pour y rencontrer d’autres de ces grands capitaines d’industrie que la Startupnéchionne avait à cœur de choyer afin qu’ils vinssent profiter des deniers publics. Le soin d’accueillir en premier ces Très-Importants -venant du monde entier- avait été confié à Monsieur de la Flippe, duc du Havre et Premier Grand Chambellan. Là encore un substantiel déjeuner attendait tout cet aréopage, on se congratulerait et on trinquerait à la tonte des Riens et des Riennes. Vingt parmi les Chambellans devaient jouer les dé-marcheurs. Notre Poudreux Monarc n’aimait rien tant que les anglicismes, et il avait baptisé cette campagne – c’était déjà la troisième- du nom charmant de « Choose the Startupnéchionne ! ». Les salons du Château étaient depuis quelques jours déjà des lieux d’exposition où l’on pouvait admirer des objets fabriqués au pays. Tout ceci était organisé pour vanter le dynamisme de la Startupnéchionne.

Cette fabuleuse journée devait s’achever à Trianon où Sa Ruisselante Hospitalité offrirait un banquet des plus somptueux. Il y avait de l’argent magique à foison dès qu’il s’agissait de cajoler les Très-Chers-Amis.

A Versailles aussi, on avait fait se déployer en force la maréchaussée. Un périmètre interdit de circulation avait été délimité. Aucun mouvement de carriole – même de luxe- n’y était toléré, et si d’aventure, on voulait se déplacer, il fallait un laisser-passer. Le couvre-feu avait été instauré jusqu’au lendemain.

Mais à l’extérieur des salons dorés, la Fronde ne désarmait point. Il régnait dans le pays une ambiance des plus orageuses. Les partisans de la Faction de la Marche découvraient l’Histoire. Bon nombre d’entre eux avaient toujours cru que celle-ci avait commencé avec l’avènement de leur Divin Bambin, et qu’avant cela on vivait dans les grottes. Ils découvraient, effarés, que le peuple des Riens et des Riennes avait une mémoire, et que, dans cette mémoire, figurait en bonne place la Grande Révolution et ses aspirations. Beaucoup en avaient des prurits du côté du col.

Chez d’autres, telle Madame de Dit-Aille, Porte-Mensonge du gouvernement de Sa Sanglante Répression, on se découvrait une ardeur à tout « assumer » – c’était le seul verbe présent dans le vocabulaire de cette zélée courtisane – et on l’affirmait bien fort. On assumait ainsi la violence de la maréchaussée : les yeux crevés, les mains arrachés, les crânes fracassés, c’était là bien peu de choses en regard de la noble tâche que s’était fixé Notre Inflexible Tyranneau.

Adrien Le Rouge, tribun des Insoumis, grand gaillard au flegme tout nordique, mais qui n’amoindrissait en rien l’acuité de son esprit, eut ces mots : « Ce grand raout de « Choose Startupnéchionne » est celui du ruissellement. Il y a de la besogne ! Songez que dans notre riant pays, sept des plus richissimes possèdent davantage que le tiers de la population réunie ! Le jour où ça va ruisseler, il faudra un bon parapluie ! ». En attendant ce moment, les Riens et les Riennes, c’est à dire les Sans-Dents, continuaient de brandir les fourches et les piques de la colère, que leurs ancêtres, les Sans-Culottes, leur avaient léguées, à toutes fins utiles.

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Chroniques du règne de Manu 1er dit Le Ruisselant.

Chronique du 8 janvier

Il soufflait un vent de fronde sur la Startupnéchionne. On avait beau procéder à toutes sortes de carottages de l’opinion, c’était toujours non. Les Riens et les Riennes ne voulaient pas du merveilleux projet que Notre Grand Ruissellement avait concocté avec ses très-chers-amis les Saigneurs de Braquemort. Lors de ses vœux à ses mauvais sujets, une petite semaine auparavant, son Abyssale Arrogance avait prévenu que tout se ferait et qu’il confiait à Monsieur du Havre le soin de régler les derniers détails. « Nous sommes un peuple de bâtisseurs » avait zézayé Notre Jovial Castor, alors qu’en même temps il faisait défaire méthodiquement l’édifice protecteur hérité des Jours Heureux. « J’entends beaucoup de mensonges » avait-il persiflé, alors que repassaient sur les réseaux sociaux les pieuses et profondes paroles prononcées lors du Grand Blabla du printemps, lorsque Sa Clinquante Bimbeloterie promettait la main sur le cœur de ne pas toucher à la retraite des Riens et des Riennes. « Nous avons su instaurer un dialogue respectueux, sans précédent » se glorifia encore Notre Mensongeux Tyranneau, alors que les tableaux de chasse des Sieur Casse-Ta-Mère et Teutonic n’avaient eu de cesse de s’enrichir chaque samedi de trophées sanglants.

Pour achever la scène, les Riens et les Riennes apprirent quasiment dans le même temps deux nouvelles ahurissantes. La première était que Monsieur de Gône, cet aigrefin grand ami de Sa Nébuleuse Majesté, que les Nippons avaient mis aux fers avant de l’assigner à résidence, avait fait perdre la face aux Fils du Soleil et s’était fort rocambolesquement enfui de sa luxueuse geôle pour gagner le pays du Cèdre. « Je n’ai pas fui la justice, persifla ce grand incompris, je me suis libéré de l’injustice et de la persécution politique ». Le consulat de la Startupnéchionne lui ouvrit grand les portes et on lui fournit sur le champ un sauf-conduit. La seconde était que l’homme lige des Saigneurs de Braquemort, Monsieur le duc de La Tirelire, qui avait été par le passé un très zélé serviteur d’un ancien Grand Premier Chambellan de feu le roi Jacquot, venait, en ce premier jour de l’an de disgrâce vingt, d’être décoré de la distinction suprême de la vieille République, la légion d’honneur, laquelle avait été remise au goût du jour de la Startupnéchionne et venait désormais récompenser les dépeceurs du vieil Etat social. Cela faisait beaucoup.

Le huit du mois de janvier, la Grande Chambellane aux Balances, la marquise de Belle-Ou-Bey, reçut un camouflet dont on se souviendrait longtemps. Elle s’en était allée dans la bonne ville de Caen, non pour y manger des tripes – ce qu’à la réflexion il eût mieux valu qu’elle fît – mais pour y sacrifier à l’ennuyeuse tradition de vœux devant le Parquet de la ville. Notre marquise faillit disparaître sous les robes noires que des avocats – en colère contre les menées du gouvernement de Sa Disruptive Grandeur- venaient de jeter à ses pieds. Après quoi, ces défenseurs de la veuve et de l’orphelin quittèrent les lieux, avec force quolibets, laissant madame de Belle-Ou-Bey annôner seule son mécanique verbiage.

Quasiment à la même heure, ce fut madame de La Vile, grande amie de jeunesse de Notre Babillant Jouvenceau, qui se trouva fort embarrassée. Madame de La Vile présidait aux menées de la Maison de la Gazette Parlée. Elle devait ce poste fort envié aux liens très étroits qu’elle entretenait avec Sa Népotique Majesté. La dame venait de décider de couper sabre au clair dans les effectifs des personnels, et notamment ceux du chœur. C’étaient des inutiles dont il fallait se débarrasser. Ce huit janvier était aussi le jour des vœux. Madame de La Vile, toute sûre d’elle-même, s’avança sur la scène pour infliger à ses gens des propos creux et convenus. Eclata alors, venant du haut des gradins de l’amphithéâtre, le chant des esclaves du Nabuccho de Monsieur Verdi. Madame de La Vile en eut le sifflet coupé. Elle dut subir jusqu’au bout la fronde.

Dans la bonne ville du Havre, les soldats du feu arrosèrent copieusement l’hôtel où avait sévi le Premier Grand Chambellan, monsieur de La Flippe, du temps où il était le bourgmestre de la ville. Ce monsieur de La Flippe, qu’on appelait aussi monsieur du Havre, venait de confier à la brouillonne baronne de la Pene-Y-Côt, le soin d’en finir avec ces maudites Guildes de défense des laborieux sur la réforme des Vieux Jours. On leur avait fait croire, à ces idiots, qu’il y avait quelques miettes à gratter, mais en réalité – une gazette avait croqué le morceau- le texte de la réforme était déjà parti au Conseil de la Startupnéchionne, pour y être faussement examiné, avant d’atterrir sur le perchoir du duc de Fer-An, lequel aurait en charge de mettre alors en mouvement l’armée des députés de la faction de la Marche, qu’on appelait aussi du nom de ces petits pantins qu’on donnait alors aux enfants, à cause de leur ressemblance avec ces jouets  : ils avaient sur leur face plate un sourire peint et des yeux vides, et lorsqu’on leur soulevait la calotte qui leur servait de coiffure, on ne voyait à la place du cerveau qu’un trou, désespérément vide.

Les Riens et les Riennes s’apprêtaient à battre à nouveau le pavé. Du fond de son Palais, Notre Petit Trouillomètre à Zéro se consolait en échangeant quelques bons mots avec son ami Donald Dingo, lequel s’apprêtait à rayer de la carte l’empire de Perse.

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Chronique du règne de Manu 1er dit le Sourd.

Chronique du 28 décembre

On était entré dans les derniers jours de l’année, ceux que l’on appelait naguère, dans les riantes années de la vieille République, « la trêve des confiseurs ». Mais en cette toute fin de l’an de disgrâce deux mille dix neuf, troisième du règne de Sa Piteuse Lâcheté, il n’était point question de trêve. Les maudits Engiletés – qu’on n’avait pas réussi à écrabouiller, même si les argousins et la maréchaussée y mettaient toute leur ardeur, on en eut encore la preuve ce samedi-là – se joignirent aux Guildes de Laborieux. Les rues de la capitale se remplirent de tout un peuple en rage, qui réclamait du pain et le retrait de la maudite réforme des Vieux Jours, laquelle subissait, au fur et à mesure des revendications des différents corps de métiers, des exceptions. On exemptait tous ceux qui, par leur colère, pouvaient nuire à la bonne marche du pays : ceux qui pilotaient des aéroplanes, ceux qui les guidaient depuis le sol, et surtout ceux qui maniaient le bâton. Les autres seraient les dindons de la farce. Notre Poudré Baratineur avait allégué qu’il fallait mettre fin aux « régimes spéciaux », voilà qu’on créait à leur place des « régimes spécifiques ».

Son Implacable Fermeté l’avait claironné depuis l’Afrique : il n’y aurait point de trêve pour le gouvernement. Las ! La marquise de La Bornée, Chambellane aux Transports, l’entendit d’une toute autre oreille et, même si les maudits cheminots continuaient vaillamment leur grève sans trêve, elle se fit transporter en aéroplane, avec toute sa famille, dans le royaume du Maroc, afin de se faire dorer la pilule qu’elle avait couleur endive pendant le reste de l’année. On assura du côté de ses laquais restés à la Chancellerie, que Madame la Chambellane était joignable à tout moment. L’affaire fit grand bruit. On dépêcha sur les Lucarnes magiques les seconds couteaux de la Faction de Notre Intrépide Marcheur, afin d’assurer sans trêve la mission de pompiers du régime. Une partisane de monsieur le duc de Veauquiller, élue à la Chambre Haute, vint prêter main forte à nos vaillants marcheurs. Elle pérora qu’il y avait beaucoup de Riens et de Riennes modestes qui prenaient un aéroplane pour se rendre à leur labeur. On débita ainsi des stères et des stères de fadaises et de sottises, à en donner le tournis. La petite duchesse de Bergeai participa à cette mission avec la fraîcheur ingénue et la candeur à toute épreuve qu’on lui connaissait. Elle asséna à l’un de ces gueux enragés que lui et ses semblables n’obtiendraient rien. Elle se crut obligée la pauvrette, croyant sans doute que son interlocuteur était non seulement sans dents, mais aussi sans oreilles, de répéter cette petite phrase. A moins que ce ne fût un essai de mise en pratique de la méthode Coué.

La fébrilité régnait effectivement en Startupnéchionne. Sa Grandeur En Déroute n’écoutait plus personne. Un Grand Chambellan, sous couvert d’anonymat, alla se confier à une gazette. Il narra amèrement que Notre Sépulcral Mal-Entendant ne remerciait même plus ses fidèles. A dire vrai, c’était l’inverse qui eût été étonnant. Un Roi, que dis-je, un Empereur de la trempe de Sa Neigeuse Altitude n’avait pas à remercier ses laquais.

Le Château était devenu le palais des courants d’air. Notre Poudreux Pétochard, à son retour d’Afrique, n’avait pas supporté l’idée d’y revenir, et il s’était transporté avec la Reine Qu-On-Sort dans sa chaumière de Brégançon. Ses Conseillers y froissaient du papier brouillon : il fallait préparer la traditionnelle allocution du 31 décembre aux Riens et aux Riennes. Sa Morgueuse Suffisance n’avait nulle envie de s’adresser à un peuple aussi vil, un peuple de réfractaires, d’alcooliques et d’illettrées, un peuple méprisable qui ne méritait pas d’avoir un tel astre à sa tête.

Dans sa bonne ville de Lyon, le vieux duc de Colon n’observait pas non plus de trêve. Il se sentait épié jusque dans son entourage. Il fit ainsi renvoyer quatre des officiers affectés à sa sécurité. Il avait obtenu la preuve que ceux-ci rendaient compte de tous ses faits et gestes, jusqu’au moindre des de ses pets, au Grand-Caniche-Méchant de Sa Majesté, le sieur Casse-Ta-Mère. Il régnait une ambiance des plus chaleureuses dans la Faction de la Marche.

Il n’y eut pas de trêve non plus pour la duchesse des Charentaises et du Poitoutou. Notre sémillante et pétulante duchesse avait été nommée par Notre Cireux Bibelot – qui entendait ainsi se débarrasser de cette infernale solliciteuse – ambassadrice auprès des Pôles. Las ! La banquise en état de fonte n’intéressait nullement la duchesse qui n’avait du mot « pôle » qu’une seule conception : sa personne. On ne la vit jamais s’asseoir avec les autres ambassadeurs dans les igloos. La Chambre Basse s’émut de ce que la soi-disante ambassadrice auprès des pingouins ne se servit des moyens mis à la disposition de sa charge à des fins toutes personnelles. Elle fut convoquée afin de rendre des comptes. « Ils ne savent pas quoi faire pour me faire taire ! » pesta-t-elle. La duchesse s’imaginait encore et toujours qu’elle avait un destin à accomplir et que le bout du chemin était proche. Pour l’heure, ce fut celui de Canossa qu’elle dut emprunter.

La colère était grande parmi le peuple. Les Riens et des Riennes, comprenaient chaque jour davantage à quelle mauvais sauce ils allaient être cuisinés : celle de la misère. Les Très-Riches n’en avaient cure. Monsieur de Piètre-Exquis, le nouvel ordonnateur à la Réforme des Vieux Jours avait cette implacabilité des porions si chère naguère aux Maitres des Forges. Ce grand laquais venait ainsi de refuser la clause de la pénibilité du labeur. « Vous êtes fatigués ? Changez de métier ! » claironna ce zélé serviteur de la Caste des Saigneurs. Il n’y avait point de trêve pour le mépris en Startupnéchionne.

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Chronique du règne de Manu 1er dit Le Turpide

Chronique du 23 décembre.

Depuis la lointaine Afrique, Son Himalayenne Sainteté annonça à ses sujets réfractaires et égoïstes, afin qu’ils devinssent enfin raisonnables, qu’Elle entendait renoncer à la confortable pension qui devait lui échoir à la fin de son mandat, si d’aventure – à l’instar de ses prédécesseurs – elle ne parvenait pas à remporter à nouveau le Tournoi de la Résidence Royale. Cette coquette pension se montait à six mille écus mensuels, soit l’équivalent d’un des nombreux ménages du baron de La Voille. Notre Céleste Anachorète montrait ainsi l’exemple : renoncez à votre retraite ! Tel était le divin et disruptif message.

C’était là ignorer une cruelle vérité : de nombreux Riens et Riennes renonçaient eux aussi chaque année à leur retraite : ils mouraient avant d’en avoir pu en toucher une pistole. Ce sort allait devenir celui du plus grand nombre si l’on faisait passer en force la merveilleuse Réforme des Vieux Jours.

Mais de toute cette ennuyeuse réalité, Sa Morgueuse Hauteur n’en avait cure. Le triste et gris monde des Riens et des Riennes lui était totalement étranger. Le roué et avide marquis de Dard Malin s’était étendu là-dessus dans une gazette. Il manquait, avait-il péroré, un Monsieur Peuple à Notre Délicat Esthète. Le roi Nico dit Les Casseroles avait eu ainsi Monsieur de la Bourre L’Eau, qui savait adopter les viles manières : boire de la cervoise et manger avec les doigts. C’était ainsi que le marquis voyait le peuple : des gueux rotant, les mains graisseuses. Monsieur de Dard Malin avait oublié qu’il était un anobli de fraiche date et qu’il n’y avait pas si longtemps que ses ancêtres ne se vautraient plus dans la fange.

Ainsi en allait-il en Startupnéchionne, à la cour de Sa Provocante Mesquinerie : le mépris et le mensonge étaient valeurs cardinales qu’il fallait pratiquer à l’excès. Notre Précieux BoniMenteur montrait lui même l’exemple : on apprit ainsi qu’Il ne renoncerait point à sa pension, elle serait juste réévaluée à l’aune des points magiques de sa merveilleuse Réforme. »

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Chronique du règne de Manu 1er dit Le Turpide

Brève du 18 décembre

Le remplaçant du baron de La Voille était du même acabit que son prédécesseur. Sitôt nommé, on apprit qu’il avait servi chez une famille de très riches marchands, et, alors même qu’il était déjà député de la Faction de Notre Glorieux Marcheur, qu’ il avait été grassement rémunéré d’une prime de plus de soixante dix mille écus- soit la future retraite mensuelle de soixante dix mille maîtres et maîtresses d’eschole.

Les réseaux sociaux s’enflammèrent là-dessus. Les pompiers-bûcherons de la Startupnéchionne se mirent en œuvre d’expliquer que cette prime était une prime pour avoir été congédié de ses fonctions : il n’y avait là rien que tout à fait banal et normal ! La somme était plus que coquette. Comble de l’affaire, monsieur du Piètre-Exquis – tel était le nom de celui qu’on avait vite promu au rang de Secrétaire d’Etat- était celui qui avait mis en pièces le Code du Labeur, faisant ainsi des coupes très sombres dans les primes de congédiement. Monsieur de Piètre-Exquis avait une conception tout à fait personnelle du vieil adage « ne fais pas aux autres ce que tu ne voudrais pas que l’on te fasse ». C’était aux dires de celles et ceux qui avaient eu affaire à lui, un homme brutal, hypocrite et méchant. Il avait commencé sa carrière comme chef du personnel chez les mêmes riches marchands qui avaient su le remercier grassement. Une demoiselle de magasin s’était ainsi vue accuser d’avoir volé quatre sous et d’avoir donné une chocolatine toute brûlée à un pauvre hère. La malheureuse avait amenée chez les argousins et mise en geôle. Faute de preuves, elle en avait été sortie et blanchie. Monsieur de Piètre-Exquis resta droit dans ses bottes et ne produisit pas le moindre petit mot d’excuse. Il se glorifia tout au contraire de son action.

Partout où il était passé, le sire de Piètre-Exquis ne laissait que des ruines, des mécontents et des malheureux. Il n’aimait rien tant qu’à faire tomber des têtes et à casser aux gages les employés qu’il avait sous ses ordres. Sa nomination comme Secrétaire aux Vieux jours des Riens et des Riennes sonnait comme une formidable provocation, une fin de non-recevoir brutale à leur colère.

Pour preuve de son adoubement, ce zélé vassal reçut sur le champ la distinction suprême de Grand Benêt Voleur. A la Cour de Sa Frénétique Voracité, l’enrichissement, le conflit d’intérêts, la concussion et l’inhumanité se portaient en breloques.

Les Riens et les Riennes quant à eux ne décoléraient pas et grèvaient. Et celles et ceux qui restaient besogner continuaient à soutenir les premiers. Les gazetiers et les gazetières serraient le fondement dans leurs Lucarnes magiques. On fit des carottages d’opinion. Notre Inflexible Scaphandrier plongeait dans les profondeurs, son grand Premier Chambellan aussi.

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Chronique du règne de Manu 1er dit Le Turpide

Brève du 16 décembre

Le grand chantre de la Startupnechionne, le sieur de Barbouillé, drapé dans sa sempiternelle écharpe rouge, avait eu beau plastronner, dès potron-minet, sur une Lucarne magique, que le baron de La Voille, ce courtisan admirable et si honnête, la transparence et la vertu faites homme, resterait à son poste, patatras ! sur le coup de midi, tous les hérauts du royaume claironnèrent que ce dernier venait de rendre son tablier à Notre Acide Suzerain. C’était avant une nouvelle révélation sur une énième charge fort juteuse, que le baron avait fort oublieusement négligé de déclarer.

Pour sa défense, ce grand homme si valeureux et si brave argua une phobie administrative. C’était, susurra-t-il, sa tendre moitié, la baronne, qui tenait les comptes au logis, pendant qu’il s’occupait d’affaires hautement plus sérieuses. Des Guildes de défense des Riennes envisagèrent sur le champ de courir sus au baron pour maltraitance et diffamation, pendant qu’une officine de vertu de la vie publique fourbissait ses armes afin de le poursuivre en justice. Il y avait matière.

Au Château, Notre Petit Moulin-à-Huile serrait son fondement et remâchait son ire. Sur les gazettes, les plus vils des courtisans continuèrent de défendre vaille que vaille la concussion et le conflit d’intérêts, ces deux mamelles de la Startupnechionne. Un député de la faction du duc de Veauquiller demanda que toute la lumière fût faite sur les liens qui unissait Sa Grande Grugerie et les Saigneurs de Blaqueroque, dont les appétits voraces étaient en passe d’être satisfaits par le projeeet de réforme des retraites concocté par l’admirable et déjà regretté baron. Monsieur du Havre avait bien pensé pouvoir l’user encore, jusqu’à faire passer la pilule aux Riens et aux Riennes, mais las, le fusible venait de sauter. On promit aussitôt de lui trouver sur le champ un remplaçant. Monsieur de la Place faisait le siège de l’hôtel de Matignon. A peine avait-il entendu les premiers mots du baron qu’il s’était précipité ventre à terre et langue pendante chez Monsieur du Havre. Madame de L’Aile-Griffe, cette gazetière toute dévouée, trépigna d’impatience. On lui avait promis un nom dans la soirée. Mais aucune fumée blanche ne sortait des cheminées du Château. Dans les chaumières, les Riens et les Riennes astiquaient leurs fourches et leurs piques.

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Chronique du règne de Manu 1er dit Le Barbouilleur

Chronique du 9 décembre.

Le 5 de ce mois de décembre, des foules de Riens et les Riennes avaient battu le pavé pour dire à Notre Insensible Saigneur tout le mal qu’ils et elles pensaient de son « projeeeet ». On n’avait point encore entendu aucun des Chambellans affirmer qu’ils restaient « droit dans leurs bottes ». Monsieur de la Darre Manain, qui entendait remplacer Monsieur du Havre, dont l’usure commençait à se voir, alla parader sur une Lucarne Magique pour fanfaronner que la réforme se ferait. Dans les chaumières, les Riens et les Riennes se disaient que la tête de Monsieur de la Darre Manain serait du plus bel effet au bout d’une pique, tout comme d’ailleurs celle du baron de La Voille, dont on avait fort opportunément appris qu’il vivait grassement d’émoluments qui auraient suffi à nourrir chaque mois plusieurs familles de Riens. Une gazette révéla que, non content de se faire coquettement rémunérer pour sa besogne sur la Réforme des Retraites, ce baron – que l’on disait très balourd, feu le bon roi Chichi dit Pétaud 1er ne l’appelait d’ailleurs que le grand Khon – était le bénéficiaire de plusieurs retraites- et, cerise sur le gâteau, administrait soi disant « bénévolement » un institut de formation d’assureurs, lesquels entendaient bien, à la faveur de cette réforme, mettre la main sur le pactole auquel les Riens et les Riennes participaient chaque mois de leur dur labeur. Sommé de déclarer ses activités, le baron avait « oublié » de mentionner cette promiscuité. On fit semblant de s’excuser. Monsieur de la Voille démissionna de sa besogne d’administrateur. Mais Notre Admirable Jouvenceau lui renouvela sa confiance. Il restait le grand ordonnateur du sinistre projet d’exaction contre l’intérêt du peuple.

Ce fut trop. Les Riens et les Riennes s’étranglèrent de rage. Comment ? Ce à quoi s’adonnaient joyeusement Sa Turpide Majesté et ce vilain baron était tout bonnement une gigantesque rapine. On ouvrait grand les portes du pays aux Grands Saigneurs de la Phynance, tout en endormant de fallacieux discours leurs futures proies. Deux de ces prédateurs furent d’ailleurs reçus en grande pompe au Château. On leur déroula le tapis rouge. Ils reçurent moult assurances de la part de Notre Petit Aigrefin que la machine était bien engagée et que les argousins, à qui on avait quelques promesses de ne point les soumettre à la même mauvaise sauce que le reste du peuple, sauraient bien mater tous les gueux et toutes les gueuses. On leur ferait rendre gorge ! Le redoutable chef de la maréchaussée de la capitale, le Sieur Teutonique, s’en réjouissait à l’avance. Ce sinistre personnage ne se déplaçait plus qu’en grand uniforme, cinglant tel un noir vaisseau dans la tempête sociale, comptant fanatiquement les yeux crevés et les visages fracassés. Il en espérait d’autres pour compléter son tableau de chasse.

Les Riens et les Riennes décidèrent bravement de continuer à faire grève. Monsieur du Havre, que tout ceci commençait à lasser, réaffirma qu’il irait « jusqu’au bout » et qu’il exposerait les contours de la réforme le mercredi suivant. Des arbitrages avaient été pris. Il faudrait s’incliner. L’obscur Chambellan aux Transports, le petit marquis de la Jobard, eut la lumineuse idée d’aller traîner ses guêtres du côté de la Gare du Nord. Il fut pris à parti par des cheminots qui n’avaient point oublié comment ils avaient été traités par le gouvernement de Sa Calamiteuse Liquidation. Ils rappelèrent au petit marquis dans quelle misère noire certains de ces braves étaient tombés, criblés de dettes. Cela n’émut point le courtisan qui se fit fort de rappeler qu’il s’agissait avec ce « projeeet » de « repenser la condition sociale ». En StartupNechionne, le plus insignifiant des flagorneurs aimait à se rengorger et employer le verbe disruptif. Celui-là n’eut pas le dernier mot et il dut battre piteusement en retraite sous les lazzi.

Sur toutes les Lucarnes magiques, on vouait les grévistes aux feux de la géhenne. La meute des Caniches-nourris-aux-croquettes se déchaînait, avec des frissons de peur dans la voix. Voilà que ces gueux et ces gueuses se mettaient en tête de faire la loi ? Mais où allait-on si les pauvres se mettaient à penser ? Ce n’était là que sottes gens qui ne comprenaient rien, ainsi que l’avait pompeusement énoncé Monsieur de la Blanche-Equerre. Ce dernier, après avoir tancé les maitres et maitresses des escholes, avait annoncé qu’on les rétribuerait davantage, du moins les plus méritants d’entre eux, c’est à dire celles et ceux qui lécheraient le mieux les augustes chausses de leurs inspecteurs. Il leur faudrait aussi travailler pendant les vacances. Ces fainéants avaient suffisamment tourné leurs pouces.

Qu’il était riant et heureux, le futur brossé par Notre Malfaisant Barbouilleur dans son Château en état de siège. Des cassettes débordantes d’écus pour une poignée de Saigneurs, de la noire misère pour les Riens et les Riennes. Sa Machiavélique Petitesse se réjouissait aussi d’avoir tordu le bras à la Justice pour faire condamner aux geôles et au silence son irréductible ennemi, le tribun Gracchus Melenchonus. Ce dernier déclara porter sa condamnation comme une décoration, celle du premier des Insoumis. Il n’avait volé personne, il n’avait rien fait de répréhensible. Il avait simplement haussé la voix et le col parce qu’il voulait rentrer chez lui, pendant que des argousins aux ordres faisaient main basse sur les fichiers des partisans insoumis, lesquels fichiers n’étaient jamais réapparus.

Ainsi en allait-il en Startupnéchionne, en ce début de mois de décembre de l’an de disgrâce deux mil dix neuf.

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Chronique du règne de Manu 1er dit Le Sanglant

Brève du 19 novembre

Le Grrrrand Chef de la maréchaussée de la capitale, le sieur Teutonique, défrayait les réseaux sociaux. Il venait de mener, le samedi qui précédait, un nassage des Engiletées qui, s’ils et elles avaient caché leurs gilets pour ne pas se faire mettre en geôle, n’avaient toujours point remisé leur colère. Cette opération ferait date, tant elle se caractérisait par sa fourberie et son cynisme, qualités que ce grand serviteur de la StartupNechionne cultivait à l’excès et qui l’avaient amené à se remarquer auprès de Notre Sanglant Jupithiers. Après avoir autorisé la manifestation, le machiavélique Teutonique attendit que tous ces séditieuses et séditieux eurent commencé à se masser sur la Place d’Italie, où l’on avait volontairement laissé des engins de toute nature – de sorte que les Encagoulés, dont on se demandait à chaque fois s’il s’agissait de véritables argousins en service, ou d’ anarchistes bien décidés à en découdre – purent trouver de quoi alimenter les gazettes friandes en scènes de violence. Puis cet impitoyable officier des basses-oeuvres décréta que la dite manifestation était interdite. Il ordonna à ses troupes d’arrêter tous et toutes celles qui se trouveraient encore là. Comme il était impossible de quitter la place, les argousins s’en donnèrent à coeur-joie. Beaucoup crurent leur dernière heure arrivée. Au Château, Son Huileuse Trouille se satisfaisait d’avoir de tels zélés suppôts au service de son noir dessein : plus il y en aurait d’effrayés, de mutilés, d’éborgnés, de gazés, moins ils seraient à ressortir le samedi qui suivrait. Une Rienne osa faire état devant le sieur Teutonique de sa condition d’Engiletée. Il lui fut répondu avec une hargneuse morgue « Alors, médèèèème, nous ne sommes pas dans le même camp ». La guerre au peuple était bel et bien déclarée et Notre Malveillant Saigneur avait trouvé son général.

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Chroniques du règne de Manu 1er dit le Dégarni

Chronique du 10 novembre.

Qu’ils paraissaient déjà loin les jours bénits où Notre Riant Biquet parcourait les rues de l’ile Bourbon, jouait au Conseiller Paul-Amploi – comme naguère la reine Marie-Antoinette s’amusait à la bergère – et paradait au milieu de figurants dûment triés sur le volet. Il avait fallu rentrer en métropole. Dans l’aéroplane qui le ramenait, Sa Cynique Verbosité accorda un entretien à une gazette bien connue pour être le fer de lance officiel des idées chères aux Haineux de toutes obédiences, lesquels ne se sentirent plus d’aise à lire que leurs thèses avaient été épousées point par point par celui qui présidait aux destinées du pays. Les propos de Notre Inconséquent Calculateur furent publiés trois jours après qu’à Bayonne, un vieux Haineux eut perpétré un attentat contre une mosquée. Loin d’être un rempart contre la boue nauséabonde qui sortait de la bouche des Haineux, voilà que Sa Malveillante Supercherie en participait. On en eut l’illustration avec une énième loi que Notre Funeste Timonier fit voter pour restreindre l’accueil des étrangers sur notre sol, et les empêcher de se faire soigner, ce qui était d’une noire méchanceté et d’une colossale stupidité, les miasmes ne demandant jamais à ceux qu’ils infestaient leur nationalité. Les riches se croyaient toujours prémunis, mais c’était là folie de penser qu’ils pourraient échapper aux épidémies. Le sieur Gaze-Ta-Mère se répandit en propos creux pour expliquer le bien-fondé d’une telle loi. Les guildes, qui oeuvraient dans le soin apporté à ces pauvres hères, qui avaient bravé tant de dangers pour arriver jusqu’à chez nous, sentaient monter une amère colère. La vieille République s’était enorgueillie d’avoir vu naitre les droits de l’homme, la StartupNechionne, elle, les ensevelissait.

Pour oublier ses mauvais sujets, qui ne songeaient qu’à récriminer, Son Abyssale Dégringolade s’en alla pour la Toussaint passer quelques jours en Normandie. Des gazettes titrèrent sur sa mauvaise mine, ses tempes désormais dégarnies, ses yeux caves et ses mâchoires crispées. Un proche se confia : Notre Malcontent Suzerain était contrarié par les Riens et les Riennes, peuple décidemment rétif à tout changement. Las ! Ses conseillers étaient unanimes. Le pays renâclait, on avait eu beau circonvenir les chefs des Guildes, voilà que les gueux et les gueuses s’étaient mis en tête de comprendre ce que tramait Sa Toxique Malveillance avec sa Réforme des Retraites. Et cela ne leur plaisait pas du tout. On avait ratatiné les Engiletés, on les avait éborgnés, mutilés, mis en geôle mais voilà que les cheminots, les conducteurs de charroi, les infirmières, les pompiers, les maitres d’eschole – que le baron de la Blanche-Equerre, Chambellan à l’Instruction tenait pourtant en coupe réglée- voilà que le peuple des trimardeurs comprenait que Notre Grand Ruissellement allait désormais les précipiter dans la misère, sitôt leur vie de labeur terminée. Les Très-Chers-Amis de Son Indécente Munificence n’avaient quant à eux jamais été aussi opulents. Leurs cassettes débordaient, ils nageaient dans le luxe. Dans la bonne ville de Lyon, où le vieux duc de Colon s’était mis aux abris en attendant de pouvoir se rasseoir dans le fauteuil de bourgmestre, un estudiant réduit à une noire misère, s’immola par le feu en pleine rue. Les gazettes, si friandes de faits spectaculaires, n’en pipèrent mot ou presque. On préférait faire peur aux Riens et aux Riennes en montrant du doigt les mahométans qui étaient tous suspectés d’être des fous sanguinaires. Tout était bon pour faire diversion. Les Lucarnes magiques – qui étaient toutes aux mains des Très-Riches-Saigneurs de la Phynance- avaient embauché de douteux personnages comme ce monsieur de la Semoure, dont la laideur de l’esprit se lisait sur le visage, ou encore une certaine madame de Grasse-Ani, une péronnelle suffisante et arrogante, fervente catholique, pour distiller fiel et haine de classe à longueur de temps. La médiocrité de ces courtisans n’avait d’égale que leur méchanceté. C’était à qui persiflerait le plus. La petite madame de Grasse-Ani se fit remarquer en critiquant vertement une Rienne qui avait eu l’honneur de rencontrer Notre Astral Jouvenceau dans la bonne ville de Rouen, où Il s’en était allé se montrer. Cette Rienne avait osé se plaindre qu’elle se trouvait dans la misère avec ses bambins. Comment, lui fut-il royalement répondu, vous ne devriez plus payer de taxe sur le logis, j’y ai veillé ! Que nenni, se risqua l’infortunée, je la paye encor ! La persifleuse courtisane, devant un parterre médusé de gazetiers, enfonça cette pauvre femme : si elle se trouvait sans le sou, c’était qu’elle n’avait pas assez travaillé à l’école ! Et dans sa situation, on ne divorçait pas ! Les sottes et rétrogrades médisances de la péronnelle se répandirent telle une trainée de poudre sur les réseaux sociaux. On s’indigna, on se récria. La babillarde et droitiste petite courtisane fut contrainte de présenter ses excuses. Elle pleurnicha qu’elle avait reçu des menaces. On payait par là où l’on pêchait…

Ainsi en allait-il en StartupNechionne, en ce gris mois de novembre de l’an de disgrâce deux mille dix neuf…

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Chronique du 22 octobre

Dans le lointain royaume du Soleil Levant se préparaient des fastes pour célébrer le sacre du nouvel empereur. Notre Turpide Jouvenceau ne fit point le voyage, il y dépêcha en lieu et place son bon ami l’ancien roi Nico, dit Les-Casseroles. Ce choix n’était pas bien prudent – à moins que Sa Cynique Mesquinerie y eût vu l’occasion de se débarrasser de cet encombrant personnage, après l’avoir bien utilisé-, les Nippons ayant la réputation de placer en geôle tous ceux qui avaient maille à partir avec la justice. Monsieur de Gône en savait quelque chose, lui qui continuait de suçoter amèrement des grains de riz dans un cachot putride, en attendant que Notre Petit Frère Des Riches usât de son entregent- dont on savait la portée intergalactique – pour circonvenir les inflexibles Fils du Soleil.

En StartupNechionne, le moral des troupes était au plus bas. Les Compagnies des Reitres Sinistres avaient beau, aidés en cela par les Brigades des Argousins Cruels, mutiler, gazer, éborgner les Riens et les Riennes qui osaient encore et toujours aller battre le pavé, il n’en restait pas moins que, même au sein de ces féroces supplétifs du régime, on se lassait. Il commençait à venir à l’idée de certaines de ces brutes, que, face à leurs pétoires et autres lanceurs d’engins explosifs, se trouvaient leurs beaux-frères ou leurs cousins. Jamais pareille vérité n’éclata avec autant de vigueur que lors des manifestations des soldats du feu, lesquels n’avaient point droit à la reconnaissance de leurs missions à risque. Les Reitres et les Argousins reçurent des ordres : il fallait ôter l’envie à ces Riens-là d’y revenir. On matraqua, on gaza, on éborgna donc d’importance. On en fit de même avec les Blouses Blanches. Mais lorsque quelques Gazettes diffusèrent les images des exactions commises au nom de la loi, certains d’entre les barbares eurent des vapeurs. Ils pleurnichèrent qu’on les y avait obligés.
Du côté des soldats du feu, c’était la colère. L’un d’eux perdit son œil. Un autre, dont le désespoir et la rage avaient fait le tour des Réseaux, fut mis à pied et privé d’émoluments. C’était le temps où Notre Très-Détesté Tyran devait se rendre sur une ile lointaine, possession de la StartupNechionne, visite qu’Il chérissait, tant elle lui permettrait de mettre des millions de lieues entre Sa Divine Personne et ses vils sujets, et de les tancer à distance comme Il en avait instauré la coutume dès la première année de Son Règne.
Les soldats du feu, qui devaient assurer la sécurité de l’aéroplane de Sa Martiale Suffisance, annoncèrent qu’en signe de solidarité avec leurs frères de la métropole, ils refuseraient de remplir leur mission. C’était tout à fait inédit.
Notre Médiocre Matamore s’envola donc aux antipodes. Arrivé sur le sol de l’ile, il choisit d’offrir en pâture au peuple, afin qu’il s’en délectât et détournât ainsi ses frustrations, ces maudits cheminots qui faisaient encore parler d’eux. En effet, ces derniers avaient brutalement cessé leur besogne quelques jours auparavant, en signe de protestation avec ce qui était arrivé à l’un d’entre eux. Un accident était survenu qui aurait pu faire des victimes, si ce n’avait été le courage du brave conducteur du cheval de fer, qui avait réussi à stopper son engin, à éviter une deuxième collision qui aurait été fatale aux passagers, et tout ceci seul, parce qu’il avait été décidé en haut lieu que les conducteurs des chevaux de fer seraient désormais seuls à bord de leurs engins. Ils transportaient des centaines de passagers, mais de cela, on n’en avait cure. Monsieur de la Pépie, qui présidait à la Compagnie des Chevaux de Fer, voulut courir sus à ces hors-la-loi et leur infliger amendes et blâmes. Il fut suivi en cela par le duc du Havre, puis par la laborieuse et brouillonne baronne de la Peine-Y-Côt, la Chambellane du Travail. Voulant faire son intéressante, la baronne fustigea les cheminots, et cita à l’appui ce qui restait encore du Code du Travail. Las ! Elle commit une omission qui dénotait tout le bien qu’elle pensait de ce maudit Code. Notre baronne se demanda aigrement comment il se faisait qu’il y eût encore un Code de Travail. Ne l’avait-on point déchiré ? Les inspecteurs du Travail, dont c’était précisément le travail, donnèrent raison aux cheminots et préconisèrent même qu’aucun cheval de fer ne devrait rouler avec son seul conducteur. Il fallait rétablir et d’urgence la présence à bord des contrôleurs. Imaginait-on des aéroplanes voler avec le seul pilote et les passagers à bord ? En haut lieu, on n’en avait cure. On prisait si fort la vie des Riens et des Riennes que la perspective d’un accident fatal était jugée chose tout à fait improbable et quand bien même celui-ci surviendrait, on aviserait à ce moment-là. Entre temps, on aurait fait de substantielles économies, qui iraient directement dans la poche des actionnaires. C’était tout ce qui comptait en vérité. Sa Dangereuse Malveillance s’en prit donc à ces braves, estimant qu’il ne fallait pas « bousculer le quotidien des Riens et des Riennes ». En revanche, que ce quotidien fût rendu de plus en plus difficile afin que les cassettes des Très-Riches se remplissent de plus en plus vite, était chose non seulement entendable, mais c’était ce à quoi le gouvernement de Notre Pernicieux Baratineur travaillait sans coup férir, en faisant taire toute rébellion, quitte à mutiler et à éborgner, voire à tuer.

Pour remercier son brave Rantanplan d’orchestrer la répression – en réalité, c’étaient les secrétaires et les chefs des Guildes d’argousins qui menaient le bal- Sa Sanglante Répression l’avait priée d’être du voyage aux antipodes. Le sieur Casse-Ta-Mère avait auparavant participé à une causerie sur une Gazette parlée. Las ! Le personnage ne fit point recette et seule une poignée de Riens et de Riennes se plantèrent derrière leur Lucarne Magique, pour la recouvrir de tomates en état de décomposition et autres œufs pourris. Le Grand-Caniche-Méchant de Sa Majesté avait cherché à briller en révélant qu’un attentat « comme celui du 11 septembre » avait été déjoué, il y avait veillé personnellement. Tout ceci fut révélé comme s’il était agi d’une mauvaise plaisanterie de galopins. On hésita : Rantanplan était-il en train de mentir éhontément ou n’était-ce là qu’une énième manifestation de son abyssale impéritie ?
En StartupNechionne, il était de bon ton que les larbins léchassent la main qui les nourrissait. Tel le gargotier du Château, dont la fatitude et l’arrogance étaient à l’égale de celles de son maitre, pour qui il fricassait oies et poulardes, sans oublier le caviar servi à la louche dans des ramequins de vermeil. Ce faquin s’avisa d’aller médire des conducteurs de chevaux de fer. Il les traita de « feignants », parce que ces braves se souciaient de la sécurité de leurs passagers. Un vieux Rien, qui avait en son temps conduit des chevaux de fer, lui adressa en retour une missive qui fit le tour des Réseaux. Qui étaient les véritables privilégiés ? Celles et ceux qui travaillaient d’arrache-pied, sans prendre le temps d’un vrai repas, qui devaient faire avec de moins en moins d’argent, ou les autres, dont les cassettes ainsi que les assiettes débordaient et qui n’auraient pas assez de cent vies pour dépenser tout l’argent qu’ils amassaient voracement ?

Ainsi en allait-il dans la StartupNechionne en ce mois d’octobre de l’an de disgrâce deux mille dix neuf.

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Chronique du 10 octobre

Chronique du 10 octobre

L’affaire était d’importance. Notre Impavide Monarc venait de se prendre un camouflet, et pas des moindres. Son Acrimonieuse Arrogance avait choisi une courtisane bien en vue, la baronne de la Goule-Harre, pour siéger et le représenter au gouvernement de l’Europe. Las ! Les députés du Parlement de cette noble organisation avaient eu leur mot à dire. Et parmi eux, celles et ceux qui étaient tout dévoués à la cause de Notre Incommensurable Génie n’étaient point majoritaires. La baronne de la Goule-Harre se vit refusée de façon nette et franche. On ne l’estimait pas suffisamment honnête. Notre Dépité Jouvenceau fut envahi d’une froide colère. Comment osait-on ? La baronne s’entendait à merveille pour ce qui était des affaires que l’on voulait lui confier, et elle était du dernier bien avec la nouvelle présidente de ce gouvernement, une baronne teutonne. Ce que ces faquins de députés reprochaient à la baronne de la Goule-Harre n’était que balivernes et billevesées. En recalant sa protégée, c’est une magistrale leçon d’éthique que les députés de l’Europe infligèrent à Son Immorale Concussion. Et voilà que pour couronner le tout, le prix Nobel de la paix était remis à un Africain ! C’en était trop. Heureusement pour Sa Neigeuse Probité, son grand ami Donald le Dingo venait de prêter main forte au Sultan de la Turquie afin que l’armée de ce dernier allât écrabouiller ces maudits Kurdes. Donnie se justifia ainsi : « ces Kurdes ne nous ont pas aidés en 1944 !  » Les connaissances historiques de Donnie étaient de l’ordre du zéro absolu, tout comme le sens de l’éthique et de la morale chez Notre Turpide Roitelet.

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Chroniques du règne de Manu 1er dit Le Despérado.

Chronique du 22 septembre

Chaque jour ou presque, dans notre beau pays, un mari battait sa femme à mort, quand il ne la serinait pas, ou encore lui faisait quelques trous de carabine dans le corps par où sa pauvre vie s’échappait. Chaque jour ou presque, des petits restaient inconsolables de la perte d’une mère, des parents éplorés pleuraient leur fille, des amis se désolaient. Bien souvent, si ce n’était pas à chaque fois, les maris étaient déjà connus de la maréchaussée comme violents. Quand les femmes demandaient protection, trop souvent les argousins refusaient, quand ils ne se gaussaient pas. Battre sa femme était synonyme, chez beaucoup encore, de virilité. Ces hommes-là étaient en  réalité des assassins, qui, lorsqu’ils étaient arrivés à leurs horribles fins, protestaient qu’ils n’avaient pas fait exprès. Les Guildes de défense des Femmes réclamaient depuis des années que soit tout mis en œuvre pour que cessent ce qu’on appelait enfin des fémicides. La Marquise de La Courge, Grande Chambellane à l’Egalité entre les Riens et les Riennes, avait fait savoir haut et fort qu’elle et sa Chancellerie allaient faire changer les choses. Elle claironna dans l’été que se déroulerait à la rentrée une grand-messe où l’on ferait des annonces mirifiques. Elle sentait venir son heure de gloire. Les Guildes des Femmes n’y croyaient guère, mais tout le monde se rendit donc à l’hôtel de Matignon un matin de ce mois de septembre de l’an de disgrâce 2019. Le Duc du Havre, Monsieur de Filipe, y produisit un long et convenu discours d’où il ne ressortit …rien. Aucune augmentation substantielle de budget, à la place une pauvre aumône. Les porte paroles des Guildes firent connaître leur déception. Elles étaient venues, elles avaient entendu, elles étaient déçues. La Marquise de la Courge s’en fut toutes voiles dehors dès le lendemain sur une gazette parlée. Vaniteuse pécore, elle annonça des chiffres, voulant à tout prix se faire plus grosse que le bœuf ibère. Nos voisins avaient en effet pris ces fémicides et ces violences au sérieux. Ils œuvraient. Notre Marquise s’enfla. Il lui fut répondu que c’était là mensonges. En se gonflant et en se gargarisant de sommes bien supérieures à la petite aumône annoncée par le duc du Havre, elle mélangeait toutes les missions dont était chargée sa Chancellerie. Un magistrat, qui avait depuis fort longtemps oeuvré contre ces violences, parla de « salade estivale » et renvoya la péronnelle à ses hasardeux calculs. Devant le gazetier, lequel n’était autre que le sieur de la Bourre d’Ain – un vieux mâtin vindicatif qui se targuait d’être un grand pourfendeur des vanités, quand il ne les satisfaisait pas vainement selon qui il avait face à lui – sommée de s’expliquer, notre sotte marquise eut recours aux paroles divines de son Révéré Suzerain : « il n’y a pas d’argent magique ».

Les maris violents continuèrent donc en toute impunité de tuer leurs pauvres moitiés. Les Guildes tenaient le sinistre décompte. Bien qu’il fût invité à se rendre dans un lieu où l’on recevait les doléances des femmes menacées, et qu’il se rendisse compte de l’ampleur de l’indifférence des argousins devant ces drames évitables, Notre Ethéré Jouvenceau ne s’exprima point, n’annonça rien, et ne lâcha pas un liard supplémentaire pour engager de vigoureuses actions contre ce fléau. Tout cela était d’un tel ennui. Il était tellement plus divertissant d’aller annoncer à de fringants freluquets, lors d’une grande sauterie, qu’on allait généreusement débourser cinq milliards d’écus pour que se développe « la french tech » !

Et comme la langue de son grand ami Donald était tellement plus moderne que notre français, Sa Babillarde Altesse accorda une entrevue à une gazetière d’outre-Atlantique. Notre Clinquant Brimborion prit la pose pour illustrer ce qui allait être un article dithyrambique. On le vit ainsi dans son blanc pourpoint, le regard fixe et creux comme à son habitude. C’était l’acte II de son règne qui commençait là et il fallait le faire savoir au monde. Sur le ton de la confession, dans la langue donc de son ami Donald-Le-Dingo, Sa Cynique Prétention affirma que, dorénavant, Elle serait à l’écoute de ses bons à rien de sujets :« My challenge is to listen to people ». Ce fut en ces termes que fut délivrée la princière pensée. Notre Inspiré Desperado ajouta qu’il se sentait maintenant arrivé « in the Death Valley ».

On vit les effets immédiats de cette pieuse résolution lors des manifestations du samedi. Les Engiletés, qu’on pensait réduits en miettes, se réunirent à nouveau pour faire savoir leur mécontentement. Ils furent rejoints par les Zécolos, ces Riens et ces Riennes inquiets de ce que notre bonne vieille planète était entrée dans ce qu’on appelait « le changement climatique ». Mais le préfet de Paris, le Sieur l’Hallemand, aux ordres du Sieur Casse-Ta-Mère, le Grand-Chien-Féroce de Sa Sanglante Répression, avait fait déployer dans les rues de la capitale plus de sept mille argousins casqués, bottés et lourdement armés. On gaza et on tira sur tout le monde, hommes femmes, enfants, vieillardes et vieillards, sans distinction. Deux malheureux visiteurs étrangers, qui avaient eu la malencontreuse idée de croiser les reîtres noirs du Préfet, furent gazés en pleine figure. Il fallait marquer les esprits. C’était là le retour de l’esprit versaillais qui avait écrabouillé la Commune de Paris. « My challenge is to listen to people ».

Dans la bonne ville de Bobigny s’était tenu un procès retentissant, qui faisait saliver la meute des gazetiers. Gracchus Melenchonus, le tribun des Insoumis, avait appris par voie de presse, que le Procureur de la Startupnéchionne le traînait en justice, ainsi que quatre autres députés du Tiers Etat, et une malheureuse employée, laquelle n’avait eu que le tort d’ouvrir une porte, la porte du logement du parti Insoumis, sur ordre de ses patrons, alors que derrière la dite porte se faisait une perquisition par de zélés argousins. L’affaire avait alors fait grand bruit. Le procureur qui avait ordonné la perquisition chez bon nombre d’Insoumis ainsi qu’au logement du parti, n’avait pour motif qu’une simple dénonciation, faite par une ancienne Haineuse, laquelle avait agi sur ordre de la Chatelhaine de Montretout. Pour qui avait deux sous de jugeotte, il sautait aux yeux qu’il y avait là machinerie et manipulation. Il fallait écrabouiller ces maudits Insoumis, les réduire au silence, les salir, les vilipender. Dans la faction de Notre Turpide Monarc, beaucoup s’entendaient à fomenter ces basses besognes. La Chatelhaine de Montretout avait eu, elle aussi, à vivre une perquisition policière au sein du logement de sa faction. Elle avait obtenu que des témoins assistâssent à la fouille -ce qui était de droit, et qui avait été refusé aux Insoumis, lesquels avaient alors bruyamment protesté. Des argousins se firent même prescrire une semaine au repos et à la diète pour reposer leurs pauvres oreilles malmenées. Les Haineux avaient eu droit aux égards de la maréchaussée, les Insoumis connurent l’infamie et la mise au pilori. Ils risquaient l’embastillement. Les procureurs réclamèrent des écus. La réalité avait sauté aux yeux. Il n’y avait rien à leur reprocher, hormis d’avoir été trop naïfs. La vieille République et sa Justice pour le peuple étaient bien mortes. La Justice était désormais aux mains des procureurs, lesquels étaient au service de Notre Petit Caudillo et de sa Startupnéchionne. Il restait à espérer que chez les magistrats du siège subsistait encore un tant soit peu un reste d’esprit républicain. Cette nouvelle ère était personnifiée par la Chambellane aux Balances, Madame du Boulet, une ancienne partisane du Parti à la Rose. Cette marquise n’avait d’égale – pour ce qui était de cirer les chausses et de lécher le fondement de Sa Sublime Petitesse- que le sieur Casse-Ta-Mère, dévoué aux basses œuvres. Ainsi en allait-il en Startupnéchionne, en septembre de l’an de disgrâce 2019.

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Chronique du règne de Manu 1er dit le Messie

Chronique du 28 août

Le grand raout des Importants avait donc eu lieu. Ces nobles personnages s’étaient gobergés, avaient ripaillé, pété dans la soie, en un mot comme en cent, ils avaient fait bombance aux frais du peuple. A quelques lieues de là, à Hendaye, des séditieux et séditieuses avaient refait le monde pendant que, dans Biarritz transformé en camp retranché, Notre Coûteux Bibelot s’était amusé avec ses amis à gloser sur « la lutte contre les inégalités ». A la surprise générale, Donald-Le-Dingo, roi des Amériques, s’était montré fort affable, tout en menaçant de faire exploser ses engins de guerre au nez de tous ceux qui lui résisteraient. Survoltée et exaltée, plus bronzée que jamais, Sa Vibrionnante Petitesse avait revêtu son costume de Sauveur de la Planète. Le Chenil des Gazetiers-fort-bien-nourris-aux-croquettes L’encensa comme jamais. Monsieur de Barre-Bier ne se sentait plus d’aise de lécher les chausses de Notre Ardent Messie. La Reine-Qu-On-Sort fit la Une des gazettes : gracieusement vêtue d’une robe rouge, juchée sur ses talons vertigineux, elle s’en était allée jouer les Marie-Antoinette à Espelette en compagnie des tendres moitiés des Importants. Notre bonne souveraine se consolait ainsi d’avoir été moquée d’importance par le frère jumeau brésilien de Donald-Le-Dingo, le Capitao de Bolsonar. En effet, une crise diplomatique avait éclaté entre la Startupnéchionne et le royaume de Brésil. Pendant que les Importants se gaussaient, se taquinaient, et défaisaient le monde à Biarritz, de l’autre côté de l’Atlantique, en Amérique du Sud, la forêt de l’Amazonie brûlait. Cela émut le monde entier. Monsieur de Bolsonar, qui avait autorisé que l’on défrichât à tout va cette forêt, pour y faire passer une autoroute, accusa – comme en son temps le chancelier Adolf Hitler avec les communistes – ses ennemis les écologistes, d’y avoir mis le feu. Notre Petit Bobardeur, dans son vert costume, se sentit obligé de faire savoir qu’il se préoccupait de ce qui se passait dans le royaume du Brésil, avec lequel la Startupnéchionne avait une frontière commune et des accords commerciaux à venir. Oubliant fort opportunément qu’Elle avait autorisé semblable défrichement et moult excavations sur le territoire de la Guyane voisine, pour satisfaire des appétits aurifères des grandes compagnies, Sa Suffisante Hypocrisie se mit en tête de hausser le ton vis à vis du Capitao de Bolsonar : le traité de commerce avec son royaume ne saurait être signé en l’état. Il faudrait présenter des gages de bonne conduite. Le Capitao, qui était un homme brutal et sanguin, et qui avait gagné le Tournoi de la Résidence Royale en faisant envoyer aux fers son rival le tribun Lula, vomit de rage. De quoi se mêlait ce misérable roitelet ? Non content d’accuser Notre Brillant Jouvenceau d’arrières-pensées colonialistes, il fit donner la charge par ses partisans : l’un d’eux se moqua ouvertement du physique de la Reine-Qu-On-Sort, lui comparant les formes avantageuses de la propre moitié du Capitao, une jeune et avenante personne. Ce dernier approuva grassement, prouvant s’il s’en fallait encore, qu’il n’était qu’un butor et qu’un affreux machiste. Les Nadas firent contrition, on s’excusa via les gazettes et les réseaux sociaux, un écrivain prisé – hélas ! – par les Riens et les Riennes, fit acte de repentance. On oublia l’Amazonie. Heureusement, le chef Raoni continuait de demander le départ de cet épouvantable Capitao de Bolsonar. Chacun choisissait les causes qu’il lui paraissait opportunes de défendre.

A l’issue du grand Raout, Notre Mirifique Babillard convia un parterre de gazetiers-bien-triés-sur-le-volet pour y discourir, en compagnie de son grand et merveilleux ami, Donald-Le-Dingo, roi des Amériques. Il n’en ressortit rien, comme à l’accoutumée. Sa Vertigineuse Altitude était bien décidée à continuer à réformer le pays et à mettre au pas les Riens et les Riennes, lesquels furent dûment chapitrés : il n’y avait eu de la part de la maréchaussée aucune « violence irréparable » contre les Engiletés, il n’y avait eu « aucun mort » . Dans la bonne ville de Marseille, où les siens la pleuraient toujours et réclamaient justice, on n’oubliait pas cette pauvre vieille Rienne qui avait été atteinte par une charge des reitres noirs alors qu’elle fermait ses volets. Elle en avait perdu la vie. Mais ce n’était qu’une Rienne et pour Notre Glorieux Messie, elle n’existait pas, pas plus que le pauvre jeune homme de Nantes. En la Startupnéchionne, en l’an de grâce 2019, il fallait naitre du bon côté de la rue, celui où l’on n’avait qu’à se pencher pour trouver un emploi. Malheur aux mutilés et aux éborgnés parmi les Engiletés, ils n’avaient eu que ce qu’ils méritaient.

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Chroniques du règne de Manu 1er dit Le Galopin.

Chronique du 21 août.

Il se préparait dans la bonne ville de Biarritz un grand raout des sept Importants de la planète. La cité basque était peu à peu transformée en camp retranché On y traquait férocement tous les supposés factieux, on faisait venir des hordes de reitres noirs, on imposait aux habitants le couvre-feu et les volets fermés. Pour consoler le tsar Vladimir, qui n’avait plus l’heur de compter parmi ces Importants, à quelques jours de cette somptueuse fête payée par les deniers des Riens et des Riennes, Notre Mirifique Bobardeur invita le Cosaque dans sa modeste chaumière de Brégançon. Ce dernier infligea à Son Incorrigible Mesquinerie une belle leçon. Alors que Notre Poudreux Monarc osait s’inquiéter de ce que l’on engeôlât des séditieux dans la belle patrie du tsar Vladimir, celui-ci répliqua qu’il ne souhaitait pas qu’il se passât dans son pays ce qui s’était passé chez nous lors des différents actes de la Grande Gileterie. Et de citer à l’appui le nombre élevés de mutilés et d’éborgnés, voire de passés de vie à trépas. Cette admonestation fut passée sous silence par la zélée traductrice aux ordres, mais n’échappa pas aux Réseaux Sociaux, lesquels se régalèrent de savoir que Sa Verbeuse Suffisance s’était faite corriger par l’indomptable Cosaque.

Depuis sa bonne ville de Marseille, la baronne de Galle-Hit envoya un signal d’allégeance à la faction de Notre Petit Banquier. Elle cuicuita qu »il convenait de « vérifier » à quoi ceux et celles des Riens et les Riennes qui allaient recevoir une obole pour mettre leurs bambins en état de regagner leurs escholes – emploieraient cet argent magique. Il ne faudrait pas, susurra la baronne, – que l’on ne voyait jamais qu’arborant, au milieu de ses obligés, des signes extérieurs d’une richesse tapageuse et vulgaire – que cette manne disparût dans des « achats de confort ». On décida de mettre les échoppes Prada, Vuitton et Gucci sous bonne garde. Où alllait-on si les pauvres se mettaient à avoir les mêmes mauvais goûts que les riches ?

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Chroniques du règne de Manu 1er dit Le Bruni.

Chronique du 18 août

Notre Précieux Pipoteur avait reçu en songe la visite de son très cher Maréchal. Ce dernier lui conseilla de parler à ses sujets en ces termes : réconciliation et héroïsme, résignation et abandon. A son réveil, il ordonna à ses Très-Chers-Conseillers de rédiger un énième discours qu’il lirait le jour même devant le parterre de cinq cent figurants à Bormes-les-Mimosas. Sa Verbeuse et Martiale Suffisance, le teint repassé au brou de noix, en appela donc les Riens et les Riennes à se réconcilier, et annonça comme à son habitude une chose et son contraire. Comprit qui voulut. Les gazetiers-fort-bien-nourris-aux-croquettes encensèrent leur idole et maître, Les Riens et les Riennes soupirèrent. Ils n’étaient point fâchés entre eux, ils exécraient seulement celui qui les traitait comme des enfants tout en les privant un par un des droits arrachés de longue lutte à ceux qui n’avaient eu de cesse de s’enrichir sur leur dos.

La Reine-Qu-On-Sort apparut aux côtés de son Divin Epoux le bras en écharpe. Les gazetiers la plaignirent d’abondance. Le mot « blessée » courut dans toutes les rédactions. Qu’était-il arrivé à la Tendre Moitié de Notre Petit Baigneur? Avait-elle du attendre de longues heures oubliée sur un brancard dans les couloirs d’un hôpital public qu’on daignât la panser ? Nul ne l’imagina.

Pendant ce temps, la Nuit des Longs-Stylets continuait dans la capitale pour la prise du fauteuil de bourgmestre. Le petit duc de Grivot, passé maitre en l’art des coups bas et invectives, annonça haut et fort ne point douter de la loyauté de son adversaire mais néanmoins frère d’armes, monsieur de Vile-Ani. Il avait fielleusement fait savoir un mois auparavant que ce dernier se ferait « désosser » s’il entendait participer au Tournoi. De leur côté, les partisans de Monsieur de la Jade D’Eau -lequel ne touchait plus terre depuis sa victoire du mois de mai, et ne trouvait plus aucun couvre-chef assez grand pour protéger du soleil son auguste crâne- firent savoir qu’il était « hors de question » de faire alliance avec la duchesse de l’Ide-Algot. Monsieur de la Jade D’Eau se rêvait un destin interplanétaire. Le monde était trop petit pour ses ambitions.

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Chronique du règne de Manu 1er dit Le Pipoteur.

Chronique du 16 août

« Ce fut le 15 du mois d’août. Il était dans la tradition de la vieille République d’honorer la mémoire du Débarquement en Provence de 1944. Sa Glorieuse Grandeur, Monarc absolu de la Startupnéchionnne n’entendit pas déroger à l’usage. On organisa donc en grande pompe son déplacement en aéroplane de son fort de Brégançon jusqu’à la nécropole toute voisine de Bouloris, où gisaient les dépouilles des preux combattants africains, honorés pour la forme, mais tombés en réalité en disgrâce dès la fin des hostilités. Notre Minuscule Baigneur, si bruni qu’on l’aurait cru passé au brou de noix, y prononça un discours qui resterait dans toutes les annales. Il engagea tous les bourgmestres du pays à « faire vivre par le nom de nos rues et nos places, par nos monuments et nos cérémonies, la mémoire de ces hommes qui rendent fiers toute l’Afrique.. ».Au Sénégal et ailleurs, on apprécia comme il se devait cet hommage quelque peu tardif et néanmoins restrictif. On n’était pas très loin du « l’homme africain n’est pas assez entré dans l’Histoire », qu’un des prédécesseurs de Sa Cuivrée Condescendance, le roi Niko dit Les Casseroles – tant il avait trempé dans moult affaires – avait prononcé à Dakar bien des années auparavant. Mais il n’y avait aucun hasard dans ce rapprochement. Ce douteux personnage figurait en bonne et due place dans la tribune officielle, aux côtés de Notre Divin Enfançon. Il était venu en « voisin », sa belle-mère, la duchesse de la Roussie, possédant en effet une magnifique propriété en ces lieux paradisiaques, à côté de laquelle Brégançon passait pour un quasi-taudis. Mais l’heure étant à la modestie et à la frugalité, il fallait bien s’en contenter. L’ex-roi Niko, féru de vélocipède, annonça avec ferveur n’avoir point songé en cette radieuse matinée d’été à pousser quelques coups de pédale. Il estimait que sa place était près de Sa Grande Affectation, puisqu’il avait « une maison sur un des sites du débarquement ». Chacun apprécia le lien de cause à effet. Sans nul doute l’ancien souverain voulait-il signifier que son déplacement avait fort peu coûté en carburant pour son carrosse, à moins qu’il ne se fût déplacé sur son vélocipède… On sacrifia ensuite au traditionnel « bain de foule », lequel avait été comme à l’accoutumée, soigneusement orchestré, les figurants dûment triés sur le volet. Dans toutes les bourgades du pays, on se demandait bien quelles places et quelles rues on allait débaptiser pour répondre à l’ordre princier. L’heure était plutôt à décrocher les portraits de Notre Très-Détesté Monarc. »

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Chroniques du règne de Manu 1er dit Le Modeste.

En Startupnéchionne, toutes les gazettes ou presque – quelques unes résistaient encore- étaient devenues des torche-culs tout à la gloire de Notre Petit Stakhanoviste. On l’y encensait à longueur de pages. Telle la Virgule, où officiait le bon monsieur de Barre-Bier, ce courtisan qui aurait avalé sa rouge écharpe si Sa Glorieuse Saignerie lui en avait intimé l’ordre. Ce monsieur de Barre-Bier glosa sur une Lucarne Magique sur les nouveaux goûts fort modestes de Notre Frugal Bonimenteur. Une simple pizza à vingt sept écus, telle avait été le sobre diner que Nos Pipolesques Altesses avaient du se partager ! Une nouvelle ère commençait ! Le Petit Père des Riches se muait en Saint-Vincent de Paul, allélluia ! Ce fut également dans la Virgule que les Riens et les Riennes médusés apprirent que Son Evanescente Insouciance avait prononcé un discours à l’enterrement du pauvre bourgmestre du Var ! Notre Petit Houdini avait-il reçu le don de l’invisibilité ? Que nenni ! Sa Morgueuse Hauteur n’avait point daigné se déplacer – alors même que quelques jours auparavant, toute la cour s’était transportée en Tunisie pour les funérailles du vieux souverain – mais Elle y avait dépêchée la baronne de la Gourre-Eau, une Chambellane de seconde catégorie que l’on appelait aussi Madame Corse parce qu’elle était chargée de veiller sur ce turburlent territoire. Cette poussive courtisane annôna un verbeux discours, d’où il ne ressortit- comme à l’accoutumée – rien. Les vacances paradisiaques pouvaient se poursuivre. Dans les gazettes, on pouvait lire que Notre Roi Fainéant travaillait tout le jour, ne s’octroyant qu’une ou deux modestes distractions. La vie était belle en Startupnéchionne.

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Chroniques du règne de Manu 1er dit le Verbeux

Chronique du 2 mai

L’affaire faisait grand bruit. Rantanplan Grand-Chien-Policier de Sa Grande Jacasserie pensait tenir enfin de quoi réduire en bouillie ces maudits Engiletés qui avaient encore battu le pavé lors de ce 1er mai. C’en était assez. Il fallait discréditer cette jacquerie aux yeux des benêts et des benêtes. Mais ce qu’il avait pris pour une aubaine lui éclata en réalité dans les mains, comme les grenades dont il avait chaudement recommandé de pilonner ces séditieux. L’affaire était la suivante : comme à leur accoutumée depuis de longs mois, les Compagnies des Reîtres Sereins – qu’on chargeait de gazer et de molester les factieux – avaient poursuivi jusque devant les portes de l’Hôpital de la Pitié une petite troupe de Riens et de Riennes. Quelques-uns ne portaient même pas le gilet jaune de la jacquerie. C’étaient des trimardeurs, des prolétaires qui entendaient ce jour-là faire entendre leur voix. Les reîtres obéissaient aux ordres avec un zèle inouï pour certains. Frapper était un exutoire. Ils se lâchaient. On nassa donc les gueux et on allait s’apprêter à les gazer et à les écrabouiller quand certains, effrayés à l’idée de ce qui allait leur arriver, finirent par ouvrir les grilles et pénétrèrent par l’arrière dans la cour de l’hôpital. Ils avisèrent une passerelle qui donnait accès à des bâtiments. Ils n’avaient qu’une idée : échapper à leurs sinistres poursuivants. Ils s’y engoufrèrent. Las ! Cette passerelle menait à des services de soins. Les infirmières qui se trouvaient là, bien qu’elles comprissent la raison qui poussait ces gens à vouloir fuir, empêchèrent la petite troupe apeurée d’aller plus loin. De grands blessés se mouraient là, on ne pouvait y entrer. Personne ne força le passage. Les reîtres arrivèrent, qui firent descendre leurs gibiers. Le Sieur Casse-Ta-Mère, quand il apprit les faits, décida de se livrer à une sordide manipulation. Il fit courir le bruit qu’un reître blessé avait été amené dans cet hôpital pour y être soigné. Ces maudits Engiletés voulaient l’achever ! Ce fut en substance ce dont il nourrit les gazetiers-à-la-gamelle. Il utilisa un vocabulaire guerrier : c’était une attaque en règle. Les infirmières avaient été agressées. Un argousin avait été blessé. Du matériel avait été saccagé.En un mot comme en cent, Rantanplan Grand-Chien-Policier désignait cette petite bande comme de dangereux séditieux dont le but avoué était de détruire l’hôpital ! Le duc du Havre, monsieur du Flippe, renchérit. Ces gueux voulaient la mort du service public ! Toute la cour entonna le même air outragé. Les gazetiers-fort-bien-nourris-aux-croquettes relayèrent cette faqueniouse sans même se donner la peine de vérifier la véracité des faits. Mais patratras ! Des riverains de l’hôpital, des journalistes de rue, des infirmiers, et même des médecins – où allait-on ? – donnèrent de l’incident une version tout à fait différente. Au Château, d’où était absent Notre Pusillanime Brimborion, les conseillers du cabinet noir réfléchirent à machiner un rétropédalage. On conseilla aux services de la Chancellerie des Affaires Domestiques de modifier quelque peu la communication du Chambellan. Le mot attaque disparut comme par enchantement. On le remplaça par « intrusion ». Il contenait encore juste ce qu’il fallait de scélératesse pour flétrir les Engiletés.

Parmi les Riens et les Riennes, la colère le disputait à l’écœurement. Gracchus Mélenchonus, qui avait appelé à la prudence dès que la soi-disant « attaque » avait été révélée par les gazettes avides de f, qualifia Rantanplan de menteur. D’autres voix s’élevèrent pour s’indigner contre ce mensonge éhonté contre le peuple. Un comique qui sévissait sur une Gazette parlée, eut cette saillie : en matière de destruction du service public de l’hôpital, c’était du côté du gouverne-ment de Sa Toxique Bienveillance qu’il fallait regarder. Il ne se passait pas une semaine sans que l’on n’annonçât que des services de soin fermaient pour cause de « non-rentabilité ».

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Chronique du règne de Manu 1er dit le Bâtisseur de cathédrales.

Chronique du 25 avril.

Le mystérieux incendie de la cathédrale avait provoqué le grand ruissellement. Toutes les Très-Riches-Amis de Sa Petite Gloire avaient ouvert leurs bourses pour déposer une modeste obole afin de concourir aux réparations. Modeste était véritablement le mot qui convenait si l’on voulait bien considérer la somme promise au regard des fortunes des très généreux donateurs, lesquels s’achetaient ainsi des indulgences à peu de frais. Les dons seraient déductibles des impôts, et au final, ce seraient ces imbéciles de Riens et de Riennes qui paieraient. Des voix s’élevèrent, parmi le peuple, pour déplorer que cette soudaine et dégouttante générosité ne s’appliquât à toutes celles et ceux qui crevaient dans les rues. Mais chez les Riches, on avait la charité sélective.

Notre Immensurable Opportuniste n’avait pu prononcer l’allocution qu’Il avait préparé pour annoncer enfin à son vil peuple toutes les mesures destinées à faire cesser cette stupide Gileterie. On l’avait aperçu, le soir funeste, se rendre sur les lieux de la tragédie – ou de l’aubaine ? en compagnie du Premier Grand Chambellan. Sa Primesautière Petitesse étouffait un rire dans son poing : Monsieur du Havre venait de le régaler d’une de ses saillies dont il était coutumier. L’instant s’y prêtait tout à fait.

Les sombres Conseillers qui œuvraient dans le cabinet noir pressèrent Sa Joyeuse Hauteur de prononcer une homélie en hommage à cette pauvre cathédrale. Les Lucarnes Magiques retransmirent ce moment grandiose. Notre Effervescent Bâtisseur s’adressa à son peuple qu’Il éleva au même rang que lui, à moins que ce ne fût en réalité qu’un Nous de majesté. On reconstruirait la cathédrale en cinq années ! Il avait fallu deux siècles ? Fi ! La maison Vinci – qui arborait ce nom magnifique en le flétrissant hélas ! – s’était déjà portée sur les rangs. Il y avait beaucoup d’argent à gagner. On installerait un péage à l’entrée, et, dès la première année de l’exploitation, les riches investisseurs rentreraient dans leurs frais. On érigerait des vitraux en trois dimensions aux effigies des généreux donateurs. Quant à la flèche, Sa Visionneuse Excellence imaginait quelque chose de totalement disruptif. Cette reconstruction serait Son grand Œuvre ! Et qu’importe si pour cela on aurait à enfreindre quelques règles fort ennuyeuses qui avaient été édictées en d’autres temps pour conserver le patrimoine. Il fallait vivre avec son temps, que diable !

La baronne du Saint-Croque, grande thuriféraire du règne de Notre Divin Enfançon, loua le verbe princier. Elle y vit une parabole christique. La duchesse de la Tombale, qui était à la ville la très momifiée épouse du grand Philosophe monsieur de Béhachelle, entonna un Ave Maria en hommage à la pauvre cathédrale qui n’en demandait pas tant. Le baron de la Baizieux, qui avait pris la tête de la Faction des Patrons du pays, fustigea tous ces Riens et Riennes jaloux qui osaient critiquer les généreux donateurs. De quoi se plaignait-on, diantre ?

Le samedi qui suivit, ces forcenés d’Engiletés redescendirent arpenter le pavé. Les argousins, comme à leur accoutumée, gazèrent, matraquèrent et éborgnèrent d’importance. Les femmes n’étaient point épargnées, ni les véritables journalistes, qui tentaient de rendre compte, les fâcheux, de l’implacable répression qui s’abattait sur le peuple en jaune. L’un de ces insconscients, un dénommé Gaspard Le Valeureux, reçut un éclat de grenade à la jambe. Empêché de couvrir les événements en cours, il alla s’enquérir d’un commissaire. Mais il fut appréhendé manu-militari, pour avoir osé faire un geste quelque peu inconvenant à un argousin, lequel venait de le molester sans ménagement. On le mit aux arrêts pendant deux jours dans des geôles putrides, on l’affama, tout juste si on lui donna un peu d’eau. Il s’en trouvait beaucoup chez les argousins et les gens d’armes qui voulaient en finir avec ce séditieux, ce dangereux extrémiste, ce subversif qui laissait traîner ses yeux là où il ne fallait pas. C’était à lui qu’on devait la malencontreuse découverte des agissements du sieur de GrosBras. Sa tête était mise à prix. La justice aux ordres lui interdit de fouler le sol de la capitale pendant de longs mois. C’était là l’empêcher de faire sa besogne. C’était le condamner à crever de faim. A la Chancellerie des Choses de l’Intérieur, on ne trouva pas de mots assez durs pour fustiger son travail. Mais il ne s’y trouva personne pour s’émouvoir des appels à le suriner qui avaient été émis depuis les Réseaux Sociaux. Ainsi en allait-il dans la Glorieuse StartupNéchionne. La liberté de la presse se conjuguait désormais aux temps du passé. Hormis la révérence et les croquettes, point de salut.

La Marquise de l’Oisot était empêtrée dans une fâcheuse histoire qui ternissait quelque peu son image. L’insupportable Tullius Mustachus avait révélé que la dame, en ses jeunes années de formation, avait concouru à un Tournoi avec une faction de Haineux ! Elle s’était trouvée en quatrième position pour briguer un fauteuil au conseil de l’Université où elle faisait ses sciences politiques. Or, pour se défausser, après avoir commencé par jouer les amnésiques, madame de l’Oisot prétendit qu’elle n’avait pas remarqué que ses colistiers étaient des Haineux. Elle avoua n’y rien connaître en politique à cette époque…ce qui était pour le moins étrange : elle suivait précisément une formation en politique. De dénégations en aigres récriminations, la Marquise finit par lâcher devant un vieux gazetier, le sieur de l’Ellequebache, que si elle avait voulu « rester » chez les Haineux, elle y aurait une place magnifique . « Aujourd’hui l’offre est superbe » roucoula-t-elle avec cet inimitable accent de Neuilly. Mais, quand on avait partagé le même fond de commerce et qu’on en avait gardé des tournures de l’esprit, il devenait pour le moins difficile de se faire passer pour la plus farouche adversaire de la marquise de Montretout.

Les annonces que Notre Petit Quasimodo aurait du initialement prononcer le soir de l’incendie avaient étrangement fuité dans les gazettes. L’effet de surprise qui aurait du enflammer le pays et réduire à quia ces maudits Engiletés était en réalité un pétard mouillé. Mais les services du Château communiquèrent à grand renfort de superlatifs sur le rendez-vous que Sa Toxique Bienveillance reprenait avec les Riens et les Riennes. On allait enfin tout comprendre. Le règne de Notre Génie des Matraques allait prendre un nouvel essor.

La nouvelle allocution prit la forme d’une conférence. Sa Petite Suprématie dominait un parterre de gazetiers tout ouïe, entièrement acquis, sauf un ! Gaspard Le Valeureux avait obtenu une accréditation d’une gazette séditieuse. Mais avait-il pu passer les barrages de sécurité ? Rien n’était moins sûr. Les services du Château avaient opéré un tri drastique. Il n’était point question que quelques fâcheux viennent gâcher la fête et poser de sottes questions. On les débouta sous de fallacieux prétextes appelés « erreurs informatiques ».

On écouta donc religieusement et irréligieusement Notre Zozotant Bonimenteur dresser le sombre tableau de ce pays. Il se croyait revenu au temps de la Grande Parlotte. Il la refaisait en intégralité. Les Riens et les Riennes, qui n’avaient point été conviés à la grande messe, observèrent tout ceci sur les Réseaux Sociaux. Au fur et à mesure des annonces, beaucoup s’étranglaient de rage. Le cri unanime qui montait était « tout ça pour ça ? » . Son Inflexible Mesquinerie annonçait en fait qu’Elle ne changerait en rien ce qui avait été fait jusqu’ici et qui avait mis une partie du pays sur le pavé. Tout au plus concédait-il quelques mesurettes. Il n’était point question de revenir sur la suppression de l’impôt sur la fortune. Bien au contraire, Notre Petit Frère du Gotha défendit mordicus sa réforme et fit œuvre de pé-da-go-gie. Le peuple ne comprenait rien, il fallait laisser les zélites et les zélus œuvrer. On baisserait les impôts pour tout le monde…et on supprimerait donc aussi les services publics ! Il serait aussi mis fin à cet insupportable privilège du statut des fonctionnaires. « En même temps », Sa Pipeauteuse Platitude annonça qu’il fallait réduire les inégalités dès les premiers jours de vie…Tout était à l’envi : un verbiage pompeux qui vous hérissait jusqu’au moindre poil. L’odorante arrogance était le trait qui caractérisait le mieux Notre Très-Détesté Suzerain.

Les Engiletés ne s’étaient fait aucune illusion. Ils éteignirent les Lucarnes Magiques et fourbirent leurs gilets. De son côté, le Feldmaréchal nouveau chef de la maréchaussée de la capitale prenait lui aussi des mesures d’envergure : il envisageait de lâcher usur ces maudits gueux des mâtins qu’on aurait bien pris soin de ne pas nourrir pendant quarante-huit heures.

Les gazetiers-fort-bien-nourris-aux-croquettes et fort gentiment alignés dans la grande salle des fêtes du Château écoutèrent Sa Jacasseuse Suffisance pendant une très longue heure puis ce furent les questions qui ne fâchaient jamais. Notre Poudré Monarc affirma se contrefoutre du prochain Tournoi de la Résidence Royale, mais en disant cela, il se frotta furieusement le nez. « Pour réussir,, je dois assumer de prendre d’autres décisions qui seront impopulaires, difficiles. » . Quand Sa Jupitérienne Petitesse avait été victorieuse, Gracchus Melenchonus avait prévenu : « il vous fera suer du sang et des larmes. ». On y était. Les éditocrates s’employèrent illico à dresser l’éloge du Verbe Princier, mais ils se trouvèrent vite fort embarrassés. Notre Effréné Ventilateur avait beaucoup brassé. Mais une fois l’effet passé, il ne restait plus que du néant.

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Chronique du règne de Manu 1er dit le Gloseur.

Chronique du 23 janvier.

Le ridicule et le mépris ne s’étaient jamais aussi bien portés dans notre pays depuis la veille de la Grande Révolution, celle qui avait mis fin à des siècles de privilèges de l’antique aristocratie. La nouvelle, celle de ces petits barons et autres duchesses adoubés non plus par un dieu bien injuste mais par le suffrage universel, associés aux fonctionnaires formés dans la Haute École des Commis, tous issus des classes les plus huppées, tout ce petit aréopage bruissait. On s’ébaubissait, on se congratulait, on faisait des affaires, on s’engraissait. Sa Très-Haute-Suffisance, du haut de son Olympe Élyséenne, entendait bien faire cesser cette maudite Gileterie qui durait depuis maintenant deux mois. La Lettre par laquelle Notre Petit Ecrivaillon avait décidé de lancer le « Grand Palabre » avec ses vils sujets avait donc été diffusée dans les gazettes et sur les Réseaux Sociaux. Dans les foyers des Riens et des Riennes, pas grand monde ne lut les divines et complexes paroles. Personne ou presque n’était dupe. Il suffisait d’écouter les gazetier-nourris-aux-croquettes commenter ad nauseam la moindre virgule de cet amas de paroles creuses et de clichés. C’était à qui encenserait le plus la prose de Sa Sublime Platitude. La palme de la révérence la plus servile revint sans conteste à ce monsieur de Béhachelle dont il fut question dans la précédente chronique. « Éthique de la discussion façon Habermas (…), volonté générale rousseauiste convoquée dans chaque foyer. Grenelle tout azimuts. Etrange ruse de l’Histoire, accouchant peut-être d’une invention démocratique. » Comme à son habitude, ce personnage se noyait dans une insignifiance verbeuse, laquelle faisait exactement écho à celle de Notre Cireux Barbouilleur. Une phrase de cette Lettre retint cependant l’attention : « Si tout le monde agresse tout le monde, la société se défait. » Venant de ce Irréprochable Monarc qui n’avait eu de cesse, depuis sa victoire au Tournoi de la Résidence Royale – et même avant quand il n’était que Chambellan du Trésor – de vilipender ses sujets, les traitant tour à tour d’illettrées, de fainéants, de cyniques, de poissons, de Gaulois réfractaires, d’alcooliques, de bons à rien, de paresseux, d’assistés, cette petite phrase ne manqua pas de jeter de l’huile sur les braises fumantes du précédent samedi.

Sa Martiale Arrogance n’en avait cure. Elle allait donc entamer le Grand Palabre et partir en tournée dans tout le pays. Les festivités allaient durer deux mois. On allait noyer la jaune colère sous le flot de la bonne parole. Tout ceci n’était bien entendu qu’un grand concert de pipeau. Les gueux voulaient s’exprimer ? Qu’à cela ne tienne, on leur ferait croire qu’ils le pourraient. Mais on ne changerait rien à ce qui avait déjà été fait pour liquider ce que le peuple avait jadis conquis de haute lutte. Tout était soigneusement cadré. Notre Prince-Président continuait de penser qu’il avait été choisi pour métamorphoser la vieille République en une glorieuse StartupNéchionne. Il oubliait qu’il n’avait pu gagner le tournoi que parce qu’il avait été fort opportunément sélectionné pour affronter la marquise de Montretout, la cheffe de la faction des Haineux. Cette marquise se voyait de nouveau invitée dans toutes les gazettes. On la choyait, on la cajolait. La plus habile à ce ripolinage était madame d’Ailegriffe. Elle s’y entendait à merveille pour montrer cette marquise aux noirs desseins comme une aimable personne. Ce serait pour mieux la ridiculiser ensuite, comme cela avait été le cas lors du Tournoi. Madame de Montretout n’était dupe de rien. Elle jouait parfaitement son rôle de fausse opposante. Elle se fendit d’un cuicui cinglant pour commenter « La Lettre » : baratin hypocrite. Il faut dire qu’en la matière, la marquise en connaissait un rayon.

Bourgthéroulde. Ce fut dans ce petit village que Sa Perfide Empathie commença son Grand Monologue. Les Engiletés furent naturellement tenus à distance. Notre Joueur de Pipeau put dérouler sans jamais être interrompu sa Pensée Unique. Les gazetiers s’ébaubirent sur la performance verbeuse. Les Riens et les Riennes retinrent qu’une fois de plus, ils venaient de se faire tancer : « parmi les gens en difficulté, il y en a qui font bien, et il y en a qui déconnent » énonça pompeusement Sa Vertueuse Vanité. De ce premier concert, il ne ressortit qu’une proposition: peut-être allait-on rétablir la limitation de vitesse des carrosses à deux lieues à l’heure au lieu d’une et demi. Il faudrait bien entendu changer à nouveau tous les panneaux. Les fabricants des dits panneaux se frottèrent les mains. L’argent pouvait vraiment être magique.

La semaine fut à l’envi. Notre Glorieux Pipoteur s’en alla gloser des heures durant devant les bourgmestres de l’Occitanie. Il se gaussa lorsque l’un d’eux osa émettre l’idée qu’on ne pouvait vivre avec un revenu minimal. On apprenait au même moment que les vingt six nababs les plus opulents de la planète concentraient à eux seuls autant de richesses que presque quatre milliards de pauvres hères. Tout allait donc pour le mieux, et il n’y avait pas de raison que cela ne continuât pas ainsi . En digne émule de feu Iron Maggie, une ancienne Grande Première Chambellane du royaume britannique, connue pour sa cruelle intransigeance envers la « working class », Sa Néolibérale Ardeur était convertie depuis très longtemps à la religion du Tina dont dame Maggie avait été la très zélée grande prêtresse.

On fit faire de nouveaux carottages d’opinion. Miracle ! La cote d’amour de Notre Petit Scaphandrier remonta spectaculairement, ainsi que celle de son grand flandrin de Premier Chambellan. Le hic était qu’on ne savait jusqu’où elle était tombée auparavant. Il y avait donc de la manipulation là-dessous. Mais les gazetiers firent ce pour quoi on les payait en croquettes. Ils encensèrent.

L’acte X de la Grande Gileterie eut lieu. Rantanplan Grand-Chien-Policier de Sa Jacasseuse Majesté parla d’un « fort affaiblissement ». Il gagna le concours des Euphémismes de la semaine. Comme de coutume, on s’était livré à un étrange comptage des Engiletés. Ces derniers ne s’y laissaient plus prendre. Ils avaient désormais leurs habitudes. Ils rendirent hommage à leurs gueules cassées, aux estropiés toujours plus nombreux. La marquise de Chiappa sut alors que son moment était arrivé. Elle fit savoir qu’elle animerait, aux côtés d’un bateleur de foire connu pour sa misogynie, son homophobie et sa vulgarité – lesquelles étaient devenues des valeurs très prisées – une des ces revues dont les Lucarnes magiques usaient et abusaient pour endormir le peuple. Des voix s’élevèrent pour critiquer la bouillante marquise. C’était là mélange des genres! A quand un Conseil des Chambellans animés par ce monsieur Anounat ? La dame ne se démonta point. Elle se compara à Galilée, rien de moins. Le ridicule se portait décidément à merveille et madame de Chiappa l’arborait en sautoir.

Le lundi qui suivit, Notre Généreux Amphytrion régala le Gotha de la Phynance à Versailles, aux frais des Riens et des Riennes. Il fallait inciter ces Saigneurs à venir placer leurs montagnes d’écus dans notre si beau et si riant pays, qui le redeviendrait du moins dès qu’on se serait débarrassé de cette vermine jaune qui commençait à se propager ailleurs en Europe. Parmi ceux qui étaient ainsi reçus en grande pompe se trouvait le tenancier d’un négoce qui vendait de l’électricité, lequel négoce envisageait de mettre à la rue près de cinq cent employés, ceci afin d’augmenter encore et encore des profits déjà mirifiques. Il ne resterait plus à ces pauvres Riens et Riennes qu’à retraverser la dite rue dans l’autre sens pour trouver du travail. C’était là chose si facile, Sa Glorieuse Infatuation l’avait encore répété lors de ses discours devant les bourgmestres.

Notre Zélé Petit Télégraphiste s’en alla ensuite bisouiller comme il aimait tant à le faire les joues teutonnes de Frau Angela et apposer son auguste paraphe au bas d’un nouveau traité qui consacrait une fois de plus l’inféodation de notre pays à la religion du Tina, cette implacable doxa qui régnait sans partage sur le monde. Sa Colossale Finesse en profita pour glisser un de ces bons mots qui avaient le chic de réveiller dans le peuple de très mauvais souvenirs : « l’allemand a un charme romantique que le français ne m’apporte plus ». Les Riens et les Riennes se souvenaient encore fort bien que leur pays avait eu à subir par trois fois au cours du passé les invasions des armées germaines, lesquelles s’étaient faites dans un idiome qui n’avait rien eu de « romantique ». Pas plus que n’était « romantique » le traité que Notre Délicat Linguiste venait de signer en avouant in petto ne rien y comprendre…

Ainsi en allait-il dans la StartupNéchionne, sous le règne de Manu Premier, roi des Riches et Prince des Ridicules.

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Chronique du règne de Manu 1er dit Le Liquidateur.

Chronique du 12 janvier.

Rantanplan-Grand-Chien-Policier-De-Sa-Majesté était essoufflé. Il venait de parcourir ventre à terre le pays dans tous les sens pour compter ces damnés Engiletés. C’était à n’y comprendre. Voilà que quasiment toutes les villes et les villages s’étaient à nouveau couverts de jaune pour cet acte IX, telle une maudite floraison qui donnait de l’urticaire à Notre Toussotant Anaphylactique à nouveau terré au fin fond de son palais. On avait pourtant tout mis en œuvre pour faire cesser cette inconvenante révolte. Le petit duc de Grivot, encore lui, avait, dès le lundi qui suivit l’acte VIII, couru de gazettes en gazettes pour se répandre d’importance sur sa mésaventure, alors que d’aucuns lui avaient conseillé la discrétion. Las ! Ce pompeux personnage eut ces mots : en s’attaquant à lui, c’est à la « Maison France » que l’on s’était attaqué. De mémoire d’historien, la dernière fois que cette expression avait été publiquement utilisée, c’ était par ce vieux maréchal honni dont Sa Réactionnaire Errance avait tenté de blanchir la mémoire irrémédiablement entachée d’indignité. On était définitivement fixé sur les références du petit duc, il ne pouvait prétendre cette fois avoir fait une erreur. Mais il trouva dans monsieur de Amon et dans monsieur de la Fore, deux barons du parti à la Rose, deux ardents défenseurs de sa péteuse petite personne.

Puis ce fut le Premier Grand Chambellan, monsieur le duc du Havre, qui s’exprima de manière fort martiale sur la Première Lucarne Magique. Il annonça un durcissement de la répression contre les inconséquents qui osaient battre le pavé. On les compterait, on les ficherait, puis on les embastillerait. Certains parmi les argousins, qui possédaient encore une once de bon sens héritée de la vieille République, se demandèrent comment on pouvait encore durcir la répression. Beaucoup d’Engiletés avaient eu la gueule cassée, ou avaient été éborgnés, ou encore étaient devenus manchots. Pour eux et pour elles, le Premier Grand Chambellan n’avait pas eu un seul mot de compassion. Leurs blessures étaient des blessures de guerre. La réponse leur fut donnée par un ancien Chambellan à l’Instruction du roi Nico dit le Nabot. Ce haut personnage, tout infatué de lui-même, qui répondait au nom de monsieur de Fairy, et qui professait jusque là une forme de complaisance pour cette fronde – il appartenait au parti de monsieur de Voquier, le duc de La Loire – se laissa aller à faire entendre le fond de sa pensée sur une gazette, où il n’était d’ordinaire question que de musique, celle dont on dit pourtant qu’elle adoucit les mœurs. Ce monsieur de Fairy se mit à éructer contre les Engiletés, des « excités d’extrême droite et d’extrême droite, des voyous des cités » et appela l’armée et la maréchaussée à tout bonnement tirer dans le tas, pour qu’on en finisse enfin. Les auditeurs et auditrices en furent tout ébaubis. C’était à croire que soudain Monsieur de Fairy avait été happé par une faille temporelle et qu’il se retrouvait face à la Commune de Paris. Monsieur de Fairy était un Versaillais.

Cette nouvelle folle semaine resterait dans les mémoires comme celle des cagnottes. Le dimanche qui suivit le samedi de l’acte VIII, Un Engileté, qui faisait profession de vivre de ses poings, était allé se présenter à la maréchaussée. Il avait été reconnu comme étant le quidam qui avait cogné sur deux argousins. Avant de se livrer, il s’expliqua sur les Réseaux Sociaux. Il avait participé à tous les actes depuis le début de la Grande Gileterie. La colère lui avait pris de voir des femmes et des vieillards pris pour cible par les forces de l’ordre. Il avait frappé. Il n’en était pas fier. Aussitôt se fit un grand mouvement de solidarité pour que se constitue une cagnotte pour aider la femme et les enfants de celui qui apparaissait aux yeux de beaucoup d’Engiletés et aua, le duc de la Muse, qui présidait aux destinées de la province, lança une cagnotte pour faire soigner les argousins blessés. On ne savait de qui il parlait. Personne de chez eux n’avait eu à déplorer les blessures que l’on voyait chez les Engiletés. Mais le duc, qui voulait se faire bien voir de Notre Sanglant Monarc. fit grand bruit autour de sa cagnotte. La récolte d’une somme considérable se fit curieusement de nuit. Qui étaient vraiment ces très-très-généreux donateurs ? Le doute était pour le moins permis. Un des grands chefs des argousins fit savoir qu’ils n’avaient rien demandé. Où irait cet argent?

D’aucuns facétieux lancèrent alors une cagnotte pour acheter un bâillon à la marquise de Chiappa. Mille écus furent récoltés en moins de temps qu’il ne fallait pour le dire. Là, point de généreux donateurs, mais de petits dons donnés par beaucoup. En revanche, nul ne songea à lancer une cagnotte pour monsieur de Fairy, lequel, depuis sa martiale saillie – qu’il avait pourtant démenti à cor et à cris- n’osait plus sortir de chez lui. On avait découvert qu’il touchait depuis des années de confortables émoluments de chaire de philosophie d’ une université dont on se demandait s’il y avait seulement un jour mis les pieds. Ces émoluments, ajoutés à sa non moins confortable retraite de Chambellan, pouvaient lui permettre de payer des gardes du corps.

Ce fut ensuite au tour de la petite duchesse de Bergeai de passer à l’offensive. Faire partie des braves soldats de Son Ivresse des Altitudes se méritait. Il fallait chaque jour payer de sa personne. La duchesse, dont la sottise n’avait d’égal que la bassesse, demanda au Procureur de poursuivre en justice deux instigateurs des Insoumis, pour avoir « armé les esprits ». Diantre ! La duchesse se payait de mots, mais certains doutèrent qu’elle les eût trouvés toute seule.

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Depuis son lointain palais du Maroc, entouré de ses serviteurs, le grand phare de la philosophie-en- bras-de-chemise, et grand dithyrambiste du régime, monsieur de Béachelle, s’exprima. Selon lui, les Engiletés trahissaient l’histoire du mouvement ouvrier. Le but de ces gueux d’aujourd’hui n’était pas comme celui de leurs glorieux ancêtres, de gagner mais de détruire. « Qui se soucierait donc du sort des déshérités ? » se lamentait ce grand humaniste.

Mais que devenait pendant ce temps Notre Bienveillant Jupithiers ? Méditait-il encore et encore sa lettre ? Celle que les Riens et les Riennes attendaient avec tant d’impatience et qui lancerait le Grand Déba(rras) ? Que nenni. Il songeait à ce qu’il ferait servir aux Saigneurs de la Phynance quand il les recevrait en grande pompe à Versailles. Sa Capricieuse Modestie venait de décider qu »Elle ne se rendrait pas comme l’an passé dans cette très sélect station helvétique où se réunissait chaque année le Gotha. Il était infiniment plus chic d’utiliser Versailles, et ce aux frais des Riens et des Riennes. C’était ce qui convenait à Notre Divin Amphitryon. Entouré de tous les siens, il pourrait à nouveau briller tel l’astre qu’il était. A propos de roi, nos Pipolesques Altesses durent sacrifier à la traditionnelle galette. On les vit posant majestueusement près d’une énorme pâtisserie. Sa Gourmande Grandeur prit la parole à cette occasion. Ce fut pour tancer ses vils sujets : trop d’entre eux n’avaient plus « le sens de l’effort ». Cette expression faisait exactement écho aux propos prononcés bien des années auparavant par ce monsieur Pétain dont il fut question plus haut. Ce personnage n’était pas la référence du seul petit duc, mais constituait bel et bien le sel de la Complexe Pensée de Notre Grand Réactionnaire. « L’esprit de jouissance l’a emporté sur l’esprit de sacrifice. On a revendiqué plus qu’on a servi. On a voulu épargner l’effort, on ne rencontre aujourd’hui que le malheur. »

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Chronique du règne de Manu 1er dit Le Liquidateur.

Chronique du 5 janvier.

Le petit duc de Grivot, lorsqu’il écrirait ses Mémoires, se souviendrait de cette épouvantable journée. Il venait de se voir enlevé dans les airs par un aéroplane à hélice, dépêché tout exprès par Rantanplan-Chien-Sauveteur, pour échapper à la horde des furieux Engiletés qui venaient de forcer les portes de son hôtel particulier à l’aide d’un engin de chantier ! En dégustant un chocolat chaud, les dents lui en tremblaient encore. Qu’il était donc périlleux de compter parmi les fidèles de Notre Délicieux Monarc ! Le petit duc s’était toujours promis de faire partie du quarteron des braves, mais fallait-il encore qu’il y eût quelque chose à gagner. Cette petite escapade aérienne n’avait, disons-le clairement – rien de très glorieux et ferait du plus ridicule effet lorsqu’il s’agirait de briguer le fauteuil de bourgmestre de la bonne ville de Lutèce.

Le nouvel an qui devait voir le retour en grâce triomphal de Sa Détresse des Profondeurs avait pourtant si bien commencé ! Pour finir l’annus horribilis, Notre Bienveillant Prince-Président avait tancé ses bons à rien de sujets. Debout tel un Phénix dans une des salles du Château, il les avait glacialement et sévèrement mis en garde contre « les foules haineuses ». Le verbe altier et martial de Sa Mordante Suavité avait ravi les thuriféraires du régime qui s’étaient ensuite répandus sur toutes les gazettes pour louer chaque virgule du divin discours. Les gueux n’avaient qu’à bien se tenir. On allait leur faire rendre gorge. Aucune complaisance ne leur serait réservée. Notre Petit Réactionnaire avait usé de trois mots : vérité, dignité, espoir et quiconque n’avait point encore compris que Sa Pompeuse Importance travaillait à restaurer l’antique monarchie de droit divin avait eu les yeux dessillés et les oreilles récurées. Les Gaulois réfractaires allaient remiser leurs détestables gilets – que Rantanplan-Chien-Policier-de-Sa-Divine-Majesté allait prestement s’occuper de faire interdire – et la StartupNéchionne et son Phare de la Pensée Complexe allaient de nouveau rayonner sur le monde. Les cuicuis fielleux de Donald allaient cesser. Une ère nouvelle s’ouvrait. Toute la semaine, les gazetiers-fort-bien-nourris-aux-croquettes et qui n’entendaient point devoir céder une seule de leurs écuelles de luxe aux gueux et aux gueuses – dont on savait très bien que s’ils étaient dans la mouise, c’était parce qu’ils étaient fainéants, illettrées etc….- avaient pompeusement glosé pour faire passer les Engiletés pour des brutes sanguinaires, partisans des Haineux, lesquels étaient fort commodes dans le rôle tantôt de croquemitaine, tantôt d’adversaire respectable quand il s’agissait de les donner à voir au bon peuple et de faire disparaître les Insoumis et les Insoumises, ces rouges tribuns et tribunes qui avaient endossé pour beaucoup les gilets de la colère. La confusion devait régner dans les têtes des Riens et des Riennes, le parti médiatique se déployait partout. On tremblait un peu mais on crachait son venin et sa haine du peuple. On put ainsi voir sur une Lucarne Magique un vieux baron blanchi sous le harnois, monsieur De Bré – dont le père avait servi sous MonGénéral – secondé par un ancien fidèle du roi Nico, le comte de La Fèvre – ce dernier connu pour son sens aigu du ridicule- planter leurs crocs dans la chair tendre d’une Insoumise, sous les yeux ravis du gazetier qui menait l’assaut. Mais la belle Insoumise ne s’en laissa point conter. Elle quitta l’arène, laissant ses baveux adversaires tout dépités. Le spectacle qui s’était donné à voir était une parfaite illustration de la haine que vouaient les élites au peuple et de la haine des femmes, lesquelles étaient en première ligne dans cette Grande Gileterie, tout comme elles l’avaient été lors de la Grande Révolution.

Le duc de Bordeaux fit allégeance à Notre Suave Conducator. Il quittait les rivages de son parti pour ceux de la faction de Son Implacable Mansuétude. Il allait sans aucun doute l’abreuver de ses fort judicieux conseils. Le dernier roi à l’oreille de qui ce personnage droit dans ses bottes avait murmuré, le roi Pétaud dit aussi Le Chi, avait dissous la Chambre Basse et avait du ensuite, malgré lui, supporter d’avoir un Grand Chambellan qui n’était point issu de sa faction, laquelle avait piteusement perdu le tournoi que le duc de Bordeaux avait organisé. Assurément, les conseils du duc de Bordeaux étaient toujours éclairés.

Un Engileté conducteur de charroi, qui s’était distingué à plusieurs reprises sur les Réseaux Sociaux, fut à nouveau arrêté sans sommation. Gracchus Mélenchonus lui apporta son soutien et donna au passage une petite leçon d’Histoire dont il était féru. Les petits marquis poudrés et leurs amis les gazetiers-fort-grassement-nourris-aux-croquettes se gaussaient fort de ce qu’un Rien comme ce Drouais eût l’outrecuidance de parler des affaires publiques. Pourquoi donc avait-on rendu l’instruction obligatoire ? Monsieur d’Ah-Petit, ce gazetier bien connu, entra alors en scène et fit courir le bruit que ce Drouais avait misé sur la Marquise de Montretout au dernier tournoi de la Résidence Royale. On ne savait d’où ce zélé défenseur de la politique de Notre Éradicateur de Gilets sortait cette information – le plus probable est qu’il l’avait tout simplement inventée pour servir ses noirs desseins- mais voilà que la machine à diffamer s’emballa. Gracchus Mélenchonus – qui en avait l’habitude- fut cloué au pilori, lui qui venait de rédiger une ode à cet Engileté, rappelant au passage que le sans-culotte qui avait reconnu Louis Capet tentant de fuir portait lui aussi, ô clin d’oeil de l’Histoire, ce même patronyme. C’était plus qu’il n’en fallait à un sombre et insignifiant personnage, qui tentait toujours et partout de se hausser du col, monsieur de Ammon, pour se payer le tribun Mélenchonus, qu’il connaissait par ailleurs fort bien car tous deux avaient appartenu au Parti de la Rose. Il déclara sur une gazette, l’œil torve et le rictus mauvais, que ce dernier « avait quitté les rivages de la gauche ». Ce monsieur de Ammon était un habitué des beaux quartiers, n’ayant jamais connu autre chose que les couloirs d’un certain hôtel particulier, lequel avait bruissé de tous les complots ourdis par notre petit baron dans son parti. Quant au citoyen Drouais, il s’expliqua sur ses intentions – rendre hommage à celles et ceux des Engiletés qui avaient déjà perdu la vie en luttant- et nia avoir eu quelque attirance pour la cheffe des Haineux.

Au Château, on faisait les cartons. La Plume de notre Petit Écrivain prenait le large. Il était imité en cela par deux autres Conseillères, usées à la corde par le rythme infernal que Sa Perpétuelle Effervescence faisait subir à tous ceux qui avaient l’immense honneur de la servir. Bien qu’on s’en défendit et qu’on rappelât que cela était prévu de longue date, le départ de sa Plume était fort malvenu pour Notre Distingué Expéditeur. En effet, dans ses vœux, il avait annoncé qu’il allait adresser un courrier à tous ses sujets pour les enjoindre à participer à « un grand débat ». Cette fumeuse et géniale idée avait été susurrée à Sa Navrante Dégringolade par l’ancien roi Nico, lequel avait en son temps porté la technique de l’esbrouffe et de la poudre aux yeux au rang d’un art consommé. Les Riens et les Riennes firent savoir sur les Réseaux Sociaux qu’ils et elles pratiqueraient vigoureusement l’art du « retour à l’envoyeur ». Il fut alors décidé que ce  serait un courrier non pas adressé en propre à chaque Rien ou Rienne – il deviendrait vite impossible de recevoir au Château les lettres renvoyées à leur Expéditeur – mais publié dans les gazettes et sur ces mêmes réseaux sociaux. Chez les Riens et les Riennes, on imaginait déjà comment on allait détourner ces mots inutiles.

L’acte VIII de la Grande Gileterie – qu’on annonçait moribonde – se déroula dans toutes les villes du pays. Loin de s’essouffler, le mouvement paraissait avoir gagné en profondeur et en détermination. Le petit duc de Grivot en était témoin.

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Chronique du règne de Manu 1er dit Le Petit Frère des Riches.


Chronique du 31 décembre.

L’annus horribilis s’achevait par un nouveau grand patratas. Pendant que Notre Suprême en Gelée peaufinait son discours, ce pensum traditionnel de fin d’année qui voulait que Sa Délicieuse Galantine s’adressât à ses sujets bien ingrats pour leur souhaiter une bonne année, les Riens et les Riennes, commentaient les dernières nouvelles. Le nom du sieur de GrosBras était sur toutes les lèvres. On l’avait laissé en grand conciliabule avec le frère d’un de ces tyrans africains dont les monarques de notre vieux pays avaient toujours raffolé. On le retrouvait s’épanchant abondamment dans une gazette d’opposition, dirigée par un vieux séditieux à moustaches, le sieur Plénus. C’était à n’y rien comprendre. Voilà que monsieur de Grosbras expliquait par le menu qu’il était toujours du dernier bien avec Notre Bien-Aimé Jupitou, lequel le consultait tous les jours sur la conduite de la StartupNéchionne. Sa Grandeur Chiffonnée était si mal entourée ! Les conseillers vivaient sur une autre planète. Ils s’adressaient à Notre Bambin Egaré comme si ce dernier était sous tutelle. Les passeports diplomatiques ? Oui, bien entendu, il les avait utilisés, c’était si commode pour ses propres affaires. Et il ne faisait rien de mal, le Château les lui avait fait parvenir, pour le remercier. In fine, Monsieur de Grosbras confia à Moustachus Plénus qu’il se sentait quelques accointances avec ces enragés d’Engiletés. Il fallait les comprendre. La vie était devenue hors de prix, et tout le monde ne pouvait prétendre aux mirifiques émoluments des Très-Chers-Conseillers.

Sa Très Martiale Petitesse avait passé Noël auprès des troupes armées basées dans la lointaine et mystérieuse Afrique. La vue et la proximité de tous ces jeunes hommes braves, aux muscles saillants sous les chemises, leurs beaux visages brunis sous le soleil, avait mis du baume au cœur de Notre Incorrigible Jouvenceau. Mais il lui avait fallu regagner Paris. Les Engiletés avaient menacé de revenir battre le pavé. Notre Prince Vaillant en tremblait. On fit refaire les malles. Ordre fut donné aux Conseillers de ne rien laisser fuiter de la destination de leurs Pipolesques Altesses. Il apparut donc que Sa Détresse des Profondeurs avait tout simplement disparu. Des gazetiers aux aguets – à moins que ce ne fut un boulanger – retrouvèrent bientôt sa trace. On venait de le rencontrer, accompagné de la Reine-Qu-on-sort, à l’heure du souper, sur la grand-place d’un modeste petit village de pêcheurs, Saint Tropez. Ce petit village était devenu depuis des décennies la coqueluche des riches de ce monde. C’était là, dans ces rues étroites, aux petites maisons basses, que Notre Provocant Freluquet avait décidé de passer quelques jours, afin d’oublier les gueux et leurs satanés gilets.

On regagna la capitale le dimanche soir. Des heures et des heures de préparation furent nécessaires aux caméristes et aux valets de pied pour maquiller Sa Cireuse Décadence. L’allocution à la StartupNéchionne allait se faire en direct, les Lucarnes Magiques transmettraient dans tous les foyers des Riens et des Riennes le divin discours qui réconcilierait enfin Notre Bienveillant Timonier et ses récalcitrants de sujets. Les Riens et les Riennes de leur côté préparaient les cotillons. Le jaune était de mise partout.

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Chronique du règne de Manu Ier dit Le Magnifique, le Très-Haut, Notre Sauveur.

Préambule : tous les personnages de cette chronique sont purement fictifs, toute ressemblance avec la réalité est purement fortuite et très très très involontaire. C’est de l’humour, de l’humour, de l’humour. Amies lectrices, amis lecteurs, si d’aventure, l’auteure de ces quelques lignes malicieuses devait être embastillée, elle compte sur vous pour monter des comités de soutien.

Chronique du 23 décembre.

Toute la semaine qui suivit l’acte V de la Grande Gileterie, la Faction de Notre Pleutre Vénéré Jupithiers fut à la manœuvre pour réduire ces gueux au silence dont ils n’auraient jamais du sortir. Les pauvres avaient toujours souffert en silence. Le premier d’entre les fidèles, qui présidait aux destinées de ce parti à la Chambre Basse, le marquis de La Geandre, alla se répandre d’importance sur une gazette pour assurer que la Gileterie allait cesser sur le champ. Ce personnage était à l’image de Sa Divine Morgue. Il portait le mépris de classe en bandoulière, et son phrasé clamait sa fatuité. « Nous avons commis deux erreurs, énonça-t-il pompeusement, tout gonflé de lui-même, nous avons insuffisamment expliqué nos réformes, et nous avons été trop intelligents, trop subtils, trop techniques, dans les mesures de pouvoir d’achat. » En face, on ne releva point. Le tapis rouge était en permanence déroulé dans toutes les Gazettes afin que la complexe pensée de Celui-Qui-Nous- Guide puisse parader à sa guise.

Il fallait par tous les moyens flétrir la bonne opinion que les Riens et les Riennes avaient de la Grande Gileterie. Mais la tâche s’avérait rude. Tous n’arboraient point le gilet jaune, mais beaucoup s’en réclamaient et soutenaient la colère qui sourdait de tout le pays. Une image fit le tour de la planète : on y voyait cinq femmes, le buste dénudé et peint en gris, revêtues d’un capuchon rouge, orné d’une cocarde. Elles firent face aux gens d’armes, qui les auraient volontiers embrochées si on leur en avait donné l’ordre. C’était là un tableau vivant, allusion des plus claires à la Révolution de 1848.

Les argousins de leur côté profitèrent de ce qu’ils étaient devenus les chevilles ouvrières du maintien du régime. Comme il fallait à tout prix éviter que la fièvre jaune ne gagnât aussi leurs rangs, et qu’il ne vînt à l’idée de certains d’aller fraterniser avec ces gueux d’Engiletés, Rantanplan Chien-Policier-de-Sa-Pétocharde-Rutilante-Majesté reçut l’ordre impératif du Château de les soudoyer et de leur graisser la patte. On leur accorda sans barguigner une substantielle augmentation de leurs gages. Ceux des argousins qui étaient allés porter les doléances n’en crurent pas leurs oreilles. Mais ces largesses déplurent fortement à leurs chefs galonnés, lesquels n’avaient point été consultés. Ils firent publiquement connaître leur désapprobation. Ils parlèrent sévèrement d’« erreur d’appréciation » et de précipitation.

Ces voix dissonantes rajoutèrent encore à la cacophonie qui régnait désormais à tous les étages de la StartupNation. Il ne se passait pas un jour sans qu’une annonce ne vînt défaire ce que l’annonce de la veille avait remis en place, et vice-versa. Le retournement pouvait même se faire d’une heure sur l’autre. C’était à n’y rien comprendre.

A Dijon, un grand commis aux ordres de Monsieur de Blanche-Equerre, le Grand Chambellan à l’Instruction, s’émut de ce qu’une Rienne, professeure de son état dans un gymnase de la StartupNation, eût l’outrecuidance de publier dans une gazette séditieuse un libelle fort offensant sur notre Divin Timonier. C’étaient les Services Secrets qui avaient alerté la Chancellerie à l’Instruction. On tança d’importance l’impudente, on la menaça de révocation. Le Grand Chambellan, Grand Dignitaire de la StartupNation venait de promouvoir une loi qui allait faire rentrer dans le rang tous les professeurs, lesquels n’étaient pourtant, à l’exception de quelques uns, que de doux agneaux. Il allait désormais régner dans les écoles, les collèges et les gymnases un ordre tout militaire On ne devait plus entendre une seule voix discordante. Chaque matin, les maîtres feraient chanter aux élèves une ode à la gloire de Sa Splendide Eminence. Son portrait figurerait dans toutes les salles de classes. Les professeurs ne boiraient plus leur café – boisson sans laquelle aucun d’eux ne pouvait assurer leur sacerdoce- que dans des tasses à l’effigie de Notre Bellissime Précepteur. Ils devraient bien entendu acheter sur leurs deniers cet objet. C’était là une astucieuse manière de liquider les stocks qui encombraient la boutique de souvenirs du Château, stocks que l’on devait à monsieur de GrosBras, et qui étaient restés sur les bras des Conseillers depuis que ce barbouzeux serviteur, dont on avait suivi avec passion les aventures estivales, avait été appelé à d’autres fonctions.

Le nom de ce personnage revenait sur le devant de la scène. Son affaire était mollement instruite par la Justice. On le questionna sur l’image qui avait circulé, où on le voyait pointer sa pétoire sur la tempe d’une accorte servante, alors qu’il assurait la sécurité de Notre Futur Champion lors du Tournoi de la Résidence Royale. Monsieur de Grosbras argua pour sa défense qu’il s’agissait là d’une brave pétoire à eau, de celles dont les bambins usaient lors des joutes estivales. On en resta pantois. Comment donc, la sécurité de notre Minuscule Freluquet Bibelot était assurée par des pétoires à eau ? On apprit dans le même temps, alors que Sa Complaisante Hauteur venait de prendre son aéroplane pour s’en aller visiter un tyran de ses amis dans la mystérieuse Afrique, que monsieur de GrosBras se trouvait précisément chez ce même tyran deux semaines auparavant et qu’on l’avait vu en grande conversation avec le frère de ce sulfureux despote. Le vieil adage « Barbouzeux un jour, barbouzeux toujours » venait de trouver là une énième et brillante illustration.

La Reine-Qu-on-sort méditait. Elle était conseillée en cela par une de ses grandes amies, celle à qui l’on devait les glamoureuses images du futur couple princier lors de la campagne du Tournoi de la Résidence Royale, celle à qui l’on devait la métamorphose de monsieur de GrosBras, en un mot comme en cent, la Reine-Qu-on-sort prenait conseil auprès d’une sulfureuse magicienne. La chute de son Divin Myrmidon se poursuivait inexorablement dans les carottages d’opinion. On avait beau user de carabistouilles, inverser les chiffres, las, la réalité était là. Sa Splendeur Déchue ne pouvait plus faire d’apparitions publiques et s’offrir ces bains de foule tant prisés. Les déplacements se faisaient désormais en mode furtif. Il fallait agir . La Reine-Qu-on-sort se confia à une de ces gazettes mondaines, de celles qu’on était forcé de feuilleter lorsqu’on attendait pour se faire soigner dans une salle d’attente bondée de scrofuleux et de catarrheux. Elle était horrifiée par les violences ! Non point celles que les gueux subissaient, non ! C’est la vue d’un sac Vuitton lacéré et mis en pièce qui avait bouleversé Notre Bergère Poudrée et l’avait convaincue qu’il lui faudrait bientôt s’adresser au peuple pour l’enjoindre au calme. Cela se ferait dans l’une des Lucarnes Magiques du Service Public de la Propagande.

Les Engiletés, malgré le pilonnage de la propagande sur les Gazettes, ne désemparaient pas. Pire, leur colère se renforçait encore. L’acte VI eut lieu le samedi 22 décembre. De Toulouse à Bordeaux en passant par Marseille, on n’entendit qu’un seul cri dans les rues « La dissolution, c’est la solution ! ». Tous en appelaient à la démission de Notre Sanglant Persécuteur Bienveillant Souverain. Un mannequin à son effigie fut même décapité. Les Engiletés en vinrent aux mains avec les argousins, qu’ils mirent en fuite, non sans que l’un de ceux-ci ne dégaine sa pétoire. Il y eut aussi dans les rues de Paris un gigantesque jeu de cache-cache. A Versailles, où l’on attendait des hordes de gueux, Rantanplan Chien-Policier-de-Sa-Majesté avait fait déployer des troupes de gens d’armes. Mais en vain. Aucun Engileté n’ y pointa le nez. On les retrouva à Montmartre, où l’on fit arrêter leur chef, manu-militari. On le mit aux fers. Tout engileté était désormais considéré comme un ennemi de la StartupNation.

Le réveillon de Noël approchait. La Faction de Notre Divin Enfant publia un opuscule à fins de défense de l’action du gouvernement pendant les agapes. On pressentait déjà que les quelques crédules qui croyaient encore aux promesses de Sa Charitable Générosité, allaient finir la soirée comme un certain Gaulois réfractaire qui s’entêtait à chanter faux. Quant aux autres, aux Très-Riches-Amis, les seuls bénéficiaires de Notre Grand Ruissellement, ils ne se commettaient point avec ceux d’en-bas. On restait dans l’entre-soi. On y ferait couler le champagne à flots. La vie était belle.

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Chroniques du règne de Manu 1er dit Le Turpide

Chronique du 16 décembre.

L’Acte IV de la Grande Gileterie eut lieu le 8 décembre. Sa Morveuse Suffisance ne s’était point envolée pour le Maroc. Elle était restée se terrer toute cette longue journée au Château, lequel était gardé par un nombre impressionnant de spadassins et d’argousins. Un aéroplane à hélice se tenait prêt à venir extraire notre Pétochard Freluquet si d’aventure ces gueux d’Engiletés, bien décidés à venir lui botter le fondement, arrivaient à leurs fins. Sa Pusillanime Petitesse avait serré le dit fondement toute la journée, piétinant la moquette toute neuve d’une des salles de réception. Elle méditait le discours qu’il lui faudrait proférer pour faire cesser cette Gileterie grotesque. On avait chargé le duc de Ferre-An de faire savoir que Notre Viril Myrmidon ne souhaitait point « mettre de l’huile sur le feu », préférant resté concentré sur « le maintien de l’ordre ».

On vit les résultats. Dans Paris, les argousins procédèrent à des arrestations préventives. On mit aux fers tous celles et ceux qui portaient gilets – lesquels étaient pourtant obligatoires à bord des carrosses- et qui s’étaient munis de petites fioles d’onguent pour soigner les effets délétères sur les yeux des gaz lancés à tout va au moyen de canons. On arrêta aussi un séditieux bien connu, que les services secrets n’avaient jamais réussi à réduire à quia. Il fallait faire peur. Il fallait terroriser ces gueux, leur faire rendre gorge. Le Premier Grand Chambellan avait bien tenté une nouvelle fois de circonvenir les fâcheux, en recevant dans son hôtel particulier deux d’entre eux, autoproclamés porte-parole par la grâce du Parti Médiatique, lequel, bras armé de Sa Martiale Gloriole, était à la manœuvre depuis plusieurs jours. Cela n’eut aucun effet. Sur les ronds points et devant les péages, les Engiletés expérimentaient la démocratie directe. Cela terrorisait littéralement le Grand Thuriféraire de la StartupNation, monsieur de Barre-Bier, qui songeait sérieusement à émigrer à Coblence, s’il advenait que les gueux parvinssent à prendre le pouvoir. Il était rejoint en cela par Monsieur de Lève-Hit, et d’autres grands esprits tout dévoués à la cause.

Toute la journée du samedi, les Lucarnes Magiques déversèrent un flot de commentaires boursouflés, où se lisait la peur de la vile populace. Les spadassins quant à eux matraquèrent, gazèrent et éborgnèrent comme jamais en visant au visage les manifestants. Les balles tirées avaient la grosseur d’un œuf et elles créaient des dégâts considérables. Deux gazetiers d’en-bas, qui couvraient les manifestations, furent également pris pour cibles. A Marseille, à Toulouse, on vit des Engiletés mettre genou à terre et mains derrière la tête en signe de solidarité avec les escholiers molestés et humiliés de Mantes-La-Jolie. Cette affaire – qui faisait grand bruit à l’étranger- et les nouvelles charges des argousins contre les Engiletés, donnèrent l’occasion au Grand Vizir de la Turquie – lequel était un maître ès répression violente- de moquer Notre Féroce Jupithiers. La France, donneuse de leçon à la terre entière, en était devenue la sombre risée. Cela n’empêcha  point la duchesse du Poitou, l’ancienne concubine du roi Françoué, d’y aller de son bon mot. Il fallait exister, coûte que coûte. Cette bonne dame fit savoir que les escholiers avaient reçu là une bonne leçon, que cela « leur apprendrait le sens des réalités ».

Pendant ce temps, on organisait des gesticulations afin de préparer les Riens et les Riennes à l’allocution très attendue de Sa Sentencieuse Malveillance. Deux bourgmestres firent le voyage jusqu’au Château. Ils avaient obtenu une audience avec Son Himalayenne Surdité. Trois heures durant, ces valeureux s’entretinrent de la situation du pays avec Notre Très-Vénéré. A leur sortie, ils commentèrent abondamment ce qui s’était passé. « On lui a parlé cash » « Notre Prince sait écouter ». La Chambellane aux Balances, Madame de Belle-Ou-Bey, qui comptait parmi les très-fidèles, s’exprima sur une gazette parlée. « C’est de notre rôle de s’adresser au peuple, peut-être ne l’avons-nous pas assez fait » concéda-t-elle. Le petit duc de Grivot pérorait partout que le Prince-Président « allait toucher le coeur » des Riens et des Riennes. On distillait ici et là des « éléments de langage ». Jusqu’à Sa Sublime Repentance soi-même qui s’était confiée fort opportunément devant ses Très-Chers-Conseillers, lesquels avaient naturellement reçu ordre de communiquer les christiques paroles. « Quand il y a de la haine, c’est qu’il y a aussi une demande d’amour »… On vit même l’ancien roi Nico dit Le Nabot sortir du Château par la grande porte. Depuis quelques jours, ce roi déchu se répandait en propos fielleux et sibyllins: « Vous avez vu la situation ? Je ne vais peut-être pas avoir le choix, je vais être obligé de revenir.. »

De son côté, Gracchus Mélenchonus avait réuni ses troupes à Bordeaux. Il tonna qu’il était du devoir de Notre Inconséquent Babillard de dissoudre la Chambre Basse, afin de redonner la parole au peuple, mais que son caprice était de ne point écouter les aspirations qui montaient des quatre coins du pays.

On avait conseillé à Sa Sublime Arrogance de ne point s’exprimer directement devant ses sujets. La fausse compassion devait être pesée à la virgule près. Tout le dimanche, la Reine-Qu-on-sort – dont le premier métier avait été d’enseigner notre belle langue ainsi que le théâtre- fit répéter Notre Petit Cabotin. Le lundi soir, postés devant leurs lucarnes magiques, les Riens et les Riennes eurent la confirmation que la Reine-Qu-on-sort manifestait plus de talent à dépenser les écus du Trésor pour acheter de la vaisselle qu’à professer des cours de comédie. Notre Lacrymal Petit-Frère-des-Riches avait entendu la détresse de son peuple. Des miettes de brioche allaient être distribuées aux plus nécessiteux. Mais il fallait cesser les enfantillages et abandonner ces ridicules gilets. Les plus attentifs et les plus remontés des Riens et des Riennes comprirent que Sa Doucereuse Compassion avait en réalité chaussé des brodequins de fer.

Gracchus Melenchonus commenta sobrement mais fermement le discours de Notre Grand-Virage, pendant que les gazetiers-nourris-aux-croquettes s’ébaubissaient de ce qu’ils qualifiaient de « tournant du quinquennat ». « Sa parole à nos oreilles sonne faux» estima-t-il, la mine grave.

Parmi les Engiletés, il ne s’en trouva point un seul pour se satisfaire de ce qui n’était même pas une aumône, mais un secouage de nappe. Les gazetiers-nourris-aux-croquettes estimaient tous la bouche en choeur que la Gileterie allait cesser sur le champ. Que leur fallait-il de plus, à tous ces gueux ? Des carrosses en or ? De la vaisselle en argent ? Sur ces entrefaites, un assassin fut pris de folie et tira dans la foule à Strasbourg. Sa Sinistre Malveillance pouvait le remercier. De tous côtés, les appels furent lancés pour que cessât immédiatement la rébellion. Il ne devait pas y avoir d’acte V ! Un certain Berreger, Grand Chef d’une confrérie de laborieux, personnage fort chafouin, dont on savait qu’il avait trahi depuis fort longtemps les intérêts de celles et ceux au nom de qui il prétendait parler, se fendit de ces mots « il serait de bon ton que les Engiletés ne manifestent pas ce samedi pour ne pas surcharger la barque des argousins ». Monsieur de Voquier, le bouillant et néanmoins fort bête chef de la Faction des Droitiers, imité en cela par la marquise de Montretout, à moins que ce ne fût l’inverse, tant ces deux personnages se copiaient mutuellement, après avoir feint une grande solidarité avec les Engiletés, leur enjoignit de cesser leurs actions. Il ne se trouva que le parti des Insoumis et des Insoumises pour continuer à soutenir contre vents et marées la Grande Gileterie. Gracchus Melenchonus, lors de son discours à la Chambre Basse, fit même observer une minute de silence en hommage aux victimes et aux morts chez les Engiletés depuis le début du soulèvement. Tous les députés se levèrent, il n’y eut que les Chambellans pour ne point respecter ce moment. Ils étaient méprisants jusqu’au fondement.

L’acte V eut donc bien lieu. Rantanplan Chien-Policier de sa Majesté fit déployer ses troupes dans tout Paris pour empêcher les Engiletés de battre le pavé. Comme lors des autres samedis, il donna l’ordre de matraquer, éborgner, gazer. Et l’on matraqua, éborgna, gaza. Du côté de la place Beauvau et du Château, on se félicita ! La froide pluie d’hiver en avait découragé quelques-uns, ainsi que les basses manœuvres de nasses et d’encerclement. On cria à la décrue. Mais ce que ne voulurent point voir toutes ces belles personnes, c’est que partout en province, il s’était produit des ententes entre les Engiletés et celles et ceux qui tenaient de la vieille tradition des confréries d’ouvriers. Ces enragés en appelaient déjà à un acte VI. Sur les ronds points, on s’organisait pour durer.

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Chroniques du règne de Manu 1er dit Le Turpide.

Chronique du vendredi 7 décembre.

Notre Petit Poseur de Moquette avait du rentrer dare-dare dans son royaume, non sans avoir grimacé pour la postérité, avec les autres grands de ce monde, sur le perron du palais où avait eu lieu la charmante sauterie. On y voyait sa Trémoussante Fanfaronnade se hausser du col, et se retourner vers ses petits camarades, tel un galopin le jour de sa première communion. Les facéties avec son grand ami Donald le Dingo, qui n’aimait rien tant qu’à le moquer au travers de cuicuis assassins, étaient finies. Le grand raout des grands de la planète s’était achevé sans aucune concorde sur le climat, dont le réchauffement ne laissait pourtant d’inquiéter, ni sur le commerce. Mais on avait folâtré, on avait dégusté des mets délicieux, on avait causé en grignotant des petits fours… Il fallut cependant remonter dans l’aéroplane. A l’arrivée sur le sol de la StartupNation, notre Tartarin des Altitudes serra un peu les fesses. Certains Engiletés parmi les plus furieux avaient juré de venir le chercher. Sa Cosmique Arrogance se composa un visage des plus fermés et s’en alla parader avenue Kléber, non loin du théâtre des émeutes de la veille. Des lucarnes magiques enregistrèrent la scène. Devant les images qui furent ensuite diffusées, les Riens et les Riennes se gaussèrent jaune : encadrant exactement le visage de notre Martial Jupithiers, se détachaient des inscriptions en rouge l’invitant d’une façon fort peu élégante à faire ses malles. On entendait tout aussi clairement les lazzi et les huées, que peinaient à couvrir les quelques maigres applaudissements des figurants, lesquels avaient été recrutés en toute hâte et dûment rémunérés en brioches. Sa Cinglante Morgue ne daigna pas s’exprimer, préférant déléguer le soin à Rantanplan-Chien-Fidèle de réfléchir à ce qu’il convenait de faire pour mater la révolte. On allait voir ce qu’on allait voir…

Sa Lugubre Altesse acheva son retour de Varennes en allant s’incliner sur la tombe du Soldat Inconnu, flamme dont il se disait avec des frissons dans la voix, que ces Affreux Engiletés, avaient voulu l’éteindre, la bave leur sortant des lèvres. Que le peuple était vil ! Qu’il convenait de le blâmer ! Notre Sanglant Autocrate s’en fut ensuite déjeuner avec les argousins chargés de réprimer, de gazer, de taper comme plâtre les Riens et les Riennes qui osaient s’opposer à sa merveilleuse politique du Grand Ruissellement. Il leur promit une généreuse prime s’ils consentaient à taper plus fort, à gazer plus profond, à viser encore plus juste de ces gentilles balles en caoutchouc pour briser davantage de mâchoires, pour éborgner davantage . Il fallait en finir.

Le surlendemain, le Premier Grand Chambellan, que toutes ces agitations agaçaient au plus haut point, lâcha un peu de lest comme on lâche un pet. Il annonça pompeusement un moratoire de six mois sur la hausse de la gabelle. On représenterait cette hausse après le prochain tournoi électoral. D’ici là, ces gueux en jaune rentreraient s’abrutir devant leurs lucarnes magiques – lesquelles, selon Monsieur de Barre-Bier, Grand Gazetier-nourri-aux-croquettes et Grand Thuriféraire du Régime, devraient devenir gratuites, car c’était là la seule distraction des manants. Ils oublieraient tout cela, car ils n’avaient point de cervelle, ou ce qui leur en tenait était colonisé – cela avait été théorisé par un des Très-Riches-Amis de Sa Tyrannique Obsession – par la réclame dont on les abreuvait de matin au soir. Mais les Engiletés n’étaient point si sots. Le mot « moratoire » rimait avec celui de « suppositoire » et ils comprirent aussitôt qu’on tentait de leur enfoncer ceci bien avant dans le fondement. Ils renaclèrent bien fort et le firent savoir. Le Château fit aussitôt annoncer le soir même qu’il ne s’agissait point d’un moratoire, mais d’une annulation pure et simple. Notre Machievalique Rétropédaleur imaginait que cela suffirait à désamorcer ce qui prenait des allures d’insurrection générale. On n’y était pas encore tout à fait. Les Grands Chefs à Plume des Confréries se laissaient encore cajoler par le pouvoir, et ils n’entendaient pas la colère qui montait de leurs bases. Quant au Premier Grand Chambellan, il passa pour un parfait imbécile. Sa vengeance serait terrible. On allait voir ce qu’on allait voir…

Les escholiers se mirent de la partie. Ils sortirent de leurs lycées et envahirent les rues. La répression fut terrible. Ils furent gazés, tirés à vue comme des lapereaux de l’année, matraqués, humiliés. A Mantes-La-Jolie, un argousin filma à l’aide de son smartruc des gamins agenouillés, mains derrière la tête, alignés en rang d’oignons. Des gens d’armes les entouraient, braquant sur eux leurs arquebuses. On y entendait une voix goguenarde susurrer que c’était là « une classe qui se tenait tranquille ». Une autre voix leur enjoignait de ne pas baisser la tête, de regarder droit devant eux. La scène se serait passée au Vénézuelaaaaaaaaa qu’elle aurait ameuté le petit Landerneau poudré des Grands Gazetier-nourri-aux-croquettes. Mais on était dans une ville de banlieue, et il fallait humilier cette jeunesse turbulente. Certains arguèrent que ces escholiers avaient brûlé deux carrosses. Les images de ce qui ressemblait fort à ce qui se passait dans les camps de prisonniers aux Amériques, chez Donald le Dingo, ou dans les dictatures plus au Sud, se répandirent telles un virus sur les Réseaux Sociaux. Les Riens et les Riennes furent pour la plupart grandement malcontents de ce traitement réservé à des jeunes âmes. La colère jaune s’en trouva grossie.

Cette violente répression était le signe d’un pouvoir aux abois. La grande journée du samedi, l’acte IV de la Grande Gileterie se profilait. Il fallait terroriser la population pour l’empêcher d’envahir les rues, les péages et les ronds points. Jupithiers en son Palais voulait mater son peuple de Gaulois réfractaires. Il fit appel à l’armée et l’on vit force véhicules blindés faire route vers la capitale. Les Chambellans étaient requis pour éteindre l’incendie. Monsieur de Blanque-Erre s’acquitta de sa mission via une lettre fort pompeuse adressée aux maitres des turbulents escholiers. Il les enjoignait à la sérénité. Les maitres lui répondirent en organisant ici et là des assemblées générales. Allaient-ils eux aussi entrer dans la danse insurrectionnelle ?

La marquise de Chiapa fit à son tour entendre sa voix. Notre belle Chambellane avait été élevée au bréviaire marxiste de son révolutionnaire de papa. Elle avait fait table rase de ce catéchisme mais il subsistait encore quelques traces. A moins que ce ne fût la crainte de se voir abimer le cou et la poitrine, qu’elle avait fort généreux. Elle claironna qu’on allait « évaluer la transformation de l’impôt des Très-Riches ». S’il s’avérait que les écus, généreusement redistribués à ceux qui ne savaient plus quoi en faire, n’étaient pas remis dans l’économie du pays, elle proposerait qu’on rétablît cet impôt. Las ! Notre aventureuse et plantureuse marquise fut sévèrement tancée par le Château. Il n’était point question de revenir sur cette immense avancée sociale qui avait consisté à aller prendre les écus dans les poches des Riens et des Riennes pour les faire ruisseler sur ceux qui étaient déjà cousus d’or. On ne l’était jamais assez.

Le lendemain, devant la Chambre Basse, le tribun des Insoumis, Gracchus Melenchonus tonna qu’on ne pouvait être « en même temps l’ami des riches et celui du genre humain ». « Seul le peuple porte en bandoulière l’intérêt général » clama encore l’Insoumis. Il rappela que son Parti avait proposé bon nombre des mesures réclamées dans les cahiers de doléances des Engiletés, dont le référendum d’initiative populaire, qui permettrait au peuple lui-même d’abroger des lois injustes, de révoquer des élus malhonnêtes et discrédités, et d’écrire une nouvelle constitution afin de donner vie à une Vième République. Que toutes ces propositions avaient été balayées par la morgue de la Faction de notre Brutal Freluquet et ses robots-députés. « C’est l’Histoire qui s’écrit ! Vous, vous frappez et vous rêvez de reporter la douleur à dans six mois ! Cédez ou partez ! Et quand vous partez, cédez avant ! » conclut magistralement le bouillant tribun.

Jupithiers en son Palais faisait compter les gens d’armes déployés dans la capitale et tout le pays. Il avait prévu de faire atteler son aéroplane afin de s’envoler pour le royaume du Maroc. Le souverain de ce pays s’entendait à merveille pour ce qui était de mater les séditieux, les factieux, les gueux et tous les autres, engiletés ou non. On allait voir ce qu’on allait voir.

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Les Chroniques du règne de Manu 1er dit Le Turpide.

Chronique du 1er décembre

Paris brûlait. A Marseille, la Canebière et le Vieux Port s’embrasaient. A Bordeaux, au Puy-en-Velay, à Bourg-en-Bresse, on avait dressé des barricades. Notre Petit Serrurier parla depuis la lointaine Argentine où il s’était enfui, officiellement pour participer à une petite sauterie entre grands hommes de la planète. « J’avais des choses très importantes à faire . J’entends la souffrance d’une partie du peuple qui veut vivre mieux plus vite. » martela Son Inflexible Surdité. Mais ce que les Engiletés voulaient par-dessus tout, c’était la fin de la gabelle, le rétablissement de l’impôt des très riches et la tête de leur très Détesté Roitelet.

Rantanplan-Grand-Chien-Policier-De-Sa-Majesté était apparu sur la Gazette dédiée à l’édification de la Gloire de notre Futur Décollé, la mine défaite, l’œil torve. Il lui avait été rapporté que quelques instants auparavant, la gazetière-en-chef, Madame d’Elle-Griffe, croyant n’être pas entendue, s’était gaussée de lui en le traitant d’incapable. Il parla, parla… Bien peu comprirent le sens de ses paroles. Il n’y en avait pas. Il fallait faire passer ces Engiletés pour des enragés. Certains l’étaient devenus pour de bon. Les argousins n’en pouvaient plus. Les canons à eau étaient bien lourds. Et ne voilà-t-il pas que l’on s’était mis à déterrer les pavés et à dresser des barricades. Le fond de l’air était jaune teinté de rouge et sentait fort la Révolution. Une bande avait investi l’Arc de Triomphe. Le Secrétaire de Rantanplan accusa ces factieux de vouloir éteindre la flamme du Soldat Inconnu. Mais on disait aussi que c’était là menteries et que ces Engiletés s’étaient réunis à cet endroit glorieux pour y chanter la Marseillaise.

Pendant ce temps, Sa Fuyante Inconséquence était en Argentine. A sa descente de l’aéroplane qui l’avait conduit dans ce pays, il s’était produit un de ces incidents improbables et distrayants dont l’Histoire est heureusement émaillée. En lieu et place de la délégation protocolaire qui devait dignement accueillir Notre Futur Exilé, ce fut un simple valet, chargé ordinairement de la réception des malles, qui se trouva posté au bas de l’échelle empruntée par nos Pipolesques Altesses pour s’extraire de l’aéroplane. Ce valet était revêtu d’un gilet jaune en tout point semblable à ceux que les Riens et les Riennes en colère contre la politique de Sa Sirupeuse Malveillance arboraient. Que se passa-il dans la tête de Notre Chiffoné Tartarin à ce moment-là ? Etait-il en train de songer à l’épaisse et coûteuse moquette que la Reine-Qu-On-Sort venait de commander pour donner un petit air de jeunesse au Château ? Rien n’était trop beau pour satisfaire les desiderata de Sa Capricieuse Petitesse. La Reine le savait qui fourmillait d’idées pour dépenser les écus du Trésor Public. Pensait-il à la petite sauterie qu’il avait fait organiser le mardi précédent pour feindre d’apporter une réponse à ces gueux ridiculement engiletés de jaune ? « Est-ce une révolte ? » s’était-il enquis auprès de ses Très-Chers-Conseillers. Non, sire, répondirent ces derniers, faites œuvre de pédagogie et tout s’arrangera. Notre Petit Ventilateur se prit donc pour une éolienne, ces grands oiseaux-machines qui transformaient le vent en énergie. Las ! Ce fut l’inverse qui se passa. Sa Vertigineuse Profondeur des Carottages usa son énergie – bien ralentie au demeurant – pour produire du vent. « On ne peut pas être le lundi pour l’environnement et le mardi contre la hausse des carburants » persifla notre Mirliton Inspiré. « On vous parle de fin du monde et vous parlez de fins de mois difficiles » continua-t-il, lui qui se refusait à comprendre que, pour un nombre grandissant de Riennes et de Riens, la fin du mois commençait le 10 de ce même mois. On carotta à nouveau l’opinion après cette allocution. La Gileterie continuait de recueillir l’adhésion. Sa Grandeur Déplumée poursuivait son irrésistible dégringolade. Sur ces entrefaites, on donna des ordres pour que l’on fit les malles, on s’entassa dans une diligence et l’on fit route vers l’Argentine. Le voyage fut éreintant. Il fallut s’arrêter pour changer les chevaux. A son arrivée en Argentine, Notre Monarc en Déroute se précipita sur l’homme en gilet jaune pour lui serrer la main en signe de reddition. A moins que Sa Barbouzeuse Altesse, dans un moment d’égarement, n’eût cru reconnaître son cher GrosBras ! Il fallut le détromper. Celui-là était un vrai bagagiste . En temps ordinaire, l’affaire aurait fait grand bruit. Mais à Paris, dans la StartupNation en perdition, on tentait de colmater les brèches.

Le Premier Grand Chambellan se proposa de recevoir une délégation d’Engiletés pour les circonvenir. Ces derniers étaient méfiants. Ils demandèrent qu’une Lucarne Magique enregistrât l’entretien. Cela leur fut refusé. L’entreprise tournait au fiasco. Qu’à cela ne tienne. La marquise de Chiapa tança vertement ces gueux qui osaient ainsi ne point se rendre à une invitation du Premier Grand Chambellan : « On est convié, on s’y rend » distilla-t-elle fielleusement. De son côté, l’ancien roi Françoué-dit-le-Pédalo, devenu totalement amnésique, rencontrait des Engiletés pour les encourager dans leurs revendications. Il avait totalement oublié que c’était sous son règne qu’avait été entamé le détricotage du Code du Travail, c’était sous son règne que notre actuel Pyromane Dézingueur avait commencé ses méfaits en vendant des manufactures à l’étranger. Françoué se voyait revenir sur le trône, en recours. Sur les Réseaux Sociaux, on se gaussait.

Le samedi arriva, qui vit les évènements par lesquels nous avons ouvert cette chronique. Le petit duc de Grivot se trouvait à une sauterie organisée par la faction de Son Evanescente Majesté, pour fêter la promotion de l’un des courtisans. Le Premier Grand Chambellan se voyait contraint de remettre un voyage en Pologne. Rantanplan quant à lui n’excluait pas d’instaurer le couvre-feu – en oubliant que ce dernier était déjà inscrit dans la loi- et de faire donner la troupe. Pendant ce temps, aux Antipodes, Leurs Pipolesques Altesses continuaient à examiner les échantillons de moquette et de papiers peints.

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Chronique du 25 novembre

Il se passa ce que d’aucuns, observateurs avisés de la société, avaient prédit : la première Gileterie se poursuivit de façon permanente pendant la semaine et connut un nouveau pic le samedi, sur les Champs Elysées. Notre Fâché Jouvenceau avait pourtant dépêché son Grand Flandrin de Premier Chambellan s’exprimer sur les gazettes de la première Lucarne Magique au lendemain de la première grande manifestation de ces gueux enragés. « J’entends les souffrances » avait pompeusement énoncé le duc du Havre, « mais je maintiens les taxes dont le niveau sera diminué à la fin du premier règne de notre Bien-Aimé Souverain. » Il ajouta même « le cap est bon, nous allons le tenir. » Cette surdité donna l’occasion à Adrianus Le Rouge, fougueux tribun des Insoumis de lancer cette saillie : « le gouvernement entend tout, mais ne comprend rien. » Sa Sourdingue Seigneurie avait d’ailleurs fui la StartupNation et s’en était allée chez sa grande amie Frau Bertha, la Grande et Teutonne Chancelière d’outre-Rhin, d’où il déclara, fidèle à ses habitudes de tancer son peuple de Gaulois réfractaires quand il s’en trouvait éloigné, qu’il ne souffrirait pas que Paris soit encerclée et envahie, et qu’il y ferait donner la troupe si besoin s’en ferait sentir. On était prévenu.

Les Editorialistes, cette caste de courtisans nourris très grassement aux croquettes, usaient de toute leur morgue et leur mépris pour vilipender les Engiletés. Ils mettaient en exergue quelques vilaines actions commises ici et là, et présentaient ces révoltés comme des affidés du parti des Haineux. Madame de Montretout devait une fière chandelle à ces Editorialistes. Sans eux, la marquise et les barons de sa Faction seraient depuis longtemps apparus pour ce qu’ils étaient : des opportunistes, qui prospéraient de la misère et de l’ignorance, tels des charognards. Ce que les gazetiers-nourris-aux-croquettes ne disaient pas, c’est qu’à chaque fois que certains Engiletés s’étaient laissés aller à tenir des propos haineux, d’autres les avaient contredits. Les Engiletés ne demandaient plus seulement l’annulation de l’augmentation de la gabelle, ils commençaient à écrire des cahiers de doléances d’où il ressortait qu’ils étaient fort mécontents de la politique menée depuis l’avènement de notre Petit Foutriquet, laquelle politique avait consisté à tondre les Riens et les Riennes pour enrichir chaque jour davantage les Très-Riches-Amis de sa Généreuse Reconnaissance. Ils réclamaient ce qu’ils estimaient juste : qu’eux et leurs enfants puissent vivre dignement et en bonne santé. Il était également apparu clairement à celles et ceux qui avaient revêtu le gilet jaune de la colère que les Gazettes n’étaient là que pour servir la propagande toute à la gloire  de notre Grand Ruissellement. Des gazetiers essuyèrent ici et là des quolibets. Ils décrivirent ceux qui les avaient pris à parti comme des enragés, la bave aux lèvres. Une courtisane bien en vue, gazetière sur une Lucarne Magique toute dédiée à l’édification de la Glorieuse StartupNation et de son Petit Timonier, et qui était du mieux avec Son Arrogante Certitude, s’offusqua de ce que les gueux eûssent pu monter sur Paris et se diriger sur les Champs-Elysées. Où allait-on si on laissait ces hordes de va-nu-pieds continuer leurs saccages ? Paris, le temps d’un après-midi, avait furieusement ressemblé à ce qui s’y était passé quelque cinquante années auparavant, lors d’un mois de mai resté dans les mémoires. On était même allé jusqu’à déterrer les pavés. L’air sentait fort l’insurrection.

Les Riens et les Riennes se sentaient pour leur très grande majorité solidaires des Engiletés. La Petite Chambellane adjointe au Grand Jardinier, madame de Poire-Son, avait annoncé dans la semaine que l’augmentation de la gabelle, en lieu et place de servir à rendre l’air des grandes villes plus respirable, allait essentiellement être utilisée pour compenser un manque de recettes pour le Trésor de la StartupNation. Ce manque était du à la suppression de l’impôt des Très-Riches. Ceux-ci pourraient toujours s’acheter du bon air, les Riens et les Riennes quant à eux, non seulement seraient tondus et retondus, mais seraient condamnés à payer de plus en plus cher le carburant pour leurs carrosses, lesquels leur étaient pourtant nécessaires pour se rendre sur leurs lieux de besogne. Son Altesse Emperruquée, imitant en cela une Reine-Qu-on-sort que les Sans-Culottes, ancêtres des Insoumis, avaient autrefois raccourcie, avait suggéré aux Riens et aux Riennes, qui se plaignaient de ce que le carburant devînt hors de prix, de s’acheter des carrosses à pile. Qu’il était fatigant de devoir tout expliquer par le menu à ces illettrés fainéants !

Rintintin-Chien-Policier alias Rantanplan-Chien-Fidèle-de-sa-Majesté s’était encore une fois rongé les ongles et les sangs durant cette journée, comme il l’avait d’ailleurs fait toute la semaine qui avait précédé. Notre Explorateur des Tréfonds des Carottages lui avait confié une mission : jeter l’opprobre sur ces gueux enragés et engiletés et faire apparaître, en truquant les chiffres, que le mouvement parût s’essouffler. Rantanplan s’acquitta de sa mission avec zèle, comme à son accoutumée. Il accusa ces séditieux d’affaiblir le royaume dans sa lutte contre les Assassins. Pire : ils les accusa de vouloir s’en prendre à sa propre famille ! En effet, quelques Engiletés s’étaient transportés du côté de l’hôtel particulier où il résidait, et ils avaient dégainé leurs smartrucs pour immortaliser pour la postérité leurs trognes. Quel crime impardonnable ! Pour ce qui est des chiffres, notre ineffable Toutou produisit un comptage des plus précis, à l’unité près. Las ! Il fut démenti par un syndicat d’argousins en colère qui annonça un nombre élevé de gilets présents dans les provinces et dans la capitale. C’était là chose fort piquante, car les argousins étaient connus pour minorer de façon quasi systématique le nombre de Riens et de Riennes à battre le pavé pour protester contre leurs misères.

Pendant ce temps, à l’autre bout du monde, au Royaume du Soleil Levant, un des Très-Riches-Amis de sa Cireuse Splendeur, monsieur de Gône, baron infatué et méprisant, général en chef d’une fabrique de carrosses, – avant d’avoir été un simple fabricant de caoutchoucs pour les roues des dits carrosses, venait de se faire mettre aux arrêts pour avoir omis de déclarer ses tas de pièces d’or sonnantes et trébuchantes au Trésor Nippon. Dans ce fier pays, on ne badinait pas avec ce qui, dans la StartupNation, relevait au contraire du mérite ! Le baron Le Mère, Chambellan à l’Economie, déclara illico que monsieur de Gône n’avait fait que voler le fisc nippon, et qu’il n’avait absolument rien à se reprocher chez nous. Eût-il eu à le faire que notre Cajoleur Petit-Frère-des-Riches l’aurait immédiatement décoré de l’ordre de la StartupNation. Sa Réminiscence de Coblentz ne venait-elle pas de déclarer qu’Elle comprenait l’exode des Très-Riches, et qu’Elle envisageait de faire appel à leur amour pour son royaume ?

Le petit duc de Tourcoing, monsieur de Darre-Manin, voulut faire un coup d’éclat pour se démarquer des autres Chambellans. A la prestigieuse université de la Sorbonne, où il discourait devant un parterre de riches Phynanciers étrangers, désireux de placer leurs écus dans la StartupNation, mais qui s’inquiétaient quelque peu de ce que le climat tournât en défaveur de leurs intérêts, il déclara à des gazetiers qu’il comprenait la colère des Engiletés, et de citer en exemple de ce qu’il était devenu impossible, pour un simple quidam, de diner correctement – sans le vin ! – dans une gargottte de la capitale, à moins de cent écus ! Avec cent écus, les Riens et les Riennes remplissaient difficilement un panier de courses pour nourrir leurs familles pendant une semaine qu’on faisait durer.

Notre Glorieux Amphytrion reçut en grande pompe au Château les mille bourgmestres du pays. Il venait d’engager de très modestes dépenses pour rafraichir les peintures des salles à manger. La Reine-Qu-on-sort lui avait judicieusement fait remarquer que les ors étaient bien ternis et que cela jurait affreusement avec la nouvelle vaisselle. Cependant, même reçus comme des princes, les bourgmestres trouvèrent à redire ; « On a eu l’impression de participer à un diner de cons »déclara l’un d’eux. Un autre compara le Château au Vatican : il fallait passer par trois antichambres avant de pouvoir accéder à l’endroit où sa Papale Petitesse recevait. « Il n’a pas daigné venir s’exprimer devant nous » conclut amèrement ce bourgmestre dépité.

A l’issue de cette nouvelle semaine engiletée, le Château fit savoir que notre Bienveillant Timonier- qui venait de déclarer qu’il avait honte de ce qui s’était passé dans la capitale, tançant vertement ses sujets – avait « en même temps » entendu la colère qui s’était exprimée. Il annoncerait des décisions de nature à calmer la populace le mardi qui suivrait. On savait déjà que sa Grandeur Inspirée avait décidé de créer une nouvelle Commission pour organiser le passage dans une merveilleuse ère verte et bien disante. On tondrait toujours les Riens et les Riennes, mais en leur administrant une médecine qui leur ferait tout accepter. Mais sans attendre ce jour faste, qui mettrait fin à cette ridicule révolte, notre Xyloglottique Avorton s’exprima : « Il faut apporter une réponse économique, sociale mais aussi culturelle et de sens à nos classes moyennes et à nos classes laborieuses. » Comprenait qui pouvait …

Au soir de ce dimanche, les Insoumis et les Insoumises étaient tristes : ils et elles avaient escompté qu’il y aurait une dix-huitième députée de leur Parti à la Chambre Basse. Un tournoi avait effectivement eu lieu dans l’ancien fief de celui qu’on avait vu s’enfuir à Barcelone, l’affreux Manu-la-Terreur, cet ancien Grand Chambellan de l’ancien roi Françoué-dit-le-Pédalo. Las ! Les Riens et les Riennes avaient fait la grève des urnes, et c’est un vieux baron roué de la Faction de sa Sirupeuse Malveillance qui avait remporté la mise. Parmi le peuple, la défiance de la chose publique était à son comble.

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Chronique du 18 novembre.

C’est terré à La Lanterne, dans sa résidence campagnarde – qui avait été celle des rois d’avant cette maudite Révolution- que Sa Pétocharde Petitesse entendit les échos étouffés de la première Gileterie. Durant toute la journée, ces gueux de Riens et de Riennes, revêtus de ces gilets, symbole de leur colère contre la hausse de la gabelle, envahirent, qui les ponts, qui les autoroutes, qui les routes, qui les ronds points, pour crier leur colère contre notre Malveillant Freluquet. Le sieur Casse-Ta-Mère, alias Rintintin-Chien-Policier de sa Majesté, tout en se rongeant nerveusement les ongles, avait donné moult ordres pour que le comptage de ces manants ne donnât qu’un chiffre ridicule. Las ! Ce fut la Maréchaussée elle-même qui parla d’au moins un million d’engiletés, sinon deux. Les pancartes et autres placards arborés étaient on ne peut plus clairs : ils s’adressaient à notre Petit Mogol pour lui signifier de tout le bien qu’ils pensaient de sa politique. Le tribun Rufffinus leur avait fourni un beau cri de ralliement : « rends l’ISF d’abord ! ».

Bon nombre des argousins avaient bien eu envie de revêtir eux-aussi le gilet de la colère tant chez eux aussi montait la moutarde contre sa Sirupeuse Arrogance. Toute cette journée du 17 novembre, Rintintin-Chien-Policier, non content de se ronger les ongles jusqu’à l’os, avait aussi glorieusement serré les fesses. A l’issue de cette première journée, on comptait bien une victime, une Rienne engiletée qu’une autre, au volant d’un gros carrosse, avait écrasée. On plaida la panique. Du côté des Gilets, on déplora amèrement que la communication des partisans de notre Fâcheux Monarc – qui n’avaient eu de cesse de dépeindre les engiletés comme des forcenés assoiffés de sang, le couteau entre les dents- avait créé chez certains une méchante rage, laquelle s’était exercée contre celles et ceux qui n’avaient, bien au contraire, qu’usé, de manière bien pacifique, de leur droit légitime à manifester. On compta aussi bon nombre de blessés, même du côté des gens d’armes qui, lorsqu’ils n’avaient pas été occupés à taper comme plâtre sur les engiletés, avaient été pris pour cible par des enragés, excités par la propagande des amis de Notre Vénéneux Biquet. On eut aussi à déplorer quelques incidents regrettables où les Engiletés penchaient plutôt du côté des Haineux que des Insoumis, ce qui les faisait se comporter fort vilement.

Le soir même, Rintintin-Chien-Policier assura sur les gazettes que le gouvernement avait « bien entendu le message » et il enjoignit aux Engiletés de rentrer sagement à la maison. Mais le lendemain, le Grand Jardinier, le ministricule monsieur de Ruge-It se fendit tout au contraire d’un cinglant « Nous ne bougerons pas». Ce même monsieur de Ruge-It avait dans la semaine qui précédait, vertement répondu à une Rienne qui l’interpelait sur ses fins de mois qui commençait le dix, qu’elle n’avait qu’ à venir « voir le plafond de[son] bureau qui s’effondrait ». A Marseille, où l’on comptait pas moins de mille personnes délogées, déplacées – parce que leurs immeubles menaçaient réellement de s’écrouler – on trouva la saillie de fort mauvais goût. Les partisans de sa Glorieuse Débâcle étaient passés maitres en l’art de tenir des propos dont la sottise égalait la malséance.

Un courtisan très en vue, qui se faisait passer pour un philosophe, Monsieur de Laive-It, et qui comptait parmi les zélés adorateurs de notre Fanatique Mal-Entendant, se laissa aller sur le fil de l’Oiseau Cuicuiteur, à mépriser les Engiletés et à affirmer que leur mouvement était un échec. L’ineffable Monsieur de Barre-Bier, emmitoufflé comme de coutume dans sa rouge écharpe, affirma doctement : « c’est un mouvement qui connait son échec par son succès ». C’était à qui énoncerait le plus de sottises. De son côté, les opposants au régime de sa Hauteur Azurée assurèrent de leur soutien les Engiletés. Gracchus Mélenchonus parla d’ « un immense moment d’auto-organisation populaire ». Monsieur de Saint Gnangnan enjoignit à notre Petit Baigneur de changer de politique. La marquise de Montretout, qui feignait toujours d’être du côté de la populace, y alla aussi de sa petite allocution. La StartupNation tanguait tel un navire en perdition. Son Ivresse des Profondeurs descendait encore et encore dans les carottages d’opinion, lesquels étaient pourtant soigneusement trafiqués. Notre Mémoriel Errant cuicuita : il voulait désormais réconcilier la base avec le Sommet. Là où il avait échoué, il réussirait ! Son Altitude Enneigée avait de fait entamé depuis son retour des provinces un glorieux mea culpa, qui avait trouvé son acmé sur le porte-aéroplane de la flotte. Interrogé par un gazetier-nourri-aux-croquettes, qui tenait encore plus que d’habitude du laquais que du gazetier, Notre Aviateur Ethéré mit en garde les Riens et les Riennes contre ces tentatives de soulèvement populaire. Mais il n’y avait pas que cela. Sa Splendeur Avachie venait de subir une rafale de cuicuis acrimonieux de son bon ami Donald Le Dingo. Notre Magnanime Foutriquet proclama : « à chaque grand moment de notre histoire, nous avons été des alliés et entre alliés on se doit le respect. […] Je ne veux pas entendre le reste, je crois que ce que les Riens et les Riennes attendent de moi, c’est de ne pas répondre à des cuicuis.»

Du côté des courtisans et des Chambellans, on continuait fort heureusement de rivaliser de sottise et d’inconséquence. Le petit duc de Grivot fut pris la main dans le sac sur une gazette parlée, sur laquelle il pérorait comme à son habitude, à citer un insortable écrivain antisémite, monsieur Maurras, croyant – disait-il ! – citer du Marc Bloch, lequel périt atrocement à cause précisément des antisémites…Monsieur de Grivot osa un « l’erreur est humaine ». La volonté de dépoussiérage de vieilles lunes malfaisantes était pourtant de mise depuis les propos de notre Grande Errance Mémorielle sur monsieur Pétain…et monsieur de Grivot avait naïvement cru que…. La bonne marquise de Chiappa, de son côté, fut épinglée sur les dépenses de son cabinet, et l’augmentation conséquente des émoluments de ses très chers conseillers. « Ils travaillent beaucoup » répondit-elle. Les Riens et les Riennes dont les maigres appointements et pensions étaient gelés et subissaient de surcroit d’insupportables ponctions, apprécièrent la sollicitude de la marquise. Mais pourquoi la réserver à quelques conseillers ?

Qu’ils étaient déjà loin les doux moments que sa Poudreuse Altesse avait partagés avec Frau Bertha, la Grande et Teutonne Chancelière d’Outre-Rhin ! Une délicieuse vieille Rienne centenaire avait même pris Frau Bertha pour la Reine-Qu-on-sort ! L’idée germait dans la tête de notre Cynique Tyranneau : réduire la population de la StartupNation à quelques centenaires qu’on chouchouterait dans de luxueuses hostelleries. Les autres ne Le méritaient pas. Ils ne Le comprenaient pas.

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Chronique du règne de Manu 1er dit le Turpide.

Chronique du 31 octobre

Sa Glorieuse Turpidité pouvait certes se féliciter d’avoir fait trébucher Gracchus Melenchonus – bien que ce dernier se fût immédiatement remis en selle et venait de faire salle comble dans la bonne ville de Lille, où il était venu remonter le moral des Insoumis et des Insoumises – elle n’en continuait pas moins de dégringoler inexorablement dans les profondeurs insondables de la détestation. Cela lui minait le moral.

On approchait de la Toussaint et de la Fête des Trépassés. Notre Cadavéreux Monarc n’avait pas eu à se grimer en mort-vivant, car voilà qu’ il en avait naturellement tout l’aspect. Dans son entourage, on ne cachait plus l’inquiétude que suscitait l’état de santé de sa Vacillante Complexion, à moins que ce ne fût là encore une ruse de ses Conseillers pour tenter une remontée de popularité dans les carottages d’opinion. De perfides gazetiers faisaient remarquer que notre Phénix Anémié maigrissait à vue d’œil, pire, qu’il perdait ses cheveux… On avait déjà mis quelques perruquiers à l’œuvre, afin qu’ils parassent à l’horrible éventualité que sa Grandeur Amoindrie se retrouvât bientôt aussi chauve que le vieux duc de Colon ou que le duc de Bordeaux, ou encore que cet ancien roi, que la Vieille République entretenait toujours, le vieux duc de Chamaillières, Monsieur d’Esse-Teint. A ces fielleuses remarques, les Conseillers avaient réponse : « Il se tue à la tâche » susurrait-on, « Ils gèrent la StartupNation à deux, avec Monsieur de Khol-Air. » ajoutait-on d’un air entendu. Il se disait que Notre Ubiquiste Despote ne dormait que trois heures par nuit, et qu’il harcelait ses collaborateurs jusqu’à potron-minet, en leur envoyant des missives sur leurs smartrucs, lesquels ne pouvaient jamais être éteints.

Chose inouïe, la date du Conseil des Chambellans fut avancée d’un jour. Sa Chochoteuse Petitesse ne se refusait rien. On communiqua abondamment sur ce fait. Jamais, même du temps des vieux rois à l’agonie que furent le roi Georges et le roi François, cela ne s’était produit. « Cela doit lui permettre de souffler, de gérer l’effort » jacassa le petit duc de Grivot, qui était passé maitre en la matière de dire tout et n’importe quoi à propos de notre Souffreteux Suzerain. Une gazetière, qui s’était fait spécialité de commenter les moindres pets des rois républicains qui s’étaient succédé au Château depuis Mon-Général, madame de Nez, énonça fort doctement que sa Pâlichonne Divinité montrait ainsi « qu’il n’était pas surhumain ». Les Riens et les Riennes furent ravis d’apprendre cette information essentielle. Ils apprirent aussi par la même occasion que notre Incommodé Roitelet devait entreprendre – après ce repos fort mérité- un long périple dans les terres du Nord et de l’Est, une « itinérance mémorielle » ainsi que le nommait en toute simplicité le Château. Il s’agissait en réalité d’une tournée, celle d’un histrion déchu, à la recherche d’un regain de popularité. On approchait du centenaire de l’armistice qui avait mis fin à la Grande Guerre, celle qui avait ravagé les rangs des Riens et qui avaient laissé tant de Riennes épuisées de larmes, des deux côtés du Rhin. Il fallait profiter de l’occasion. Peu importait le contexte. Son Impérieuse Omnipotence avait d’ailleurs décidé de supprimer le traditionnel défilé militaire du 11 Novembre, au motif officiel que «la plupart des combattants étaient des civils qu’on avait armés ». Monsieur de la Palisse n’aurait pas mieux dit. Emporté par son zèle absolutiste – à moins que ce ne fût à cause du chiffre constamment à la baisse de bonnes opinions concernant sa personne – , et non content d’avancer d’un jour la cérémonie, notre Poudreux Pétochard exigea que pour la première fois depuis 1920, les Riens et les Riennes n’eussent pas accès à la Forêt de Compiègne, lieu où chaque année on commémorait la fin de la Grande Boucherie. Ce fait du Prince consterna bon nombre de celles et ceux qui faisaient chaque année le voyage. Cela leur gâchait « la fête ». Il y avait là confiscation du Souvenir…

Le Château ne communiqua pas le lieu secret où Leurs Pipoleuses Altesses avaient prévu de se reposer, mais l’information fuita tout de même. Les Riens et les Riennes – qui s’apprêtaient à subir une nouvelle augmentation de la gabelle – apprirent ainsi que notre Dispendieux Jupitou et la Reine-Qu-on-sort séjourneraient dans une luxueuse hostellerie, non loin de Honfleur. Une nuit dans une suite coûtait plus cher qu’un salaire mensuel minimum d’un Rien ou d’une Rienne. Les Conseillers affirmèrent que sa Très-Honnête-Probité paierait sur ses propres deniers. Ce qu’ils omirent de préciser, c’est que notre Ruineux Freluquet ne se déplaçait jamais sans son abondante suite de valets, et de courtisans, et que c’étaient bien les Riens et les Riennes qui supporteraient en réalité les coûteuses vacances de sa Capricieuse Petitesse. A ces frais mirifiques, il fallait rajouter ceux afférant à l’organisation d’un « bain de foule », petite cerise sur la pièce montée de la comédie de la popularité . On trouva encore quelques vieux partisans de la Faction de sa Hâve Majesté bien disposés moyennant rétribution – on leur avait promis un « selfie » avec notre Jeune Jouvenceau- à venir jouer « la foule ». Les gazetiers furent naturellement conviés. L’on vit ainsi sa Sautillante Faiblesse serrer mécaniquement les vieilles mains tendues – non moins mécaniquement, arborer un sourire des plus naturels, et répéter en boucle qu’il venait à Honfleur en famille « tous les Premier de l’An ». Quelques Riens et Riennes plus attentifs que la moyenne n’en crurent pas leurs oreilles. Voilà que notre Trébuchant Monarc se mettait à confondre les saisons….On conjectura sur la qualité des potions que l’on avait administré à son Égrotante Défaillance.

Pendant ce temps, la vie continuait dans la StartupNation. Certains, à l’instar de l’ancien roi Françoué dit le Scoutère, ou de son ancienne concubine, la duchesse du Poitou, n’en finissaient pas de faire des come-back des plus laborieux, profitant de la faiblesse de notre Défaillante Mauviette. La duchesse avait commis un ouvrage de plume, dans lequel elle égratignait toute la noblesse politique en général, et le roi Françoué en particulier. Elle y révélait quelques secrets d’alcôve qui achevèrent de la décrédibiliser, mais elle n’en avait cure et pensait toujours se présenter en recours pour le camp du Progrès, lequel camp ne lui demandait rien. Un autre ancien du parti à la Rose, monsieur de Ammon, tentait lui aussi sa chance. On l’appelait « monsieur Six Pour Cent », c’était son résultat au Tournoi de la Résidence Royale. Il ne savait parler que pour ne rien dire, ou presque. Il était connu dans son ancienne faction pour son habileté à planter des couteaux dans le dos de ses adversaires, en prenant ensuite un air dégagé et faussement sympathique.

Afin de construire sa renommée, le tout frais Chambellan aux Affaires Intérieures avait décidé de s’attaquer aux actes délictueux commis par quelques escholiers facétieux qui s’amusaient – en dignes émules du sieur de GrosBras- à braquer des pistolets factices sur la tempe de leurs professeurs, lesquels manquaient cruellement d’humour et avaient lancé sur les réseaux sociaux une campagne de protestation. Las, Rintintin-Chien-Policier se fit voler la vedette par le Grand Chambellan aux Ecoles, monsieur de Blanc-Querre, lequel s’était fait une spécialité depuis sa nomination d’enfoncer toutes les portes ouvertes. Ce n’était plus un homme, mais un véritable bélier qui brassait autant d’air que les moulins du sieur don Quichotte. Il fut décidé en grande pompe d’autoriser la présence de gens d’armes dans les écoles. On manquait de professeurs ? Qu’ à cela ne tienne, on allait les remplacer par quelques argousins qui remettraient les escholiers facétieux à leur place. Monsieur de Blanc-Querre suggéra aussi aux maitres empêchés de faire leur métier par ces quelques trublions de leur « donner des lignes ». Ce genre de punition n’avait plus cours dans la vieille République depuis des temps très anciens. L’expression de « marche arrière » n’avait jamais aussi bien convenu à la politique mise en œuvre par notre Cireux Tyranneau et ses zélés Zélotes.

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Chronique du règne de Manu 1er dit le Turpide.

Chronique du 20 octobre.

Le mardi 16 octobre de l’an II du règne de sa Jupitérienne Petitesse resterait dans les annales des Grandes Turpitudes. Ce fut le jour où notre Odieux Potentat choisit de lâcher ses reitres noirs sur ces tribuns séditieux qu’étaient les Insoumis. Sa Hauteur Piquée n’ en pouvait plus de les voir gagner des points dans les carottages d’opinion, pendant qu’Elle descendait inexorablement dans les profondeurs des enfers. Il fallait y mettre un terme, et vite. Les Riens et les Riennes oublieraient ainsi la pénible affaire du sieur de GrosBras – lequel venait de faire quelques perfides confidences à une gazette, confidences dans lesquelles cet important se permettait de comparer notre Pelucheux Roitelet à un « lapereau de six semaines » et « en même temps »  de laisser sous-entendre qu’il n’attendait qu’un signe de sa Grandeur Himalayenne pour venir lui offrir à nouveau ses services. Les Riens et les Riennes oublieraient les prix des denrées qui s’envolaient, le gaz pour se chauffer qui deviendrait bientôt aussi cher que les assiettes de la Reine-Qu-on-sort. Ils oublieraient que les pensions des vieillards se réduisaient comme peau de chagrin, que les hôpitaux fermaient, en un mot que vivre était devenu un luxe qui leur était refusé.

A la toute fin de l’été, Sa Comploteuse Hautesse avait fait recruter sur entretien d’embauche – ce fut le Premier Grand Chambellan qui se chargea de cette besogne- le nouveau Procureur de la place de Paris. On récusa les candidats proposés par les magistrats du Siège. « Le parquet à la française se doit d’être rattaché à la garde des Sceaux » énonça notre Petit Tyranneau, tout en affirmant que la Justice resterait indépendante. Comme à son habitude, sa Machiavelique Frivolité disait tout et son contraire. Les gazetiers-nourris-aux-croquettes avaient depuis belle lurette oublié ce qu’était le sens critique. Cette matière n’était tout simplement plus enseignée dans leurs écoles. On ne leur dispensait plus que la meilleure manière de cirer les richelieux et lécher les chausses, le seul savoir dont ils auraient à faire preuve dans leur profession.

Le matin même où la tant attendue fumée blanche annonçant le non moins attendu habemus ministrum, Gracchus Melenchonus fut ainsi réveillé dès potron-minet par huit gens d’armes, qu’on avait pris soin de bien exciter avant de les lâcher dans les appartements de cet Insoumis, cet ennemi que notre Insinuant Foutriquet voulait écrabouiller définitivement. Ces argousins retournèrent méthodiquement jusqu’aux chaussettes du tribun, raflant tout ce qui leur tombait sous la main. Ils agissaient là sur ordre du Parquet, lequel, en toute dépendance de la Chancellerie des Balances, avait trouvé un juge du Siège pour ordonner que l’on passât outre à l’assentiment de cet opposant pour fouiller son domicile. On enquêtait officiellement sur une abracadabrantesque dénonciation faite par une Haineuse, proche de la marquise de Montretout, et sur les comptes de campagne du tribun, lesquels avaient pourtant été validés par l’autorité désignée pour la chose. Il n’y avait rien dans ces fables – lesquelles ne faisaient pour l’heure l’objet d’aucune instruction par un magistrat – qui méritât le très dispendieux et spectaculaire dispositif que le Procureur-aux-ordres fit déployer. Cette disproportion entre les faits, sur lesquels il s’avérait que la Justice n’avait même pas matière à enquêter, et le déploiement de forces, digne d’une arrestation de grande envergure contre des bandes organisées de malfaisants, dépassait l’entendement. Ce qui était le plus extraordinaire, c’est qu’elle se faisait uniquement contre l’Insoumis et les siens. D’autres étaient aussi visés par les dénonciations fantaisistes de la Haineuse, d’autres avaient vu leurs comptes de campagne signalés, mais aucun, aucune ne fut l’objet de ce traitement de faveur.

Ce ne fut en effet pas moins d’une centaine de pandores qui furent ainsi attelés à la tâche de rafler les caleçons, les bouts de chandelles, les images relevant de la vie privée et tout ce qu’ils purent trouver, non seulement chez le tribun des Insoumis, mais également chez celles et ceux qui avaient à un moment œuvré avec lui pour fomenter une révolution citoyenne. Car enfin, c’était bien cela qui leur était reproché ! C’était là crime odieux contre la StartupNation. Et ce fut bien entendu pour contrer cet impensable dessein, pour réduire cette sédition en miettes, qu’on avait ordoné que fut fouillé l’immeuble où ces factieux complotaient. Les argousins emportèrent tous les fichiers, les notes de travail, jusqu’au moindre bout de papier. Les tribuns, sous la houlette de Gracchus Mélenchonus, s’insurgèrent contre ce qui était manifestement un coup de force. L’un des leurs fut violemment molesté par un argousin enragé qui l’aurait étranglé si le bouillant Alexus Corbius ne s’était interposé.

Vu de l’étranger, ce qui se passa ce jour-là se comprit de façon limpide : c’était tout bonnement la captation, par le Prince au Pouvoir, de tous les documents secrets de la principale faction d’opposition. Cela n’arrivait bel et bien qu’en tyrannie. Les documents pris, sans qu’aucun procès-verbal ne fût signé, se trouvaient on ne sait où, aux mains d’on ne sait qui. Être partisan du Parti des Insoumis était en passe de devenir un délit de haute trahison. Notre Détesté Suprême allait avoir accès à tous les noms de celles et ceux qui complotaient odieusement contre l’État, donc contre sa Glorieuse Personne – à moins que ce ne fût l’inverse- ainsi qu’à tous les documents secrets de ses opposants. Si pareille affaire était survenue dans la lointaine Russie du Tsar Poutinus, ou dans le terrible et sanguinaire Vénézuelaaaaaaaaaa, comment notre Turpide Régentin aurait-il réagi ? Sans nul doute aurait-il décidé d’envahir séance tenante le pays en question afin de rétablir la Démocratie…

Mais cette offensive n’en resta pas à son premier acte. On enclencha ensuite l’acte deux. Il suffisait d’actionner le dispositif de mise en marche des chiens de garde, lesquels en bons automates savants se mirent à commenter ad nauseam le moindre mot prononcé par le tribun lors de cette noire journée et celles qui suivirent, tout ceci afin de jeter le doute sur son honneur d’honnête d’homme et ses capacités à gouverner, ainsi que sur ses proches. Les gazettes à la manœuvre appartenaient toutes aux huit Grands Saigneurs de la Phynance, autrement dit la ligue des Très-Riches-Amis qui avait porté notre Cynique Marmouset sur le trône. Mais le Service Public des Lucarnes et Boites Magiques n’en fut pas de reste. Il rivalisa dans la haine et les dénonciations calomnieuses avec les machines à décérébrer de nos Oligarques. Il faut rappeler que la Grande Gouverneure du Service Public de l’Information n’était autre qu’une bonne amie de notre Sardonique Satrape. L’entre-soi n’avait jamais fonctionné aussi magnifiquement que depuis l’avènement de sa Freluquette Majesté.

Le plus acharné à cette sordide besogne fut cependant un certain Tullius Mustachus appelé aussi Tullius Plenus, un gazetier qui se piquait d’avoir été en son temps un révolutionnaire. De cette antique période de sa jeunesse, il n’avait gardé que le goût du complot, et une haine inextinguible contre Gracchus Melenchonus. Ce triste personnage se vautra dans la fange du caniveau en donnant en pâture à ses lecteurs la vie privée de son ennemi, à coup de sous-entendus des plus détestables. Il ne prouvait rien, il accusait. De nombreux et nombreuses Insoumis et Insoumises qui soutenaient la Gazette de ce perfide, gazette qu’il avait créée plusieurs années auparavant, du temps de l’accession au trône du roi Nico dit le Nabot, firent connaître leur grande désapprobation. Ils firent savoir sur les Réseaux sociaux qu’ils ne paieraient plus le moindre centime pour soutenir cette entreprise qui se confondait avec la fabrique de fange.

Ce fut donc la curée, et l’écoeurement. Grachus Melenchonus et les siens se défendirent avec panache, employant les mots qu’ils maniaient si bien. Les gazetiers-nourris-aux-croquettes n’en continuèrent pas moins leur entreprise de destruction. Delendus est Melenchonus. C’était la seule ligne de conduite. Il ne se trouva étrangement dans cette caste de laquais et de cireurs de chausses qu’un certain monsieur de Jisse-Berge, pour ne point aboyer avec la meute. Les chiens de garde n’avaient plus de mémoire. Ils avaient commodément oublié – mais sans doute était-il plus juste de dire, qu’en bons incultes qu’ils étaient, ils ne l’avaient jamais su – qu’en son temps, durant l’année enchantée où les Riens et les Riennes conquirent les congés payés, l’honneur d’un tribun du peuple fut ainsi mis en pâture par la faction très active des Haineux. Cet homme se défendit avec panache et courage, mais la meute vociférante en fit tant et plus qu’il s’épuisa et finit par se brûler la cervelle. On le pleura. A la Libération, on nomma force rues et places de son nom. Il s’appelait Roger Salengro. Gracchus Mélenchonus avait certes le cuir épais, forgé à tous les combats qui avaient émaillé sa vie. Les Insoumises et Insoumis de la vieille République firent corps autour de lui. Les Riens et des Riennes furent abasourdis devant le déferlement de la haine gazetière. Notre Turpide Potentat ne les imaginait, du haut de son Olympe Ménagère, qu’en alcooliques pour les uns et illettrées pour les autres. Ils et elles n’ accordèrent pourtant pas un point de plus au crédit en berne de son Ivresse des Profondeurs. Seul le Premier Grand Chambellan tira son épingle du jeu. On se demandait bien pourquoi, car dans le bras de fer qui l’opposait à notre Cynique Monarc, il avait perdu la partie : le grand Caniche de sa Majesté, le sieur Casse-Ta-Mère, s’était métamorphosé en Rintintin-Chien-Policier.

Car c’était là l’autre événement de ce 16 octobre. La montagne avait accouché d’une souris. La moitié du fondement du Premier Grand Chambellan avait enfin été remplacée par le servile postérieur du sieur Casse-Ta-Mère, lequel au passage aurait bien aimé être anobli, et devenir Grand Chambellan, tout comme son prédécesseur, le vieux duc de Colon. Las, notre Rintintin-Chien-Policier n’était que onzième dans l’ordre protocolaire du nouveau gouvernement. Il commença par aller parader à la Chambre Haute, où il énerva tant et plus les Vieilles Bedaines par sa désinvolture, que celles-ci se levèrent et quittèrent l’hémicycle en signe de protestation. Le grand secrétaire des aisances de notre tout émoustillé Rintintin-Chien-Policier n’était autre qu’un grand laquais condamné plusieurs fois par la Justice, et qui avait déjà occupé ces fonctions auprès du sieur de Gai-Hant, un ancien Chambellan aux Affaires Intérieures du roi Nico-dit-le-Nabot. Ce monsieur Gai-Hant était lui-même sous le coup d’une instruction judiciaire. Ce n’était pas le seul ancien affidé du roi Nico à revenir en grâce : c’était aussi le cas de monsieur de Rit-Ester, fraichement nommé Chambellan à la Culture, en remplacement de madame de Nicène, qu’on avait prié de s’en retourner rénover ses immeubles. Monsieur de Rit-Ester n’était autre que l’ancien laquais chargé de porter la parole du Roi Nico quand celui-ci s’était représenté au Tournoi de la Résidence Royale, tournoi où il avait chu au deuxième tour devant le duc de Corrèze, qui allait ainsi devenir le roi Françoué-dit-le-Pédalo ou encore le Scoutère.

Le lendemain de cette offensive pour terrasser son pire ennemi, son Arrogante Petitesse s’adressa à ses sujets dans une des Lucarnes Magiques du Service de la Propagande. Les Très-Hauts-Conseillers de notre Petit Plongeur Lui avaient conseillé d’y paraître le plus modeste possible. Le résultat fut au delà de toutes les espérances : sa Lugubre Malveillance s’exprima durant dix longues minutes, énonçant platitude sur platitude, phrase creuse sur phrase creuse, empilant les euphémismes si chers à ses fidèles, le tout dans une ambiance sépulcrale. Des Insoumis étaient passés par là et avaient volé tous les candélabres.

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Chronique du règne de Manu 1er dit le Turpide.

Chronique du dimanche 14 octobre.

Son Impuissance Horlogère était de retour de la lointaine Erevan, où elle s’en était allée glorifier la langue française et oublier tous les petits tracas qui lui pourrissaient sérieusement son règne. Les gazetiers se momifiaient littéralement d’attendre le Grand Remaniement. Ils scrutaient nerveusement les cheminées du Château, mais en vain. Agacé, notre Petit Maitre revendiqua, depuis l’Arménie, de vouloir « prendre son temps ». « J’essaye de faire les choses en professionnel » énonça sa Splendide Hauteur. Nous n’avions plus un monarque, mais un petit chef du personnel …

Il faut dire que les choses s’étaient singulièrement compliquées depuis que le vieux duc de Colon avait, contre toute attente, pris la poudre d’escampette, et ceci en dépit de la volonté de notre Minuscule Timonier. Sa Vacillante Flétrissure avait voulu exiger du Premier Grand Chambellan – qui risquait, le pauvre, de finir coupé en deux, à force de se scinder le fondement – qu’il démissionnât, afin de le renommer illico et de prouver au monde entier qu’il tenait encore les rênes du carrosse….Las ! Le duc du Havre refusa. Il ne voulait point être obligé de repasser devant la Chambre Basse, pour obtenir la confiance des Godillots. Il l’obtiendrait, certes, mais de façon moins éclatante que la première fois, et cela, le Premier Grand Chambellan ne pouvait l’envisager. Là-dessus, voilà que le Grand Caniche de sa Majesté, le sieur Casse-Ta-Mère menaça de démissionner de ses fonctions – on ne savait plus vraiment lesquelles tant il brassait du vent – s’il n’obtenait pas la Chancellerie des Affaires Intérieures. Un remplaçant pour le vieux duc avait été approché – il avait été grand scribe au Château du temps du roi Nico dit le Nabot – et était disposé à accepter, mais il fallut tout arrêter. Monsieur du Havre continua ses périlleuses acrobaties. On le vit dormir à l’Assemblée pour y reposer son fondement bien mis à mal. Beaucoup firent fielleusement savoir que le Château les avait sollicités, mais que non, merci, non vraiment, ils se voyaient contraints de refuser. En bons hypocrites qu’ils étaient, ils souhaitaient tous beaucoup de bonheur au futur gouvernement de notre Contrarié Bambin. Il se trouvait heureusement quelques affidés du Parti à la Rose, qui n’avaient point encore trahi et qui attendaient leur heure, patiemment, ainsi que des proches du duc de Béarn – lequel avait été un très éphémère Grand Chambellan aux Balances, dans les premières heures de l’avènement de son Ivresse des Profondeurs, et réaffirmait à qui voulait l’entendre son indéfectible attachement à la précieuse personne de notre Orgueilleux Roitelet. Que ne ferait-on pour des couverts en argent à la table royale, même à bord d’un vaisseau qui commençait à tanguer sérieusement ?

Pendant ce temps, la StartupNation continuait de récompenser les fidèles, sa Grandeur Chiffonnée y veillait personnellement. On vit ainsi le marquis de la Buze – dont l’épouse était Chambellane de la Santé – devenir Haut-Conseiller-Extraordinaire en droit, lui qui n’avait jamais pratiqué cette noble matière. Il avait été carabin, puis avait pantouflé ici et là. Il avait tout à voir avec les médecins du grand Molière. C’était un important qui voulait se caser. On le casa donc. Notre Népotique Freluquet casa aussi une des ses chères amies, qu’il fit nommer Grande Maitresse d’Académie. Il fallut, pour la faire accéder à cette charge, modifier quelque peu les règles. Qu’à cela ne tienne, on modifia. La marquise de Chiapa, qu’on n’avait point entendue pendant longtemps, accompagna sa Divine Pensée en Arménie. Elle avait en vue une autre Chancellerie. Elle flagorna donc tous azimuts. Elle trouvait à notre Immense Phénix « un côté christique ». Elle clama à qui voulait l’entendre que les petites gens aimaient le toucher. Depuis les folies de Saint-Martin, on savait que Notre-Seigneur aimait laisser venir à lui les aigrefins et les malandrins quand ils se doublaient de beaux et sombres éphèbes. Voilà maintenant qu’on appelait les scrofuleux et les paralytiques…Les appétits de pouvoir n’avaient aucune limite dans la StartupNation.

Les folies de Saint-Martin avaient néanmoins eu des conséquences. Elles avaient considérablement refroidi la belle amitié qui liait sa Neigeuse Honorabilité et le duc de Ville-Iller, ce sourcilleux chouan. Le duc disait conserver à notre Minuscule Turpide toute son affection, mais il le tança d’importance dans la Gazette du Perruquier. « J’ai compris qu’il n’avait pas compris ». Monsieur de Ville-Iller n’avait point trouvé de son goût les trémoussantes gesticulations lors de la Fête de la Musique, et encore moins l’escapade dans la cabane, sur l’ile de Saint-Martin. Le duc voyait dans sa Mirifique Petitesse comme un jumeau hybride du roi Nico dit le Nabot, lequel s’était brûlé les ailes à vouloir se montrer partout et à parader tel un petit phénix. Un philosophe de renom, qui se faisait de plus en plus rare, mais dont la parole se recherchait, accorda une longue entrevue à une gazette. Il fit plus qu’étriller notre Minuscule Jupi, il l’éparpilla, il l’atomisa, il le ridiculisa. Sa Complexe Grandeur fut qualifiée de « puceau de la pensée », « élu dans un moment d’hallucination collective ». Les Riens et les Riennes continuaient leur dur labeur quand ils et elles en avaient encore un, et se faisaient faucher par des carrosses lancés à toute allure quand ils cherchaient à traverser la chaussée pour trouver un autre travail, moins bien rémunéré, mais il fallait vivre et tout coûtait. Gracchus Mélenchon fut questionné par des gazetiers légèrement moins méprisants que d’ordinaire et il put ainsi expliquer aux Riens et aux Riennes qui l’écoutèrent ce qui se tramait en haut lieux : les querelles intestines dans les couloirs du Château, le bras de fer engagé entre notre Poudreux Myrmidon et monsieur du Havre, lequel apparaissait de plus en plus pour les Factieux de la Droite comme un véritable chef, en un mot comme en cent comment sa Grandeur Étriquée – tout avait commencé avec l’affaire du Sieur de GrosBras- se trouvait réduite à ne plus pouvoir compter que sur la bande de fidèles irréductibles, laquelle brillait par son absence totale de scrupules et d’intelligence.

C’est cette bêtise en bande organisée qu’un autre tribun des Insoumis, Gracchus Rufinus, dénonça haut et fort à la Chambre Basse. Dans sa rouge colère, il compara les Godillots de la Faction de notre Egocrate Versaillais à de petits pantins, ne sachant que voter en cadence pour rejeter tout projet qui ne venait pas de leurs rangs, fût-il de nature – ou parce que précisément à cause de cela- à arranger quelque peu la vie de Riennes qui faisaient la difficile profession – mal rétribuée et très méprisée- d’accompagner des bambins infirmes à l’école et de les aider à devenir des escholiers comme les autres.

De l’autre côté des Alpes, la peste brune progressait inexorablement. Les Haineux au pouvoir se déchainaient contre les étrangers. L’infâme Condotiere Salvini – le grand ami de sa Turpide Majesté – avait fait arrêter un bourgmestre du sud de la Botte qui avait osé accueillir dans son village quasi-vide de pauvres gens, qui avaient retrouvé là le goût de vivre, après l’épouvantable traversée de la Méditerranée sur leurs pauvres coques de noix, et qui ne demandaient rien d’autre qu’une toute petite place dans ce monde. C’en était trop pour les Haineux. Le bourgmestre fut arrêté et les pauvres hères raflés. Le Condotiere ne voulait pas s’arrêter en si bon chemin. Il proposa aussi que fussent soumis au couvre-feu toutes les petites échoppes « ethniques », repère selon lui et ses sbires de gens qui ne pensaient qu’à semer le trouble.

L’heure était bien noire sur l’Europe. Mais aucune fumée blanche ne montait toujours des cheminées du Château. La vieille République continuait pourtant à fonctionner. A quoi donc servait le Chambellan des Affaires Intérieures ?

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Chronique du règne de Manu 1er dit le Turpide.

Chronique du 7 octobre

On était dimanche, et aucune fumée blanche n’avait flotté au dessus du Château. Le fauteuil de Grand Chambellan aux Affaires Intérieures était toujours occupé d’une fesse par le Premier Grand Chambellan, monsieur du Havre, pendant que l’autre moitié de son auguste postérieur occupait le fauteuil qui lui avait été dévolu voilà dix-huit mois. Le duc avait alors affirmé avec force que son gouvernement était « fait pour durer ». Or c’étaient déjà sept ministres qui s’en étaient allés, qui pour tripatouillages – c’était le cas du duc de Béarn et deux duchesses – qui pour mettre de la distance avec notre Grand Potentat comme tout récemment le duc de Colon, qui encore, comme le Grand Jardinier monsieur de Hue-L’Eau, par écœurement consécutif à une indigestion de boas.

La StartupNation tanguait tel un navire balloté dans la tourmente. Mais notre Splendide Capitaine affirmait à qui voulait l’entendre que tout allait pour le mieux. Sa Sémillante Grâce décida d’aller visiter le Salon du Carrosse. Il fallut tenir les Riens et les Riennes à bonne distance. On les enferma derrière des cordons et l’on fit déployer la maréchaussée. Notre Petit Pilote privatisa ainsi la moitié de l’espace à son seul profit. Seul un petite troupe de gazetiers-nourris-aux-croquettes, dont la fidélité et la servilité étaient à toute épreuve, fut autorisée à suivre notre Pétulant Torpédo dans ses déambulations. Sa Dérisoire Arrogance indiqua aux pisse-copies que, dans le cercle qui l’entourait désormais, il y avait là « un cap, des institutions, un gouvernement au travail, au service du pays et du peuple ». « Le reste n’est que péripéties. Moi, je continue à conduire, » conclut magistralement notre Bouillant Cocher. Les gazetiers savourèrent la métaphore. De leur côté, les Riens et les Riennes, marchands de carrosses de leur état, et qui étaient venus des lointaines provinces dans la capitale pour visiter ce Salon dans le but de passer des commandes pour leurs clients, en furent pour leurs frais. Ils durent patienter de longues heures que sa Grandeur Chiffonnée daignât finir sa philosophique déambulation. Ils en étaient fort marris et conçurent pour notre Prétentieux Freluquet une colère des plus tenaces. C’était là chose inouïe qu’un roi républicain professe un tel mépris…

Son Extase des Altitudes avait décidé, pour l’anniversaire de la vieille République, de s’en aller se recueillir sur la tombe de Mon-Général, le premier roi républicain. Il avait prié ses Conseillers-nourris-aux-croquettes de lui concocter un de ces « bains de foule » au milieu de manants triés sur le volet. Notre Croquignolet Suzerain y apparaissait toujours tellement à son avantage ! Mais il n’était point question de réitérer les folies de Saint-Martin. On n’avait qu’à prendre des vieillards, le plus décatis possible. Et des femmes seulement, elles tombaient plus facilement sous le charme de notre Danseur de Tango. Bien qu’elles aient été dûment chapitrées à l’avance, certaines de ces mémés osèrent évoquer leurs difficultés grandissantes. La politique de sa Généreuse Redistribution avait consisté à prendre dans la poche des plus démunis pour gaver ses Très-Riches-Amis envers lesquels il était si redevable. Les maigres pensions de ces pauvres vieilles Riennes allaient en s’amenuisant. Qu’à cela ne tienne ! Notre Petit Copiste, tout inspiré qu’il était d’avoir arpenté la sainte demeure de feu Mon-Général, en compagnie de l’un de ses descendants, exhiba une parole du vieux briscard, totalement sortie du contexte dans laquelle elle fut naguère prononcée : « on n’a pas le droit de se plaindre ». Il énonça donc sur un ton fort docte, devant son parterre de vieilles fleurs désolées et un peu en colère, que « le pays se tiendrait autrement si on ne se plaignait pas. » Son auditoire protesta mollement, sa Mesquine Seigneurie leur ferma définitivement le caquet sur ces mots : « Je ne promets jamais, Moi, je fais. »

Le lendemain, notre Étrillant Tranche-Montagne tança sévèrement les Insoumis qui réclamaient une Vie République : c’était là des gens qui n’aimaient point l’État que sa Grandeur Inspirée incarnait si bien. Puis notre Infatigable Marcheur se rendit dare-dare prononcer – contre la volonté de la famille- un vibrant hommage à un chanteur qui venait – encore un, c’était une telle aubaine pour sa Cynique Infatuation – de rendre l’âme. Les Riens et les Riennes étaient partagés sur le défunt : il avait enchanté leur jeunesse de ses belles mélodies, mais il avait aussi beaucoup caché au Trésor ses écus, écus qu’il avait fait transiter vers d’hélvétiques coffres-forts. C’était à tout le moins un bel exemple pour notre Petit Banquier.

Sa Neigeuse Probité fit tous ces va-et-vient sans personne à ses côtés. La Reine-Qu-on-Sort avait disparu. Certains esprits facétieux suggérèrent sur les Réseaux Sociaux qu’elle s’en était allée vivre une idylle avec le vieux duc de Colon. Mais d’ indiscrets Officiers chargés de veiller sur le bien-être de nos Très-Dispendieuses-Altesses mangèrent le morceau : il y avait eu cassage d’assiettes au Château ! Ces braves racontèrent que « ça gueulait si fort  derrière la porte  qu’on a tout entendu». Ils portèrent à la connaissance de gazetiers curieux le message parvenu malgré eux à leurs oreilles : « il faut arrêter les conneries maintenant ». La Reine-Qu-on-sort avait parlé. Serait-elle entendue ?

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Chroniques du règne de Manu 1er dit le Turpide.

Chronique du 3 octobre

« Laissez-venir à moi les aigrefins, les gredins, les bandits de grand chemin, les coquins, les trousse-jarret, les canailles, les gibiers de potence,, les fripouilles, les brabançons, car ils sont tous enfants de la StartupNation ! ». Notre Alleluiesque Suzerain ne s’était pas contenté de tancer les chômeurs, il avait surtout décidé de se faire aimer à nouveau de ses sujets, fussent-ils les plus mauvais d’entre eux. Le voilà donc qui, sur l’ile de Saint-Martin, ravagée une année auparavant par un cyclone, s’en était allé, faussant compagnie aux gens d’arme chargés d’assurer sa protection, pour faire irruption dans une modeste cabane, son blanc pourpoint trempé par l’averse tropicale, ses escarpins charles-dix crottés de boue. Il avait aperçu dans la pénombre de cette demeure de splendides éphèbes. Il ne résista pas à la gourmandise. Et la scène fut immortalisée par les milliers de preneurs de clichés, qui suivaient notre Christique Monarc partout où il déposait son pied délicatement chaussé. Le monde entier, à commencer par les Riens et les Riennes qui s’escrimaient en ce début d’automne à traverser les rues au mépris du danger, pour tenter de trouver sur le trottoir d’en-face de quoi nourrir leur marmaille et améliorer les mauvais jours de leurs vieux parents, condamnés à finir en légumes au rebut pour satisfaire les appétits toujours grandissant des Phynanciers, le monde entier donc, vit sa Blanche Candeur sourire béatement à l’objectif, entouré de très près par les deux éphèbes. Le regard de notre Friand Freluquet indiquait qu’il était aux anges. Quant à l’attitude des deux quidams qui l’entouraient, elle prêtait quelque peu aux commérages : l’un faisait un geste fort explicite à la caméra, enjoignant celles et ceux qui contemplaient ce cliché d’aller se faire trousser par derrière, l’autre se contentait de montrer son pouce, son index et son petit doigt, gestuelle fort connue dans les quartiers populeux, où grouillaient les classes dangereuses. C’était donc là les gens sur qui notre Petit Frère des Pauvres avait jeté son dévolu pour faire s’envoler sa popularité. Il s’avéra que le jeune éphèbe qui se trouvait à la droite de sa Grande Béatitude sortait tout juste des geôles de la République. « Qu’est-ce que tu as fait comme bêtise ? ». C’est en ces mots fort brutaux que notre Miraculeux Éducateur s’adressa à ce personnage. Et de le gourmander dans les mêmes termes choisis afin de l’enjoindre à ne plus recommencer ses « bêtises » car sa « mère méritait mieux que cela ». On écrasa une larme. Sa Haute Rédemption allait guérir les fripouilles et les écrouelles. Une ère nouvelle s’annonçait ! D’ailleurs, le cliché fut abondamment commenté dans les foyers des Riens et des Riennes. Le parti des Haineux, en la personne de la marquise de Montretout et de ses sbires, se déchaina sur les réseaux sociaux. La dite marquise n’avait plus grand chose à se mettre sous la dent, tout empêtrée qu’elle était dans de sombres affaires financières qui menaçaient rien de moins que de faire disparaître sa faction nouvellement renommée. Les commentaires fielleux fusèrent aussi du côté d’une certaine marquise de Maure-Anneau, laquelle avait été fort en vue du temps du roi Nico dit le Nabot. Cette madame de Maure-Anneau n’avait rien à envier à madame de Montretout pour ce qui est de la haine envers tout ce qui était un tant soit peu coloré. Les conseillers de notre Petit Emoustillé se frottèrent les mains. On allait faire apparaître sa Grande Philanthropie comme le seul rempart contre les Haineux.

Mais le cliché irrita aussi beaucoup et pour d’autres raisons du côté de chez les Riens et les Riennes dont les modestes métiers étaient d’éduquer au savoir-vivre les sauvageons que la vieille Républiqie leur avait confiés. Chose encore plus grave pour notre Petit Turpide, il se disait que ce jeune éphèbe était fort proche d’un grand bandit, lequel se trouvait être à la tête d’une bande organisée qui vendait des poudres méphitiques et illicites dans les Iles.

Était-ce cela, ce cliché où notre Poudreux Paltoquet laissait libre cours à ses folies, ou était-ce le fait d’avoir été écarté depuis l’été à cause de ses navrantes répliques sur l’affaire du sieur de GrosBras, Monsieur de Colon, le Grand Chambellan aux Affaires Intérieures, décida de tirer sa révérence plus tôt qu’annoncé, pour s’en aller dare-dare rejoindre sa bonne ville de Lugdunum, où le bourgmestre déjà en place avait été prié de débarrasser fissa le fauteuil, afin que notre cacochyme futur ex-Chambellan pût y poser son postérieur. On assista alors à une nouvelle folie émanant du Château. Son Ivresse des Profondeurs commença par refuser la démission de son plus vieux grognard. Il l’invita à diner, le cajola. Notre Grand Gérontophile savait s’y prendre. Mais le vieux duc se trouva pris au piège. La Reine-Qu-on-sort le tança perfidement. Elle le rendait responsable de tout le pataquès autour de la déplorable affaire du sieur de GrosBras. Le Grand Flandrin et Premier Chambellan ainsi que le baron de Kohl-Air pensaient la même chose. Ce vieillard n’avait point su tenir ses troupes. Il s’en était trouvé beaucoup trop, parmi les hommes de la Maréchaussée, pour aller se répandre en commérages baveux dans les gazettes. Ce gâteux de duc était fautif de ce que sa Précieuse Complexité se fût trouvée exposée dans cette lamentable histoire. Le duc rentra à son hôtel particulier l’esprit tout chamboulé. Ce fut la duchesse son épouse qui lui remit la tête à l’endroit. Il fallait partir, et vite. On connut tous les détails de cette rebondissante démission par monsieur d’Apa-Tit, ce gazetier qui se trouvait fort proche de nos pipolesques Altesses. La vision du vieux duc, obligé de patienter de longues minutes sur le perron de la Chancellerie, que le Premier Chambellan daignât venir procéder à la passation de pouvoir, puis celle de leur glaciale poignée de mains, fit s’agiter en tout sens les réseaux sociaux. On pianota, on cuicuita, on cancana. C’était la nouvelle pièce « Vengeances et Fractures » qui se jouait là.

Il n’était plus que la petite duchesse de Berre-Geai pour continuer de pérorer que tout allait pour le mieux dans la merveilleuse StartupNation. « C’est les meilleurs qui partent en premier, cuicuita-t-elle, je ne suis pas pressée de partir » .

Le duc d’Evry, Manu-La-Terreur vint pour la première fois de son mandat de député à la Chambre basse pour en prendre congé. Les députés de la faction de notre Délicieux Tyranneau lui réservèrent une « standing ovation ». Dans cette débauche d’hypocrisie, il ne se trouva que les tribuns des Insoumis et des Insoumises pour brandir des placards fort explicites afin de souhaiter un bon voyage à celui qui venait de s’acoquiner dans la bonne ville catalane avec un sulfureux personnage, un Haineux rompu à à toutes les manœuvres. Les masques étaient tombés depuis bien longtemps.

Le nouveau Grand Jardinier autorisa les chasses de toutes sortes de volatiles, et prolongea leur durée. Que ce fût jusque là des espèces protégées ne pesa pas bien lourd.

L’Aquarius attendait son pavillon pour pouvoir repartir sauver des braves.

Le suspens pour savoir qui serait le nouveau Grand Chambellan aux Affaires de l’Intérieur était insoutenable. Notre Machiavélique Suzerain avait décidé d’aller vite. Il fallait absolument rester le Maitre des Horloges, même si elles avaient une fâcheuse tendance à se détraquer.

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Chroniques du règne de Manu 1er dit Le Turpide.

Chronique du 30 septembre.

Notre Grand Divin ne décolérait pas. A chaque fois que les astres lui étaient favorables pour enfin obtenir cette reconnaissance planétaire à laquelle il était prédestiné, eu égard à ses immenses atouts, son autorité naturelle, sa brillante prestance, son charme irrésistible, son auguste magnétisme, un événement contraire venait tout gâcher. Sa Multilatérale Petitesse devait être sacrée « champion of the Earth », rien de moins ! Et ce aux Amériques, chez son grand ami Donald le Dingo. Il devait à cette occasion prononcer un discours dont l’Histoire se souviendrait. On l’y prépara. On lui écrivit ces fortes paroles qui devaient à jamais marquer la Terre de leur profonde empreinte. Notre Poudreux Freluquet se passa en boucle les images animées où l’on voyait le bouillant duc de Vile-Pain, un des anciens grands Chambellans du bon roi Jacquot, s’exprimer devant l’Assemblée des Nations, là-même où sa Glorieuse Hauteur allait faire son entrée dans l’Histoire. On oublierait le duc, on ne parlerait plus que de Lui. Les Riens et les Riennes qui s’intéressaient encore un peu à notre Champion des Profondeurs – pour s’en gausser – purent ainsi le voir taper sur son pupitre, s’énerver, faire des trémolos d’une voix qui rappela furieusement celle de ses débuts lors du Tournoi de la Résidence Royale. « Je viens d’un pays qui a fait de mauvaises choses » hurla sa Trémoussante Apocatastase, fidèle à sa manie d’éreinter ses bons à Riens de sujets dès qu’il se trouvait à l’étranger. Notre Mirifique Aquilon s’en prit aussi aux « inégalités sociales », pour les pourfendre vigoureusement, oubliant dans son délire qu’avec l’aide de sa bande, il les organisait méthodiquement depuis dix-huit longs mois dans la Startupnation. Sa Schizophrénique Grandeur se plaça ensuite dans une fausse opposition à son cher Donald. Notre Fanfaron Nabot voulait faire le malin. Il ne réussit qu’à mettre la diplomatie de son Royaume en mauvaise posture. En un mot comme en cent, aux Amériques, son Inconséquente Altesse gesticula.

Pendant ce temps, dans un grand patatras qui décidemment n’en finissait pas, le sieur de GrosBras, le cher garde-du-corps-secrétaire-bagagiste de notre Petit Jupitou, faisait encore parler de lui. Il apparaissait qu’il avait menti sous serment. Une gazette d’opposition révéla un cliché pris pendant la campagne préparatoire au Tournoi de la Résidence Royale. On y voyait monsieur de GrosBras, alors chef de la sécurité de la faction de notre Futur Champion, braquant sa pétoire sur la tempe d’une accorte serveuse, laquelle, tout occupée à tendre à bout de bras son smartruc pour faire un « selfie », ne s’apercevait de rien et faisait un large sourire à l’objectif. Le barbouzeux armé n’était point seul autour de la soubrette, les mines patibulaires d’autres nervis entouraient le frais minois. Or, monsieur de GrosBras n’avait point obtenu de permission pour se balader avec sa pétoire. Il argua pour sa défense que ce cliché était un faux grossier. Un examen approfondi révéla que non. Circonstance aggravante, il se disait que sa Turpide Petitesse avait assité à cette scène. Il savait donc que son barbouzeux préféré enfreignait la loi. On se souvint alors d’un autre cliché, illustrant un article d’une gazette fort en vue, sur la profession de garde du corps. Le bagagiste y posait, arme au poing. Une sénatrice de la commission d’Enquête, qui avait la semaine précédente, mis le sieur de GrosBras sur le gril, avait eu vent de ce cliché, et avait interrogé le trouble nervi. Avait-il le droit de porter un arme ? « Absolument, lui fut-il répondu, pour ce cliché, j’étais à l’étranger où la loi est plus souple sur ces choses-là. ». Après vérification, il s’avéra que le cliché avait été pris dans notre bon pays, dans notre chère capitale. Monsieur de GrosBras avait donc menti. Son avocat jeta l’éponge. Qu’à cela ne tienne. On lui en trouva deux autres, qu’on connaissait pour avoir défendu de grands bandits ainsi que l’ancien roi Nicolas 1er, dit le Nabot.

Cette calamiteuse affaire poursuivait notre Génie des Profondeurs. On le disait de plus en plus isolé . Il n’écoutait plus qu’une poignée de fidèles. Les autres annoncèrent leur départ à venir. C’était là chose inouïe. Ainsi Monsieur de Colon, le Grand Chambellan aux affaires de l’Intérieur, vieillard quasiment cacochyme, fit savoir qu’il rejoindrait sa bonne ville de Lugdunum, sitôt les prochaines élections passées. Il voulait à nouveau briguer le fauteuil de Grand Bourgmestre, d’où il pourrait se mettre à l’abri quand la tourmente viendrait. Car elle viendrait… Ce duc, que l’on avait mis à l’écart à la suite de ses grotesques déclarations sur l’affaire du sieur de GrosBras, se permit même d’égratigner sa Nébuleuse Sublimité. Il prononça cette phrase sibylline : « La malédiction, c’est l’hubris ». Comprenait qui voulait. En attendant son départ, la Chancellerie des affaires de l’Intérieur était placée dans une sorte d’intérim. La maréchaussée s’en inquiétait. Le petit duc de Grive-Eau fit connaître quant à lui son intention de ravir le fauteuil de la duchesse de Paris. On parlait fort du sieur Casse-Ta-Mère pour occuper celui du vieux baron de Marseille, monsieur de Gau-D’Ain. Le Grand Caniche de sa Majesté avait encore du jouer les pompiers à propos de la calamiteuse affaire du sieur de GrosBras. Interrogé sur une gazette parlée sur le cliché où l’on voyait le trouble nervi braquer son pistolet sur la tempe d’une serveuse, Monsieur Casse-Ta-Mère, qui était en la matière un fin connaisseur, parla de « bêtise ». « Tout cela est proche de la bêtise » asséna-t-il. On n’aurait su mieux les mots adéquats. Il remporta le concours des Euphémismes de la semaine.

On apprit aussi dans le même temps que l’encore duc d’Evry, dit Manu-La-Terreur, avait décidé de démissionner de sa charge de député de la Startupnation, pour s’en aller briguer le fauteuil de premier magistrat de la bonne ville de Barcelone. Les Catalans et les Catalanes lui concoctaient une surprise de leur cru.

Et voilà qu’on parlait encore de l’Aquarius ! Cela n’en finirait donc jamais ! Non content de lui avoir gâché ses vacances, voilà que ces gueux d’Africains repêchés par ces fâcheux marins de l’Aquarius venaient à nouveau d’obliger notre Cynique Timonier à dévoiler sa noirceur d’âme. Le bateau faisait encore des ronds dans la Méditerranée, demandant à pouvoir débarquer celles et ceux qui avaient été sauvés de la noyade. Cinquante-huit pauvres hères allaient menacer la sécurité de la Startupnation ! C’était une horde qu’il fallait débouter . Sus à l’ennemi ! Son Intrépide Mesquinerie refusa dans un premier temps, puis accorda à dix-huit de ces malheureux le droit de venir chez nous. L’honneur était sauf. La glorieuse Startupnation pouvait dormir tranquille.

Au Château aussi, on allait enfin pouvoir dormir à nouveau. Le nom du successeur du sieur de GrosBras était connu. Sa Méfiante Altesse avait choisi comme nouveau bagagiste-secrétaire-garde-du-corps-homme-de-mains-et-plus-si-affinités un jeune loup de vingt-cinq printemps, un Vendéen. Cela ne pouvait que faire plaisir au grand ami de notre Vil Paltoquet, le duc de Ville-Iller.

Ainsi en allait-il dans la vieille République, qui ne se décidait pas à mourir tout à fait. Les Insoumis et les Insoumises tempêtaient toujours par la bouche des leurs, dont le bouillant tribun Gracchus Mélenchon, et le jeune Adrien-Le-Rouge, un petit nouveau, député du  Nord, qui avait la langue bien pendue. On apprit que la Faction à la Rose, qui avait donné au pays deux rois, tout deux prénommés François, se cherchait toujours un chef pour mener le tournoi à venir. Le vieux roi François n’était plus de ce monde depuis de longues années, et l’eût-il encore été, qu’il aurait sans nul doute été fort sévère avec ce qui restait de sa faction. L’autre François, dit Françoué-le-Pédalo, refusa tout net. Il préférait courir les foires pour faire la réclame de son ouvrage où il comptait par le menu les petites anecdotes insignifiantes de son règne.

Notre Petit Maitre termina sa glorieuse semaine par les Iles ultramarines. Sa Sévère Suffisance y tança ces bons à Riens de chômeurs. Il était bien connu qu’il n’y avait qu’à traverser la rue pour trouver du travail !