Poster un commentaire

Chroniques du règne de Manu 1er l’Infaillible

Brève du sixième jour du mois de mars en l’an de disgrâce 21

Au premier jour du mois de mars, le Roy – malgré toutes ses occupations – s’ennuyait fort en son palais. Les Conseillers susurrèrent : « Sire, Votre Hautesse n’a point pris l’air de la capitale depuis longtemps, Vos Sujets vous réclament ! ». Dame Bireguitte ne fut point en reste : « Vous avez une mine de papier mâché, mon ami. Allez donc prendre un petit bain de foule au soleil dans les rues, le peuple criera des vivats, vous en serez tout ragaillardi ! ». Aussitôt dit, aussitôt fait. Les Conseillers dénichèrent à la hâte un Dévôt afin qu’il immortalisât la scène et s’en fît le conteur pour la Lucarne Magique Officielle de la Startupenéchionne, la Bonne Fille de son Maitre. Mais on manqua de temps pour réunir des figurants. Notre Glorieux Bibelot s’en alla donc dûment masqué, flanqué de Ses Conseillers, battre le pavé de la bonne ville de Lutèce. Tout se passait au mieux. Las ! Ce qui ne devait point arriver arriva tout de même. Une Rienne à bout de misères interpella en termes fort peu amènes Sa Capricieuse Malveillance. C’était là un crime de lèse-majesté. Méditant de la faire embastiller sur le champ, Le Roy répondit fort vertement à cette importune qui lui gâchait la vue et la promenade : « Je ne suis pas là pour passer vos humeurs, trouvez-vous quelqu’un d’autre ! », avant que de lui tourner le dos, plein de morgue et de dépit. Ce peuple ne le méritait décidément point.

Par bonheur pour Notre Délicat Tyranneau, le Dévôt que les Conseillers avaient enrôlé fit son office comme on le lui avait enjoint. Les gazetiers de la Bonne Fille de son Maitre lui donnèrent abondamment la parole. Ce courtisan confit en dévotion, au comble de la joie de servir son Suzerain, narra en termes hagiographiques- quoique de façon quelque peu confuse et hésitante – la royale promenade. Tout s’était passé au mieux. Sa Solaire Magnificence avait ébloui des jeunes Riens qui s’étaient prosternés devant Elle. Tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes. Gloire à Notre Abhorré Monarc !

Poster un commentaire

Chroniques du règne de Manu 1er l’Infaillible

Chronique du quatrième jour de mars, en l’an de disgrâce 21

Où il est question de quelques rappels historiques, d’insolentes jérémiades et d’une prodigieuse ordonnance…

Du temps où il n’avait point encore accédé au trône, Pôl de la Bisoute s’appelait Nikola du Petimarécage et c’est sous le nom de Nikola 1er qu’il régna durant cinq longues années. Son règne commença de la plus fracassante des façons lorsqu’il fit dépêcher en très grande pompe la reine Sécylya – flanquée du cardinal de Gai-Han – dans le lointain royaume de la Lybie, que tenait sous un joug implacable son grand ami le cheikh Mouammar. Cette expédition avait pour but de faire sortir des geôles putrides du cheikh cinq nurses et un medicastre bulgares accusés d’avoir commis là-bas quelques impardonnables fautes, lesquelles leur avaient valu d’être condamnés à périr, avant que le cheikh ne se ravisât, moyennant quelques subsides afin d’accroître son confort, et de façon plus accessoire celui de ses sujets. Le roy Nikola s’enorgueillissait d’avoir été de ceux qui avaient su persuader le redoutable Mouammar, lequel, quelques mois plus tard, afin de sceller aux yeux du monde l’amitié qui le liait à son frère d’armes et son obligé, débarqua avec ses tentes, ses chameaux et son harem dans la cour du Château. Les Riens et les Riennes en restèrent longtemps ébaubis.

La reine Sécylya quant à elle avait déjà fui le Château, la Cour et son royal époux. Il se murmurait qu’à la toute fin de leur union, Nikola lui avait fait envoyer un billet dans lequel il promettait de tout effacer si elle revenait repentante au logis. Las ! Sécylya avait déjà mis l’océan entre eux. L’infortuné souverain se consola bien vite entre les bras de Mademoiselle Carlotta dite La Roussie, une cantatrice à l’aigrelet filet de voix qui ravissait autant ses adorateurs qu’il exaspérait ses contempteurs. Mademoiselle Carlotta devint une Reine-Qu-On-Sort des plus minaudantes et des plus sucrées. Il y avait assurément chez cette diva des estrades – elle avait auparavant exercé le métier de porte-manteau – du Marie-Antoinette. Quant à l’embarrassant cheikh Mouammar – dont il se disait qu’il avait été pour Nikola 1er un fort généreux mécène lors du Tournoi qui devait le sacrer souverain, il disparut très opportunément lors d’une guerre à laquelle – selon les dires de la gazette de Tullius Plénus – le roy Nikola n’était point étranger.

Ce fut au bras de Mademoiselle Carlotta que celui qu’on ne connaissait plus désormais que sous le nom de Pôl de la Bisoute fit son entrée dans les salons de la Première Lucarne Magique, laquelle lui faisait les honneurs afin qu’il vînt laver le sien. Mademoiselle Carlotta se croyant encore sur les estrades de la mode, elle avait adopté une mise des plus simples, afin de paraître « peuple », ce qu’elle affectionnait tout particulièrement. Pôl de la Bisoute fut mis à la question par monsieur du Turbin, un gazetier qui n’avait de gazetier que le nom tant sa pratique tenait davantage du cirage de chausses et du porte-crachoir que de la fabrication de nouvelles. L’ancien souverain put ainsi à loisir proférer de vaines jérémiades, sa défense se bornant à affirmer qu’il était une victime – dix longues années que les juges le harcelaient ! – et qu’il n’y avait point de preuve contre lui. Que diable était-ce un crime que de s’enquérir de ce qui pouvait contenter un ami moyennant un retour de faveur ? Pôl de la Bisoute mit en garde les Riens et les Riennes ayant eu l’idée saugrenue de l’écouter dans leurs chaumières. Eux aussi pourraient ainsi se retrouver à la merci des juges sanguinaires. On se souvint fort à propos que cet ancien souverain n’avait eu de cesse de réclamer envers les malandrins et les gueux la plus grande sévérité. Des exemples, il fallait faire des exemples ! Voilà que cette maxime se retournait contre lui.

Heureusement pour Pôl de la Bisoute, mademoiselle Carlotta était d’une touchante fidélité. Elle défendait bec et ongles son divin époux, allant même jusqu’à porter en étendard une affiche qui avait tristement fleuri au lendemain des sanglantes attaques du mois de novembre de l’an de disgrâce 15, sous le règne de Françoué le Mou, lorsque des fanatiques avaient massacré en masse des innocents. Pôl de la Bisoute et Mademoiselle Carlotta étaient en tout point dignes des valeurs en vigueur à la Cour de Sa Pâlichonne Grandeur. Il n’y avait nul étonnement à cela : du temps de son règne, Nikola 1er avait lui-même instauré ces valeurs. N’avait-il point dit de Notre Adoré Monarc que c’était lui, « en mieux » ?

Ce même jour où Pôl de la Bisoute était allé répandre ses âcres jérémiades, le Roy avait réuni en grand secret son Conseil de Défense. Nul besoin désormais d’y adjoindre des médicastres. Louis le Seizième ayant été serrurier à ses heures perdues, Sa Totale Suffisance avait choisi pour se distraire l’art d’Hippocrate. L’occasion avait été fournie par cette épidémie de grippe pangoline qui n’en finissait plus. Il se murmurait, quelques heures avant la causerie du jeudi que le baron du Cachesex infligeait désormais au pays, que Notre Dévoué Morticole avait rédigé quelques ordonnances. Il revenait au baron de les administrer par voie basse.

Poster un commentaire

Chroniques du règne de Manu 1er dit l’Infaillible

Chronique du quatorzième jour du mois de février, en l’an de disgrâce 21

Où il est question d’égouts malodorants, de desseins impériaux et de badinage mondain.

Madame de Salez-Mets se rengorgeait dans tout Lutèce. Elle roucoulait d’aise sur le fil de l’Oiseau Cuicuiteur. Son aimable causerie avec monseigneur le duc du Dard-Malin et madame la ChatelHaine de Montretout avait été un franc succès. N’avait-on point devisé de façon la plus courtoise qui fût sans jamais parler de ces fâcheux miasmes, encore moins des pauvres dont les files d’attente aux soupes populaires ne faisaient que s’allonger ? De quoi donc avait-on causé si bellement ? Quel était ce magnifique sujet d’entente si cordiale entre monseigneur le duc et madame de Montretout ? Qu’est ce qui les avait rendu si éloquents ? La ChatelHaine et le duc avaient tout deux fait assaut de politesses ampoulées, de formules fleuries et de rodomontades plus mielleuses les unes que les autres pour disserter sur ce qui les unissait. Madame de Montretout avait agité le dernier libelle du duc, affirmant qu’elle eût pu le signer, tant elle en partageait chaque mot, chaque virgule. De son côté, monseigneur avait cherché à faire pâlir l’étoile de la ChatelHaine. Il eût pu paraphraser ces bons mots de feu le Roy Valkiry, face à celui qui était sur le point de lui ravir le trône, le futur Françoué 1er dit Tonton : « vous n’avez pas le monopole du cœur ». « Vous n’avez pas le monopole de la haine » tels furent en substance les coups de fleuret que décocha à sa rivale en miroir le duc. « Vous êtes plus molle que nous pouvons l’être » affirma encore monsieur du Dard-Malin de cet air supérieur et pincé qu’on lui connaissait. Le duc dans sa noble et courtoise mansuétude alla même jusqu’à donner des conseils à madame de Montretout, si d’aventure cette dernière eût pu remporter le Tournoi de la Résidence Royale.

Ce fut donc dans cet aimable et fort confortable entre-soi que se déversèrent à l’unisson les flots de bile et de haine sur l’ennemi : les Mahométans, et pire encore, les Mahométans pauvres qui s’entassaient dans les faubourgs insalubres, leurs femmes, sans oublier bien entendu leurs sauvageons de marmots. On remâcha jusqu’à la nausée cette vieille antienne obscurantiste : le droit du sang. Tout se passait comme si les Lumières – dans le pays qui les avait vu s’allumer- s’étaient définitivement éteintes. A la même heure cependant, dans un autre de ces salons mondains, elles se rallumèrent et brillèrent haut et clair : le tribun Gracchus Melenchonus exposait ses thèses, parlait d’humanité et de la chose publique qu’il fallait aimer et rétablir. Contre toute attente, les Riens et les Riennes, refusant le mauvais brouet que Sa Cynique Manigance avait cuisiné à leur intention, boudèrent le salon de la marquise de Salez-Mets et lui préférèrent celui de monsieur de l’Anenougat. Gracchus en étonna plus d’un.

Le baron de Toutenamont – lequel avait appartenu du temps du roy Françoué dit le Scoutère, à la faction de la Rose, et avait porté à sa place les pâlichonnes couleurs de cette faction au Tournoi avec un fort maigre succès, privant ainsi Gracchus Melenchonus de quelques suffrages -, eut un transport à la cervelle. Il avait assisté à la causerie entre la ChatelHaine de Montretout et monseigneur le duc, Grand Chambellan du Roy aux Affaires Domestiques. Il en fut horrifié et s’en fut toutes affaires cessantes s’épancher le lendemain dans le salon d’une Gazette Parlée, Rance Infaux. « J’ai été cocufié ». Ce fut en effet en ces termes d’alcôve que le baron narra sa déconvenue. Comment la chose se pouvait-elle ? « J’ai fait allégeance au futur Roy pour faire chuter madame de Montretout» se plaignit amèrement monsieur de Toutenamont, « monseigneur le duc du Dard-Malin m’a volé, que dis-je, il m’a cocufié ». Dans les chaumières, on se gaussa. Ce baron – qui se désolait doncques de ce que le duc du Dard-Malin lui eût ravi le cœur de Notre Mensongeux Jouvenceau – , était-il faussement naïf, ou l’entendement lui faisait-il réellement défaut ?

Le Roy, que ces jérémiades égayaient fort, entendait bien se représenter au Tournoi de la Résidence Royale et l’emporter. Monsieur du Dard-Malin était l’instrument qu’il s’était choisi afin de répliquer sur sa droite ce qu’il avait accompli sur sa gauche. L’Enmêmentantisme devait triompher et ce de manière absolue. Au soir de la première épreuve, il se devait d’être en tête et largement. Il fallait pour ce faire conquérir les suffrages des bonnes gens qui se portaient ordinairement sur celui qui arborait les couleurs des Rets Publicains. Le duc de Sablé, monsieur du Fion, ayant jeté le gant après ses démêlés avec la justice pour de malheureuses confitures faites par son épouse aux blanches mains, – alors qu’elle était censée le seconder à la Chambre Basse -, on ne savait encore qui serait le champion de cette faction. La chose n’avait que peu d’importance, il fallait que ses couleurs en fussent par avance pâlies, afin que Sa Machiavélique Suffisance représentât l’unique opportunité de faire triompher les intérêts des bourgeois, ainsi que leurs rances et mornes passions. Le duc du Dard-Malin servait doncques à merveille les desseins de Notre Hardi Jouvenceau. Lui serait-il fidèle jusques au bout ? Quelle place de choix occuperait-il lorsque Sa Grandeur Ethérée se ferait sacrer en grande pompe Premier Empereur de la Starteupenéchionne  ? Ce n’était point un hasard si c’était au duc du Dard-Malin qu’avait été confiée la grande mission de préparer le nouveau Concordat.

On eut enfin des nouvelles de la baronne du Cachalot, la Chambellane aux Affaires de l’Art et de l’Esprit. Elle s’avisa enfin de ce que le monde des saltimbanques se mourait à petit feu de tristesse et d’ennui de ne pouvoir exercer leur art devant un public. Pour toute réponse, elle fit quelques vagues promesses – dont on savait bien qu’elles n’engageaient que celles et ceux qui avaient encore la folie d’y croire – et s’en fut toutes affaires cessantes s’adonner à ce qu’elle aimait passionnément : se mettre en scène devant un public. Ce qui était refusé à celles et ceux dont c’était le gagne-pain était pour madame du Cachalot une gourmandise dont elle n’entendait point se priver. Madame de Quatrepluzun, une gazetière mondaine qui se piquait fort d’être spirituelle , reçut ainsi notre baronne, laquelle lui narra fort émoustillée ses amours de jeunesse avec une nonne. Puis toujours aussi aiguillonnée, elle courut chez madame de l’Antimoine s’ébaubir et folâtrer sur le téton du Chevalier d’Alanver. Lorsqu’on lui demanda ce qu’elle avait pensé de la causerie entre son comparse monseigneur le duc du Dard-Malin et madame la ChatelHaine de Montretout, la baronne répondit qu’elle n’y avait point assisté.  « J’avais des obligations » argua-t-elle.

Par bonheur, il se trouva le petit duc de l’Atelle, qui se fût immolé pour son Roy, pour absoudre de tout péché monseigneur le duc et rejeter toute la faute sur la ChatelHaine, unique coupable de tous les maux mais qu’on cajolait à outrance tant il fallait que ce fût elle et et elle seule la fausse adversaire de Notre Poudreux Imposteur.

Ainsi en allait-il au Royaume du Grand Cul Par Dessus-Tête, en ce jour de Saint-Valentin. Les amoureux furent priés de s’embrasser masqués et à bonne distance.

Poster un commentaire

Chroniques du règne de Manu 1er l’Infaillible

Chronique du troisième jour du mois de février, en l’an de disgrâce 21

Où il est question d’une célèbre armure, d’une étrange métamorphose et de pieuses litanies.

Le Roy, qui entendait rester maître de tout et en tirer gloire, revêtit l’armure de Saint-Louis dit le Preux et prit la tête de la Grande Croisade de la Sainte-Vaccine. Afin de faire connaître cette nouvelle urbi et orbi, on convoqua au Château les gazetiers de la Première Lucarne Magique, afin qu’ils se prosternassent et commençassent de noircir le parchemin de la Geste du Roy. Sa Clairvoyante Apothicairerie, louée Soit-Elle, apparut aux gazetiers vêtue de pied en cap, tout juste de retour d’une veillée d’armes, de celles qui précèdent les grandes batailles et dont on garde si longtemps la brillante et édifiante image. Ne venait-Elle point en effet de recevoir au Château les représentants des grandes fabriques de potions et médecines du pays, et même de l’Europe,  afin de « lancer la mobilisation générale  pour le vaccin » ? On manquait de fioles pour administrer le précieux antidote ? Les onctions étaient remises aux calendes grecques ? Notre Zézayant Volontariste en faisait son affaire. « Faites-moi confiance, j’essaierai de prendre à chaque étape les décisions les plus seyantes ». Telles furent ces paroles que l’Histoire ne manquerait point de retenir.

Les Riens et les Riennes – d’âge adulte, précisa avec onction Sa Grande Ordonnance – furent ainsi assurés de recevoir, d’ici aux beaux jours de l’été, et pour peu qu’ils en eussent exprimé le souhait à l’aide de moult formulaires, le précieux antidote. Cela relèverait assurément du miracle. A peine avait-on vacciné la moitié des vieillards des hospices. Pressé par ses Conseillers – « Sire, il Vous faut choyer et cajoler ce peuple que Vous abhorrez tant, un peu de baume éteindra la colère de ces manants, ils sont si faciles à berner et Votre Majesté s’y entend si bellement »-, Notre Jupiteux Olympiste remercia les Riens et les Riennes de se montrer aussi nobles qu’il l’était lui-même. Ainsi les « procureurs » vertement tancés une semaine auparavant se métamorphosèrent-ils sous le verbe royal en un troupeau de tendres et dociles moutons, dont le berger n’était que douceur, bienveillance et prévoyance. Celles et ceux dans les chaumines qui avaient naïvement cru que le Roy venait faire son mea culpa en furent pour leurs frais.

L’ombre de la Débâcle se dressait, menaçante, mais Sa Nébuleuse Altitude n’en avait cure. Tout était de la faute des autres qui s’ingéniaient à contrecarrer ses plans. Notre Délicat Monarc en conçut un accès de bile noire, ce qui fit craindre le pire pour sa santé et celle du pays. Les médicastres royaux conseillèrent une purge. Pour ce faire, on convoqua au Château des gazetiers triés sur le volet, ceux de Lutèce-Flache et ceux de La Virgule, afin qu’ils recueillissent des bribes de la Pensée Complexe de Sa Divine Majesté, et que celles-ci fussent dispensées en potion curative au peuple chaque soir au moment de leur maigre diner. On rendrait également l’administration obligatoire de cette potion dans toutes les escholes du pays. Monseigneur de la Blanche-Equerre, dès lors qu’il aurait fini de se trémousser et de se déhancher au milieu de bambins pour montrer son excellente condition physique, y veillerait en personne.

Les petits Riens et les petites Riennes répèteraient ainsi chaque jour aux matines que la Russie du tsar Vladimir n’était point amie de la Startupenéchionne – sauf si l’on en était acculé à leur mendier des fioles d’antidote pour la Sainte Vaccine –, que ces maudits Insoumis – lesquels ne pensaient qu’à renverser le Roy, cet Astre Solaire que le monde nous enviait – , n’étaient bons qu’à se faire embastiller, que les Haineux – dont on aurait pourtant grand besoin lorsque serait venu le Tournoi –, étaient mauvaises gens, nonobstant que leurs idées fussent peu ou prou les mêmes que celles des Dévôts et celles du Roy lui-même, que toutes les gazettes se devaient désormais d’encenser – comme elles l’avaient fait dans les premières années de son règne – , Celui Qui Décidait de Tout, car ce souverain n’était que grâces et bonté. Il était le Bien personnifié. S’il avait pu par le passé se montrer quelque peu mordant avec son peuple, ce n’était là que malentendus. Les petites flèches n’en étaient point. On avait vilement confondu avec de tendres bécots. Notre Saint et Martyr était tout bonnement victime de ses plus grands « défauts » : l’honnêteté, la bonté et le courage. Nulle malveillance n’était jamais venue s’immiscer entre lui et le peuple, il lui était au contraire tout dévoué. De même, le Roy ne pensait nul mal des Gilles, ou de ce quidam qui se disait Gitan et avait joué des poings contre des argousins, tout au plus n’étaient-ce là que sottes gens qui, aveuglés de préjugés et embrigadés par ces maudits Insoumis, ne se rendaient point compte. Il fallait les dessiller. Telle était la noble tâche que s’était donnée Sa Très Grande Illumination. Louée soit-Elle et que grâces Lui soient rendues. Amen.

Poster un commentaire

Chroniques du règne de Manu 1er dit l’Infaillible

Chronique du vingt neuvième jour du mois de janvier de l’an de disgraĉe 21

Où il est question de diversion, de fébrilité et d’une grande vacuité….

Le Roy était en grand conciliabule avec Son Conseil de Défense. Alors qu’il avait été urgent toute la semaine de faire se languir ces maudits Riens et Riennes sur ce qui les attendait – pour couper court à la cacophonie qui avait commencé de se faire entendre, on avait formellement proscrit toute parole aux Chambellans hormis à Monsieur le Chevalier d’Alanver – voilà qu’il plaisait tout soudainement à Notre Capricieux Bibelot de convoquer séance tenante au Château le fort ennuyeux baron du Cachesex, le bouillant Gode-Froid, madame de la baronne de la Partmollie, madame la duchesse de la Bornée, monsieur le duc du Dard Malin, sans oublier le cacochyme baron du Truant et monsieur le baron Du Mert . Les autres Chambellans étaient devenus de simples accessoires. Sa Sourcilleuse Horlogerie ne prenait désormais plus conseil qu’auprès de cette vieille garde. Des médisants firent remarquer que monseigneur le duc de la Blanche Equerre ne comptait pas au nombre des élus. Il se disait que le Roy lui battait froid depuis que monseigneur le duc avait sottement refusé de jeter le gant face à madame la baronne de la Patronnesse. Qui doncques porterait les couleurs de la Faction de la Marche au Grand Tournoi des Provinces ?

Les gazetiers étaient sur les dents. Dans tous les salons des Lucarnes Magiques, on supputait, on pérorait, on tergiversait. On déversait des montagnes de chiffres. On commentait jusqu’à la moindre virgule des propos de Monsieur le Chevalier d’Alanver, lequel avait dit tout et son contraire au cours d’une longue et verbeuse harangue. Les Dévôts avait eu une idée de génie : puisque les Riens et les Riennes grondaient à l’idée d’un troisième Grand Confinement, ils susurrèrent au Roy qu’il fallait tout simplement «inventer un nouveau Confinement » mais ne point le nommer « confinement ». L’idée était lumineuse et Notre Glorieux Pipoteur loua ses braves conseillers de le servir aussi bellement.

Dans la bonne ville de Massalia, le professeur Klorokine fulminait : « On ne va pas proposer à toute la population de vivre entièrement cloisonnée tout le reste de l’histoire de l’humanité !  on va rendre tout le monde fou ! ». Dans les chaumières, ces paroles mirent du baume. Les gazetiers annoncèrent pieusement que le Premier Grand Chambellan se ferait le héraut des décisions royales dès lors qu’il plairait à Sa Divine Hauteur que les dites décisions fussent portées à la connaissance du vil peuple. La veillée commençait mal.

Les Riens et les Riennes qui s’étaient bravement postés devant leurs petites lucarnes magiques, au fond de leur chaumines, pour écouter le Premier Grand Chambellan, en revinrent tout ébaubis, les jambes flageollantes et la cervelle toute tourneboulée. Ils avaient vécu une expérience considérable : celle de la traversée du Vide. On n’en revenait point indemne.

Nul ne pouvait les comprendre tant c’était là chose inouïe. On les pressa de raconter. De quoi se souvenaient-ils ? Certains bredouillèrent qu’il serait désormais interdit de planter un clou car on ne pourrait plus s’en procurer. D’autres – des sanglots dans la voix- narrèrent que les familles ,dont c’était l’unique distraction, ne pourraient plus flâner dans les allées des halles couvertes, car on fermerait impitoyablement ces lieux de débauche. On compterait fort chichement le nombre de manants autorisés à faire leurs emplettes dans les grandes échoppes, ce qui ne manquerait pas de provoquer des huées et des cohues dont les miasmes – lesquels devenaient cosmopolites- étaient si friands. Il se murmura aussi que la maréchaussée traquerait férocement les bambochards et autres inconscients dont la folie mettait en péril les magnifiques et saines dispositions voulues par Sa Doucereuse Malveillance. D’aucuns se gaussèrent : comment les argousins pourraient-ils se traquer eux-mêmes ?

Les plus étourdis de cette expérience du néant furent les maîtres des escholes. Rien. Ils n’avaient rien à raconter, les malheureux, car d’eschole, il n’en fut point question.

« Errare humanum est perseverare diabolicum » . Ce n’était point les miasmes qui étaient – aux dires de ce bon monsieur du Défraichis, le Grand Sachant du Roy – diaboliques, mais les menées de Celui qui décidait de tout mais n’était responsable de rien. Grâces Lui soient rendues. Amen.

Poster un commentaire

Chroniques du règne de Manu 1er dit l’Infaillible

Chronique du vingt troisième jour du mois de janvier de l’an de disgrâce 21

Où il est question de jongleries mathématiques, d’un Grand Chambellan fort exaspérant et de l’ombre d’une certaine machine…

Le Roy abhorrait le peuple. Il n’avait jamais manqué au long de ses bientôt quatre ans de règne de pourfendre les nombreux vices des Riens et des Riennes. Tout y était passé, il y avait tant à médire ! Notre Petit Capet choisit la date fatidique du vingt et un janvier pour passer une nouvelle fois à l’offensive. Alors doncques qu’il s’était transporté avec sa suite dans une Université, afin de délivrer sa bonne parole – assortie d’ une maigre obole – à tous les pauvres estudiants qui se mouraient de faim et de solitude dans leurs soupentes, le Roy usa du « Nous » en lieu et place du « Vous » pour pourfendre la « nation des soixante six millions de procureurs ». L’ingratitude était un poison amer dont Sa Doucereuse Malveillance n’entendait plus avaler une goutte. Cette nouvelle estocade contre la populace fit grand bruit. Les gazetiers nourris-aux-croquettes, jusque là si enclins à encenser le moindre pet de Notre Céleste Bibelot, en restèrent cois. A l’instar de monsieur de la Faribole, qui avait son couvert dans les salons les plus en vue, on fit les comptes. Le Roy ne comptait-il donc plus aucun Dévôt, aucun partisan hormis les bambins encore dans les langes .Du côté des Riens et des Riennes, dont l’humeur était chaque jour de plus en plus maussade, on se sentit aussitôt l’âme d’un Conventionnel, et l’envie de raccourcir un certain chef commença d’en démanger plus d’un et plus d’une. La date était on ne peut mieux choisie.

Tout ceci était la faute du baron du Cachesex. Le Roy ne l’avait-il point choisi au détriment des Dévôts de sa Faction, pour remplacer avantageusement monsieur du Havre, mieux connu sous le nom du Grand Mité ? Ce baron du Cachesex, à la laborieuse faconde – tout empreinte d’une horripilante fausse bonhommie – avait été préféré en raison précisément de ces tares, lesquelles étaient censées complaire au peuple, afin de le rassurer et de le tancer tel un petit enfant geignard. Notre Capricieux Jupitou entendait ainsi s’assurer de rester immaculé sur son Olympe d’où il ne redescendrait que pour le Tournoi. Las ! Voilà que loin d’attirer sur sa seule personne les foudres de la populace, le baron, par son impéritie, les suscitait au centuple. Pire ! Tous ces orages retombaient sur Sa Grandeur Dépitée qui se sentait venir des prurits du côté du col. Et pour comble de malheur pour le Roy, voilà que cet incapable de baron s’en était allé se plaindre au Grand Mité.

Son Infaillible Suffisance ne tolérait point que la Grande Croisade de la Sainte-Vaccine avançât si péniblement. La glorieuse Starteupenéchionne était à la traîne. De tous les coins du pays ne parvenaient que des jérémiades. On manquait ici de fioles du précieux antidote, là c’étaient les seringues qui n’avaient point les bonnes dimensions. Les officines privées chargées de répartir les postulants – dont on avait en catastrophe du réduire le nombre tant on manquait de fioles – étaient débordées et il fallait attendre de longues semaines avant de pouvoir prétendre à se voir administrer la sainte onction. Et quand enfin on disposait de tout, c’étaient les volontaires qui faisaient défaut. Comble de malheur, les Chambellans – dont le jeune et fringant duc de la Jeumebarre – fâchés de ne plus avoir à se mêler de rien, parlaient de tout à tort et à travers. Le Roy entra dans une grande fureur. Seuls le Chevalier d’Alanver, la duchesse du Panier Ruché et le petit duc de l’Attelle conservèrent leur droit de parole. Les autres furent priés de se taire, faute de quoi ils seraient démis de leurs charges. Gode-Froid-Bouillant d’Alanver, fort de la confiance que lui accordait son Suzerain, plastronna fièrement dans le salon d’une Lucarne Magique que d’ici l’été « soixante dix millions de personnes » auraient reçu l’onction de la Sainte-Vaccine. Personne parmi les gazetiers ne songea dans l’instant à lui rappeler que la Starteupenéchionne ne comptait que quelques soixante six millions d’âmes. Le Chevalier escomptait-il que les confinements et le couvre-feu fussent la cause d’une épidémie de naissances ? Pour ajouter à la confusion mathématique, on apprit que le matin même devant les Vénérables Patriarches de la Chambre Haute, il avait fait pareille annonce mais avec des chiffres divisés par quatre. Le Chevalier ne se contentait pas d’être le Grand Sophiste de la Starteupenéchionne, il en était aussi le Prodigieux Calculateur.

Monsieur Saint-Martin de la Quiche emporta le concours de la Litote de la Semaine ainsi que celui de la Servilité – titre pour lequel il était fort bien outillé- en assurant qu’il n’y avait « point de pénurie » des fioles d’antidote, mais que celles-ci étaient tout bonnement « en nombre insuffisant ». La comédie des masques, qui se jouait toujours, s’enrichit d’un nouvel acte brillamment écrit sous la plume du Chevalier d’Alanver : il était désormais proscrit d’user des masques « maison », hormis précisément au logis. Partout ailleurs, un édit proclamerait qu’il serait obligatoire de porter un masque dûment estampillé, ce qui irait remplir fort avantageusement les cassettes des maisons de négoce et de fabrication. L’usage de la parole serait également proscrit dans les carrioles communes. Les Riens et les Riennes étaient non seulement condamnés à être masqués, mais aussi – et surtout – à être muselés. Ainsi le Roy, qui décidait de tout mais n’était responsable de rien, encore moins de l’incroyable impéritie qui sévissait dans tout le pays – en avait-il décidé.

Poster un commentaire

Chronique du neuvième jour du mois de janvier de l’an de disgrâce 21

Où il est question d’une grande Bidouille, de menues dépenses et d’une offre refusée.

Ce fâcheux de Gracchus Mélenchonus fut invité par Madame de l’Enrouée, une gazetière fort aimable, pour une causerie dans le salon qu’elle tenait chaque dimanche. Cette gazetière n’avait point besoin comme ses semblables de jouer les arrogantes. Elle le laissa donc développer sa pensée. Lorsque ce fut le moment de parler de la Grande Croisade de la Sainte-Vaccine – laquelle semblait enfin s’être mise en ordre de marche, quoiqu’encore fort poussivement, à l’image de l’élocution du baron du Cachesex – Gracchus porta l’estocade. Ce n’était point là une Croisade, mais la Grande Bidouille. Et de pourfendre ce qu’il appelait « la gestion aventureuse » de cette campagne dont le noble but, claironné urbi et orbi, n’était-il point de faire reculer les miasmes et de permettre un retour à une vie normale. Mais rien ne se passait comme le Roy s’était complu à le faire savoir. Notre Petit Philanthrope avait en effet assuré avec force trémolos au mois de juin que le vaccin était un bien commun. Mais ce qui était vrai alors ne l’était plus. A qui donc profitait le crime ? On venait d’apprendre que ce n’était pas seulement à une officine des Amériques que Sa Dispendieuse Forfanterie avait fait appel, mais à quatre. Les impôts durement payés par les Riens et les Riennes allaient se retrouver dans les coffres de ces maisons, lesquelles, tout au contraire d’organiser la distribution des fioles de sérum, se contentaient d’engranger les écus pour de fumeux et sots conseils, à l’instar de ceux dispensés par les gens du Chambellan de la Malportance, pour ce qui concernait l’injection du sérum. Tous ceux et celles qu’on avait vaccinés jusqu’ici l’étaient-ils vraiment ?

Il en allait avec ces officines privées comme il en était allé avec les fleuristes engagés par Dame Bireguitte pour égayer les salons du Château. On avait dépensé quatre fois plus sous le règne de Notre Bourgeonnant Jouvenceau que sous celui de ses prédécesseurs. Six cent mille écus s’étaient ainsi exhalés des cassettes de la Startupenéchionne et ceci alors que les Riens et les Riennes avaient été rudement confinés dans leurs tristes logis, implacablement traqués par une maréchaussée et des argousins vétilleux et tracassiers qui les rançonnaient dès lors qu’ils tentaient de mettre un pied dehors pour aller se ravitailler.

De l’autre côté de l’océan, les zélateurs du grand ami de Sa Neigeuse Connivence, Donald le Dingo, étaient rentrés au logis . Après les avoir vivement excités, le futur empereur déchu avait tancé ces fous furieux. On se questionna : Donald était-il atteint d’un emportement de la cervelle qui le faisait se dédoubler, ou avait-il lui aussi un frère jumeau ? On ne le savait. La mort dans l’âme, le Roy avait du se résoudre à hausser le ton et blâmer ce fâcheux désordre, mais il ne nomma jamais son cher et grand ami pour ne point le froisser. Les Dévôts, quant à eux, jetèrent l’opprobre sur Gracchus Mélenchonus, lequel avait pourtant le premier vigoureusement dénoncé les factieux. Madame la ChatelHaine de Montretout, qui n’avait jusque là point voulu concéder la défaite de Donald – avec qui elle avait force affinités – dut la mort dans l’âme – qu’elle avait très absente – reconnaître le nouvel empereur des Amériques, Sir Joe du Bidon.

Notre Incorrigible Protée était allé se recueillir sur le tombeau du roi Françoué Premier dit Tonton, afin de lui rendre un pieux et fort hypocrite hommage. Il y retrouva les derniers fidèles de la Faction de la Rose, dont le falot baron de l’Amphore qui lui fit la révérence mais ne se priva point ensuite de confier quelques médisances aux gazetiers qui lui tendaient le crachoir. Pendant ce temps, on apprit que la Justice entendait mettre à la question pour concussion son propre Chambellan, monsieur du Pont de Morte-Ethique. C’était là chose fort commune au royaume du Grand Cul Par Dessus Tête. Monsieur du Pont de Morte-Ethique allait ainsi tenir compagnie à son comparse le duc du Dard-Malin, sur qui pesait toujours des accusations de faveurs d’alcôve monnayées contre de menus services. Par bonheur pour la Cour, on pouvait toujours compter sur Madame de la Courge qui, confondant sa charge de Sous-Chambellane avec celle d’instigatrice de la dernière mode, s’était faite prendre à faire de la réclame pour son camériste et sur Madame du Cachalot, laquelle avait fait sa réapparition en se découvrant une nouvelle vocation : celle de tripière, et qui plus est, avec les siennes, afin de sauver le monde des arts et de la culture, qui sombrait de désespoir. Il lui fut répondu sobrement que l’on n’était point friand de ce plat.

Le Chevalier Gode-Froid-Bouillant d’Alanver – ayant juré ses grands dieux que lui vivant, personne ne laisserait entrer sur le sol du pays les miasmes mutants en provenance de la Perfide Albion, allait devoir manger son chapeau. Ces indésirables avaient débarqué dans les nez de voyageurs insouciants retournant sans encombres et sans aucun contrôle séjourner dans l’antique Massalia où ils avaient tranquillement commencé de se répandre dans d’autres nez et d’autres poumons. Comble de rage pour le Chevalier, c’était celui qu’il avait juré de pourfendre jusqu’en enfer, son ennemi juré le professeur Kloroquine, alias le Savant de Marseille, qui venait d’en faire la découverte. On instaura alors dans Massalia le couvre-feu dès les vêpres, ce qui en vérité ne servait à rien, hormis à faire se presser des foules dans les échoppes avant leur fermeture.

Poster un commentaire

Brève chronique du sixième jour de janvier, en l’an de disgrâce 21

Brève chronique du sixième jour de janvier, en l’an de disgrâce 21

Où il est question d’écus fort bien placés, d’esbroufe improvisée et de larmes bien rémunérées.

Le Roy, fort marri de ce que la Croisade de la Sainte-Vaccine eût connu des prémices aussi calamiteux – ce qui faisait se gausser nos voisins- avait convoqué les gazetiers de la Gazette du Dimanche, qui lui étaient tout dévoués, et ce d’autant plus que Notre Généreux Mécène venait d’accorder au baron de la Garde D’Enlair -lequel possédait quelques maisons d’éditions et quelques gazettes dont la Gazette du Dimanche – un prêt fort conséquent de plus de quatre cent soixante cinq millions d’écus. La Cassette de la Starteupenéchionne s’engageait même à rembourser la quasi-totalité de cet emprunt si d’aventure le baron se retrouvait acculé à la soupe populaire. Jamais le dicton « on ne prête qu’aux riches » ne s’était autant illustré que sous le règne de Sa Divine Prolixité.

La Gazette du Dimanche relata donc ce qu’on lui demandait de relater : Notre Poudreux Cabotineur était en colère et exigeait que l’on accélérât sur le champ la Croisade – laquelle ne devait point être « une promenade de famille » -, tout en oubliant fort à propos que c’était conformément à ses ordres que l’on avait commencé de procéder « avec lenteur et méthode », ce que le fort servile petit duc de l’Attelle appelait aussi « une voie différente ». Le Chevalier Gode-Froid-Bouillant d’Alanver, qui s’entendait tout autant que son Suzerain à manier l’esbroufe et dont on connaissait les talents d’escamoteur, lança aussitôt les nouveaux cris de guerre : « accélérer, amplifier, simplifier ». On allait voir ce qu’on allait voir.

Le comte de la Poissonnerie, chef des Croisés – qui s’était vanté dans le salon d’une Lucarne Magique de n’être point un organisateur, comme si cela était une marque de la plus haute distinction – , se vit adjoindre une duchesse pour accomplir cette vile besogne. Madame du Coquetèle, tel était le nom de cette guerrière, était réputée s’entendre en approvisionnement en tout genre. Des gazetiers fort impertinents firent le compte de tous ceux que l’on avait engagés dans la Croisade. La liste donnait tout simplement le tournis. On apprit ainsi que le Roy avait fait appel dès le mois de décembre à une officine des Amériques, la maison MacMiche, laquelle était représentée dans notre pays par le vicomte de la Calanche, un Armoricain, ancien fidèle du vieux baron de la Juppe. Le royaume de Germanie avait mis son armée de métier au service de la Croisade et l’on vaccinait sans coup férir. Dans notre pays, Sa Jacasseuse Ostentation avait imaginé « l’armée startupenéchionnesque » à laquelle on allait adjoindre, ô géniale trouvaille, une compagnie de trente cinq Riens et Riennes tirés au sort. On leur confierait l’impossible mission de surveiller les avancées de la Croisade. La comédie du printemps allait pouvoir se rejouer. On avait simplement troqué les masques et les écouvillons contre de très sensibles et fragiles petites fioles de sérum qu’on allait agiter en tout sens pour éloigner les miasmes, tout en menaçant la populace d’un nouveau Grand Confinement si la Croisade ne parvenait à être victorieuse.

Pendant ce temps, la marquise de la Buse avait filé avec armes et bagages dans le Royaume de l’Helvétie où Notre Turpide Jouvenceau lui avait trouvé une charge tout à fait indiquée : elle seconderait le chef de l’Ohémesse, cette grande officine en charge de la MalPortance de tous les habitants de la planète. Le prix des larmes ravalées était fort exorbitant. Les émoluments de la marquise seraient conséquents et sa charge lui assurerait l’immunité diplomatique. Le déshonneur était sauf. Toutes celles et ceux qui en Starteupenéchionne entendaient que la vérité se fît jour sur les agissements de la marquise au moment où les miasmes étaient entrés dans notre pays en seraient pour leurs frais. Se laver les mains, en toutes choses, en tout lieux, telle était la maxime de Sa Neigeuse Manigance et de Sa Cour.

Poster un commentaire

Chroniques du règne de Manu 1er dit Le Petit, en l’an de disgrâce 21

Chronique du troisième jour de janvier

Où il est question d’ingratitude, de piétinement et de fourberies.

L’an vingt et un débutait sous de sombres auspices. Le Roy en eut les sangs tout retournés. Il ne s’était trouvé que le duc d’Amonbeaufisse, ce Dévôt, pour encenser l’allocution que Notre Piteux Cabotin avait infligé en guise de ite missa est pour l’an vingt à destination de ces maudits Riens et Riennes. Monsieur d’Amonbeaufisse avait loué en particulier le passage consacré aux Saints, ces illustres inconnus que la royale parole avait consacrés au rang de héros de la Startupenéchionne. Mais voilà qu’il s’en était trouvé, parmi ces gueux – pourtant choisis avec la plus grande circonspection par les Conseillers – pour se plaindre ! L’un d’eux, un boueux de la lointaine Guyane, eut le toupet de réclamer son obole, promise et jamais reçue, pour lui et ses comparses. Un autre, maitre dans un gymnase de la bonne ville de Massalia, où il enseignait les rudiments de l’économie, se récria qu’il était tout ébaubi. On ne l’avait point prévenu ! L’ingratitude était une potion bien amère à avaler pour Sa Sourcilleuse Bienveillance qui jura qu’on ne l’y reprendrait plus.

Il y avait d’autres sujets d’inquiétude. La Grande Croisade de la Sainte-Vaccine piétinait. Le Roy – qui commandait en toute chose mais n’était jamais responsable de rien – tança vigoureusement le Chevalier Gode-Froid-Bouillant d’Alanver, lequel déversa son ire sur celui qu’on avait nommé général en chef des croisés, le comte de La Poissonnerie. N’avait-il point deux jours auparavant vanté les mérites de la lenteur de la Croisade ? « Cela donne le temps de faire les choses bien » avait ainsi mielleusement susurré le comte devant des gazetiers médusés. On incrimina alors ces maudits Riens et Riennes, qui ne voulaient point se faire vacciner, préférant mourir apostats ! Une saltimbanque, madame Mouchkinus, osa alors s’en prendre publiquement aux Chambellans ainsi qu’au Roy en personne, qu’elle apostropha vigoureusement dans un libelle. « N’êtes vous donc pas prêts ? » déclara celle qui ne pouvait se résoudre à voir les artistes mourir de faim et de désespoir, faute de pouvoir monter sur les planches. Ce cri résonnait avec le « Nous sommes prêts » que Gode-Froid-Bouillant avait pourtant claironné ici et là tout au long du mois de décembre. Où étaient donc passées les millions de petites fioles dont on avait pourtant prétendu avoir passé commande ? On eût du les produire dans notre beau pays. Las ! Notre Malveillant Timonier n’avait point desserré les cordons de la bourse afin de rétribuer les chercheurs. Il fallait donc se fier aux sérums produits par les officines de la maison Bique-Farma. Il se concevait quelques inquiétudes sur l’une de ces formules dont on se demandait ce qu’elle produirait d’effets indésirables.

La réouverture des escholes était un autre sujet fâcheux. Des médicastres en appelaient à les laisser fermées pour un temps encore, et ce d’autant que le Roy, sur la suggestion de son Conseil de Défense, avait avancé dans certains des comtés de l’Est l’heure du couvre-feu. Monseigneur de la Blanche-Equerre avait cependant de tout autres desseins. Il recevrait les Guildes des maîtres le sept du mois pour recevoir leurs doléances et leurs revendications au sujet de la rentrée du quatre. On était bien au Royaume du Grand Cul par dessus Tête. En revanche, le duc reçut incontinent ses fidèles afin de mettre la main aux préparatifs du Tournoi des Provinces, au cours duquel il affronterait la baronne de la Patronnesse.

Ainsi donc commençait cet an 21. Monsieur le duc du Dard-Malin et sa maréchaussée furent défiés par des drôles qui entendaient fêter bruyamment, en forêt de Brocéliande, la fin de l’an 21. Pendant quatre jours, ces impudents mirent en échec toutes les tentatives de mettre fin à leur bamboche. Quand enfin ils sortirent ravis, ils furent tancés sévèrement par les gens d’armes. Un Dévôt cria que c’était là des « ultra-sinistres » séditieux qui en voulaient à la personne du Roy. Ce fut un calamiteux épisode. Dans un comté de l’Est, où tout était proscrit, où le couvre-feu s’appliquait implacablement dès la tombée du jour, la lauréate du concours de la Plus Belle Potiche de la Startupenéchionne s’en fut dans une foire couverte faire admirer sa plastique et la moitié de son visage, suscitant des attroupements. De l’autre côté de l’océan, Donald, le grand ami de Notre Joli Bibelot, refusait toujours de concéder sa défaite. Il continuait inconsidérément de fomenter complots et autres fourberies pour faire disparaître Sir Joe du Bidon.

Poster un commentaire

Brève chronique relatant le passage de l’an 20 à l’an 21

Par décret royal, en ce soir de la Saint Sylvestre, le couvre-feu s’imposait à tout le pays et ce dès après les vêpres. Les Riens et les Riennes usèrent de ruses pour se réunir et ripailler comme ils en avaient coutume. Le duc du Dard-Malin avait fait se déployer dans chaque rue des escadrons d’argousins afin de courir sus aux renégats.Le Roy, qui n’avait point souhaité la Noël à Ses sujets, s’invita dans toutes les chaumières par le truchement d’une Lucarne Magique. Dans bien des foyers, on lui ferma la porte au nez. On usa des lucarnes comme des cages des perroquets importuns, en les recouvrant d’une épaisse couverture. Il s’en trouva cependant qui écoutèrent l’allocution, afin de la raconter aux autres pour s’en moquer. Notre Petit Camelot leur assena tout d’abord, l’air creux et faussement pénétré, la lecture de son Catalogue de la Manu-Facture de la Starteupenéchionne, d’où il ressortait que tout durant cette année avait été fait au mieux.Son Hagiographique Suffisance continua ensuite en nommant par leur prénom quelques braves signalés à son attention par ses Conseillers pour s’être pieusement illustrés pendant l’épidémie. Ils furent béatifiés. Après le Catalogue, on était passé aux Riches Heures et à la Vie des Saints.

Puis ce fut l’estocade. La Croisade de la Sainte Vaccine piétinait. Il fallait accélérer l’administration du sérum à tous « ceux qui le souhaitaient », et il serait fortement recommandé de le « souhaiter ». Les renégats et les apostats seraient farouchement poursuivis, ou ils périraient, faute de soins dont on les priverait afin de les punir. C’était là ce que le bon vicomte de Béarn appelait « l’ordre naturel des choses ».Ainsi se finit donc cette an(n)us horribilis, au Royaume du Grand Cul-par-dessus-Tête. Notre Glorieux Pipoteur avait parlé mais tous comprenaient qu’ il en irait de la vaccination comme il en était allé des masques, des alcoolats et des écouvillonages. C’était tout dire.

Poster un commentaire

Chroniques du règne de Manu Le Petit au temps de la grippe pangoline

Chronique du vingt-huitième jour de décembre, en l’an de grande disgrâce 20

Où il est question de petites poupées, d’indignité et d’une grande Croisade…

On était entré dans les derniers jours de cette annus horribilis. Le Roy – dont la quarantaine n’avait point excédé la septaine – s’était fait transporter avec sa suite, en compagnie de la Reine Qu-On-Sort, dans son palais d’été, au fort de Brigandçon, pour jouir en toute quiétude des doux rayons du soleil, pendant que ses vils sujets subissaient la rigueur de l’hiver qui venait d’arriver. Du temps où il avait dû garder la chambre, Notre Charmant Zéphyr avait scrupuleusement rendu compte en personne de la qualité de ses humeurs bilieuses, de la viscosité de ses crachats et de la consistance de ses selles. De mauvais esprits s’étaient néanmoins laissé aller à supputer que tout ceci n’était afféteries et menteries, que le Roy n’était point malade, mais cherchait à le faire accroire afin de susciter la pitié du peuple, qu’il fallait bien duper. Cette machinerie avait bien pu être fomentée par le Cardinal de Khôl-Air, l’Eminence grise de Sa Pâlichonne Petitesse. Les gazetiers avaient colporté moult bruits de palais. Il se disait qu’en l’absence du Roy, c’était monseigneur de Khôl-Air qui détenait les clés de la Starteupenéchionne.

Notre Divin Enfançon n’avait point sacrifié aux traditionnels vœux de la Nativité. Le Premier Grand Chambellan et le terrible Chevalier d’Alanver, le Chambellan de la MalPortance, avaient pourtant seriné sur tous les tons aux Riens et aux Riennes qu’il fallait « sauver Noël ». Mais il ne se trouva pas grand monde dans le royaume pour regretter l’absence de cette royale bénédiction et l’on put, nonobstant les recommandations drastiques édictées par monsieur le Chevalier, lesquelles étaient parues dans la gazette Le Lutécien, se livrer aux traditionnelles agapes, après s’être échangé quelques menus présents. On trouva dans bon nombre de souliers de petites poupées de son à l’effigie de Sa Très Détestée Suffisance, ainsi que des petites aiguilles.

Durant le temps de sa septaine, le Roy avait fait mander les gazetiers du Rapide, une gazette fort en vue, et les avait abreuvés, autant qu’Il s’était écouté discourir, durant de longues heures, d’une interminable logorrhée, d’où il ressortait que l’enmêmetantisme ne s’était jamais aussi bien porté, et qu’il était fort opportun de réhabiliter monsieur Pétain, ce héros si cher à son cœur, dont la pensée irriguait tant la sienne, ainsi que l’ineffable et si délicieux monsieur Maurras, l’inspirateur des Haineux. Notre Verbeux Visionnaire délivra ainsi moult recettes inspirées de ses saines et roboratives lectures afin de rétablir notre vieux pays gaulois dans la voie de l’ordre. Le royal discours s’était achevé en apothéose sur « le privilège blanc » dont Sa Nauséeuse Incontinence admettait l’existence – on se démarquait ainsi habilement de Madame la ChâtelHaine de Montretout – mais point la portée – ce qui revenait à donner pleinement raison aux Haineux. C’était là encore une brillante illustration du principe de l’enmêmetantisme.

Madame la ChatelHaine de Montretout eût-elle tenu pareils propos sur messieurs Pétain et Maurras que les duchesses et autres barons de la vieille République en eussent conçu quelques vapeurs. On eût crié à l’outrage. Las ! Il se trouva fort peu de monde, hormis du côté de ces maudits Insoumis, pour relever que le Roy parlait très benoîtement et avec force révérence et erreurs historiques de deux personnages honnis dont les actes avaient par le passé conduit notre pays dans l’abîme.

On apprit aussi par d’étranges indiscrétions que le Conseiller de la Mémoire du Roy, un certain Rouget-Minus, avait rencontré la nièce de madame de Montretout, madame de la Peine-Nous-Voici, dans une gargotte -du temps où le Chevalier d’Alanver ne les avait point encore contraintes à la fermeture et donc à la faillite. Monsieur Rouget-Minus se défendit haut et fort d’une quelconque collusion. Il argua d’une saine « curiosité », voulant savoir si madame de la Peine-Nous-Voici « était en résonance avec l’état de l’opinion ». Nul ne se méprit sur le sens des propos emberlificotés de monsieur Rouget-Minus. Du côté du Château, on s’empressa de faire savoir que Sa Sublime Hauteur n’était en rien à l’origine de cette rencontre et que le sieur Rouget-Minus avait agi de son propre chef, lequel n’était pourtant mu que par la plus extrême dévotion au Roy.

La veille de ce vingt huit décembre avait débuté la Grande Croisade de la Sainte-Vaccine, sous les ordres du Chevalier Gode-Froid-Bouillant d’Alanver. La première convertie fut une pauvre vieille Rienne, répondant au doux nom de Mauricette, à qui l’on avait – dans une grotesque et navrante mise en scène- injecté un mystérieux sérum dont on se demandait à quoi il pourrait bien servir, puisqu’il était entendu qu’il ne vous protégeait point d’attraper la grippe pangoline. On avait raconté quelques fadaises à la pauvre Mauricette pour la convaincre de se livrer aux mains d’une nurse, laquelle n’était point gantée et s’adressait à la pauvre vieille en usant de ces mièvreries hélas fort en usage dans ces hospices où l’on entassait vieillards et vieillardes, non point pour les chérir sur leurs derniers vieux jours, mais pour engraisser quelques Très-Riches qui voyaient leurs profits juteusement augmenter, tandis que l’espoir et la joie avaient totalement déserté ces lieux de misayre. La Grande Croisade de la Sainte-Vaccine allait continuer de s’y déployer. Ainsi en avait décidé l’implacable Gode-Froid-Bouillant d’Alanver.

Poster un commentaire

Chroniques du règne de Manu 1er dit le Petit, au temps de la grippe pangoline.

Chronique du huitième jour du mois de décembre de l’an de disgrâce 20.

Où il est question de filiation, de sédition et de versification…

Le trépas du très vieux et très cacochyme roi Valkiry fut l’occasion pour Notre Petit Ordonnateur des Pompes Funèbres de se livrer à un long et dégoulinant panégyrique, qu’il infligea à Ses Mauvais Sujets en guise de potage. Après avoir exprimé tout le bien qu’Elle pensait de ses illustres prédecesseurs, voilà que Sa Nuageuse Altitude s’avisait que le meilleur d’entre eux était celui qui n’avait régné que sept années, vaincu par le roi Françoué dit Tonton. Voilà que Notre Poudreux Thuriféraire trouvait à Valkiry toutes les vertus. Voilà qu’Il sommait son vil peuple de faire pénitence pour n’avoir point vénéré ce souverain dont il voulait qu’apparussent enfin au grand jour les liens qui les unissaient – n’était-il point son fils putatif né d’une union morganatique avec la baronne de Tâtechair, Lady Iron ? Conçu en secret dans une alcôve, il se murmurait que le marmot avait été confié par la suite à un couple de bourgeois d’Amiens et élevé chez les Bons Pères.

Sa Sélective Amnésie tenait pour quantité négligeable que, sous le règne de Valkiry, on eût raccourci quelques condamnés à mort, sans que la grâce royale ne vint suspendre la machine de monsieur Guillotin – quand bien même le doute était encore permis sur la culpabilité de l’un de ces condamnés -, qu’on eût fait mettre en berne tous les oriflammes du pays quand le vieux Caudillo, lequel tenait le royaume de l’Hispanie dans une main d’acier, fut passé de vie à trépas, lui qui avait ordonné que l’on mît à mort par garrottage quelque temps auparavant des séditieux basques. Le roi Valkiry avait aussi compté parmi ses Chambellans un ancien Prévôt de monsieur Pétain, un certain Pas-Bon du Tout, qui avait trempé tout entier dans la sinistre époque de la Collaboration avec la Germanie de monsieur Hitler, et qui s’était ensuite illustré comme Prévôt de la place de Lutèce. « Pour un coup donné, nous en porterons dix » avait claironné celui dont on se demandait fort s’il n’avait point été le mentor du Sieur Teutonic, envoyant ses troupes courir sus à celles et ceux qui réclamaient l’indépendance de l’Aljazair. Les coups de bâton avaient été légion et pour y échapper, des malheureux s’étaient jetés dans la Seine. L’année qui avait suivi cette sinistre nuit d’octobre, le Sieur Pas-Bon du Tout avait pris pour cible des bolcheviques dont il eût aimé faire de la charpie. Il y parvint pour neuf d’entre eux qui périrent sous les coups de la maréchaussée.

Le roi Valkiry n’avait pas vu malice à ce que ce sanglant Prévôt fût Chambellan à la Cassette.

Le lendemain de la glorieuse réhabilitation de son père naturel, Notre Vibrionnant Zébulon se transporta avec toute sa suite dans le salon d’une Lucarne Magique, laquelle était censée être regardée par la jeunesse du pays. « Sire, il vous faut vous faire aimer à nouveau par ces êtres frais et naïfs, ils vous assureront la victoire au Tournoi» avaient mielleusement susurré les Conseillers. Le Roy ne se fit donc point prier pour se livrer à son autre exercice favori : la Grande Parlotte. Pendant deux interminables heures, il fut question des maux du pays au premier rang desquels figuraient bien sûr ces maudits Insoumis, mais aussi tous ces sinistres séditieux qui n’avaient point d’hémisphère droit dans leurs cervelles, ces gazetiers impertinents qui mettaient leurs vilains nez là où il ne fallait pas, ces zécolos excités de la binette qui allaient partout criant qu’on courait à la catastrophe et qui avaient commis le crime de lèse-majesté en décrochant les portraits de Sa Sublime Perfection. Tout au plus le Roy concéda-t-il qu’il y avait quelques échecs patents, mais aucun ne lui était imputable, c’était la faute de tout le monde.

Le gazetier qui tendait le crachoir à Notre Poudreux Bonimenteur l’interrogea sur sa maréchaussée. Sa Sérénissime Altitude se trouva contrainte, en se frottant frénétiquement les mains -afin de se laver par avance de ses propos, d’avouer qu’il y avait bien de la part de la maréchaussée quelques « violences », prononçant là ce mot honni par Elle-Même pendant la Grande Gileterie, ce mot qui faisait s’étouffer le petit duc du Dard-Malin. Le Roy alla même jusqu’à admettre que certains chez les argousins commettaient une faute en choisissant de ne vérifier que les laisser-passer de ceux qui avaient la malchance d’avoir la peau sombre ou basanée. Pour le coup, ce furent les Guildes d’argousins qui en conçurent de bouillonnantes vapeurs, demandant à leurs affidés de plus pratiquer aucun contrôle.

On était au Royaume du Grand Cul par Dessus Tête. Ce n’était plus le Chambellan aux Affaires Domestiques qui tenait les rênes de la maison Poulaga, mais les Guildes qui rappelaient des temps que l’on avait cru oubliés et remisés. Le Conseil des Chambellans n’était plus en vérité qu’une misérable coquille de noix vide, Notre Verbeux Tyranneau n’écoutant plus que son Conseil de Défense. Monsieur le Chevalier d’Alanver – attendant toujours son titre de baron, qu’il estimait plus que mérité au vu du mal qu’il se donnait afin de faire prendre les vessies pour des lanternes aux Riens et aux Riennes qui rongeaient amèrement leur ire – faisait la pluie et le beau temps, soufflant le chaud et le froid, à moins que ce ne fut l’inverse, on ne savait plus. La petite duchesse de la Gerbée – pour qui tous les manifestants étaient des séditieux sanguinaires- se consacrait corps et âme à la cause de monseigneur le duc de la Blanche Equerre, dont Sa Mesquine Manigance entendait se servir pour faire pied à la baronne de la Patronnesse, afin que cette dernière fût obligée de s’allier à la Faction de la Marche pour garder son fief de l’Ile de Rance. Monsieur le duc du Dard-Malin, flanqué de l’inénarrable madame de la Courge, et alors qu’il était encore empêtré dans son édit, lequel faisait se déverser sur le pavé chaque semaine des Riens et des Riennes fort inquiets, allait devoir remonter à cheval pour défendre un nouvel édit, dont on disait le plus grand mal, tant il était de nature à désigner tous les Mahométans et Mahométanes comme des ennemis du royaume.

Pendant ce temps, le duc de Gazetamère herborisait et versifiait fort laborieusement. Rantanplan s’était découvert une passion secrète pour la poésie nipponne et on le vit à plusieurs reprises gazouiller sur le fil de l’Oiseau Cuicuiteur. La duchesse des Charentaises et du Poitoutou, voulant faire un mot d’esprit, montra le fond de son mépris pour le peuple des campagnes, dont elle s’attira l’ire. Les paysans se sentirent moqués par la comparaison dont usa la duchesse pour parler de la place Beauvau, prétendant qu’au fond des chaumières on ne savait qu’entendre «un beau veau ». Le trait qu’elle voulut décocher contre le Roy alla piteusement se ficher dans son escarpin, faisait rire sous cape Madame la duchesse de l’Ide-Aligot, laquelle entendait bien prendre la place que madame des Charentaises convoitait pour le Tournoi de la Résidence Royale. La bourgmestre de Lutèce était l’exact pendant féminin de Notre Jupitérien Jouvenceau, lorsque quatre années auparavant il avait prétendu représenter le camp du progrès social.

Pour l’heure, le Roy, qui avait donné à entendre lors de Sa Grande Parlotte un tropisme tout néronien, recevait en grande pompe le Pharaon du royaume de l’Egypte, le sanguinaire Al Nonnon.

Ils avaient à discuter de mystérieuses affaires.

Poster un commentaire

Chroniques du règne de Manu Le Petit, au temps de la grippe pangoline.

Chronique du huitième jour du mois de novembre de l’an de disgrâce 20

Où il est question de supputations en tout genre, d’une fracassante nouvelle…sans oublier la dinde…

Au Château, c’était la consternation. Le Roy était grandement éploré. On le disait au plus mal, suffoquant et ergotant sans cesse « Que vais-je devenir ? Que vais-je devenir ? » Quelle était donc cette si fâcheuse nouvelle qui obscurcissait le ciel serein de Notre Ethéré Jouvenceau ?

Etait-ce le fait de devoir supporter Ses sujets récalcitrants, ces mauvais bougres qui obéissaient si mal à son nouvel Édit, par lequel Il imposait sur tout le territoire le Deuxième Grand Confinement, qu’on appelait aussi la Grande Passoire ?

Etait-ce les colères de Son favori, l’atrabilaire Chevalier d’Alanver, qui avait si généreusement postillonné sur les représentants du peuple à la Chambre Basse, les sommant de quitter ces lieux s’ils n’obtempéraient point à ses ordres de voter comme on leur en avait intimé l’ordre ?

N’était-ce point plutôt le fait d’être devenu la tête de turc du Pacha de l’Empire Ottoman, Herr Dogan, lequel ne manquait désormais plus aucune occasion pour dire tout le mal qu’il pensait de la santé mentale de Notre Poudreux Matamore ? Un autre fanatique mahométan avait encore une fois perpétré chez nous trois odieux assassinats, dans la bonne ville de Nice. Comme le baron de La Fesse Transie, le bourgmestre de cette citée endeuillée, avait illico endossé l’habit des Croisés, rejoint par l’ineffable petit duc de la Schiotte, le Roy avait cru bon d’en faire autant. Herr Dogan, qui en avait déjà après Sa Vertueuse Verbosité au sujet de la guerre dans la lointaine Syrie, l’avait poursuivi de son ire, l’accusant de vouloir en finir avec tous les Mahométans de la terre dont il se croyait le chef.

Ne fallait-il point au contraire aller chercher du côté du Savant de Marseille, que Notre Doucereux Hypocrite, selon quelques indiscrétions, continuait de consulter, alors même que le Chevalier d’Alanver avait juré de faire rendre gorge à cet impudent, qui prétendait encore et toujours soigner la grippe pangoline avec des potions de quatre sous, quand on faisait tout ce que l’on pouvait pour qu’il en mourût beaucoup parmi les Riens et les Riennes, afin de présenter l’antidote miracle qui se concoctait dans les laboratoires secrets de la maison Bique-Farma, et qu’on vendrait à prix d’or ?

Mais n’était-ce pas en réalité les perspectives apocalyptiques qu’agitait frénétiquement monsieur du Défraichis, qui présidait au Conseil des Savants, rejoint en cela par ses pairs, tous ou presque adeptes de Monsieur Diafoirus, perspectives selon lesquelles les Riens et les Riennes devaient se préparer à passer les fêtes de fin d’année confinés au logis, dûment masqués, même pour cajoler les bambins – dont moult médicastres affirmaient que cela n’affecterait en rien le développement de leurs personnalités – , en tremblant à l’arrivée de la Troisième Vague ? Pour mater la révolte, si révolte il y avait, il suffirait que le Sieur Teutonic exerçât sa poigne de fer dans tout le pays, comme il le faisait pour la bonne ville de Lutèce.

Notre Tyrannique Bibelot n’écoutait du reste plus guère son Conseil des Savants. Il lui préférait grandement son Conseil de Défense, lequel était devenu le véritable gouvernement du pays. La vieille République était morte et enterrée. Les membres du Conseil de Défense réunis en grand secret chaque mercredi autour du Roy n’avaient de compte à rendre à personne, hormis à Sa Divine Omnipotence. On ne savait ce qu’il s’y disait, puisque chacun y était tenu au silence le plus absolu. Le Premier Grand Chambellan, le baron du Cachesex en était, bien entendu, ainsi que les favoris, le Chevalier d’Alanver et le duc du Dard-Malin. Le Roy s’était aussi entouré d’un général et de hauts fonctionnaires. La seule femme de l’aréopage était madame la baronne de la Part-Mollie, en sa qualité de Chambellane aux Armées. Nul médicastre, hormis l’atrabilaire Chevalier, dont on se demandait toujours où il avait fait sa médecine, nul savant, hormis l’ineffable baron du Cachesex, dont les connaissances en matière de Comices Agricoles faisaient toujours merveille. Si ce n’était contre les miasmes pangolins, contre qui doncques ce Conseil se défendait-il ?

Le tribun Gracchus Mélenchonnus avait tonné contre l’irresponsabilité de ce comité, qui méprisait le peuple souverain. Le bouillant tribun continuait de croire qu’il y avait encore, quelque part gisant sous les décombres fumants de la vieille République, le corps mutilé de Marianne. Las ! Il était bien le seul. Du côté de la droite de la Chambre Basse, le baron du Tranbert haussa quelque peu le ton, mais point trop n’en fallait. Monsieur le duc de la Jade d’Eau protesta lui aussi fort mollement. Le Roy l’eût-il convié en raison de ses immenses qualités que notre duc eût sauté de joie à l’idée d’en être.

A moins que ce ne fût monseigneur de la Blanche-Equerre – dont il se disait qu’il était devenu l’hémisphère extrême droit de la cervelle du Roy- , qui ne désespérât ce dernier au point de lui faire douter de la réussite de leur entreprise ? Non content d’avoir réduit les prétentions de ces fainéants de maitres des escholes, le duc avait tenté de les museler afin qu’ils ne rendissent qu’un hommage des plus discrets – ou pas d’hommage du tout – à leur pair tombé sous les coups du fanatique. Mais voilà que les maitres craignaient de subir de front l’attaque des miasmes pangolins, ils réclamaient à cor et à cris des aménagements. Monseigneur le duc leur répondait invariablement « Protocole ! Protocole ! Protocole vous dis-je ! ». Exaspérées, mais continuant tout uniment de parlementer avec les gens du duc et le duc lui même, leurs guildes de défense les enjoignirent à se croiser les bras en signe de protestation. On arrêta pour cela la date du dix du mois de novembre.

Tous ces désagréments chagrinaient peu ou prou le Roy, mais là n’était point la raison de son désarroi. Il fallait en chercher la cause de l’autre côté de l’océan, dans le royaume des Amériques. Sir Donald, son grand ami, son mentor, son maitre, sir Donald le Magnifique venait d’être déchu ! Au terme d’un interminable Tournoi auquel nul ne comprenait goutte, la terrible nouvelle venait de tomber : le nouvel empereur de l’Amérique Septentrionale était le baron Du Bidon. Notre Minuscule Caniche en était tout retourné. Il ne connaissait rien des us et coutumes de Sir Joe, comme il faudrait l’appeler. C’était un quasi-vieillard, et c’était une bonne nouvelle. Il avait de surcroît ravi les beaux esprits de la Startupnéchionne en se choisissant comme vice-roi une reine, la baronne de l’Harisse, une courtisane des plus sémillantes qui s’était rendue célèbre en divulguant sur une Lucarne Magique sa recette de la dinde pour Thanksgiving.

Ainsi en allait-il au Grand Royaume du Grand Cul Par-Dessus Tête. Confinés et confits dans leurs logements mal aérés, les Riens et les Riennes broyaient du noir et suçotaient amèrement les reliefs de leur maigre volaille, pendant que leur Prince se faisait expliquer par le menu comment rôtir une dinde, ceci afin de complaire à son nouveau mentor, et le recevoir des plus dignement quand on lèverait provisoirement la Grande Passoire.

Poster un commentaire

Chroniques du règne de Jupithiers, au temps de la grippe pangoline

Quelques brèves publiées de la plus récente à la plus ancienne…

« Il fallait punir les Massaliotes qui avaient commis deux crimes irréparables : choisir une Jardinière comme Bourgmestresse et aduler le Professeur Klorokine, que l’on appelait aussi le Savant de Marseille ou encore Monsieur House, cet arrogant qui se vantait de traiter les malades de la grippe pangoline à l’aide d’une antique potion dont il fallait dire le plus grand mal si l’on voulait être bien en cour. Les Conseillers du Roy, entraînés par le Chevalier d’Alanver, lequel haïssait le professeur Klorokine, suggérèrent qu’on remît cette ville de renégats et de vauriens sous le régime du Grand Confinement. Madame Rubirolus s’y opposa fermement. Flanquée de la baronne Tine de La Vasse et du Savant Monsieur House, elle fit entendre devant un parterre de gazetiers tout ouïe une parole forte et claire, déplorant que le gouvernement de Notre Petit Démiurge décidât de tout depuis la capitale, au risque de précipiter à la faillite tous les estaminets et les gargottes de la cité. Elle affirma aussi que l’on ne pourrait indéfiniment suppléer aux grands manquements de l’Etat. On crut sur parole Madame Rubirolus. N’était-elle point médicastre elle même ? La bonne ville de Massalia avait désormais son Savant et sa Bonne Maire pour veiller sur elle. »

***********************************************************************

 » Le gouvernement de Notre Doucereux Philanthrope rendit obligatoirement payante l’école que Messieurs Ferry et consorts avaient voulue nécessairement gratuite. Les parents des escholiers devraient sur leurs maigres deniers les munir de masques, lesquels étaient devenus, selon le duc de la Blanche Equerre, Grand Chambellan de l’Instruction, des « fournitures » au même titre que les crayons et les trousses. Pour faire taire les protestations, ce fut le baron du Cachesex en personne qui s’en vint dans les salons de la Gazette la Nechionne pontifier sur ce qu’il nomma « la philosophie » de Sa Hauteur Enneigée. Il était inconcevable que l’on pourvût aux besoins de ceux qui n’étaient point des nécessiteux. Quant à ces derniers, il n’en fut jamais question. Ce que l’on ne nommait pas n’existait tout simplement pas. C’était du reste pour cette raison que le Roy avait mandé expressément que l’on parlât en continu de l’épidémie de grippe pangoline. « 

************************************************************************

« Les Riens et les Riennes, sommés par Notre Grand Tout, de porter en toutes occasions la petite barrière de papier ou d’étoffe censée arrêter les miasmes terrifiants, songeaient amèrement à l’époque bénie où l’on se gaussait de Madame de Sitarte, laquelle avait déployé force laborieuses explications pour justifier qu’on n’eût point rendu obligatoire le port de cet accessoire parce qu’on en manquait. A voir comment les unes et les autres usaient maintenant de cette muselière – on la mettait, on l’enlevait en se grattant frénétiquement le nez, on l’enfouissait au fond de la poche, on l’arborait qui au poignet, qui au menton- il apparaissait impitoyablement que la bonne duchesse avait été depuis le début dans la clairvoyance. Les masques ne servaient à rien hormis à vérifier le degré de soumission et à engraisser juteusement les familles du Grand Négoce. »

*********************************************************************

 » Les miasmes de la grippe pangoline, qui n’avaient jamais fait leurs bagages, avaient profité de l’été et des retrouvailles familiales pour se trouver de nouveaux hôtes. La chose n’avait rien de surprenant mais le gouvernement de Notre Poudreux Calculateur déclara que la situation était dramatique. Les gazettes firent courir les informations les plus folles. On évoqua le spectre du Grand Confinement. Les masques, ayant longtemps subi l’opprobre des medicastres de salon, lesquels étaient maintenant devenus leurs plus fervents partisans, furent rendus obligatoires par décret dans les bonnes villes de Lutèce et de Massalia. Les grands rassemblements furent proscrits, on en limitait de façon fort drastique la jauge de cinq mille âmes, hormis sur le domaine du marquis Le Joli de la Vile-Raie où se déroulaient depuis le début de l’été de grandes festivités. On y autorisa tout au contraire le dépassement. Le Gouverneur du Roy la fit quasi doubler. Les miasmes circulaient hardiment dans les cours et les jardins du domaine mais on se gardait bien d’y pratiquer le moindre écouvillonage. Le marquis comptait parmi les grands favoris de Sa Fraiseuse Altesse. Nul ne devait lui nuire sous peine de se voir infliger un embastillement en règle.Dans la bonne ville de Massalia, la nouvelle Bourgmestresse, Madame Rubirolus enjoignit la baronne Tine de La Vasse, dont c’était là la prérogative due à sa charge de Présidente de la Métropole, d’augmenter le nombre de carrioles communes, afin que l’on n’eût pas à s’y entasser les uns sur les autres. La baronne, qui n’avait plus toute sa raison depuis sa lourde chute au Tournoi des Bourgmestres, lui répondit fort aigrement que les miasmes ne prenaient jamais les carrioles communes. Le Grand Gouverneur, représentant le Roy, fit savoir à la baronne qu’elle déraisonnait et qu’il lui faudrait sans tarder se purger avec quatre grains d’héllébore. Ainsi en allait-il au Royaume du Grand Cul-par-dessus-Tête, en ce seizième jour du mois d’août. »

*********************************************************************

La petite marquise de Pompaguili, Grande Jardinière de la Starteupenéchionne, avala ses premières couleuvres. Ayant de façon fort inconsidérée voulu faire interdire un poison qui tuait les abeilles, elle se trouva incontinent sommée de surseoir à cette décision par Sa Turpide Connivence en personne, Laquelle avait entendu la plainte de ses bons fermiers planteurs de betteraves. La marquise – qui avait été choisie par Notre Poudreux Bibelot pour sa docilité et la grandeur de son gosier -, s’exécuta.

************************************************************************

Pendant que Monsieur de Behachelle, Grand-Duc de la Tartalakreme, félicitait grandement Notre Médiocre Plagiaire de s’être inspiré de sa sublime personne, le Chevalier d’Alanver continuait d’abreuver la populace de ses vertueux préceptes. Comme il était bien connu que les Riens et les Riennes étaient tous de fieffés buveurs de vin et autres spiritueux, et qu’en sus ils étaient illettrés, le Chevalier s’imagina que le conseil «hydratez-vous » serait immédiatement suivi sous forme de libations et autres agapes. Ce bon docteur remporta le prix de la Périssologie en intimant aux vils sujets de Sa Bougeotteuse Altesse de « s’hydrater avec de l’eau » .

1 commentaire

Chroniques du règne de Jupithiers, au temps de la grippe pangoline.

Chronique du quatrième du mois d’août de l’an de disgrâce 20

Où il est question de frugalité, de dards en tout genre et de larmes…

Le Roy avait pris ses quartiers d’été en sa Forteresse de Brigandçon, sur les riantes rives de la mer Méditerranée. Depuis l’avènement de Sa Coûteuse Bimbeloterie, les lieux avaient été dûment rafraîchis et restaurés, dans ce goût fort clinquant qu’affectionnait Dame Bireguitte, la Reine-Qu-On-Sort, pour qui rien n’était jamais trop dispendieux, à condition que ce fût de la Cassette de la Starteupenéchionne que sortissent les écus. On avait ainsi fait construire un bassin où Nos Pipolesques Altesses pussent tremper leurs augustes fondements, ainsi que toutes sortes d’attractions mirifiques afin que les petits-enfants de la Reine, qui étaient non point ceux du Roy, mais les descendants des fils et filles que Dame Bireguitte avait eus d’un premier lit, ne trouvassent point les journées trop longues. On mit tout le petit monde des gazetiers en émoi en orchestrant une dînette dans une modeste gargote, celle-là même où l’on s’était déjà rendu l’été précédent. Les gens du Roy assurèrent les gazetiers qu’il s’agissait de se sustenter dans la plus grande frugalité. Il fallait « faire peuple » et montrer que Notre Sublime Nicodème savait s’abaisser aux goûts rustiques et vulgaires. On s’y rendit masqué et l’on se prêta avec force complaisance au traditionnel bain de foule, fort bien organisé comme de coutume. Les tenanciers de la gargote ne se sentaient plus d’aise de se faire immortaliser aux côtés du couple princier. C’était là entrer dans l’Histoire et la postérité. Les gazetiers locaux potinèrent à loisir sur la vêture de Notre Poudreux Dandy – un blanc pourpoint lui dessinait délicatement le torse – et celle fort martiale de Dame Bireguitte, sanglée dans une redingote vert caca d’oie.

Le Roy, qui entendait consacrer la fin de son règne à la réconciliation du pays – laquelle eût tenu du même miracle que celui qu’on espérait voir accomplir par la bonne duchesse de Sitarte à la recherche des « talents » pour former la future garde prétorienne – attendait la visite sous peu de celui qui avait su conquérir une place de choix dans son cœur, l’ancien roi Niko dit le Tant-Péteux. Les journées s’écoulaient, douces et ensoleillées. Rien ne pouvait en troubler la quiétude. Les Riens et les Riennes apprirent par une gazette de la Belgique que l’ancien favori de Sa Turgescente Phallocratie, le petit duc de Grivois, qui avait été surpris en pleine frasque astiquatoire et avait du renoncer à concourir au Tournoi des Bourgmestres, était revenu bien vite en grâces. On lui avait tout d’abord confié une mission sur l’industrie de la défense de la Starteupenéchionne. Les talents du petit duc, lequel n’avait pas son pareil pour évaluer la longueur d’un dard, avaient ainsi trouvé à s’employer. Le baron du Cachesex- devenu le meilleur remède en vogue chez les insomniaques, écouter un de ses soporeux discours vous expédiait en quelques minutes dans les bras de Morphée – venait de lui trouver une autre fort belle occupation : s’assurer que toute la jeunesse du pays eût de quoi se sustenter sainement. C’était là chose fort louable, mais on peinait à comprendre de quelle manière Monsieur de Grivois userait de sa hallebarde pour mener à bien cette mission.

La gazette de Monsieur Plénus Mustachus continuait de s’en prendre aux basques du nouveau favori de Notre Délicat Bisouilleur, Monseigneur le duc du Dard-Malin. Des gazetiers qui n’avaient jamais connu les gamelles bien remplies de croquettes enquêtèrent, tels de redoutables limiers. Il apparaissait que le duc aimait à monnayer ses bons services contre quelques gâteries d’alcôve. Mais il ne faisait pas bon s’attaquer au Mignon du Roy. Une pauvre Rienne, habitante de la bonne ville dont le duc était Bourgmestre, réduite par ce dernier aux dernières extrémités afin qu’il daignât user de son entregent pour lui trouver un logis, tenta bien follement de demander justice pour son honneur piétiné. Las ! Les juges classèrent l’affaire. Une autre affaire du même acabit était encore pendante, mais on imaginait fort bien ce qu’il en adviendrait. Le duc du Dard-Malin se pavanait, sûr de ses appuis. Il s’en fut de l’autre côté des Alpes, dans le royaume de l’Italie, afin d’y pérorer au sujet des pauvres hères qui s’entêtaient à franchir la Méditerranée et qu’il fallait à tout prix bouter hors de l’Europe. Tout à l’édification de sa geste, le duc, dont il ne faisait point mystère qu’il se rêvait sur le trône, alla se faire bénir par le Grand Ensoutané auquel il affirma pieusement que son seul souci était de « protéger tous les croyants ». Des mécréants, il n’en avait cure. Le duc entendait poursuivre l’œuvre de son parrain, le roi Niko, et restaurer pleinement la monarchie de droit divin.

Il s’était tramé pendant ce temps, en Starteupenéchionne, un drame des plus déchirants. La petite duchesse de la Gerbe était au désespoir. Cette courtisane fort en vue, qui s’était fait une spécialité de se répandre en jérémiades dans tous les salons, avait fondu en larmes à la lecture des noms des Chambellans du nouveau gouvernement. On l’avait vue se précipiter dans les jardins de l’hôtel de Matignon, pour y pleurer tout son saoul. Elle en était revenue les yeux rougis, répétant sans cesse qu’elle avait fait don de sa personne à la Faction de la Marche, qu’elle s’était mise toute entière au service de Sa Méchante Ingratitude. « C’est vraiment trop injuste » pleurait la pauvrette. Il se murmurait qu’elle avait été écartée par la baronne du Cachalot, qu’elle avait l’heur d’indisposer au plus haut point. Il n’était jusqu’à Notre Insensible Bonimenteur qui ne jugeât tout à fait insignifiante celle qui s’était empressée de venir se prosterner devant lui, dès lors qu’il avait remporté le Tournoi. Cette allégeance fut bien mal récompensée. Nul petit maroquin, nulle petite charge, nulle petite place de Sous-Laquais, madame de la Gerbe avait été écartée de tout. Elle décida alors vaillamment de se porter candidate au Tournoi de la Faction, au cours duquel serait choisi celui à qui reviendrait l’insigne honneur de diriger la cohorte des Dévôts à la Chambre Basse, après la défection en rase campagne de Monsieur d’Amonbeaufisse. La succession n’était point une mince affaire, pas plus que la concurrence. La petite duchesse de la Gerbe serait en effet opposée au duc de Gazetamère, dont on pensait qu’il était allé se terrer dans quelque bouge de la bonne ville de Massalia, ainsi qu’au marquis de Ruge-Eat, l’ancien Grand Jardinier, qu’un train de vie fort dispendieux aux frais des Riens et des Riennes, et un goût immodéré pour les crustacés avaient contraint à la démission à la fin de la deuxième année du règne de Notre Très-Détesté Souverain. La petite duchesse de la Gerbe menait une campagne effrénée : elle réagissait à tout, en produisant entre autres cuicuis un mielleux panégyrique à l’égard du duc de Dard-Malin, dont elle flattait à outrance l’innocence, faisant ainsi passer toutes ses sœurs du beau sexe pour de fieffées menteuses. On était ébaubi de tant de sottise et de basse ambition, vertus que la Starteupenéchionne et son Prince prisaient au plus haut point, encore que la sottise s’appréciait beaucoup plus dès lors qu’elle émanait d’un homme, ou de l’énergique duchesse de Sitarte. Madame de la Gerbe avait beau s’égosiller, elle n’avait jamais eu les faveurs du Roy. C’était là son drame.

Poster un commentaire

Chroniques du règne de Jupithiers, au temps de la grippe pangoline.

Chronique du vingt quatrième jour de juillet de l’an de disgrâce 20

Où il est question de virilité, de gloire (en carton-pâte) et d’un grand dessein.

Le favori du Roy, le duc du Dard-Malin, continuait d’être l’objet de toutes les critiques, bien qu’il eût reçu de la part de ses pairs les plus vibrants hommages. Ainsi en fut-il de Monsieur Du Pont de Morte-Ethique en personne, Grand Chambellan aux Balances, qui produisit, devant les vieilles badernes de la Chambre Haute – lesquelles s’étaient vertueusement appliquées à le mettre à la question -, de bien brouillonnes élucubrations, indignes de l’avocat qu’il était. Le nouveau Garde des Sceaux feignait de continuer de penser que le duc était innocent des charges qui pesaient sur lui. Or il apparaissait que le duc avait bel et bien fauté. Mais l’impudent s’en enorgueillissait. « C’est vrai, j’ai eu une vie de jeune homme » plastronnait-il dans les salons, avant que de déplorer qu’on eût lancé contre lui une « chasse à l’homme ». On était prié tout au contraire de s’ébaubir devant sa bonne santé. Que lui reprochait-on, sinon que d’avoir commis la charmante vétille de céder à un débordement de virilité, laquelle était vertu si grandement appréciée par Sa Sautillante Gourmandise ? Rien ne pouvait arriver à son favori. Perdre monsieur de Grivoit avait été un crève-coeur. Monsieur du Dard-Malin le remplaçait avantageusement. Et peu importait que fut en charge des Affaires Domestiques et de la conduite des argousins un homme qui avait monnayé ses bons services contre des faveurs d’alcôve. Monsieur de Laclos, qui avait en son temps pris la cause des femmes pour sérieuse, eût pu témoigner au procès du duc  que« la femme [cédait] sans consentir », mais la Justice de notre piteuse époque en avait décidé tout autrement, blanchissant dans un premier temps le favori du Roy, estimant que le malheureux n’avait pas eu conscience d’imposer la force de son sexe à une Rienne qu’on s’était empressé de décrire comme friponne et volage.

Des siècles de lutte pour l’émancipation des femmes étaient ainsi foulés au pied. Le Grand Chambellan aux Balances lui-même ne venait-il point de se prétendre « féministe », lui qu’on avait entendu se répandre en âcres jérémiades contre le fait qu’on ne pouvait plus faire connaître à une Rienne – quand on était un homme plein de virilité – son admiration en la sifflant copieusement ? Non content de cela, et pour prouver ses dires, Monsieur Du Pont de Morte Ethique s’était aussi empressé de contredire le nombre d’outrages subis par les Riennes. Tout ceci lui paraissait fort exagéré. « Comment peut-on savoir qu’un viol a été perpétré s’il n’y a pas de plainte ? » s’interrogea donc ce grand féministe, avant que d’admettre qu’il était allé un peu vite en besogne en questionnant les chiffres. Il feignait de découvrir le désastre, trouvant cela « effrayant ». Ce qui l’était tout autant était que Notre Suprême Phallocrate eût confié les Balances de la Justice à un tel homme. On était bien au royaume du Grand Cul-par-dessus-Tête.

Sa Vaniteuse Suffisance se reposait sur les lauriers que n’avaient manqué de Lui tresser les gazetiers-nourris-aux-croquettes après ce qui s’était passé à Bruxelles. On ne savait trop comment ces laquais avaient transformé l’eau en vin, la souris en montagne, les scories en acier poli – était- ce l’abus de la dive bouteille ou d’autres substances ? – mais ils furent ardents à la tâche et leurs gamelles se remplirent dûment après qu’ils eurent œuvré à l’édification de la geste de Notre Glorieux Monarc. L’événement avait été annoncé à grands renforts de superlatifs. Le terme « historique » était chéri des plumitifs dès lors qu’ils avaient à encenser le Roy, lequel s’était donc transporté dans la capitale de l’Europe pour y parler finances avec ses pairs. Sa Mignardeuse Altesse s’était auparavant entretenue avec Frau Bertha. Après forces papouilles et autres privautés, on s’était mis d’accord sur ce qu’il faudrait imposer aux autres, afin de remettre en état le négoce et les affaires, lesquels se portaient au plus mal depuis le Grand Confinement et le déferlement de la grippe pangoline. Las ! Les souverains du Nord ne l’entendirent point comme prévu. Les palabres durèrent quatre longs jours. Notre Jouvenceau Masqué eut beau frapper de ses petits poings sur la table, il fallut céder aux « Frugaux », ces souverains qui résistaient au nom de la Très Sainte Austérité. Les peuples et leurs besoins furent sacrifiés, ainsi que notre mère à tous, la Terre. On décida de continuer à produire de la dette, là où il eût fallu tout geler et recommencer. Chacun s’en retourna chez lui, fier de ce qui avait été obtenu. Les gazetiers se mirent à l’œuvre, et Sa Navrante Pantalonnade en sortit toute auréolée d’une gloire en carton-pâte, sa couronne de lauriers ne faisant illusion que dans les salons.

A la Chambre Basse, le fort servile baron du Truant, chef de la maffia bretonne, se fit le chantre des exploits de son bien-aimé Suzerain. Il le fit ovationner en clamant que c’était là un accord « historique ». Le baron avait été dûment chapitré et on lui avait fait lire les gazettes trois fois plutôt qu’une. Mais Gracchus Melenchonus sonna la charge : « C’est un mensonge, nous nous sommes faits plumer ! Nous sommes les dindons de la farce ». Ce bouillant tribun n’avait pas pour habitude de mâcher ses mots. Il récusa tout autant l’appellation de « Frugaux » dont les gazetiers avaient affublé les pays gardiens de la Très Sainte Austérité. Il leur préférait « radins » et « voyous », mots fort crus qui rendaient bien meilleur compte selon lui de la vérité. Dans les chaumines, où l’on n’avait une bien piètre opinion de l’Europe et de Notre Béat Idolâtre, on serrait les dents en attendant le pire, qui ne manquerait pas d’arriver dès que les beaux jours de l’été se transformeraient en grisaille.

Par bonheur, une distraction survint : un de ces gazetiers gavés d’honneurs et de croquettes, un certain monsieur du Jolifrein, se crut soudain investi d’une mission divine. Tel Jehanne la petite bergère de Domrémy, Saint-Capital et Sainte Phynance lui apparurent en songe pour lui intimer l’ordre de bouter hors du royaume Sa Grande Usurpation – qu’il avait pourtant servie avec un zèle sans pareil – et de restaurer sur le trône le bon Roy Françoué. Monsieur du Jolifrein se mit aussitôt en tête de lever une armée afin de courir sus à l’ennemi. « Engageons-nous », telle était le nom de cette armée qui se vit aussitôt grosse de deux mille volontaires, lesquels se tenaient vaillamment derrière leurs petites lucarnes magiques. On tremblait du bruit que feraient ces soldats lorsqu’ils déferleraient sur les rues et les boulevards de la Starteupenéchionne. Monsieur du Jolifrein escomptait bien débaucher le vicomte de la Jade d’Eau comme Grand Connétable. Un gazetier fort sot lui demanda ce qu’il pensait des Insoumis. « Ce n’est pas mes idées » lui fut-il répliqué, « mais il ont droit d’exister ». On fut abasourdi d’une telle mansuétude et d’une telle magnanimité, lesquelles laissaient augurer assurément d’un grand destin.

Poster un commentaire

Chroniques du règne de Jupithiers, au temps de l’épidémie de grippe pangoline.

Chronique du sixième jour du mois de juillet de l’an de disgrâce 20

Où il est question de folles supputations, de départs déchirants et d’arrivées fracassantes.

Pendant que dans l’antique cité de Massalia naissait une bonne Maïre, et que la baronne de la Galinette Centrée, ayant tant intrigué, obtenait satisfaction quasi absolue de ses oukases, au Château, le nouveau Premier Grand Chambellan se pliait en huit pour satisfaire toutes les désirs de Sa Capricieuse Petitesse. Le roi Niko avait assuré que ce baron de Cachesex serait le plus fidèle et le plus zélé des serviteurs. On pouvait tout lui demander. Il n’avait aucun état d’âme, il n’avait d’ailleurs pas d’âme du tout. Toute la journée de ce sixième jour de juillet, les couloirs des Lucarnes Magiques et les bureaux des gazettes bruissèrent des supputations les plus folles. Dans le même temps qu’il consultait les impétrants et les impétrantes – lesquels n’étaient point si nombreux – , le baron s’en était allé visiter des argousins qu’il avait tenu à rassurer sur la suite des événements. Il n’eut en revanche pas un mot pour les médecins, les nurses et les garde malades, hormis pour faire remarquer perfidement que les palabres de l’hôtel de Ségur n’avaient que trop duré et qu’il était grand temps d’en finir.

Ce fut enfin le soir. Le baron était arrivé au Château sur le coup des six heures. Les hérauts du palais annoncèrent que la composition du nouveau gouvernement serait connue à sept heures. Le suspense était à son comble. Puis ce fut la consternation. Madame de Sitarte avait purement et simplement disparu ! En lieu et place de notre bonne duchesse, toujours prête à régaler son auditoire de ses spirituelles saillies, on trouva le petit duc de l’Attelle, cet intrigant qui était passé de la Faction de la Rose à celle de la Marche. Pareil sens de la trahison n’augurait rien de bon, mais sans doute monsieur de l’Attelle rappelait-il à Notre Sentimental Jouvenceau son bon Grivois, lequel ne s’était jamais remis de ses frasques astiquatoires et avait sombré corps et biens. On argua pour justifier du départ de Madame de Sitarte qu’elle était requise par quelque sombre affaire domestique. Le Roy avait aussi exigé que son fidèle d’entre les fidèles, son cher Rantanplan, alias monseigneur le duc de Gazetamère, fît ses malles de ses appartements de l’hôtel Beauvau. Sa Sèche Ingratitude n’avait point encore décidé où l’on recaserait celui dont la tête ornait toutes les salles de repos des argousins, criblée de fléchettes, ou que l’on retrouvait encore dans les vestiaires sous forme de figurine transpercée d’épingles. Le baron de Cachesex avait suggéré à Notre Sanglant Equarisseur de procéder à un échange avec monseigneur le duc de la Blanche Equerre. Mis à la tête de la Chancellerie de l’Instruction, qu’eût-il pu faire de pire que son compère ? Las ! Le Roy voulut punir les maitres des escholes qui lui avaient par trop échauffé la bile et la cervelle. Monseigneur de la Blanche Equerre fut donc conforté dans sa charge de destruction de l’école de la vieille république, et on lui adjoignit aussi la Chancellerie de la Gymnastique. La marquise de la Marchéanou fut ainsi placée sous l’implacable férule de l’ancien Grand Inquisiteur Rectal.

Le duc de Gazetamère remâchait sa bile mais il se consolait en songeant que la marquise de la Belle-Loupée avait subi le même sort que lui. L’annonce du nom du nouveau Chambellan aux Balances fit l’effet d’une bombe chez les magistrats. Il fallut envoyer en grande diligence des médecins pour les faire revenir à la vie. Celui qui allait devenir le Garde des Sceaux n’était autre que le très éructant et brutal monsieur Du Pont Morte-Ethique, un avocat vénal et sulfureux, qui entre deux procès retentissants et lucratifs, ne voyait nulle gêne à se faire bateleur, histrion ou chroniqueur sur une Lucarne Magique, pourvu que l’on parlât de lui. Il n’hésitait jamais à brutaliser les témoins dans les prétoires, il vomissait la vertu, lui préférant le vice et vouait les magistrats aux gémonies. Ceux des Riens qui importunaient les femmes ou pire qui les outrageaient le trouvaient toujours prêt à les défendre. Il clamait à qui voulait l’entendre qu’il eût défendu avec ardeur le très cher modèle de Notre Petit Imitateur, le bon maréchal Pétain. Lorsque le nom du successeur du duc de Gazetamère fut connu – c’était le duc du Dard-Malin – d’aucuns murmurèrent que l’affaire de moeurs qui entachait la réputation du duc serait bien vite enterrée. On le rendrait blanc comme neige et la pauvre Rienne qui avait osé ester en justice en serait bien marrie. Le nouveau Chambellan aux Balances était aussi aux premières loges pour faire cesser les ennuis contre son client le roi Niko, dont il était de plus en plus évident qu’il avait pris la main sur tout ce qui se passait au Château. Le mélange des genres était des plus ahurissants. C’était tout bonnement inouï.

Un autre remplacement fit aussi couler beaucoup de salive chez les gens d’esprit : le chevalier des Rillettes fut prié de s’en retourner s’occuper du négoce – après tout c’était là sa partie – pour laisser la place à la baronne du Cachalot en personne, qui faisait là un retour remarqué dans les allées du pouvoir. Cette diva des Lucarnes Magiques se piquait d’une passion dévorante pour l’art lyrique et pour Monsieur Verdi en particulier. Ce fut chose suffisante pour lui confier le soin d’administrer les choses de l’esprit dans le royaume, lesquelles devenaient aussi importantes que le négoce et le jardinage. On chanterait désormais quatre fois par jour dans toutes les escholes et les administrations en l’honneur du Roy. Madame du Cachalot, qui avait juré ses grands dieux qu’on ne l’y reverrait plus, exultait. C’était la consécration.

Pour faire bonne mesure, on mit aussi la couleur verte à l’honneur en la personne de la très fade et sirupeuse petite duchesse de la Pompaguili, qui devint ainsi la Grande Jardinière de la Starteupenéchionne. Qu’elle ne sût point planter un malheureux poireau et qu’elle n’eût à son actif en vérité que d’avoir permis la construction d’épouvantables édifices où y parquer les charrettes et les carrosses, au détriment des pâturages et des forêts, ne dérangea point le baron de Cachesex. Tout au contraire. Sa Grande Menterie avait été intraitable : le vert était certes un bel effet de mode, mais il ne fallait point en abuser. Cette petite duchesse – qui se retrouvait au deuxième rang selon le protocole, juste derrière le Premier Grand Chambellan, était la docilité même. Elle n’avait point d’idées à elle.

La duchesse des Charentaises et du Poitoutou avait bien cru son heure à nouveau arrivée. Elle s’était vantée sur toutes les Lucarnes Magiques d’avoir été approchée par des émissaires du Roy, au moyen du cornet magique. Las ! Le Château opposa un démenti aux allégations fantaisistes de cette pauvre duchesse, qui eût tout accepté, même le plus petit cabinet . Il s’avéra que madame du Poitoutou avait été le jouet de mauvais plaisantins du royaume voisin de la Belgique. On se gaussa sans retenue.

La Grande Réinvention pouvait donc débuter. Des gazetiers de la Virgule révélèrent que le comte de la Carpette, un aventurier notoire, qui avait trempé dans moult affaires, lesquelles avaient coûté des montagnes d’écus aux Riens et aux Riennes, s’était mis en tête quelques mois auparavant de donner des conseils à Notre Fieffé Apprenti. « Votre problème, ce n’est pas l’impopularité » avait-il susurré à l’oreille royale, c’est que les gens ont envie de vous tuer ». Sa Douillette Tremblote en était restée coite. Ce qu’on disait était donc vrai ! Et qu’arriverait-il si ces maudits argousins que cet imbécile de Rantanplan n’avait eu de cesse d’irriter, croyant les cajoler, se mettaient en tête de rester les bras croisés ?  Monsieur de la Carpette avait ensuite fort magnanimement indiqué le chemin à suivre : il fallait renouveler les Chambellans. « Vous vous ressemblez tous là-dedans ! Il faut que vous ayez autour de vous des mecs avec des costumes froissés ! ». Tels avaient été les truculents propos du comte, dans ce franc parler qui n’était pas sans rappeler au Roy son bouffon, monsieur la Bidoche. Du reste, n’eût-il point fallu faire appel à ce dernier ? Il n’y avait que peu de nouveaux et nouvelles venues dans ce gouvernement de l’acte Deux et ils étaient tous impeccablement vêtus, à l’exception notoire de monsieur Du Pont Morte-Ethique. Par bonheur, le baron du Cachesex avait suivi en tout point les préconisations du roi Nico et avait su attirer cet orateur terribleà la mise quelque peu dépenaillée. Notre Pusillanime Bibelot pouvait désormais dormir tranquille.

Ainsi en allait-il en Starteupenéchionne, à l’aube de cette ère nouvelle qui voyait mises à l’honneur les vertus cardinales si chères au cœur du Roy : la bassesse, la médiocrité et l’infatuation y brillaient d’ un éclat encore jamais atteint.

Poster un commentaire

Chroniques du règne de Jupithiers, au temps de l’épidémie de grippe pangoline.

Brève du quatre du mois de juillet

« En ce quatre du mois de juillet, au terme d’un insupportable suspens, Madame Rubirolus devint la première femme Bourgmestresse de la cité du Lacydon. La baronne de la Galinette Centrée, après avoir fait monter haut les enchères et ses prétentions, voyant qu’elle n’obtenait rien, se déclara elle-même candidate. D’interminables pourparlers s’étaient installés entre le camp des Printaniers et celui de la baronne. Cette dernière alla jusqu’à réclamer qu’on pût aller se sustenter. Le soleil dardait haut et fort ses rayons sur le Vieux Port. Les partisans des Printaniers s’ égayerent dans les ruelles et investirent les gargottes afin d’y commenter les derniers rebondissements.

L’Histoire retiendrait que c’est au moment du déjeuner que la Bonne Mère parut à madame de La Galinette pour lui demander de  » ne point rendre tristes les Massaliotes » . La grâce l’habitant désormais, la baronne, sous les huées de la foule, annonça qu’elle se retirait au bénéfice de Madame Rubirolus. Ainsi fut dit, ainsi fut fait. On ne sut point si Madame de la Galinette avait obtenu quelques hochets – d’aucuns avaient pensé lui confier l’administration des bassins de nage- mais aucune voix ne manqua à la nouvelle Bonne Maïre de la cité, pas même celle de Madame de La Lisette. Les partisans du baron du Fessier, lequel se serait bien vu dans le fauteuil du vieux baron de La Godille, étaient dépités. Ils se préparaient à émigrer à Coblence, de peur de croiser les émissaires de l’Ile de Cuba et ceux du Vénézuela qui n’allaient pas tarder à débarquer, afin de venir saluer leurs frères et soeurs d’armes.
Ainsi s’acheva le Tournoi des Bourgmestres sur les rives du Lacydon et ainsi commença le début des quatre saisons du renouveau de l’antique cité.  »

#BreveDesChroniques

Poster un commentaire

Chronique du règne de Jupithiers, au temps de la grippe pangoline

Chronique du trentième jour du mois de juin, en l’an de disgrâce 20

Où il est question de chutes, de maigres lots de consolation et de râteaux.

Monsieur de la Flippe, duc du Havre, était sauvé. Il était sorti vainqueur du Tournoi des Bourgmestres dans sa bonne ville. Les Riens et les Riennes avaient certes pour beaucoup boudé les réjouissances– comme partout dans le pays – et ne s’étaient point déplacés pour venir départager les impétrants, mais le duc n’en avait cure. Il avait réuni suffisamment de suffrages pour emporter la victoire. Pour qui était fin observateur des mœurs du royaume, nul doute qu’il préparait là non seulement ses arrières – pour le cas où Notre Dépité Jouvenceau décidât de se séparer de lui- mais aussi sa marche en avant vers le trône. Le Grand Mité – les mites, ces gentilles industrieuses ne s’étaient attaquées qu’à la barbe – s’était bien gardé de concourir sous les couleurs de la Faction du Roy, à laquelle du reste il ne s’était jamais rallié, et bien lui en avait pris, car, pour les Dévôts, ce fut la Bérézina. A Paris, la marquise de la Buse chuta lourdement, dans les larmes et le repentir, et elle n’eut droit qu’à un lot de consolation. Elle ne pourrait siéger au Grand Conseil. Son rival et frère ennemi, Monsieur de Deusédeufonkatre, dut lui aussi se contenter d’un maigre lot, un siège au petit conseil. Pour notre bonne marquise de la Courge, qui avait quitté sa bonne ville du Mans, jugée par elle trop provinciale pour ses ambitions – ce fut pire : elle n’obtint pas le moindre petit siège. Elle repartit bredouille et mortifiée. Le Roy, qui avait formé moult espoirs sur la capitale, espérant y voir régner en maitres ses partisans, reçut un camouflet : seulement cinq de ses Dévôts et Dévôtes siégeraient au Grand Conseil, et encore parmi ces cinq s’en trouvait-il deux à qui il venait des vapeurs dès qu’il s’agissait de mentionner sous quelles couleurs elles avaient concouru. Elles faisaient les caméléons et finiraient sans nul doute par prêter allégeance à la duchesse de l’Ide-Aligot, victorieuse de ce Tournoi dont la durée avait défié le bon sens, et lassé les Riens et les Riennes.

Il en alla de même dans tout le pays. La Faction de la Marche sombra corps et biens, ou presque. Seuls flottaient, épars, quelques débris auxquels s’accrochaient tant bien que mal quelques rescapés qui ne durent leur salut qu’à leur lâcheté. Quant aux imprudents qui s’étaient alliés avec des Marcheurs, ils sombrèrent eux aussi, sauf à Toulouse où le baron de la Boudenfle, qui avait tant fait régner la peur des moujiks que les braves bourgeois en avaient tremblé d’effroi, se vit à nouveau remettre les clés de la ville. La Faction des Haineux ne sortit pas plus glorieuse de ce Tournoi qu’elle n’y était entrée bien qu’elle eût un beau sujet de satisfaction avec la victoire dans la bonne ville de Perpignan du baron de Heiliheilo, un homme brutal et sanguin dont l’obsession était la sécurité. Ce baron avait un temps partagé la couche de sa suzeraine, la Chatelhaine de Montretout, avant de s’en éloigner. On le disait aussi quelque peu en délicatesse avec sa Faction, dont il n’avait point arboré les couleurs lors du Tournoi, mais il en partageait toujours les thèses nauséabondes. La bonne ville de Perpignan souffrait de mille maux. Le baron avait recueilli les suffrages des pauvres qui cherchaient à imputer leur misère à encore plus pauvres qu’eux. C’était une grande cité qui tombait ainsi dans l’escarcelle des Haineux. Qu’y feraient-ils ?

Dans la bonne ville de Massalia, les Printaniers l’avaient emporté en suffrages mais ils n’avaient pas gagné suffisamment de sièges de conseillers pour pouvoir régner sur la ville. La baronne de la Galinette Centrée se retrouvait – pour sa plus grande gloriole – en position d’arbitre. Cette zélée admiratrice de Sa Microscopique Grandeur avait en effet maigrement gagné sur le tribun monsieur Coppolus, au terme d’une bataille où elle n’avait pas ménagé les coups bas : après s’être proclamée rempart vivant contre les Haineux, lesquels avaient été devancés sans conteste aucun par les Printaniers emmenés par monsieur Coppolus, elle avait, de la façon la plus déloyale possible, effacé du paysage son véritable adversaire, donnant ordre d’afficher de hideux placards jaunes sur tous les murs de son fief. Sur lesdits placards, il n’était question que des Haineux, lesquels n’eurent donc rien à faire pour que l’on parlât d’eux . Comme cela ne suffisait pas, elle ordonna aussi que l’on recouvrît de blanc les placards de monsieur Coppolus. Elle ne supportait aucune concurrence. Elle ne lésina pas davantage devant aucune des vieilles méthodes de racolage, promettant ici un emploi, ici quelques termes de loyer, afin de recueillir les suffrages. Les Riens et les Riennes, dans ces territoires du nord de la cité, étaient las et pour beaucoup, ils se détournèrent du Tournoi. A l’aune de tout le papier gaspillé, la victoire de la baronne fut chiche mais la loi qui organisait la gouvernance de la cité était telle qu’elle la plaçait en pivot, ce qui siéyait à cette femme boursouflée d’orgueil et de vanité, qui n’avait d’autre ambition en vérité que de retrouver son fauteuil de sénatrice à la Chambre Haute, afin de se mettre à l’abri de tout ce qui pourrait survenir de fâcheux. Il ne faisait de mystère pour personne, sauf pour ses affidés qui lui vouaient une admiration béate et servile – elle leur servait moult fables pour les endormir – , que ses préférences allaient désormais à la baronne Tine de La Vasse. Il se disait même qu’elle lui avait déjà secrètement prêté allégeance, contre une assurance de retrouver sa charge de sénatrice. Las ! La baronne Tine de La Vasse avait piteusement chuté, clôturant ainsi comme elle l’avait commencée sa calamiteuse prestation lors de ce Tournoi et de ses préliminaires. Cette héritière avait échoué à ravir à son adversaire le fief de son parrain, le vieux baron de la Godille, lequel se repentait amèrement de l’avoir adoubée. Le vieillard noueux remâchait son ire, oubliant jusqu’au nom de cette « dame ». Comment en était-on arrivé là ?

Cependant, Madame de La Vasse souffrait, comme tous les fidèles de Notre Eventé Bonimenteur, d’une crise fort aiguë de déni. Elle trépignait qu’elle n’avait point perdu et qu’elle entendait bien se présenter au dernier tour de piste, celui au cours duquel serait choisi la Bourgmestresse de la ville. On ne put lui faire entendre raison. Bien qu’on l’eût mise sous perfusion de camomille et de valériane, elle persista dans son délire. Assistait-on là à un des terribles effets secondaires de la potion du Docteur House, que madame de La Vasse avait absorbée au lendemain de ce fatidique dimanche de mars ?

Les gazetiers, gardiens de la bien-pensance et de la Très-Saint-Phynance, s’avisèrent que parmi les vainqueurs du Tournoi, il se trouvait bon nombre de partisans de la Faction des Jardiniers. Ils omirent soigneusement de dire que les Jardiniers n’avaient pu vaincre que grâce à l’aide de Tribuns, ou de simples citoyens et citoyennes qui entendaient se mêler de la chose publique. Dans les salons des Lucarnes Magiques, on glosa d’importance. On parla de « vague verte ». Le duc de la Jade d’Eau ne se sentait plus d’aise. Il jurait ses grands dieux qu’il ne participerait point au prochain gouvernement de Sa Sempiternelle Réinvention, mais il fallut l’attacher solidement à son lit pour qu’il ne se précipitât point ventre à terre au Château prêter allégeance et occuper illico la place de Premier Grand Chambellan.

La Justice était passée et avait bel et bien condamné le duc de Sablé, Monsieur du Fion. La sentence de deux années effectives de geôle avait été ainsi prononcée par une juge implacable, c’était là le châtiment pour avoir confondu les cassettes du royaume avec les siennes et s’ y être largement servi pour son enrichissement et celui de sa famille. Mais on n’envoya point la maréchaussée requérir ce noble baron comme on le faisait pour un petit malfrat. Que nenni ! Le duc cria à l’outrage et ordonna à ses avocats de faire appel de ce jugement diffamatoire et indigne, ce qui suspendait l’exécution de la peine. La Justice étant fort encombrée, on ne savait quand interviendrait le procès suivant. Le duc pouvait dormir tranquille. Lorsqu’il était encore impétrant au Tournoi de la Résidence Royale, quelques trois années auparavant – il semblait à beaucoup que c’était là une éternité – ce même duc avait promis que s’il devenait Roy, il mettrait fin à « l’inexécution des peines ».

Ainsi donc en allait-il en Starteupenéchionne. Le vaisseau amiral de la flottille avait sombré. Notre Calamiteux Timonier n’en avait cure. Il se préparait à une renaissance, telle la Reine-Qu-On-Sort, laquelle n’avait jamais autant mérité son patronyme de Ravalée de la Façade. Il se trouverait bien quelques intrigants prêts à tout pour venir mendier un maroquin. La mode étant semblait-t-il au vert, on avait fait provision de force pelles, râteaux et autres binettes. La Faction de la Chatelhaine eût-elle remporté plus de villes, que Sa Machiavélique Petitesse eût fait délivrer à la population des lots de camisoles brunes. La prévoyance était mère de la sûreté.

Poster un commentaire

Chroniques de l’an 20, au temps de l’épidémie de grippe pangoline

Chronique du vingt et unième jour du mois de juin de l’an de disgrâce 20…

Où il est question de machines à ventiler, de consultation fallacieuse et de cigares cubains …

On approchait du mitan de cette étrange année, et de la Saint-Jean. Depuis le règne du roi Françoué 1er, il était de tradition de fêter la musique à la date du solstice d’été . C’était au sémillant Chambellan aux Affaires de l’esprit de cette époque, le baron de la Jacque – Languette, à qui l’on devait cette coutume, laquelle était joyeusement entrée dans les mœurs, se transformant souvent en vacarmes et tintamarres accompagnées de ripailles enjouées. L’actuel Chambellan en charge de ce noble maroquin, le très fat et très insignifiant Chevalier des Rillettes – dont on venait d’apprendre qu’il avait un train de vie tout à fait dispendieux, et ce bien entendu aux frais des Riens et des Riennes -, avait prévenu que cette année serait différente, mais qu’il convenait toutefois de célébrer cet art chéri par le bon peuple. Cependant, tout ce qui faisait le sel de cette fête – les concerts spontanés aux coins des rues – étaient proscrits. Il ne devait point se faire d’attroupements. En lieu et place de quoi, le brave vendeur de carrosses proposait que chacun et chacune s’assît benoîtement, qui devant sa Lucarne magique, qui devant sa Téesseffe, et écoutât religieusement les réjouissances autorisées. Le Chambellan en profita pour annoncer que les salles de théâtre et celles du cinématographe allaient rouvrir, à la condition toutefois de toujours respecter les sacro-saintes distances, sauf si l’on venait en famille ou en groupe d’amis. La profession de saltimbanque était à l’agonie. Comment donc, arguaient-ils, pouvait-on aller de nouveau s’entasser dans les aéroplanes et dans les wagons du chemin de fer, et se voir interdire d’avoir un voisin ou une voisine au théâtre ? Le Chevalier des Rillettes s’embarqua dans une histoire d’aération, laquelle se faisait à l’aide de machines dans lesdits aéroplanes et les wagons. Notre Triomphal Ventilateur ne venait-il point de commander à son Chambellan que les pièces de théâtre se jouassent désormais à bord des aéroplanes, et que le cinématographe ne se donnât à voir exclusivement qu’ à bord des wagons du chemin de fer ? C’était ce que l’on appelait le progrès en marche.

Sa Cynique Altitude avait cependant d’autres desseins en tête. Elle entendait bien faire oublier aux Riens et aux Riennes l’épidémie de grippe pangoline, et la façon plus que calamiteuse dont son gouvernement l’avait administrée. Tout ce qui pouvait servir de diversion était pain bénit. Ainsi les Très Chers Conseillers s’avisèrent-ils que se terminait fort à propos une convention, laquelle avait duré pas moins de huit longs mois, au cours desquels quelques cent cinquante Riens et Riennes, tirés au sort, s’étaient très sérieusement trituré la cervelle pour empêcher que ne survînt une catastrophe climatique. Cette convention avait été décidée par le Roy lui-même, qui avait aussi décidé des sujets de débats. Un contrat moral avait été dûment établi, et tous devaient s’y tenir. C’était là une admirable diversion que les Conseillers avaient suggérée à Notre Doucereux Babillard pour en finir avec la Grande Gileterie. Les braves que l’on avait soigneusement tirés au sort ne devaient donc point en principe s’embarquer dans trop de folies, il n’était pas prévu, dans ces réjouissances soigneusement encadrées, que s’y fomentât une révolution. On faillit cependant la frôler. Dans les cervelles échauffées de quelques hurluberlus – on n’avait pu les tous les écarter – naquit la stupéfiante idée de réduire le temps de travail ! A la suite d’un houleux débat, on réussit cependant à mettre ces fadaises sous le tapis. Le Roy, via ses Conseillers, avait aussi tenté de suggérer à ses bons et loyaux sujets de réhabiliter l’idée d’une taxe sur le combustible destiné à faire rouler les carrosses et autres charrettes, laquelle taxe avait été à l’origine de la Grande Gileterie. Les Conventionnels ne s’y laissèrent point prendre. Ils refusèrent tout uniment d’être un instrument dans la main de Sa Monumentale Tartufferie. Leur lucidité s’arrêtait là. Pour le reste, ils avaient oeuvré et ce tout à fait gracieusement.

Les Conseillers s’estimèrent satisfaits. Les travaux avaient accouché de cent cinquante propositions, que l’on présenterait triomphalement « sans filtre » à la Chambre Basse. Notre Poudreux Opportuniste avait arrêté le dessein de faire siennes ces propositions et de les porter à l’approbation de son peuple, à travers une Grande Consultation. Le but secret et non avoué était de se faire légitimer à nouveau et se remettre en selle pour le Tournoi de la Résidence Royale. Ragaillardie à cette perspective, Sa Folâtreuse Altesse s’en était allée chez son ami Sir Beaurisse The Yellow commémorer une date historique, celle du dix-huit juin de l’an quarante du siècle précédent, qui avait vu le futur Charles 1er dit le Grand lancer un appel solennel à reprendre le combat devant l’armée d’Hadolfe le Cruel. Sir Beaurisse était un facétieux, et Notre Affectueux Galopin s’amusa comme un fou à prendre la pose devant la demeure de son ami, à défaut de pouvoir le bisouiller en public. La Gazette Le Lutécien, qui donnait dans l’hagiographie et la Vie Illustrée des Saints, publia une série d’images où l’on pouvait admirer Sa Neigeuse Altesse au milieu des fleurs, puis sous un parapluie, passant en revue les troupes britanniques, accompagnée de son cher cousin, le Prince Tcharle, le très vieil héritier de la très âgée mais néanmoins fort lucide Quine Elizabeuffe, dont on se demandait bien pourquoi elle n’avait toujours point abdiqué en faveur de son rejeton, lequel se ratatinait de plus en plus. Le Roy était accompagné durant son périple par le vieux baron du Truant, qui avait joué auprès de Sa Primesautière Majesté le rôle dévolu ordinairement à la Reine-Qu-On-Sort. Dame Bireguitte n’avait point en effet accompagné son royal Epoux, le Château ayant fait savoir qu’elle avait du subir une opération de chirurgie oculaire, fort fréquente à son âge. On s’était illico empressé de faire savoir que la Reine se portait après cela comme Le Pont-Neuf, après un énième ravalement.

Dans les escholes, on se préparait à l’arrivée du nouveau protocole, lequel consistait à enlever toutes les tables des salles de classes, tout juste concédait-on quelques chaises pour que les bambins et les galopins pussent une moitié de fondement sur lesdites chaises, et se les partager, au grand mépris des « gestes barrière ». Les Grands Inquisiteurs Rectaux avaient du reste argué que l’on pouvait tout à fait écouter une leçon tout en étant debout. Du fond de ses appartements, Monseigneur le duc de La Blanche Equerre continuait de méditer les plus sombres sanctions afin de punir les fainéants parmi les maitres des escholes, lesquels avaient bien trop renâclé à suivre ses préceptes . La Gazette La Virgule, qui professait une admiration sans borne pour ce zélé serviteur, au point d’avoir vu en lui le nouveau « cerveau » du Roy – lequel en manquait fort s’il fallait en croire cette gazette – lui adressa une épître des plus flagorneuses où il apparaissait que le gazetier commis à cette besogne vilipendait ces indignes maîtres – qu’il eût été bon de pendre haut et court – et déclamait une ode des plus vibrantes à l’intention du duc qui crut en mourir de plaisir. Las ! Cette perspective – laquelle, il fallait bien l’avouer, en eût réjoui plus d’un et d’une tant était grandes l’amertume et l’écœurement – n’arriva point. Monseigneur de la Blanche Equerre en fut quitte pour une belle frayeur et un accroissement fort sensible de ses certitudes.

Dans la bonne ville de Massilia, l’état de la baronne Tine de La Vasse ne laissait également d’inspirer moult inquiétudes, à l’instar des pauvres vieillards séniles dont ses gens avaient mielleusement sollicité les suffrages, alors qu’ils n’étaient plus en mesure d’en comprendre les enjeux. Non seulement cette digne femme continuait d’avoir des visions effarantes de hordes de moujiks défilant sur la belle Cane-Canebière, avec à leur tête le tribun Gracchus Mélenchonus, mais voilà que son imagination enfiévrée lui faisait aussi se représenter des barbus – fumant le cigare – s’asseoir dans le fauteuil de son mentor et parrain, le vieux baron de la Godille. C’était là chose inouïe. La pauvre femme était allée se répandre sur la gazette – à qui par ailleurs elle octroyait une généreuse dotation, puisée dans les réserves du trésor public – afin de s’ériger en rempart contre l’Apocalypse. Elle y réussit surtout à se rendre ridicule. Comme tous ceux et toutes celles qui professaient une haine féroce à la simple évocation du mot « partage », elle n’avait qu’un mot à la bouche : Vénézuelaaaa. Si les Printaniers emportaient d’aventure le Tournoi des Bourgmestres, ne clamait-elle point que ce serait un coup d’Etat « vénézuelien » ? Personne n’avait songé à éclairer l’entendement de cette baronne, dont l’horizon se limitait au boulevard Périer. Il y avait bien eu une tentative de coup d’Etat dans ce lointain pays, mais elle était le fait d’un factieux, le senor du Guano, un grand ami de Notre Fringant Excitateur – il avait été reçu en grande pompe au Château – et avait, en tout état de cause, lamentablement échoué. Le senor du Guano n’avait du son salut qu’ à l’obligeance de l’ambassade de la Starteupenéchionne qui lui avait ouvert grand ses portes.

De son côté, la baronne de la Galinette Centrée, depuis sa belle demeure patricienne dans les beaux quartiers de la cité, ne décolérait pas. Son bon ami, le marquis de la Jade d’Eau, était venu présenter ses verts et jardiniers hommages à madame Rubilus, et lui souhaiter bonne chance de remporter avec ses amis les Printaniers le Tournoi des Bourgmestres. Madame de la Galinette, dont il se disait que son allégeance penchait très fort du côté de la baronne Tine de La Vasse, exigea que le marquis lui adressât aussi un billet d’hommages, qu’elle produisit publiquement, se targuant de se préoccuper elle aussi de verdure et du chant des petits oiseaux. Dans son fief du nord de la cité, qu’elle quittait chaque vesprée pour le riant vallon où était sise sa belle demeure, rien ou presque n’avait été mis en œuvre pour que régnât l’harmonie et la beauté. La misère et la désespérance y faisaient tout au contraire des ravages. Les Printaniers espéraient fort redonner aux habitants et aux habitantes un peu d’espoir. La tâche était grande.

Ainsi en allait-il en Starteupenéchionne, au solstice d’été, en l’an de disgrâce 20.

Poster un commentaire

Chroniques du règne de Jupithiers, au temps de la grippe pangoline.

Courte chronique du seize du mois de juin, en l’an de disgrâce 20

Le Conseil de la vieille république avait rétabli l’autorisation des manifestations, après que le gouvernement de Sa Tyrannique Malfaisance eut tenté d’en prolonger l’interdiction, alors même que l’état d’urgence sanitaire avait été levé. Dans toutes les villes du pays, les nurses, les médecins, les gardes-malades, les carabins, toutes les blouses bleues, blanches et vertes défilèrent donc en bataillons pour réclamer des écus pour ne point mourir au labeur. A Paris, le Grand Gouverneur de la place, l’implacable Sieur Teutonic, fit donner la charge contre ces dangereux séditieux, ceux-là mêmes que le Roy avait pour projet de faire défiler un mois plus tard et de décorer en grande pompe sur les Champs Elysées. Une nurse, qui avait failli mourir au front en combattant contre les miasmes méphitiques, se trouvant avec d’autres nassées et gazées par la maréchaussée royale, vit rouge et lança en direction des reitres noirs quelques pierres. Mal lui en prit. Elle fut poursuivie, matraquée violemment jusqu’à lui ouvrir le crâne, puis tirée par les cheveux par un roussin qui lui susurra fort courtoisement « tu vas la prendre, ta médaille ! », ponctuant cette charmante invite d’une grossièreté à l’encontre de la gente féminine. On félicita l’argousin et on engeôla la dangereuse séditieuse. A Marseille, la maréchaussée regarda benoîtement s’ébranler un cortège braillard et coloré. A Nimes, on assista à une scène qui mit dans une folle rage Notre Sanglant Jupithiers : les argousins déposèrent leurs képis, les soignants en firent de même avec leurs blouses, et tous s’applaudirent mutuellement.

Dans la bonne ville de Dijon, de sérieuses échauffourées avaient éclaté depuis trois jours dans un faubourg populeux entre les habitants et une bande de Tatars, lesquels entendaient faire main basse sur le négoce illicite de stupéfiants. La maréchaussée – qui n’avait aucun scrupule à nasser et à gazer de braves nurses – avait eu pour ces bandits de grand chemin la plus grande complaisance. La populace du faubourg, dont on disait que c’étaient des Barbaresques, avait décidé de se défendre elle-même. Les gazetiers de la capitale crièrent à la guerre ethnique et tous de trembler d’effroi. Mais qui donc avait intérêt à ce que se créât un tel climat de peur ? Que faisait monseigneur le duc de Gazetamère ?

Chronique du dix-septième jour du mois de juin de l’an de disgrâce 20

Où il est question de rage, d’outrage, et d’une bien étrange exemplarité.

Eût-elle perdu la vie pendant l’épidémie, en combattant les miasmes, comme ses pairs, bravement, sans masque, sans protection, dans l’urgence et l’épuisement, que Sa Splendide Tartufferie l’eût encensée, et décorée à titre posthume, au cours d’un grand raout où se presserait le gratin de la Starteupenéchionne. Las ! Elle avait pourtant été atteinte par les dits miasmes, son souffle déjà court avait manqué de s’éteindre, mais la rage l’avait faite se relever. On ne le lui pardonnait pas. Les images où on la voyait lancer – maladroitement selon les gazetiers aux mines compassées – on ne savait trop quel projectile en direction des reitres noirs de la maréchaussée, armés jusques aux dents, casqués et bottés – le Sieur Teutonic, leur maitre, leur avait intimé d’être sans pitié – avaient envahi les Lucarnes Magiques jusqu’à vous en donner la nausée. Et le landerneau gazetier de commenter pieusement, avec des mines effarouchées et scandalisées, cet acte de rébellion qui lui valait d’être engeôlée à la Bastille. La jugerait-on en place publique ? Serait-elle exécutée pour avoir osé ces gestes que beaucoup méditaient de perpétrer dans le secret des chaumines ? Elle subissait déjà l’indignité et les flétrissures des tous les tièdes, les mêmes qui avaient trouvé fort distrayant de se poster sur leurs balcons pendant le Grand Confinement, à taper sur leurs casseroles, et qui étaient rentrés bien sagement dans le rang de leur bien-pensance sitôt levée cette étrange interdiction. On était bien aise de savoir que l’on serait soigné si par malheur on tombait malade, mais on ne voulait rien savoir de plus. Protester, certes, mais un peu, avec un rien de révérence – le Roy et ses gens n’avaient-ils point fait quelques promesses ? Il suffisait d’être patient. Voilà ce qui se murmurait ici, pendant que là bas on faisait de cette enragée une icône et l’on s’inquiétait de son sort. Elle avait aussi aux yeux de certains et certaines le tort de s’appeler Farida, comme si ce nom la prédestinait à je ne sais quelle obscure profession, tout en bas de l’échelle sociale, ou pire, de compter parmi ces damnés Insoumis. Etait-elle bien celle qu’on avait prétendu ? N’était-ce point une usurpatrice ? Dans les poulaillers d’acajou, on caqueta d’importance. On la condamna. Elle n’avait somme toute que ce qu’elle méritait. L’argousin atteint on ne savait trop où – le projectile lui avait-il ouvert le crâne, à lui aussi ? – esterait en justice. Il mettrait cette séditieuse sur la paille, celle du cachot était encore trop bonne.

Quelques gazetiers à qui il restait encore un peu de cervelle se demandèrent comment on en était arrivé là. Il apparaissait que des bandes de malandrins tout de noir vêtus avaient pu, comme à l’accoutumée, se glisser au milieu des manifestants et le moment venu, tel un ballet bien huilé, se mettre à tout casser sur leur passage et à lancer moult projectiles sur les argousins, lesquels n’attendaient que cela pour répliquer et faire pleuvoir comme à Gravelotte des grenades sur les séditieux. Chose étrange, ces malandrins n’étaient jamais inquiétés par les reitres noirs, ni par les argousins. Une gazetière fort avisée, Madame De la Goise, eut cette formule qui fit mouche : « Qui a volé aux nurses et aux gardes malades leur manifestation ? » C’ était à en pleurer, ou à s’enrager. Là encore, les questions se pressaient sur les lèvres tremblantes des braves soignants, abasourdis par ce qui leur arrivait. Pourquoi donc la maréchaussée de la place de Paris n’avait-elle rien vu venir et pire, pourquoi avait-elle paru débordée, entraînée dans une folle sarabande par les malandrins ? Il fallait donc que la fête – car c’en fut une dans beaucoup de villes, il y eut même à Nimes un beau moment de fraternité – fût gâchée, il fallait que la belle image fût flétrie et salie, il fallait faire trembler, il fallait diviser. Notre Malveillant Foutriquet avait blêmi quand ses Conseillers lui avaient rapporté avec force courbettes – « Sire, il vous faut préparer au pire ! » – ce qui était advenu à Nimes mais les événements de la capitale le rassérénèrent. Malgré les bévues de ce bougre de Rantanplan,  et grâce au Sieur de Teutonic, il tenait encore la maréchaussée à sa main et à sa botte.

Sur tout ceci, on n’entendit point monseigneur le duc de Gazetamère, pas plus que la marquise de la Belleloupée, laquelle était bien trop occupée à semer de chausse-trappes le chemin de croix des Riennes que leur maudite moitié maltraitait – elle les contraignait ni plus ni moins qu’ à devoir user d’un huissier, à leurs frais, afin que cet homme de loi fît obligeamment connaître au bourreau que sa victime intentait une action contre lui – ou à prendre la défense du petit duc du Dardmalin, que ses vilaines frasques d’alcôve rattrapaient. Une Rienne avait esté contre lui, l’accusant de l’avoir violée bien des années auparavant. Le duc, qui protestait en tout lieu de son innocence, avait été mis une première fois hors de cause mais la justice avait relancé l’affaire. Brisant la loi qui voulût qu’on ne commenta point une affaire en cours, la marquise de la Belleloupée réaffirma haut et fort son soutien à celui dont elle saluait les hautes qualités de Chambellan. Madame de Sitarte, ne voulant point être de reste, claironna qu’elle gardait « toute confiance » en monsieur du Dardmalin, ce qui équivalait à clouer au pilori la malheureuse Rienne qui avait osé s’attaquer à un homme aussi puissant que cet intrigant qui se voyait déjà accéder aux fonctions suprêmes. La marquise de la Courge, qui avait en charge la défense des droits des Riennes, ne trouva rien à redire à cet hommage du vice au vice.

L’illustration était une nouvelle fois fait qu’on se trouvait au royaume du Grand Cul par dessus tête. Les argousins, s’ils avaient à réprimer les séditieux, préféraient s’en prendre à de frêles Riennes, plutôt qu’aux colosses. Ils pouvaient ainsi s’adonner en toute impunité à donner du bâton à ces coquines qui osaient leur tenir tête. Quant aux Chambellanes, elles n’avaient d’yeux que pour un butor qui entendait pouvoir user comme bon lui semblait du vieux droit de cuissage. Les Riens et les Riennes, contemplant le désastre, se rappelèrent fort amèrement qu’au moment du sacre, après sa victoire à la Pyrrhus contre l’aigre Chatelhaine de Montretout, Notre Cireux Tartuffe avait promis en tout point l’exemplarité. Il avait juste omis de dire que le vice remplaçait la vertu.

Poster un commentaire

Chroniques du règne de Jupithiers, au temps de la grippe pangoline.

Chronique du quinzième jour du mois de juin, en l’an de disgrâce 20

Où il est question de lauriers bien usurpés, de miasmes étrangement contenus et de cerises massaliotes.

Sa Verbeuse Condescendance avait donc parlé. Tout avait été dit à propos de cette énième jacasserie. Une folle rumeur avait couru que le Roy annoncerait son abdication, ceci afin de mieux renaître de ses cendres, et se représenter, tout auréolé de sa nouvelle bravitude, au Tournoi de la Résidence Royale, que l’on se presserait, toutes autres affaires cessantes, d’organiser en grande pompe.

Il n’en fut rien. Les Riens et les Riennes les plus téméraires, armés de leurs fourches et de leurs piques, à l’heure dite, se plantèrent bravement devant leur lucarne magique et s’infligèrent bravement d’écouter Son Insipide Grandiloquence. Cela dura vingt interminables minutes. On se frotta tout d’abord les yeux. La machine à remonter le temps était-elle devenue réalité ? On se crut en effet, le temps d’un bref instant, revenu plus de huit années auparavant. La raison en était que Notre Pâle Imitateur avait répété des heures durant avec le roi Niko dit les Casseroles, dit aussi le Talonneux et il avait pris de son nouveau mentor toutes les mimiques, ainsi que la gestuelle. L’effet était pour le moins saisissant. Le Roy s’était-il aussi juché sur une petite caisse pour être à la hauteur ? Las ! Niko était un mauvais précepteur, et le texte de la pièce semblait tenir de la farce la plus éculée. Notre Cireux Histrion énuméra donc de façon fort plate des banalités creuses et vides – ce que Gracchus Mélenchonus appela de leur nom savant, des truismes – de sottes évidences qu’il déclama selon son habitude, le regard fixé sur le parchemin que lui déroulaient à mesure ses laquais, ménageant des effets qui retombaient aussitôt tels de mauvais soufflés. Sa Soporeuse Jacasserie se fit ainsi tour à tour Guide Touristique, Grand Inquisiteur Rectal, Grand Économe, Directeur d’Hospice pour vieillards, Grand Philosophe et Maître du Prêt à Penser…Tout y passa. On bailla copieusement, tout en fourbissant les fourches et les piques, pendant que Notre Moulin à Paroles continuait de débiter mécaniquement son discours. Après avoir joué le rôle de Monsieur de la Salmonelle en délivrant une pompeuse leçon sur l’évolution des miasmes, Sa Béate Suffisance entama enfin le morceau de choix de son allocution : le sacre par la remise de la couronne de lauriers, la seule véritable raison d’être de toute cette mise en scène. On put ainsi voir – de ses propres yeux – s’effectuer le tressage de ce diadème. On n’était jamais aussi bien servi que par soi-même. Les feuilles étaient d’émeraude, serties de l’or le plus fin, ainsi qu’il sied à Celui qui a vaincu seul, armé de son bâton à écouvillonner, la terrible grippe pangoline. Puis ce fut le miracle ! On crut apercevoir Dieu en personne se pencher sur Notre Glorieux Imposteur et lui déposer sur son noble chef ce symbole de bravitude. Alléluia ! A ce stade, les Riens et les Riennes avaient soit planté leur pique au beau milieu de leur malheureuse lucarne magique, soit ils avaient passé leur ire sur leurs innocents bambins, soit encore ils s’adonnaient sans retenue à la dive bouteille, laissant le Roy continuer sur son erre, tel un navire en perdition dans l’océan de l’autosatisfaction.

Les gazetiers – pour une fois qu’ils furent d’une quelconque utilité – se chargèrent de résumer le discours de Sa Vaporeuse Profusion. Cela tenait en un mot : rien. On ne retint rien, ou si peu. Des annonces avaient certes été sentencieusement énoncées, mais elles ne contenaient qu’un renvoi au mois de juillet. La seule chose tangible que l’on eût à commenter fut que le sacro-saint protocole élaboré si magnifiquement par les gens de Monseigneur le duc de la Blanche Equerre – lequel était occupé à fabriquer des figurines de cire à l’effigie des maîtres fainéants et récalcitrants – vivait ses dernières heures. A peine né et si vite condamné ! L’Histoire était bien cruelle. Les bambins et les galopins ne seraient ainsi plus obligés de se tenir loin les uns des autres que « latéralement ». On en resta coi. Avait-on fait une nouvelle découverte sur les miasmes, lesquels ne pouvaient se transmettre que de côté à côté et non point de derrière à devant ? Nul n’ignorait que les bambins et les galopins ne se retournaient jamais vers leur voisin de derrière. Et il y avait les masques, que diable !

Ainsi donc, à l’époque où il était de coutume de faire des rondes avec les cahiers et la maîtresse au milieu, afin de célébrer la fin de l’année scolaire et le tant attendu retour de l’été, voilà que ces maîtres des petites et des moyennes escholes, désormais honnis, promis aux plus cuisants des châtiments pour celles et ceux qui avaient démérité – les gazetiers avaient ouvert la chasse et exigeaient que des têtes tombassent -, voilà donc que ces fainéants et ces inutiles étaient sommés de revenir au labeur, ainsi que leurs ouailles, à qui l’on dispenserait des leçons et encore des leçons jusqu’à ce que mort du maitre s’ensuivit, ou presque. Dans les chaumines, ce fut la consternation. On peinait à saisir le sens de cette martiale décision. Sauf à penser une fois de plus que Notre Implacable Despote entendait faire un exemple. Ainsi les phrases creuses énoncées pompeusement en première partie du discours – « plaisir d’être ensemble » « art de vivre » « goût de la liberté » – résonnaient-elles telles des provocations. Sa Fielleuse Bonimenterie ne pensait pas un traître mot de ce verbiage. Ce qui faisait autrefois le sel du métier de magister – la transmission des savoirs – était foulé aux pieds par les diktats de l’Eglise du Saint-Capital, dont ce prince n’était au fond qu’un vulgaire officiant.

Il ne fut jamais question de Monsieur du Havre – dont il se murmurait qu’il se préparait en grand secret à devenir le champion de la Faction des Raies Publicains – , son nom était désormais banni. Quant à tous ceux qui attendaient l’avènement d’un nouvel et fracassant acte du règne, ils en furent pour leurs frais. On fustigea ici et là une « réinvention très cosmétique », Notre Lipochromique Bibelot ayant comme à son accoutumée fort usé de la poudre de son ami Donald. Le bien falot baron de l’Amphore, le chef de la Faction de la Rose, sentant qu’il lui fallait dire quelque chose, opta pour quelques questions lancinantes, lesquelles ne recevraient jamais de réponses. Gracchus Mélenchonus, outre qu’il fustigea les emprunts éhontés à ses propres discours, versa dans la métaphore spiritueuse, le discours du Roy devenant ainsi une doucereuse mais néanmoins soûlante liqueur destinée à abrutir les consciences. Il n’y eut que le primesautier monsieur du Marais, du parti des Jardiniers, pour voir du vert dans le discours de Sa Gazonneuse Propagande. Il voyait du vert partout. Quant à ce qui défrayait la chronique – les protestations contre les violences de la maréchaussée et les quolibets haineux et rassistes dont certains des argousins étaient bien trop coutumiers – Notre Petit Pyromane tenta bien de redonner quelques gages à la partie de la population dont les poils se hérissaient face à ces « Nègres » qui voulaient s’en prendre aux statues. Las ! Il ne rassura personne et mécontenta tout le monde.

Cependant, dans la bonne ville de Massalia, – là où un vieux chêne, dont le tronc manquait cependant de cette noblesse d’âme qui font d’ordinaire les grands arbres, avait laissé choir bon nombre de glands- on n’avait cure, comme à à l’accoutumée, de ce qui se passait à la capitale. On y protesta aussi vigoureusement contre les débordements de la maréchaussée, mais les yeux des Riens et des Riennes se fixaient surtout sur la baronne Tine de La Vasse, prise les deux mains dans un grand pot de confiture, dont elle avait espéré pouvoir se régaler en toute impunité et ainsi remporter le Tournoi des Bourgmestres. L’affaire était la suivante : des gens de madame de La Vasse avaient cru bon de proposer aux habitants – qui n’osaient point se déplacer à cause des miasmes pour assister au Tournoi -, de choisir à leur place les vainqueurs, et apporter ainsi des suffrages supplémentaires à la baronne. L’affaire fit grand bruit. Des gazetiers de la capitale s’y employèrent.

La baronne, tout occupée à rédiger un billet pour obtenir un rendez vous avec Gracchus Mélenchonus – pour qui elle nourrissait en secret une admiration sans bornes – fit l’innocente. Comment avait-on osé comploter dans son dos de telles turpitudes ? Elle se récria, clama son innocence et pour preuve de sa bonne foi, demanda que l’on annulât incontinent toutes ces procurations, lesquelles avaient été usées abondamment au moment du premier tour de piste, le quinze du mois de mars. Ce faisant, elle fâcha fort madame de la Galinette Centrée, dont d’aucuns murmuraient qu’elle avait passé des accords secrets avec madame Tine de La Vasse. Sur les terres de la première, on avait eu aussi, semblait-t-il, beaucoup recours à ces bons offices procuratoires. Les miasmes avaient été bien complaisants. Un ennui n’allant jamais seul, Madame Tine de La Vasse dut essuyer une nouvelle déconvenue. Gracchus Mélenchonus lui fit publiquement savoir, en des mots fort choisis, qu’il déclinait son invitation. Il lui proposait en échange d’aller se mettre au vert et goûter aux cerises des Printaniers, lesquels entendaient bien faire souffler un vent de fraicheur sur les rives du Lacydon, depuis les collines des calanques jusque dans les faubourgs du village de Saint-Antoine.

Ainsi en allait-il en Starteupenéchionne, aux Ides de Juin.

Poster un commentaire

Chroniques du règne de Jupithiers, au temps de la grippe pangoline

Chronique du quatorze du mois de juin de l’an de disgrâce 20

Où il est question de crise d’adolescence, de repentance et de diversion…

Monseigneur le duc de Gazetamère se trouvait encore bien embarrassé du côté de l’estomac, lequel lui causait moult aigreurs. Pire ! Tout indiquait qu’il s’était infligé cette indigestion pour rien. Voilà maintenant que les argousins rouspétaient tant et plus de ce que leur Chambellan se fût mêlé de leur donner des ordres, et que les gueux ne lui en étaient point reconnaissants, tout au contraire. Il n’y avait rien de pire que l’ingratitude. D’aucuns plaignirent ce pauvre duc. D’autres leur répliquèrent qu’il n’avait là que ce qu’il méritait. On réexamina l’affaire. Dès lors qu’il était devenu – à la faveur de la désertion du vieux duc de Colon – Chambellan aux Affaires Domestiques et chef des argousins, ce brave duc n’avait rien fait. Ceux qui ne l’aimaient point – et ils étaient nombreux – disaient fielleusement qu’il avait tout au contraire encouragé les pires vilenies au sein de la maréchaussée. En fermant les yeux sur ce qui s’était passé dans le pays pendant la Première Grande Gileterie, en niant les violences commises – le tableau de chasse des argousins se remplissant chaque samedi, ces dénégations tournaient à l’absurde – le duc de Gazetamère avait tout uniment donné son absolution à la cruelle répression que le Roy avait fait s’abattre sur les gueux, lesquels avaient été généreusement estropiés et éborgnés. Ce grand serviteur échoua donc piteusement dans sa tentative de reprendre la main. Nul ne lui accordait plus aucun crédit, si tant est que cela eût pu se produire un jour, sauf aux tables de jeu. La Chatelhaine de Montretout, toujours à l’affût de la moindre petite querelle pour faire l’importante – pendant l’épidémie, elle s’était terrée au fond de son château et on ne l’avait donc point entendue déverser sa bile – fit haro sur ce pauvre Rantanplan, réclamant sa tête. « J’ai déjà demandé dix fois au Roy qu’il démissionne le duc de Gazetamère, je peux le faire une onzième fois » fanfaronna-t-elle au sortir d’une visite qu’elle était allée faire de façon tout impromptue à des argousins qui sévissaient dans les faubourgs de la capitale. Elle les avait cajolés d’importance et assuré de son soutien. Sans nul doute en avait-elle profité pour répandre une nouvelle couche de fiel sur des esprits déjà bien aigris.

Ces braves pandores étaient aussi l’objet de toutes les attentions des gens de Sa Précautionneuse Pétocherie. Ils avaient en effet menacé de cesser leur besogne. Comment dès lors protéger le régime contre la populace ? Pour leur être agréable, on décida de leur laisser la bride sur le cou. Le Sieur Teutonic, le Grand Gouverneur de la place de Lutèce, qui avait tout naturellement choisi son camp, autorisa fort libéralement une petite poignée d’entre eux à parader le vendredi, non loin du Château, ceci alors que les rassemblements étaient toujours sévèrement proscrits. De son côté, la marquise de Belleloupée, qui venait d’échouer lamentablement dans la mission de confusion des pouvoirs que lui avait confié – bien inconsidérément – Notre Ubuesque Tyranneau, eut pour ces petits poulets les indulgences d’une mère fort permissive. Elle déclara avec une grande condescendance et une ahurissante sottise qu’il s’agissait là d’une « petite crise » et que cela passerait.

Or doncques, Monseigneur le duc, transi devant le déferlement de colère qu’il avait provoqué, tenta de régurgiter son chapeau. On tolérerait quelques menus étranglements, du moment que cela ne fît point passer de vie à trépas les contrevenants sur qui l’on était bien contraint de s’acharner un peu. Quel mal y avait-il à cela ? Quant à ce qu’il en était des méchants quolibets et des soupçons très avérés de haine envers ceux que l’on supposait inférieurs en raison de la couleur de leur peau, on continuerait de regarder ailleurs. Tout ceci fâchait très fort toute une jeunesse qui ne supportait plus d’être aussi mal considérée. Une mode nous était parvenue du pays de Donald le Dingo, qui consistait à se passer le visage au brou de noix pour comprendre ce que cela signifiait que d’être né noir de peau. Or, l’Empire des Amériques et notre pays n’avaient point connu la même histoire. La Grande Révolution avait fait naître la République et ses idéaux, lesquels avaient cependant été bien mis à mal avec l’époque des colonies puis celle des décolonies, mais il subsistait, au fond des mémoires et au fronton des édifices, une maxime qui s’adressait à toutes et tous, quelle que fût la couleur de leur peau, leur religion réelle ou supposée, ou leur mécréance. Cependant, cela ne suffisait plus à certains, car la République avait hélas failli et continuait de le faire. L’on avait ainsi vu arriver depuis l’Empire des Amériques une nouvelle doctrine, que l’on appelait le « rassialisme », laquelle prétendait combattre mieux le « rassisme », ce poison fabriqué il y avait bien des siècles pour justifier d’ un système économique, lequel se résumait en deux mots et avait créé bien des fortunes de grandes familles: esclavage et exploitation. « C’est à ce prix que vous mangez du sucre en Europe », avait bravement écrit Monsieur Voltaire dans un conte fort célèbre que l’on lisait encore dans les grandes escholes et les gymnases.

On ne comprenait hélas que trop bien comment cette théorie, qui voulait que les blancs de peau se couvrissent aussi la tête de cendres en punition des péchés de leurs ancêtres, séparait bien plus qu’elle ne rapprochait et combien elle comblait d’aise les rassistes et les haineux. A une odieuse construction empoisonnée en succédait donc une autre, sous le vertueux prétexte de combattre le poison. A ce compte-là, il eût aussi fallu demander à tous les Riens de se travestir en Riennes pour comprendre ce que cela faisait que d’être l’autre moitié du Ciel. D’aucuns en avaient usé, et on ne savait s’ils en étaient ressortis meilleurs que ceux qui se contentaient de mettre sagement leurs idées en pratique. Et il eût été bon d’en faire de même avec les gitons et les tribades, que l’on accusait d’être des Sodomites pour les uns, des adoratrices de Sapho pour les autres. Ou avec les Juifs, dont certains imaginaient toujours qu’ils fomentaient un complot…Idem avec les Mahométans sur qui les séides de la Chatelhaine de Montretout vomissaient leur bile âcre, les accusant de vouloir convertir sur l’heure les infidèles. On oubliait que tout était affaire d’éducation et de foi en l’intérêt général, et qu’en ce qui concernait les races, elles n’existaient pas. L’humanité était née noire. Les latitudes et les climats avaient fait le reste, distribuant les couleurs au gré des migrations des humains.

L’ancien Premier Grand Chambellan du roi Françoué dit le Scoutère, le duc de Nantes, inspiré par ce qui se passait de l’autre côté de la Manche, où l’on déboulonnait les statues des anciens oppresseurs, voulut se rendre intéressant. Il proposa tout uniment que l’on débaptisât à la Chambre Basse le salon portant le nom de Colbert, lequel avait été à l’origine du très infamant Code Noir. Il lui fut répondu acerbement par monsieur le duc d’Anfer que c’était chose étonnante que monsieur de Nantes n’y eût point songé avant, lui qui avait été bourgmestre de sa bonne ville pendant nombre d’années, et qu’il y existait toujours une rue Colbert.

De son côté, Notre Malveillant Opportuniste, ayant entendu avec nostalgie ce que lui susurraient ses Conseillers- « Sire, c’est le moment de faire diversion, faites donc appel à cette bonne duchesse de Sitarte, elle suscitera des quolibets, nous pourrons ainsi justifier que Votre Majesté est du côté de ces jeunes gens, pour lesquels Elle a toujours fait montre d’une certaine attirance, le passé nous l’a prouvé.. », chargea donc sa chère Madame de Sitarte de lancer une Grande Parlotte sur « l’influence de l’origine ethnique sur la réussite sociale ». Sa Grande Turpitude espérait ainsi cacher fort habilement cinq mois d’épidémie – laquelle n’avait du reste nullement disparu-, plus de trente mille morts, une économie durement touchée, des hôpitaux en passe de devenir des hostelleries de luxe, et le marasme à venir pour des millions de Riens et de Riennes qui allaient se trouver sans labeur donc sans le sou. L’instant était on ne peut mieux choisi. Ce fut aussi le moment où Françoué dit le Scoutère annonça fort pompeusement à une gazette du Royaume Transalpin qu’il songeait fort à un retour : « la vie est pleine de sollicitations mais aussi d’imprévus » pontifia-t-il, plein de cette fausse rondeur qui en avait trompé plus d’un.

On arrivait au soir du dimanche où Notre Pulvérulent Bonimenteur avait choisi d’infliger une nouvelle jacasserie à son peuple de vils récalcitrants. Tout le pays était dans l’attente. Le suspense était insoutenable.

Poster un commentaire

Chroniques du règne de Manu 1er dit le Démiurge.

Chronique du dimanche septième jour du mois de juin de l’an de disgrâce 20

Où il est question d’une certaine pièce, de conciliabules et d’une folle distribution…

Notre Médiocre Scribouilleur s’était mis en tête d’écrire non point l’acte III de son règne, mais une toute nouvelle pièce, laquelle était destinée à le « réinventer » aux yeux du monde. La péripétie de la grippe pangoline avait été fort plaisante à conduire, Sa Fondante Sucrerie s’y était follement amusée à revêtir moult panoplies, à asséner moult discours, à apparaître un jour masquée, le lendemain le nez au vent. Tout ceci lui avait fouetté le sang et l’inspiration s’en était trouvée stimulée. On allait enfin sortir des sentiers battus où l’on s’était suffisamment crotté les chausses. Foin des idéologies, avait martelé rêveusement Notre Filandreux Discoureur, ces miasmes n’avaient-ils point tout bonnement sonné l’avènement d’une nouvelle ère, laquelle finirait en apothéose ? Le triomphe imaginé serait tel que le Tournoi de la Résidence Royale deviendrait inutile. Sa Hauteur Enneigée se succéderait à Elle-Même. Le Roy convoqua les présidents des Chambres, puis les chefs emplumés des Guildes de Laborieux, afin de faire mine de leur demander conseil pour l’écriture de sa pièce. Il les écouta d’une oreille fort complaisante débiter toutes leurs billevesées et autres fariboles, rien de ce que ces faquins ne pouvaient sottement suggérer n’était aussi brillant, aussi vertigineux, aussi éblouissant que le magnifique et disruptif scénario qu’il venait de concevoir.

Il restait encore à convoquer les anciens rois déchus que l’on consulterait aussi. Ils n’étaient plus que trois encore en vie. Le roi Valkirie était fort gâteux, bien que cela ne l’empêchât point de lutiner les soubrettes. Le gros Francoué dit le Scoutère se montrait aussi ennuyeux qu’un sous-gouverneur de province. Il s’endormait au premier hors d’oeuvre. Par bonheur pour Notre Délicat Amphytrion, il y avait le roi Nico dit Les Casseroles, son grand ami, lequel était devenu un habitué des soupers somptueux que Dame Bireguitte, qui aimait mener grand train, faisait servir chaque semaine aux frais des Riens et des Riennes. On y croisait tout ce que le royaume comptait d’importants et d’intrigantes. Ainsi le marquis de la Vileté, ce fougueux et intraitable Vendéen dont Sa Pâle Toquade s’était entichée – bien qu’aux dires du premier, ils n’eussent été en accord sur rien -, avait-il rendu lors d’un de ces soupers, un hommage fort appuyé à son hôtesse, Dame Bireguite, la comparant à la reine Clotilde, l’épouse de Clovis. Le marquis avait ainsi élevé Notre Minus Carolus au rang de fondateur d’une nouvelle dynastie, celle des Caroténiques. Le Roy avait su récompenser la ferveur de ce grand marquis et c’était ainsi que lui avait généreusement été accordé, au sortir du Grand Confinement, le droit de rouvrir son domaine où l’on célébrait chaque été le non-avènement de cette maudite Révolution, alors que tous les théâtres restaient désespérément clos.

Le grand œuvre de Sa Sidérante Imposture était en bonne voie, on en dévoilerait la trame dans les premiers jours du mois de juillet au cours d’une grande allocution. Le titre en était déjà tout trouvé : Qu’on corde la Starteupenéchionne ! Cela claquerait tel un oriflamme au vent de la postérité. Il y aurait des péripéties et des rebondissements, chaque acte serait un feu d’artifice. L’un d’eux traiterait du retour de la Réforme des Vieux Jours, à laquelle Notre Obstiné Tyranneau ne voulait point renoncer, tant cette machination lui permettrait de mettre son peuple trop rétif en totale sujétion. La misère faisait taire toute rébellion. Il s’agissait en vérité de mettre la Terre en orbite autour de Jupiter, métamorphosé en astre solaire, dans ce mouvement perpétuel qu’était l’enmèmetantisme, principe fondateur et fuligineux de la pensée royale. Il ne restait plus qu’à trouver les acteurs et distribuer les rôles.

Sa Poudreuse Gérance faisait passer des auditions. Les antichambres et les coursives ne désemplissaient plus. Madame de La Courge s’y voyait déjà. Elle entendait bien « peser » désormais plus lourd que son bien piètre bilan. Elle fut invitée à une causerie chez Madame du Chiendent. Elle y apparut, toute de candeur et de probité virginales vêtue. On eût dit qu’elle venait de prendre le voile, tant elle semblait confite en dévotion et en modestie. Madame du Chiendent, tout à l’opposé du fiel qu’elle venait de cracher à la tête de Gracchus Mélenchonus, enroba la marquise dans un épais sirop de connivence enrichi d’une obséquieuse pommade. L’autre ne se sentit plus d’aise, se répandant telle une flaque en niaiseries et nitoucheries convenues, dans lesquelles il faut reconnaître qu’ elle excellait. Elle parla des corvées de linge qui épuisaient les Riennes et de congé pour les Riens à fins de bercer leurs nouveaux-nés, au moment où il était question en tout lieu de faire travailler davantage. Elle se trouvait fort spirituelle. Un vieux gazetier présent dans le salon de Madame du Chiendent fit montre de causticité avec notre belle marquise. Le Roy approuvait-il tout ce qu’elle proposait ? On se demanda in petto si Notre Abyssal Visionnaire avait prévu dans sa pièce le rôle de la Cruche de service. Si oui, nul doute que madame de La Courge pourrait à nouveau prétendre pouvoir interpréter son propre personnage. Ce ne serait en rien un rôle de composition.

Le vicomte d’Amonbeaufisse, à qui on n’avait rien demandé – il se murmurait que le Roy ne pouvait guère le supporter plus de trente secondes – se piqua de se mêler de la distribution des rôles. Avec une obséquiosité sans pareille, il fit parvenir à Sa Divine Altitude une proposition secrète, laquelle était le résultat d’une périlleuse recherche, tant les prétendants étaient difficiles à recruter. Une indiscrétion commise par un ennemi du vicomte permit que cette proposition fût rendue publique. On commenta abondamment les élucubrations commises. Tous les rôles, même les rôles de Chambellanes, étaient dévolus à des hommes. Le duc de l’Amer avait le premier rôle, mais on s’endormirait à la première réplique. Le duc de Gazetamère se retrouvait Chambellan aux Armées – nul doute que les mutineries éclateraient illico- et Monsieur d’Amonbeaufisse faisait triomphalement revenir de l’Ibérie le Grand Vizir Manolo pour l’installer aux Affaires de l’Extérieur. On aurait incontinent deux ou trois guerres sur les bras. Aucun des Dévôts de la Chambre ne fut jugé apte à prétendre avoir droit à la moindre réplique. Tous, sauf un. Monsieur d’Amombeaufisse s’était réservé le rôle jusqu’ici occupé par Madame de Sitarte. Il n’aurait pas plus besoin que madame de La Courge d’avoir recours à la composition. On troquerait une sotte suffisance contre une suffisance satisfaite. Le Roy n’y perdrait rien au change.

#ChroniquesDuRègneDeManu1erDitLeDémiurge

Poster un commentaire

Chroniques du règne de Manu 1er dit le Calculateur.

Chronique du quatrième jour du mois de juin de l’an de disgrâce 20

Où il est question d’auspices, de turpitudes et d’infamie.

Notre Impérial Ephèbe, que l’on avait tant vu et tant entendu pendant l’épidémie de la grippe pangoline, était devenu invisible. Les supputations allaient bon train. Nul doute qu’il méditait et songeait en son Château. La vérité était que le Roy avait fait en secret le voyage de Delphes pour y rencontrer la Pythie afin qu’elle lui fît savoir ce qu’Apollon pensait de sa princière personne. La devineresse – qui ne se trompait jamais- répondit qu’il n’y avait aucun homme plus arrogant, plus suffisant, plus calculateur. On avait aussi observé le vol des oiseaux – avant qu’ils ne fussent tous tués par les chasseurs, si chers à Sa Cynégétique Arrogance- pour en tirer quelques présages. Las ! Ils restèrent muets. Les carottages – ces modernes auspices – se révélaient quant à eux fort cruels. La cote de Monsieur de la Flippe, duc du Havre et encore Premier Grand Chambellan, connaissait une belle remontée. Celle de Notre Sépulcral Timonier restait fixée sur une barre que l’on avait scellée dans le marbre afin qu’elle ne pût jamais descendre en dessous d’une certaine marque, de sorte que l’on ne savait qu’une chose : cela ne remontait plus. Il était grand temps de se débarrasser de cet gênant duc du Havre. II faisait de l’ombre à Sa Bouchonneuse Offuscation. Le Tournoi des Bourgmestres, où ce duc était tenu – et ce de façon tout à fait incompréhensible – pour gagnant, allait en donner une excellente occasion. Revenu de Delphes, le Roy continuait de consulter les devins et autres mages qu’il avait réuni en un secret cénacle, afin de renaître de ses cendres, tel le Phénix de l’Occident.

Une chose était maintenant certaine : le Chevalier d’Alanver ne serait point fait duc. Tel Icare, il avait volé trop près de l’Astre Solaire et s’y était, l’impudent, brûlé les ailes. L’affaire de la potion magique du Savant de Marseille continuait de faire couler de la salive. Il apparaissait, après les fracassantes annonces de l’angloise gazette dont s’était servi le Chevalier pour interdire l’usage de la potion en tout lieu dans notre pays, y compris dans les hôpitaux, que la dite gazette émettait maintenant quelques réserves sur cette recherche, encensée et louangée avec force tapage quelques jours auparavant, et que trois des médicastres ayant trempé dans l’affaire vinrent à leur tour de se rétracter. Tout cela était fort consternant et fort embarrassant pour le Chevalier. On murmurait de plus en plus qu’en interdisant qu’on usât de cette médecine, cet ancien médicastre – qui avait en son temps fait le serment d’Hippocrate – avait sans nul doute privé des Riens et des Riennes du droit à pouvoir être soignés. On s’interrogeait, jusque dans les gazettes où l’on n’avait eu de cesse de vilipender le Savant. Et si ce professeur Klorokine avait été dans le vrai ? A Massalia, dans sa bonne ville, peu en doutaient : on y était moins mort qu’ailleurs, sans doute parce qu’au lieu de rester grelotter de fièvre au logis, selon les prescriptions que les Lucarnes Magiques avaient seriné à longueur de journée, on était allé tout bonnement se faire passer un écouvillon au fond des naseaux et recevoir s’il en était besoin quelques cachets de la médecine tant honnie à la capitale. On en avait vite compris la véritable raison de cette mise au ban de cette potion : elle ne coûtait pas grand chose et venait contrarier les appétits féroces de la maison Biquefarma. Le Chevalier d’Alanver avait été un des plus acharnés à vouloir la peau du docteur House. Il occupait la meilleure des places pour ce faire. Il était Chambellan à la Malportance. Comme la prétendue recherche s’était avérée un faux, il lança alors la justice aux basques du Savant. Mais quels étaient donc les buts non avoués des manigances du Chevalier ? Pour le compte de qui donc œuvrait-il ainsi ? Les funestes conséquences étaient dans toutes les têtes. Les vieillards dans les hospices qui n’étaient point morts de la grippe pangoline s’éteignaient maintenant de désespoir, privés de la tendresse des leurs pour accompagner leurs derniers instants.

Il ne se passait plus une semaine sans que les gazettes et les Lucarnes Magiques ne s’intéressassent à l’Oracle Massaliote. Après monsieur du Pyjamas qui était allé fielleusement se prosterner et faire mine de se repentir, sa perruque en tressautant de révérence, ce fut au tour de La Bonne-Fille-de-Son-Maitre de dépêcher sur les rives du Lacydon deux gazetières tout empourprées dans leurs atours et leurs falbalas, qu’elles craignaient fort de crotter dans les ruelles de l’antique cité, madame de l’Aile-Griffe, que l’on ne présentait plus tant ses talents de Dévôte la précédaient en tout lieu, et une certaine petite madame de Prouteproute, qui se piquait de connaître la médecine, alors qu’elle ne savait que gloser inconsidérément. On eût dit les Érinyes mues en gardiennes de la bien-pensance et du dogme de la Pensée Unique, chargées d’une mission persécutrice. Las ! Tout ceci tourna court. Madame de Prouteproute, alors qu’elle interrompait le Savant par son vain et sot caquetage, se fit vertement rabrouer telle une écolière insupportable. Cela réjouit plus d’un Rien et plus d’une Rienne, et ajouta encore à la réputation d’insubordination toute gauloise de ce Savant au franc-parler. Madame de l’Aile-Griffe ne fut pas plus épargnée, elle ne le méritait guère. Elle posa avec beaucoup d’affectation cette pendante question : aurait-t-on pu grâce à cette potion de quatre sous sauver plus de vies ? Monsieur House répondit tout uniment que oui, rajoutant sévèrement: « vous n’avez pas honte ? Moi, oui ». Mais cette courtisane était tout à fait étrangère à ce genre de considérations qu’elle laissait volontiers aux gueux, son adoration pour Notre Délicieux Biquet et son fort confortable train de vie lui tenant lieu de préceptes. Monsieur House fit ainsi la preuve par deux de la vanité insupportable de ces Trissotines et de leurs pairs, qui croyaient tout savoir mais ne savaient rien.

Le Chevalier d’Alanver était aussi bien empêtré avec ce qui se passait à l’hôtel de Ségur. Des fessées se perdaient. Ce perfide avait volontairement oublié d’y convier les carabins, et les nurses estimaient n’avoir point voix au chapitre. L’affaire était fort mal engagée. Une décision de justice obligea l’oublieux Chevalier à recevoir une délégation de carabins. Quant aux nurses, les pauvres, elles en furent pour leur frais mais elles firent connaître bruyamment leur colère. Et ce n’en était que le début. Pour parfaire le tableau, on apprit que la Starteupenéchionne allait contraindre à la faillite les fabricants de masques du pays, car on préférait perfidement les acheter par cargaisons aux Fils du Ciel. Des voix s’élevaient aussi pour dénoncer l’usage intempestif chez les bambins des alcoolats destinés aux ablutions des mains. Il n’y avait d’ailleurs point seulement les bambins qui risquaient sur le long cours leur santé : ces alcoolats contenaient moult substances qui vous rendaient stérile et vous mettaient l’organisme sans dessus dessous. De deux maux, il fallait choisir le moindre mais on peinait à distinguer lequel il fallait préférer.

Madame de Sitarte provoqua un tollé à la Chambre Haute, et le départ des vieilles badernes fort courroucées de son invraisemblable aplomb. Elle leur infligea ni plus ni moins un camouflet en leur répondant d’une façon qu’ils estimèrent « sotte et blessante ». Nul n’en fut étonné, tant ces deux qualificatifs la définissaient des pieds à la tête. Elle avait justifié une fois de plus les agissements du gouvernement de Notre Injurieux Badinguet – qui n’avait de cesse d’humilier quiconque n’appartenait point à la caste des Dévôts – en faisant un appel des plus oxymoriques à « l’intelligence collective » et aux sacro-saints « gestes barrière », lesquels étaient mis à toutes les sauces.

Quant à monseigneur le duc de Gazetamère, en tentant d’apparaître comme le Chambellan aux Affaires Domestiques, ce qu’il était en théorie, il se mit à dos une guide d’argousins qui avait tout de la ligue factieuse et entendait mener comme bon leur semblait leur institution, laquelle on l’allait voir prenait dans certaines villes un bien mauvais chemin. Quel avait donc été le crime de Rantanplan ? Il avait benoîtement fait savoir que chaque manquement au règlement concernant la bienséance et la politesse, « y compris des expressions racistes » serait sanctionné. Outre que le duc oubliait qu’il existât une telle instance au sein des argousins pour surveiller et punir – si l’on surveillait effectivement, on ne punissait que très peu sauf si cela était trop voyant – , il se contredisait lui-même de surcroît, ayant affirmé quelques jours plus tôt que pareille chose n’arrivait jamais. Las !L’affaire venait cette fois de l’intérieur de la maison Poulaga. Des propos haineux avaient été rapportés par un argousin, lui-même victime du fanatisme de ses acolytes au motif de la couleur de sa peau, et horrifié par ce qu’il avait entendu. La victime avait porté l’affaire devant sa hiérarchie, mais rien ne s’était passé. Ses persécuteurs sévissaient toujours. La gazette de monsieur Plénus s’associa à une Lucarne Magique réputée pour son esprit pour faire connaître les dits propos, lesquels avaient été gravés dans le marbre par le courageux lanceur d’alerte. C’était pour le moins édifiant et difficilement soutenable. Les argousins se laissaient aller sans vergogne à une logorrhée des plus haineuses, de laquelle il ressortait que ces braves « gardiens de la paix » verraient du meilleur œil voir advenir une guerre pour « régénérer l’espèce humaine et surtout la race blanche ». Ils s’armaient du reste en prévision. Ils déversaient pêle-mêle leur haine des femmes, des nègres, des juifs et des bougnoules, sans que cela ne sautât aux yeux de l’institution – chargée en principe les bonnes pratiques de la maréchaussée, la dite Igépéhenne, dont Rantanplan avait oublié l’existence – dûment avertie, que cela pût être contraire à l’exercice de leurs fonctions. En d’autres temps, la maréchaussée avait eu pour mission de protéger. On constatait avec effarement et rage que pour un hélas trop grand nombre d’entre les argousins, il s’agissait maintenant de livrer une guerre au peuple. Ces moutons enragés avaient essaimé, on les avait laissé paitre dans les marécages fangeux et voilà maintenant qu’ils jetaient l’opprobre et l’infamie sur toute l’institution, qu’ils désignaient à la vindicte populaire, mettant en danger celles et ceux qui étaient restés vertueux, car il en était resté. La question pendante était de savoir comment on en était arrivé là.

Ainsi en allait-il en Starteupenéchionne en cette fin de la première semaine de la deuxième phase du Grand Déconfinement.

#ChroniqueDuRègneDeManu1erDitLeCalculateur

Poster un commentaire

Chroniques du règne de Manu 1er dit le Foutriquet.

Chronique du deuxième jour du mois de juin de l’an de disgrâce 20

Où il est question de cerises, de tumultes et de colères.

Dans la bonne ville de Massalia, les parades du deuxième tour du Tournoi des Bourgmestres avaient commencé. La baronne Tine de la Vasse était allée se répandre en lamentations auprès des gazetiers de la capitale, prédisant l’apocalypse, on l’eût dit réincarnation du prophète Philippus drapé de blanc, frappant sur son gong pour annoncer au monde la survenue d’un astéroide. Aux dires de la baronne, celui qui menaçait la Canebière – et par la même occasion la petite entreprise de gouvernance de la baronne, laquelle entendait être tout à la fois, dans cet enmèmetantisme si cher à Notre Prince des Nuées de Sauterelles, bourgmestresse et doublement présidente de la Grande Ville et du Département, avait un nom : les Rouges. « Est-ce qu’on veut que cette ville passe aux Rouges ? », telle était la fracassante question que brandissait la baronne, drapée dans son blanc étendard tout versaillais, et de développer à l’envi sa vision apocalyptique de l’Armée Rouge défilant sur la Canebière au son d’une tonitruante Internationale. Celles et ceux qui entendaient mettre fin aux agissements de la baronne et de sa clique, étaient en vérité parés de toutes les couleurs que peut revêtir le printemps.Le vert était celui de l’espoir, le rouge celui des cerises, dont on n’avait jamais, au fond des cœurs, oublié le temps. Les merles moqueurs voulaient prendre leur revanche. Dans les quartiers du nord de la cité, la baronne de la Galinette Cendrée, se prenant pour une icône, s’affichait sur le moindre mur. Le procédé tenait d’une forme aiguë d’incontinence. Toute autre expression était proscrite. Madame Tine de la Vasse était atteinte de la même maladie. On ne voyait qu’elles.

Dans tout le pays, on n’entendit que ceci : le doux bruit des chaises sur les terrasses des estaminets qui avaient enfin reçu l’autorisation de faire couler la cervoise fraiche. Mais la liberté n’était point totalement retrouvée, il fallait avoir recours à moult contorsions pour pouvoir poser son fondement sur une chaise. La cervoise eut ce premier jour un goût d’entrave. Un autre bruit se fit entendre : les clameurs de Riens et de Riennes qui réclamaient justice pour une affaire qui ressemblait étrangement à celle qui embrasait l’Empire des Amériques. Cela faisait quatre longues années que les proches d’un jeune Rien – qui avait aussi commis la faute d’être né noir de peau – affirmaient que sa mort était survenue par asphyxie après qu’il avait été maintenu au sol par des genoux brutaux. Dans l’Empire des Amériques, la thèse défendue par les Haineux et les Rassistes – qui voulait que ces quidams eussent tout bonnement succombé à une maladie inconnue et tout autant que subite – avait fait long feu. Il ne faisait aucun doute qu’il y avait eu homicide. Chez nous, les choses avaient traîné en longueur. La justice avait produit dans l’affaire des études affirmant que les argousins n’y étaient pour rien. Mais la famille avait persévéré. Et voilà qu’un médicastre, mandé par les proches éplorés, avait rendu un autre verdict : il se prononçait pour l’asphyxie. Un grand attroupement, malgré l’interdiction qui était toujours faite de se rassembler à plus de dix quidams, se fit du côté de Bobigny. Les argousins se postèrent sur une éminence pour mieux gazer la foule, qui scandait les derniers mots de l’infortuné Rien d’outre-Atlantique : « I can’t breathe ».

A la Chambre Basse, les députés avaient obtenu que l’on se mît autour d’une table afin d’examiner comment le gouvernement avait mené le pays pendant l’épidémie de grippe pangoline – laquelle n’avait peut-être pas dit son dernier mot. Allait-on enfin faire le compte des bévues et autres turpitudes commises et porter réclamation ? Celles et ceux qui eussent pu se laisser aller à rêver pareille chose en furent vite pour leur frais : l’âme damnée de Notre Mensongeux Timonier, le duc d’Anfer, s’autoproclama président et secrétaire de ladite table. La messe était dite. Il ne restait aux Riens et aux Riennes qu’une voie que leur montrait Sa Sirupeuse Malveillance : celle de la soumission. La chancelante et bafouillante douairière de la Peine-En-Ecot incita les patrons et les maitres des forges à baisser les rétributions de leurs ouvriers : si vous gagniez cent sous, on ne vous en donnerait plus que quatre vingt, à condition que vous travailliez douze heures au lieu de dix, et encore deviez-vous vous estimer heureux que l’on vous permît de travailler car il ne faisait plus aucun doute qu’on allait jeter en masse des laborieux comme on se débarrassait des encombrants. Ainsi ceux qui, pendant le Grand Confinement, avaient œuvré nuit et jour dans une manufacture de sucre à produire de l’alcool pour les alcoolats nécessaires aux saintes ablutions venaient-ils d’apprendre sans autre forme de procès que leur manufacture allait tout bonnement fermer. Ce n’ était que le début de la misère.

Notre Enjoué Foutriquet appelait cela « le retour des Jours heureux ». Il en allait de même pour les hôpitaux. Les promesses du Roy ressemblaient fort à des miroirs aux alouettes. Comprenant que la baronne du Notabenêts était juste là pour faire de l’animation telle une joyeuse missionnaire, que d’écus en plus dans les bourses désespérément plates il n’y en aurait point, et que, pendant que l’on perdait son temps à de vaines parades, la transformation des hôpitaux en hostelleries de luxe continuait bon train, une guilde de nurses et de gardes-malades décida pour de bon de jeter le gant, dénonçant « une parodie ». La révolte grondait de tous côtés.

Le bouillant tribun Ruffinus fit une nouvelle fois les frais du mépris que la Faction de la Marche professait pour quiconque n’appartenait pas à leur secte. Ce député du peuple s’était ému de ce que les pauvres soubrettes qui avaient en charge la propreté de la Chambre Basse fussent aussi peu rétribuées et qu’on ne leur majorât jamais leur maigre salaire pour être obligées de travailler aux petites heures de la nuit. N’écoutant que son cœur – cet organe ne lui faisait jamais défaut – il se mit en tête d’écrire une loi afin d’améliorer leur sort. Las ! La Faction de la Marche mit la main sur ce beau projet. A l’inverse de monsieur Ruffinus, les Dévôts du Roy n’avaient ni cervelle ni cœur. Ils vidèrent les écrits du tribun de leur substance, la remplaçant par un ersatz qui était censé tenir lieu de principe, lequel aurait pour effet de rendre encore plus dure la condition des pauvres femmes. Lorsque monsieur Ruffinus, prenant connaissance de ce saccage, annonça qu’il n’approuvait point ce qu’était devenu sa loi, la cheffe des Dévôts qui présidait à l’examen des textes, se gaussa sottement, les autres, ne sachant que suivre, entonnèrent le même petit refrain méprisant, ricanant derrière leurs masques. C’en fut trop pour le tribun qui explosa de rage contenue.

Ainsi en allait-il en Starteupenéchionne, dans les premiers jours du mois de juin, dans la deuxième phase du Grand Déconfinement.

#ChroniqueDuRègneDeManu1erDitLeFoutriquet

Poster un commentaire

Chronique du règne de Manu 1er dit le Reconnaissant

Chronique du premier jour du mois de juin de l’an de disgrâce 20

Où il est question des travailleurs de l’ombre que l’on pourchasse et des serviteurs de la Phynance que l’on distingue.

Pendant que dans l’empire de Donald le Dingo, l’embrasement continuait, dans notre beau et riant pays, l’avant-dernier jour du mois de mai fut émaillé par de nouveaux méfaits du Sieur Teutonique, le Grand Gouverneur de la place de Lutèce. Ce reître noir fit mater une manifestation de pauvres hères fuyant la guerre et la misère, que l’on désignait de la triste appellation de « sans-papiers », n’ayant jamais obtenu les documents qui leur eussent permis, à leur arrivée sur le sol de la vieille République, de pouvoir y vivre au grand jour. Ils occupaient dans l’ombre de besognes mal rétribuées : domestiques, servantes, femmes de chambre, éboueurs…tout un petit peuple d’invisibles sans lequel les hôtels, les estaminets, les cafés, les gargotes, les bureaux et les rues n’eussent été que des lieux sales et mal tenus. L’épidémie de grippe pangoline et le Grand Confinement leur avaient été très cruels. Bravant l’interdiction de manifester, ce peuple de l’ombre arpenta le pavé, bras dessus bras dessous avec les bons Samaritains qui se faisaient un devoir d’assistance et de fraternité, ainsi que ces damnés d’Engiletés, dont Notre Sanglant Jupithiers avait cru s’être débarrassé, à force d’avoir ordonné qu’on leur crevât les yeux ou qu’on leur arrachât une main. Les argousins se firent une joie de gazer tous ces séditieux afin de les disperser et de les faire rentrer à nouveau dans l’ombre. Ils avaient bien tenté, pour les empêcher de battre le pavé, de mettre force amendes à ces gueux mais ceux-ci leur avaient répondu qu’ils ne paieraient pas, décontenançant fortement les argousins. Dépités, ces féroces serviteurs de l’ordre s’étaient vengés par la suite en jouant de leurs sulfateuses.

On causait beaucoup de ce qui se passait dans l’Empire des Amériques. Un certain médicastre de salon, trop insignifiant pour qu’on retînt son misérable patronyme, qui se targuait de connaître les maladies du cœur, alors qu’il en était totalement dépourvu, glosa tant et plus dans une Lucarne Magique, pérorant benoîtement que le pauvre homme que les argousins de la maréchaussée de Donald avaient étouffé en lui écrasant le cou de leurs genoux était mort de sa belle mort, s’étouffant tout seul, le maladroit, d’on ne savait quelle maladie inconnue. Il produisit un discours des plus révulsants, devant des gazetiers nourris-aux-croquettes, qui se contentèrent de sottement hocher la tête et d’approuver, comme avant eux leurs ancêtres avaient disserté de la sorte pour savoir si les Noirs avaient une âme. De l’autre côté de la Lucarne magique, les Riens et les Riennes se sentirent monter la rage. Pendant ce temps, dans les Amériques, des argousins révoltés par la violence de leurs congénères, mettaient genou à terre en signe de fraternisation avec les manifestants.

Au Château, Sa Poudreuse Perfidie jubilait. La machinerie fomentée en jouant de la balourdise inouïe de ce La Bidoche fonctionnait à merveille. L’imbécile – qu’il avait été si aisé de flatter pour qu’il prît son branle – allait partout pérorant que le Roy lui-même l’avait désigné pour lui succéder. Jamais bouffon ne s’avéra plus précieux. Notre Venimeux Visionnaire put ainsi jouer la comédie. Il fit savoir partout qu’il craignait qu’un fou ne prît le pouvoir à la faveur du prochain Tournoi de la Résidence Royale, espérant ainsi se poser en miraculeux recours. On pourrait prétexter d’un péril imminent pour que le Tournoi n’eût point lieu. Las ! les menées de Sa Machiavélique Mesquinerie ne furent pas du goût de toute la Cour. Ainsi la petite duchesse de Machevaline fit savoir aigrement qu’elle désapprouvait tout à fait que l’on prît langue avec des bouffons. Fi donc, se récria-t-elle devant des gazetiers médusés, le Roy avait-il tout de bon perdu la tête ? La sanction ne fit point attendre. Madame de Machevaline, qui avait en charge une sous-chancellerie aux affaires de l’Europe, perdit sur le champ tout crédit auprès de Notre Courroucé Monarc, qui fit savoir par quelques mots vengeurs qu’elle était désormais persona non grata à la Cour. Il lui faudrait prendre le voile et entrer au couvent – il se murmurait qu’elle était déjà bien confite en dévotion, étant doucement surnommée Homélie – ou se retirer sur ses terres et faire pénitence jusqu’à la fin de ses jours. Cette pauvre créature s’était déjà mise fort mal avec le vieux baron du Truant, lequel l’avait vertement tancée de s’être rendue en Armorique sans qu’il en fût avisé. Eût-elle conçu, l’impudente, quelques fallacieux espoirs de compter dans le nouveau gouvernement qu’ourdissait avec ardeur Sa Comploteuse Machination, qu’elle pouvait leur dire adieu.

Cette pauvre petite madame de Machevaline n’était point la seule à émettre des critiques sur les menées du Roy. Mais ce furent les Conseillers que l’on montra du doigt et qui allaient en faire les frais. Ils n’étaient plus en harmonie avec Notre Disruptif Génie, ayant perdu le peu de cervelle qu’il leur était resté après l’usage intensif qui avait été fait d’eux, et il allait falloir songer à renvoyer tout le monde afin de procéder à un grand renouvellement de tout l’entourage de Sa Neigeuse Splendeur. Tout ceci interviendrait après le deuxième tour du Tournoi des Bourgmestres pour lequel les impétrants encore en lice avaient commencé leurs tours de piste. Dans la bonne ville de Lutèce, la marquise de la Buse, prise d’une aussi soudaine que massive crise d’amnésie, revêtit son armure sur sa robe de soie, avant que de pérorer que le gouvernement avait été remarquable pour ce qui était de l’administration du pays pendant l’épidémie. D’aucuns dans l’entourage de la marquise songèrent à prendre langue auprès du Savant de Marseille pour savoir si d’aventure sa médecine pouvait quelque chose pour soigner l’entendement de la pauvre femme. Dans la bonne ville de Lugdunum, l’incorrigible vieillard monseigneur le duc de Colon, qui s’était rallié aux partisans du baron de La Paupiette De Veau, rendit l’hommage du vrai vice à la fausse vertu, à moins que ce ne fût l’inverse, arguant qu’il ne faisait là que suivre les préceptes de Notre Transgressif Jouvenceau, duquel il avait tout appris en matière de trahison. On en resta coi.

En Starteupenéchionne, il n’y avait point seulement que les perfides qui fussent mis à l’honneur, avec les insignifiants et les inutiles, il en allait de même. Ainsi monsieur le duc de La Mousse-Viciée, dont il se disait que le pesant ennui qui se dégageait de lui était tel que l’on baillait par avance à la seule évocation de son nom, fut distingué par Sa Sirupeuse Reconnaissance qui lui octroya le poste fort envié de Président de la Cour des Ecritures. Sans doute ce falot intrigant était-il remercié pour avoir été, ainsi que l’avait fait fort justement remarquer un tribun du peuple trop tôt disparu, monsieur Delapierrus, un de ces fossoyeurs sans âme et sans scrupule qui avaient mis sous le joug de la Phynance la petite île de Chypre, préfigurant ce qui allait être administré cruellement au royaume hellène quelques années plus tard. Monsieur de La Mousse-Viciée était alors un éminent membre de la Faction de la Rose et occupait la charge de Grand Econome du Royaume, lors de la première année du règne pluvieux et calamiteux du roi Françoué dit Le Scoutère. Monsieur de La Mousse-Viciée avait rendu moult et moult services aux Saigneurs de la Phynance et il n’était que justice qu’on le récompensât.

Ainsi en allait-il en Starteupenéchionne à quelques heures de la deuxième phase du Grand Déconfinement.

#ChroniquesDuRègneDeManu1erDitLeReconnaissant

Poster un commentaire

Chronique du règne de Manu 1er dit Le Ratiocineur

Chronique du trentième jour du mois de mai de l’an de disgrâce 20

Où il est question de tristes méfaits, d’une étude « bidon » et de lumière noire.

Des nouvelles alarmantes arrivaient de l’autre côté des mers. Dans l’Empire des Amériques, la guerre civile menaçait. Quatre argousins blancs avaient étouffé un Rien, coupable du seul malheur d’être né Noir. Les argousins avaient menti, mais leur forfait avait été vu et enregistré sur les petites lucarnes magiques de poche. Les pacifiques manifestèrent leur douleur et leur colère, d’autres plus enragés, mirent le feu et saccagèrent des échoppes. Donald le Dingo, loin de condamner les assassins, dont l’un d’eux était hélas trop connu mais n’avait jamais été désarmé, n’ayant reçu pour tout châtiment pour ses méfaits antérieurs que quelques lettres de réprimande, fustigea la faiblesse d’un bourgmestre et menaça d’envoyer la garde nationale. En Starteupenéchionne, on comprit bien vite ce que recouvrait la formule du Premier Grand Mité : « la liberté va enfin devenir la règle ». On recouvrait la liberté de suer au labeur, celle de devoir dépenser encore et encore pour subsister mais on était toujours interdit de se rassembler à plus de dix personnes, sauf bien entendu dans les escholes.

Dans la bonne ville de Massalia, des Riens et des Riennes qui avaient enfourché leur vélocipède pour protester contre une énième absurdité coûteuse en deniers publics de la baronne Tine de La Vasse, connurent la douceur des gaz dont les aspergèrent au hasard des argousins fort énervés. Cette pauvre ville de Massalia était donc condamnée à mourir de l’afflux de carrosses et autres charrettes, les vélocipèdes étaient honnis, à moins que le printemps ne survînt enfin dans cette cité. Durant le Grand Confinement, la baronne, qui présidait tout en même temps aux destinées d’un conglomérat de villes et à celles du département, tout en briguant le fauteuil de bourgmestresse – son appétit était sans limites – ayant oui dire que le vélocipède était une bonne chose pour se déplacer en temps d’épidémie, avait fait procéder à une installation des plus bancales afin qu’une belle avenue fût partagée entre tous les moyens de locomotion. Cela avait coûté quelques dizaines de milliers d’écus, qu’importait, c’était de l’argent public. Mais devant l’ire des conducteurs de carrosses, à moins que cela ne fût parce qu’on lui avait dit que les miasmes étaient partis au diable vauvert, Madame de La Vasse fit opérer machine arrière et l’on ôta l’installation bancale. Les vélocipédistes criant au scandale se rassemblèrent pour clamer leur ire. Ils furent vite réprimés. La liberté sous le règne de Notre Sanglant Jupithiers était fortement sous entraves.

Rien n’allait plus pour le Chevalier d’Alanver. Tout à son ardeur à vouloir pourfendre le Savant de Marseille, le preux serviteur de Notre Petit Foutriquet avait brandi peut-être un peu trop inconsidérément les résultats d’une étude sur la fameuse potion de quatre sous dont usait le médicastre pour empêcher les miasmes de la grippe pangoline de provoquer des dégâts et conduire à la suffocation des malheureux qui en étaient atteints. Le Chambellan à la Malportance s’était empressé, sitôt la dite étude publiée par une gazette étrangère, de faire interdire la médecine du professeur Klorokine. Il commençait à crier victoire. Las ! Il apparut très vite que les résultats -prétendus très mauvais – étaient pour le moins biaisés, quand ils n’étaient pas faux. Des voix de savants fort respectables s’élevèrent ici et là pour le clamer. Monsieur House lui-même, tout en caressant la barbe, avait eu ces mots : « c’est bidon ». La clique des contempteurs du Savant se fit soudainement moins bruyante. Quant à Sa Neigeuse Hauteur, apprenant ce que venait de faire ce Chevalier, en qui il avait mis sa confiance après les lacrymales errances de la marquise de la Buse, Elle entra dans une noire colère. Il se murmurait que les jours de monsieur d’Alanver à la Chancellerie étaient désormais comptés.

La Starteupenéchionne vacillait dangereusement. On commanda de nouveaux carottages, que l’on maquilla fort soigneusement afin de faire apparaître une embellie. La cote de popularité de Notre Abyssal Scaphandrier n’était jamais mesurée à sa juste aune, on composait sans cesse et on compensait les mesures catastrophiques pour atteindre toujours le même chiffre, lequel ne voulait donc strictement rien dire. Le mot d’ordre lancé depuis le Château était « confiance ». Il fallait redonner « confiance ». La brouillonne et chancelante douairière de La Peine-En-Ecot, apparut, plus hirsute et bredouillante que jamais. Après avoir annoncé que le nombre de désoccupés venait de connaître une forte croissance, elle incita les Riens et les Riennes, au travers de laborieux borborygmes, à éventrer leur matelas de laine pour se précipiter faire des emplettes inutiles. Il fallait relancer l’économie ! Il avait totalement échappé à cette gargouilleuse douairière un principe immuable : quand tout allait mal, celles et ceux qui le pouvaient encore tentaient de se constituer une maigre épargne, qu’ils resserraient en prévision de temps à venir plus durs encore. Et nul doute que ces temps-là s’annonçaient. Des manufactures, ne pouvant plus faire face aux créances, licenciaient les laborieux à tour de bras. Les Très-Riches observaient tout ceci, la main agrippée sur leur bourse dont aucun liard ne sortirait. Que les pauvres crèvent, il y en aurait toujours d’autres pour les remplacer.

La bonne duchesse de Sitarte, à qui le Roy avait mandé qu’elle se fît plus modeste et mesurée dans ses paroles, oublia vite ses bonnes résolutions. Elle fut invitée à une causerie dans le salon de monsieur de la Bourrée, ce gazetier qui se piquait de fabriquer l’opinion. Il fut question de la maison Goupil, le fleuron de la Starteupenéchionne. Madame de Sitarte pérora tant et tant pour justifier les menées du gouvernement – se montrer fort généreux avec cette maison et fermer les yeux qu’elle se séparât de tous les laborieux inutiles, dont la duchesse ne savait pas vraiment à combien ils seraient, c’était là chose fort secondaire – qu’elle mélangea tout : le nombre de carrosses que Goupil était en mesure de fabriquer chaque année dans ses usines devint le nombre de carrosses fabriqués, et la duchesse fustigea alors tous ces carrosses invendus qui gisaient on ne savait trop où, sans nul doute dans l’immensité vide de sa cervelle. C’était ce qui s’appelait «rester sur le carreau ».Madame de Sitarte était ainsi : prête à forger le plus de billevesées et de fadaises possibles pour complaire à Son Infaillible Supériorité, le tout enrobé dans un aplomb qui n’avait point son pareil. Elle faisait en outre mine d’épicer son discours d’une pincée d’humanisme, lequel dans sa bouche avait une saveur fade et totalement artificielle.

Le vingt neuf de ce mois de mai fut un grand jour pour Notre Universel Génie. Il allait montrer au monde sa disruptive vision, et imprimer sa marque dans l’Histoire. Les princes et les rois de la Terre étaient tous suspendus aux lèvres jupitériennes. On cessa toute activité afin d’écouter ce que Sa Turgescente Gloire avait à annoncer. C’était tout bonnement si renversant, si inouï, si surprenant, qu’on en perdit le souffle. Le Roy avait réuni un aréopage d’Économes qu’il avait sommés de se mettre au travail selon un schéma bien arrêté : on disserterait de la pluie et du beau temps, des bourses plates des gueux et des cassettes rebondies des riches – comment faire pour que cela continuât ainsi – et s’il restait encore un peu de phosphore à ces éminences grises, on parlerait de cette science des populations, la démographie. Notre Précieux Ratiocineur leur avait donné six mois pour rendre leur copie. Ce nouveau cénacle s’ajoutait à tous les autres, ce qui avait fait dire au duc de l’Anfer que la Starteupenéchionne était aux mains d’une « élite éclairée ». Le malheur était que la lumière provenant de ces cervelles soi-disant supérieures n’avait rien à voir avec les Lumières qui avaient œuvré à produire la Grande Révolution. On avait ici affaire à un genre de lumière noire, qui éteignait par avance toute émancipation humaine et subordonnait toute chose à la Phynance. L’un des ces Diafoireux de l’économie, un certain monsieur Blémarre avait œuvré au sein du redoutable Ephémi, cette officine qui s’occupait de l’argent dans le monde, non point les pauvres écus sonnants et trébuchants du peuple, mais des montagnes d’écus imaginaires de la Phynance, qui s’échangeaient follement chaque jour dans des corbeilles tout aussi imaginaires et ruinaient la vie des pauvres gens. Ce monsieur Blémarre, que Son Inflexible Férule avait mis à la tête de cet aéropage, avait joyeusement participé quelques années auparavant, au sac du petit royaume hellène, saigné à blanc afin de satisfaire les appétits voraces des Saigneurs de la Phynance.

Ainsi en allait-il en Starteupenéchionne dans les derniers jours du mois de mai, avant que ne commencât la deuxième époque du Grand Déconfinement.

#ChroniqueDuRègneDeManu1erDitLeRatiocineur

Poster un commentaire

Chroniques du règne de Manu 1er dit Le Fricoteur.

Chronique du vingt huitième jour du mois de mai de l’an de disgrâce 20

Où il est question de clochettes, de baiser, et de révérence tirée…

On ne savait trop ce qu’il en advenait des miasmes, mais en ce qui concernait les mites, nul doute qu’elles avaient gagné la partie. C’étaient des mites blanchisseuses, d’habiles lavandières qui faisaient bouillir minutieusement chaque poil de la barbe gauche du Premier Grand Chambellan, laquelle devenait au sortir de leurs bons soins neigeuse et éclatante, tandis que les poils de la barbe droite restaient désespérement bruns et sombres. Le contraste était des plus saisissants. D’aucuns, dans l’adversité et les soucis, se faisaient des cheveux, Monsieur du Havre, lui, se faisait des poils. Ce fut donc à cet inestimable serviteur à demi blanchi sous le harnois qu’échut le grand honneur d’annoncer que le Grand Déconfinement entrait dans une nouvelle phase. « La liberté va enfin redevenir la règle », tels furent les mots prononcés par monseigneur le duc, et l’on s’interrogea sans fin sur cet « enfin » incongru. Le Premier Grand Chambellan avait-il eu à souffrir de ces restrictions des libertés, lesquelles avaient semblé tout au contraire plaire follement à Notre Impérieux Galopin ? La mesure des vingt lieues était enfin levée – on n’aurait point à créer un nouveau privilège pour les Riches qui eussent voulu rejoindre leurs résidences d’été -, chaque province s’était vue remettre des gommettes vertes en récompense de sa bonne conduite. Il n’y avait plus que la Grande Province de Lutèce à rester à l’orange, ainsi que deux territoires ultramarins. Les estaminets et les gargottes qui avaient survécu au Grand Confinement pourraient enfin rouvrir leurs portes, on allait pouvoir à nouveau s’y enivrer et s’ y empiffrer, si toutefois les bourses plates des Riens et des Riennes pussent le permettre. Les moyennes escholes ainsi que les gymnases des grands escholiers accueilleraient à nouveau la jeunesse du pays, dans le respect du protocole établi par les gens de Monseigneur le duc de la Blanche Equerre, ce qui promettait une joyeuse pagaille. On y était enfin…ou presque. Monsieur de la Flippe enjoignit cependant chacun à ne point se laisser aller à la désinvolture. Las ! C’était là peine perdue tant le soleil, qui dardait d’insolents rayons depuis plusieurs semaines, laissant augurer de la survenue fort prochaine de la période du Petit Chien, incitait au relâchement généralisé. Les miasmes circulaient encore ici et là, il se créait toujours des foyers de contaminés, surtout chez les pauvres hères qui étaient réduits à la promiscuité. Et nul ne savait dire pourquoi ces funestes miasmes semblaient cependant battre en retraite, ni dans quelles armoires, entre quelles piles de linge, ils iraient se terrer, tapis dans l’ombre des secrets inavouables, et à quel moment ils ressortiraient.

La grande nouvelle était que la Chambre Basse ainsi que la Chambre Haute avaient toutes deux donné leur accord pour que l’on utilisât un pernicieux système de clochettes que chacun pourrait accrocher à sa petite lucarne magique de poche, afin que fussent immédiatement repérés les infortunés sur qui les miasmes auraient sauté. Grâce à ce moyen, plus aucun secret n’échapperait à Notre Malveillant Petit Frère et à ses Très-Chers-Amis. L’ère de la Grande Surveillance était arrivée. Gracchus Mélenchonus s’en était ému et il avait fait trembler les ors de la Chambre Basse avec ces belles paroles qui firent frémir d’aise Monsieur Hugo depuis son repos éternel: «  je fais partie de ceux qui ne veulent pas qu’on sache près de qui j’étais à moins d’un mètre pendant plus d’un quart d’heure. C’est le temps d’un baiser. Ça ne vous regarde pas. ».Pendant que le tribun des Insoumis faisait aussi appel à Monsieur Rabelais pour tenter de faire fonctionner quelque rouage de la cervelle absente des Dévôts du Roy, ceux-ci s’agitaient frénétiquement sur leurs bancs. Tout cela les dépassait. La littérature, la poésie et la philosophie – ces disciplines honnies qui ne rapportaient aucun écu- leur provoquaient des prurits et il se formait, dans le trou où eût du se trouver ladite cervelle, une sorte d’ébullition fort malodorante. Ils en devenaient intenables. Le duc d’Anfer, loin de faire taire ses troupes discourtoises et dissipées, tenta une fois de plus de produire une saillie à la suite du discours de Gracchus Melenchonus, prétendant s’en gausser. Ce qu’il crut être un mot d’esprit tomba à plat tel un vulgaire crachat. Le duc était le seul à rire de ses pitoyables traits, lesquels révélaient une nature bien âcre et bien médiocre.

La Faction de la Marche n’en finissait plus de s’effilocher. Un nouveau groupuscule venait de se constituer. Ces apostats-là étaient en réalité des séides de Monsieur du Havre, lequel, craignant les foudres de Sa Jupitérienne Mesquinerie, prétendit n’être pour rien dans cette énième défection au sein des Dévôts. Tout partait en quenouille et il y avait de la sécession dans l’air. Il fallait donc colmater à la poix les brèches du navire. Ce fut ainsi que Monsieur d’Amonbeaufisse et Madame de la Courge se portèrent avec célérité au secours de ce monsieur de la Torpille, que la justice venait d’épingler et de condamner pour s’être montré malséant et avoir outrepassé ses droits envers une ancienne assistante. Le premier argua qu’il s’agissait là d’un conflit privé entre un maitre et une domestique et que l’on aviserait lorsque l’affaire aurait été définitivement jugée – monsieur de la Torpille avait fait appel du verdict et se disait « serein » quant à la suite des événements-, la seconde, qui avait en charge la Chancellerie des droits des Riennes, montra une fois de plus tout l’attachement et la passion pour sa mission ainsi que sa conception toute personnelle de la justice: elle excipa ni plus ni moins de la « présomption d’innocence ». A cette annonce et en vertu de ce beau principe brandi par la vertueuse marquise, bon nombre d’assassins dûment jugés et mis en geôle prétextèrent tous en choeur de leur « présomption d’innocence ».

Le Chevalier d’Alanver, croyant mieux terrasser, tel un Saint Georges de carton pâte, ce vieux dragon patelin de monsieur House, lequel n’en finissait plus de le narguer et de cracher sa potion magique, tout en se caressant la barbe, en appela à sa tendre moitié, une petite duchesse fort bien faite de sa personne et qui le savait, madame du Beauminois. Cette coquette se piquait d’avoir étudié le droit. Elle s’en alla parader sur une Lucarne Magique, proférant des menaces à l’encontre du Savant, lequel dérangeait en vérité la maison Biquefarma avec sa potion de quatre sous, potion honnie dont on venait d’en proscrire l’usage. Las ! On ne sut pas gré au Chevalier d’user ainsi de l’entregent de son épouse pour tenter d’en finir avec le professeur Klorokine. Il y avait de la mesquinerie et de la lâcheté dans le procédé qui excitèrent l’ire des partisans du Savant. La querelle en fut relancée, d’autant que monsieur House persistait, estimant que le temps « ferait le tri ». La duchesse des Charentes et du Poitoutou fut soudainement prise d’un transport au cervelet, elle supprima tous les cuicuis qu’elle avait pu produire pour soutenir la médecine de Monsieur House.

Dans sa bonne ville de Ludgdunum, le vieux duc de Colon s’allia, en vue du deuxième tour du Tournoi des Bourgmestres, avec ce qui se faisait de plus rance et de plus raide, de vieux barons sis bien à droite de l’échiquier. Monsieur de la Jade d’Eau se laissa aller quant à lui à quelques confidences dans le salon de Monsieur du Truqué, où il était de bon ton de venir se faire voir. Monsieur du Truqué recevait ce soir-là une ancienne concubine du roi Françoué, qui avait eu un goût fort marqué pour les polissonneries à dos de scoutère, lequel engin lui avait valu son surnom. Madame de Mersipoursemoman – tel était le nom de cette duchesse -passa pour une révolutionnaire et une extrémiste face au très compassé duc, lequel avoua ne s’être jamais considéré comme un opposant politique à Notre Délicat Biquet. Il y avait donc bien anguille sous roche ! Le petit duc de Moucheté ne s’y trompa point, il cuicuita fébrilement que Son Autocentrée Suffisance serait avisée de pencher du côté de Monsieur de la Jade d’Eau, espérant ainsi opérer vers un retour en grâce auprès du Roy. Monsieur de Moucheté se croyait un grand progressiste, quand il n’était qu’une girouette.

Tout semblait donc aller pour le mieux dans le meilleur des mondes. Pour preuve, le sieur La Bidoche – qui ne doutait de rien et osait tout, c’était là sa marque de fabrique – alla se répandre partout qu’il se sentait investi d’une mission divine : se présenter au nom de la populace au Tournoi de la Résidence Royale. Était-ce donc là le résultat de son conciliabule avec Notre Médiocre Fricoteur ? La Bidoche serait-il un de ces leurres destinés à faire jaser et distraire les Riens et les Riennes ? La perspective en était si navrante et si effrayante que ce fut le jour que choisit pour tirer sa révérence un amuseur public, un féroce contempteur de la bêtise, qui n’avait pas eu son pareil pour narguer et faire ricaner des ridicules. On le pleura beaucoup.

#ChroniquesDuRègneDeManu1erDitLeFricoteur

Poster un commentaire

Chroniques du règne de Manu 1er dit Le Voiturier.

Chronique du vingt cinquième jour du mois de mai de l’an de disgrâce 20

Où il est question de carottes, d’assiettes et de félonie…

C’était à n’y rien comprendre. On avait fait procéder à un nouveau carottage de l’opinion, en sondant les cervelles de quelques Riens et Riennes, triés sur le volet par on ne savait trop quel mystérieux calcul dont seules les académies de forage avaient le secret, afin de savoir si Notre Abyssal Scaphandrier jouissait à nouveau de l’affection de son peuple. La popularité de Notre Roy Bien-Aimé eût du être au firmament après cette folle aventure de la grippe pangoline où on l’avait vu partout, endossant maint costumes, tantôt arpentant les tranchées tel Clémenceau, tantôt enfourchant un mannequin de paille à l’effigie de ce même Clémenceau – c’était le seul tigre qu’on eût pu trouver -, son auguste profil un jour découvert, le lendemain masqué, à moins que ce ne fût l’inverse. Son Himalayenne Prétention s’était exprimée moult fois dans les Lucarnes Magiques, Elle avait sillonné le pays en long et en large, abreuvant de son Verbe Guérisseur son peuple de fainéants et d’illettrés qu’il fallait châtier, non parce qu’on l’aimait mais parce qu’on l’abhorrait. On avait fait mine – le chevalier d’Alanver s’était révélé fort habile en faisant appel à la perfide baronne du Notabenêts – d’écouter les doléances des nurses et des garde-malades, mais c’était pour mieux les réduire au silence. Mais voilà que le résultat du carottage venait d’être connu et il était défavorable à Notre Fêlé Bibelot. Pire encore ! Les Riens et les Riennes dont on avait foré les cervelles par un oiseux questionnement préféraient monsieur du Havre et ses mites ! Cela conforta le Roy dans sa décision de se débarrasser au plus vite de celui qui osait lui faire ombrage.

Mais qui donc pour le remplacer ? Le grand Vizir Manolo, l’ancien duc d’Evry, ne manquait jamais aucune occasion de renouveler son allégeance. Il se disait dernièrement prêt à « renverser la table », et, en grand maladroit qu’il était à casser de la vaisselle. Était-bien le moment ? Son Agacée Sérénité avait tant d’autres motifs d’insatisfaction et d’inquiétudes. Il se murmurait que d’aucuns se sentaient pousser des ailes et rêvaient de gloire et de notoriété, ces puissantes drogues qui vous isolaient du commun et vous faisaient croire maître du monde. Ainsi les noms de messieurs de l’Anehonât et de la Zizanie circulaient-ils sous le manteau. De ceux-là, Notre Fielleux Bonimenteur en ferait son affaire – il avait du reste commencé les manœuvres en s’entretenant avec ce La Bidoche, lequel se piquait de le critiquer en public, tout se laissant circonvenir des plus aisément dès lors que l’on se retrouvait dans l’intimité d’un conciliabule – mais voilà que le nom du Savant de Marseille se chuchotait aussi dans les coursives des gazettes. Or ce monsieur House était du dernier bien avec Sa Frivole Mondanité, on entretenait les meilleures relations. Celui qui était autant admiré qu’il était détesté n’avait jamais émis la moindre critique envers Notre Révéré Monarc. Mais il était devenu, par le truchement de sa potion magique et de ses déclarations qui semblaient frappées au coin du bon sens, le héros de celles et ceux qui s’insurgeaient contre le Roy et ce qu’ils appelaient « le système ». Pour être juste, le sulfureux Savant ne faisait toutefois pas l’unanimité dans ce camp-là et les querelles allaient bon train – c’était là tout nanan pour Sa Suave Machination. La dispute est d’un grand secours pour affaiblir l’adversaire, sans elle on serait à la peine.

Le Chevalier d’Alanver avait lancé sa machinerie contre Monsieur House, mais l’effet escompté – celui de faire passer le Savant pour un bouc émissaire et cacher ainsi sous le tapis les funestes errements du gouvernement pendant l’épidémie de grippe pangoline – tardait à se faire jour. Le professeur Klorokine se rebiffait, ajoutant encore, s’il était possible, à la cacophonie ambiante. Le baron d’Amphore, un personnage falot et inconsistant, qui présidait à ce qui restait de la Faction de la Rose, fut victime d’une crise d’amnésie. Oubliant son soutien sans partage à Notre Fringant Jupithou au lendemain de sa victoire, il avait commencé de comploter bassement avec le duc de la Jade d’Eau, et son comparse, le jeune vicomte du Marais, ainsi que d’autres intrigants et intrigantes, au premier rang desquelles se trouvait la petite baronne de Bellecassette – l’ancienne Chambellane à l’Instruction du bon roi Françoué, celle dont le seul nom provoquait un prurit subit autant que violent chez les maitres des escholes et ceux des collèges. Tout ce petit monde entendait à l’instar de l’ancien Grand Premier Chambellan le Grand Vizir Manolo, « renverser la table » sans toutefois casser trop de vaisselle, car on voulait bien qu’elle servît encore. C’était dans ce dessein que l’on n’avait point convié à cette réunion secrète ces maudits et encombrants Insoumis, ces irréductibles dont on ne savait que trop bien que ce qu’ils voulaient faire de la vaisselle et du dogme de l’Eglise du Saint-Capital. On venait d’en avoir un bouillant exemple avec monsieur Ruffinus, que le gazetier monsieur de la Bourrée avait âcrement mis à la question. Le tribun ne se souciait que des pauvres gens et se disait prêt, s’il le fallait, à se faire leur champion.

Les ducs de l’Amer et de l’Attelle s’étaient mués en Frères de la Charité pour les Riches. Le premier venait de pieusement fermer les yeux et in petto de donner sa bénédiction à la maison Goupil, laquelle fabriquait en très grand nombre des carrosses et autres charrettes. La Starteupenéchionne allait octroyer fort généreusement à cette maison une obole de cinq milliards d’écus, sans condition ni contrepartie. Mieux encore, quand les gouvernants de cette maison annoncèrent qu’ils allaient devoir fermer des manufactures, on ne les morigéna point, tout au contraire, ils furent absous. Le second, un petit intrigant, transfuge lui aussi de la Faction de la Rose, s’en allait courant les gazettes pour agiter sa sébile et faire appel – vainement – au cœur des Riches.

Ce fut le moment que choisit Notre Petit Voiturier pour s’en aller visiter une manufacture de carrosses précisément, ceci afin de montrer tout l’intérêt qu’il portait à cette activité. Avant son transport, le Roy convia au Château certains de ces fabricants. Puis on se rendrait à Etaples, où était sise la manufacture dans laquelle Sa Poussive Locomotion ferait quelques annonces. Le baron du Tranbert, qui présidait à la destinée de la haute province du Nord ne décolérait pas. Il ne figurait pas sur la liste des invités. C’était là chose inouïe ! Il se disait que Notre Téméraire Éphèbe avait fort peu goûté le geste de défiance du baron lorsqu’il était venu rendre l’hommage à Charles-le-Grand. Consigne avait été donnée de ne point se masquer pour l’occasion, on était en plein champ mais le baron félon avait ostensiblement gardé le sien, défiant ainsi son Suzerain. Un méfait ne restait jamais impuni et les représailles venaient de s’exécuter.

Ainsi en allait-il en Starteupenéchionne, en ce deuxième jour de la troisième semaine du Grand Déconfinement.

#ChroniquesDuRègneDeManu1erDitLeVoiturier

Poster un commentaire

Chroniques du règne de Manu 1er dit l’Intempérant

Chronique du vingt troisième jour du mois de mai de l’an de disgrâce 20

Où il est question d’ananas et de choux, d’argent jeté aux chiens et de propos de comptoir…

Le Gouverneur Général du Roy en Martinique, un certain monsieur de la Catachrèse, qui ne tenait cette charge que depuis fort peu, étant auparavant l’un des Conseillers de Son Impériale Condescendance, se crut revenu au temps de la première colonie de monsieur d’Esnambuc. Il fit en conséquence fabriquer des placards destinés à enseigner à la populace noire de l’île comment il convenait de respecter dorénavant les nouvelles règles de savoir-vivre, ce que les gazetiers nommaient fort justement la « distanciation sociale ». Ce très zélé serviteur de Notre Exotique Planteur avait finement mandé que figurassent sur le placard deux personnages, un blanc et un noir. Afin que les descendants des esclaves fissent entrer dans leurs cervelles de fainéants ce que signifiait de nouveau la distanciation entre le maître et l’esclave, il était indiqué que ce dernier devait se tenir suffisamment éloigné du « bwana » de manière à ce qu’on pût mettre cinq ananas entre eux. Les Riens et les Riennes de l’île en restèrent d’abord médusés, puis ce fut un tollé de protestations outrées et de quolibets rageurs. Il en alla de même jusqu’à Paris où Gracchus Mélenchonus parla de « honte ». Monsieur de la Catachrèse, quoique ne comprenant nullement la raison de l’ire populacière, produisit quelques plates excuses peu convaincantes et fit retirer la mort dans l’âme les dits placards. De l’autre côté de l’océan, sur le sol de la Starteupenéchionne, les pairs de Monsieur de la Catachrèse se récrièrent in petto qu’on était allé un peu vite en besogne en enlevant ces placards si parlants pour le peuple. Il fallait user de pédagogie et employer des images afin que les gueux – dont le Roy avait fustigé l’illettrisme congénital – pussent comprendre. Ainsi le Gouverneur de l’Armorique avait-il commencé de faire préparer les siens : pour les gueux bas-armoricains, la distanciation sociale se mesurerait en sabots. Le Gouverneur de l’Auvergne avait préféré quant à lui les choux. En Vendée, on hésitait encore entre ces mêmes choux et des sacs de mogettes. Las ! La piteuse débandade de Monsieur de la Catachrèse mit un terme prématuré à tout ce qui n’était en réalité qu’une tentative de restauration des Ordres de l’Ancien Régime. Mais ce n’était que partie remise. On y reviendrait dès que l’occasion se présenterait.

Il était donc entendu que le deuxième tour de piste du Tournoi des Bourgmestres se tiendrait le dernier dimanche du mois de juin, à moins que le Conseil des Savants ne fît savoir sous quinzaine que risques il pût y avoir, auquel cas on passerait tout de même outre, tout en se défaussant grâce au premier avis. Sa Tyrannique Suffisance décidait de tout mais n’entendait être tenue responsable de rien. Son favori, le duc du Dardmalin, Chambellan aux Comptes Domestiques, avait réussi à triompher dès le premier tour, en ce fatidique dimanche, le quinzième du mois de mars, à la faveur de la désertion du peuple, lequel s’était fort peu déplacé pour départager les impétrants. Monsieur du Dardmalin venait donc de reposer son prétentieux fondement dans le fauteuil de bourgmestre de sa bonne ville du Nord, et entendait bien l’y laisser, tout en étant à la capitale pour exercer sa charge de Chambellan. Or, il existait une règle tacite qui voulût que l’on ne pût cumuler deux charges, celle de Chambellan et celle de bourgmestre. Cette règle étant bonne pour autrui, le duc décida de passer outre – il avait le fessier fort agile – arguant qu’il avait reçu la bénédiction du Roy qui l’aimait beaucoup – et accessoirement celle du duc du Havre, dont on se demandait à quoi il servait encore. Tout au plus l’allègre petit duc concéda-t-il ne point en retirer aucun avantage financier, il ferait jeter ses émoluments de bourgmestre aux chiens errants.

L’affaire de la potion miracle du Savant de Marseille continuait d’agiter les cervelles et d’alimenter les rumeurs les plus folles . Monsieur House – alias le professeur Klorokine – était encensé ici et vilipendé là-bas. Il avait ses farouches partisans et ses ennemis jurés. Celles et ceux qui avaient reçu le traitement – dont la baronne Tine de la Vasse, l’héritière du cacochyme baron de la Godille- s’en portaient fort bien mais on disait ailleurs qu’il était étonnant qu’ils fussent encore en vie, leur cœur eût du leur faire défaut car la potion était réputée provoquer des emballements fatals de cet organe. Mais on avait oublié que les importants qui avaient absorbé cette médecine n’avaient jamais eu de cœur, et il n’y avait donc aucun risque que celui-ci fût atteint. Quant aux pauvres, ayant été déjà tant malmenés de ce côté-là, ils avaient bravement résisté et s’en étaient trouvé guéris. C’était à n’y rien comprendre. Le Chevalier d’Alanver décida de partir en croisade et d’en finir une bonne fois pour toute avec le Savant de Marseille. Il excipa d’une énième nouvelle étude – il s’en produisait chaque semaine qui se contredisaient copieusement les unes les autres – et fit claironner par les hérauts qu’il avait chargé un comité de savants – encore un – de réfléchir à comment interdire la prescription de cette médecine.

C’était la consternation chez les partisans de Monsieur House. Le vicomte du Douteblasay médicastre lui-même et ancien Chambellan à la Malportance du temps du bon roi Jacquot, ainsi qu’à d’autres charges, se porta au secours du Savant, se répandant dans toutes les gazettes, on l’eût dit soudain doté d’ubiquité, alors que beaucoup le pensaient passé de vie à trépas. Du côté des contempteurs, on ne sentait plus d’aise, tel ce monsieur des Cimes, ce médicastre de salon qui s’était fait une spécialité de vilipender ce décidément bien sulfureux monsieur House. On avait en effet appris que le savant avait rejoint un club très distingué qui se proposait de produire une gazette dont le premier numéro paraîtrait aux beaux jours. L’instigateur de cette affaire n’était autre que l’un de ces philosophes auto-proclamés, monsieur du Surfay, lequel, après s’être longtemps vu en héraut du progrès social, avait depuis quelques années quelque peu dévié de sa trajectoire. Il œuvrait désormais à restaurer l’ordre et les valeurs, ainsi qu’ à éclairer comme il convenait l’entendement des gueux, tout ceci grâce à l’apport de son œuvre colossale, à côte de laquelle celle de monsieur Marx ferait bientôt figure d’album pour la jeunesse. Monsieur du Surfay puisait son inspiration chez ses bons maîtres latins, experts en sagesse, chez Proudhon – lequel était selon lui le phare de la pensée moderne, infiniment supérieur à Monsieur Marx – et enfin en lui-même, surtout en lui-même devrait-on dire, tant notre philosophe ne supportait en vérité qu’une seule lumière, la sienne. Il avait attiré dans ce petit cercle d’initiés le vieux baron de l’Achèvement, ainsi que le marquis de la Vileté, celui qui n’aimait rien tant qu’à réécrire l’Histoire en en rayant d’un trait de plume vengeur la Grande Révolution. On avait là le plus bel aréopage de ce qui se faisait de plus suranné et de plus nostalgique de la société de l’Ancien Régime, celle où le peuple restait à sa place, et où les élites disposaient, tout ceci affublé fallacieusement d’une appellation usurpée, celle du « Front Populaire ». On était bien en Starteupenéchionne, au royaume du Grand Cul par dessus tête. La Chatelhaine de Montretout ne s’y trompa point, elle qui salua avec force intérêt la création de cette gazette. Elle y retrouvait son fonds de commerce et entendait bien s’en servir, pour peu qu’on l’y aidât, afin de se remettre en selle pour le Grand Tournoi de la Résidence Royale.

Pendant que la cour s’agitait, Notre Précieux Pilier de Comptoir s’entretenait par le truchement du cornet magique avec un bouffon, un certain monsieur Bidoche, afin d’examiner avec lui comment il convenait de rouvrir dans les plus brefs délais les estaminets. C’était aux dires de monsieur Bidoche une mesure de salubrité publique. Il convenait cependant de bien faire le tri entre les estaminets qui auraient licence d’accueillir à nouveau les buveurs en privilégiant ceux où l’on ne tenait que des propos creux et insignifiants, et en renvoyant la réouverture aux calendes grecques de ceux où l’on fomentait complots et autres séditions. Monsieur Bidoche étant révéré comme un saint patron dans les estaminets de la première catégorie, Sa Sainte Tempérance pouvait s’en remettre à lui les yeux fermés.

Ainsi en allait-il donc en Starteupenéchionne en cette toute fin de la deuxième semaine du Grand Déconfinement.

#ChroniquesDuRègneDeManu1erDitLeTempérant.

Poster un commentaire

Chroniques du règne de Manu 1er dit Le Faiseur

Chronique du vingt deuxième jour du mois de mai de l’an de disgrâce 20

Où il est question de favoritisme, de prévarication et de grands projets en perspective…

Le Grand Déconfinement se poursuivait donc, avec sa cohorte d’incohérences et d’ hasardeuses décisions, à moins qu’elles ne dussent bien au contraire rien au hasard et tout à l’entregent ainsi qu’à d’inavoués desseins. Ainsi en allait-il des fêtes de l’été, communément appelées « festivals », qui émaillaient les mois de Phoebe, réjouissant le cœur des Riens et des Riennes qui pouvaient encore se permettre de débourser quelques écus pour y assister. Le Chambellan aux Affaires de l’Esprit, le Chevalier des Rillettes, l’avait annoncé de façon fort absconse : tout était question de jauge. Selon ce docte précepte, les petits festivals, ceux où l’on se réunissait dans une humble grange, où l’on s’asseyait par terre, et où on se retrouvait à deux ou trois, ceux-là auraient bien lieu. Ce fut ainsi que l’on autorisa le marquis de La Vileté, un Vendéen fougueux et atrabilaire, dont Notre Affectueux Jouvenceau s’était entiché dès la première année de son règne et qui avait depuis lors son couvert au Château, à rouvrir son petit domaine, dans lequel avaient lieu, dès la belle saison, de fort modestes festivités, au cours desquelles le marquis réécrivait l’Histoire, faisant de la Grande Révolution un épisode aux funestes conséquences, dont il convenait à tout prix d’en faire oublier jusqu’à l’existence, pour en revenir à l’Ordre ancien, seul capable aux yeux du marquis et des siens de maintenir les gueux en sujétion. Il sautait aux yeux que les dites festivités du marquis correspondaient en tout point à la « jauge » édictée par Monsieur des Rillettes. En revanche, les saltimbanques d’Avignon devraient se taire et se serrer la ceinture, il n’y aurait aucune aubade, aucun récital, aucun tintamarre ni ici ni là-bas. Il n’y avait que la désormais traditionnelle fête de la Musique – laquelle coïncidait avec la fête de la Saint-Jean d’été -, pour laquelle l’on dérogerait, sans toutefois «  prendre de risques » précisa le bon Chevalier, geste à l’appui. Et de rajouter :« on parlera musique, on verra musique, il y aura un grand rendez-vous de musique ». Monsieur des Rillettes, qui avait beaucoup côtoyé le Roy ces derniers temps et avait bu avidement ses paroles, en avait pris les tournures de phrases toutes remplies d’inutiles complexités et d’enfumage, destinées à masquer le vide.

Ce fut le bon baron de Cénobite, obscur Sous-Chambellan aux Excursions, à qui échut l’honneur d’annoncer officiellement la bonne nouvelle au marquis de la Vileté. Officieusement, celui-ci le savait déjà. N’avait-il pas fréquenté fort assidûment les antichambres du Château et menacé de retirer son soutien occulte à Sa Complaisante Connivence s’il s’avérait qu’on ne donnât point suite à ses desiderata ? Pour faire bonne mesure, et pour éviter l’odieux soupçon de faiblesse et de favoritisme, on décida que tous les endroits dédiés au futile divertissement, que l’on appelait aussi des« parquataimes » seraient rouverts, mais que les festivals où l’on était amené à s’élever l’esprit et à contempler le beau et le sublime seraient proscrits. On avait ainsi une vague idée de ce qui se tramait dans le « monde d’après » en ce qui concernait « les affaires de l’esprit ». On faisait disparaître ce fâcheux mot, « esprit » et on ne gardait que celui, fort noble, d’ « affaires », lesquelles évoquaient des cassettes emplies d’écus et de bons de change porteurs d’espoir de rentes mirifiques.

Le Grand Déconfinement était dur et brutal avec le commun, mais fort tendre et indulgent avec les riches. Une Dévôte du Roy, madame du Gnon, cuicuita avec ardeur qu’elle et ses comparses avaient adressé une missive au duc de Gazetamère afin que fût « assouplie » la règle d’or des quarante lieues, et permettre ainsi à celles et ceux qui avaient le bonheur d’avoir des résidences d’été de pouvoir en avoir la libre et entière jouissance. Qu’il était donc cruel de limiter ainsi les droits de certains ! Les gueux, lesquels n’avaient jamais eu accès à ces privilèges, ne pouvaient en concevoir aucun manque, et il ne leur en coûterait donc rien de rester confinés dans ce cercle des quarante lieues. Qu’ils pussent concevoir l’absurde désir de revoir les leurs, éparpillés aux quatre coins du pays, n’effleura en rien le gouffre abyssal de l’égoïsme qui tenait lieu de cervelle aux Suppôts de Notre Méprisant Foutriquet.

La gazette de Monsieur Plénus Moustachus n’en finissait plus de porter tort au gouvernement de Sa Neigeuse Probité en faisant entendre sur la place publique quelques retentissantes affaires . On ne comptait plus le nombre de Chambellans que cette gazette avait impitoyablement traqués, pris à se servir largement de leur position afin de tenter de faire passer sous le tapis moult et moult turpitudes. Ce fut cette fois au tour du petit duc de Nigaudouille, un autre transfuge de la Faction de la Rose – qu’il avait trahie de la plus vile façon pour son maroquin de Chambellan – de se faire prendre les doigts dans le pot de peinture. Du temps où il était bourgmestre de sa bonne ville, ce monsieur de Nigaudouille avait accepté, en remerciements de ses bons offices et de ses largesses envers une certaine compagnie de puisatiers, des œuvrettes d’un artiste dont la côte était fort conséquente. L’ennui était que ce monsieur de Nigaudouille s’était toujours présenté comme un parangon de vertu. Il était un de ceux qui avaient le plus fortement brocardé le duc de Sablé, monsieur du Fion – lequel avait confondu pour sa tendre moitié le travail d’attachée parlementaire avec celui de confiturière au logis. Monsieur de Nigaudouille avait couvert Monsieur du Fion de son fiel et l’avait cloué au pilori. L’affaire tombait bien mal pour ce Chambellan qui poursuivait de ses ardeurs mesquines tous les fonctionnaires du pays pour leur couper les vivres et leur faire sans cesse la leçon. Il s’empêtra dans de laborieuses explications : il avait pris ces oeuvrettes pour de vulgaires crobards sans intérêt, le puisatier était un sien ami et c’était là un « cadeau » – alors que ce dernier déclarait dans le même temps aux gazettes la qualité de « client » de Monsieur de Nigaudouille, ce qui en disait long sur le statut des « oeuvrettes ». En désespoir de cause, le duc, fort marri, annonça qu’il restituerait « ce cadeau » et ce dans « les plus brefs délais » « pour éviter toute polémique ». C’était un peu tardif.

On apprit sur les midi, en ce vendredi, vingt deuxième jour du mois de mai, que le deuxième tour du Tournoi des Bourgmestres aurait bien lieu le dernier dimanche du mois de juin, au moment où débutaient ordinairement des fortes chaleurs et alors qu’on n’avait toujours aucune certitude que les miasmes se fussent résolus à se mettre en quarantaine. Il n’y aurait point de campagne pour vanter les mérites des uns et des autres, ce qui laissait l’avantage aux sortants, ou à leurs héritiers. Tout se ferait sur les résosossios, ces petits salons virtuels où tout un chacun pouvait laisser libre cours à son ire et où se disait tout et le contraire de tout. Monsieur le duc du Havre était sorti de son confinement pour faire cette annonce au pays, flanqué du duc de Gazetamère, lequel boitait bas, et s’appuyait sur une béquille, ce qui lui donnait l’air encore plus bancal et enchiffrené que d’ordinaire. Quant à Sa Neigeuse Sublimité, Elle cuicuita – c’était un de Ses passe-temps favoris- qu’un grand raout sur « le monde d’après » aurait lieu au mois de janvier de l’an de disgrâce 21, dans la bonne ville du vieux baron de la Godille, lequel espérait bien, à la faveur de ce drôle de second tour du Tournoi, caser sur son trône son héritière, la baronne Tine de la Vasse. On comprenait pourquoi on avait hâté ce Tournoi. Il fallait que tout fût prêt pour cette échéance. La baronne Tine de la Vasse était une fervente adepte du mortier et des grands chantiers. On ferait bâtir palais et autres hôtels en vue de ce grand rendez-vous, ses bons amis les Saigneurs du Béton s’en frottaient déjà les mains.

Ainsi en allait-il en Starteupenéchionne, en cette fin de la deuxième semaine du Grand Déconfinement.

#ChroniquesDuRègneDeManu1erDitLeFaiseur

1 commentaire

Chroniques du règne de Manu 1er dit l’Irritable.

Chronique du vingtième jour du mois de mai, en l’an de disgrâce 20

Où il est question de mensonges, de châtiments et d’une idée saugrenue.

La soudaine attaque d’amnésie de Notre Effervescent Timonier fut dans toutes les conversations des Riens et des Riennes. On conjectura, on ricana, on ragea surtout et d’importance. Sa Culottée Suffisance avait-elle perdu la tête, ou tout ceci n’était-il que menteries et enfumage ? La grande Intendante des Provinces de l’Est, là où les miasmes avaient sévi plus férocement qu’ailleurs dans le pays – on se souvint qu’ils avaient pu se disséminer joyeusement après un grand raout religieux qu’il eût été opportun d’interdire – se porta au secours du Roy et jura ses grands dieux qu’on n’avait jamais manqué de masques. Tout avait été pour le mieux dans le meilleur des mondes. De quoi se plaignait-on ? Du côté des médecins, des nurses et des gardes-malades, on fut saisi de fureur. L’impertinente gazette de monsieur Plénus Moustachus révéla que des guildes de soignants avaient esté en justice pour dénoncer ce que Notre Immémorable Solipsiste avait exquisément appelé « doctrine restrictive ». En un mot comme en cent, la Chancellerie de la Malportance avait été en dessous de tout, et ce dès le mois de janvier. Les réserves de masques les plus impénétrables, ceux qui offraient la meilleure barrière contre les attaques massives de miasmes, avaient toujours été inexistantes et l’étaient toujours, on n’avait point passé de commandes alors que l’épidémie commençait de se faire rage. On en avait même mis au feu. Le rationnement strict avait donc été de mise, avec les conséquences que l’on connaissait. Les hôpitaux avaient été réduits à la plus incroyable extrémité, celle de faire appel aux dons. Des cousettes s’étaient dévouées jour et nuit pour fournir les petites barrières d’étoffe dont on manquait tant. Les tribuns des Insoumis enquêtèrent et les chiffres parlèrent. Mais cette cruelle vérité n’était qu’imagination aux yeux de Sa Navrante Indifférence. Les Riens et les Riennes n’étaient-ils point toujours dans les jérémiades et les récriminations ? Que tout cela était donc terriblement ennuyeux et si peu disruptif ! Par conséquent, si tel était le bon vouloir du Roy d’affirmer que tout s’était déroulé à la quasi-perfection, on devait s’y conformer, faute de quoi cela serait une contrariété supplémentaire. Or Notre Capricieux Bambin n’en supportait absolument aucune, cela le mettait dans des états de froide colère, dont chacun et chacune au Château redoutait les effets ravageurs.

Le Roy se reposait en vérité beaucoup sur son précieux d’Alanver. Sa Capricante Altesse avait eu moult occasions de vérifier que ce Chambellan possédait toutes les qualités requises pour le servir : il mentait comme un arracheur de dents – bien que ses études eussent consisté en l’art d’apprendre à couper des nerfs -, il connaissait sur le bout des doigts son bréviaire – ne venait-il pas de subordonner une fallacieuse augmentation des gages à un nécessaire accroissement du labeur pour celles et ceux désireux de se libérer enfin du « carcan », cette sujétion que l’on avait obtenue de haute lutte pour ne plus passer sa vie à la gagner sans que jamais cela ne s’arrêtât ? Et enfin, ce brillant serviteur n’avait-il point déniché la perle rare pour mener les discussions avec les représentants des Pleurnicheurs, en la personne de la baronne du Notabenêts, laquelle avait occupé bien des années auparavant la charge de conduire les moutons à tondre, et s’ était acquittée de cette besogne avec un zélé inouï, ce dont ses Maitres avaient su fort grassement la remercier ? Elle avait été anoblie et avait exercé par la suite moult charges qui lui assuraient un train de vie des plus confortables. Il n’y avait point dans le royaume femme plus complaisante avec les forts et dure avec les faibles. Diantre, que ce d’Alanver avait du génie ! Qui plus est, les festivités auraient lieu à l’hôtel de Ségur, ce nom qui évoquait dans les esprits des plus anciens les larmes et les malheurs des enfants désobéissants. Nul doute que Madame du Notabenêts s’y entendrait comme personne pour manier le martinet et faire pleuvoir les punitions et les brimades. Il en cuirait aux gueux d’avoir osé réclamer des écus en sus.

Le Chevalier avait ôté une belle épine du pied de Sa Chatouilleuse Susceptibilité en prenant en main cette ennuyeuse affaire de l’hôpital, et ce de manière autrement plus martiale que cette brave la Buse, qu’il avait fallu caser dans un scaphandre avant qu’elle ne se répandît de nouveau en lacrymales confessions. Le souvenir de cette marquise ramena le Roy à son autre préoccupation du moment : le Tournoi des Bourgmestres. Que faire ? Fallait-il reporter aux calendes grecques le deuxième tour de piste, ou suivrait-on cette fois les conseils du comité des Savants, à qui l’on avait une fois encore demandé ce qu’il convenait de faire. Ces derniers, vexés comme des poux depuis l’affaire des escholes – laquelle était un véritable fiasco – répondirent au hasard – on avait tiré à pile ou face – certains qu’on ne suivrait point leurs recommandations. Le hasard, cette cause non nécessaire et imprévisible, voulut que la pièce indiquât pile, c’est à dire la toute fin du mois de juin, et que c’était là aussi la préférence des bourgmestres dont le mandat s’achevait, et qui espéraient ainsi triompher sans gloire de leurs adversaires, puisqu’il était entendu qu’on ne ferait point campagne pour vanter les mérites des uns et des autres. L’affaire semblait donc entendue. Notre Bienveillant Galopin – qui avait conservé sur lui l’habit bien trop large de Charles-le-Grand – entendit pendant de longues heures ces édiles dérouler leurs arguties. Puis, après avoir donné la parole au Chambellan au Déconfinement, le baron du Cachesex, lequel ne servait strictement à rien – Sa Pâle Imitation eut ces mots à leur intention : « je vous ai entendus ». L’allocution fut brève et l’on dut se contenter de cette petite phrase, terne variante de celle de son glorieux ancêtre prononcée en d’autres circonstances et encore plus dépourvue de signification que l’original.

Ainsi en allait-il en Starteupenéchionne, au mitan de cette deuxième semaine du Grand Déconfinement. Un obscur affairiste en mal de notoriété et dont l’Histoire ne retiendrait point le nom tant le personnage se noyait dans l’insignifiance, proposa tout uniment, afin de trouver des écus sonnants et trébuchants pour éponger la dette que l’épidémie avait causée, de vendre le trésor que le grand Léonard nous avait laissé, cette énigmatique madame Lisa qui souriait depuis des lustres sur un des murs du Louvre. On en resta coi. Il y avait tant et tant d’autres manières de se procurer de l’argent, pourquoi donc ce sombre fabricant de vide n’avait-il point suggéré, comme venait de le faire fort solennellement une très savante Econome, madame Duflotus, de restaurer la taxe sur la fortune ? Notre Sablonneux Bonimenteur commit encore une fois une prouesse : il cuicuita, vantant les mérites de cette Econome, laquelle avait fait honneur à notre pays en recevant une médaille pour ses travaux, mais sans jamais citer ce sage conseil, qui avait le don de l’irriter jusqu’au prurit. C’est ainsi que Madame Duflotus n’aurait jamais son couvert au Château. L’épiderme royal était chose sacrée.

#ChroniquesDuRègneDeManu1erDitLIrritable

Poster un commentaire

Chronique du règne de Manu 1er dit Le Médaillé.

Chronique du 18ème jour du mois de mai, en l’an de disgrâce 20

Où il est question d’une navrante tragi-comédie, d’un naufrage annoncé et de médailles dûment comptées…

Les Riens et les Riennes, qui n’avaient pour tout bien que leurs pauvres vies, et celles de leurs marmots, enrageaient de voir le peu de cas qu’en faisait Sa Malveillante Imposture. Certains se mordaient cruellement les doigts d’avoir accordé crédit à ce fallacieux impétrant au moment du Tournoi de la Résidence Royale. Gracchus Mélenchonus avait eu beau prévenir qu’avec ce Monarc, il y aurait des larmes et du sang, on ne l’avait point écouté. Il fallait maintenant subir en rongeant son frein, ce qui n’empêchait point de fourbir les piques. Les Lucarnes Magiques, où l’on révérait jusqu’à la folie le Roy, narrèrent en images pieuses la visite dans les Marches du Nord où l’on était allé rendre l’hommage à Charles-le-Grand. L’on y vit Notre Petit-Sous-Préfet-Aux-Champs au milieu d’une immensité verte, seul derrière un pupitre, d’où il déroula bien malaisément un verbeux et ampoulé discours que lui avaient scribouillé ses Conseillers. On ne sut à combien ils s’y étaient appliqués mais c’était fort mauvais. Sa Vaine Imposture s’essaya bien à quelques envolées lyriques mais toutes tournèrent piteusement et allèrent s’écraser lamentablement dans l’air chaud de cette belle journée printanière. Pendant ce temps, de vieux soldats blanchis sous le harnois s’accrochaient bravement à leurs hampes d’où pendaient, aussi languissantes que le verbe royal, les bannières de la vieille République. En face, un maigre auditoire tout acquis baillait poliment sous le soleil. C’était la parfaite image de la Starteupenéchionne. Tout à leur ire, les Riens et les Riennes, apercevant quelques bribes de cette piteuse tragi-comédie dans leurs Lucarnes Magiques, en eussent pu concevoir un semblant de pitié pour Notre Médiocre Histrion, tant le spectacle s’y prêtait, mais ils détestaient tant ce prince – dont ils avaient la veille encore goûté la morgue sans limites- que ce ne fut que rires et quolibets.

Le lendemain était un lundi et c’était le jour qu’avait choisi Frau Bertha, la Grande Chandelière de la Germanie pour rencontrer Sa Neigeuse Béatitude, mais hélas, cela ne se pouvait toujours opérer que par le truchement d’une lucarne magique. Notre Affectueux Bibelot était fort marri de ne pouvoir embrasser et bisouiller cette fort digne matrone, laquelle tenait d’une main de fer les rênes de son pays. On devait premièrement deviser ensemble des manigances qu’il convenait de commettre pour en finir avec les conséquences néfastes de la grippe pangoline sur le négoce, puis on se laisserait complaisamment passer à la question, en même temps, d’un côté et de l’autre du Rhin, par des gazetiers tout confits en révérence. Ce fut Frau Bertha qui décida de tout pendant ce conciliabule, comme à son habitude. Sa Lipochromique Suffisance faisait mine de jouer les importants, mais c’était bel et bien la poigne teutonne qui dirigeait. Pendant que la digne Chandelière, aussi compassée qu’un évêque dont elle arborait la chasuble, ouvrait le bal, Notre Zézayant Jouvenceau semblait quant à lui baguenauder, adressant force sourires à l’image de Frau Bertha, à défaut de pouvoir la pinçouiller mignardement, eût-elle été par bonheur à ses côtés.

Le Château avait fait mander aux gazetiers d’annoncer cette rencontre, ainsi que ce qu’il en résulterait, à grands renforts de titres ronflants. On allait voir ce qu’on allait voir. C’était une rencontre historique ! Les clairons sonnèrent, les hérauts braillèrent mais la montagne accoucha d’une souris. Le flegmatique Adrius le Rouge, un des tribuns Insoumis, résuma ce non-événement de façon fort laconique : « il faudra rembourser la dette » et « respecter le cadre des Traités ». Les Riens et les Riennes, déjà fort touchés par la misère, comprirent qu’il leur faudrait donc suer perpétuellement pour rembourser cette fameuse dette – il n’était point question que les Riches y missent un quelconque liard – et que les Chambellans de l’Europe, lesquels n’avaient jamais aucun compte à rendre hormis aux princes et aux rois des Etats – continueraient de tout régenter afin que le négoce pût se faire sans entraves, dût-on pour ce faire restaurer l’esclavage et le travail des marmots . De l’autre côté du Rhin, la situation n’était guère plus enviable pour le petit peuple, bien que l’on s’acharnât continûment à faire accroire l’opposé en citant ce pays en exemple. Gracchus Mélenchonus tonna que la séance avait été « humiliante » et que la vieille République venait d’être rétrogradée au rang de « porte-serviette » du gouvernement teutonique, ce qui par conséquent faisait du Roy un vulgaire laquais de Frau Bertha. C’était là à ses dires « un naufrage dangereux ». Les gazetiers rivalisèrent de flagornerie pour vanter le génie de Notre Béat Européiste et encenser l’entente cordiale entre les deux États. Des autres nations de l’Europe, il n’en était plus question. La Germanie et la Starteupenéchionne, par la voix de leurs princes, s’arrogeaient le droit de décider de tout et toutes seules.

Pendant ce temps, la duchesse de Sitarte, qui avait eu à propos des médailles cette saillie d’une justesse renversante « la reconnaissance du labeur bien fait est une récompense souvent bien plus appréciée qu’une simple élévation des émoluments » – laquelle saillie mettait à mal l’hagiographie de la duchesse, pauvre petite Cosette grelottant de froid sur la dalle de Saint-Denis dans l’attente d’un billet de logement – s’était vue confier la tâche ô combien noble de compter les dites médailles. Il eût été fort fâcheux que se renouvelât l’affaire des masques et celles des écouvillons. Imaginait-on des médailles introuvables, des médailles promises et jamais arrivées, vendues mille fois leur prix, échangées sous le manteau, des médailles trop grandes ou trop petites ? La duchesse y veillait en personne, c’était là gage de sérieux et de vertu. De son côté, un obscur Sous-Chambellan, à qui revenait la tâche de s’occuper des Excursions, le baron de Cénobite, annonça pompeusement que le cercle des quarante lieues – au-delà duquel il était formellement prescrit de se déplacer- pourrait augmenter «de façon concentrique ». Les algébristes et les géomètres se penchèrent sur cette question – un cercle peut-il s’augmenter de façon concentrique ? – d’où il ressortit savamment qu’entre con-finé et con-centrique, il se trouvait quelques interférences et que la Terre était bien sphérique, et qu’elle tournait autour de son axe, effectuant sa révolution autour de l’astre solaire, lequel n’était point celui qui, de façon fort transcendantale, s’imaginait l’être.

Ainsi en allait-il en Starteupenéchionne, en ce premier jour de la deuxième semaine du Grand Déconfinement.

 

Poster un commentaire

Chroniques du règne de Manu 1er dit le Brioché.

Chronique du dimanche, le dix-septième du mois de mai, en l’an de disgrâce 20

Où il est question de brioches, de débâcle et de retour en grâce, ainsi que d’un bien mauvais exemple…

Les Conseillers furent dûment tancés et rabroués après la visite de Notre Irascible Bibelot à l’Hôpital Général. Comment des gueux, des séditieux avaient-ils osé – sans y avoir été priés – s’adresser à Sa Splendeur Nacrée, Laquelle venait de surcroît de leur annoncer de bonnes nouvelles ? L’édit concernant l’obole que la Starteupenéchionne allait généreusement leur accorder avait été signé le matin même de la main royale, cette main thaumaturge qu’il eût convenu de baiser pieusement et d’enchâsser à Notre Dame. En lieu et place, un fâcheux, un de ces enragés des corporations s’avisa, l’impudent, d’apostropher Notre Misércordieux Monarc à sa sortie de l’Hôpital. «Vous pensez qu’on a vraiment besoin d’une médaille ? » lança cet importun. Piquée au vif, Sa Neigeuse Altitude fit un raccourci historique saisissant, faisant splendidement entendre les accents de feue la très rétrécie Reine Marie-Antoinette dite l’Etrangère, face aux bonnes femmes de Paris venues réclamer du pain. Les médailles se métamorphosèrent en brioches : « si vous n’en voulez pas, ne la prenez pas » fut la réponse pleine de morgue du Roy, qui eut ensuite à subir les doléances de laborantines, lesquelles se sentaient fort oubliées de tous. « Voyez ça avec le Chambellan » se défaussa Notre Poudreux Jouvenceau, laissant tout de même entendre qu’on allait « entrer dans une logique de revalorisation » des maigres gains gelés par ses soins jusques ici. « J’ai pris mes engagements » affirma sentencieusement Sa Hâbleuse Fanfaronnade, les mains dans ses braies, à la manière du camelot de la foire. Le reste fut à l’envi. « Je sais, je sais » répéta fallacieusement ce prince qui ne doutait de rien, et l’on eût pu lui répliquer alors, à la manière de monsieur Gabin « Sire, tout ce que vous savez en vérité, c’est que vous ne savez rien. » La rage et la tristesse se lisaient sous les masques pour qui eût un brin d’humanité. Notre Mauvais Histrion ne songeait pour sa part qu’à quitter au plus vite ces laborieux – ceux-là même qu’il avait fait molester et gazer d’importance par sa maréchaussée quelques mois plus tôt- et s’en retourner sous les ors de son palais, y retrouver ses Très-Chers-Amis les Grands Economes. Tout n’était que parole, parole….

Sa Mimétique Arrogance s’était voulue Pétain récompensant de dociles nurses toutes de blanc et d’adoration vêtues, Elle ne fut donc que Gamelin s’enfonçant dans la Débâcle. Qu’à cela ne tînt ! Le dimanche arriva et Notre Primesautier Galopin endossa la tenue de Charles-le-Grand, premier du nom et fondateur de la dynastie. Mais qu’on se gardât bien de ricaner à le contempler dans un costume qui lui baillait de tous les côtés. Ce n’était point la tenue du vainqueur de la Libération sur laquelle Sa Complexe Manigance avait jeté son dévolu. Non, c’était celle de la défaite, car, tel un Phénix renaissant de ses cendres, Notre Messianique Sauveur entendait bien se ressourcer dans la débâcle et ressusciter afin de se remettre en selle pour le Tournoi de la Résidence Royale. Rien d’autre en vérité n’avait d’importance que ce dessein-là. On fit donc préparer l’aéroplane et l’on se transporta avec une partie de la Cour dans les marches de l’Est, là où l’obscur colonel qu’était alors Mon-Général avait subi quelques quatre vingt années auparavant une défaite, laquelle était considérée comme l’aube de sa grande geste, et allait le mener après moult victoires sur le trône royal.

Son Insolente Imposture se paya donc encore et encore de mots, délivrant un de ces interminables et verbeux discours destinés à engourdir l’entendement, continuant de piller sans vergogne dans l’héritage des glorieux combattants de la Résistance, alors même que toutes ses menées, depuis son avènement, avaient consisté à le défaire avec zèle et acharnement. Pendant ce temps, la duchesse des Charentaises et du Poitoutou tentait un recours en grâce. Cette intrigante, qui n’avait pas eu de mots assez durs pour vilipender Notre Infaillible Souverain, lui trouvait soudain toutes les vertus et enjoignait, avec ces accents péremptoires qu’on lui connaissait, à resserrer les rangs autour de Sa Très Sainte Alliance. « Ce n’est plus le moment de critiquer » assura cette courtisane rompue à toutes les diplomaties – même les plus glacées – dans l’attente peut-être de se voir enfin distinguée pour entrer dans le futur gouvernement que manigançait activement à former Notre Électrifié Tyranneau . On l’invita dans le salon d’une gazetière de la Bonne-Fille-de-son-Maitre, où elle ne se priva cependant point de quelques saillies contre l’actuel gouvernement, se montrant faussement emplie de compassion envers le peuple des laborieux, sans qu’elle oubliât de plaindre aussi les grandes firmes, lesquelles avaient perdu tant et tant d’écus au cours de ce Grand Confinement !

Le duc de Gazetamère, qui avait eu le temps de faire venir à lui son barbier, s’en fut sur les rivages de la riante Normandie, afin de s’assurer que ses ordres – on n’avait point le droit de poser son fondement sur les grèves, on était prié d’y être dans le mouvement perpétuel – fussent respectés à la lettre. Le premier échevin de la modeste bourgade où se fit portraiturer le duc – afin d’orner bellement les salons de son hôtel particulier – avait arrangé une rencontre avec quelques quidams fort soigneusement triés sur le volet. On vit ainsi monseigneur le duc, Grand Chambellan aux Affaires domestiques, gardien impavide de l’ordre, se pencher, sans masque aucun, sans que ne fût respectée la sacro-sainte distance, sur un joli bambin, afin de lui seriner quelques fadaises et lui extorquer quelques aveux : «Dis moi donc, petit, il ne critique pas trop le gouvernement, ton daron? » Les parents du marmot, ainsi que d’autres enfançons, étaient quant à eux tous masqués, s’assurant ainsi de ne point transmettre quelques miasmes funestes à Rantanplan. L’inverse n’était hélas point vrai et toute la scène se donnait à voir comme le parfait précis de l’action du gouvernement de Sa Navrante Malveillance depuis le début de l’épidémie de la grippe pangoline : « faites ce que je dis, ne faites pas ce que je fais, ou il vous en cuira ». Comme un sinistre écho à cette visite, dans les bonnes villes de Marseille et de Montpellier, la maréchaussée caressa allègrement du bâton sur le dos de quelques enragés d’Engiletés, distribuèrent force amendes et mirent quelques uns de ces séditieux en geôle. Il fallait montrer l’exemple.

Ainsi en allait-il en Starteupenéchionne, au septième jour du Grand Déconfinement.

#ChroniquesDuRègneDeManu1erDitLeBrioché

Poster un commentaire

Chroniques du règne de Manu 1er dit l’Affligé.

Chronique du quinzième jour du mois de mai de l’an de disgrâce 20

Où il est question de doléances, de cruauté et d’un vent de fronde…

Une sombre clameur montait du pays. Qu’était-ce donc que cette médaille dont tout le monde au gouvernement se rengorgeait tant ? Les braves épuisés par le combat n’en voulaient pas. C’était là se moquer du monde. Son Himalayenne Surdité, qui l’entendait tout autrement, manda que l’on fît atteler son carrosse et que l’on se transportât, en compagnie du Chevalier d’Alanver, qui était décidément partout, à l’hôpital général de Lutèce. Ce fut le branle-bas parmi les Conseillers pour savoir qui le Roy rencontrerait là-bas, tant il était impossible de faire se préparer- comme on le faisait d’ordinaire- des figurants. On s’en remit donc à la Providence, on aviserait quand on serait dans les lieux. Las ! Devant les doléances des médecins, des nurses et des garde-malades qui ne manquèrent de l’accueillir comme il se devait, Notre Médiocre Bonimenteur se livra à une pantomime des plus embrouillées d’où il ressortit qu’il n’avait jamais fait de promesses, sauf lorsqu’il en faisait, et qu’il promettait désormais de mettre fin à la misère des braves grognards et grognardes. D’ailleurs, n’avait-il point ordonné qu’on leur décernât une médaille et qu’elles fussent mises à l’honneur lors de la fête de la vieille République ? On se serait cru sur la place d’un village au moment de la foire. Le Roy tel un vulgaire camelot, énumérait sur ses doigts tout ce qu’il avait mis en œuvre. Il fut question de « truc » et de « tarification », quand en face on parlait de la grande misère qui était celle de l’hôpital depuis de longues années.

Sa Piteuse Rodomontade ne rencontra donc qu’ire et mécontentement. Les deux vaillantes soignantes, devant lesquelles Elle s’époumona vainement derrière un masque, ne s’en laissèrent point compter, et se chargèrent de lui donner la réplique, sans céder un pouce de terrain. Tout au plus, Notre Faillible Bonimenteur concéda-t-il -dans la douleur- qu’on s’était trompé. « J’étais convaincu qu’on était en train de changer les choses » larmoya ce prince, « c’est très cruel pour moi-même » ajouta-t-il, saisi comme tous ses bourbonnesques ancêtres, de cette folie narcissique, laquelle avait fait dire un jour à l’un d’entre eux « L’Etat c’est moi ». Ainsi, les braves soignantes s’épuisaient-elles à la tâche sans moyens et sans reconnaissance, ainsi le pays venait-il de vivre des heures sombres, mais c’était en vérité le Roy qui souffrait, c’était Son Immense Vanité qui était atteinte au cœur et l’on était prié de compatir.

Par bonheur pour Notre Douloureux Martyr, un somptueux déjeuner l’attendait au Château. On avait convié les Grands Docteurs de l’Economie, des messieurs fort savants, tous grands adeptes de l’Eglise du Saint-Capital et gardiens de la doctrine de Saint-Marché. Ils n’étaient pas moins de dix en cette belle journée – qui avait si mal commencé, le Roy en était encore tout meurtri – à venir se presser en bons et loyaux courtisans pour se sustenter copieusement aux frais des Riens et des Riennes, dont on disserterait sur la manière de les tondre encore un peu plus après ce fâcheux épisode de la grippe pangoline. Qu’il était chaleureux et douillet, cet entre-soi des Fidèles de Sainte Tina, qu’il était bon pour Son Effrénée Mégalomanie de ne point être contredite, et d’avoir face à Elle des perroquets savants, lesquels caquetteraient en cadence lorsque seraient doctement exposées les théories pour tout changer sans que rien ne changeât en vérité d’un iota. Si d’aucuns parmi les observateurs des faits et agissements du Roy avaient conçu quelque espoir qu’il pût faire davantage que de se divertir en s’affublant de la panoplie de Gracchus Mélenchonus, ils en furent pour leurs frais quand ils apprirent le nom des convives. Notre Poudreux Babillard ne s’était jamais converti qu’à ceci et ce depuis ses jeunes années : l’art de se mettre en avant et de s’entourer de cajoleurs pour lui renvoyer complaisamment l’image la plus flatteuse de lui-même.

Dehors, la fronde menaçait. On grondait dans les hôpitaux, dans les hospices où avait eu lieu une véritable hécatombe – dont les gazetiers serviles à l’instar du Barbier s’étaient gaussés, ces vieillards n’étaient-ils point promis de toutes les façons à la mort, le plus tôt était le mieux, cela ferait faire de substantielles économies – on faisait les comptes, fustigeant l’indifférence des tenanciers de ces hospices qui ne pensaient qu’en termes de juteuses rentes, dans les escholes, les maîtres et maîtresses éplorées enseignaient désormais aux bambins comment se laver les mains et se maintenir « à distance », dans la rue enfin, on brandissait des placards,lesquels étaient à la minute même confisqués rageusement par la maréchaussée, qui se refrénait à peine de ne pas battre comme plâtre les séditieux et de les envoyer ad patres. Une gazette de la parlotte, qui s’était fait une spécialité de mener de fallacieuses enquêtes, trouva enfin le chemin de la vérité en mettant au jour l’affaire des écouvillons. On apprit ainsi que les services de la Malportance de la glorieuse Starteupenéchionne avaient passé commande auprès de l’Empire Céleste d’automates destinés à écouvillonner mais que l’on s’était trompé dans le modèle des écouvillons, lesquels étaient nécessaires pour faire œuvrer ces automates, de sorte que ceux-ci étaient rendus parfaitement inutiles. Il en était résulté un pataquès sans nom dont on commençait à avoir l’habitude, tant on savait maintenant qu’on se trouvait au royaume du Grand Cul par dessus Tête. Plus rien ne fonctionnait désormais, chacun et chacune cherchant à se défausser sur des subalternes. L’exemple venait d’en-Haut. Un ancien grand serviteur de l’État était allé se confier à la gazette l’Univers. Il était effrayé de ce qu’il avait vu : « Ils sont d’une arrogance terrible. Est-ce que nous sommes protégés ? ». Tout était dit et terriblement dit. Il n’était jusqu’à la Chancellerie de l’Instruction où ne soufflât ce vent de fronde. Une petite bande de séditieux commit une tribune des plus téméraires pour dénoncer les menées de Monseigneur le duc de la Blanche Equerre sur l’école de la vieille République. « Nous voyons tout d’abord un immense mensonge », ainsi écrivirent ces fâcheux qui ne pouvaient se résoudre désormais à consentir à ce qu’ils désapprouvaient en leur âme et conscience La chose était totalement inouïe. Ils n’allèrent pas jusqu’à signer nommément mais on se doutait bien que la chasse aux sorcières avait bel et bien du commencer à la Chancellerie et qu’elle serait impitoyable. Des têtes rouleraient.

La ChatelHaine de Montretout se montra fidèle à elle-même en se gaussant d’un terrible crime, lequel avait hélas été perpétré sur un de ces bons Samaritains qui oeuvraient à alléger un peu le malheur des pauvres hères lesquels, fuyant leurs pays en guerre perpétuelle, étaient allés s’entasser au bord de la Manche, dans l’attente lointaine et parfois fallacieuse de pouvoir gagner l’Angleterre. La maréchaussée avait rapidement mis aux fers celui que l’on soupçonnait, l’un de ceux-là que la misère avait rendu fou. Là où la simple décence recommandait un triste silence, Madame de Montretout fit étalage de ce qu’elle était, malgré tout le ravalage et le ripolinage que les gazetiers avaient effectués pour la rendre présentable : une Haineuse.

Ainsi en allait-il en Starteupenéchionne en ce cinquième jour du Grand Déconfinement.

#ChroniquesDuRègneDeManu1erDitLAffligé

Poster un commentaire

Chroniques du règne de Manu 1er dit le Mordant.

Chronique du treizième jour du mois de mai, en l’an de disgrâce 20

Où il est question d’une fameuse entourloupe, d’un certain mordant et d’une charge fort peu héroïque…

On ne savait point encore si les miasmes avaient déserté notre pays, mais le gouvernement de Sa Délictueuse Inconséquence agissait comme si cette fâcheuse épidémie n’était plus qu’un embarrassant souvenir. C’était mercredi et les Chambellans s’étaient réunis autour du Roy. Monsieur du Havre était encore en poste, pour combien de temps encor, nul ne le savait. On avait ressorti des remises, où on les avait provisoirement déposés, les plans pour métamorphoser les hôpitaux en hostelleries de luxe. Il fallait cependant gratifier quelque peu les médecins, les nurses et les gardes-malades, avant de les congédier ou de les transformer en soubrettes et en maitres d’hôtel. On ne sait de quelle cervelle fusa l’idée de leur donner une médaille en chocolat, ainsi qu’à quiconque aurait été enrôlé dans la guerre contre les miasmes, mais l’immense honneur de l’annoncer pompeusement revint bien entendu à madame de Sitarte, l’ineffable Porte-Mensonge du gouvernement. De Lille à Marseille, de Strasbourg à Brest, on se récria sur la magnanimité de Notre Impudent Bienfaiteur. En lieu et place des pauvres écus annoncés et jamais versés, on devrait se contenter de fallacieux honneurs, lesquels n’avaient jamais permis de mettre une misérable lichette de beurre dans les épinards insipides.

Du côté de la Chambre Basse, les Dévôts ne furent point en reste. Ils dépouillèrent de son idée un député de la Faction des Raipoublicains, lequel avait déposé depuis des semaines une proposition d’édit pour que l’on accordât quelque congé et un peu de menue monnaie à ces pauvres soldats épuisés par leur lutte contre la grippe pangoline, la récupérant sans vergogne à leur compte, ainsi qu’ils en avaient coutume. Ils proposèrent ni plus ni moins que les Riens et les Riennes offrissent eux-mêmes de leurs propres congés, lesquels seraient convertis en écus sonnants et trébuchants dont on gratifierait les nurses et les gardes-malades afin qu’ils pussent les dépenser dans de vaines acquisitions. Le vrai repos eût coûté trop cher, il eût nécessité de remplacer les absents le temps de leurs congés. C’était beau comme l’antique. La Starteupenéchionne n’aurait ainsi pas un liard à débourser. La fort confuse douairière Madame de la Peine-En-Ecot applaudit des mains et des pieds à cette proposition. Le Dévôt du Roy à qui revint l’honneur de présenter cette proposition vilement plagiée se nommait monsieur du Plancher, un patronyme qui lui siéyait comme un gant, tant sa dentition se trouvait fort occupée à servir avec zèle le dessein de Sa Disruptive Malfaisance.

Les Dévôts du Roy étaient décidément sur tous les fronts. Ce treize du mois de mai vit la consécration de l’une des ces fidèles d’entre les fidèles, l’imposante baronne de Mormoissa – une femme d’extraction plébéienne, laquelle s’était trouvée anoblie par Notre Généreux Suzerain après sa victoire au Tournoi de la Chambre Basse, sous les fières couleurs de la Faction de la Marche. A la demande de Sa Sourcilleuse Splendeur, cette Dévôte avait concocté un édit permettant la censure immédiate sur les rézossocios – ces salons de parlotte que l’on fréquentait à l’aide des petites lucarnes magiques de poche – de tout ce qui serait considéré comme des « propos manifestement haineux ». Diantre, l’affaire était de taille, surtout que, dans le même temps, on avait appris via la gazette de monsieur Moustachus Plénus, que des conseillers et autres secrétaires, ayant travaillé pour ladite baronne, s’en étaient trouvés si mal d’avoir du subir quolibets et mauvais traitements de leur patronnesse, qu’ils avaient tenté, les malheureux, de s’en ouvrir au duc d’Anfer, lequel avait fait le sourd, puis au duc d’Amonbeaufisse, qui avait déclaré que cela n’était pas de son ressort, et enfin auprès de la duchesse chargée de faire régner les bonnes mœurs et l’entente cordiale entre les députés et leurs gens. Cette dernière avait, tout comme ses dignes compères, fait la sourde oreille. De guerre lasse, ces affligés s’étaient tournés vers un gazetier, lequel scribouillait pour la feuille de Monsieur Plénus. Pour couronner le tout, l’édit rédigé par la baronne, qui ne se sentait plus de joie de se voir ainsi propulsée au firmament de la gloire – elle visait ni plus ni moins que de devenir Grande Chambellane aux Balances, à la place de cette pauvre marquise de Belle-Loupée – était critiqué même par celles et ceux qui subissaient d’ordinaire la méchanceté des ces propos haineux auxquels madame de Mormoissa entendait mettre fin. Il se disait que ce bien mauvais édit organiserait une surveillance de la parole, mettant fin ainsi à ce qui avait longtemps été le fer de la lance de la vieille République, la liberté d’expression. Mais ainsi l’avait voulu le Roy, et ainsi il était obéi.

La journée n’eût pas été parfaite sans la charge qu’un gazetier, monsieur du Bêtiot, lança contre les maitres des escholes, dont la fainéantise et la lâcheté étaient la honte de la Starteupenéchionne. Ses propos furent si empreints de haine et de rage qu’ils eussent pu tomber – en théorie – sous le coup de l’édit qui porterait le nom de madame de Mormoissa, si celui-ci eût été déjà entré en application. En pratique, nul doute qu’au contraire, au Château, Son Inflexible Férule avait du fort apprécier la charge et s’en féliciter. Ainsi en allait-il en Starteupenéchionne, en ce troisième jour du Grand Déconfinement. Il était formellement proscrit de sortir prendre l’air et d’échanger deux mots avec ses voisins, sous peine de se voir infliger une sévère amende – les insouciants du Canal Saint-Martin l’apprirent à leurs dépens – mais il était obligatoire d’aller s’entasser dans les souterrains emplis d’air vicié afin de prendre les charrettes communes et de s’en aller suer au labeur. Monsieur Le-Berger-En-Chef-Des-Moutons-A-Tondre eut ces paroles : « durant le Grand Confinement, on a privilégié la vie sur le développement économique, évidemment cela ne peut pas durer. »

#ChroniquesDuRègneDeManu1erDitLeMordant.

Poster un commentaire

Chronique du règne de Manu 1er dit l’Enfançon.

Chronique du 12 ème jour du mois de mai de l’an de disgrâce 20

Où il est question d’alcoolats, d’influences occultes, et d’une stupéfiante révélation !

Le deuxième jour du Grand Déconfinement ne fut pas différent du premier. On retrouva les mêmes cohues pour accéder aux charrettes communes, les mêmes files d’attente devant les échoppes, et les mêmes escholes ressemblant désormais à des prisons – tout ce qui d’ordinaire faisait la joie et l’occupation des bambins était entassé dans un coin, recouvert de vilaines bâches, les cours étaient parcourues de rubans pour parquer les bambins lesquels avaient ordre de ne point se toucher et recevaient tout au long de l’interminable journée des consignes d’ablution avec des alcoolats, l’eau courante étant parfois chose difficilement concevable, comme dans les escholes de la bonne ville du vieux baron de la Godille.

Le mot était sur toutes les lèvres : distanciation sociale ! les gazetiers si moutonniers le répétaient à l’envi, quand il ne s’agissait en vérité que de mettre entre chacun et chacune une distance d’au moins quarante pouces. Mais comme toujours en Starteupenéchionne, un mot en cachait un autre. Une implacable « distanciation sociale » était bel et bien en train de s’établir et ce de façon plus crue encore qu’avant l’épidémie : les pauvres allaient s’entasser dans les chariots de fer malodorants et cahotants, rejoignant tous leur labeur et se partageant les miasmes, pendant que les riches pressaient les Dévôts du Roy d’édicter des lois qui leur permettraient d’épuiser ces gueux à la tâche et d’augmenter ainsi considérablement leurs bénéfices. De leur côté, les gens de Monseigneur de la Blanche Equerre faisaient opérer un tri parmi les bambins afin de mettre à part ceux des nurses et des garde-malades, lesquelles, du jour au lendemain, ne furent plus ovationnées. Néanmoins, l »ancien grand Inquisiteur Rectal fut obligé de fournir des explications sur les propos qu’il avait tenu la veille. La parade était impeccable : si les escholes étaient plus sûres que la chaumière familiale, c’était parce que le bambin n’y risquait point de recevoir des coups de ses épouvantables géniteurs, car il était bien connu que tous les Riens et les Riennes chargés de marmaille étaient des tortionnaires. Monseigneur le duc avança cette argutie sans s’émouvoir le moins du monde. Il lui fallait toujours avoir raison, sur tout le monde et en tout lieu.

Une certaine comtesse, madame de Laverte-Moulinée, qui se trouvait être une intrigante fort bien en cour, ayant son crachoir attitré sur toutes les Lucarnes magiques, à cause de son petit institut d’idées fumeuses et nauséabondes, dont elle se rengorgeait fort, faisait la pluie et le beau temps parmi les Dévôts du Roy. Elle leur soufflait tout ce qu’il convenait de penser : si le pays allait aussi mal, c’était parce qu’on avait trop allégé les corvées, il fallait les alourdir autant que les mules pussent le supporter. Il serait bon également de restaurer le travail pour les enfants des pauvres, on réglerait ainsi l’épineuse question de l’eschole et l’on pourrait enfin en finir avec la pléthore de maitres, lesquels coûtaient bien trop cher au pays. D’ailleurs, un des proches conseillers de Monseigneur le duc de la Blanche Equerre, le Grand Chambellan à l’Instruction, faisait partie des disciples de Madame de Laverte-Moulinée.

Cette amène et plaisante courtisane, au sourire chevalin, et à l’aplomb ahurissant – de la même aune que celui de Madame de Sitarte – était en vérité une espionne de Sa Perfide Majesté. La grippe pangoline avait malheureusement obligé à ce que toutes les machinations pour transformer de fond en comble le pays fussent passagèrement suspendues, mais Notre Fielleux Horloger entendait bien remettre l’ouvrage sur le métier. Piaffant d’impatience, il s’était confié à une gazette étrangère, laquelle ne donnait la parole qu’à des Saigneurs de la Phynance. A la lecture de ses propos – le Roy s’était exprimé dans la langue de son grand ami Donald- on comprit enfin le secret de sa naissance : il était en réalité le fils caché de Lady Irongrip, une Angloise alors point encore annoblie, et qui, à l’époque de ce fait miraculeux, était en passe de devenir la Grande Chambellane du royaume de Grande-Bretagne, l’impitoyable briseuse des révoltes populacières, celle qui laisserait de son règne un souvenir fort sanglant. Pour ce qui était de la paternité, cela restait un mystère : sans doute était-ce l’un des nombreux monarques que comptait alors l’Europe et parmi lesquels figurait en bonne place le roi Valkirit 1er, à moins que ce ne fût le fruit d’un fugace accouplement avec un simple jardinier ou encore un épicier, comme feu le père de cette inflexible et fort snob douairière. Lady Irongrip, ayant un époux et une carrière à mener, il avait fallu se séparer du marmot, et on l’avait fait élever par de bons bourgeois de la ville d’Amiens, de l’autre côté du Channel. Il reçut la meilleure éducation possible, chez les bons pères de Saint-Ignace et après des études au demeurant fort médiocres, dont il avait fallu enjoliver le souvenir qu’il y avait laissé, il put entrer à l’Héna . Au sortir de cette prestigieuse institution, il se jeta dans les bras de la Banque et la Phynance – bon sang ne savait mentir. En effet, celui qui allait devenir Notre Brutal Argentier tenait en tout point de son intraitable génitrice. Tout comme elle, il était un fervent adepte de l’Eglise du Saint-Capital, et vouait pareillement un culte tout particulier à Sainte Tina, cette cruelle idole que Lady Irongrip invoquait dès lors qu’il s’agissait de faire taire tous ces maudits mineurs, ou encore ces enragés de papistes Irlandais pour lesquels elle n’avait conçu qu’un impitoyable et mortel mépris.

Après les confidences, Son Inflexible Arrogance posa pour la première page de la gazette, un sourire des plus carnassiers affiché sur sa face poudrée. La ressemblance avec Lady Irongrip était des plus frappantes. Comment n’y avait-on point songé avant ? Tout s’éclairait. On comprenait pourquoi et comment Notre Sanglant Jupithiers avait réprimé la Grande Gileterie. On relisait à cette aune toutes les admonestations adressées à son vil peuple. Les cajoleries que l’on avait entendues ces dernières semaines n’étaient en vérité que menteries et afféteries. La suite ne laissait pas d’inquiéter : « I want my country open to disruption » avait martelé Sa Fracassante Fatuité, bien décidée à en finir avec tout ce qui était à ses yeux participait de l’archaïsme.

Dans les chaumières, on ruminait. Le Grand Déconfinement tournait à la déconfiture pour tout ce qui avait été conquis de haute lutte. Les libertés avaient misérablement fondu. C’était aussi pareille déconfiture en ce qui concernait les masques. On n’en trouvait point. A Marseille, le vieux baron de la Godille s’était emmêlé dans les chiffres des commandes. A Amiens, la bonne ville qui avait eu l’insigne honneur de voir grandir Notre Rutilant Jouvenceau, c’était encore pire : pas un seul petit masque à l’horizon. La bonne bourgmestresse de la ville argua pour se défausser que les emplettes de masques ne pouvaient se faire en un claquement de doigts. En revanche, la digne dame patronnesse proposa un modèle pour que chacun et chacune se métamorphosât en cousette et s’en fabriquât un en un pareil claquement de doigts.

Ainsi en allait-il en Starteupenéchionne au deuxième jour du Grand Déconfinement.

Poster un commentaire

Chroniques du règne de Manu 1er dit le Spéculateur.

Chronique du onze du mois de mai de l’an de disgrâce 20.

Où il est question de souffre, de fausse délivrance et de ridicule.

Ce fut enfin la délivrance tant attendue. Mais rien ne se passa comme prévu, ou plutôt tout fut conforme aux sombres prédictions des esprits avisés. Comme on arrivait en vue des saints de glace, il fit un temps épouvantable. Une affreuse odeur de souffre empesta le pays, depuis les marches du Nord jusqu’à celles de l’Ouest, on respira un air infect, qui se sentit même à travers les masques. Les charrettes en commun furent prises d’assaut par toute une populace de laborieux, l’oeil morne et le corps lourd. On s’entassa les uns sur les autres. Il n’y eut que l’inconséquent petit duc de Jeumebarre, lequel avait la charge de seconder madame de la Bornée, la Chambellane aux Transports, pour s’ébaubir que tout se fût passé au mieux, et pour cause, il n’avait jamais mis les pieds dans un de ces chariots de fer bondés, cahotants et malodorants. Il répéta sur tous les tons que tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes et ordonna que l’on fît évacuer les gazetiers trop curieux. Le Chevalier d’Alanver, mis à la question par l’ineffable monsieur de la Bourre d’Ain, lequel se croyait indispensable pour ce qui était d’orienter l’entendement des Riens – quand il ne faisait en vérité que cirer les chausses du Roy – estima que ces cohues dans les charrettes en commun étaient « fort dommage ». Les miasmes quant à eux n’étaient point du même avis et ils se félicitèrent de pouvoir à nouveau passer d’un quidam à un autre.

Le laisser-passer n’était plus obligatoire mais il allait le redevenir dans la Grande-Province de Lutèce pour tous ceux et toutes celles qui devaient se déplacer dans les charrettes en commun, c’est à dire tout le monde ou presque. Or, on s’aperçut que l’édit qui allait désormais régenter de façon martiale toute la vie du pays n’avait pu être ratifié à temps. Monseigneur le duc du Havre lança des appels à l’obéissance – on ne pourrait conséquemment châtier les contrevenants dans l’heure, mais cela se ferait sans clémence aucune dès que le Conseil des Sages, que Notre Sourcilleux Potache avait souhaité consulter, aurait rendu sa sentence, laquelle n’était qu’un avis. L’édit stipulait qu’on ne pourrait s’éloigner à plus de vingt lieues de son domicile et que les maitres des forges devraient signer des laisser-passer à leurs employés. On vit partout dans le pays se rouvrir les échoppes. Certains parmi les Riens et les Riennes – qui avaient usé de leurs vieilles hardes pour s’en faire des masques – coururent s’en racheter de nouvelles, cette frivole occupation leur ayant cruellement manqué. D’autres encore préférèrent s’élever l’esprit et s’en furent ventre à terre chez leurs libraires. On vit aussi des files se former devant les bureaux de change, les pauvres gens voulant envoyer quelques misérables sous à leur parentèle de l’étranger, ou peut-être en recevoir, tant la misère couvait tel un mauvais nuage.

Monseigneur le duc de la Blanche Equerre fut, pour le navire de la Starteupenéchionne tanguant sur la mer démontée de ce premier jour du Grand Déconfinement, une figure de proue des plus hardies. Il fallait courir sus à tous ces parents pusillanimes qui couvaient par trop leur progéniture. « Il est plus dangereux de rester chez soi que de se rendre dans les escholes » martela ce fier matamore, suscitant parmi les Riens et les Riennes une vague de consternation quand ce ne fût pas une grande colère. Pourquoi donc avait-on fermé les escholes depuis le treize du mois de mars, osèrent se demander certains, se rappelant fort opportunément que le duc avait jusqu’à la veille de ce jour, couru le pays en tout sens pour affirmer haut et fort qu’il était parfaitement inutile de confiner les escholes. L’ancien Grand Inquisiteur Rectal montrait à nouveau toute l’étendue de sa mansuétude et de sa bienveillance, qualités qu’il partageait avec Sa Cynique Bonimenterie.

La grande gazetière, gardienne des mânes de la Starteupenéchionne, la baronne du Saint-Croc, s’était intronisée quelques jours auparavant Première Grande Argousine du pays. Elle avait sommé le duc de Gazetamère, lequel avait l’air plus négligé que jamais, l’oeil torve et la mine basse, le cheveu mou et long, de lui faire savoir s’il avait fait recueillir par ses espions des renseignements sur les séditieux qui s’apprêtaient à mettre le pays à feu et à sang. – elle visait bien entendu les Insoumis, pour lesquels elle concevait une noire et irrépressible haine, ainsi que ces damnés d’Engiletés, qu’elle prétendait « reconvertis » et qu’elle rêvait de voir brûler dans les flammes de l’enfer.

Pendant ce temps, Frau Angela, la Grande Chandelière de la Germanie, tout en menant son pays d’une main de fer, avait cependant veillé qu’en toutes choses régnât la rigueur des sciences, lesquelles avaient été et continuaient d’être le violon d’Ingres de cette digne douairière. Son peuple en était fort rasséréné. Il en allait tout autrement du côté de l’Empire des Amériques, chez Donald le Dingo. Ce dernier se refusait à porter le masque car il craignait, disait-il, le ridicule. Cet empereur, au tempérament atrabilaire, était la preuve vivante que ce ridicule, dont il était le seul à ne point s’apercevoir qu’il était constitutif de sa personnalité, ne tuait point. Il eût été cependant fort avisé d’y réfléchir car les miasmes avaient élu domicile dans son palais. Son propre valet de chambre en avait été atteint, mais Donald jura ses grands dieux qu’il n’avait eu aucun contact avec ce larbin, dont tout le monde savait qu’il était toujours présent, l’arme au pied, pour l’aider à se vêtir. Ce grand ami de Notre Facétieux Galopin avait aussi forgé une théorie sur les écouvillonnages : ils se révélaient négatifs jusqu’à ce qu’ils fussent positifs, c’était donc une immense perte de temps et d’argent.

Dans notre pays, on n’écouvillonnait toujours pas plus qu’avant malgré les mensonges répétés du Chevalier d’Alanver, et les masques, dont ces maudits Insoumis avaient réclamé en vain qu’ils fussent distribués à la population, faisaient l’objet de spéculations les plus basses, pour le grand plaisir de la petite baronne du Panier-Ruché.

Ainsi en allait-il en Starteupenéchionne en ce premier jour du Grand Déconfinement.

#ChroniquesDuRègneDeManu1erDitLeSpéculateur

Poster un commentaire

Chronique du règne de Manu 1er dit le Bouffi.

Chronique du neuvième jour du mois de mai de l’an de disgrâce 20..

Où il est question de singeries, de lubricité et de démesure, et d’un peu d’Histoire…

Pour faire mine de fêter le huit mai, cet anniversaire qui commémorait la victoire sur le Mal, mais en réalité pour se congratuler de son avènement du mois de mai de l’an 17, Notre Primesautier Jouvenceau invita les anciens rois déchus, Nico-dit-Les-Casseroles et Françoué Deux, dit le Scoutère à une petite sauterie au Château. Auparavant, Sa Distancieuse Dignité s’en était allée, le nez au vent, sans masque aucun, saluer place de l’Etoile, son encore Premier Grand Chambellan, ce duc à la barbe mitée, qui avait maintenant la faveur dans les carottages de l’opinion – c’était là chose absolument inconcevable, il se murmurait que les jours de Monsieur de la Flippe étaient désormais comptés – ainsi que la baronne du Parvis, laquelle occupait la charge de Chambellane aux Armées. Les gazetiers de la Bonne-Fille-de-son-Maitre commentèrent ad libitum cette cérémonie, vantant la rigueur exemplaire du Roy à ne point se jeter sur ses Chambellans pour les bisouiller comme il en avait coutume. On se transporta ensuite sur les Champs-Elysées pour y saluer madame la grande-duchesse de l’Ide-Aligot, la bourgmestresse de la capitale, ainsi que les rois déchus, flanqués du gros baron de l’Archonte, qui présidait la Chambre Haute et du sardonique duc d’Anfer, l’homme-lige à la Chambre Basse, celui sur qui l’on pouvait compter pour toutes les plus noires besognes. Notre Facétieux Éphèbe, qui avait retrouvé une coiffure des plus sages – ainsi que le voulait le rôle qu’il avait endossé en ce jour – échangea quelques grimaces avec son bon ami le roi Nico, lequel avait en toutes circonstances le faciès plissé dans des mimiques fort suggestives. Le roi Françoué avait pour sa part un bon sourire faussement niais sur sa grosse face rubiconde. Seule la grande-duchesse de Lutèce arborait une mine quelque peu pincée. Les gazetiers – qui n’avaient rien d’autre à faire – s’interrogèrent sur la présence des anciens rois déchus près de l’actuel souverain. Du côté du roi Nico, on assura que c’était la tradition que d’être présent ce jour-là. Du côté de Françoué-dit-Le-Scoutère, on renchérit : être présent ce jour-là était de tradition. Cela rappela aux Riens et aux Riennes que ces deux anciens souverains étaient en réalité frères siamois.

Les portraitistes immortalisèrent la rencontre des ces trois monarques issus de la même dynastie, celle de la monarchie carolinienne. Le fondateur et premier roi de cette dynastie avait été le roi Charles-le-Grand, 1er du nom, dit Mon-Général. Ce dernier, tout auréolé de ses faits d’armes lors de la Deuxième Guerre mondiale – cela se passait au mitan du siècle précédent- avait régné en despote plus ou moins éclairé, jusqu’à ce que, s’étant fâché avec son peuple après la révolution de mai, il avait du céder son trône au roi Georges 1er. Le règne de ce dernier – qui aimait les arts et les barbouzes – fut de courte durée, il succomba une nuit de printemps de l’an 74 et l’on vit alors arriver un tout jeune monarque, à qui par bien des aspects ressemblait fort Notre Délicat Banquier, tant ils avaient tous deux en commun un même amour pour la finance et étaient pareillement issus de l’Héna, cette vénérable institution où l’on apprenait comment appliquer à la politique le catéchisme du Saint-Capital. Le roi Valkirie 1er, tel était le nom de cet hénarque – ainsi appelait-on tous ceux et toutes celles qui étaient passés par cette noble maison -, avait lui aussi rêvé d’une Starteupenéchionne et l’avait plus ou moins fait advenir. Las ! Au moment de renouveler son règne, il fut déchu, et reçut son bulletin de sortie, les Riens et les Riennes de l’époque lui ayant préféré Françoué 1er, un vieil avocat matois qui leur avait promis d’user de sa force tranquille pour mener le pays.

Cela faisait donc trente neuf longues années que les impôts des Riens et des Riennes, servaient entre autre chose à pensionner le souverain déclassé Valkirie 1er. Ainsi en allait-il en monarchie carolinienne. Les anciens rois restaient à charge du peuple, à l’instar de vielles courtisanes. Le vieux roi Françoué avait eu le bon goût de mourir peu de temps après la deuxième période de son long règne. Le bon roi Jacquot, qui lui avait succédé, était resté vivre douze années aux frais du pays. Le roi Valkirie 1er détenait donc un fameux exploit. Il n’avait naturellement point besoin que les Riens et les Riens l’entretinssent de la sorte. Outre sa fortune personnelle et son lignage – il se piquait de descendre d’une bâtarde du roi Louis le Quinzième-, il avait, après avoir été déchu, exercé moult et moult charges, toutes fort grassement rémunérées. Mais on venait d’apprendre qu’une gazetière de la Germanie, laquelle était venue deux années auparavant le visiter afin qu’il lui narrât ses souvenirs et sa connaissance d’un grand Chambellan de ce pays, venait d’ester en justice contre lui pour outrage. Elle révéla que ce vieillard fort cacochyme – il allait alors sur ses quatre vingt douze ans- était en réalité un capripède qui s’était autorisé de façon fort libidineuse à poser sa main sur la partie charnue de son anatomie, et ce à plusieurs reprises, malgré ses tentatives pour y échapper.

Tels étaient donc ces monarques caroliniens : ils ne doutaient de rien, se croyaient toujours au-dessus de tout et pensaient pouvoir exercer leur droit sur quiconque, eussent-ils atteint l’ âge vénérable auquel on eût espéré qu’ils fissent montre d’un peu plus de dignité. L’affaire fit ricaner dans les chaumières, bien qu’elle ulcérât grandement les Riennes et ceux des Riens qui voulaient en finir avec ce fâcheux travers tout masculin. Pour ce qui était de Notre Exalté Cabotin, ce n’était point la lubricité qui ne laissait d’inquiéter – cela eût été pour d’aucuns plus rassurant – mais plutôt ce que les anciens Grecs nommaient l’hybris. On s’interrogeait sur ses dernières apparitions. Monsieur Faubertus, l’un de ces gazetiers fort impertinents qui cherchaient à voir ce qu’il y avait sous les cartes, éclaira l’entendement des Riens et des Riennes sur les propos de Sa Délirante Ostentation lors de l’allocution devant les ambassadeurs des arts. Lorsqu’il avait parlé de « chevaucher le tigre », Notre Mystique Guerrier était tout bonnement en train de citer le titre de l’ouvrage d’un certain monsieur de l’Ebola, lequel ouvrage était en quelque sorte la bible des Haineux. On comprenait dès lors beaucoup mieux la longueur du conciliabule avec monsieur de la Zizanie. Cependant, Son Éclatante Bouffissure n’avait-Elle point gagné le Tournoi de la Résidence Royale parce que précisément, Elle s’était présentée comme l’adversaire le plus redoutable de la ChatelHaine de Montretout ? Y avait-il eu tromperie ?

Dans la Faction de la Marche, la belle unité tant vantée des parfaits petits automates connaissait de plus en plus de lézardes. Les traitres et les renégats étaient en passe de former un clan à part à la Chambre Basse. Quant à Monsieur du Havre, il avait l’esprit tout aussi entamé que sa barbe. Il laissa échapper un soupir qui en disait fort long devant les vieilles badernes de la Chambre Haute, lesquelles, entre deux petits sommes, infligèrent un camouflet à Notre Fallacieux Galopin en rejetant l’édit qui organisait le Grand Déconfinement. On était à deux jours de cette date fatidique. Les miasmes auraient-ils obéi à Sa Neigeuse Emphase en disparaissant? Rien n’était moins sûr.

Poster un commentaire

Chroniques du règne de Manu 1er dit le Neigeux.

Chronique du septième jour du mois de mai de l’an de disgrâce 20.

Où il est question de flocons de neige, d’esbroufe et de gommettes.

Le très bellâtre Chevalier des Rillettes connut enfin son heure de gloire. En ce cinquante et unième jour du Grand Confinement, et à quelques jours du Grand Déconfinement, ce sentencieux Chambellan eut l’occasion de briller. Ce fut en effet à lui que revint l’immense tâche de porter les propos de Notre Poudreux Bonimenteur hors du cénacle des élus. L’affaire était la suivante : les artistes, fort touchés par ces mois de mise sous le boisseau de leurs pratiques, se mouraient à petit feu. Quelques-uns d’entre eux parmi les plus en vue, avaient commis un bien gentil libelle à l’attention du Roy, le sommant d’agir et vite. Ainsi donc, pendant de longues heures, Sa Vibrionnante Hallucination s’était-elle exprimée devant un parterre fort choisi d’ambassadeurs du petit monde des arts. On avait tout d’abord retenu qu’il avait été question de fromage, celui de Robinson. On en sut un peu plus le lendemain. Notre Débraillé Visionnaire, vêtu d’une chemise immaculée, sans pourpoint, fut immortalisé dans des poses très recherchées, afin que l’Histoire s’en souvînt. Une pauvre camériste avait passé des heures sur le chef jupitérien afin de créer un fabuleux effet « coiffé-décoiffé » qui était censé démontrer que Sa Neigeuse Hauteur était logée à la même enseigne que tout son peuple, lequel était devenu fort chevelu, hormis les chauves bien entendu. On avait installé un fouillis de papiers sur le pupitre royal et deux, non pas un, gobelets d’eau avaient mis à disposition. Le dispositif scénique était fort bien en place.

Notre Frénétique Cabotin continuait en effet de se croire sur les planches. Le mardi on avait vu Zorro, le mercredi ce fut un nouveau Lélio, mimant furieusement son amour pour l’Art. Sous l’effet d’on ne sait quelle stupéfiante potion qui lui donnait un regard enfiévré, le Roy se livra à toutes sortes d’excessives et quasi démentes gesticulations. Il s’écouta extatiquement dérouler son verbe, enchanté de ses propres trouvailles. Zézayant comme jamais, il se lança dans la métaphore du fromage, puis, s’imaginant qu’il lui fallait enfourcher un tigre, il enjoignit les artistes d’en faire autant et de vaincre leurs peurs. C’était comme de traverser la rue pour trouver du labeur. Son auditoire était tout naturellement sous le charme, on l’avait recruté pour ce faire.

Le Chevalier des Rillettes arborait pour sa part un grand sourire, quand il n’était pas à deux doigts du rire. Il était au spectacle, et il savait que les gazettes l’interrogeraient ensuite. Il ne perdait donc pas une miette de la glose royale, griffonnant nerveusement ce qu’il aurait du par principe déjà connaître – n’était-il point le Chambellan aux Arts ? – mais il eut tout de même le plus grand mal à exposer devant le parterre des gazetiers avides les grandes lignes du plan de Son Alpestre Exaltation. Son brave petit toupet blanc au vent, celui qui avait été choisi pour cette charge, en remplacement de l’oublieuse Madame de Nicène, alors même qu’il avait étudié le négoce et qu’il n’aimait rien tant que de diriger l’entreprise familiale de carrosses, se mit lui aussi tout uniment à gesticuler furieusement des mains et à agiter les bras en tout sens. Le spectacle continua donc, mais on n’eut droit qu’ à une piteuse imitation. Il manquait l’essentiel, sans nul doute que cette étrange potion dont se remplissait Notre Furieux Histrion manquait à Monsieur des Rillettes. On apprit ainsi que « les arts et la culture » étaient « une part de notre humanité », la plus grande part étant bien entendu le négoce. Le Chevalier usa de mots tels que « dispositifs », « problématique » « pacte de confiance ». Il adressa maladroitement une ode aux artistes à qui revenait la mission de « réenchanter notre pays ». C’était beau comme l’antique. On écrasa une larme. On apprit que les échoppes des libraires allaient pouvoir rouvrir, et que les saltimbanques recevraient une compensation – bien chiche pour certains – en l’absence de leurs cachets et ce jusqu’à l’année suivante. Le jour de gloire continua pour le brave Chevalier qui fut ainsi invité sur toutes les Lucarnes Magiques pour commenter ad libitum les menées royales. On ne l’avait jamais tant vu depuis sa nomination. Lui-même en était tout ébaubi.

Il se murmurait qu’au Château se présentait chaque soir un mystérieux visiteur, lequel n’était autre que l’ancien roi Nico-dit-Les-Casseroles. Il venait abreuver Sa Machiavélique Petitesse – avec qui il partageait cette curieuse et fâcheuse manie de se frotter les naseaux, dès lors qu’il s’agissait de prendre la parole – de ses judicieux conseils. C’était à cette éminence bien grise que l’on devait bon nombre des mesures très floues du plan de sauvetage des arts et de la culture. On y reconnaissait sa patte : un fouillis d’annonces, sans aucun chiffre, ou si peu. Tout ceci portait un nom : esbroufe. L’ancien Chambellan aux Arts et aux Lettres de ce souverain déchu, le duc de Mitran, qui était aussi le neveu de feu le roi Françoué 1er, porta un regard fort sévère sur ce prince qu’il avait tant adulé. Il jugea que Notre Effervescent Bibelot avait un aspect « débraillé ». En fin connaisseur des ces choses, il jugea tout uniment que cela fleurait la « mise en scène ». Mais reconnaissant l’influence de son ancien suzerain, il délivra un satisfecit aux mesures annoncées. Elles étaient vagues et floues comme il convenait.

Dans le temps où monsieur des Rillettes savourait sa nouvelle notoriété, le Premier Grand Chambellan, flanqué du Chevalier d’Alanver, s’en alla révéler les dernières dispositions du Grand Déconfinement. Comme on avait bien mélangé les couleurs des gommettes au Cabinet des cartes, monseigneur le duc du Havre put fièrement annoncer que l’on déconfinerait partout où ce n’était point dans le rouge, mais que l’on déconfinerait malgré tout dans tout le pays, bien qu’il restât de ce fâcheux rouge dans les provinces de l’Est. Le comte de Muzo était fort satisfait : sa belle Provence était dans le vert, et tant pis s’il restait dans les quartiers mal famés de la bonne ville de Marseille des tâches du plus vilain effet, le vieux baron de la Godille n’avait qu’à s’en débrouiller. Il était bien plus probable qu’il ferait mine de l’ignorer. Le Chevalier d’Alanver avait fortement joué avec les gommettes vertes pour ce qui était des écouvillonnages. Il mentit allègrement : on en faisait partout et pour tout le monde. Puis vint la duchesse de la Bornée prévenir doctement que les masques seraient obligatoires dans les charrettes communes. Il n’y en avait plus ? Fi donc ! Ils seraient tout de même obligatoires. Tout le reste fut à l’envi. Le noble prétexte pour rouvrir les escholes étaient que les bambins pussent enfin avoir un repas chaud mais il s’avérait impossible d’ouvrir les réfectoires. Monseigneur le duc de la Blanche Equerre, mis à la question afin de savoir la raison pour laquelle on écouvillonnait point les maitres comme cela se faisait ailleurs, eut cette réponse magnifique : « il n’y pas de pénurie des ustensiles à écouvillonner mais il ne faut pas les gâcher ». Les maîtres goûtèrent fort peu le miel contenu dans la potion du duc, qui ajouta qu’en ce qui concernait les linges et les alcoolats pour la désinfection, il s’en lavait les mains et que cela était du ressort des bourgmestres. La messe était dite.

#ChroniquesDuRègneDeManu1erDitLeNeigeux

Poster un commentaire

Chroniques du règne de Manu 1er dit Le Fromager.

Chronique du 6e jour du mois de mai, en l’an de disgrâce 20

Où il est question d’une gentille saynète, d’un fromage bien sec et d’une grande forfaiture…

La visite de Notre Médiocre Cabotin et de son fidèle serviteur à l’eschole de Poissy fut abondamment commentée. Des esprits chagrins relevèrent moult entorses aux nouvelles règles du savoir-vivre désormais en vigueur dans notre pays. Son Absolue Désinvolture n’avait eu de cesse de se toucher le masque, celui-ci n’était point bien ajusté, les distances n’étaient que peu ou pas du tout respectées. Quant à l’ablution mimée des mains à laquelle s’était livré Notre Indiscipliné Potache, elle n’était qu’ une mauvaise parodie qu’un marmot se chargea du reste de corriger en montrant les bons gestes. A l’heure du souper dans les chaumières, au moment de narrer la royale visite, les Lucarnes magiques censurèrent les passages les plus licencieux. Mais quelle méprise ce fut ! Sa Grande Bouffonnerie était en vérité montée sur les planches. C’était Zorro et son fidèle Bernado – masqué pour l’occasion- qui s’étaient donné en spectacle devant les bambins éberlués. La saynète avait été écrite par Madame de Sitarte – laquelle avait finement adapté les didascalies à la situation de notre pays, ainsi le masque se porterait-il non sur les yeux mais sur le nez et la bouche – et brillamment mise en scène par Dame Bireguitte en personne. On se souvient que cette souveraine avait été maîtresse chez les Bons Pères, où elle enseignait notre belle langue ainsi que des rudiments de théâtre. Ce fut lors de ces riches heures qu’elle rencontra Notre Fortuné Jouvenceau, elle déjà femme bien mûre, et lui puceau effarouché. Comme il en allait autrefois avec les infants d’Espagne ou d’Autriche, l’acnéique éphèbe fut promis à Dame Bireguitte Ravalée de La Façade, lorsqu’il aurait atteint sa majorité. La bonne société ferma les yeux, et absolut cette union. Lorsque vint le temps du Grand Tournoi de la Résidence Royale, toute l’histoire fut réécrite et richement enluminée par une très proche amie de Dame Bireguitte, la marquise de Margoulin, une échotière fort bien en vue, qui n’avait pas son pareil pour travestir la réalité. Nos futures Pipolesques Altesses furent ainsi glamourisées à outrance par les soins de cette magicienne.

Il fut beaucoup question des arts en ce sixième jour du mois de mai. Sa Superbe Ostentation avait fait mander douze ambassadeurs fort reconnus dans leurs disciplines, ainsi que le Chevalier des Rillettes, le supposé Chambellan aux Affaires Culturelles, un personnage des plus falots à qui il fallait toujours rappeler quelles étaient ses attributions – le Chevalier avait jusque là œuvré dans le domaine des carrosses – afin de s’entretenir de ce qu’il convenait de faire pour mettre un peu de baume au cœur des saltimbanques, lesquels étaient tout bonnement réduits à un quasi silence et à la disette pour certains depuis le début du Grand Confinement. Notre Autocratique Phénix ne consultait que pour la forme, il faisait ensuite selon son bon plaisir. On en avait encore eu un bel exemple avec l’entrée des étrangers dans notre pays après le onze du mois. Sa Versatile Inconséquence provoqua une retentissante confusion en contredisant toutes les mesures que le Chevalier d’Alanver avait présentées . Ainsi, tel en avait décidé le Roy, tous ceux qui n’avaient pas l’étiquette « Schengen » sur leur laisser-passer seraient soumis à quarantaine – or il s’agissait là de ceux qui venaient de pays où l’épidémie était en passe d’être maitrisée -, et tous ceux qui possédaient ce précieux sésame pourraient circuler dans notre pays comme bon leur semblait. Ainsi les Italiques, les Anglois et les Ibères – chez qui les miasmes continuaient d’œuvrer – circuleraient sans entrave, diffusant sans limite la grippe pangoline là où elle n’avait pas encore suffisamment fait de ravages. On se souvient que c’était grâce à des Turinois fanatiques de la balle au pied que les miasmes avaient fait une entrée en force en Starteupenéchionne au mois de mars.

Pour ce qui était donc du domaine des arts, Notre Verbeux Cuistre eut la brillante idée – gageons qu’elle lui avait été inspirée par cet insignifiant Chevalier des Rillettes, lequel se trouvait être par on ne sait quel illogisme bourgmestre de la bonne ville de Coulommiers- d’en appeler au Robinson de Monsieur Defoë. Le naufragé fut bien aise de trouver en sa malle un fromage. La leçon que Sa Navrante Imposture entendait ainsi infliger au monde des artistes était qu’en toutes choses – ce mot tant prisé – il fallait aller à l’essentiel. Si les artistes avaient tant besoin de travailler, qu’ils accompagnassent donc ces malheureux enfants privés de tout qui pullulaient dans les quartiers mal famés des périphéries des grandes villes. Les bonnes œuvres charitables étaient l’avenir, qu’on se le dise ! Pour le reste, Notre Poudreux Bonimenteur évoqua dans un flou très artistique quelques mesurettes afin de rasséréner les inquiets. « Beaucoup de choses pourront se faire », telles furent les royales prédictions.

On apprit par l’impertinente gazette Le Volatile Muselé que Sa Considérable Malveillance, ainsi que le bretonnesque baron du Truant, le Chambellan aux Affaires de l’Extérieur, avaient tout deux été avisés par l’ambassadeur de la Stareupenéchionne auprès de l’Empire du Ciel de la mystérieuse et terrible épidémie qui commençait de sévir dans cette contrée, et ce bien avant les festivités de la fin de l’an 19. Le diplomate, encore tout ébranlé, par ce qu’il avait vu, avait fait part de ses grandes inquiétudes. Las ! Il n’avait point été écouté, tout s’était perdu sous les ors des salons. Notre Machiavélique Babillard n’avait alors qu’une idée en tête : transformer les Vieux-Jours de ses mauvais et indécrottables sujets en juteuses rentes pour ses Très-Chers-Amis les Saigneurs de la noble maison de Braque-Et-Raque, et réduire tous les braillards et les chamailleurs à quia, avec l’aide fort précieuse du Berger-en-Chef-des-Moutons-A-Tondre. On connaissait la suite.

#ChroniquesDuRègneDeManu1erDitLeFromager

Poster un commentaire

Chroniques du règne de Manu 1er dit Le Théologue.

Chronique du mardi 5 du mois de mai, en l’an de disgrâce 20

Où il est question de conciliabules, de scholastique et de louanges divinatoires.

Notre Malveillant Ephèbe avait grand soin de son peuple. Il se sentait l’âme d’un père pour tous ses sujets, fussent-ils les plus modestes, tels ceux qu’il avait précisément lors de la première année de son règne si affectueusement appelés les « Riens ». Cela leur était resté et ne s’était jamais si bien avéré par la suite, tant ce monarque n’avait eu de cesse que de se montrer bon et juste. En ces temps difficiles de l’épidémie, n’avait-il point dispensé à nouveau sa sollicitude dans l’oreille d’un brave boulanger, l’un de ces modestes artisans qui s’échinaient à survivre dans leurs petites échoppes ? On apprit tout incidemment que le boulanger de Lyon était en vérité à la tête d’une petite manufacture, où il employait une centaine de personnes et qu’il était le fournisseur attitré d’un grand maître queue, monsieur du Boncuissot, lequel était fort bien en cour. Cet honnête et modeste artisan comptait aussi parmi les fidèles du vieux duc de Colon, qui fut Grand Chambellan aux Affaires Domestiques, avant que de s’en aller piteusement, victime de quelque attaque d’amnésie lors de l’affaire du Sieur de Grosbras, laquelle avait fait couler tant d’encre lors de l’été de l’an 18.

Monsieur de la Zizanie, un méchant gazetier au teint bileux, sans talent aucun, mais qui s’était ménagé une petite rente fort confortable en distillant sur une Lucarne magique son fiel et sa hargne haineuse envers tous les Mahométans ou supposés tels par lui, eut droit aussi à la paternelle sollicitude du Roy. Ce mauvais histrion avait été quelque peu insulté par un quidam, lequel appréciait fort peu ses diatribes, déclenchant par là un tollé de protestations indignées dans le petit Landerneau des gazetiers-nourris-aux-croquettes et autres ducs et barons du pays. Sa Grandeur Indignée, non contente de fustiger ce crime en condamnant son auteur à la géhenne, prit son cornet magique et s’entretint pendant presque une heure avec ce monsieur de la Zizanie. Nul ne sut ce qu’ils se dirent, mais il est permis de supposer que Notre Délicat Philanthrope et ce vilain haineux s’étaient trouvé moult atomes crochus.

Il fallait remettre le pays au labeur et cela se ferait en premier lieu dans les escholes. Monseigneur le duc de la Blanche Equerre, qui professait cet axiome en l’enjolivant avec force petits cœurs sur les rézosossios, ces petits salons virtuels, qu’il fréquentait assidûment -« les maitres aiment leurs élèves » « les élèves aiment leurs maitres» -, ceci afin de faire passer la potion fort amère qu’il avait concoctée, était partout pour tenter de redorer son blason, lequel, malgré ses méritoires efforts, n’avait eu de cesse de se ternir au fil de ces trois années. L’ancien Grand Inquisiteur Rectal ne décolérait pas depuis que le Premier Grand Chambellan l’avait dépossédé de ses plans d’attaque pour remettre les escholes en première ligne, laissant ces fâcheux de bourgmestres décider de ce qu’il convenait de faire ou non.

Par bonheur, monseigneur le duc continuait d’avoir l’oreille de la Souveraine, Dame Bireguitte, avec qui il partageait beaucoup, et par conséquent celle du Roy lui-même. Ce fut donc en compagnie du Monarc que notre duc, ne se sentant plus de joie, se transporta dans une eschole que l’on avait maintenu ouverte pour y accueillir les enfants des nurses et des garde-malades, ainsi que de quelques autres premiers de corvée. Ceci se passait dans la bonne ville de Poissy, dont le bourgmestre, le baron Charles de la Zitoune, un ancien gazetier, était un fervent partisan de cette offensive en première ligne, dût-il y avoir de la perte. La suite fut immortalisée par la Bonne-Fille-De-Son-Maitre. On put ainsi assister à l’arrivée de Notre Petit Fantômas, le visage à demi recouvert d’un hideux masque noir, lequel ressemblait à celui du père du Chevalier du Jeudi, flanqué de son âme damnée le duc de la Blanche Equerre, masqué lui aussi de semblable manière. Jaillissant de son carrosse, Son Obscure Autorité, après avoir salué son bon ami le bourgmestre, s’en fut faire la leçon aux bambins. Sa chère et fidèle Madame de Sitarte l’avait fait répéter : il fut donc question de « bout de virus » dont il convenait de ne pas s’en barbouiller, faute de quoi il fallait procéder ensuite à de nombreuses et vigoureuses ablutions des mains. Lorsqu’il parlait à des marmots, Notre Juvénile Cabot se croyait obligé d’adopter leur langage, en le travestissant outrageusement, négligeant totalement les règles de notre belle langue. Cette louable et royale intention s’en était trouvée redoublée par le fait que face à lui se trouvaient des rejetons de Riennes premières de corvée, au sujet desquelles le Roy se renseigna mignardement, adaptant habilement son langage à son auditoire. On apprit enfin la finalité de la « distanciation » et du port du masque : « comme ça, on postillonne pas à l’autre » conclut magistralement Sa Pédantesque Férule, snobant superbement les bambins du fond de la classe, lesquels, tout ignorants du protocole pangolin parce que n’étant que des enfants, se rapprochaient joyeusement pour commenter la scène. La démonstration était faite.

 

Notre Vibrionnant Magister s’en fut ensuite à la rencontre des gazetiers de la Première Lucarne Magique, afin de continuer de distiller la bonne parole. Tout comme son encore Premier Grand Chambellan la veille à la Chambre Haute, tout comme son fidèle séide le fanatique petit baron du Dard-Malin, lesquels avaient dressé un apocalyptique et noir tableau des galopins obligés de se confiner au logis avec leurs ignares de parents, incapables de les aider dans leurs études, Sa Verbeuse Scolastique évoqua le calvaire des bambins privés de deux longs mois d’école – c’était là châtiment inhumain, « traumatisant » -, laissant entendre par une perfide prétérition que les maitres, ces fainéants récalcitrants et poltrons, s’étaient tourné les pouces pendant ce temps. A la suite de quoi, notre Minus Carolus inventa le principe de l’école non pour tous, mais pour certains, école qui serait de « qualité », donnant in petto raison à tous ceux et celles parmi les maitres qui réclamaient à cor et à cris que le nombre de bambins par classe fût revu à la baisse.

Sa Navrante Pitrerie cherchait en vérité à se dépêtrer par avance de ce qui s’annonçait comme un fiasco. Dans la bonne ville de Marseille, où l’état catastrophique des escholes – il y manquait de tout ordinairement et il pleuvait dans les classes, quand ce n’était pas des rats qui venaient s’inviter – était de notoriété publique, le vieux baron de la Godille, à qui la grippe pangoline avait fait le fabuleux cadeau de lui prolonger ad vitam aeternam son mandat de bourgmestre, claironna que tout était prêt pour l’ouverture le onze du mois. On apprit par ses opposants, les Printaniers, que tout avait été décidé sans que personne ne fût consulté. Par coquetterie de vieillard, monsieur de la Godille voulait se faire bien voir du Roy.

Ainsi en allait-il en Starteupenéchionne, en ces temps où la sottise et la flagornerie étaient devenues vertus. L’ardente et zélée duchesse de la Courge, faisant son retour, s’en alla vanter, de sa diction d’élève appliquée – cette dévôte avait été jusqu’à se travestir en écolière, coiffure à l’appui – les mérites de sa commère madame de Sitarte, laquelle allait devenir à n’en point douter « un modèle pour plein de jeunes filles ». Après cette brillante prédiction, on conçut les pires craintes pour lesdites jeunes filles. Chez les Riens et les Riennes, l’estime pour madame de Sitarte était inversement proportionnelle à la quantité de masques à disposition pour se protéger des miasmes. Certains des parents eussent préférer le couvent pour leurs pucelles que de les voir embrasser la carrière de la Porte-Mensonge de Notre Très-Détesté-Souverain.

#ChroniquesDuRègneDeManu1erDitLeThéologue

Poster un commentaire

Chroniques du règne de Manu 1er dit le Petit Gamelin.

Chronique du 4 du mois de mai en l’an de disgrâce 20..

Où il est question de la Charité qui se moque de l’Hôpital, de menaces fumeuses et d’honneur…perdu.

La glorieuse Starteupenéchionne, sous le règne de son divin Créateur, devenait le Grand Bazar de la Charité. Alors que le miracle du Saint-Ruissellement était en passe de s’accomplir pour aller remplir les cassettes des Grands Epiciers, lesquels allaient pouvoir vendre jusqu’à quatre vingt quinze sous un masque qui n’en coûtait que sept trois mois plus tôt, la Reine-Qu-On-Sort convoqua au Château des échotiers mondains de la gazette Lutèce-Concorde. Elle prit longuement la pose afin de se faire immortaliser dans les salons d’apparat, en train d’œuvrer à mettre en vente le mobilier dont on n’avait plus l’usage. Dame Bireguitte Ravalée de la Façade, qui se piquait de modernisme et se voulait toujours à la pointe de ce qui se faisait de plus tapageur et de plus clinquant, avait fait procéder, dès son arrivée au Château, à de fort coûteuses rénovations et changements de meubles, tout ceci bien entendu aux frais des Riens et des Riennes . Tout ce qui avait été jugé vieillot et poussiéreux avait été entassé dans des remises. La Reine, en vertu des lois de la vieille république, n’en pouvait disposer à sa guise. On procédait certes à des ventes, dont les profits servaient à conserver ceux des meubles qui avaient le plus de valeur et qui nécessitaient de l’entretien. Une telle vente avait été prévue de longue date, mais la Reine, qui avait sa propre œuvre de charité, décida que cela se ferait au moyen de cette dernière et que les profits iraient aux hôpitaux du pays, lesquels avaient été saignés à blanc par les menées de son royal époux et se trouvaient dans l’état que l’on connaissait. Cette vente de charité fut annoncée à grands frais, mais d’aucuns s’inquiétèrent de ce qui allait réellement être vendu. S’il s’agissait de mobilier de peu de valeur, cela eût indiqué le peu de cas que l’on faisait en vérité de cette cause, mais dans le cas contraire, si l’on mettait en vente des pièces rares, comment donc cela avait-il été rendu possible ? Comment le Grand Conservateur du Mobilier avait-il été circonvenu pour accepter ce qui outrepassait les lois ?

La charité remplaçait donc l’impôt. Les appels aux dons se multipliaient. Les Très-Riches-Amis, qu’on avait si généreusement exempté de ces fâcheux impôts, participaient peu ou prou au « Charity Business », selon qu’ils voulussent s’acheter quelques indulgences ou une charge pour un de leurs rejetons. Il n’était jusqu’à la recherche d’un antidote contre cette méchante grippe pangoline qui ne fît l’objet d’un appel à la charité. Les autres Etats de l’Europe avaient malgré tout ouvert leurs bourses et mis quelques liards dans l’affaire, mais Notre Pingre Monarc, fort regardant dès qu’il s’agissait de « l’argent magique » avait ordonné qu’il n’en fût rien. La Starteupenéchionne ne participerait donc nullement à ces recherches à moins que les Riens et les Riennes ne prissent sur leurs maigres deniers.

Plus le jour du Grand Déconfinement avançait sur le calendrier, moins il semblait possible. Les obstacles ne cessaient de se multiplier. Quand ce n’étaient pas ces poltrons de bourgmestres qui renâclaient à prendre le risque de rouvrir les escholes, c’étaient les martiales déclarations du Chevalier d’Alanver, en passe de devenir duc, qui jetaient le trouble. Ce fier matamore brandit tout uniment la menace d’un « déconfinement retardé » parce que certains se déconfinaient trop tôt, usant ainsi de la tactique de la culpabilisation. Il fustigea sévèrement le Savant de Marseille, lequel avait déclaré que l’épidémie de grippe pangoline ne ferait pas au final plus de morts que ceux causés par cet engin diabolique nommé « trottinette », qui transformait n’importe quel quidam en bolide. La grippe pangoline était en réalité bénie par le gouvernement de Sa Sulfureuse Malveillance : elle permettait de mettre sous le boisseau toutes les « chamailleries ». Les mauvais sujets étaient contraints soit de rester au logis, soit d’aller s’user la santé à travailler sans que plus aucune loi ne vînt limiter les ardeurs des maîtres des forges. Le pays tout entier vivait sous le couvre-feu et cela autorisait les deux maréchaussées à exercer leurs contrôles en tout lieu. Elles ne s’en privaient pas. On allait sous peu permettre à des milices d’œuvrer à ce contrôle permanent dans les charrettes en commun, dès lors que l’on rendrait le port du masque obligatoire.

Le monstrueux protocole imaginé par les gens de monseigneur le duc de la Blanche Equerre s’avérant totalement impraticable, on dut procéder à des « allégements ». Mais on allégea tant et plus qu’il n’en restât plus rien ou pas grand-chose. Les maitres des escholes et ceux des collèges allaient se retrouver face à leurs ouailles dans la même situation qu’avant le Grand Confinement. Il n’y avait plus qu’à espérer que les miasmes restassent confinés on ne savait où, donnant ainsi raison au professeur Klorokine. Le Chevalier d’Alanver mentit tel un arracheur de dents en prétendant que, sur les escholes, le gouvernement avait agi de concert avec le Conseil des Savants, lequel, ne servant plus à rien, était devenu totalement muet. On apprit incidemment que c’était Dame Bireguitte, encore elle, qui avait intercédé auprès de son Divin Epoux et de son très cher ami le duc de la Blanche Equerre, afin que l’on procédât en premier lieu à la réouverture des escholes, ceci afin de contribuer au grand œuvre de cette bonne dame, tout entier consacré à la Très-Sainte-Charité. Quant au duc lui-même, il annonçait gaillardement urbi et orbi que cette réouverture se ferait, c’était là une question d’honneur. « Je ne choisis pas la facilité » fanfaronna ainsi cet ancien Grand Inquisiteur Rectal, montrant ainsi le peu de cas dont il faisait de ses troupes et la façon toute cavalière dont il entendait en disposer.

La petite duchesse de Bergeai fit un grand retour, fort remarqué, en promettant de manigancer à la Chambre Basse afin de faire voter une loi pour amnistier par avance toutes les peccadilles que l’on ne manquerait pas hélas de commettre avec ce Grand Déconfinement. Madame de Sitarte s’en était allée pour sa part pérorer dans une Lucarne Magique. Elle répéta tel un perroquet les chiffres tout à fait fantasques que son compère le Chevalier d’Alanver avait énuméré avant elle sur les écouvillonnages et confondit allègrement les mots « production » et « importation » pour ce qui était des masques. On nageait toujours autant dans le vague, le fumeux, l’hypothétique, le mensonger. C’était à qui en fabriquerait le plus pour cacher ce qui apparaissait de plus en plus crûment: la Starteupenéchionne de l’an 20 ressemblait fort à la moribonde république de l’an 40 de l’autre siècle, à ce triste moment de son histoire que l’on avait nommé la Débâcle.

#ChroniqueDuRègneDeManu1erDitLePetitGamelin

Poster un commentaire

Chroniques du règne de Manu 1er dit Le Muscadin

Chronique du deux du mois de mai de l’an de disgrâce 20..

Où il est question de …masques dont on fit une affaire, de décorations et de sourires plaqués.

L’affaire des masques battait son plein. Alors que les apothicaires avaient été interdits depuis le début de l’épidémie de vendre ces précieuses petites barrières d’étoffe, que les nurses, les garde-malades, quand ce n’était pas les médecins eux-mêmes, en avaient cruellement manqué et continuaient de le faire, au péril de leur vie, et que dans le même temps, la bonne duchesse de Sitarte, après s’être échinée à en démontrer l’inanité, pérorait à présent, ainsi que son compère le Chevalier d’Alanver, qu’en porter serait formellement requis dès le onze mai, voilà maintenant que les grandes échoppes, où l’on pouvait tout acheter, en avaient soudain à vendre des quantités phénoménales, à des prix qui l’étaient tout autant. On s’interrogea. D’où venaient donc ces masques ? Étaient-ce les réserves faites judicieusement par les grandes familles tenancières de ces échoppes ? Comment avaient-elles su que ces délicats accessoires, tant décriés, deviendraient les sésames du Grand Déconfinement ? Ou alors, si ce n’était point des réserves – ce qu’à dieu ne plût, car cela eût signifié que les grands épiciers, n’ayant privilégié que leurs profits, s’étaient méchamment gaussé de tous les combattants en première ligne, – comment avait-on procédé pour s’en procurer aussi vite et les faire entrer dans le pays ? La corporation des grands épiciers était-elle donc plus efficace que la Chancellerie de la Bienportance, que la Starteupenéchionne elle-même ? Cela ne se pouvait ! Une bonne duchesse, madame des Lattes, qui avait une charge de sénatrice à la Chambre Haute, sonna l’alarme depuis son fief de la Gironde. Elle avait entendu les vigoureuses protestations des ordres de la Santé, lesquels étaient de coutume fort mesurés dans leurs propos. La coupe était pleine. Madame des Lattes demanda que la Chambre Haute diligentât une « enquête », ce que redoutaient par-dessus tout le duc du Havre et son gouvernement. Notre Téléphonique Bonimenteur était au dessus des ces basses considérations. Ses Conseillers lui avaient susurré une idée sublime : « Sire, il vous faut être au plus près de Votre peuple qui s’inquiète. Que Votre Majesté rassure ses sujets en délivrant sa bonne et guérisseuse parole, tel un baume . » Ce qui fut dit fut fait. Le Cabinet de l’Information dirigé d’une poigne de fer par madame de Sitarte fit ainsi savoir par la bouche d’un gazetier de la Bonne-Fille-de-son-Maitre que Sa Bienveillante Hâblerie s’était entretenu via le cornet magique avec deux braves boulangers et un pêcheur. Le pays pouvait désormais dormir sur ses deux oreilles, le Roy savait tout et veillait sur son peuple.

Las ! Les Riens et les Riennes avaient les poches de plus en plus vides. Tout coûtait. Quand ils comprirent qu’il leur faudrait désormais rajouter dans les dépenses l’emplette de masques – dont il convenait d’en user deux par jour et par personne – ce fut la consternation. Le Grand Mité avait enjoint les Riennes à en continuer la fabrication, avec les moyens du bord, mais on apprenait que dans certaines provinces, les Officines de la MalPortance avaient décrété que ces masques n’étaient point conformes à la règle. C’était à n’y rien comprendre. Il en allait de même avec les gommettes de couleur destinées à prédire la date du Grand Déconfinement. On avait confié l’affaire à des daltoniens dont les savoirs en géographie étaient des plus sommaires. Ils produisirent des cartes successives du pays, où les couleurs vert, rouge et orange apparaissaient au petit bonheur, sans légende, sans que l’on ne sût ce qu’elles étaient censées signifier. On alla jusqu’à inventer l’abscons principe de « déconfinement à durcir ». Des gazetiers révélèrent que cette grande affaire du Déconfinement – sur laquelle Gracchus Mélenchonus avait dès la fin du mois de mars appelé à la plus grande vigilance – avait été confiée à une officine privée, laquelle dépendait d’une grande maison sise dans l’Empire des Amériques, chez le grand ami de Notre Poudreux Monarc. C’était cette officine qui s’occupait désormais de tous les détails, et veillait à organiser de grands raouts avec tous ceux qui, œuvrant dans le domaine de la santé et se posant moult question pendant des semaines avaient sollicité en vain le Chevalier d’Alanver et ses gens. Ces derniers, ainsi que les Conseillers du Roy et ceux du Premier Grand Chambellan, flanqués du baron du Cachesex se rendaient à ces conférences en invités. La Starteupenéchionne faisait ainsi chaque jour la démonstration de son impuissance à exercer ses fonctions.

Le Savant de Marseille, monsieur House, alias le professeur Klorokine, fut mis à la question par Madame du Chiendent. Cette zélée gazetière fit le voyage de Marseille pour rencontrer le sulfureux médicastre. Après s’être promenée dans les rues du fief du vieux baron de la Godille, et avoir persiflé sur ses habitants qui ne semblaient pas connaître le confinement, Madame du Chiendent entreprit donc de questionner monsieur House. Las ! Elle avait négligé de faire quelques recherches, et lorsqu’elle demanda fort doctement au savant s’il accepterait d’être décoré de la Légion d’Honneur, ce dernier lui rétorqua fort malicieusement qu’il l’avait déjà. Aux encore plus sottes questions sur son apparence, sur la longueur de ses cheveux, et autres billevesées dont le compère de Madame du Chiendent, monsieur du Coincoin avait le secret, le savant répondit que tout cela n’était précisément que fadaises et qu’il faisait en ce domaine ce que bon lui semblait. Quant à ce qui était de la réouverture des escholes, laquelle ne laissait pas de fâcher les Riens et les Riennes, Monsieur House avança ne point être inquiet, mais il rajouta qu’on pouvait changer d’avis et qu’il n’était pas en mesure de prédire ce qui allait se passer.

Gracchus Mélenchonus fut lui aussi mis à la question par un Dévôt du Roy, un gazetier fort bien en cour et fort bien fait de sa personne, Monsieur de la Taye d’Orayer. Ce dernier cherchant à se rendre le plus agaçant possible, malgré son sourire surfait, attaqua le tribun en l’accusant de faire de l’opposition systématique. Ce à quoi il lui fut répondu qu’il n’avait qu’à aller voir ce qu’il en était dans les pays comme l’Empire du Ciel où l’opposition était engeôlée. Gracchus Mélenchonus délivra une petite leçon sur ce qu’était le jour du 1er mai dans le monde, en rien une «chamaillerie » comme l’avait frivolement décrit Notre Petit Histrion, mais bien une lutte pour que le labeur n’occupât plus l’entièreté des pauvres vies. Le tribun rappela fort opportunément à Monsieur de la Taye d’Orayer, qui avait replaqué son sourire factice sur son visage patricien, que le Roy avait au contraire par ses édits permis que ce labeur s’allongeât sans limites. Gracchus Mélenchonus continuait à concevoir les plus grandes inquiétudes sur le Grand Déconfinement.

Chacun et chacune comprenait maintenant que le gouvernement de Notre Malveillant Freluquet avait, face à cette redoutable épidémie, confiné trop tard, mal confiné, et qu’on s’apprêtait donc à tout aussi mal déconfiner, sans que rien ne fût prêt pour cela. On était au royaume du Grand Cul par dessus tête. On avait confiné les escholes le plus tard possible, on les déconfinait le plus tôt possible, quitte à les transformer en prison, où chaque bambin serait pris dans les filets implacables de la « distanciation » et où tout jeu serait désormais proscrit, comme il était écrit dans l’interminable protocole que monsieur le duc de la Blanche Equerre avait fait écrire par ses Conseillers, lesquels n’avaient au grand jamais mis les pieds dans une eschole et n’avaient pas la moindre idée de ce qui s’y faisait d’ordinaire. C’était à en pleurer.

Ainsi en allait-il en Starteupenéchionne au quarante-septième jour du Grand Confinement, au temps de l’épidémie de la grippe pangoline.

#ChroniquesDuRègneDeManu1erDitLeMuscadin

Poster un commentaire

Chroniques du règne de Manu 1er dit l’Histrion

Chronique du 1er du mois de mai de l’an de disgrâce 20..

Où il est question de faussetés et de chamailleries, de vilenies et de sacrifices.

Or doncques nous étions au premier du moi de mai, et Notre Fringant Disputailleur s’avisa qu’il était grand temps qu’il s’adressât derechef à son peuple, afin de lui délivrer de bonnes et lénifiantes paroles, et d’adoucir ainsi sa réclusion. Afin de paraître totalement à son avantage, Sa Facétieuse Frivolité, ayant passé des heures dans une petite cabine sous de faux rayons du soleil – endossa la panoplie du tribun Gracchus Mélenchonus, ainsi que son vocabulaire. Il fut ainsi question des « laborieux et des laborieuses », dont ce jour était la fête. Notre Médiocre Imposteur vantant l’esprit de ce jour, semblait tout bonnement dresser une ode aux accents lyriques et mélodramatiques à l’intention des guildes des laborieux, des laborieux eux-mêmes, grâce à qui la Starteupenéchionne tenait le cap, ces braves et fiers combattants, ceux-là dont il avait cherché à transformer les Vieux-Jours en juteux dividendes pour ses Très-Chers-Amis de la maison Braque-Et-Raque, ceux-là que sa maréchaussée avait chargés, gazés, mutilés, engeôlés. Dans l’esprit de Sa Détestable Affectation, ce jour cher au peuple, n’était en vérité que le moment de « vendre » du muguet – lequel, ainsi en avait décidé ce vieux maréchal si cher au cœur de ce prince, avait malheureusement remplacé la belle églantine – et de se disputer. Par la bouche du Roy, les luttes des laborieux et des laborieuses pour conquérir leurs droits se métamorphosaient en d’innocentes et enfantines « chamailleries », ses mauvais sujets en marmots indisciplinés et querelleurs qu’il convenait de gronder un peu en leur faisant de fallacieuses promesses de « jours heureux », lesquels devenaient un vulgaire colifichet.

Notre Machiavélique Cabot acheva son mielleux et zézayant discours sur les mots « ensemble, unis ». Car telle était bien l’intention cachée au cœur de cette ode médiocre : préparer le peuple à l’entrée en scène d’un nouveau gouvernement de « cons-corde ». D’aucuns, observateurs avisés de la manière dont Sa Calamiteuse Duplicité et son gouvernement avaient administré le pays face à l’épidémie de grippe pangoline – on avait dépassé les trente mille morts et il s’en mourait toujours -, prédirent que les Factions qui siégeaient à la Chambre Basse ne manqueraient pas de vouloir diligenter une investigation afin de déterminer qui avait fauté, et en quoi. Y avait-il eu mensonges ? Ou n’était-ce qu’une épouvantable inaptitude à mener les affaires communes d’un pays ? Monsieur Toddus, un de ces observateurs, qui faisait œuvre de théoriser sur la société, eut ces mots : « Nous saurons que le monde a changé quand ceux qui nous ont mis dans ce pétrin seront devant un tribunal ». L’affaire était d’importance. Les Conseillers pressèrent Notre Prince des Nuées de ratisser largement dans toutes les Factions, afin d’en débaucher les plus enclins aux honneurs – il s’en trouvait toujours – , et de briser ainsi toute velléité que fût lancée une quelconque enquête, laquelle n’eût pas manqué d’être fort fâcheuse.

Les deux maréchaussées – la civile et la militaire- continuaient de sévir avec hargne et cruauté, laissant libre cours aux plus mauvais instincts de certains de leurs bras armés : à Paris, trois de ces reîtres noirs regrettèrent avec force lazzi de ne pas avoir attaché une pierre au cou d’un pauvre malandrin qui s’était jeté à la Seine en cherchant à leur échapper, car en plus d’un supposé larcin, il avait commis le crime d’avoir la peau trop brune ; près de Tours, un simple quidam, qui avait commis le même crime, celui d’avoir la peau trop sombre, fut roué de coups, gazé, avant d’écoper d’une simple amende au motif que la date et l’heure du laisser-passer n’étaient plus conformes au moment où ces braves pandores garants de l’ordre et de la sécurité, leur besogne perpétrée, s’étaient avisés qu’il leur fallait un prétexte pour verbaliser leur victime ; à Orléans, un galopin qui avait nuitamment fait le mur pour rejoindre un de ses comparses, voyant les gens d’armes, prit la fuite, mais il fut rattrapé et tant malmené que ces héroïques cruchots, s’y mettant à plusieurs contre ce dangereux malfaiteur, lui cassèrent une côte et le décorèrent de multiples bleus. Le tableau de chasse de ces zélés suppôts du Roy s’enorgueillissait de cinq nouvelles victimes, et d’une dizaine de blessés. Monseigneur le duc de Gazetamère fronça les sourcils quand il apprit que certains de ses gens se comportaient aussi mal : il ne fallait point proférer des remarques désobligeantes sur la couleur de la peau des malfrats.

Ainsi en allait-il en Starteupenéchionne en ce premier du mois de mai de l’an 20, au quarante-sixième jour du Grand Confinement. Les Riens et les Riennes manifestèrent à leurs balcons, on pleurait les morts qu’on ne pouvait toujours pas accompagner à leur dernière demeure – parmi ces morts se trouvaient d’héroïques médecins qui avaient lutté pied à pied sans aucune protection contre les miasmes-, et l’on faisait les comptes : les masques tant honnis allaient coûter de coquettes sommes maintenant qu’ils allaient devenir obligatoires. La prospère maison Quecériant, qui exploitait les hospices dans lesquels se mouraient les vieillards – autant des miasmes que de solitude – renonça à verser à ses porteurs de billets à ordre les forts juteux bénéfices que leur procurait cette activité. En réalité, ce n’était que partie remise, on attendait que l’attention se portât ailleurs. Le très cacochyme et égrotant gazetier monsieur Durdelaselle, qui avait grandement dépassé l’âge d’être pensionnaire dans l’un des hôtels de la maison Quecériant, eut ces mots : « les Riens et les Riennes sont anxieux et c’est une très bonne chose. Cela rend les gens plus raisonnables qu’ils ne le seraient spontanément, ce qui aidera au redémarrage économique. » Foin donc de ces puériles chamailleries, il fallait aller mourir au labeur. Tel était le bon vouloir du Roy.

#ChroniquesDuRègneDeManu1erDitLHistrion

Poster un commentaire

Chroniques du règne de Manu 1er dit Le Capon

Chronique du 29 du mois d’avril de l’an de disgrâce 20..

Où il est question de caftage, de collage et de verbiage.

Notre Médiocre Capon, mortifié de ce que son Premier Grand Chambellan eût osé, l’impudent, lui tenir tête, avait convié quelques-unes de ses Carpettes favorites, afin de s’épancher de son ire, et dire tout le mal qu’il pensait de ce monsieur du Havre, dont il lui tardait tant de se débarrasser. Les impétrants à cette charge ne manquaient pas, dieu merci, on se pressait dans les antichambres, on raclait le parquet, on faisait assaut de cajoleries et de promesses. Le baron de l’Amer, le Grand Économe de la Starteupenéchionne, avait toutes ses chances. Il ne cessait de se faire entendre, enjoignant tous les mauvais sujets de Sa Vaillante Mesquinerie, à retourner au labeur. On avait suffisamment fainéanté, foin des miasmes, les cassettes des Très-Riches ne se remplissaient plus assez vite. Ce haut dignitaire n’avait en ce qui le concernait aucun souci à concevoir sur sa propre santé : il n’aurait jamais à monter dans une charrette commune, dont on promettait de condamner un siège sur deux, ce qui ne changerait pas grand chose puisque dans ces transports, les Riens et les Riennes étaient ordinairement debout, entassés les uns sur les autres. Ils le seraient encore davantage, et voilà tout. Monsieur de l’Amer n’aurait point les maux de souffrir le cruel dilemme dans lequel Notre Malveillant Freluquet plaçait tout son peuple : garder précieusement sa tendre progéniture au logis et se retrouver sans le sou et sans labeur – la bredouillante douairière Madame de la Peine-En-Ecot avait bafouillé qu’il en irait impitoyablement ainsi -, ou renvoyer la mort dans l’âme les petits dans les escholes et retourner se frotter soi-même aux miasmes – lesquels ne désarmaient toujours point -, muni d’un pauvre masque, dont on avait entendu dire tant de mal, et maintenant tant de bien, depuis que la vénale petite baronne du Panier-Ruché avait vu tout le profit qu’il y avait à en retirer pour les cassettes de la Starteupenéchionne.

Quel avait donc été le crime du duc du Havre ? Rongé jusqu’à la couenne, ce noble et hardi serviteur du Roy voulait en finir au plus vite avec ces faquins de députés de la Chambre Basse qui réclamaient un jour supplémentaire pour prendre connaissance de l’édit de déconfinement. Monsieur d’Amonbeaufisse l’avait fort bien dit, tout cela n’était que pure forme, point n’était besoin de faire voter, puisque les Dévôts applaudiraient des mains, des pieds et du reste, comme ils l’avaient toujours fait. Il était arrivé aux oreilles du duc que certains parmi ces petits automates bien dressés commençaient à renâcler. Sa Neigeuse Altitude en avait eu vent aussi. Plutôt que de s’en offusquer, les Conseillers lui avaient susurré de s’en servir, de faire mine de lâcher un peu de lest, cela siérait merveilleusement bien en ces temps de « cons-corde » et calmerait les ardeurs des opposants. Las ! Le Grand Mité n’avait point voulu en démordre, le ton était monté, Notre Capricieux Biquet n’avait pas eu le dernier mot. Pour se venger, il avait donc convoqué Madame du Saint-Croc, et d’autres courtisans gazetiers et s’en était ouvert à eux. Il avait déversé sa bile bien amère et dévoilé le châtiment qui attendrait le traître et apostat. La gazette « Le Rapide » dévoila toute l’affaire. Les Conseillers en furent catastrophés. « Sire, Votre Majesté a été des plus imprudentes, il vous faut démentir. ». On fit donc produire de vigoureuses dénégations : « on cherche à diviser le gouvernement, ce ne sont là que viles rumeurs ! ». Les gazetiers du Rapide en furent marris, mais Madame du Saint-Croc les tança d’importance, les enjoignant à se montrer exemplaires et dignes de la confiance princière. Cette fielleuse courtisane était à l’image de la duchesse de Sitarte ou de madame de La Courge : elle portait le mensonge en sautoir et n’attendait que de mourir en martyr pour son Roy.

Ainsi en allait-il en Starteupenéchionne. Les Saigneurs de la Phynance avaient ordonné que sur dans les Lucarnes Magiques on commençât de faire souffler le petit vent du Grand Déconfinement. Il fallait faire oublier que le duc du Havre, qui devenait décidément bien encombrant, avait vaguement, de façon fort floue, sans beaucoup de précision, évoqué que le Déconfinement se ferait en couleurs. Etait-ce le feu d’artifice tant attendu par Sa Capricante Altesse ? Que nenni ! On avait décidé d’en user avec le pays comme les maitres des escholes en usaient avec les bambins : on attribuerait des gommettes de couleur – verte, orange, rouge, selon qu’on mourait de la grippe pangoline encore un peu, moyennement ou beaucoup. Ainsi le comte de Provence, Monsieur du Muzo, fut-il fort marri de voir que sa province était dans le rouge. Ce fier capitan se faisait fort que pour les premiers jours du mois de juin, on fût dans le vert. Comment s’y prendrait-on ? On ne le savait toujours pas, puisqu’on écouvillonnait toujours pas davantage, malgré les fanfaronnades du Chevalier d’Alanver, lesquelles avaient fait naitre sur beaucoup de visages des sourires en coin.

Comme on était mercredi, on eut l’ineffable bonheur d’entendre madame la Porte-Mensonge du gouvernement, la sémillante duchesse de Sitarte. Elle pérora que les escholes ouvriraient partout, tel était le dessein du Roy, et qu’elle y remettrait elle-même sa progéniture, car affirma-t-elle, elle faisait grandement confiance à monseigneur le duc de la Blanche Équerre, lequel s’assurerait en personne, selon notre bonne duchesse, que le protocole de la Malportance fût superbement mis en œuvre dans toutes les escholes de la Starteupenéchionne et de Navarre. Il avait échappé à Madame de Sitarte que le Chambellan à l’Instruction s’était le matin même lavé les mains en confiant l’exécution du dit protocole à ses Grands Inquisiteurs Rectaux, lesquels à leur tour feraient ruisseler l’eau de leurs propres ablutions sur les directeurs des escholes. « Nous aurons la liberté, mais avec des exclusions », telle fut la magnifique conclusion du verbiage de cette inénarrable duchesse, qui se promettait de répondre à toutes les questions que les Riens et les Riennes pourraient avoir le désir de lui poser. Cela serait le moment tant attendu de l’hasquepépègeai, sans lequel la Starteupenéchionne n’eût point été ce qu’elle était.

#ChroniquesDuRègneDeManu1erDitLeCapon

Poster un commentaire

Chroniques du règne de Manu 1er dit le Marmiton

Chronique du mardi 28 avril, quelques heures avant les grandes annonces…

Où il est question de grands desseins et de désinfection…

Il se disait que le Premier Grand Chambellan était fort marri. Les mites n’avaient pas fait que lui ronger la barbe, elles l’avaient atteint à l’âme. Les coursives du Château bruissaient de rumeurs sur les desseins que Notre Erratique Timonier entendait mettre en œuvre : après avoir usé jusqu’à la trame de son Premier Grand Chambellan, il pensait à s’en choisir un tout neuf, tout frais, pour faire oublier les mois désastreux de cette épidémie. Des noms se murmuraient, dont celui du comte de la Jade d’Eau, membre de la Faction du Jardin. L’intéressé, bien qu’il fût fier comme un pou qu’on eût pu penser à lui, produisit de vigoureuses dénégations devant Mme du Chiendent, la bien-nommée, qui le soumit à la question. On ne le prendrait jamais à participer à un tel débauchage, il avait l’âme bien née et se trouvait au dessus de la mêlée. La vérité était que ce comte, qui ne doutait de rien et encore moins de lui-même, avait d’autres desseins en ligne de mire et parmi eux, celui de remplacer avantageusement Sa Grande Culbute en vue du prochain Tournoi de la Résidence Royale. Il comptait déjà dans sa pensée tout le bien qu’il pourrait en sortir, non seulement pour notre pays, mais pour l’Europe, car monsieur de la Jade d’Eau était un européiste béat, un de ceux pour qui le monde était un jardin, qu’il convenait de cultiver. Tout comme ses pairs, il s’accommodait fort bien des exigences des Saigneurs de la Phynance.

L’hôtel de Monseigneur le duc de Gazetamère avait été infesté par les miasmes de la grippe pangoline. Des gens du duc étaient tombés malades. Il fallut en toute urgence procéder à une désinfection mais la discrétion devait être de mise. Le duc avait conservé dans la bonne ville de Massalia des liens forts utiles. Ainsi avait il pu faire dépêcher tout un escadron de marins-pompiers de cette cité pour qu’ils procédassent à cette besogne. Las ! Le Sieur Teutonique, le Très Grand Intendant de Police de la capitale, qui avait les yeux et les oreilles qui traînaient en tout lieu -rien n’échappait à sa belliqueuse circonspection -, eut vent des menées du duc de Gazetamère. Il en fut très colère, on se défiait de lui. Il le fit savoir. L’affaire fut révélée par le Volatile Muselé, mais on ne sut comment elle se termina pour le duc et son compère.

Quelques beaux esprits s’ennuyaient fort pendant le Grand Confinement. Parmi ceux-là, la duchesse de l’Ide-Aligot, dont le pimpant fondement occupait toujours le fauteuil de bourgmestre de la capitale. Du côté de celles et ceux qui se paraient du titre de « nous les premiers », faisant ainsi écho à la verbeuse allocution qu’avait prononcé Notre Disruptif Cabotin, dans laquelle il avait appelé à « se réinventer, moi le premier », on entendait bien prendre part à cette réinvention et l’on s’adressa pour ce faire au Roy lui-même. Du passé faisons table rase, glosèrent ces importants, appelant Sa Tyrannique Exclusivité à user désormais de « démocratie ». Tout le reste de la missive était du même tonneau. On trouva parmi ceux qui apposèrent leur signature au bas du parchemin quelques membres de la Faction de la Marche. Y avait-il de la sédition dans l’air ? A la Chambre Basse, les députés des oppositions fulminaient. Ils avaient réclamé un délai afin de pouvoir prendre connaissance de l’édit du Grand Déconfinement. Cela leur fut sèchement refusé. Messieurs les ducs d’Anfer, d’Amonbeaufisse et un de leurs comparses de la Faction du duc de Béarn, en accord avec Notre Despotique Bibelot, en avaient décidé tout autrement.

Chronique du 28 du mois d’avril, quelques heures après les annonces…

Où il est question d’annonces qui n’annoncent rien, de fausses ouvertures, et d’achèvement…sans oublier les nécessaires ablutions des mains…

Monsieur de la Flippe, duc du Havre, ci-devant encore Premier Grand Chambellan, s’adressa donc au pays. Cela aurait pu s’intituler « La non-annonce faite aux Riens et aux Riennes », tant il n’y eut jamais de discours pour lequel on pensa après coup en savoir moins qu’avant qu’il n’eût été prononcé. Tout avait été pourtant claironné, avec force roulements de tambours en sus. Le moindre détail du plan du Grand Déconfinement avait été visé par Notre Sourcilleux Maitre des Horloges lui-même, assisté de celui qui était désormais partout, le Chevalier d’Alanver, ainsi que du mystérieux baron du Cachesex. Un Conseiller du Roy s’en alla commérer auprès des gazetiers : « ce qui sera annoncé sera du très très lourd. » On eut le loisir d’apprécier tout le poids du verbiage confié à la bouche du Grand Chambellan.

La réouverture des gymnases était repoussée aux calendes de juin, mais tout cela, comme le reste, n’était qu’ hypothèse qui serait examinée en temps voulu. Pour les moyennes escholes, qu’on appelait aussi collèges, on n’en savait rien de plus que ce qui avait été ourdi par le le Grand Chambellan à l’Instruction. Mais les escholes, les petites, celles qui accueillaient les bambins, réouvriraient le onze du mois du mai. Ainsi en avait décidé le Roy. Le Grand Chambellan exécutait. L’affaire était on ne peut plus claire : il fallait déconfiner le labeur, donc déconfiner les Riennes, lesquelles étaient pour l’heure au foyer à s’occuper de leurs marmots. Le plan était en vérité d’une simplicité biblique : les petits contamineraient leurs maîtres, puis leurs grands frères, lesquels contamineraient à leur tour leurs maîtres des collèges, et l’on finirait enfin par ceux des gymnases. Ainsi dégraissait-on le mammouth.

Le Grand Chambellan à la barbe mitée enjoignit toute la population de l’industrieuse Starteupenéchionne à ce que chacun et chacune fabriquât son propre masque. On le ferait faire aux bambins des escholes, cela serait une saine et utile activité. Les galopins des collèges, pour qui il serait obligatoire de le porter, en recevraient un en don. Ils pourraient ainsi sainement se divertir et en faire un fol usage quand leurs maitres en seraient à mesurer les distances entre eux, et à les empêcher d’engloutir les alcoolats qu’on ne manquerait pas de placer dans chaque salle de classe. Quant aux plus grands, on avait décidé de surseoir à la réouverture de leurs escholes car il était fort à prévoir que l’on aurait épuisé les réserves des dits masques quand on en arriverait à leur tour. Il était déjà à l’étude de remplacer l’épreuve de français du baccalauréat par une épreuve de couture. Pour ce qui était du reste, les cafés et autres lieux de débauche restaient fermés. Il était interdit de se rassembler à plus de dix quidam, en tout lieu, sauf bien entendu dans les escholes où l’on avait enjoint de constituer des groupes de quinze bambins, tout du moins jusqu’à la fin du joli mois de mai, étant entendu que par la suite, on reviendrait à la norme, qui était d’entasser autant de marmots que l’on pouvait dans une pièce qui n’aurait jamais suffi à contenir les escarpins de la Reine-Qu-On-Sort. Une aide pour les plus démunies des familles serait versée telle une obole, laquelle serait vite déboursée pour l’emplette d’une boite de ces précieux masques, que l’on commençait à voir se vendre à prix d’or. Notre Martial Bibelot n’avait-il point dit que le pays était en guerre ? Comme dans toute guerre, il y avait donc des profiteurs, que la fielleuse petite madame du Panier-Ruché encourageait tant qu’elle pouvait, appelant cela « l’esprit d’innovation ».

Monseigneur le duc du Havre eut cette phrase magnifique : « notre politique repose sur la responsabilité individuelle », qui était la négation ultime de l’état de nation face aux risques encourus par tous en ces temps de grande épidémie. Le principe de l’ablution des mains, sur lequel s’appuyait toute la politique de prévention des miasmes, devenait ainsi l’axiome ultime de la gouvernance de la Starteupenéchionne : Notre Délicat Blanchisseur s’en lavait les mains par avance. Il n’était responsable de rien, même s’il était coupable de tout. Il en allait tout autre pour le Premier Grand Chambellan et ses comparses, qui devraient un jour prochain répondre de leurs actes. Dans la barbe de monsieur le duc du Havre, les mites s’activèrent comme les industrieuses qu’elles étaient, le temps leur était compté. Pour achever cette toile de maître qu’était cet édit du Grand Déconfinement, il fut annoncé que l’on formerait des brigades spéciales afin qu’elles œuvrassent à repérer les contaminés, lesquels seraient munis d’une clochette et emmenés dans des maladreries.

Quand son tour arriva de s’exprimer devant le Premier Grand Chambellan, Gracchus Mélenchonus s’emporta et parla des «injonctions odieuses » qui étaient faites aux maitres des escholes, lesquels étaient mis en demeure de choisir entre leur propre santé et leur sens du devoir. Monsieur le duc d’Anfer, pressant d’ un « achevez » des plus comminatoires et méprisants ce tribun qu’il haïssait de finir son envolée, laquelle était fort peu du goût du Premier Grand Chambellan – on le vit comme de coutume lever les yeux au Ciel, l’implorait-il ? -, et alors qu’il était tenu de par sa noble fonction à un devoir d’exemplarité, cet homme plein de fiel et de morgue, se croyant fin et spirituel et voulant se gausser, s’autorisa cette petite sentence  : « achevez, car c’est nous que vous achevez ». Gracchus Mélenchonus, s’il pouvait parfois se montrer dur d’oreille, l’entendit parfaitement et s’étonna que l’on pût en ces temps si troublés se trouver le goût de badiner et de faire des bons mots. A ce personnage tout gonflé de son pouvoir, mais qui oubliait comment il lui avait été conféré – de façon tout à fait inconsidérée, il faut bien en convenir, ce duc avait son fief en terres finistériennes, au bout de la péninsule de l’Armorique – le tribun rappela qu’en toutes choses, le peuple n’était point le problème, mais la solution. Pendant ce temps, des médecins lançaient l’alarme : voilà que les miasmes s’attaquaient aussi aux bambins. Mais il ne fallait surtout pas qu’il en fût question dans les lucarnes magiques, cela aurait risqué de gâter le bel effet du plan de déconfinement des escholes que monseigneur le duc de La Blanche Equerre, revenu en grâce, s’en était allé présenter après les non-annonces du Premier Grand Chambellan à la barbe mitée.

Dans les chaumines, l’écœurement le disputait à la rage. Fabriquer des masques ? Cela réveilla l’ardeur de certaines des Riennes dont les aïeules avaient été tricoteuses, en un temps pas si lointain, quand il s’était agi de courir sus au boulanger, à la boulangère et au petit mitron…

#ChroniqueDuRègneDeManu1erDitLeMarmiton

Poster un commentaire

Chroniques du règne de Manu 1er dit l’Infaillible

Chronique du trentième jour du mois de janvier de l’an de disgrâce 21

Où il est question de rogatons, de pépiements et d’une grande disconvenue…

Après son allocution aux Gazettes et aux Lucarnes Magiques, lesquelles s’étaient empressées de répandre la bonne parole dans tout le pays, le Premier Grand Chambellan était rentré fort marri au logis. Ses gens, toute sa maisonnée durent subir son ire, qui était grande. Voilà que le Roy, à qui il était tout dévoué, l’avait fait passer pour sot. Notre brave baron du Cachesex était en effet apparu fort fébrile au moment de se faire le héraut de Notre Grand Timonier. Il avait failli en perdre ses bésicles et son masque. Dans les chaumines, nul n’était dupe. On avait bien compris que s’il devait y avoir un nouveau Grand Confinement – lequel serait nommé autrement pour emberlificoter les esprits – le Roy, qui en déciderait comme il décidait de toute chose, imputerait cette mesure au seul peuple. Ce n’était point l’impéritie de son gouvernement qui en serait la cause, mais celle des Riens et des Riennes qui n’étaient point obéissants et consentants comme il seyait de l’être lorsque, par bonheur, l’on avait comme souverain cet Astre Solaire que le monde nous enviait.

Faute de fioles d’antidote « en nombre suffisant » – on n’usait plus que de cette litote, le mot « pénurie » étant désormais proscrit – la Grande Croisade de la Sainte-Vaccine s’enlisait. On continuait d’injecter aux vieillards une première dose de l’antidote, mais la date pour recevoir la deuxième se reculait, au milieu d’ordres puis de contre-ordres. On comprit bien vite que cela se ferait aux calendes grecques. La fabrique de potions et de médecines Sanous-Profite, que le Roy avait fort généreusement gratifié de centaines de millions d’écus afin qu’elle fit mine de mettre au point un antidote contre la méchante grippe pangoline, avait glorieusement annoncé qu’elle mettait fin à ses recherches ; que par conséquent elle allait mettre à la rue des savants devenus désormais inutiles. Sanous-Profite allait se mettre au service de la fabrique teutonne Bihauen-Tek, laquelle oeuvrait de concert avec la maison Fayethere, afin de produire des millions de petites fioles d’antidote, qu’on attendait pour poursuivre la campagne de la Sainte-Vaccine. « Comment donc, se récrièrent quelques Insoumis, nous prendrait-on pour des benêts ? Nous payerions donc deux fois le prix pour nous fournir en fioles ? » « Que nenni, répliqua d’un air fort pincé la petite baronne du Panier Ruché, que Notre Prévoyant Monarc avait mandé pour qu’elle supervisât toute cette activité, on nous gardera les rogatons, ce dont les autres pays de l’Europe ne voudront point. ». Tout allait donc pour le mieux au Royaume du Grand Cul Par-Dessus Tête.

Après avoir laissé son Premier Grand Chambellan essuyer ce nouvel orage, Sa Jacasseuse Pusillanimité s’était perchée sur le fil de l’Oiseau Cuicuiteur afin de pépier à celles et ceux parmi les Riens et les Riennes qui usaient de ce moyen de transport de la parole : « J’ai confiance en nous. Nous vivons des heures cruciales. Faisons tout pour freiner l’épidémie ». Ce «nous » intrigua. Le Roy usait-il de la méthode Coué ou n’était-ce point plutôt qu’il se lavait une fois de plus les mains par avance à propos de ce qu’Il déciderait pour le vil et bas peuple ?

Tout ceci était d’un mortel ennui. Le Roy se retira ensuite en ses appartements où il se fit faire la lecture par ses Conseillers des meilleures feuilles d’une hagiographie qui venait de paraître. Charlemagne avait eu son Alcuin, Notre Hardi Jouvenceau avait monsieur des Dursdelaselle. Qu’il était bon de se voir ainsi encensé sous la plume molle et complaisante de ce faiseur de Prêt-à-Penser ! Le miel et la flatterie mettaient du baume au cœur de Sa Délicate Constitution, que ces dernières semaines avaient prodigieusement ébranlée.

Ce monsieur des Dursdelaselle, éditocrate et thuriféraire, n’était point à confondre avec son homonyme le marquis des Dursdelaselle, un personnage fort bien en vue à la Cour, chargé d’honneurs et au faîte de sa gloire. Las ! Voici que l’étoile de cet homme de pouvoir, qui pouvait se targuer de compter au nombre des intimes du Roy, se trouvait soudainement et considérablement ternie. Un libelle signé de la belle-fille du marquis était paru en même temps que l’hagiographie du Roy. La dame y épinglait son célèbre beau-père, révélant d’odieuses pratiques d’alcôve sur son frère jumeau, un frêle jouvenceau dont le marquis eût selon elle autrefois abusé. Les faits étaient certes prescrits, mais l’opprobre ne connaissait point cette bien commode disposition, laquelle permettait d’absoudre trop de crimes contre l’innocence. Le marquis démissionna de ses charges et de ses titres. La consternation monta encore d’un cran lorsqu’on apprit que dans le Gotha de la Starteupenéchionne et de la vieille République, ces faits, connus de tous, n’avaient en rien empêché sa résistible ascension. Les ogres n’appartenaient point seulement aux contes de fées, ils existaient bel et bien en chair et en os. Le Roy trouvait cette affaire fort fâcheuse. Il avait mandé ses Conseillers qu’ils lui rendissent compte de tout ce qui se murmurait ici et là. Le marquis était un précieux allié, il l’avait fort bien servi lors du Tournoi qui l’avait placé sur le trône.

Ainsi en allait-il donc au Royaume du Grand Cul Par Dessus Tête. Le vice était vertu et vous faisait prince. Les puissants décidaient de tout mais n’entendaient jamais rendre compte de rien. C’étaient là leurs privilèges.