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Chronique du règne de Manu 1er dit le Perfide

Chronique du vingt-sixième jour du mois d’octobre, le dixième de cet épouvantable an vingt-et-un.

Où il est question de visées lointaines et moins lointaines, ainsi que d’aimables traditions.

Le Roy ne cessait de tirer des plans mirifiques sur la comète et de les faire connaître à ses vils sujets. Il préparait la suite de son règne, parcourant le pays, assénant devant des assemblées de Riens triés sur le volet de longs et fort verbeux monologues – on y avait vu le bon baron du Cachesex piquer du nez et sombrer dans un divin petit somme – d’où il ressortait quelques aphorismes tels « l’innovation même incrémentale » et autres billevesées dont Notre Prolixe Visionnaire avait le secret, et qui viendraient s’ajouter à son Livre d’Heures. Partout où il allait, il se formait des grappes de furieux et de mécontents que les argousins, afin de les contenir et de les réduire à quia, encerclaient impitoyablement, les empêchant de vaquer à leur quotidien, et de se faire entendre par Celui-Qui-Décidait-de-Tout. Ainsi en alla-t-il à Montbrison, un charmant village où le Roy, entouré de ses cerbères, se mêla à ce qui semblait être une foule de braves quidams – on avait bien entendu pris le soin de trier ces gens sur le volet, afin que ne se répétât point l’épisode de la Tarte à Tain ou de l’Oeuf Poché – serrant quelques pognes, faisant l’aumône de ses rictus aussi fallacieux qu’onctueux, pendant qu’à quelques rues, ses reitres noirs maintenaient à bonne distance une troupe d’Engiletés.

Le Tournoi ne devait doncques être qu’une aimable promenade semblable à cet accorte bain de foule. Les Dévôts ne venaient-ils point de donner leur accord – lequel ne signifiait rien puisque Son Impériale Férule décidait de tout et en tout lieu – pour que le sauf-conduit hygiénique continuât de s’appliquer ad vitam aeternam ? Monseigneur le duc du Dard-Malin avait certes assuré que ce sauf-conduit ne serait point exigé pour assister aux réunions organisées par les différentes Factions, ni pour assister au Tournoi et départager les impétrants. Mais on ne savait que trop ce que valaient de telles annonces et l’affaire était assurément entendue : on avait là de quoi tenir les gueux et les gueuses éloignées des escholes où il était de coutume de se rendre les jours de Tournoi afin de glisser dans une urne le petit billet portant le nom de l’impétrant que l’on avait choisi.

Notre Évanescent Freluquet pouvait ainsi à loisir occuper ses journées et ses nuits – il se disait qu’il ne dormait que quatre petites heures – à harasser ses Conseillers et à s’entretenir avec ses fidèles amis à qui il demandait invariablement à propos de la conduite des affaires du royaume « Comment tu sens la chose ? » de telle sorte que ces derniers étaient devenus telle une meute de chiens courants, à la disposition de Sa Grande Vénerie. Chacun recevait une caresse en retour. Se voir remarquer et enrôler dans la meute était un honneur suprême. Il s’en trouvait cependant qui ne goûtaient point toutes les saillies de leur Suzerain. Ainsi le jeune duc de l’Ouille se rebiffa-t-il lorsque le Roy annonça qu’il allait mettre fin au droit des députés de proposer quelques rectifications aux lois qu’on n’avait point encore adoptées. Son Implacable Tyrannie estimait qu’il y en avait trop. Trop de lois, trop de dépôts d’ajouts ou de retraits de paragraphes. Monsieur de l’Ouille, qui comptait pourtant parmi les fidèles de la première heure – il était lui aussi un transfuge de la Faction de la Rose – fit savoir que l’inflation des lois était en réalité le fait du gouvernement, et partant, du Roy lui-même puisqu’il était, chacun le savait, l’alpha et l’oméga de la Startupenéchionne.

La bourgmestresse de Lutèce, madame la duchesse de l’Ide-Aligot, avait enfin obtenu l’adoubement de sa Faction, et elle était en selle pour le Tournoi. Elle pérorait ici et là, tentant vainement de se faire entendre, mais les quolibets sur sa personne allaient bon train. Les habitants et habitantes de Lutèce, l’ayant reconduite dans son fauteuil de Grande Edile, eussent du lui faire bon accueil et lui accorder crédit. Las ! Ce n’était le plus souvent que médisances à son propos. On se défiait de cette duchesse. Pire, dans sa propre faction, il se trouvait bien des barons surpris avec un pain de savon à la main, non loin des planches sur lesquelles elle s’était hissée, entendant bien y rester « jusqu’au bout ». Ainsi le baron du Toqué, qui avait lui aussi cherché à se faire adouber, ne cachait point son ire. Ce baron, qui avait été un des fidèles du roi Françoué dit le Pédalo, déclara qu’il ne soutenait point la duchesse, qu’il n’avait en rien à prendre part à la campagne de madame de l’Ide-Aligot. D’aucuns insinuèrent que la cause en était que le baron du Toqué se préparait en secret à soutenir le retour de Françoué, lequel venait de commettre – ou de faire commettre- un ouvrage dans lequel il disait tout le mal qu’il pensait de Notre Perfide Batracien, et ce alors qu’il était de notoriété publique que Françoué avait eu pour ce jeune Brutus toutes les faiblesses, qu’il s’en était enamouré jusqu’à l’aveuglement. C’était à n’en point douter « Tu quoque mi filii » qui s’était joué dans les couloirs du Château sous le règne crépusculaire de Françoué, règne qui avait sombré avant que Sa Sournoise Déloyauté ne s’imposât au Tournoi grâce à la générosité de ses Très Riches Amis, dont Elle s’était auparavant assuré qu’ils pussent réaliser de juteux profits, lesquels profits allaient se trouver très judicieusement utilisés en sa faveur.

Pendant que l’on festoyait chaque soir au Château, les Riens et les Riennes sombraient dans la misère. Les prix ne cessaient d’augmenter. Sentant poindre le retour de la Grande Gileterie, cette révolte de gueux qui avait terni le mitan de son règne, le Roy ordonna qu’on fît l’aumône de cent écus l’an à celles et ceux dont la rétribution n’excédait point deux mille écus le mois, là où il eût fallu tout au contraire procéder au blocage des prix, ce que réclamait à cor et à cris le tribun Gracchus Melenchonus. Mais il ne fallait point y songer, car cela eût privé les très riches amis de Notre Malveillant Philanthrope de leurs substantiels gains. On s’assura tout uniment de couper les vivres aux chômeurs, afin que celles et ceux qui avaient encore un labeur fort mal rétribué ne s’avisassent point que le chômage était chose enviable.

Nul parmi les gazetiers pour rendre compte de la misère qui galopait, pas plus qu’il n’était question des récentes révélations sur les sommes pharaoniques que certains de la caste des oligarques avaient détourné à leur profit, pour les mettre bien à l’abri dans de lointains et paradisiaques coffres-forts. La mode était tout au contraire à faire entendre les folles et haineuses éructations du vicomte de la Zizanie, lequel était fort riche et soustrayait sa richesse à l’impôt. Tout ce que disait et faisait celui qui ressemblait à un vilain gnome tout droit sorti d’un méchant conte, suscitait des cris faussement effarouchés chez madame de la Quellie, qui tenait salon à l’hôtel de Céniouze, suivis aussitôt de gloussements d’approbation. Il en allait de même pour tous les autres gazetiers et gazetières, à l’exception de Madame Degoisus, laquelle avait la tête fort bien faite et ne se privait pas de dire tout le mal qu’elle pensait de ce vicomte et de ses élucubrations. Ainsi, lorsque ce triste sire mit en joue les gazetiers qui suivaient ses déambulations et ses gesticulations dans une grande foire aux armes, pointant sur eux une pétoire qu’il avait grand mal à tenir fermement tant il était malingre, la gent plumitive, loin de la désapprobation qui eût du l’emporter, laissa conclure à une aimable facétie.

Monseigneur de la Blanche Equerre, fidèle à son grand humanisme, non content d’avoir enjoint les renégats, parmi les maitres et maitresses des escholes, à quitter le navire de l’Instruction de la Startupenéchionne, estima que l’on ne devait point jeter l’opprobre sur celles et ceux parmi la jeunesse qui passaient leur temps à médire de l’une ou de l’autre de leurs condisciples, les poussant hélas trop souvent à un acte désespéré. Les « rézosocios », ces fils de conversation auxquels on avait accès jour et nuit, déchainaient les mauvaises passions. La haine y circulait impunément ou presque. «Il faut raison garder et ne pas s’emballer» se récria Monseigneur devant madame de Sanvatanguerre, alors qu’on l’interrogeait sur le énième suicide d’une jeune fille. On fut renversé de tant de sollicitude et du sens de l’à-propos. Quant à ceux des galopins qui mettaient à terre leur maitresse d’eschole, « on ne peut pas les envoyer au bagne à perpétuité » argua ce digne humaniste qui n’avait cependant aucune prévention à ce que l’on abaissât l’âge de responsabilité des bambins devant la loi. Quand il s’agissait de mauvaises pratiques envers ces fainéants de maitres et de maitresses, Monseigneur savait se montrer magnanime. Il comprenait ces instincts.

Ainsi en allait-il au Royaume du Grand Cul-par-dessus-Tête. Le Grand Prévôt de Lutèce, le Sieur Teutonic avait obéi aux ordres du Roy. Il avait salué la mémoire, à l’instar de Notre Infernal Récupérateur, des victimes d’un lointain massacre, jetées sans pitié à la Seine par de féroces argousins, aux ordres de celui qui apparaissait comme étant le mentor du Sieur Teutonic, le Prévôt Pimpon. Le Grand Sachant du Roy, Monsieur du Défraichis, attendait impavide qu’arrivât la quatrième vague des miasmes pangolins. Quant à Monsieur Ruissellus, il s’émeuvait de ce que certains, des « intellectuels arrogants », s’échinassent à empêcher les chasseurs de pratiquer leur noble art, lequel n’était comme tout un chacun le savait, qu’une fort agréable façon d’aimer les lapins et les petits oiseaux. Les promeneurs qui tombaient sous les balles de ces esthètes avaient été de sots imprudents. Les traditions étaient une bonne chose, et quand elles étaient quelque peu brutales, il fallait, expliqua doctement Monsieur Ruissellus, les laisser s’éteindre tout tranquillement d’elles-mêmes.

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