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Chroniques du règne de Manu 1er dit le Turpide.

Chronique du 25 novembre

Il se passa ce que d’aucuns, observateurs avisés de la société, avaient prédit : la première Gileterie se poursuivit de façon permanente pendant la semaine et connut un nouveau pic le samedi, sur les Champs Elysées. Notre Fâché Jouvenceau avait pourtant dépêché son Grand Flandrin de Premier Chambellan s’exprimer sur les gazettes de la première Lucarne Magique au lendemain de la première grande manifestation de ces gueux enragés. « J’entends les souffrances » avait pompeusement énoncé le duc du Havre, « mais je maintiens les taxes dont le niveau sera diminué à la fin du premier règne de notre Bien-Aimé Souverain. » Il ajouta même « le cap est bon, nous allons le tenir. » Cette surdité donna l’occasion à Adrianus Le Rouge, fougueux tribun des Insoumis de lancer cette saillie : « le gouvernement entend tout, mais ne comprend rien. » Sa Sourdingue Seigneurie avait d’ailleurs fui la StartupNation et s’en était allée chez sa grande amie Frau Bertha, la Grande et Teutonne Chancelière d’outre-Rhin, d’où il déclara, fidèle à ses habitudes de tancer son peuple de Gaulois réfractaires quand il s’en trouvait éloigné, qu’il ne souffrirait pas que Paris soit encerclée et envahie, et qu’il y ferait donner la troupe si besoin s’en ferait sentir. On était prévenu.

Les Editorialistes, cette caste de courtisans nourris très grassement aux croquettes, usaient de toute leur morgue et leur mépris pour vilipender les Engiletés. Ils mettaient en exergue quelques vilaines actions commises ici et là, et présentaient ces révoltés comme des affidés du parti des Haineux. Madame de Montretout devait une fière chandelle à ces Editorialistes. Sans eux, la marquise et les barons de sa Faction seraient depuis longtemps apparus pour ce qu’ils étaient : des opportunistes, qui prospéraient de la misère et de l’ignorance, tels des charognards. Ce que les gazetiers-nourris-aux-croquettes ne disaient pas, c’est qu’à chaque fois que certains Engiletés s’étaient laissés aller à tenir des propos haineux, d’autres les avaient contredits. Les Engiletés ne demandaient plus seulement l’annulation de l’augmentation de la gabelle, ils commençaient à écrire des cahiers de doléances d’où il ressortait qu’ils étaient fort mécontents de la politique menée depuis l’avènement de notre Petit Foutriquet, laquelle politique avait consisté à tondre les Riens et les Riennes pour enrichir chaque jour davantage les Très-Riches-Amis de sa Généreuse Reconnaissance. Ils réclamaient ce qu’ils estimaient juste : qu’eux et leurs enfants puissent vivre dignement et en bonne santé. Il était également apparu clairement à celles et ceux qui avaient revêtu le gilet jaune de la colère que les Gazettes n’étaient là que pour servir la propagande toute à la gloire  de notre Grand Ruissellement. Des gazetiers essuyèrent ici et là des quolibets. Ils décrivirent ceux qui les avaient pris à parti comme des enragés, la bave aux lèvres. Une courtisane bien en vue, gazetière sur une Lucarne Magique toute dédiée à l’édification de la Glorieuse StartupNation et de son Petit Timonier, et qui était du mieux avec Son Arrogante Certitude, s’offusqua de ce que les gueux eûssent pu monter sur Paris et se diriger sur les Champs-Elysées. Où allait-on si on laissait ces hordes de va-nu-pieds continuer leurs saccages ? Paris, le temps d’un après-midi, avait furieusement ressemblé à ce qui s’y était passé quelque cinquante années auparavant, lors d’un mois de mai resté dans les mémoires. On était même allé jusqu’à déterrer les pavés. L’air sentait fort l’insurrection.

Les Riens et les Riennes se sentaient pour leur très grande majorité solidaires des Engiletés. La Petite Chambellane adjointe au Grand Jardinier, madame de Poire-Son, avait annoncé dans la semaine que l’augmentation de la gabelle, en lieu et place de servir à rendre l’air des grandes villes plus respirable, allait essentiellement être utilisée pour compenser un manque de recettes pour le Trésor de la StartupNation. Ce manque était du à la suppression de l’impôt des Très-Riches. Ceux-ci pourraient toujours s’acheter du bon air, les Riens et les Riennes quant à eux, non seulement seraient tondus et retondus, mais seraient condamnés à payer de plus en plus cher le carburant pour leurs carrosses, lesquels leur étaient pourtant nécessaires pour se rendre sur leurs lieux de besogne. Son Altesse Emperruquée, imitant en cela une Reine-Qu-on-sort que les Sans-Culottes, ancêtres des Insoumis, avaient autrefois raccourcie, avait suggéré aux Riens et aux Riennes, qui se plaignaient de ce que le carburant devînt hors de prix, de s’acheter des carrosses à pile. Qu’il était fatigant de devoir tout expliquer par le menu à ces illettrés fainéants !

Rintintin-Chien-Policier alias Rantanplan-Chien-Fidèle-de-sa-Majesté s’était encore une fois rongé les ongles et les sangs durant cette journée, comme il l’avait d’ailleurs fait toute la semaine qui avait précédé. Notre Explorateur des Tréfonds des Carottages lui avait confié une mission : jeter l’opprobre sur ces gueux enragés et engiletés et faire apparaître, en truquant les chiffres, que le mouvement parût s’essouffler. Rantanplan s’acquitta de sa mission avec zèle, comme à son accoutumée. Il accusa ces séditieux d’affaiblir le royaume dans sa lutte contre les Assassins. Pire : ils les accusa de vouloir s’en prendre à sa propre famille ! En effet, quelques Engiletés s’étaient transportés du côté de l’hôtel particulier où il résidait, et ils avaient dégainé leurs smartrucs pour immortaliser pour la postérité leurs trognes. Quel crime impardonnable ! Pour ce qui est des chiffres, notre ineffable Toutou produisit un comptage des plus précis, à l’unité près. Las ! Il fut démenti par un syndicat d’argousins en colère qui annonça un nombre élevé de gilets présents dans les provinces et dans la capitale. C’était là chose fort piquante, car les argousins étaient connus pour minorer de façon quasi systématique le nombre de Riens et de Riennes à battre le pavé pour protester contre leurs misères.

Pendant ce temps, à l’autre bout du monde, au Royaume du Soleil Levant, un des Très-Riches-Amis de sa Cireuse Splendeur, monsieur de Gône, baron infatué et méprisant, général en chef d’une fabrique de carrosses, – avant d’avoir été un simple fabricant de caoutchoucs pour les roues des dits carrosses, venait de se faire mettre aux arrêts pour avoir omis de déclarer ses tas de pièces d’or sonnantes et trébuchantes au Trésor Nippon. Dans ce fier pays, on ne badinait pas avec ce qui, dans la StartupNation, relevait au contraire du mérite ! Le baron Le Mère, Chambellan à l’Economie, déclara illico que monsieur de Gône n’avait fait que voler le fisc nippon, et qu’il n’avait absolument rien à se reprocher chez nous. Eût-il eu à le faire que notre Cajoleur Petit-Frère-des-Riches l’aurait immédiatement décoré de l’ordre de la StartupNation. Sa Réminiscence de Coblentz ne venait-elle pas de déclarer qu’Elle comprenait l’exode des Très-Riches, et qu’Elle envisageait de faire appel à leur amour pour son royaume ?

Le petit duc de Tourcoing, monsieur de Darre-Manin, voulut faire un coup d’éclat pour se démarquer des autres Chambellans. A la prestigieuse université de la Sorbonne, où il discourait devant un parterre de riches Phynanciers étrangers, désireux de placer leurs écus dans la StartupNation, mais qui s’inquiétaient quelque peu de ce que le climat tournât en défaveur de leurs intérêts, il déclara à des gazetiers qu’il comprenait la colère des Engiletés, et de citer en exemple de ce qu’il était devenu impossible, pour un simple quidam, de diner correctement – sans le vin ! – dans une gargottte de la capitale, à moins de cent écus ! Avec cent écus, les Riens et les Riennes remplissaient difficilement un panier de courses pour nourrir leurs familles pendant une semaine qu’on faisait durer.

Notre Glorieux Amphytrion reçut en grande pompe au Château les mille bourgmestres du pays. Il venait d’engager de très modestes dépenses pour rafraichir les peintures des salles à manger. La Reine-Qu-on-sort lui avait judicieusement fait remarquer que les ors étaient bien ternis et que cela jurait affreusement avec la nouvelle vaisselle. Cependant, même reçus comme des princes, les bourgmestres trouvèrent à redire ; « On a eu l’impression de participer à un diner de cons »déclara l’un d’eux. Un autre compara le Château au Vatican : il fallait passer par trois antichambres avant de pouvoir accéder à l’endroit où sa Papale Petitesse recevait. « Il n’a pas daigné venir s’exprimer devant nous » conclut amèrement ce bourgmestre dépité.

A l’issue de cette nouvelle semaine engiletée, le Château fit savoir que notre Bienveillant Timonier- qui venait de déclarer qu’il avait honte de ce qui s’était passé dans la capitale, tançant vertement ses sujets – avait « en même temps » entendu la colère qui s’était exprimée. Il annoncerait des décisions de nature à calmer la populace le mardi qui suivrait. On savait déjà que sa Grandeur Inspirée avait décidé de créer une nouvelle Commission pour organiser le passage dans une merveilleuse ère verte et bien disante. On tondrait toujours les Riens et les Riennes, mais en leur administrant une médecine qui leur ferait tout accepter. Mais sans attendre ce jour faste, qui mettrait fin à cette ridicule révolte, notre Xyloglottique Avorton s’exprima : « Il faut apporter une réponse économique, sociale mais aussi culturelle et de sens à nos classes moyennes et à nos classes laborieuses. » Comprenait qui pouvait …

Au soir de ce dimanche, les Insoumis et les Insoumises étaient tristes : ils et elles avaient escompté qu’il y aurait une dix-huitième députée de leur Parti à la Chambre Basse. Un tournoi avait effectivement eu lieu dans l’ancien fief de celui qu’on avait vu s’enfuir à Barcelone, l’affreux Manu-la-Terreur, cet ancien Grand Chambellan de l’ancien roi Françoué-dit-le-Pédalo. Las ! Les Riens et les Riennes avaient fait la grève des urnes, et c’est un vieux baron roué de la Faction de sa Sirupeuse Malveillance qui avait remporté la mise. Parmi le peuple, la défiance de la chose publique était à son comble.

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Les Chroniques du règne de Manu 1er dit Le Turpide.

Chronique du 18 novembre.

C’est terré à La Lanterne, dans sa résidence campagnarde – qui avait été celle des rois d’avant cette maudite Révolution- que Sa Pétocharde Petitesse entendit les échos étouffés de la première Gileterie. Durant toute la journée, ces gueux de Riens et de Riennes, revêtus de ces gilets, symbole de leur colère contre la hausse de la gabelle, envahirent, qui les ponts, qui les autoroutes, qui les routes, qui les ronds points, pour crier leur colère contre notre Malveillant Freluquet. Le sieur Casse-Ta-Mère, alias Rintintin-Chien-Policier de sa Majesté, tout en se rongeant nerveusement les ongles, avait donné moult ordres pour que le comptage de ces manants ne donnât qu’un chiffre ridicule. Las ! Ce fut la Maréchaussée elle-même qui parla d’au moins un million d’engiletés, sinon deux. Les pancartes et autres placards arborés étaient on ne peut plus clairs : ils s’adressaient à notre Petit Mogol pour lui signifier de tout le bien qu’ils pensaient de sa politique. Le tribun Rufffinus leur avait fourni un beau cri de ralliement : « rends l’ISF d’abord ! ».

Bon nombre des argousins avaient bien eu envie de revêtir eux-aussi le gilet de la colère tant chez eux aussi montait la moutarde contre sa Sirupeuse Arrogance. Toute cette journée du 17 novembre, Rintintin-Chien-Policier, non content de se ronger les ongles jusqu’à l’os, avait aussi glorieusement serré les fesses. A l’issue de cette première journée, on comptait bien une victime, une Rienne engiletée qu’une autre, au volant d’un gros carrosse, avait écrasée. On plaida la panique. Du côté des Gilets, on déplora amèrement que la communication des partisans de notre Fâcheux Monarc – qui n’avaient eu de cesse de dépeindre les engiletés comme des forcenés assoiffés de sang, le couteau entre les dents- avait créé chez certains une méchante rage, laquelle s’était exercée contre celles et ceux qui n’avaient, bien au contraire, qu’usé, de manière bien pacifique, de leur droit légitime à manifester. On compta aussi bon nombre de blessés, même du côté des gens d’armes qui, lorsqu’ils n’avaient pas été occupés à taper comme plâtre sur les engiletés, avaient été pris pour cible par des enragés, excités par la propagande des amis de Notre Vénéneux Biquet. On eut aussi à déplorer quelques incidents regrettables où les Engiletés penchaient plutôt du côté des Haineux que des Insoumis, ce qui les faisait se comporter fort vilement.

Le soir même, Rintintin-Chien-Policier assura sur les gazettes que le gouvernement avait « bien entendu le message » et il enjoignit aux Engiletés de rentrer sagement à la maison. Mais le lendemain, le Grand Jardinier, le ministricule monsieur de Ruge-It se fendit tout au contraire d’un cinglant « Nous ne bougerons pas». Ce même monsieur de Ruge-It avait dans la semaine qui précédait, vertement répondu à une Rienne qui l’interpelait sur ses fins de mois qui commençait le dix, qu’elle n’avait qu’ à venir « voir le plafond de[son] bureau qui s’effondrait ». A Marseille, où l’on comptait pas moins de mille personnes délogées, déplacées – parce que leurs immeubles menaçaient réellement de s’écrouler – on trouva la saillie de fort mauvais goût. Les partisans de sa Glorieuse Débâcle étaient passés maitres en l’art de tenir des propos dont la sottise égalait la malséance.

Un courtisan très en vue, qui se faisait passer pour un philosophe, Monsieur de Laive-It, et qui comptait parmi les zélés adorateurs de notre Fanatique Mal-Entendant, se laissa aller sur le fil de l’Oiseau Cuicuiteur, à mépriser les Engiletés et à affirmer que leur mouvement était un échec. L’ineffable Monsieur de Barre-Bier, emmitoufflé comme de coutume dans sa rouge écharpe, affirma doctement : « c’est un mouvement qui connait son échec par son succès ». C’était à qui énoncerait le plus de sottises. De son côté, les opposants au régime de sa Hauteur Azurée assurèrent de leur soutien les Engiletés. Gracchus Mélenchonus parla d’ « un immense moment d’auto-organisation populaire ». Monsieur de Saint Gnangnan enjoignit à notre Petit Baigneur de changer de politique. La marquise de Montretout, qui feignait toujours d’être du côté de la populace, y alla aussi de sa petite allocution. La StartupNation tanguait tel un navire en perdition. Son Ivresse des Profondeurs descendait encore et encore dans les carottages d’opinion, lesquels étaient pourtant soigneusement trafiqués. Notre Mémoriel Errant cuicuita : il voulait désormais réconcilier la base avec le Sommet. Là où il avait échoué, il réussirait ! Son Altitude Enneigée avait de fait entamé depuis son retour des provinces un glorieux mea culpa, qui avait trouvé son acmé sur le porte-aéroplane de la flotte. Interrogé par un gazetier-nourri-aux-croquettes, qui tenait encore plus que d’habitude du laquais que du gazetier, Notre Aviateur Ethéré mit en garde les Riens et les Riennes contre ces tentatives de soulèvement populaire. Mais il n’y avait pas que cela. Sa Splendeur Avachie venait de subir une rafale de cuicuis acrimonieux de son bon ami Donald Le Dingo. Notre Magnanime Foutriquet proclama : « à chaque grand moment de notre histoire, nous avons été des alliés et entre alliés on se doit le respect. […] Je ne veux pas entendre le reste, je crois que ce que les Riens et les Riennes attendent de moi, c’est de ne pas répondre à des cuicuis.»

Du côté des courtisans et des Chambellans, on continuait fort heureusement de rivaliser de sottise et d’inconséquence. Le petit duc de Grivot fut pris la main dans le sac sur une gazette parlée, sur laquelle il pérorait comme à son habitude, à citer un insortable écrivain antisémite, monsieur Maurras, croyant – disait-il ! – citer du Marc Bloch, lequel périt atrocement à cause précisément des antisémites…Monsieur de Grivot osa un « l’erreur est humaine ». La volonté de dépoussiérage de vieilles lunes malfaisantes était pourtant de mise depuis les propos de notre Grande Errance Mémorielle sur monsieur Pétain…et monsieur de Grivot avait naïvement cru que…. La bonne marquise de Chiappa, de son côté, fut épinglée sur les dépenses de son cabinet, et l’augmentation conséquente des émoluments de ses très chers conseillers. « Ils travaillent beaucoup » répondit-elle. Les Riens et les Riennes dont les maigres appointements et pensions étaient gelés et subissaient de surcroit d’insupportables ponctions, apprécièrent la sollicitude de la marquise. Mais pourquoi la réserver à quelques conseillers ?

Qu’ils étaient déjà loin les doux moments que sa Poudreuse Altesse avait partagés avec Frau Bertha, la Grande et Teutonne Chancelière d’Outre-Rhin ! Une délicieuse vieille Rienne centenaire avait même pris Frau Bertha pour la Reine-Qu-on-sort ! L’idée germait dans la tête de notre Cynique Tyranneau : réduire la population de la StartupNation à quelques centenaires qu’on chouchouterait dans de luxueuses hostelleries. Les autres ne Le méritaient pas. Ils ne Le comprenaient pas.

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Chroniques du règne de Manu 1er dit le Turpide.

Chronique du 11 novembre.

On arrivait au terme de la glorieuse « itinérance mémorielle » entamée par notre Mirifique Excursionniste, laquelle avait été minutieusement préparée dans le dessein de restaurer sa popularité et d’asseoir sa renommée. Mais rien ne se passa comme prévu. Les chers Conseillers ignoraient ce qui se tramait au plus profond du pays, ou du moins ils ne le comprenaient pas. Quant à notre Cireux Monarc, il avait tant le goût de la mise en scène de lui-même, il était si imbu de sa propre sublimité, que ce qui se passa autour de Lui pendant cette folle semaine défia l’entendement. Des médecins de l’âme se penchèrent même sur son cas, qui pour l’encenser, qui pour recommander au contraire de lui passer séance tenante une camisole de force. Les Riens et les Riennes, quant à eux, ne semblaient plus avoir qu’une seule idée en tête : lui botter le train et l’envoyer en orbite autour de la Lune.

Tout avait pourtant si bien commencé ! Dans la Moselle, à Morhange, ville sinistrée par le chômage, Sa Martiale Petitesse visita un ancien champ de bataille, où il se fit expliquer par le menu ce qui s’y était passé, pour se laver ensuite de toute cette vieille boue au contact de frais escholiers qu’on avait dûment chapitrés afin qu’ils ne commissent point le crime de lèse-majesté et qu’ils ne se laissassent aller à interpeller familièrement notre Riant Déposeur-de-Gerbes. On avait bien entendu organisé un de ces « bains de foule » que son Éblouissante Sublimité affectionnait tant, en ayant eu le soin de soigneusement trier les Riens et les Riennes admis dans l’intimité parfumée de notre Modeste Suzerain. Las, il s’en trouva quand même qui osèrent récriminer et poser d’oiseuses questions à sa Hauteur Enneigée.

L’après-midi de ce même jour, en Lorraine, à Pont-A-Mousson, notre Sublime Orateur crut enfin avoir son heure de gloire. Deux immeubles d’habitation venaient de s’écrouler dans la bonne ville de son ami le vieux baron Gaud d’Ain, à Marseille, où sa Dispendieuse Solennité aimait tant à se reposer. Notre Cynique Tyranneau s’essaya à l’envolée lyrique si chère à Monsieur Malraux, et sa phrase « Marseille a souffert et souffre encore » résonna devant un parterre de barons et de ducs, qui burent les impériales paroles. Sa Cynique Bonnimenterie parla surtout de l’Europe, et vanta les mérites de ce qui pourtant était la cause de bien des malheurs des Riens et des Riennes.

A Verdun, le lendemain, on fit accélérer une cérémonie funéraire qui avait lieu dans l’église afin de libérer la place pour laisser passer le convoi impérial. Ce fut dans cette ville de Verdun, dont le nom résonnait lugubrement dans la mémoire de la vieille République – tant bon nombre de Riens y avaient laissé leur vie lors de la Grande Boucherie – que les choses commencèrent à se gâter pour notre Frétillant Roitelet. On avait beau avoir pris toutes les précautions pour organiser ces « bains de foule », on avait fait passer moult entretiens d’embauche aux Riens et aux Riennes qu’on faisait admettre au plus près de son Impériale Sainteté, voilà qu’il s’en trouvait de plus en plus pour s’éloigner des propos convenus qu’ils étaient censés prononcer face à notre Grand Communicant. Ce dernier se laissa alors à montrer sa profonde nature : il répondit avec morgue à ce pauvre Rien qui se plaignait de la baisse de sa pension. « Vous racontez des carabistouilles » lui rétorqua-t-il. A celui qui se plaignait de la hausse de la gabelle, il asséna « le carburant, ce n’est pas bibi ». La scène se répéta. « L’itinérance mémorielle » se transformait en chemin de croix, mais notre Christique Régulus semblait y voir là un signe. Il persista donc. A Charleville-Mézières, le ton monta d’un cran : « Vous êtes un escroc » lui lança-t-on. « Vous ne ferez pas cinq ans dans vot’mandat », «On crève la faim ! « Comment se fait-il qu’il y ait des travailleurs pauvres ? «  . A ces quolibets, son Impassible Hauteur répondait invariablement par un sourire peint et cette petite phrase « Bonjour Madame, vous allez bien ? ». Une gazetière bien en vue, madame de Frais-Sauze, compara l’itinérance de notre Capricieux Monarc à celles des anciens rois, « quand le royaume n’étaient pas encore consolidé et qu’ils faisaient beaucoup de déambulation ». Monsieur de Puge-A-Da, un autre des ces gazetiers-nourris-aux-croquettes, s’ébaubit que sa Grandeur Itinérante pût passer « six jours et six nuits loin de l’Elysée ».

Ce ne furent cependant point les récriminations des Riens et des Riennes qui firent trébucher notre Impérial Suzerain, mais un personnage dont il lui tenait à cœur de réhabiliter la mémoire, laquelle était pourtant irrémédiablement entachée d’indignité. L’Histoire avait en effet mis ce très navrant personnage dans ses poubelles, mais cela n’était pas pour arrêter sa Très-Grande-Ignominie. Il était prévu, au terme de cette inoubliable « itinérance mémorielle » que notre Vil Timonier rendît hommage aux huit maréchaux vainqueurs de la Grande Guerre. En l’occurrence, ceux-là étaient surtout redevables d’avoir envoyé à la mort plus de la moitié d’une classe d’âge, sans compter tous les autres. « On croit mourir pour la patrie, on meurt pour les industriels » avait écrit au lendemain de cette grande boucherie monsieur Anatole France . Mais dans la StartupNation, sous le règne de notre Nouveau Maréchal-Nous-Voilà, il n’était plus question de rendre hommage à tous ces gueux qui n’avaient eu qu’à obéir « pour sauver leur pays » – faute de quoi en 1917, on en fit fusiller tant et tant « pour l’exemple » – le regard se devait tout au contraire d’être braqué sur les brutes galonnées qui n’avaient eu aucun état d’âme à envoyer les hommes se faire massacrer. Parmi ces huit, se trouvait donc – tout à fait officiellement – ce monsieur Pétain, qui s’illustra ensuite de la pire des manières dans la guerre qui suivit celle dont les Riens et les Riennes avaient pourtant juré qu’elle serait « la der des der ». Notre Grand Révisionniste appela cela « des choix funestes », choix qui ne devaient en rien dans son esprit venir ternir la mémoire de celui qu’il salua comme « un grand soldat ». Ce Pétain de sinistre mémoire avait tout de même subi « l’indignité nationale ». Mais sa Complexe Pensée n’en avait cure et prétendait détenir à elle seule la « vérité historique ». C’en était trop ! De toutes parts, les protestations fusèrent. « L’Histoire de notre pays n’est pas votre jouet » cingla Gracchus Mélenchonus. Les Réseaux Sociaux s’enflammèrent tant et plus et notre Piteux Galonné dut faire marche arrière. Les Conseillers furent mis en branle pour noyer l’affaire. Le soir même, un communiqué émana du Château, qui affirmait qu’au grand jamais il n’avait été question d’honorer la mémoire de celui qui s’était déshonoré pour toujours. Le petit duc de Grivot fut envoyé en renfort . On avait mal compris, ce pays était empli de gens mal intentionnés qui ne pensaient qu’à mal interpréter les impériales paroles ! Un petit baron de la Faction de son Outrageuse Petitesse, qui avait appartenu auparavant au Parti de la Rose, osa cette saillie « l’amicale des polémiqueurs professionnels est de sortie ».

Les Riens et les Riennes étaient outrés. Mais ils n’en avaient pas fini. Ce qui ressemblait de de plus en plus à une « errance mémorielle » se poursuivit. A Maubeuge, dans une fabrique de carrosses, il se trouva un ouvrier, qu’on avait pourtant pris soin de reléguer derrière des cordons de sécurité, pour gueuler à notre Courtoise Gravure-de-Mode qu’il n’était qu’un « opportuniste » et qu’il n’était pas « le bienvenu ». La colère du pays profond sourdait de toutes parts, comme elle sourdait à Marseille devant l’incurie des édiles qui se baffraient de chocolats pendant que les pauvres gens attendaient la mort dans l’âme qu’on sortît les leurs de dessous les gravats d’ immeubles effondrés d’avoir été laissés à l’abandon.

Fort heureusement pour sa Grandeur Chiffonnée, il se trouvait encore des partisans pour lui assurer fidélité. Telle cette vieille baderne qui lui demanda, alors que notre Martial Freluquet le passait en revue, lui et ses comparses, ce qu’il comptait faire de ces moins-que-Rien de « sans-papiers ». « Rassurez-vous, on va les…. » susurra notre Impitoyable Eradicateur. Sa Mensongeuse Mesquinerie tenta ensuite, devant un parterre de Riennes récriminantes, de se faire passer pour un fils du peuple : « J’oublie pas d’où je viens » « chuis pas un enfant de grande école ». Notre Enfant Gâté était pourtant un pur rejeton de la très bonne et très catholique bourgeoisie d’Amiens et avait fait la prestigieuse Ecole des Grands Commis. A Albert, la maréchaussée fit déplacer manu-militari la vingtaine de Riens et de Riennes, revêtus, en signe de protestation contre l’augmentation de la gabelle, de gilets jaunes, et qui entendaient dire son fait à sa Sourde Omnipotence. A Arras, les argousins mirent en état d’arrestation un Rien très alcoolisé qui avait proféré des propos épouvantables sur notre Très-Révéré-Souverain.

Pour fêter la fin de son errance, sa Besogneuse Platitude fit mine de convier des Riens et des Riennes – en réalité des figurants, dûment chapitrés et cornaqués- à « boire un verre, j’offre ma tournée ». La scène se jouait dans une petite ville du Nord, qui avait placé bien en tête la marquise de Montretout lors du deuxième tour du tournoi de la Résidence Royale. Notre Petit Bistrotier put ainsi tenir quelques propos de comptoir et poser, hilare, pour la postérité, devant les Boites à Images. Il en avait fini de cette semaine chez les gueux. Il allait enfin pouvoir retrouver son monde.

Son grand ami, Donald le Dingo, roi des Amériques, venait en effet de débarquer, flanqué d’une suite de laquais et de conseillers, et de madame Mélania, sa chère et tendre épouse. Las, Donald était furieux contre notre Petit-Va-t-en-Guerre, lequel s’était laissé aller, durant cette semaine où il était censé commémorer la fin des hostilités d’il y avait cent ans, à en souhaiter de nouvelles et d’en appeler à la création d’une armée européenne, pour courir sus au Tsar Poutinus, et même à son ami Donald ! Il fallut rassurer ce dernier, c’était une erreur, il y avait eu malentendu, ces ânes bâtés de gazetiers avaient tout compris de travers, il n’avait jamais été question de déclarer la guerre aux Amériques. Bien au contraire, sa Martiale Altesse fit savoir que Donald et lui-même allaient déclarer la guerre aux Bédouins afin de faire baisser le prix de l’or noir et donc compenser cette fâcheuse hausse de la gabelle qui allait sous peu mettre le pays en ébullition. Lors du diner de gala auquel nos Dispendieuses et Pipolesques Altesses convièrent tous leurs prestigieux invités, Notre Tactile Harceleur se montra des plus pressants avec son ami Donald, lui touchant à maintes et maintes reprises le genou ou l’épaule. Son Affectueuse Décadence en faisait d’ailleurs de même avec Frau Bertha, la Grande et Teutonnne Chancelière d’outre-Rhin, laquelle adorait ces familiarités. Elles n’étaient point du tout du goût de Donald, qui, en signe de fort mécontentement, fit pétarader son carrosse d’assaut, au nez de notre Détraqué Suzerain et de la Reine-Qu-on-sort, perchée comme de coutume sur ses vertigineux stilettos. Des boites magiques capturèrent cet instant où nos Nuageuses Altesses disparaissaient littéralement dans le brouillard blanc qui émanait du carrosse motorisé de Donald Dingo, roi des Amériques.

Pour les Riens et les Riennes, l’image était amère. Donald Dingo, pas plus que les grands industriels, ni les armateurs de ces bateaux de croisière – lesquels enfumaient comme des millions de carrosses une ville comme Marseille, quand ils venaient y faire relâche et déverser dans la ville pour quelques heures leurs hordes d’excursionnistes- aucune de ces fortunées personnes n’aurait à subir la hausse de la gabelle. Cette gabelle, qui du temps des anciens rois s’exerçait sur le sel, portait depuis des décennies sur le carburant, sans lequel les carrosses n’étaient que de vulgaires carcasses inutiles. Madame de La Bornée, la Chambellane aux Transports, avait doctement prévenu sur une gazette parlée : « changer de mode de transport et abandonner le carburant n’est ni compliqué, ni onéreux. Vous avez une sélection de trottinettes accessibles pour une cinquantaine de malheureux écus. Il faut que les Riens et les Riennes reviennent à la réalité».

Pour l’heure, les Riens et les Riennes fourbissaient leurs piques et leurs fourches. Des trottinettes, ils n’en avaient cure.

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Chronique du règne de Manu 1er dit le Turpide.

Chronique du 31 octobre

Sa Glorieuse Turpidité pouvait certes se féliciter d’avoir fait trébucher Gracchus Melenchonus – bien que ce dernier se fût immédiatement remis en selle et venait de faire salle comble dans la bonne ville de Lille, où il était venu remonter le moral des Insoumis et des Insoumises – elle n’en continuait pas moins de dégringoler inexorablement dans les profondeurs insondables de la détestation. Cela lui minait le moral.

On approchait de la Toussaint et de la Fête des Trépassés. Notre Cadavéreux Monarc n’avait pas eu à se grimer en mort-vivant, car voilà qu’ il en avait naturellement tout l’aspect. Dans son entourage, on ne cachait plus l’inquiétude que suscitait l’état de santé de sa Vacillante Complexion, à moins que ce ne fût là encore une ruse de ses Conseillers pour tenter une remontée de popularité dans les carottages d’opinion. De perfides gazetiers faisaient remarquer que notre Phénix Anémié maigrissait à vue d’œil, pire, qu’il perdait ses cheveux… On avait déjà mis quelques perruquiers à l’œuvre, afin qu’ils parassent à l’horrible éventualité que sa Grandeur Amoindrie se retrouvât bientôt aussi chauve que le vieux duc de Colon ou que le duc de Bordeaux, ou encore que cet ancien roi, que la Vieille République entretenait toujours, le vieux duc de Chamaillières, Monsieur d’Esse-Teint. A ces fielleuses remarques, les Conseillers avaient réponse : « Il se tue à la tâche » susurrait-on, « Ils gèrent la StartupNation à deux, avec Monsieur de Khol-Air. » ajoutait-on d’un air entendu. Il se disait que Notre Ubiquiste Despote ne dormait que trois heures par nuit, et qu’il harcelait ses collaborateurs jusqu’à potron-minet, en leur envoyant des missives sur leurs smartrucs, lesquels ne pouvaient jamais être éteints.

Chose inouïe, la date du Conseil des Chambellans fut avancée d’un jour. Sa Chochoteuse Petitesse ne se refusait rien. On communiqua abondamment sur ce fait. Jamais, même du temps des vieux rois à l’agonie que furent le roi Georges et le roi François, cela ne s’était produit. « Cela doit lui permettre de souffler, de gérer l’effort » jacassa le petit duc de Grivot, qui était passé maitre en la matière de dire tout et n’importe quoi à propos de notre Souffreteux Suzerain. Une gazetière, qui s’était fait spécialité de commenter les moindres pets des rois républicains qui s’étaient succédé au Château depuis Mon-Général, madame de Nez, énonça fort doctement que sa Pâlichonne Divinité montrait ainsi « qu’il n’était pas surhumain ». Les Riens et les Riennes furent ravis d’apprendre cette information essentielle. Ils apprirent aussi par la même occasion que notre Incommodé Roitelet devait entreprendre – après ce repos fort mérité- un long périple dans les terres du Nord et de l’Est, une « itinérance mémorielle » ainsi que le nommait en toute simplicité le Château. Il s’agissait en réalité d’une tournée, celle d’un histrion déchu, à la recherche d’un regain de popularité. On approchait du centenaire de l’armistice qui avait mis fin à la Grande Guerre, celle qui avait ravagé les rangs des Riens et qui avaient laissé tant de Riennes épuisées de larmes, des deux côtés du Rhin. Il fallait profiter de l’occasion. Peu importait le contexte. Son Impérieuse Omnipotence avait d’ailleurs décidé de supprimer le traditionnel défilé militaire du 11 Novembre, au motif officiel que «la plupart des combattants étaient des civils qu’on avait armés ». Monsieur de la Palisse n’aurait pas mieux dit. Emporté par son zèle absolutiste – à moins que ce ne fût à cause du chiffre constamment à la baisse de bonnes opinions concernant sa personne – , et non content d’avancer d’un jour la cérémonie, notre Poudreux Pétochard exigea que pour la première fois depuis 1920, les Riens et les Riennes n’eussent pas accès à la Forêt de Compiègne, lieu où chaque année on commémorait la fin de la Grande Boucherie. Ce fait du Prince consterna bon nombre de celles et ceux qui faisaient chaque année le voyage. Cela leur gâchait « la fête ». Il y avait là confiscation du Souvenir…

Le Château ne communiqua pas le lieu secret où Leurs Pipoleuses Altesses avaient prévu de se reposer, mais l’information fuita tout de même. Les Riens et les Riennes – qui s’apprêtaient à subir une nouvelle augmentation de la gabelle – apprirent ainsi que notre Dispendieux Jupitou et la Reine-Qu-on-sort séjourneraient dans une luxueuse hostellerie, non loin de Honfleur. Une nuit dans une suite coûtait plus cher qu’un salaire mensuel minimum d’un Rien ou d’une Rienne. Les Conseillers affirmèrent que sa Très-Honnête-Probité paierait sur ses propres deniers. Ce qu’ils omirent de préciser, c’est que notre Ruineux Freluquet ne se déplaçait jamais sans son abondante suite de valets, et de courtisans, et que c’étaient bien les Riens et les Riennes qui supporteraient en réalité les coûteuses vacances de sa Capricieuse Petitesse. A ces frais mirifiques, il fallait rajouter ceux afférant à l’organisation d’un « bain de foule », petite cerise sur la pièce montée de la comédie de la popularité . On trouva encore quelques vieux partisans de la Faction de sa Hâve Majesté bien disposés moyennant rétribution – on leur avait promis un « selfie » avec notre Jeune Jouvenceau- à venir jouer « la foule ». Les gazetiers furent naturellement conviés. L’on vit ainsi sa Sautillante Faiblesse serrer mécaniquement les vieilles mains tendues – non moins mécaniquement, arborer un sourire des plus naturels, et répéter en boucle qu’il venait à Honfleur en famille « tous les Premier de l’An ». Quelques Riens et Riennes plus attentifs que la moyenne n’en crurent pas leurs oreilles. Voilà que notre Trébuchant Monarc se mettait à confondre les saisons….On conjectura sur la qualité des potions que l’on avait administré à son Égrotante Défaillance.

Pendant ce temps, la vie continuait dans la StartupNation. Certains, à l’instar de l’ancien roi Françoué dit le Scoutère, ou de son ancienne concubine, la duchesse du Poitou, n’en finissaient pas de faire des come-back des plus laborieux, profitant de la faiblesse de notre Défaillante Mauviette. La duchesse avait commis un ouvrage de plume, dans lequel elle égratignait toute la noblesse politique en général, et le roi Françoué en particulier. Elle y révélait quelques secrets d’alcôve qui achevèrent de la décrédibiliser, mais elle n’en avait cure et pensait toujours se présenter en recours pour le camp du Progrès, lequel camp ne lui demandait rien. Un autre ancien du parti à la Rose, monsieur de Ammon, tentait lui aussi sa chance. On l’appelait « monsieur Six Pour Cent », c’était son résultat au Tournoi de la Résidence Royale. Il ne savait parler que pour ne rien dire, ou presque. Il était connu dans son ancienne faction pour son habileté à planter des couteaux dans le dos de ses adversaires, en prenant ensuite un air dégagé et faussement sympathique.

Afin de construire sa renommée, le tout frais Chambellan aux Affaires Intérieures avait décidé de s’attaquer aux actes délictueux commis par quelques escholiers facétieux qui s’amusaient – en dignes émules du sieur de GrosBras- à braquer des pistolets factices sur la tempe de leurs professeurs, lesquels manquaient cruellement d’humour et avaient lancé sur les réseaux sociaux une campagne de protestation. Las, Rintintin-Chien-Policier se fit voler la vedette par le Grand Chambellan aux Ecoles, monsieur de Blanc-Querre, lequel s’était fait une spécialité depuis sa nomination d’enfoncer toutes les portes ouvertes. Ce n’était plus un homme, mais un véritable bélier qui brassait autant d’air que les moulins du sieur don Quichotte. Il fut décidé en grande pompe d’autoriser la présence de gens d’armes dans les écoles. On manquait de professeurs ? Qu’ à cela ne tienne, on allait les remplacer par quelques argousins qui remettraient les escholiers facétieux à leur place. Monsieur de Blanc-Querre suggéra aussi aux maitres empêchés de faire leur métier par ces quelques trublions de leur « donner des lignes ». Ce genre de punition n’avait plus cours dans la vieille République depuis des temps très anciens. L’expression de « marche arrière » n’avait jamais aussi bien convenu à la politique mise en œuvre par notre Cireux Tyranneau et ses zélés Zélotes.

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Chronique du règne de Manu 1er dit le Turpide.

Chronique du 20 octobre.

Le mardi 16 octobre de l’an II du règne de sa Jupitérienne Petitesse resterait dans les annales des Grandes Turpitudes. Ce fut le jour où notre Odieux Potentat choisit de lâcher ses reitres noirs sur ces tribuns séditieux qu’étaient les Insoumis. Sa Hauteur Piquée n’ en pouvait plus de les voir gagner des points dans les carottages d’opinion, pendant qu’Elle descendait inexorablement dans les profondeurs des enfers. Il fallait y mettre un terme, et vite. Les Riens et les Riennes oublieraient ainsi la pénible affaire du sieur de GrosBras – lequel venait de faire quelques perfides confidences à une gazette, confidences dans lesquelles cet important se permettait de comparer notre Pelucheux Roitelet à un « lapereau de six semaines » et « en même temps »  de laisser sous-entendre qu’il n’attendait qu’un signe de sa Grandeur Himalayenne pour venir lui offrir à nouveau ses services. Les Riens et les Riennes oublieraient les prix des denrées qui s’envolaient, le gaz pour se chauffer qui deviendrait bientôt aussi cher que les assiettes de la Reine-Qu-on-sort. Ils oublieraient que les pensions des vieillards se réduisaient comme peau de chagrin, que les hôpitaux fermaient, en un mot que vivre était devenu un luxe qui leur était refusé.

A la toute fin de l’été, Sa Comploteuse Hautesse avait fait recruter sur entretien d’embauche – ce fut le Premier Grand Chambellan qui se chargea de cette besogne- le nouveau Procureur de la place de Paris. On récusa les candidats proposés par les magistrats du Siège. « Le parquet à la française se doit d’être rattaché à la garde des Sceaux » énonça notre Petit Tyranneau, tout en affirmant que la Justice resterait indépendante. Comme à son habitude, sa Machiavelique Frivolité disait tout et son contraire. Les gazetiers-nourris-aux-croquettes avaient depuis belle lurette oublié ce qu’était le sens critique. Cette matière n’était tout simplement plus enseignée dans leurs écoles. On ne leur dispensait plus que la meilleure manière de cirer les richelieux et lécher les chausses, le seul savoir dont ils auraient à faire preuve dans leur profession.

Le matin même où la tant attendue fumée blanche annonçant le non moins attendu habemus ministrum, Gracchus Melenchonus fut ainsi réveillé dès potron-minet par huit gens d’armes, qu’on avait pris soin de bien exciter avant de les lâcher dans les appartements de cet Insoumis, cet ennemi que notre Insinuant Foutriquet voulait écrabouiller définitivement. Ces argousins retournèrent méthodiquement jusqu’aux chaussettes du tribun, raflant tout ce qui leur tombait sous la main. Ils agissaient là sur ordre du Parquet, lequel, en toute dépendance de la Chancellerie des Balances, avait trouvé un juge du Siège pour ordonner que l’on passât outre à l’assentiment de cet opposant pour fouiller son domicile. On enquêtait officiellement sur une abracadabrantesque dénonciation faite par une Haineuse, proche de la marquise de Montretout, et sur les comptes de campagne du tribun, lesquels avaient pourtant été validés par l’autorité désignée pour la chose. Il n’y avait rien dans ces fables – lesquelles ne faisaient pour l’heure l’objet d’aucune instruction par un magistrat – qui méritât le très dispendieux et spectaculaire dispositif que le Procureur-aux-ordres fit déployer. Cette disproportion entre les faits, sur lesquels il s’avérait que la Justice n’avait même pas matière à enquêter, et le déploiement de forces, digne d’une arrestation de grande envergure contre des bandes organisées de malfaisants, dépassait l’entendement. Ce qui était le plus extraordinaire, c’est qu’elle se faisait uniquement contre l’Insoumis et les siens. D’autres étaient aussi visés par les dénonciations fantaisistes de la Haineuse, d’autres avaient vu leurs comptes de campagne signalés, mais aucun, aucune ne fut l’objet de ce traitement de faveur.

Ce ne fut en effet pas moins d’une centaine de pandores qui furent ainsi attelés à la tâche de rafler les caleçons, les bouts de chandelles, les images relevant de la vie privée et tout ce qu’ils purent trouver, non seulement chez le tribun des Insoumis, mais également chez celles et ceux qui avaient à un moment œuvré avec lui pour fomenter une révolution citoyenne. Car enfin, c’était bien cela qui leur était reproché ! C’était là crime odieux contre la StartupNation. Et ce fut bien entendu pour contrer cet impensable dessein, pour réduire cette sédition en miettes, qu’on avait ordoné que fut fouillé l’immeuble où ces factieux complotaient. Les argousins emportèrent tous les fichiers, les notes de travail, jusqu’au moindre bout de papier. Les tribuns, sous la houlette de Gracchus Mélenchonus, s’insurgèrent contre ce qui était manifestement un coup de force. L’un des leurs fut violemment molesté par un argousin enragé qui l’aurait étranglé si le bouillant Alexus Corbius ne s’était interposé.

Vu de l’étranger, ce qui se passa ce jour-là se comprit de façon limpide : c’était tout bonnement la captation, par le Prince au Pouvoir, de tous les documents secrets de la principale faction d’opposition. Cela n’arrivait bel et bien qu’en tyrannie. Les documents pris, sans qu’aucun procès-verbal ne fût signé, se trouvaient on ne sait où, aux mains d’on ne sait qui. Être partisan du Parti des Insoumis était en passe de devenir un délit de haute trahison. Notre Détesté Suprême allait avoir accès à tous les noms de celles et ceux qui complotaient odieusement contre l’État, donc contre sa Glorieuse Personne – à moins que ce ne fût l’inverse- ainsi qu’à tous les documents secrets de ses opposants. Si pareille affaire était survenue dans la lointaine Russie du Tsar Poutinus, ou dans le terrible et sanguinaire Vénézuelaaaaaaaaaa, comment notre Turpide Régentin aurait-il réagi ? Sans nul doute aurait-il décidé d’envahir séance tenante le pays en question afin de rétablir la Démocratie…

Mais cette offensive n’en resta pas à son premier acte. On enclencha ensuite l’acte deux. Il suffisait d’actionner le dispositif de mise en marche des chiens de garde, lesquels en bons automates savants se mirent à commenter ad nauseam le moindre mot prononcé par le tribun lors de cette noire journée et celles qui suivirent, tout ceci afin de jeter le doute sur son honneur d’honnête d’homme et ses capacités à gouverner, ainsi que sur ses proches. Les gazettes à la manœuvre appartenaient toutes aux huit Grands Saigneurs de la Phynance, autrement dit la ligue des Très-Riches-Amis qui avait porté notre Cynique Marmouset sur le trône. Mais le Service Public des Lucarnes et Boites Magiques n’en fut pas de reste. Il rivalisa dans la haine et les dénonciations calomnieuses avec les machines à décérébrer de nos Oligarques. Il faut rappeler que la Grande Gouverneure du Service Public de l’Information n’était autre qu’une bonne amie de notre Sardonique Satrape. L’entre-soi n’avait jamais fonctionné aussi magnifiquement que depuis l’avènement de sa Freluquette Majesté.

Le plus acharné à cette sordide besogne fut cependant un certain Tullius Mustachus appelé aussi Tullius Plenus, un gazetier qui se piquait d’avoir été en son temps un révolutionnaire. De cette antique période de sa jeunesse, il n’avait gardé que le goût du complot, et une haine inextinguible contre Gracchus Melenchonus. Ce triste personnage se vautra dans la fange du caniveau en donnant en pâture à ses lecteurs la vie privée de son ennemi, à coup de sous-entendus des plus détestables. Il ne prouvait rien, il accusait. De nombreux et nombreuses Insoumis et Insoumises qui soutenaient la Gazette de ce perfide, gazette qu’il avait créée plusieurs années auparavant, du temps de l’accession au trône du roi Nico dit le Nabot, firent connaître leur grande désapprobation. Ils firent savoir sur les Réseaux sociaux qu’ils ne paieraient plus le moindre centime pour soutenir cette entreprise qui se confondait avec la fabrique de fange.

Ce fut donc la curée, et l’écoeurement. Grachus Melenchonus et les siens se défendirent avec panache, employant les mots qu’ils maniaient si bien. Les gazetiers-nourris-aux-croquettes n’en continuèrent pas moins leur entreprise de destruction. Delendus est Melenchonus. C’était la seule ligne de conduite. Il ne se trouva étrangement dans cette caste de laquais et de cireurs de chausses qu’un certain monsieur de Jisse-Berge, pour ne point aboyer avec la meute. Les chiens de garde n’avaient plus de mémoire. Ils avaient commodément oublié – mais sans doute était-il plus juste de dire, qu’en bons incultes qu’ils étaient, ils ne l’avaient jamais su – qu’en son temps, durant l’année enchantée où les Riens et les Riennes conquirent les congés payés, l’honneur d’un tribun du peuple fut ainsi mis en pâture par la faction très active des Haineux. Cet homme se défendit avec panache et courage, mais la meute vociférante en fit tant et plus qu’il s’épuisa et finit par se brûler la cervelle. On le pleura. A la Libération, on nomma force rues et places de son nom. Il s’appelait Roger Salengro. Gracchus Mélenchonus avait certes le cuir épais, forgé à tous les combats qui avaient émaillé sa vie. Les Insoumises et Insoumis de la vieille République firent corps autour de lui. Les Riens et des Riennes furent abasourdis devant le déferlement de la haine gazetière. Notre Turpide Potentat ne les imaginait, du haut de son Olympe Ménagère, qu’en alcooliques pour les uns et illettrées pour les autres. Ils et elles n’ accordèrent pourtant pas un point de plus au crédit en berne de son Ivresse des Profondeurs. Seul le Premier Grand Chambellan tira son épingle du jeu. On se demandait bien pourquoi, car dans le bras de fer qui l’opposait à notre Cynique Monarc, il avait perdu la partie : le grand Caniche de sa Majesté, le sieur Casse-Ta-Mère, s’était métamorphosé en Rintintin-Chien-Policier.

Car c’était là l’autre événement de ce 16 octobre. La montagne avait accouché d’une souris. La moitié du fondement du Premier Grand Chambellan avait enfin été remplacée par le servile postérieur du sieur Casse-Ta-Mère, lequel au passage aurait bien aimé être anobli, et devenir Grand Chambellan, tout comme son prédécesseur, le vieux duc de Colon. Las, notre Rintintin-Chien-Policier n’était que onzième dans l’ordre protocolaire du nouveau gouvernement. Il commença par aller parader à la Chambre Haute, où il énerva tant et plus les Vieilles Bedaines par sa désinvolture, que celles-ci se levèrent et quittèrent l’hémicycle en signe de protestation. Le grand secrétaire des aisances de notre tout émoustillé Rintintin-Chien-Policier n’était autre qu’un grand laquais condamné plusieurs fois par la Justice, et qui avait déjà occupé ces fonctions auprès du sieur de Gai-Hant, un ancien Chambellan aux Affaires Intérieures du roi Nico-dit-le-Nabot. Ce monsieur Gai-Hant était lui-même sous le coup d’une instruction judiciaire. Ce n’était pas le seul ancien affidé du roi Nico à revenir en grâce : c’était aussi le cas de monsieur de Rit-Ester, fraichement nommé Chambellan à la Culture, en remplacement de madame de Nicène, qu’on avait prié de s’en retourner rénover ses immeubles. Monsieur de Rit-Ester n’était autre que l’ancien laquais chargé de porter la parole du Roi Nico quand celui-ci s’était représenté au Tournoi de la Résidence Royale, tournoi où il avait chu au deuxième tour devant le duc de Corrèze, qui allait ainsi devenir le roi Françoué-dit-le-Pédalo ou encore le Scoutère.

Le lendemain de cette offensive pour terrasser son pire ennemi, son Arrogante Petitesse s’adressa à ses sujets dans une des Lucarnes Magiques du Service de la Propagande. Les Très-Hauts-Conseillers de notre Petit Plongeur Lui avaient conseillé d’y paraître le plus modeste possible. Le résultat fut au delà de toutes les espérances : sa Lugubre Malveillance s’exprima durant dix longues minutes, énonçant platitude sur platitude, phrase creuse sur phrase creuse, empilant les euphémismes si chers à ses fidèles, le tout dans une ambiance sépulcrale. Des Insoumis étaient passés par là et avaient volé tous les candélabres.

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Chronique du règne de Manu 1er dit le Turpide.

Chronique du dimanche 14 octobre.

Son Impuissance Horlogère était de retour de la lointaine Erevan, où elle s’en était allée glorifier la langue française et oublier tous les petits tracas qui lui pourrissaient sérieusement son règne. Les gazetiers se momifiaient littéralement d’attendre le Grand Remaniement. Ils scrutaient nerveusement les cheminées du Château, mais en vain. Agacé, notre Petit Maitre revendiqua, depuis l’Arménie, de vouloir « prendre son temps ». « J’essaye de faire les choses en professionnel » énonça sa Splendide Hauteur. Nous n’avions plus un monarque, mais un petit chef du personnel …

Il faut dire que les choses s’étaient singulièrement compliquées depuis que le vieux duc de Colon avait, contre toute attente, pris la poudre d’escampette, et ceci en dépit de la volonté de notre Minuscule Timonier. Sa Vacillante Flétrissure avait voulu exiger du Premier Grand Chambellan – qui risquait, le pauvre, de finir coupé en deux, à force de se scinder le fondement – qu’il démissionnât, afin de le renommer illico et de prouver au monde entier qu’il tenait encore les rênes du carrosse….Las ! Le duc du Havre refusa. Il ne voulait point être obligé de repasser devant la Chambre Basse, pour obtenir la confiance des Godillots. Il l’obtiendrait, certes, mais de façon moins éclatante que la première fois, et cela, le Premier Grand Chambellan ne pouvait l’envisager. Là-dessus, voilà que le Grand Caniche de sa Majesté, le sieur Casse-Ta-Mère menaça de démissionner de ses fonctions – on ne savait plus vraiment lesquelles tant il brassait du vent – s’il n’obtenait pas la Chancellerie des Affaires Intérieures. Un remplaçant pour le vieux duc avait été approché – il avait été grand scribe au Château du temps du roi Nico dit le Nabot – et était disposé à accepter, mais il fallut tout arrêter. Monsieur du Havre continua ses périlleuses acrobaties. On le vit dormir à l’Assemblée pour y reposer son fondement bien mis à mal. Beaucoup firent fielleusement savoir que le Château les avait sollicités, mais que non, merci, non vraiment, ils se voyaient contraints de refuser. En bons hypocrites qu’ils étaient, ils souhaitaient tous beaucoup de bonheur au futur gouvernement de notre Contrarié Bambin. Il se trouvait heureusement quelques affidés du Parti à la Rose, qui n’avaient point encore trahi et qui attendaient leur heure, patiemment, ainsi que des proches du duc de Béarn – lequel avait été un très éphémère Grand Chambellan aux Balances, dans les premières heures de l’avènement de son Ivresse des Profondeurs, et réaffirmait à qui voulait l’entendre son indéfectible attachement à la précieuse personne de notre Orgueilleux Roitelet. Que ne ferait-on pour des couverts en argent à la table royale, même à bord d’un vaisseau qui commençait à tanguer sérieusement ?

Pendant ce temps, la StartupNation continuait de récompenser les fidèles, sa Grandeur Chiffonnée y veillait personnellement. On vit ainsi le marquis de la Buze – dont l’épouse était Chambellane de la Santé – devenir Haut-Conseiller-Extraordinaire en droit, lui qui n’avait jamais pratiqué cette noble matière. Il avait été carabin, puis avait pantouflé ici et là. Il avait tout à voir avec les médecins du grand Molière. C’était un important qui voulait se caser. On le casa donc. Notre Népotique Freluquet casa aussi une des ses chères amies, qu’il fit nommer Grande Maitresse d’Académie. Il fallut, pour la faire accéder à cette charge, modifier quelque peu les règles. Qu’à cela ne tienne, on modifia. La marquise de Chiapa, qu’on n’avait point entendue pendant longtemps, accompagna sa Divine Pensée en Arménie. Elle avait en vue une autre Chancellerie. Elle flagorna donc tous azimuts. Elle trouvait à notre Immense Phénix « un côté christique ». Elle clama à qui voulait l’entendre que les petites gens aimaient le toucher. Depuis les folies de Saint-Martin, on savait que Notre-Seigneur aimait laisser venir à lui les aigrefins et les malandrins quand ils se doublaient de beaux et sombres éphèbes. Voilà maintenant qu’on appelait les scrofuleux et les paralytiques…Les appétits de pouvoir n’avaient aucune limite dans la StartupNation.

Les folies de Saint-Martin avaient néanmoins eu des conséquences. Elles avaient considérablement refroidi la belle amitié qui liait sa Neigeuse Honorabilité et le duc de Ville-Iller, ce sourcilleux chouan. Le duc disait conserver à notre Minuscule Turpide toute son affection, mais il le tança d’importance dans la Gazette du Perruquier. « J’ai compris qu’il n’avait pas compris ». Monsieur de Ville-Iller n’avait point trouvé de son goût les trémoussantes gesticulations lors de la Fête de la Musique, et encore moins l’escapade dans la cabane, sur l’ile de Saint-Martin. Le duc voyait dans sa Mirifique Petitesse comme un jumeau hybride du roi Nico dit le Nabot, lequel s’était brûlé les ailes à vouloir se montrer partout et à parader tel un petit phénix. Un philosophe de renom, qui se faisait de plus en plus rare, mais dont la parole se recherchait, accorda une longue entrevue à une gazette. Il fit plus qu’étriller notre Minuscule Jupi, il l’éparpilla, il l’atomisa, il le ridiculisa. Sa Complexe Grandeur fut qualifiée de « puceau de la pensée », « élu dans un moment d’hallucination collective ». Les Riens et les Riennes continuaient leur dur labeur quand ils et elles en avaient encore un, et se faisaient faucher par des carrosses lancés à toute allure quand ils cherchaient à traverser la chaussée pour trouver un autre travail, moins bien rémunéré, mais il fallait vivre et tout coûtait. Gracchus Mélenchon fut questionné par des gazetiers légèrement moins méprisants que d’ordinaire et il put ainsi expliquer aux Riens et aux Riennes qui l’écoutèrent ce qui se tramait en haut lieux : les querelles intestines dans les couloirs du Château, le bras de fer engagé entre notre Poudreux Myrmidon et monsieur du Havre, lequel apparaissait de plus en plus pour les Factieux de la Droite comme un véritable chef, en un mot comme en cent comment sa Grandeur Étriquée – tout avait commencé avec l’affaire du Sieur de GrosBras- se trouvait réduite à ne plus pouvoir compter que sur la bande de fidèles irréductibles, laquelle brillait par son absence totale de scrupules et d’intelligence.

C’est cette bêtise en bande organisée qu’un autre tribun des Insoumis, Gracchus Rufinus, dénonça haut et fort à la Chambre Basse. Dans sa rouge colère, il compara les Godillots de la Faction de notre Egocrate Versaillais à de petits pantins, ne sachant que voter en cadence pour rejeter tout projet qui ne venait pas de leurs rangs, fût-il de nature – ou parce que précisément à cause de cela- à arranger quelque peu la vie de Riennes qui faisaient la difficile profession – mal rétribuée et très méprisée- d’accompagner des bambins infirmes à l’école et de les aider à devenir des escholiers comme les autres.

De l’autre côté des Alpes, la peste brune progressait inexorablement. Les Haineux au pouvoir se déchainaient contre les étrangers. L’infâme Condotiere Salvini – le grand ami de sa Turpide Majesté – avait fait arrêter un bourgmestre du sud de la Botte qui avait osé accueillir dans son village quasi-vide de pauvres gens, qui avaient retrouvé là le goût de vivre, après l’épouvantable traversée de la Méditerranée sur leurs pauvres coques de noix, et qui ne demandaient rien d’autre qu’une toute petite place dans ce monde. C’en était trop pour les Haineux. Le bourgmestre fut arrêté et les pauvres hères raflés. Le Condotiere ne voulait pas s’arrêter en si bon chemin. Il proposa aussi que fussent soumis au couvre-feu toutes les petites échoppes « ethniques », repère selon lui et ses sbires de gens qui ne pensaient qu’à semer le trouble.

L’heure était bien noire sur l’Europe. Mais aucune fumée blanche ne montait toujours des cheminées du Château. La vieille République continuait pourtant à fonctionner. A quoi donc servait le Chambellan des Affaires Intérieures ?

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Chronique du règne de Manu 1er dit le Turpide.

Chronique du 7 octobre

On était dimanche, et aucune fumée blanche n’avait flotté au dessus du Château. Le fauteuil de Grand Chambellan aux Affaires Intérieures était toujours occupé d’une fesse par le Premier Grand Chambellan, monsieur du Havre, pendant que l’autre moitié de son auguste postérieur occupait le fauteuil qui lui avait été dévolu voilà dix-huit mois. Le duc avait alors affirmé avec force que son gouvernement était « fait pour durer ». Or c’étaient déjà sept ministres qui s’en étaient allés, qui pour tripatouillages – c’était le cas du duc de Béarn et deux duchesses – qui pour mettre de la distance avec notre Grand Potentat comme tout récemment le duc de Colon, qui encore, comme le Grand Jardinier monsieur de Hue-L’Eau, par écœurement consécutif à une indigestion de boas.

La StartupNation tanguait tel un navire balloté dans la tourmente. Mais notre Splendide Capitaine affirmait à qui voulait l’entendre que tout allait pour le mieux. Sa Sémillante Grâce décida d’aller visiter le Salon du Carrosse. Il fallut tenir les Riens et les Riennes à bonne distance. On les enferma derrière des cordons et l’on fit déployer la maréchaussée. Notre Petit Pilote privatisa ainsi la moitié de l’espace à son seul profit. Seul un petite troupe de gazetiers-nourris-aux-croquettes, dont la fidélité et la servilité étaient à toute épreuve, fut autorisée à suivre notre Pétulant Torpédo dans ses déambulations. Sa Dérisoire Arrogance indiqua aux pisse-copies que, dans le cercle qui l’entourait désormais, il y avait là « un cap, des institutions, un gouvernement au travail, au service du pays et du peuple ». « Le reste n’est que péripéties. Moi, je continue à conduire, » conclut magistralement notre Bouillant Cocher. Les gazetiers savourèrent la métaphore. De leur côté, les Riens et les Riennes, marchands de carrosses de leur état, et qui étaient venus des lointaines provinces dans la capitale pour visiter ce Salon dans le but de passer des commandes pour leurs clients, en furent pour leurs frais. Ils durent patienter de longues heures que sa Grandeur Chiffonnée daignât finir sa philosophique déambulation. Ils en étaient fort marris et conçurent pour notre Prétentieux Freluquet une colère des plus tenaces. C’était là chose inouïe qu’un roi républicain professe un tel mépris…

Son Extase des Altitudes avait décidé, pour l’anniversaire de la vieille République, de s’en aller se recueillir sur la tombe de Mon-Général, le premier roi républicain. Il avait prié ses Conseillers-nourris-aux-croquettes de lui concocter un de ces « bains de foule » au milieu de manants triés sur le volet. Notre Croquignolet Suzerain y apparaissait toujours tellement à son avantage ! Mais il n’était point question de réitérer les folies de Saint-Martin. On n’avait qu’à prendre des vieillards, le plus décatis possible. Et des femmes seulement, elles tombaient plus facilement sous le charme de notre Danseur de Tango. Bien qu’elles aient été dûment chapitrées à l’avance, certaines de ces mémés osèrent évoquer leurs difficultés grandissantes. La politique de sa Généreuse Redistribution avait consisté à prendre dans la poche des plus démunis pour gaver ses Très-Riches-Amis envers lesquels il était si redevable. Les maigres pensions de ces pauvres vieilles Riennes allaient en s’amenuisant. Qu’à cela ne tienne ! Notre Petit Copiste, tout inspiré qu’il était d’avoir arpenté la sainte demeure de feu Mon-Général, en compagnie de l’un de ses descendants, exhiba une parole du vieux briscard, totalement sortie du contexte dans laquelle elle fut naguère prononcée : « on n’a pas le droit de se plaindre ». Il énonça donc sur un ton fort docte, devant son parterre de vieilles fleurs désolées et un peu en colère, que « le pays se tiendrait autrement si on ne se plaignait pas. » Son auditoire protesta mollement, sa Mesquine Seigneurie leur ferma définitivement le caquet sur ces mots : « Je ne promets jamais, Moi, je fais. »

Le lendemain, notre Étrillant Tranche-Montagne tança sévèrement les Insoumis qui réclamaient une Vie République : c’était là des gens qui n’aimaient point l’État que sa Grandeur Inspirée incarnait si bien. Puis notre Infatigable Marcheur se rendit dare-dare prononcer – contre la volonté de la famille- un vibrant hommage à un chanteur qui venait – encore un, c’était une telle aubaine pour sa Cynique Infatuation – de rendre l’âme. Les Riens et les Riennes étaient partagés sur le défunt : il avait enchanté leur jeunesse de ses belles mélodies, mais il avait aussi beaucoup caché au Trésor ses écus, écus qu’il avait fait transiter vers d’hélvétiques coffres-forts. C’était à tout le moins un bel exemple pour notre Petit Banquier.

Sa Neigeuse Probité fit tous ces va-et-vient sans personne à ses côtés. La Reine-Qu-on-Sort avait disparu. Certains esprits facétieux suggérèrent sur les Réseaux Sociaux qu’elle s’en était allée vivre une idylle avec le vieux duc de Colon. Mais d’ indiscrets Officiers chargés de veiller sur le bien-être de nos Très-Dispendieuses-Altesses mangèrent le morceau : il y avait eu cassage d’assiettes au Château ! Ces braves racontèrent que « ça gueulait si fort  derrière la porte  qu’on a tout entendu». Ils portèrent à la connaissance de gazetiers curieux le message parvenu malgré eux à leurs oreilles : « il faut arrêter les conneries maintenant ». La Reine-Qu-on-sort avait parlé. Serait-elle entendue ?