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Chroniques de Julie d’Aiglemont

Chronique du septième jour du mois de juin, en l’an de très grande disgrâce vingt et un

Où il est question de cervelles racornies, de haines féroces et de digues détruites.

Or doncques, pendant que le Roy avait entamé sa Très Grande Perambulation sur ses terres, en vue de remporter à nouveau la première joute du Tournoi de la Résidence Royale, se transportant avec toute la Cour donc dans les provinces du sud, aux frais des Riens et des Riennes, imposant les mains ici, susurrant là qu’il allait devoir continuer de réformer le pays même si cela dût le contraindre à ne point entrer en piste pour le Tournoi, il se passa à Lutèce un évènement qui mit en branle tout le petit monde de la Gazette. Gracchus Melenchonus, avec le franc-parler qu’on lui connaissait, avait disserté au moment du déjeuner du dimanche dans le salon du gazetier monsieur du Bidou, à l’hôtel de la Franchintère, sur ses intentions et ses prétentions pour le Tournoi. On l’avait écouté avec hargne, on eût voulu lui faire ravaler ses mots tant on peinait à les comprendre. Il fallait donc constamment lui couper la parole. La cervelle des gazetiers et des gazetières s’était en effet fort amoindrie et racornie depuis qu’à trop fréquenter les petits marquis fort sots et les ignorantes duchesses, on s’était habitué à leur verbiage creux et ampoulé et l’on ne comprenait plus goutte à tout ce qui s’en éloignait par la hauteur de vue. Sans compter que dans les escholes de gazetiers, on n’enseignait plus les lumières de la raison. En lieu et place, on apprenait à tendre servilement des crachoirs aux puissants de ce monde, et à mépriser les tribuns du peuple.

Aussi, quand Gracchus Mélenchonus, à la toute fin de son discours, rappela que, depuis quelques lustres, des assassins ou des malandrins venaient troubler la semaine précédant le Tournoi en perpétrant quelque acte odieux ou quelque méfait, ce pour la plus grande joie des Haineux – lesquels en profitaient alors pour répandre le poison de la division et en appeler à la guerre civile contre les Mahométans tous coupables, ou à entonner le grand air de la Sûreté contre les étrangers, et que cet enchaînement de faits était désormais « écrit », en face, on se méprit sottement. On ne fit aucun effort d’entendement. Les cervelles des gazetiers étaient programmées comme de tristes petites mécaniques, à s’emballer sur un mot ou un autre, et ce d’autant plus quand il s’agissait de Gracchus Mélenchonus, leur bête noire.

On se récria. On en fit des gorges chaudes. On brama à l’outrage. Gracchus Mélenchonus ne venait-il point d’insulter les victimes de ces crimes odieux, les « attentats » en assimilant ces derniers à de simples faits divers ? Ne venait-il point de prononcer ce mot terrible, « écrit », lequel était le stigmate des Complotisses, cette secte de fanatiques ? Peu importait que la très sérieuse Gazette du Perruquier eût quelques jours plutôt traité de ce même sujet, peu importait que ses propos eussent été mal compris car entendus par le prisme de leur exécration, Gracchus Mélenchonus fut honni. Les benêts s’y laissèrent prendre. Plutôt que de penser par eux-mêmes, ils gobèrent la bouillie des gazetiers. Elle avait un goût des plus rances.

Là dessus, deux Haineux dont l’audience était grande, se firent représenter en train de mimer sur un mannequin les mille manières de mettre à mort les partisans de la Sénestre, et plus particulièrement les partisans de Gracchus Mélenchonus. L’un de ces reitres noirs comptait parmi les intimes du vicomte de la Zizanie. La scène était des plus violentes. Elle arriva sous les yeux du tribun des Insoumis qui s’en émut fort. Il pensa à ses partisans, il craignit pour leurs vies. Il fit connaître aussitôt sa grande inquiétude, et son indignation. Or, ceux-là même de la corporation des Gazetiers qui venaient de le brocarder, loin de s’émouvoir de ce qui se tramait, se gaussèrent tout au contraire, criant au subterfuge, à la diversion. « C’est un complot ! » Ce cri fusa de toutes ces gorges qui eussent dû se montrer plus circonspectes, car la haine professée par ces reitres ne s’étendait pas qu’aux seuls Insoumis, elle enserrait aussi dans ses mortels filets toute la corporation des gazetiers, hormis ceux qui avaient prêté allégeance au camp de Mme de Montretout.

Les digues sautèrent. Certains – à qui il restait encore de l’entendement- comprirent avec effroi que le « Grand Remplacement », ce méchant phantasme dont les Haineux rebattaient sans cesse les oreilles, prétendant que des hordes d’étrangers mahométans étaient en train de remplacer les habitants de l’Europe, recouvrait une toute autre réalité : aux Lumières de la Raison s’étaient désormais substituées les Elucubrations de la Haine et madame de Montretout, qui les incarnait à merveille, était devenue une personne fort respectable qu’on se disputait dans les salons. Ainsi, sous le règne de Notre Poreux Batelier, la mue s’était-elle parachevée. Cette Haineuse était devenue une Madonne, tandis que Gracchus Mélenchonus était voué aux gémonies. Le marquis de La Mauvèzalaine, qui se piquait d’être un philosophe, quand il n’était qu’un triste phraseur, fut le premier à se prosterner devant la ChatelHaine, cuicuitant qu’il lui lancerait son écharpe à quelques secondes de la fin du Tournoi. La perfide gazetière madame du Bolide en fit de même lorsqu’elle soumit à la question la belle Madame Autinus, la sommant de clouer au pilori Gracchus Mélenchonus, cet infâme ennemi du royaume. Madame Autinus ne s’en laissa cependant point compter. Mais il ne faisait plus aucun doute que l’Hôtel de Céniouze était un véritable traquenard pour qui n’était point du camp de la ChatelHaine ou de celui qui commençait à lui faire quelque ombrage, le vicomte de la Zizanie, cet homme dont l’âme bien noire se lisait sur sa vilaine figure.

Ainsi en allait-il au royaume du Grand Cul par dessus Tête, en ce début du mois de juin. L’air empestait fort.

Brève du huitième jour du mois de juin, en l’an de très grande disgrâce vingt et un.

Où il est question de schadenfreude…

Or doncques Notre Fringant Gâte-Sauce faisait la tournée des popotes, dans le pays de la Pogne, en faisant des vers de mirliton. Après avoir visité une eschole où l’on apprenait l’art de Vatel, Sa Grande Gourmandise se dirigea tout droit vers la foule des manants, lesquels, croyait-il, lui avaient apporté des friandises en guise de dessert. Il ne fut point déçu. Il reçut une tarte dont la recette passa à la postérité sous le nom de « tarte à Tain », du nom du village où s’était passé l’événement.

Las ! D’aucuns racontèrent de l’affaire une tout autre version : le Roy s’était en réalité pris un copieux soufflet par la main d’un partisan de la Fleur de Lys – à moins que ce ne fût un simple admirateur d’Hubert de Montmirail, au cri de « MontJoie Saint Denis ! ». D’autres quolibets peu amènes furent également proférés.

Le monde de la Gazette fut en émoi. Celui des ducs et des barons tout autant. Gracchus Mélenchonus exprima toute sa compassion. On l’acccusa aussitôt de vouloir faire diversion. Certains murmurerent qu’il avait concocté lui même la recette de ce soufflet. Le Premier Grand Chambellan, le bon baron du Cachesex, qui s’était quelque peu fait prier pour blâmer l’aimable pantomime du Haineux Papolardon, en appela aussitôt à l’union sacrée autour de la personne du Roy.

Selon que vous étiez à la Dextre ou à la Sénestre, votre vie ne valait pas le même chose.

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Chroniques du temps de la grippe pangoline

Chronique du treizième jour du mois de mai, en l’an de disgrâce 21

Où il est question de bon plaisir, de poids et de démesure et d’une bien peu ragoûtante farce.

Le Roy se languissait fort que l’épidémie de grippe pangoline fût terminée. Son premier Grand Chambellan, le baron du Cachesex, partageait en tout point cette opinion. Comme on était au mois de mai, il suffisait de mettre en application le vieil adage « fais ce qu’il te plait ». Le bon vouloir de Notre Volage Morticole, que l’étude des grimoires avait lassé – il en avait fait le tour et tout devenait d’un mortel ennui -, était donc que la vie pût reprendre son cours. La vie allait donc reprendre son cours. Les Riens et les Riennes étaient fortement incités à recevoir l’onction de la Sainte-Vaccine, bien qu’en certains lieux ce fût parfois chose malaisée, et qu’en d’autres on attendît vainement les impétrants. Le bon baron du Cachesex courait les salons des gazettes avec son air bonasse pour affirmer que les délais seraient tenus, foi de Gascon. On fit voter à la Chambre Basse un édit obligeant la populace à se munir d’un laisser-passer attestant que le porteur avait bien reçu la sainte onction ou que l’on s’était fait récemment écouvillonner.

Ce fut le moment que choisit le petit duc de Grivois pour quitter la Faction de la Marche et se démettre de sa charge de Dévôt. « La politique ne m’habite plus », tels furent les mots fort amers que prononça celui qui avait été le favori de Sa Versatile Complaisance et qui avait du renoncer au Tournoi des Bourgmestres, eu égard à ses frasques asticatoires. Le petit duc n’allait pas pour autant prendre l’habit et se faire moine. Il avait pris ses dispositions afin de s’établir comme conseiller en tactique et manœuvres diverses – il s’y entendait fort bien – et abreuver de sages paroles les chefs des maisons de négoce qui s’en remettraient à lui.

Le Roy avait d’autres chats à fouetter et il entendait en retirer quelque crédit. Le Royaume de l’Izrael et ce qui restait du royaume voisin de la Palestrine – le premier s’étant considérablement étendu sur le second, jusqu’à l’étouffer complètement – avaient recommencé leurs hostilités. Sa Verbeuse Diplomatie prit son cornet magique et s’entretint avec le Régent de la Palestrine, qu’il admonesta tout en lui présentant mielleusement ses condoléances pour les pertes humaines considérables que les canons de l’Izrael avaient provoquées. Il était de coutume depuis fort longtemps de renvoyer ces belligérants dos à dos, quoique leurs armées respectives fussent sans commune mesure. C’était David contre Goliath, et David était le Palestrinien. Notre Poudreux Téléphoniste promit qu’il s’entretiendrait avec le Grand Vizir de l’Izrael, Netéyahou 1er. Il ne faisait de mystère pour personne qu’il n’y aurait point d’admonestation. Le Roy se montrerait disert avec son grand ami. Pour preuve de son allégeance, il ordonna au duc du Dard-Malin que le Sieur Teutonic reçût tout pouvoir afin d’interdire la démonstration que les soutiens du peuple de la Palestrine entendaient faire dans les rues de Lutèce. Le Grand Prévôt, qui n’était jamais avare lorsqu’il s’agissait de réprimer et d’écrabouiller les ennemis du royaume, fit donc arrêter manu militari monsieur Hellebronus, le chef de ces subversifs, lequel sortait de chez le vieux baron du Truand, Grand Chambellan des Affaires de l’Extérieur, où il était allé plaider la cause de la Palestrine. On le menotta et on le mit en geôle. Gracchus Melenchonus tonna que cela était chose ahurissante, que cette arrestation était un déshonneur et qu’interdire les démonstrations de soutien au peuple de la Palestrine, alors même qu’elles se faisaient partout dans le monde, était une scélératesse. Las ! Le Roy avait choisi son camp.

Dans la bonne ville de Massalia et dans toute la Provence, on continuait de concocter la bouillabaisse royale, laquelle tenait bien plus de la farce. Sa Maniganceuse Gastrologie s’était en effet piquée de ce qui se tramait là bas. Des accointances fort agréables avaient été scellées avec le baron du Muzo. Madame de l’Ecluse avait été priée de rester muette. On lui ordonna de laisser à entendre -sans toutefois en piper mot- qu’elle se présenterait au Tournoi, et qu’à la dernière minute elle se retirerait, ceci afin de laisser toutes ses chances au baron du Muzo, à qui elle remettrait in petto son écharpe. Il ne fallait point que cela se sût mais cela se savait. Le baron du Muzo avait quitté sa Faction, les Raispoublicains, mais il en portait quand même les couleurs. Le duc de Nice, monsieur de la Fessetransie, ayant été de ceux qui chez ces mêmes Raispoublicains avaient prêté allégeance au Roy, au grand dam du baron des Latrines, partait cependant sous la bannière de monseigneur du Muzo, lequel avait engagé des Dévôts pour figurer parmi ses troupes. Du côté de la Senestre, ce n’était guère mieux. Les Printaniers s’étaient mis en tête de devenir barons. Un Jardinier fort imbu de lui-même, monsieur de la Félicité, s’était intronisé champion de la Senestre pour le Tournoi, quoique son tropisme le fît pencher à l’opposé. Afin de pouvoir prêter allégeance au baron du Muzo en vue du second tour du Tournoi pour tenter de faire pied au baron de la Mare d’Anis, le chef des Haineux, on avait écarté les Insoumis et les civils qui s’étaient piqués de participer au jeu.

Les Riens et les Riennes de cette province regardaient d’un œil morne et triste ce qui se tramait dans l’arrière-cuisine. Nul appétit ne leur venait.

Ainsi en allait-il au Royaume du Grand Cul par dessus Tête, en ce froid mois de mai de l’an de disgrâce 21. Quelques quarante années auparavant, Feu Françoué 1er dit Tonton avait accédé au trône. D’aucuns en gardaient encore un vif souvenir. Pour d’autres, il s’était terni. La vieille République semblait bien lointaine. Le tribun Ruissellus, chef de la Faction de la Faucille et du Marteau, avait reçu l’onction d’une partie de ses pairs pour se présenter au Tournoi de la Résidence Royale. Il ne sentait plus d’aise. On l’invitait dans les salons, on se le disputait. Il se prêtait fort complaisamment au jeu. Les gazetiers étaient enchantés. Qu’il était commode de traiter avec un opposant quand il se montrait aussi lisse et accommodant.

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Chroniques du temps de la grippe pangoline

Chronique du vingt neuvième jour du mois d’avril en l’an de disgrâce 21

Où il est question de long-feu, d’allumettes et d’une bien lâche trahison de la parole donnée.

Madame de la Pâlie, la Chambellane Des-Armées, croyant tirer à vue sur madame de Montretout et les vieux bellicistes, avait fait long-feu. La ChatelHaine pavoisait haut. Elle se vit invitée dans les salons de la Gazette Rance Infaux. Piquée au vif d’avoir été traitée de «molle » par le duc du Dard-Malin, la cheffe des Haineux jouait à merveille la partition de la surenchère. Elle se payait le luxe, ayant foulé aux pieds dans sa missive les principes de la vieille République, de s’en réclamer et de briguer le Trône. La Gazette Tares Avariées n’en était point à sa première tentative de pronunciamento. On pouvait régulièrement y lire les propos factieux du vicomte du Joli de la Vileté, lequel avait eu un temps son couvert au Château avant que d’indisposer Notre Ombrageux Bibelot. Le vieux général de la Malepiquouze, l’un des instigateurs de ce qui était pour certains une rouspétance de charentaises, y tenait aussi tribune.

Le Roy était disait-on d’humeur fort noire. Des gazetiers racontèrent l’avoir entendu déverser sa bile sur la ChatelHaine de Montretout, laquelle fut comparée à son père, le vieux vicomte de Nacun-Oeil, qu’on surnommait aussi le Borgne. « Des années d’effort pour faire accroire que la fille ne tenait point du père, et en quelques heures, son visage réapparait : celui des séditieux et des factieux ! » se lamentait amèrement Notre Traitreux Incendiaire. Nul n’osa répondre à Son Inconséquente Légèreté qu’il était toujours très dangereux de jouer avec des brandons en se croyant assez fort pour éteindre l’incendie qui ne manquait point de s’ensuivre. Certains des Dévôts étaient cependant fort satisfaits, tel le baron de la Pâtée-Pourchat, chef de la Faction de la Marche à la Chambre Haute, qui voyait dans tous ces bruits de bottes et de charentaises une aubaine pour le Roy, lequel finirait bien par apparaître telle l’imprenable Muraille de Chine contre les hordes de Haineux, qu’il convenait tout de même de point trop fustiger. Tout était affaire de dosage.

Le bon baron du Cachesex n’en fut pas de reste. Il fit mine de découvrir le fond de commerce de la ChatelHaine et de ses gens. Madame de Montretout, d’adversaire toute désignée pour le second tour de piste du Tournoi, redevenait tout de bon infréquentable comme l’avait été son père. Voilà qu’on la férocisait à nouveau après l’avoir tant amabilisée. Ce fut le moment que choisit la nièce de Madame de Montretout, Madame de Maraie-Challe-Nouvoilat pour se faire entendre. Tout, absolument tout, était de la faute de cet infâme tribun des Insoumis, Gracchus Melenchonus. Cette Haineuse, qui avait pourtant prétendu ne plus s’occuper que de la coûteuse eschole qu’elle avait ouverte dans la bonne ville de Lyon, laissa à entendre que le pays était en proie à un mal causé non seulement par les Mahométans, mais surtout par celles et ceux qui les défendaient, ces « mahométano-léninistes » qu’il fallait éradiquer. Madame de Maraie-Challe-Nouvoilat, dans sa grande sagacité, ne pipa mot d’une infâme agression dont venait d’être victime un pauvre homme, sous les yeux de ses enfants, au simple motif de sa religion supposée, perpétrée par un quidam qu’on n’avait point mis en geôle, afin de le laisser libre de recommencer ses méfaits  sur d’autres. Pas plus qu’elle ne fit mention de ce qui s’était passé dans la bonne ville de Massalia, où un notable bien en vue avait lancé – sans que cela n’émût en rien l’assemblée où il s’exprimait- qu’il se sentait prêt à se lancer dans une « ratonnade » ces expéditions de fort triste mémoire qui avaient entaché des décennies auparavant les rives du Lacydon. L’affaire ayant été révélée par une gazette, la consternation et la colère furent grandes.

Ce fut le moment choisi par le chef d’état-major des Armées, le général du Contre-Peser pour affirmer que les séditieux seraient sévèrement punis à hauteur de leur faute. C’était là en substance ce qu’avait demandé Gracchus Melenchonus au nom des principes de la vieille République. Le Roy n’avait quant à lui, toujours point pipé mot de tout cela. Notre Petit Morticole avait d’autres occupations : organiser lui-même le énième Grand Déconfinement, ce qui pouvait se résumer à cette maxime « les perspectives de la mise en place éventuelle d’une sortie progressive du confinement sont en place ». Le calendrier des réjouissances serait dévoilé en primeur aux gazettes provinciales par Sa Minutieuse Suffisance en personne.

Cependant Notre Machiavélique Bibelot s’avisa qu’il lui fallait donner quelques coups de menton, pour ne point en être de reste face à Madame de Montretout. L’occasion lui en fut fournie. Le Royaume de l’Italie venait en effet de quémander une fois encore l’extradition d’anciens des « Brigate Rosse » qui avaient depuis fort longtemps trouvé refuge dans notre pays, sous le règne du vieux roy Françoué 1er. Son Implacable Malveillance livra doncques bien volontiers au Condotierre de la Drague ces faquins, au mépris de la parole donnée. Gracchus Melenchonus déplora fort ce qu’il appela une trahison. Ces boutefeux eussent-ils été des nostalgiques du Duce, et par conséquent des amis de nos Haineux, que le Roy, pour rester dans la surenchère avec la ChatelHaine de Montretout, les eût décorés et faits grands dignitaires de la Startupenéchionne. N’était-on point au Royaume du Grand Cul par dessus Tête ?

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Chroniques du règne de Manu l’Infaillible

Brève du septième jour du mois d’avril en l’an de disgrâce 21

Pendant que l’on conjecturait dans les salons pour savoir qui de madame la marquise de la Courge, du petit duc de l’Attelle ou du duc du Chat-Rançon disait faux – monsieur de l’Attelle ne venait-il point de contredire sa commère la marquise en affirmant qu’il n’avait jamais reçu le moindre carton d’invitation pour se rendre à l’hôtel de Vivienne, ni nulle part ailleurs du reste ? – un de ces maudits Tribuns Insoumis, monsieur Prudomus, avant que de se rendre à la Chambre Basse où il était attendu, s’alla tout tranquillement à la rencontre de quelques jeunes Riens et Riennes qui entendaient faire entendre leurs inquiétudes sur la fièvre dont était atteinte notre mère la Terre. Las ! Alors qu’il s’apprêtait à entrer à la Chambre Basse, il fut arrêté manu-militari par une troupe d’argousins aussi féroces qu’ignares, et qui entendaient tout uniment lui interdire l’entrée dans les lieux. C’était là chose inouïe que la loi ne pouvait permettre en aucune façon. Les tribuns du peuple ne pouvaient se voir empêcher de se déplacer et d’aller où bon leur semblait pour peu qu’ils eussent sur eux leur laisser-passer, ce qui était le cas de monsieur Prudomus. Mais ces argousins bas du front et du calot n’y entendaient goutte. La loi c’était eux. Eussent-ils pu rosser – comme d’autres de leurs comparses en avaient déjà usé lors de la Grande Gileterie – le tribun qu’ils se fussent exécutés avec zèle. Ne pouvant se laisser aller à cette pratique car ils étaient observés, l’un d’eux, un blanc-bec à bésicles, voulut se saisir de la personne de monsieur Prudomus. Un autre, qui ne portait point l’uniforme, et dont la muselière lui tombait singulièrement sous le nez – ce qui n’était point réglementaire – s’adressa au tribun comme si ce dernier était un bambin encore dans les langes, privé de l’entendement. Il voulut même se saisir du laisser-passer. La scène fut portraiturée et envoyée dans tout le pays où elle fit jaser. Monsieur Prudomus eût-il été un Dévôt partisan de la Faction de la Marche que ces pandores mal embouchés se fussent prosternés ventre à terre. On attendait que le duc d’Anfer, qui présidait aux destinées de la Chambre Basse, envoyât une missive au Sieur Teutonic, dont le zèle à pourfendre les Insoumis – et tous ceux et celles qui n’étaient point dans son camp – s’était étendu à ses hommes de main telle une lèpre.

Les gazetiers de la Sixième Lucarne Magique par qui le scandale des gargotes clandestines avait été révélé n’entendaient point se voir traités d’affabulateurs ni réduits au silence. Ils persistèrent et signèrent. D’aucuns crurent voir là une vengeance, leur petite Lucarne étant promise à être avalée par la Première Lucarne Magique, toute dévouée à Notre Prince des Suées et à sa future victoire au prochain Tournoi. D’autres langues se délièrent alors. Il se murmurait que pour peu que le gargotier fût du dernier bien avec un Chambellan, nul risque que les argousins vinssent mettre leur vilain nez et faire pleuvoir des prunes. Un nom fut cité, que la Gazette de l’Armorique qui avait reçu ces confidences sous l’assiette d’un Rien habitué de ces guinguettes, tut pour son plus grand bien. La prudence était mère de la sûreté.

Monseigneur de la Blanche Équerre fut la risée du pays. Le tsar Vladimir et l’ambassade de l’Empire du Ciel nièrent toute intervention belliqueuse dans le « ciel » des escholes. Ces accusations étaient pour le moins grotesques. A la cour, on le moqua d’importance. Monseigneur eût été bien avisé de faire son mea culpa avant que d’aller inventer cette abracadabrantesque attaque de l’étranger. Mais il n’entrait point dans le caractère de ce serviteur inflexible de concevoir qu’il se pût tromper en quelque manière. Le duc resta donc droit dans ses chausses et le « ciel » fut encore bien encombré. C’était là toute l’impéritie des gens de sa maison.

Ainsi en allait-il au Royaume du Grand Cul par dessus Tête. Une fâcheuse traînée d’huile commençait à se faire voir qu’il fallait éponger sur le champ.

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Chroniques du règne de Manu 1er l’Infaillible

Chronique du dimanche de Pâques en l’an de disgrâce 21

Où il est question de gargottes clandestines, d’un fort symbolique couvre-chef et d’une découverte proprement révolutionnaire.

Ainsi doncques par la grâce du Roy, dès le lundi suivant les Pâques, il ne serait plus permis de s’éloigner à plus de deux lieues du logis qu’à la condition expresse que ce fût pour aller au labeur, entassé dans des charrettes communes. Si d’aventure un Rien ou une Rienne – fous inconscients – concevaient de s’ aller prendre l’air en forêt où il il n’y avait âme qui vive, et si cette forêt était par malheur éloignée de plus de deux lieues du logis, les argousins leur tomberaient férocement sur l’échine, on les rosserait et on les rançonnerait d’importance.

En attendant ce couperet fatidique, les Riens et les Riennes s’empressèrent d’aller faire moult emplettes dans les échoppes « non essentielles » – lesquelles allaient devoir tomber le rideau selon une liste à laquelle nul n’y comprenait goutte tant elle était absconse – et de se retrouver sans se compter pour ripailler modestement en famille. Les Très Riches n’avaient cure de toute cette réglementation. Ils s’en extrayaient avec leur arrogance coutumière, mus par ce sentiment très antique d’appartenir à l’élite de la Starteupenéchionne. Puisque l’on pouvait payer et ce grassement, on se sentait absolument libre. Ainsi des gazetiers de la Sixième Lucarne Magique s’introduisirent-ils dans l’une de ces occultes gargotes où l’on ripaillait dans un confortable et luxueux entre-soi. Foin de masques et de gestes « barrière » dans ces salons dorés, car les miasmes, leurs cousins et apparentés étant l’apanage des seuls gueux, ils n’ étaient tout simplement point autorisés d’y pénétrer. On y croisait le Tout-Lutèce, Chambellans et Chambellanes y compris, ceux-là et celles-là mêmes qui venaient une heure auparavant d’avoir dispensé dans le salon d’une Lucarne Magique d’ accablantes leçons de savoir-vivre à destination des Riens et des Riennes, lesquels étaient des enfants à qui il fallait sans cesse seriner moult conseils et autres admonestations.

Madame la marquise de la Courge, en sa qualité de Sous-Chambellane aux Affaires Domestiques, alla se pavaner devant des gazetiers afin de délivrer la bonne parole. Elle arborait un couvre-chef noir et plat, crânement incliné sur le côté, lequel avait été fort en vogue sous le règne du Maréchal très aimé du Roy, monsieur Pétain. Elle était sanglée dans une redingote blanche, ce qui faisait paraître encore plus noirs la casquette et l’uniforme du Grand Prévôt de Lutèce, l’inflexible Sieur Teutonic, qui flanquait de près la marquise, afin de veiller à ce qu’elle ne se répandît point en propos folâtres comme elle en avait coutume. Aiguillonnée par cette martiale présence à ses côtés, madame la marquise de la Courge eut ces mots que l’Histoire retiendrait à coup sûr : « il n’est pas permis de partir en ouikenne, il faut rester le plus statique possible ». Le Roy avait inventé le Confinement sans Enfermement, la marquise lui apportait une touche de génie : le pied de grue.

Le petit duc de l’Attelle, Porte-Mensonges du gouvernement de Sa Nébuleuse Altitude, fit une grande découverte, quoiqu’il n’eût pas de grande certitude quant à ce qu’il venait d’entre apercevoir : un amas de ferraille rouillée d’où émergeaient ici et là quelques pauvres matelas. C’était probablement là, se dit l’intrépide petit duc – ce transfuge de la Faction de la Rose – les lits des hospitaux du Royaume que l’on avait mis au rebut, et ce avec méthode et constance. Mais il n’en était point sûr, étant atteint depuis son ralliement à la Faction de la Marche d’une sévère amnésie rétrograde, maladie fort répandue chez tous ceux et toutes celles qui se piquaient de briguer des Charges Publiques pour en faire des rentes personnelles. La lumière lui revenant – il se souvenait vaguement avoir été l’homme de cabinet de la baronne Famisol de Jolie-Province, Chambellane de la MalPortance sous le règne de Françoué II dit le Scoutère – le petit duc concéda qu’on n’ avait probablement pas mis suffisamment d’ écus dans l’escarcelle des hospitaux et ce depuis quelques années. Le baron du Cachesex trouva la potion quelque peu amère. Il profita de ce qu’il s’en était allé, sur ordre du Roy, recueillir l’assentiment des Dévôts à la Chambre Basse sur les mesures de purge par clystère que Notre Impitoyable Morticole avait décidé d’administrer au pays tout entier – les Factions de l’opposition furent tant offensées du procédé qu’elles quittèrent les lieux – pour rafraîchir la mémoire du jeune duc qu’il avait pris sous son aile afin de le former. Toute la faute en revenait au seul Françoué le Deuxième. Le Roy – Loué soit-Il et gloire à Lui – avait hérité de cette situation.

Las ! L’amnésie rétrograde frappait tout autant ce brave baron. Il avait oublié que Sa Grande Turpitude avait occupé une charge des plus importantes au Château du temps où Françoué le Deuxième y régnait, avant que d’être nommé Chambellan à la Cassette et à la Dépense où il avait eu la haute main sur les restrictions d’écus et leur utilisation à d’autres fins. Monseigneur du Cachesex avait aussi effacé de sa mémoire ses propres méfaits sous le règne de Niko dit le Petit Marécage. N’avait-il point prêté main forte à son comparse le brutal baron du Tranbert pour faire des coupes sombres dans les cassettes de la Chancellerie de la Malportance ? On reparlait d’ailleurs fort de ce baron du Tranbert, qui se sentait d’accéder au Trône. Il se voyait déjà remporter le Tournoi de la Résidence Royale. Il se préparait ardemment. « Si je perds, c’en sera fini de ma carrière » pérorait-il ici et là, dans le but de donner un tour très dramatique à son entreprise. Il récolta beaucoup de railleries.

La conjonction des astres fut favorable à la Dextre. On assista ainsi au parfait alignement de Monsieur de la Zizanie et du Vizir Manolo. Leurs idées concordaient en tout point et quand elles ne concordaient point, elles se complétaient. Cet alignement se produisit dans l’un des salons de l’Hôtel de Séniouze, ce haut-lieu des Haineux et de tous ceux et toutes celles qui leur étaient apparentés.

Notre Frivole Philosophe était aux anges. Il venait de prouver que non seulement la Terre notre mère était ronde, mais que de surcroît elle tournait autour d’un astre, lui-même. La gazette l’Univers encensa le génie de ce prince qu’on nous enviait dans toute la galaxie. Ainsi en allait-il au Royaume du Grand Cul par dessus Tête, en ce dimanche des Pâques, à quelques heures du Troisième Variant du Grand Confinement.

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Chronique du règne de Manu 1er l’Infaillible

Une brève un peu longuette…sur le vif ou presque.

Oncques souverain ne parut plus infatué de lui-même ni plus abyssalement vide que Notre Morgueux Potache en ce dernier jour du mois des fous, où il s’adressa à ses vils sujets, leur délivrant un discours tout empli de sainte et froide compassion, d’intelligence fulgurante et zézayante, et oint d’une abnégation si vertueuse – quoique fort intéressée – que le Grand Ensoutané du Vatican décida tout uniment de le canoniser et de l’empailler quand son heure serait venue.

Des messes d’action de grâces seraient dites dans tout le pays.

Gloire au Roy qui avait laissé à son peuple quelque liberté pendant la froide saison, lequel peuple n’avait su se montrer digne de cette bienveillante largesse. Par l’incurie et la sottise de quelques manants, Sa Grande Menterie se voyait contrainte d’ enfermer à nouveau les Riens et les Riennes, tandis que brillerait au dehors le clair soleil du printemps. Ainsi allait-on administrer à tout le pays la purge par clystère que l’on appliquait à quelques provinces depuis trois semaines et qui produisait l’engorgement des hospitaux et la mort des malades.Les familles ne pourraient ni se retrouver et ripailler pour le retour des cloches, ni s’embrasser mais les riches bourgeois et la noblesse du pays pourraient à loisir gagner leur villégiature afin de s’y confiner dans le confort. Les gueux resteraient dans leurs tristes faubourgs. C’était là leur seul destin.

Notre Cynique Tartuffe enjoignit aux nurses épuisées de mieux accomplir leur besogne, et de fournir elles-mêmes les lits pour y mettre les malades. La Sainte Vaccine était la mère de la victoire. On administrerait tout le jour et même la nuit la sainte onction et l’on appellerait cela selon le mot forgé par le Roy, Premier Grand Savant de la Startupenéchionne, le « vaccine-ment ». On ne manquerait plus du précieux antidote. Sa Grande Hablerie étendrait les mains et les fioles se multiplieraient. Amen.

Les escholes fermeraient pour trois semaines. Ce fut la mort dans l’âme que le Roy annonça cette dernière extrémité. Mais Monseigneur de la Blanche-Equerre veillerait en personne à ce que ces fainéants de maitres et de maîtresses ne prissent aucun repos pendant leurs deux semaines de congés. On trouverait moyen de les assujettir à quelque tâche. Quant à leurs prétentions, il n’en fut point question. Monseigneur le duc avait fait rendre à la Cassette Royale les écus qui eussent permis -comme dans le royaume de la Germanie – que l’on procédât à une purification de l’atmosphère des escholes. C’était là folie et argent gaspillé

.Notre Impitoyable Morticole n’eut pas un mot pour les saltimbanques qui se mouraient de ne point savoir quand ils pourraient à nouveau monter sur les tréteaux. Quant aux cabaretiers, ils n’existaient tout simplement plus aux yeux du Roy. C’était là gens bien inutiles. Les gueux n’auraient plus d’autre consolation que les Lucarnes Magiques qui les abreuvaient de sottises et leur farcissaient la cervelle.

« Gouverner c’est prévoir ». Sa Grande Fausseté ne prévoyait plus rien hormis le Tournoi de la Résidence Royale. Elle se lavait les mains par avance de tout ce qui était arrivé et arriverait encore. Tout avait été fait pour le mieux.Amen.Ainsi en allait-il au Royaume du Grand Cul-par-dessus-Tête. Le Roy était nu mais ne le savait point.

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Chroniques du règne de Manu l’Infaillible

Chronique du trentième jour du mois de mars, en l’an de disgrâce 21

Où il est question de science, d’un certain dîner et d’une longue attente.

Les miasmes de la grippe pangoline, leurs cousins et apparentés, tout ce petit monde microscopique pullulait en Starteupenéchionne en cette fin du mois de mars. La croisade de la Sainte-Vaccine, faute de fioles, patinait. Le Roy tergiversait. Les grands médicastres, les savants, les érudits, les instruits, les doctes et les sages, en un mot tout l’aréopage de la science pressait instamment Notre Capricieux Bibelot de replacer le pays sous cloche. « Sire, l’heure est grave ! Confinez, confinez ! » ne cessaient de hoqueter ceux qui n’avaient plus leur couvert au Château et qui en étaient réduits à faire antichambre. Sa Morgueuse Versatilité, lassée de ces savants qui ne savaient que ratiociner et verbasser, avait tout simplement décidé de se passer d’eux. Ainsi l’Unique Grand Savant de la Startupenéchionne était-il désormais le Roy en personne.

Les courtisans et les gazetiers se pâmaient en narrant comment Sa Studieuse Grandeur s’était entourée de grimoires, qu’Elle compulsait fiévreusement toute la journée et même la nuit ! Le plus assidu à flatter son Souverain était monseigneur de la Blanche Equerre. Il courait les gazettes, répétant à l’envi : « le Roy a acquis une vraie expertise sur les sujets sanitaires. Ce n’est pas un sujet inaccessible pour une intelligence comme la sienne. » Notre Petit Morticole s’était en effet – ce en quelques semaines seulement – hissé au niveau de ces tristes et besogneux savants, lesquels avaient mis des dizaines et des vingtaines d’années à acquérir leur science. Monseigneur le duc d’Anfer, tout en feignant de s’en amuser devant les gazetiers, soignait son audience auprès du Roy, car il n’entendait point que monseigneur de la Blanche Equerre fût le seul à lui chanter louanges, Il le fit savoir par ces mots : « Un jour, Il pourra briguer l’agrégation d’immunologie ».

Tout allait donc pour le mieux en Startupenéchionne. Des maitres des escholes décidèrent d’ester en justice contre monseigneur de la Blanche Equerre, au motif qu’il mettait leurs pauvres vies en danger. Monseigneur s’en amusa et répliqua sur le fil de l’Oiseau Cuicuiteur par une chansonnette dans la langue de Shakespeare. Monseigneur le vicomte du Graumelon de la Jade d’Eau, qui s’enorgueillissait de ne pencher ni à dextre, ni à senestre – une gémellité qu’il avait là avec le Roy – s’avisa cependant que son heure était venue. Il convia à une petite sauterie tout ce que la Senestre comptait de partisans autoproclamés et de prétendues égéries afin de se faire adouber chef de ce camp dont il ne tenait cependant aucun des principes. Il entendait ainsi damer le pion à deux de ses comparses de la Faction des Jardiniers, le vicomte du Piolet et le chevalier du Marais, avec lesquels il était en délicatesse. Le duc de l’Amphore, chef de la Faction de la Rose, fut bien entendu convié, ainsi que le petit baron de Toutenamont, madame la duchesse de l’Ide-Aligot, madame la duchesse du Tôt-Cuira– l’ancienne Chambellane aux Balances du roi Françoué dit le Scoutère – tout comme madame du Laquais – qui avait été Grande Jardinière du Roy sous le règne du roi Jacquot. Elle s’y rendit, flanquée d’un certain monsieur du Gouvernail, un obscur Jardinier qui ne faisait parler de lui que lors des Petits Tournois.

Las ! Il fallut se résoudre à compter aussi au nombre des convives ce maudit Gracchus Mélenchonus, ce tribun qui parlait haut et fort, et avec qui l’on se gardait bien de se mesurer dans une joute verbale, de crainte de se voir écrabouiller. La chose était fort piquante car le dit Gracchus n’avait eu de cesse depuis des mois de prendre langue avec les unes et les autres afin d’évaluer les chances du camp de la Senestre au prochain Tournoi et de voir si l’on pouvait s’accorder. On n’avait même pas pris la peine de lui répondre. Par bonheur, monseigneur le vicomte de Graumelon convia des siens amis, d’anciens courtisans déchus, le petit monsieur de l’Orfelain, et Monsieur de Deuzedeufonquatre, un savant mathématicien qui avait osé défier le Roy au dernier tournoi des Bourgmestres, et affronter sa championne, la bien-aimée marquise de la Buse. Eût-il fallu inviter aussi le Grand Vizir Manolo ? Telle était la question qui tarauda le vicomte. Il lui fut alors rappelé les amitiés que Manolo avait entretenu dans la province assujettie de la Catalogne avec des nostalgiques du Caudillo.

Le Roy avait décidé qu’il ne déciderait de rien. On devait observer les augures, ces litanies de chiffres que Monsieur de la Salmonelle fournissait en quantité. Selon, Notre Astre Solaire délivrerait sa bonne parole ou il enverrait à sa place Son Premier Grand Chambellan, le baron du Cachesex, lequel serait alors contraint de faire sa causerie du jeudi le mercredi, ce qui ne laissait pas de mettre fortement dans l’embarras ce cher homme.

Ainsi en allait-il en Starteupenéchionne, à la fin du mois des fous, en cet an de disgrâce 21.

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Chronique du règne de Manu 1er l’Infaillible

Chronique du dixième jour du mois de mars en l’an de disgrâce 21

Où il est question d’occupation, de doléances et de fiel

Sous la houlette d’une Guilde, les saltimbanques – qui crevaient de ne plus pouvoir exercer leur art – envahirent les théâtres. A Lutèce puis dans les bonnes villes de Toulouse et de Strasbourg, il en alla de même. Le Roy était fort marri de cela. Qu’allait-il donc se tramer dans ces lieux si les comédiens, les actrices, et leurs comparses – que l’on avait bien commodément fait taire en octroyant aux plus en vue d’entre eux de copieux subsides quand les autres, celles et ceux d’en bas, en étaient réduits à une quasi mendicité – se mettaient à parler comme ces maudits Engiletés ? Notre Délicat Hippocrate – dont ces fâcheux troublaient la quiétude – dépêcha sur place Madame la baronne du Cachalot. On la croyait disparue corps et biens, elle réapparut, toutes voiles dehors.

La baronne était fort embarrassée. Elle avait bien mieux à faire que d’aller écouter les âcres récriminations de ces fâcheux qu’elle faisait pourtant mine de cajôler depuis le Roy l’avait distinguée en la faisant Chambellane aux affaires de l’art et de l’esprit. Elle médita un temps d’affamer ces coquins mais fort marrie de ce que Sa Tyrannique Suffisance exigeât qu’elle se mît en besogne pour étouffer la révolte, elle dut se résoudre à une fort tardive visite. A l’Odéon, lieu d’où était partie la révolte, certains imaginèrent en retour la ficeler et la rôtir. La baronne étant grassement nourrie – contrairement à celles et ceux qui n’avait plus un liard pour subsister – elle eût suffi à sustenter toute la troupe des occupants pour le souper. On y renonça.

Les cahiers de doléance furent établis et l’on chargea madame du Cachalot – ainsi épargnée de finir comme la dinde de la farce – de les porter devant le Roy. Sitôt sortie, la baronne fit savoir tout le dégoût que lui causaient ces saltimbanques qui avaient le toupet de réclamer des subsides non seulement pour eux mais pour tous les fainéants et les traine-misère qui ne trouvaient plus à s’employer que de manière discontinue, au bon vouloir des patrons et des maitres des forges. L’envahissement des théâtres était selon ses dires « inutile et dangereuse ». On lui renvoya le compliment.

Au Château, Notre Grandiloquent Bibelot avait ordonné que l’on préparât les salons d’apparat afin d’y recevoir en grande pompe deux bouffons auxquels il venait d’enjoindre de jouer une saynète afin de rappeler à la jeunesse du pays qu’il ne fallait point se papouiller, se bisouiller et se turlutter à moins de se trouver à une toise de distance. Les bouffons, bouffis d’orgueil, relevèrent le gant. Ils ne se sentaient plus d’aise de se retrouver à tu et à toi avec Sa Jaspineuse Toquade. On ne manquerait point de leur demander comment il siérait que le Roy rendît hommage à l’un de ses grands prédécesseurs, Naboléon 1er. Cet auguste personnage inspirait fort Notre Petit Monarc qui se postait chaque jour de profil près du buste impérial. Il prenait la pose. Il s’enflait, s’arrondissait, se rengorgeait, bombait le torse et arquait le nez, sentant poindre le sacre. « Sire, vous y êtes presque, que Votre Majesté continue dans cette voie ! » susurraient mielleusement les Conseillers.

Dans le camp de la Sénestre – la véritable – on se préparait à commémorer le souvenir de la Commune. Las ! Monsieur Thiers et les Versaillais avaient fait des petits, lesquels entendaient bien que l’on continuât d’écrabouiller et de vilipender ces égorgeurs et ces pilleurs. Ils allèrent se répandre d’importance dans les salons de la Lucarne Magique du baron du Pot-Doré, à l’hôtel de Séniouze, où les Haineux avaient table ouverte du matin jusques au soir. On déversa des flots de bile noire sur ceux qui n’avaient eu que le tort de vouloir « escalader le ciel » parce qu’animés de justice et d’égalité, ces valeurs qui étaient devenues des insignifiances en Startupenéchionne. On mit madame la baronne de l’Ide-Aligot en garde. Accepter que des honneurs fussent rendus à ces gueux – que monsieur Thiers avait eu la belle idée de faire massacrer – équivalait à donner un blanc-seing aux Engiletés et à ces fâcheux Insoumis, maudits rejetons des Communards.

La baronne, qui entendait jouer sa partition – bien qu’elle jouât épouvantablement faux – dans le camp de la Sénestre, était bien embarrassée. Elle se contenta de se récrier contre les reitres noirs du Sieur Teutonic, le Grand Bailli de la place de Lutèce, pour avoir fait évacuer les quais de la Seyne emplis d’une foule joyeuse qui avait – le temps de quelques rayons de soleil – tenté d’oublier que le pays était muselé. S’entasser à des milliers dans des charrettes communes pour aller au labeur était chose permise, sourire au soleil était formellement prescrit. Le Chevalier d’Alanver avait fort pompeusement énoncé – le visage à découvert et le verbe fort haut comme à son accoutumée – que le port du masque était « indispensable partout où il est décidé qu’il est, même en extérieur sur une plage parce que sinon on oublie de le porter, plus on le porte, mieux c’est. »

On était au pays du Grand Cul par dessus Tête.

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Chroniques du règne de Manu 1er l’Infaillible

Brève du sixième jour du mois de mars en l’an de disgrâce 21

Au premier jour du mois de mars, le Roy – malgré toutes ses occupations – s’ennuyait fort en son palais. Les Conseillers susurrèrent : « Sire, Votre Hautesse n’a point pris l’air de la capitale depuis longtemps, Vos Sujets vous réclament ! ». Dame Bireguitte ne fut point en reste : « Vous avez une mine de papier mâché, mon ami. Allez donc prendre un petit bain de foule au soleil dans les rues, le peuple criera des vivats, vous en serez tout ragaillardi ! ». Aussitôt dit, aussitôt fait. Les Conseillers dénichèrent à la hâte un Dévôt afin qu’il immortalisât la scène et s’en fît le conteur pour la Lucarne Magique Officielle de la Startupenéchionne, la Bonne Fille de son Maitre. Mais on manqua de temps pour réunir des figurants. Notre Glorieux Bibelot s’en alla donc dûment masqué, flanqué de Ses Conseillers, battre le pavé de la bonne ville de Lutèce. Tout se passait au mieux. Las ! Ce qui ne devait point arriver arriva tout de même. Une Rienne à bout de misères interpella en termes fort peu amènes Sa Capricieuse Malveillance. C’était là un crime de lèse-majesté. Méditant de la faire embastiller sur le champ, Le Roy répondit fort vertement à cette importune qui lui gâchait la vue et la promenade : « Je ne suis pas là pour passer vos humeurs, trouvez-vous quelqu’un d’autre ! », avant que de lui tourner le dos, plein de morgue et de dépit. Ce peuple ne le méritait décidément point.

Par bonheur pour Notre Délicat Tyranneau, le Dévôt que les Conseillers avaient enrôlé fit son office comme on le lui avait enjoint. Les gazetiers de la Bonne Fille de son Maitre lui donnèrent abondamment la parole. Ce courtisan confit en dévotion, au comble de la joie de servir son Suzerain, narra en termes hagiographiques- quoique de façon quelque peu confuse et hésitante – la royale promenade. Tout s’était passé au mieux. Sa Solaire Magnificence avait ébloui des jeunes Riens qui s’étaient prosternés devant Elle. Tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes. Gloire à Notre Abhorré Monarc !

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Chroniques du règne de Manu 1er l’Infaillible

Chronique du quatrième jour de mars, en l’an de disgrâce 21

Où il est question de quelques rappels historiques, d’insolentes jérémiades et d’une prodigieuse ordonnance…

Du temps où il n’avait point encore accédé au trône, Pôl de la Bisoute s’appelait Nikola du Petimarécage et c’est sous le nom de Nikola 1er qu’il régna durant cinq longues années. Son règne commença de la plus fracassante des façons lorsqu’il fit dépêcher en très grande pompe la reine Sécylya – flanquée du cardinal de Gai-Han – dans le lointain royaume de la Lybie, que tenait sous un joug implacable son grand ami le cheikh Mouammar. Cette expédition avait pour but de faire sortir des geôles putrides du cheikh cinq nurses et un medicastre bulgares accusés d’avoir commis là-bas quelques impardonnables fautes, lesquelles leur avaient valu d’être condamnés à périr, avant que le cheikh ne se ravisât, moyennant quelques subsides afin d’accroître son confort, et de façon plus accessoire celui de ses sujets. Le roy Nikola s’enorgueillissait d’avoir été de ceux qui avaient su persuader le redoutable Mouammar, lequel, quelques mois plus tard, afin de sceller aux yeux du monde l’amitié qui le liait à son frère d’armes et son obligé, débarqua avec ses tentes, ses chameaux et son harem dans la cour du Château. Les Riens et les Riennes en restèrent longtemps ébaubis.

La reine Sécylya quant à elle avait déjà fui le Château, la Cour et son royal époux. Il se murmurait qu’à la toute fin de leur union, Nikola lui avait fait envoyer un billet dans lequel il promettait de tout effacer si elle revenait repentante au logis. Las ! Sécylya avait déjà mis l’océan entre eux. L’infortuné souverain se consola bien vite entre les bras de Mademoiselle Carlotta dite La Roussie, une cantatrice à l’aigrelet filet de voix qui ravissait autant ses adorateurs qu’il exaspérait ses contempteurs. Mademoiselle Carlotta devint une Reine-Qu-On-Sort des plus minaudantes et des plus sucrées. Il y avait assurément chez cette diva des estrades – elle avait auparavant exercé le métier de porte-manteau – du Marie-Antoinette. Quant à l’embarrassant cheikh Mouammar – dont il se disait qu’il avait été pour Nikola 1er un fort généreux mécène lors du Tournoi qui devait le sacrer souverain, il disparut très opportunément lors d’une guerre à laquelle – selon les dires de la gazette de Tullius Plénus – le roy Nikola n’était point étranger.

Ce fut au bras de Mademoiselle Carlotta que celui qu’on ne connaissait plus désormais que sous le nom de Pôl de la Bisoute fit son entrée dans les salons de la Première Lucarne Magique, laquelle lui faisait les honneurs afin qu’il vînt laver le sien. Mademoiselle Carlotta se croyant encore sur les estrades de la mode, elle avait adopté une mise des plus simples, afin de paraître « peuple », ce qu’elle affectionnait tout particulièrement. Pôl de la Bisoute fut mis à la question par monsieur du Turbin, un gazetier qui n’avait de gazetier que le nom tant sa pratique tenait davantage du cirage de chausses et du porte-crachoir que de la fabrication de nouvelles. L’ancien souverain put ainsi à loisir proférer de vaines jérémiades, sa défense se bornant à affirmer qu’il était une victime – dix longues années que les juges le harcelaient ! – et qu’il n’y avait point de preuve contre lui. Que diable était-ce un crime que de s’enquérir de ce qui pouvait contenter un ami moyennant un retour de faveur ? Pôl de la Bisoute mit en garde les Riens et les Riennes ayant eu l’idée saugrenue de l’écouter dans leurs chaumières. Eux aussi pourraient ainsi se retrouver à la merci des juges sanguinaires. On se souvint fort à propos que cet ancien souverain n’avait eu de cesse de réclamer envers les malandrins et les gueux la plus grande sévérité. Des exemples, il fallait faire des exemples ! Voilà que cette maxime se retournait contre lui.

Heureusement pour Pôl de la Bisoute, mademoiselle Carlotta était d’une touchante fidélité. Elle défendait bec et ongles son divin époux, allant même jusqu’à porter en étendard une affiche qui avait tristement fleuri au lendemain des sanglantes attaques du mois de novembre de l’an de disgrâce 15, sous le règne de Françoué le Mou, lorsque des fanatiques avaient massacré en masse des innocents. Pôl de la Bisoute et Mademoiselle Carlotta étaient en tout point dignes des valeurs en vigueur à la Cour de Sa Pâlichonne Grandeur. Il n’y avait nul étonnement à cela : du temps de son règne, Nikola 1er avait lui-même instauré ces valeurs. N’avait-il point dit de Notre Adoré Monarc que c’était lui, « en mieux » ?

Ce même jour où Pôl de la Bisoute était allé répandre ses âcres jérémiades, le Roy avait réuni en grand secret son Conseil de Défense. Nul besoin désormais d’y adjoindre des médicastres. Louis le Seizième ayant été serrurier à ses heures perdues, Sa Totale Suffisance avait choisi pour se distraire l’art d’Hippocrate. L’occasion avait été fournie par cette épidémie de grippe pangoline qui n’en finissait plus. Il se murmurait, quelques heures avant la causerie du jeudi que le baron du Cachesex infligeait désormais au pays, que Notre Dévoué Morticole avait rédigé quelques ordonnances. Il revenait au baron de les administrer par voie basse.