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Chroniques du règne de Manu 1er dit le Verbeux

Chronique du 2 mai

L’affaire faisait grand bruit. Rantanplan Grand-Chien-Policier de Sa Grande Jacasserie pensait tenir enfin de quoi réduire en bouillie ces maudits Engiletés qui avaient encore battu le pavé lors de ce 1er mai. C’en était assez. Il fallait discréditer cette jacquerie aux yeux des benêts et des benêtes. Mais ce qu’il avait pris pour une aubaine lui éclata en réalité dans les mains, comme les grenades dont il avait chaudement recommandé de pilonner ces séditieux. L’affaire était la suivante : comme à leur accoutumée depuis de longs mois, les Compagnies des Reîtres Sereins – qu’on chargeait de gazer et de molester les factieux – avaient poursuivi jusque devant les portes de l’Hôpital de la Pitié une petite troupe de Riens et de Riennes. Quelques-uns ne portaient même pas le gilet jaune de la jacquerie. C’étaient des trimardeurs, des prolétaires qui entendaient ce jour-là faire entendre leur voix. Les reîtres obéissaient aux ordres avec un zèle inouï pour certains. Frapper était un exutoire. Ils se lâchaient. On nassa donc les gueux et on allait s’apprêter à les gazer et à les écrabouiller quand certains, effrayés à l’idée de ce qui allait leur arriver, finirent par ouvrir les grilles et pénétrèrent par l’arrière dans la cour de l’hôpital. Ils avisèrent une passerelle qui donnait accès à des bâtiments. Ils n’avaient qu’une idée : échapper à leurs sinistres poursuivants. Ils s’y engoufrèrent. Las ! Cette passerelle menait à des services de soins. Les infirmières qui se trouvaient là, bien qu’elles comprissent la raison qui poussait ces gens à vouloir fuir, empêchèrent la petite troupe apeurée d’aller plus loin. De grands blessés se mouraient là, on ne pouvait y entrer. Personne ne força le passage. Les reîtres arrivèrent, qui firent descendre leurs gibiers. Le Sieur Casse-Ta-Mère, quand il apprit les faits, décida de se livrer à une sordide manipulation. Il fit courir le bruit qu’un reître blessé avait été amené dans cet hôpital pour y être soigné. Ces maudits Engiletés voulaient l’achever ! Ce fut en substance ce dont il nourrit les gazetiers-à-la-gamelle. Il utilisa un vocabulaire guerrier : c’était une attaque en règle. Les infirmières avaient été agressées. Un argousin avait été blessé. Du matériel avait été saccagé.En un mot comme en cent, Rantanplan Grand-Chien-Policier désignait cette petite bande comme de dangereux séditieux dont le but avoué était de détruire l’hôpital ! Le duc du Havre, monsieur du Flippe, renchérit. Ces gueux voulaient la mort du service public ! Toute la cour entonna le même air outragé. Les gazetiers-fort-bien-nourris-aux-croquettes relayèrent cette faqueniouse sans même se donner la peine de vérifier la véracité des faits. Mais patratras ! Des riverains de l’hôpital, des journalistes de rue, des infirmiers, et même des médecins – où allait-on ? – donnèrent de l’incident une version tout à fait différente. Au Château, d’où était absent Notre Pusillanime Brimborion, les conseillers du cabinet noir réfléchirent à machiner un rétropédalage. On conseilla aux services de la Chancellerie des Affaires Domestiques de modifier quelque peu la communication du Chambellan. Le mot attaque disparut comme par enchantement. On le remplaça par « intrusion ». Il contenait encore juste ce qu’il fallait de scélératesse pour flétrir les Engiletés.

Parmi les Riens et les Riennes, la colère le disputait à l’écœurement. Gracchus Mélenchonus, qui avait appelé à la prudence dès que la soi-disant « attaque » avait été révélée par les gazettes avides de f, qualifia Rantanplan de menteur. D’autres voix s’élevèrent pour s’indigner contre ce mensonge éhonté contre le peuple. Un comique qui sévissait sur une Gazette parlée, eut cette saillie : en matière de destruction du service public de l’hôpital, c’était du côté du gouverne-ment de Sa Toxique Bienveillance qu’il fallait regarder. Il ne se passait pas une semaine sans que l’on n’annonçât que des services de soin fermaient pour cause de « non-rentabilité ».

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Chronique du règne de Manu 1er dit le Bâtisseur de cathédrales.

Chronique du 25 avril.

Le mystérieux incendie de la cathédrale avait provoqué le grand ruissellement. Toutes les Très-Riches-Amis de Sa Petite Gloire avaient ouvert leurs bourses pour déposer une modeste obole afin de concourir aux réparations. Modeste était véritablement le mot qui convenait si l’on voulait bien considérer la somme promise au regard des fortunes des très généreux donateurs, lesquels s’achetaient ainsi des indulgences à peu de frais. Les dons seraient déductibles des impôts, et au final, ce seraient ces imbéciles de Riens et de Riennes qui paieraient. Des voix s’élevèrent, parmi le peuple, pour déplorer que cette soudaine et dégouttante générosité ne s’appliquât à toutes celles et ceux qui crevaient dans les rues. Mais chez les Riches, on avait la charité sélective.

Notre Immensurable Opportuniste n’avait pu prononcer l’allocution qu’Il avait préparé pour annoncer enfin à son vil peuple toutes les mesures destinées à faire cesser cette stupide Gileterie. On l’avait aperçu, le soir funeste, se rendre sur les lieux de la tragédie – ou de l’aubaine ? en compagnie du Premier Grand Chambellan. Sa Primesautière Petitesse étouffait un rire dans son poing : Monsieur du Havre venait de le régaler d’une de ses saillies dont il était coutumier. L’instant s’y prêtait tout à fait.

Les sombres Conseillers qui œuvraient dans le cabinet noir pressèrent Sa Joyeuse Hauteur de prononcer une homélie en hommage à cette pauvre cathédrale. Les Lucarnes Magiques retransmirent ce moment grandiose. Notre Effervescent Bâtisseur s’adressa à son peuple qu’Il éleva au même rang que lui, à moins que ce ne fût en réalité qu’un Nous de majesté. On reconstruirait la cathédrale en cinq années ! Il avait fallu deux siècles ? Fi ! La maison Vinci – qui arborait ce nom magnifique en le flétrissant hélas ! – s’était déjà portée sur les rangs. Il y avait beaucoup d’argent à gagner. On installerait un péage à l’entrée, et, dès la première année de l’exploitation, les riches investisseurs rentreraient dans leurs frais. On érigerait des vitraux en trois dimensions aux effigies des généreux donateurs. Quant à la flèche, Sa Visionneuse Excellence imaginait quelque chose de totalement disruptif. Cette reconstruction serait Son grand Œuvre ! Et qu’importe si pour cela on aurait à enfreindre quelques règles fort ennuyeuses qui avaient été édictées en d’autres temps pour conserver le patrimoine. Il fallait vivre avec son temps, que diable !

La baronne du Saint-Croque, grande thuriféraire du règne de Notre Divin Enfançon, loua le verbe princier. Elle y vit une parabole christique. La duchesse de la Tombale, qui était à la ville la très momifiée épouse du grand Philosophe monsieur de Béhachelle, entonna un Ave Maria en hommage à la pauvre cathédrale qui n’en demandait pas tant. Le baron de la Baizieux, qui avait pris la tête de la Faction des Patrons du pays, fustigea tous ces Riens et Riennes jaloux qui osaient critiquer les généreux donateurs. De quoi se plaignait-on, diantre ?

Le samedi qui suivit, ces forcenés d’Engiletés redescendirent arpenter le pavé. Les argousins, comme à leur accoutumée, gazèrent, matraquèrent et éborgnèrent d’importance. Les femmes n’étaient point épargnées, ni les véritables journalistes, qui tentaient de rendre compte, les fâcheux, de l’implacable répression qui s’abattait sur le peuple en jaune. L’un de ces insconscients, un dénommé Gaspard Le Valeureux, reçut un éclat de grenade à la jambe. Empêché de couvrir les événements en cours, il alla s’enquérir d’un commissaire. Mais il fut appréhendé manu-militari, pour avoir osé faire un geste quelque peu inconvenant à un argousin, lequel venait de le molester sans ménagement. On le mit aux arrêts pendant deux jours dans des geôles putrides, on l’affama, tout juste si on lui donna un peu d’eau. Il s’en trouvait beaucoup chez les argousins et les gens d’armes qui voulaient en finir avec ce séditieux, ce dangereux extrémiste, ce subversif qui laissait traîner ses yeux là où il ne fallait pas. C’était à lui qu’on devait la malencontreuse découverte des agissements du sieur de GrosBras. Sa tête était mise à prix. La justice aux ordres lui interdit de fouler le sol de la capitale pendant de longs mois. C’était là l’empêcher de faire sa besogne. C’était le condamner à crever de faim. A la Chancellerie des Choses de l’Intérieur, on ne trouva pas de mots assez durs pour fustiger son travail. Mais il ne s’y trouva personne pour s’émouvoir des appels à le suriner qui avaient été émis depuis les Réseaux Sociaux. Ainsi en allait-il dans la Glorieuse StartupNéchionne. La liberté de la presse se conjuguait désormais aux temps du passé. Hormis la révérence et les croquettes, point de salut.

La Marquise de l’Oisot était empêtrée dans une fâcheuse histoire qui ternissait quelque peu son image. L’insupportable Tullius Mustachus avait révélé que la dame, en ses jeunes années de formation, avait concouru à un Tournoi avec une faction de Haineux ! Elle s’était trouvée en quatrième position pour briguer un fauteuil au conseil de l’Université où elle faisait ses sciences politiques. Or, pour se défausser, après avoir commencé par jouer les amnésiques, madame de l’Oisot prétendit qu’elle n’avait pas remarqué que ses colistiers étaient des Haineux. Elle avoua n’y rien connaître en politique à cette époque…ce qui était pour le moins étrange : elle suivait précisément une formation en politique. De dénégations en aigres récriminations, la Marquise finit par lâcher devant un vieux gazetier, le sieur de l’Ellequebache, que si elle avait voulu « rester » chez les Haineux, elle y aurait une place magnifique . « Aujourd’hui l’offre est superbe » roucoula-t-elle avec cet inimitable accent de Neuilly. Mais, quand on avait partagé le même fond de commerce et qu’on en avait gardé des tournures de l’esprit, il devenait pour le moins difficile de se faire passer pour la plus farouche adversaire de la marquise de Montretout.

Les annonces que Notre Petit Quasimodo aurait du initialement prononcer le soir de l’incendie avaient étrangement fuité dans les gazettes. L’effet de surprise qui aurait du enflammer le pays et réduire à quia ces maudits Engiletés était en réalité un pétard mouillé. Mais les services du Château communiquèrent à grand renfort de superlatifs sur le rendez-vous que Sa Toxique Bienveillance reprenait avec les Riens et les Riennes. On allait enfin tout comprendre. Le règne de Notre Génie des Matraques allait prendre un nouvel essor.

La nouvelle allocution prit la forme d’une conférence. Sa Petite Suprématie dominait un parterre de gazetiers tout ouïe, entièrement acquis, sauf un ! Gaspard Le Valeureux avait obtenu une accréditation d’une gazette séditieuse. Mais avait-il pu passer les barrages de sécurité ? Rien n’était moins sûr. Les services du Château avaient opéré un tri drastique. Il n’était point question que quelques fâcheux viennent gâcher la fête et poser de sottes questions. On les débouta sous de fallacieux prétextes appelés « erreurs informatiques ».

On écouta donc religieusement et irréligieusement Notre Zozotant Bonimenteur dresser le sombre tableau de ce pays. Il se croyait revenu au temps de la Grande Parlotte. Il la refaisait en intégralité. Les Riens et les Riennes, qui n’avaient point été conviés à la grande messe, observèrent tout ceci sur les Réseaux Sociaux. Au fur et à mesure des annonces, beaucoup s’étranglaient de rage. Le cri unanime qui montait était « tout ça pour ça ? » . Son Inflexible Mesquinerie annonçait en fait qu’Elle ne changerait en rien ce qui avait été fait jusqu’ici et qui avait mis une partie du pays sur le pavé. Tout au plus concédait-il quelques mesurettes. Il n’était point question de revenir sur la suppression de l’impôt sur la fortune. Bien au contraire, Notre Petit Frère du Gotha défendit mordicus sa réforme et fit œuvre de pé-da-go-gie. Le peuple ne comprenait rien, il fallait laisser les zélites et les zélus œuvrer. On baisserait les impôts pour tout le monde…et on supprimerait donc aussi les services publics ! Il serait aussi mis fin à cet insupportable privilège du statut des fonctionnaires. « En même temps », Sa Pipeauteuse Platitude annonça qu’il fallait réduire les inégalités dès les premiers jours de vie…Tout était à l’envi : un verbiage pompeux qui vous hérissait jusqu’au moindre poil. L’odorante arrogance était le trait qui caractérisait le mieux Notre Très-Détesté Suzerain.

Les Engiletés ne s’étaient fait aucune illusion. Ils éteignirent les Lucarnes Magiques et fourbirent leurs gilets. De son côté, le Feldmaréchal nouveau chef de la maréchaussée de la capitale prenait lui aussi des mesures d’envergure : il envisageait de lâcher usur ces maudits gueux des mâtins qu’on aurait bien pris soin de ne pas nourrir pendant quarante-huit heures.

Les gazetiers-fort-bien-nourris-aux-croquettes et fort gentiment alignés dans la grande salle des fêtes du Château écoutèrent Sa Jacasseuse Suffisance pendant une très longue heure puis ce furent les questions qui ne fâchaient jamais. Notre Poudré Monarc affirma se contrefoutre du prochain Tournoi de la Résidence Royale, mais en disant cela, il se frotta furieusement le nez. « Pour réussir,, je dois assumer de prendre d’autres décisions qui seront impopulaires, difficiles. » . Quand Sa Jupitérienne Petitesse avait été victorieuse, Gracchus Melenchonus avait prévenu : « il vous fera suer du sang et des larmes. ». On y était. Les éditocrates s’employèrent illico à dresser l’éloge du Verbe Princier, mais ils se trouvèrent vite fort embarrassés. Notre Effréné Ventilateur avait beaucoup brassé. Mais une fois l’effet passé, il ne restait plus que du néant.

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Chroniques du règne de Manu 1er dit l’Enfumeur.

Chronique du 15 avril

Notre Glorieux Pipoteur avait choisi ce jour funeste pour son allocution. Durant tous les jours qui précédaient, il s’était enfermé dans un petit cabinet du Château pour répéter son discours. Depuis les prémices de la fin de la Grande Parlotte, on avait commencé de distiller savamment quelques précieux éléments de langage, ceci afin de ménager le suspens. Cette allocution serait le point d’orgue de l’oeuvre de Sa Jaboteuse Hauteur, mais en même temps, elle ne serait qu’un amuse-gueule. « Les annonces se feront dans la durée » susurrait-on. « Sa Grâce fera d’autres annonces mercredi, toutes les gazettes seront conviées, Elle y détaillera, expliquera ses grands chantiers ». On mettait en perspective, on stortytellisait, on enjolivait, on ménageait des effet, on donnait l’eau à bouche. « La sortie de la Grande Parlotte va durer longtemps » expliquait-on doctement. Notre Dérisoire Argentier avait averti que toutes les attentes parfois contradictoires des Riens et des Riennes ne pourraient être satisfaites. Las, tout ceci tomba à l’eau. Ce lundi 15 avril, à dix huit heures et cinquante minutes, un gigantesque incendie se déclara dans les combles de la cathédrale Notre-Dame. A vingt heures, la délicate flèche, que nous devions à Viollet-Le-Duc, s’abima cruellement dans le brasier. Les soldats du feu de la capitale s’activaient valeureusement à combattre les flammes ravageuses. Des lointaines Amériques, Donald-Le-Dingo, le grand ami de Sa Sentencieuse Poisse – qui s’était tout naturellement dépêchée sur place pour gêner l’action des sapeurs-pompiers – cuicuita qu’il fallait une flottille d’aéroplanes hydrophiles pour éteindre le sinistre. C’était bien mal connaître ce chef d’œuvre de l’art gothique. Les Riens et les Riennes assistaient, la mort dans l’âme, à la destruction de huit siècles d’Histoire et de culture. Gracchus Mélenchonus sut trouver des mots forts et dignes. Notre Fuligineux Principicule, espérant que ce drame le remettrait en selle, commenta verbeusement.

Il était fort dommage que ce malencontreux incendie ne se fût déclaré un samedi, on aurait pu incriminer ces damnés Engiletés…Mais Sa Calculeuse Immoralité imaginait déjà comment Elle allait pouvoir imposer l’union sacrée…

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Chronique du règne de Manu 1er dit le Petit Illusioniste.

Chronique du 8 avril.

C’était le jour où le Premier Grand Chambellan, Monsieur du Havre, allait s’exprimer pour annoncer au pays les conclusions de la Grande Parlotte. Notre Valeureux Baratineur s’était exprimé durant une centaine d’heures, cela tenait de l’exploit, occupant ainsi à lui seul tout l’espace. Organiser tout ce grand enfumage avait coûté douze millions d’écus, mais quelle importance, c’étaient les Riens et les Riennes qui payaient ! Ceux qui s’étaient déplacés pour aller religieusement écouter Sa Jacasseuse Altesse étaient en majorité de vieux barbons, bien nantis. Il en allait de même pour celles et ceux qui avaient déposé leur petite contribution dans les boites magiques ou dans des « cahiers de doléances », lesquels n’avaient pas grand chose à voir avec ceux de 1789. Le Grand Flandrin de Premier Chambellan annonça donc sans surprise qu’on allait désormais raser gratis. Il n’y aurait plus aucun impôt, et encore moins pour les Très-Riches, donc par conséquent plus aucun service public. On aménagerait probablement la limitation de vitesse des carrosses sur le chemins de la StartupNéchionne. De référendum, il n’en serait point question. C’était là chose trop dangereuse que la démocratie. Il fallait que les Riens et les Riennes fissent entièrement confiance à leurs élites pour les représenter et penser à leur place. On veillerait à ce que les dites élites fussent probes même si la première chose que les partisans de Sa Neigeuse Vertu avaient voté avait été d’enterrer très profondément la nécessité d’avoir un casier judiciaire vierge pour briguer l’investiture aux Tournois. Fermez le ban.

Notre Avaricieux Souverain avait bien annoncé la couleur. Quelques jours auparavant, alors qu’Elle n’en finissait pas de gloser encore et encore devant quelques bourgmestres bretons, Sa Mesquine Petitesse avait prévenu qu’elle ne lâcherait pas un liard de son trésor – qui n’était en réalité pas le sien mais celui de ses sujets – pour contenter ces derniers. On ne répondrait pas aux demandes des différentes catégories de la population parce que ce n’étaient pas des demandes collectives. Quant à ces dernières, elles n’appelaient tout simplement aucune réponse. Fermez le ban.

Les réactions aux annonces du Premier Grand Chambellan ne se firent point attendre. Les courtisans et partisans de Notre Divin Bienfaiteur se pâmèrent d’aise. Du côté des Insoumis, on ironisa. Le tribun Coque-Relle martela que ce n’était point une exaspération contre l’impôt qui montait du peuple, mais une exaspération contre les privilèges des Très-Riches qu’on n’avait cessé de cajoler, spécialement depuis l’avènement de Sa Sélective Générosité. La gazetière qui recueillait les propos de l’Insoumis eut une moue dédaigneuse. Ces gens ne comprenaient décidément rien !

Quand le Premier Grand Chambellan s’était exprimé sur les demandes – dûment triées et sélectionnées- des Riens et des Riennes, il n’avait pas eu un mot pour évoquer celles des Engiletés qui avaient pourtant, eux aussi ; avec constance et sérieux, fait œuvre de débats et de contributions. Mais c’était là des choses basses et viles qui ne méritaient que le mépris. Tout comme leurs personnes sur lesquelles la maréchaussée se déchainait chaque samedi. Dans la StartupNéchionne, désormais, ce n’était plus aux malandrins, aux coupe-jarret et autres assassins que l’on faisait la guerre, mais aux Engiletés. L’acte XXI avait eu lieu et avec lui, son lot de massacrés, mutilés, éborgnés, et mis aux fers dans des geôles sordides. A Nantes, les argousins choisirent de gazer sans se préoccuper des bambins qui profitaient bien innocemment d’une fête foraine avec leurs parents. Puis ils nassèrent dans une petite rue ces damnés gueux et les gazèrent là aussi d’importance. Les ordres étaient les ordres, et ils les appliquaient sans beaucoup d’état d’âme.

Dans la capitale, ce furent de simples gazetiers qui travaillaient pour une séditieuse et impertinente petite Lucarne Magique – rien à voir avec les gazetiers-fort-bien-nourris-aux-croquettes – que les argousins mirent aux arrêts et gardèrent enchainés pendant de longues heures. Leur crime ? Rendre compte de ce qui se passait du côté des gueux en jaune, au lieu d’aller recueillir les pieuses paroles de ceux qui – ô cruelle ironie de l’Histoire- se paraient du vocable de «  Rouges Carrés Hermès » et qui avaient scandé, à une vingtaine, une ode formidable à la gloire de Notre Bienveillant Roitelet.

Au Château, madame de DitAille s’accoutumait à son nouveau « job ». Devant un parterre de gazetiers et de gazetières tout ouïe, elle avoua dans un grand éclat de rire qu’elle travaillait bien plus qu’auparavant. On comprit que, jusque là, elle avait été fort bien rétribuée pour se tourner les pouces et cirer les chausses de Sa Disruptive Hauteur. Elle ajouta qu’elle œuvrait à bientôt communiquer aux Riens et aux Riennes le bon plaisir de Notre Vénéré Prince pour ce qui était de l’après-labeur. Les Riens et les Riennes seraient-ils condamnés à mourir à la tâche ou leur accorderait-on un petit quart d’heure pour faire leurs pater et leurs ave avant de rendre l’âme et de libérer la place pour les quelques chanceux qui échapperaient ainsi à l’opprobre d’être chômeurs ?

La marquise de l’Oiseau  avait participé à sa première joute sur une Lucarne Magique du Service Public de la Propagande. Elle avait été fort culbutée par ses rivaux et rivale. Dès la première estocade, elle avait chu, et avec elle son pot de piment d’Espelette,. Que faisait donc cet objet incongru dans un tournoi ? Outre que la ressemblance entre le dit pot et l’anatomie de notre sémillante marquise était quasiment parfaite, cet objet avait pour elle valeur de talisman. Elle affirma crânement qu’elle défendait là l’honneur des paysans dans l’Europe, lesquels paysans en étaient à déplorer que, tous les deux jours, l’un des leurs se brulât la cervelle à cause des lois injustes de cette même Europe. Mais la marquise n’en avait cure. C’était une de ces froides technocrates que les grandes écoles fabriquaient à la chaine, recrutant exclusivement parmi la bourgeoisie et l’aristocratie du pays. Madame de l’Oiseau avait été élevée dans un couvent de Neuilly, elle avait étudié les langues orientales et s’était faite connaître par la suite au Quai d’Orsay par le zèle qu’elle mît à pourfendre une malheureuse greffière, laquelle avait eu le malheur de dénoncer des pratiques coupables de notre ambassade dans un Etat africain. Il ne faisait pas bon être sur le chemin de l’impitoyable marquise que les Gazettes à la Lèche de Notre Sublime Arrogance décrivaient comme « surdouée » et dotée «d’idées rafraîchissantes ». On eut l’occasion de mesurer la fraîcheur et la pertinence des dites idées de cette zélée courtisane lors de l’une de ses allocutions, au lendemain de la joute. En visite dans une école d’apprentis, elle eut cette formidable saillie à propos de ses rivaux et rivale au Tournoi de l’Europe : « je veux bien, persifla-t-elle, que les autres partis mettent en lice des apprentis, des novices, des gens qui se font un nom en passant par l’Europe, moi je défends l’intérêt des gens de notre pays, c’est un peu différent ». Aucun gazetier n’osa lui faire remarquer qu’elle se trouvait devant des « apprentis » précisément, et que, jusqu’à ce qu’elle s’occupât du maroquin des affaires européennes, personne parmi les Riens et les Riennes n’avaient ouï parler de la marquise de l’Oiseau.

Ce fut aussi la semaine où Rantanplan Grand-Chien-Policier de Sa Princière Suffisance fut nommé partisan d’honneur d’une faction de Haineux, à côté de laquelle celle de la marquise de Montretout passait pour modérée. Ce qui avait valu au sieur Casse-Ta-Mère -le pourfendeur des grands-mères- cette reconnaissance était sa saillie sur les groupes organisés qui venaient en aide aux migrants, lesquels se noyaient en Méditerranée en cherchant à fuir les guerres et la misère. Il les accusa tout bonnement d’être les complices de ceux qui faisaient commerce de cet exode. La marquise de Montretout et ses partisans applaudirent chaudement. Le condotierre Salvini, qui venait de s’allier avec cette dernière pour le Tournoi de l’Europe, y alla aussi de son petit couplet de félicitations. Place Beauvau, à la Chancellerie des Affaires de l’Intérieur, on ne pipa mot sur cette légitimation des thèses haineuses.

Notre Précieux Bibelot se trouvait fort esseulé : ses conseillers partaient les uns après les autres, qui pour s’en aller briguer des fauteuils de bourgmestre à l’instar du petit duc de Grivot, qui pour se mettre à l’abri en feignant d’autres occupations tels les chevaliers d’Aimelien et de Mielle dont il sera question plus avant dans cette chronique, qui pour tenter de se faire à nouveau admettre au sein du foyer conjugal -on ne comptait plus les ménages détruits par le dévouement sans borne qu’exigeait le service auprès de Sa Haute Nocivité. Depuis le lointain royaume du Soleil Levant, où il avait été remis aux fers, monsieur de Gône, à qui les Nippons fort sourcilleux des deniers publics reprochaient de ne s’être point acquitté des sommes qu’il devait au fisc, monsieur de Gône donc, appela à l’aide Notre Petit Père des Riches. On mit en branle l’appareil de l’Etat pour lui porter secours. Le sieur de GrosBras était tout indiqué pour apporter son précieux concours dans cette mission de la plus haute importance. Monsieur de Ferre-It, qui se paraît du titre de philosophe et qui avait été Chambellan de l’Instruction Publique, alla se répandre d’importance sur une Gazette pour dénoncer les insupportables conditions d’enfermement de monsieur de Gône. Comment pouvait-on supporter que cet homme inestimable fût torturé ?

Les chevaliers d’Aimelien et de Mielle avaient donc quitté le service de Sa Suprême Outrecuidance. Ils venaient de commettre un ouvrage dans lequel ils théorisaient le progressisme de Notre Eclairé Monarc. Il y était question de « maximiser les possibles », de « faire ensemble » en « commençant par le bas », en un mot comme en cent tout un fatras de pensées disruptives, écrites en novlangue, destinées à être épandues dans les cervelles des Riens et des Riennes comme les poisons que fabriquait la firme MontSaint. Il fallait des antidotes. Le tribun Gracchus Mélenchonus s’y employait dans ses raouts, accompagné de la jeunesse du pays. Il expliqua comment ce soi-disant progressisme fonctionnait en réalité comme une entreprise destinée à répandre l’ignorance. Il ne s’agissait rien de plus que de faire passer pour vraies des idées fausses, et vice-versa. Ainsi cette affirmation que puisqu’on vivait plus longtemps, il convenait de travailler plus longtemps. Fausseté, clama le tribun, il y a là inversion des propositions. C’était bien au contraire parce que les Riens et les Riennes avaient obtenu de haute lutte le droit de moins s’user au labeur que leur durée de vie s’en était trouvée accrûe.

Des nouvelles arrivèrent du royaume de l’Espagne, où l’ancien grand vizir Manolo, qui avait été Grand Chambellan du roi Françoué – lequel n’en finissait pas de faire son sempiternel retour, ne récoltant que lazzi et quolibets – briguait le poste de bourgmestre de la bonne ville de Barcelone. On avait fait faire des carottages d’opinion. Ils étaient sans pitié pour notre petit phalangiste : il arrivait en pénultième position. Toute la question était de savoir pour quelles obscures et inexplicables raisons il n’occupait pas la dernière place.

Le tribun Gracchus Ruffinus parcourait le pays pour présenter ses images animées sur les Engiletés. Partout où il passait, il faisait salle comble. Il avait imaginé un ingénieux mais néanmoins fort risqué stratagème pour que Notre Très-Détesté Suzerain assistât à ces présentations. Il avait obtenu des séditieux qui décrochaient les portraits de Son Intouchable Grandeur, qu’ils lui en cédassent un. Ce portrait fut installé en grande pompe dans un fauteuil dans la salle du cinématographe. C’était là crime de lèse-majesté.

Après les annonces du duc du Havre, Premier Grand Chambellan, sur ce qui ressortait de la Grande Parlotte et des soi-disant plus de deux millions de contributions à l’entreprise de re-légitimation de l’action du gouverne-Ment, quelques Gazettes osèrent aller y regarder de plus près. Il s’avéra que tout cela relevait bien d’une habile opération de tromperie. Fermez le ban.

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Chroniques du règne de Manu 1er dit le Moralisateur

Chronique du 3 avril

La Grande Parlotte n’en finissait décidément pas. Après les beaux esprits, ce fut devant des bambins que Notre Sirupeux Joueur de Pipeau s’en alla déverser sa délicieuse propagande. Les Engiletés étaient de vils personnages, voilà en substance ce que Sa Toxique Bienveillance susurra dans les jeunes oreilles. Notre Pusillanime Tartarin se fit ensuite conduire en aéroplane sur l’Ile de Beauté. Des chars, des blindés et des gens d’armes – pas moins de quatre cent officiellement, mais on avançait le chiffre de cinq mille  – y avaient été acheminés par bateau et c’était une impressionnante armada qui s’était déployée dans les deux grandes cités de l’Ile. Aux yeux des autochtones – connus pour leur susceptibilité et leur sang chaud – c’était là une déclaration de guerre. Ils firent annoncer par leurs représentants que le jour de la visite serait un jour d’ « isula morta». Ces derniers convièrent cependant Sa Morgueuse Altesse à venir s’exprimer devant leur Assemblée. Ils essuyèrent un refus. Notre Martial Monarc fit même interdire l’étendard à la Tête de Maure – la bandera-  à sa tribune. On toléra cependant que les Nulla (c’est ainsi que l’on appelait les Riens et les Riennes sur cette île) l’affichassent dans les rues. La défiance était à son comble. Son Altière Seigneurie avait pourtant annoncé qu’Elle venait « dialoguer » mais on savait maintenant ce que ce verbe signifiait. Bon nombre de bourgmestres de l’Ile avaient annoncé qu’ils ne rendraient pas à cette énième acte de la Grande Parlotte. Ils n’allèrent pas jusqu’à enlever de leurs mairies le portrait de Notre Conducator Suprême, car c’était considéré comme un crime et punissable sur le champ de trente années de galère. Quelques inconséquents dans l’est du pays s’y étaient risqués, le Grand-Chien-Policier de Son Inaltérable Arrogance, le sieur Casse-Ta-Mère, les avait fait mettre aux fers illico.

Ce terrible personnage méritait plus que jamais le nom de « Casse-Ta-Mère ». Lors de l’acte XIX de la Grande Gileterie, dans la bonne ville de Nice, une vieille Rienne, engiletée de son état, avait été violemment bousculée par un argousin qui obéissait en cela, de façon fort vigoureuse, aux ordres de sa hiérarchie. La tête de la pauvre femme avait heurté une de ces hideuses bites d’amarrage qui enlaidissaient nos cités et qui étaient destinées à empêcher les carrosses d’envahir tout l’espace. Des ambulanciers et ambulancières, appelés aussi « stritemédiques » s’étaient immédiatement porté au secours de la pauvre Rienne mais des argousins enragés, excités par leur grand officier, un homme brutal et sanguinaire, les en avaient empêchés . On les avait gazés et rossés d’importance. Ils crurent également, les malheureux, que leur dernière heure était arrivée. Quand on put enfin évacuer la blessée, celle-ci était plus morte que vive. Elle avait eu le crâne fendu et les médecins craignirent pour sa vie. Avant même que l’enquête ne fût ouverte pour déterminer les responsabilités, le sieur Casse-Ta-Mère assura que la vieillarde était tombée toute seule. Notre Malveillant Jouvenceau, loin d’émettre des regrets pour ce qui s’était passé, tança vertement la vieille Rienne. Avait-on idée, à son âge, d’aller battre le pavé ? Une mauvaise chute était si vite arrivée. Dans l’esprit de Sa Fadasse Médisance, la place des vieux et des vieilles était devant les lucarnes magiques, ou dans des hospices où ils représentaient une manne pour ses Très-Riches-Amis qui faisaient commerce de ce genre d’établissements. Notre Venimeux Chérubin souhaita « un prompt rétablissement et de la sagesse » à cette vieille Rienne. Les filles de cette dernière s’étranglèrent d’indignation, et avec elles bon nombre de Riens et de Riennes ulcérés par les propos de Sa Nocive Petitesse. Sur les réseaux sociaux, beaucoup souhaitèrent à Notre Très-Détesté Monarc «un prompt dégagement ». Quand il s’avéra que c’était bien un argousin qui avait délicatement bousculé la Rienne, le Procureur de la ville de Nice, que l’on soupçonnait par ailleurs d’atteinte à la probité – c’était un comble pour un magistrat – fut forcé de reconnaître les faits mais on chargea immédiatement l’argousin. Il n’avait point mesuré sa force, l’imbécile. Ce dernier fit immédiatement appel à un avocat pour le défendre. Il comprenait bien qu’il allait devoir porter tout seul le chapeau et ne l’entendait point ainsi.

Du côté du Château, on ne fit évidemment aucune déclaration. Depuis le début de la Grande Gileterie, on ne comptait plus les blessés graves et ceux qu’on mettait aux fers. Sa Pipolesque Altesse avait mieux à faire que de s’enquérir de la santé d’une Engiletée. Elle avait bien cherché ce qui lui arrivait. Que ces gueux étaient ennuyeux à ne rien vouloir comprendre aux menées supérieures de la StartupNéchionne ! Par bonheur, Notre Sautillant Amphitryon avait eu des distractions. On avait reçu en grande pompe, aux frais des Riens et des Riennes bien entendu, plus de deux cent invités, pour honorer la signature de contrats de commerce avec la lointaine et puissante Chine. Monsieur de l’Arrenaud, un industrieux qui se trouvait à la tête d’une grande maison de commerce, avait été convié, ainsi qu’une comédienne sur le retour et quelque peu décatie, que l’on avait vu bien des années auparavant incarner une gente damoiselle entourée de damoiseaux, dans une pièce que les Chinois avaient adoré et qu’ils continuaient de vénérer.

Le tournoi de l’Assemblée de l’Europe allait bientôt commencer. La faction de Sa Splendeur Auréolée s’était mise en ordre de bataille, sous la houlette de la marquise de l’Oiseau. Cette marquise avait tant intrigué qu’on avait fini par lui confier les rênes de l’équipage. Les carottages d’opinion le donnaient au coude à coude avec celui de la marquise de Montretout et sa faction de Haineux. Mais d’aucuns ne cachaient plus leur inquiétude. Dès que cette femme peu gracieuse – c’était là un doux euphémisme- ouvrait la bouche, c’était une catastrophe. Elle s’était mise en tête d’adopter le ton exalté dont Notre Zélé Prédicateur avait usé lors du tournoi de la Résidence Royale, avant que de doctes spécialistes de la parole ne lui enseignassent comment poser sa voix. On murmurait qu’elle allait finir aphone avant même d’avoir commencé à faire la campagne. L’ouverture de la campagne de promotion avait été un fiasco. Le majordome préposé à son organisation avait piteusement bafouillé, en écorchant quasiment tous les noms des hardis cavaliers et cavalières. Puis le banc sur lequel une partie d’entre eux étaient juchés s’était écroulé dans un grand fracas. La scène avait été enregistrée par les Lucarnes magiques. Les Riens et les Riennes n’avaient pu s’empêcher, en visionnant cette scène où le grotesque le disputait au ridicule, d’y voir un signe prémonitoire.

Le petit duc de Grivot n’était plus le porte-parole du gouvernement de Sa Grandeur Himmalayenne. Il avait déserté le poste, pour s’en aller briguer l’investiture de sa faction, ceci afin de pouvoir poser son maigre postérieur à la place de celui plus rebondi de la duchesse de Paris, madame de l’Idalgot, dans le fauteuil de bourgmestre de la capitale. C’était là un poste envié. Il avait fallu le remplacer. La petite duchesse de Bergeai pensait son heure enfin venue. Elle en fut pour ses frais, la pauvrette. Notre Calculateur Accompli lui préféra une de ses très proches, une fidèle d’entre les fidèles, madame de Dit-Aille, qui occupait jusque ici le poste de grande officiante auprès des Gazettes. Cette madame de Dit-Aille, qui se réclamait des reines de la Casamance dans la lointaine Afrique, avait son franc-parler. Elle avait une obsession : complaire à Sa Surannée Modernité et paraître toujours plus jeune et plus « branchée ». Les vieux caciques de feu la République s’étranglèrent à l’annonce de sa nomination. Elle s’empressa de leur donner raison en cuicuitant qu’elle était ravie de ce « job ». C’était bien la première fois que la charge de Chambellan était ainsi trivialement qualifiée, qui plus est dans la langue de l’anglois, que Jehanne La Pucelle bouta autrefois hors du royaume. Madame de Dit-Aille excitait aussi l’ire des Haineux et des Rassistes qui se comptaient hélas en trop grand nombre dans le pays et qui se déchainaient sur les réseaux sociaux. Mais ces quolibets sur la couleur de la peau de la nouvelle Chambellane, ou sur sa coiffure, marqués de la bêtise la plus crasse, étaient au final bien commodes. Ils permettaient à Notre Pourfendeur du Mal de se refaire une virginité et de se présenter comme le seul rempart contre les Haineux. Cette tactique – qui avait été celle du Parti à la Rose, où madame de Dit-Aille avait fait ses armes, tout comme le sieur de GrosBras- avait fait long feu mais Sa Cynique Petitesse n’en avait cure. D’aucuns s’interrogèrent sur le choix de cette fidèle d’entre les fidèles. N’était-ce point aussi parce qu’il n’y avait plus personne d’autre ? A part bien sûr la petite duchesse de Bergeai, qui n’avait même pas eu de lot de consolation. Tout ceci était fort injuste.

Il en était une qui paradait, qui rayonnait, qui faisait entendre dans tout Paris son caquetage. C’était notre bonne marquise de la Courge. Depuis qu’elle s’était acoquinée avec monsieur Anounat – lequel allait bientôt être anobli- elle ne jurait que par cet histrion et l’avait élevé au rang de Grand Gazetier. Tout ce que monsieur Anounat touchait devenait éminemment politique ! Madame de la Courge se félicitait de sa participation à la Grande Parlotte. Grâce à elle, on avait dépassé la barre du million de «con-nectés » sur la Lucarne Magique spécialement dédiée à cet événement extraordinaire. Quand elle parlait, la marquise adoptait un ton exagérément suffisant, elle s’écoutait avec une auto-satisfaction qui n’avait d’égale que sa bêtise. Elle était intarissable. Emportée par son élan, elle alla jusqu’à fustiger l’ancien roi Françoué-dit-Le-Pédalo, qui, profitant de la mauvaise passe – qui durait – de Notre Petit Scaphandrier, tentait une nouvelle fois de faire son retour, Elle brocarda son bilan économique, oubliant dans son zèle infatué, que le conseiller de Françoué dans ce domaine, puis son Chambellan, avait été Sa Mesquine Félonie. On n’était jamais aussi bien trahi que par ceux que l’on avait couvés.

L’image de cette nouvelle folle décade fut celle de Notre Cajoleux Bambin pressant tendrement le genou de l’ancien roi Nico-dit-les-Casseroles. Ces deux monarques s’étaient retrouvés, le deuxième invité par le premier, au Plateau des Glières, là où la Résistance à l’occupant nazi avait connu de belles et terribles heures. C’était, pour toutes celles et ceux qui avaient combattu pour que naissent les Jours Heureux, un crève-coeur que de voir ces deux acharnés ennemis de la Sociale, venir parader dans un tel lieu. La colère des Riens et des Riennes grondait, tel un feu sous la cendre. Elle n’était plus très loin, l’étincelle qui mettrait le feu à la plaine.

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Chroniques du règne de Manu 1er dit Le Versaillais

Chronique du 22 mars.

Notre Répressif Jouvenceau venait de déclarer la guerre à son peuple. Le mercredi qui précédait, le Grand Premier Chambellan avait annoncé sur une gazette parlée que lors du prochain défilé des ces maudits Engiletés, on ferait appel à l’armée pour « sécuriser les bâtiments publics et les points fixes ».Nos soldats n’étaient point équipés comme les argousins d’arquebuses à balles en caoutchouc – lesquelles faisaient à elles seules des dégâts considérables- mais d’armes à poudre, qui vous trouaient la couenne de part en part. On était prévenus. Ce fut un déluge de soulagement et de réjouissance du côté de la faction de Sa Sanglante Extermination. Enfin on allait voir ce qu’on allait voir. Une courtisane, qui avait réussi à se faire élire députée de la StartupNéchionne sous les couleurs de Notre Impatronisé Jupithiers, se livra sur une gazette à une répétition de ce que serait cette mise au pas de ces maudits gueux, lesquels empêchaient depuis de trop longues semaines les boutiquiers de faire commerce. Elle répondait au nom de Madame de l’Eau-Petite. Sa sottise n’avait d’égal que son incommensurable culot. Elle osait tout. Elle déclara tout illico que la soldatesque se livrerait à des sommations, et qu’ à la troisième, si les séditieux n’avaient point décampé, on tirerait tout bonnement dans le tas. Que la guerre au peuple était chose amusante ! Madame de l’Eau-Petite en avait des frissons. Elle en jouissait.

Le général de la place de Paris ne la contredit pas. C’était le métier des soldats que de courir sus à l’ennemi. Mais du côté des troupes, on s’inquiétait. Bon nombre des hommes en armes étaient fils de Riens et de Riennes. Ils comptaient qui un cousin, qui un beau-frère, qui une tante, parmi les Engiletés. Allait-on leur demander de tirer sur les leurs ? Cela s’était fait par le passé mais personne n’imaginait plus que cela redevînt possible, à part bien entendu dans les salons de la bourgeoisie et de l’aristocratie où l’on en frémissait d’aise et de plaisir.

Gracchus Mélenchonus s’exprima, la mine grave. Il appela le Premier Grand Chambellan à venir s’expliquer devant la Chambre Basse. Avec sa morgue coutumière, Monsieur du Havre fit mine de n’avoir rien entendu. Il venait de souffleter les vielles badernes de la Chambre Haute, en refusant d’aller s’expliquer sur l’interminable et embarrassante affaire du sieur de GrosBras,

A l’étranger, on ne comprenait plus rien. Qui pouvait encore croire que la StartupNéchionne était le pays où s’était écrit la Déclaration des Droits de l’Homme ? Les gazetiers britanniques, qui n’avaient pas grand chose en commun avec nos mangeurs de croquettes, rivalisant de cajoleries à Leur Maitre Adoré, eurent des mots assassins pour décrire la politique de Sa Petite Hauteur. On put ainsi lire que « l’arrogance » de Notre Délicat Tyran n’était dépassée que par « sa stupidité ».

Son Himmalayenne Altitude n’en eut cure. Une pipolesque gazette l’immortalisa en publiant un portrait fort inspiré en couverture. On le voyait mâchoires serrées et regard d’acier, le poing négligemment posé sur le bureau, prêt à pulvériser cette ridicule révolte. Nul doute qu’il passerait à la postérité et qu’il marquerait de sa formidable empreinte ce pays qui ne le méritait pas.

La Grande Parlotte s’était achevée par un feu d’artifice : Notre Petit Gloseur avait réuni un parterre de beaux esprits et durant huit longues heures, il s’ était écouté dérouler sa très Disruptive et Sublime Pensée. Les beaux esprits furent divisés. Certains se pâmèrent. D’autres allèrent se commettre en aigres récriminations dans des gazettes. Ils avaient eu l’impression – quelle perspicacité – d’avoir servi de faire valoir à Sa Narcissique Immensité.

On fit réaliser quelques nouveaux carottages de l’opinion. C’était à perdre son latin. Ces maudits Engiletés continuaient d’être soutenus par les Riens et les Riennes, lesquels en revanche se défiaient à nouveau considérablement de Notre Petit Scaphandrier. Mais à écouter les gazetiers-nourris-aux-croquettes, on aurait cru que c’était tout l’inverse.

Le pays se préparait à l’acte XIX de la Grande Gileterie. Madame de l’Eau-Petite courait tout Paris pour se faire prêter un uniforme de colonel de dragons. On fit mander le sieur de GrosBras pour lui expliquer comment se déguiser et donner des ordres en lieu et place de ceux dont c’était le métier. Rantanplan Grand-Chien-Policier et Roi-de-La-Night avait ordonné au nouveau Grand Chef des Argousins de la capitale d’avoir la main de ce maréchal qu’il admirait tant et qui n’avait pas hésité au début de l’autre siècle à faire donner la troupe sur des ouvriers en grève. La StartupNéchionne était versaillaise jusqu’au bout des ongles.

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Chroniques du règne de Manu 1er dit l’Ecrabouilleur de Gilets.

Chronique du 18 mars

Notre Neigeux Monarc était fort courroucé. Non pas parce que ces furieux d’Engiletés avaient encore battu le pavé – la maréchaussée avait reçu des ordres pour laisser agir des trublions patentés, vêtus de noir, qui s’y entendaient à merveille pour tout casser, ils étaient d’ailleurs connus sous ce vocable de « casseurs , ce afin de discréditer ces gueux d’Engiletés – mais parce qu’il Lui avait fallu écourter un si délicieux moment sur les cimes des Pyrénées ! Sur les Champs Elysées, non loin du Château, la gargote préférée des Très-Riches-Amis avait pris feu ! On accusa bien entendu les Engiletés, puis les trublions, ou vice-versa. L’important était de jeter l’opprobre sur cette révolte jaune qui n’avait que trop duré. Il s’avéra que c’était en réalité les argousins qui avaient tiré force coups d’arquebuse, lesquels avaient enflammé la galerie de l’estaminet. On grossit considérablement les dégâts, les gazetiers étaient passés maîtres dans l’art de l’emphase. Sa Jupitérienne Petitesse tonna : voilà que les séditieux voulaient détruire la StartupNéchionne qui s’incarnait de façon si éclatante dans ce modeste établissement, où un simple petit déjeuner coûtait un dixième de ce que gagnait péniblement une Rienne femme de ménage. On allait interdire aux Engiletés tout accès à la capitale ! On les embastillerait ! On venait d’ailleurs de prendre langue avec un artisan, le sieur Bouh-Igues, pour que soit érigée le plus rapidement possible une nouvelle Bastille. Une banque américaine – à qui le parti de Notre Grand Dilapideur venait de vendre les aéroports de la capitale – se proposa illico pour avancer les fonds et gérer le futur établissement. On y ferait travailler pour rien tous ces fainéants et ces illettrées.

Le Premier Grand Chambellan fut sommé par Sa Sirupeuse Malveillance de faire tomber des têtes. Ce fut celle du Grand Argousin en chef de la place de Paris qui s’abattit en premier. Ce téméraire avait eu le malheur de demander qu’on usât un peu moins des arquebuses lanceuses de balles de « défense » – de celles qui vous emportaient la moitié de la figure, crevaient des yeux et arrachaient des mains et des pieds, vous condamnant pour le restant de votre vie à être une gueule cassée, à l’instar des Poilus de la Grande Guerre – et aussi, l’impudent, de contredire, l’été précédent, les fables et les menteries du Château au sujet du sieur de GrosBras. La vengeance se mangeait en aspic, à la table de Notre Impitoyable Jouveneau. On nomma pour lui succéder le Grand Argousin qui avait autorisé – et applaudi- que des roussins aient lourdement caressé l’échine d’un député des Insoumis. « Prime au violent » cuicuita Gracchus Mélenchonus sur les réseaux sociaux.

Glissons ici un mot sur le sieur de GrosBras. Nous l’avions laissé dans une geôle tout confort. Il n’y avait pas fait long feu. Avec son comparse le sieur de Cras – avec qui il put longuement converser au palais de Justice afin de bien accorder leurs violons et leurs mensonges – il fut libéré en grande pompe. Une gazette publia de tendres estampes où on le voyait promener un bambin dans une poussette. C’était pour faire oublier que, sitôt libre de ses chaînes, le sieur de GrosBras s’en était allé ventre à terre dans la riante Helvétie, continuer ses juteuses affaires. Il se disait que la gazette de ce fouineur de Plénus Moustachus préparait une enquête des plus documentées sur le lien que continuait d’entretenir ce célèbre barbouze avec son Doux et et Bien-Aimé Suzerain.

Aux Ides de mars ainsi que le jour qui suivit, la jeunesse du pays avait battu le pavé pour sommer les puissants de s’intéresser au climat. Au rythme où allaient les choses, on allait bouillir sur la planète d’ici quelques décennies. « Pour un avenir vert, on brûle un ministère » put-on lire sur certains placards brandis à bout de bras. A l’autre bout du monde, un Haineux, convaincu de la thèse aussi stupide que dangereuse du « grand remplacement », thèse si chère aux partisans de la Marquise de Montretout – laquelle, en fieffée hypocrite qu’elle était, faisait mine de ne pas savoir de quoi il en retournait- ouvrit le feu sur de braves gens qui n’avaient que le tort à ses yeux d’être des mahométans. Dans notre triste pays, là où jadis s’écrivit la Déclaration des Droits de l’Homme, trop peu hélas s’émurent de ce massacre. Les idées nauséabondes avaient colonisé les esprits débilités par l’influence de monsieur d’Anounat et d’autres bateleurs de foire.

Le lundi suivant cet acte XVIII de la Grande Gileterie – qui vit encore bon nombre de mutilés – Notre Délicat Roitelet convia une foule de beaux esprits à venir converser à bâtons rompus au Château, tout ceci sous l’égide de la Gazette de la Culture, laquelle n’en finissait pas de professer la plus grande complaisance envers Sa Verbeuse Sentence. On put entendre d’aucuns de ces clercs prendre la parole avec déférence, qui pour encenser Notre Divin Spirite, qui pour flétrir ces gueux d’Engiletés. Ainsi ce monsieur de Quigne-gnard, un obscur scribouillard, qui vivait là enfin son heure de gloire et qui sut, en mots choisis, déverser sa haine du peuple.

A quelques lieues de là, le Premier Grand Chambellan déroulait la doctrine qui allait être appliquée aux Engiletés : on allait tout bonnement les éradiquer, les écraser, les écrabouiller. Il n’en resterait que quelques uns qui demanderaient vite grâce. Quelques heures plus tôt, sur une gazette parlée, une petite duchesse toute fraîche émoulue pompière du régime, madame de La Poire, par ailleurs commise auprès du Grand Jardinier, actionna sa lance : elle courut sus à ceux qui critiquaient le séjour pyrénéen de Notre Petit Skieur. Ce n’était tout de même pas à lui d’aller courir derrière chaque casseur ! C’était là des actes de sauvagerie et de barbarie. Elle avait bien appris sa leçon et répétait les mêmes mots que Sa Sanglante Répression : on voulait détruire la StartupNéchionne ! « Nous allons continuer de revoir notre doctrine, martela cette zélée courtisane, il faut continuer de s’adapter à ce niveau de sauvagerie ».

Il n’était pas jusqu’à une ancienne Engiletée, dame Geaqueline, qui ne se lança dans le maniement de la pompe à eau. Elle vilipenda ses anciens comparses, les traitant de « fainéants ». Elle avait appris qu’on cherchait à pourvoir un poste de cruche au Château. Elle avait toutes ses chances.

Les Engiletés pansaient leurs plaies nombreuses. Il y aurait un acte XIX. Mais en attendant, c’étaient les maîtres d’eschole et les professeurs qui s’apprêtaient à descendre dans la rue. Leur Chambellan, monsieur de BlanqueErre, leur promettait le supplice de la roue s’ils ne se soumettaient pas.