Poster un commentaire

Chroniques du règne de Manu 1er l’Infaillible

Chronique du troisième jour du mois de février, en l’an de disgrâce 21

Où il est question d’une célèbre armure, d’une étrange métamorphose et de pieuses litanies.

Le Roy, qui entendait rester maître de tout et en tirer gloire, revêtit l’armure de Saint-Louis dit le Preux et prit la tête de la Grande Croisade de la Sainte-Vaccine. Afin de faire connaître cette nouvelle urbi et orbi, on convoqua au Château les gazetiers de la Première Lucarne Magique, afin qu’ils se prosternassent et commençassent de noircir le parchemin de la Geste du Roy. Sa Clairvoyante Apothicairerie, louée Soit-Elle, apparut aux gazetiers vêtue de pied en cap, tout juste de retour d’une veillée d’armes, de celles qui précèdent les grandes batailles et dont on garde si longtemps la brillante et édifiante image. Ne venait-Elle point en effet de recevoir au Château les représentants des grandes fabriques de potions et médecines du pays, et même de l’Europe,  afin de « lancer la mobilisation générale  pour le vaccin » ? On manquait de fioles pour administrer le précieux antidote ? Les onctions étaient remises aux calendes grecques ? Notre Zézayant Volontariste en faisait son affaire. « Faites-moi confiance, j’essaierai de prendre à chaque étape les décisions les plus seyantes ». Telles furent ces paroles que l’Histoire ne manquerait point de retenir.

Les Riens et les Riennes – d’âge adulte, précisa avec onction Sa Grande Ordonnance – furent ainsi assurés de recevoir, d’ici aux beaux jours de l’été, et pour peu qu’ils en eussent exprimé le souhait à l’aide de moult formulaires, le précieux antidote. Cela relèverait assurément du miracle. A peine avait-on vacciné la moitié des vieillards des hospices. Pressé par ses Conseillers – « Sire, il Vous faut choyer et cajoler ce peuple que Vous abhorrez tant, un peu de baume éteindra la colère de ces manants, ils sont si faciles à berner et Votre Majesté s’y entend si bellement »-, Notre Jupiteux Olympiste remercia les Riens et les Riennes de se montrer aussi nobles qu’il l’était lui-même. Ainsi les « procureurs » vertement tancés une semaine auparavant se métamorphosèrent-ils sous le verbe royal en un troupeau de tendres et dociles moutons, dont le berger n’était que douceur, bienveillance et prévoyance. Celles et ceux dans les chaumines qui avaient naïvement cru que le Roy venait faire son mea culpa en furent pour leurs frais.

L’ombre de la Débâcle se dressait, menaçante, mais Sa Nébuleuse Altitude n’en avait cure. Tout était de la faute des autres qui s’ingéniaient à contrecarrer ses plans. Notre Délicat Monarc en conçut un accès de bile noire, ce qui fit craindre le pire pour sa santé et celle du pays. Les médicastres royaux conseillèrent une purge. Pour ce faire, on convoqua au Château des gazetiers triés sur le volet, ceux de Lutèce-Flache et ceux de La Virgule, afin qu’ils recueillissent des bribes de la Pensée Complexe de Sa Divine Majesté, et que celles-ci fussent dispensées en potion curative au peuple chaque soir au moment de leur maigre diner. On rendrait également l’administration obligatoire de cette potion dans toutes les escholes du pays. Monseigneur de la Blanche-Equerre, dès lors qu’il aurait fini de se trémousser et de se déhancher au milieu de bambins pour montrer son excellente condition physique, y veillerait en personne.

Les petits Riens et les petites Riennes répèteraient ainsi chaque jour aux matines que la Russie du tsar Vladimir n’était point amie de la Startupenéchionne – sauf si l’on en était acculé à leur mendier des fioles d’antidote pour la Sainte Vaccine –, que ces maudits Insoumis – lesquels ne pensaient qu’à renverser le Roy, cet Astre Solaire que le monde nous enviait – , n’étaient bons qu’à se faire embastiller, que les Haineux – dont on aurait pourtant grand besoin lorsque serait venu le Tournoi –, étaient mauvaises gens, nonobstant que leurs idées fussent peu ou prou les mêmes que celles des Dévôts et celles du Roy lui-même, que toutes les gazettes se devaient désormais d’encenser – comme elles l’avaient fait dans les premières années de son règne – , Celui Qui Décidait de Tout, car ce souverain n’était que grâces et bonté. Il était le Bien personnifié. S’il avait pu par le passé se montrer quelque peu mordant avec son peuple, ce n’était là que malentendus. Les petites flèches n’en étaient point. On avait vilement confondu avec de tendres bécots. Notre Saint et Martyr était tout bonnement victime de ses plus grands « défauts » : l’honnêteté, la bonté et le courage. Nulle malveillance n’était jamais venue s’immiscer entre lui et le peuple, il lui était au contraire tout dévoué. De même, le Roy ne pensait nul mal des Gilles, ou de ce quidam qui se disait Gitan et avait joué des poings contre des argousins, tout au plus n’étaient-ce là que sottes gens qui, aveuglés de préjugés et embrigadés par ces maudits Insoumis, ne se rendaient point compte. Il fallait les dessiller. Telle était la noble tâche que s’était donnée Sa Très Grande Illumination. Louée soit-Elle et que grâces Lui soient rendues. Amen.

Poster un commentaire

Chroniques du règne de Manu 1er dit l’Infaillible

Chronique du trentième jour du mois de janvier de l’an de disgrâce 21

Où il est question de rogatons, de pépiements et d’une grande disconvenue…

Après son allocution aux Gazettes et aux Lucarnes Magiques, lesquelles s’étaient empressées de répandre la bonne parole dans tout le pays, le Premier Grand Chambellan était rentré fort marri au logis. Ses gens, toute sa maisonnée durent subir son ire, qui était grande. Voilà que le Roy, à qui il était tout dévoué, l’avait fait passer pour sot. Notre brave baron du Cachesex était en effet apparu fort fébrile au moment de se faire le héraut de Notre Grand Timonier. Il avait failli en perdre ses bésicles et son masque. Dans les chaumines, nul n’était dupe. On avait bien compris que s’il devait y avoir un nouveau Grand Confinement – lequel serait nommé autrement pour emberlificoter les esprits – le Roy, qui en déciderait comme il décidait de toute chose, imputerait cette mesure au seul peuple. Ce n’était point l’impéritie de son gouvernement qui en serait la cause, mais celle des Riens et des Riennes qui n’étaient point obéissants et consentants comme il seyait de l’être lorsque, par bonheur, l’on avait comme souverain cet Astre Solaire que le monde nous enviait.

Faute de fioles d’antidote « en nombre suffisant » – on n’usait plus que de cette litote, le mot « pénurie » étant désormais proscrit – la Grande Croisade de la Sainte-Vaccine s’enlisait. On continuait d’injecter aux vieillards une première dose de l’antidote, mais la date pour recevoir la deuxième se reculait, au milieu d’ordres puis de contre-ordres. On comprit bien vite que cela se ferait aux calendes grecques. La fabrique de potions et de médecines Sanous-Profite, que le Roy avait fort généreusement gratifié de centaines de millions d’écus afin qu’elle fit mine de mettre au point un antidote contre la méchante grippe pangoline, avait glorieusement annoncé qu’elle mettait fin à ses recherches ; que par conséquent elle allait mettre à la rue des savants devenus désormais inutiles. Sanous-Profite allait se mettre au service de la fabrique teutonne Bihauen-Tek, laquelle oeuvrait de concert avec la maison Fayethere, afin de produire des millions de petites fioles d’antidote, qu’on attendait pour poursuivre la campagne de la Sainte-Vaccine. « Comment donc, se récrièrent quelques Insoumis, nous prendrait-on pour des benêts ? Nous payerions donc deux fois le prix pour nous fournir en fioles ? » « Que nenni, répliqua d’un air fort pincé la petite baronne du Panier Ruché, que Notre Prévoyant Monarc avait mandé pour qu’elle supervisât toute cette activité, on nous gardera les rogatons, ce dont les autres pays de l’Europe ne voudront point. ». Tout allait donc pour le mieux au Royaume du Grand Cul Par-Dessus Tête.

Après avoir laissé son Premier Grand Chambellan essuyer ce nouvel orage, Sa Jacasseuse Pusillanimité s’était perchée sur le fil de l’Oiseau Cuicuiteur afin de pépier à celles et ceux parmi les Riens et les Riennes qui usaient de ce moyen de transport de la parole : « J’ai confiance en nous. Nous vivons des heures cruciales. Faisons tout pour freiner l’épidémie ». Ce «nous » intrigua. Le Roy usait-il de la méthode Coué ou n’était-ce point plutôt qu’il se lavait une fois de plus les mains par avance à propos de ce qu’Il déciderait pour le vil et bas peuple ?

Tout ceci était d’un mortel ennui. Le Roy se retira ensuite en ses appartements où il se fit faire la lecture par ses Conseillers des meilleures feuilles d’une hagiographie qui venait de paraître. Charlemagne avait eu son Alcuin, Notre Hardi Jouvenceau avait monsieur des Dursdelaselle. Qu’il était bon de se voir ainsi encensé sous la plume molle et complaisante de ce faiseur de Prêt-à-Penser ! Le miel et la flatterie mettaient du baume au cœur de Sa Délicate Constitution, que ces dernières semaines avaient prodigieusement ébranlée.

Ce monsieur des Dursdelaselle, éditocrate et thuriféraire, n’était point à confondre avec son homonyme le marquis des Dursdelaselle, un personnage fort bien en vue à la Cour, chargé d’honneurs et au faîte de sa gloire. Las ! Voici que l’étoile de cet homme de pouvoir, qui pouvait se targuer de compter au nombre des intimes du Roy, se trouvait soudainement et considérablement ternie. Un libelle signé de la belle-fille du marquis était paru en même temps que l’hagiographie du Roy. La dame y épinglait son célèbre beau-père, révélant d’odieuses pratiques d’alcôve sur son frère jumeau, un frêle jouvenceau dont le marquis eût selon elle autrefois abusé. Les faits étaient certes prescrits, mais l’opprobre ne connaissait point cette bien commode disposition, laquelle permettait d’absoudre trop de crimes contre l’innocence. Le marquis démissionna de ses charges et de ses titres. La consternation monta encore d’un cran lorsqu’on apprit que dans le Gotha de la Starteupenéchionne et de la vieille République, ces faits, connus de tous, n’avaient en rien empêché sa résistible ascension. Les ogres n’appartenaient point seulement aux contes de fées, ils existaient bel et bien en chair et en os. Le Roy trouvait cette affaire fort fâcheuse. Il avait mandé ses Conseillers qu’ils lui rendissent compte de tout ce qui se murmurait ici et là. Le marquis était un précieux allié, il l’avait fort bien servi lors du Tournoi qui l’avait placé sur le trône.

Ainsi en allait-il donc au Royaume du Grand Cul Par Dessus Tête. Le vice était vertu et vous faisait prince. Les puissants décidaient de tout mais n’entendaient jamais rendre compte de rien. C’étaient là leurs privilèges.

Poster un commentaire

Chroniques du règne de Manu 1er dit l’Infaillible

Chronique du vingt neuvième jour du mois de janvier de l’an de disgraĉe 21

Où il est question de diversion, de fébrilité et d’une grande vacuité….

Le Roy était en grand conciliabule avec Son Conseil de Défense. Alors qu’il avait été urgent toute la semaine de faire se languir ces maudits Riens et Riennes sur ce qui les attendait – pour couper court à la cacophonie qui avait commencé de se faire entendre, on avait formellement proscrit toute parole aux Chambellans hormis à Monsieur le Chevalier d’Alanver – voilà qu’il plaisait tout soudainement à Notre Capricieux Bibelot de convoquer séance tenante au Château le fort ennuyeux baron du Cachesex, le bouillant Gode-Froid, madame de la baronne de la Partmollie, madame la duchesse de la Bornée, monsieur le duc du Dard Malin, sans oublier le cacochyme baron du Truant et monsieur le baron Du Mert . Les autres Chambellans étaient devenus de simples accessoires. Sa Sourcilleuse Horlogerie ne prenait désormais plus conseil qu’auprès de cette vieille garde. Des médisants firent remarquer que monseigneur le duc de la Blanche Equerre ne comptait pas au nombre des élus. Il se disait que le Roy lui battait froid depuis que monseigneur le duc avait sottement refusé de jeter le gant face à madame la baronne de la Patronnesse. Qui doncques porterait les couleurs de la Faction de la Marche au Grand Tournoi des Provinces ?

Les gazetiers étaient sur les dents. Dans tous les salons des Lucarnes Magiques, on supputait, on pérorait, on tergiversait. On déversait des montagnes de chiffres. On commentait jusqu’à la moindre virgule des propos de Monsieur le Chevalier d’Alanver, lequel avait dit tout et son contraire au cours d’une longue et verbeuse harangue. Les Dévôts avait eu une idée de génie : puisque les Riens et les Riennes grondaient à l’idée d’un troisième Grand Confinement, ils susurrèrent au Roy qu’il fallait tout simplement «inventer un nouveau Confinement » mais ne point le nommer « confinement ». L’idée était lumineuse et Notre Glorieux Pipoteur loua ses braves conseillers de le servir aussi bellement.

Dans la bonne ville de Massalia, le professeur Klorokine fulminait : « On ne va pas proposer à toute la population de vivre entièrement cloisonnée tout le reste de l’histoire de l’humanité !  on va rendre tout le monde fou ! ». Dans les chaumières, ces paroles mirent du baume. Les gazetiers annoncèrent pieusement que le Premier Grand Chambellan se ferait le héraut des décisions royales dès lors qu’il plairait à Sa Divine Hauteur que les dites décisions fussent portées à la connaissance du vil peuple. La veillée commençait mal.

Les Riens et les Riennes qui s’étaient bravement postés devant leurs petites lucarnes magiques, au fond de leur chaumines, pour écouter le Premier Grand Chambellan, en revinrent tout ébaubis, les jambes flageollantes et la cervelle toute tourneboulée. Ils avaient vécu une expérience considérable : celle de la traversée du Vide. On n’en revenait point indemne.

Nul ne pouvait les comprendre tant c’était là chose inouïe. On les pressa de raconter. De quoi se souvenaient-ils ? Certains bredouillèrent qu’il serait désormais interdit de planter un clou car on ne pourrait plus s’en procurer. D’autres – des sanglots dans la voix- narrèrent que les familles ,dont c’était l’unique distraction, ne pourraient plus flâner dans les allées des halles couvertes, car on fermerait impitoyablement ces lieux de débauche. On compterait fort chichement le nombre de manants autorisés à faire leurs emplettes dans les grandes échoppes, ce qui ne manquerait pas de provoquer des huées et des cohues dont les miasmes – lesquels devenaient cosmopolites- étaient si friands. Il se murmura aussi que la maréchaussée traquerait férocement les bambochards et autres inconscients dont la folie mettait en péril les magnifiques et saines dispositions voulues par Sa Doucereuse Malveillance. D’aucuns se gaussèrent : comment les argousins pourraient-ils se traquer eux-mêmes ?

Les plus étourdis de cette expérience du néant furent les maîtres des escholes. Rien. Ils n’avaient rien à raconter, les malheureux, car d’eschole, il n’en fut point question.

« Errare humanum est perseverare diabolicum » . Ce n’était point les miasmes qui étaient – aux dires de ce bon monsieur du Défraichis, le Grand Sachant du Roy – diaboliques, mais les menées de Celui qui décidait de tout mais n’était responsable de rien. Grâces Lui soient rendues. Amen.

Poster un commentaire

Chroniques du règne de Manu 1er dit l’Infaillible

Chronique du vingt troisième jour du mois de janvier de l’an de disgrâce 21

Où il est question de jongleries mathématiques, d’un Grand Chambellan fort exaspérant et de l’ombre d’une certaine machine…

Le Roy abhorrait le peuple. Il n’avait jamais manqué au long de ses bientôt quatre ans de règne de pourfendre les nombreux vices des Riens et des Riennes. Tout y était passé, il y avait tant à médire ! Notre Petit Capet choisit la date fatidique du vingt et un janvier pour passer une nouvelle fois à l’offensive. Alors doncques qu’il s’était transporté avec sa suite dans une Université, afin de délivrer sa bonne parole – assortie d’ une maigre obole – à tous les pauvres estudiants qui se mouraient de faim et de solitude dans leurs soupentes, le Roy usa du « Nous » en lieu et place du « Vous » pour pourfendre la « nation des soixante six millions de procureurs ». L’ingratitude était un poison amer dont Sa Doucereuse Malveillance n’entendait plus avaler une goutte. Cette nouvelle estocade contre la populace fit grand bruit. Les gazetiers nourris-aux-croquettes, jusque là si enclins à encenser le moindre pet de Notre Céleste Bibelot, en restèrent cois. A l’instar de monsieur de la Faribole, qui avait son couvert dans les salons les plus en vue, on fit les comptes. Le Roy ne comptait-il donc plus aucun Dévôt, aucun partisan hormis les bambins encore dans les langes .Du côté des Riens et des Riennes, dont l’humeur était chaque jour de plus en plus maussade, on se sentit aussitôt l’âme d’un Conventionnel, et l’envie de raccourcir un certain chef commença d’en démanger plus d’un et plus d’une. La date était on ne peut mieux choisie.

Tout ceci était la faute du baron du Cachesex. Le Roy ne l’avait-il point choisi au détriment des Dévôts de sa Faction, pour remplacer avantageusement monsieur du Havre, mieux connu sous le nom du Grand Mité ? Ce baron du Cachesex, à la laborieuse faconde – tout empreinte d’une horripilante fausse bonhommie – avait été préféré en raison précisément de ces tares, lesquelles étaient censées complaire au peuple, afin de le rassurer et de le tancer tel un petit enfant geignard. Notre Capricieux Jupitou entendait ainsi s’assurer de rester immaculé sur son Olympe d’où il ne redescendrait que pour le Tournoi. Las ! Voilà que loin d’attirer sur sa seule personne les foudres de la populace, le baron, par son impéritie, les suscitait au centuple. Pire ! Tous ces orages retombaient sur Sa Grandeur Dépitée qui se sentait venir des prurits du côté du col. Et pour comble de malheur pour le Roy, voilà que cet incapable de baron s’en était allé se plaindre au Grand Mité.

Son Infaillible Suffisance ne tolérait point que la Grande Croisade de la Sainte-Vaccine avançât si péniblement. La glorieuse Starteupenéchionne était à la traîne. De tous les coins du pays ne parvenaient que des jérémiades. On manquait ici de fioles du précieux antidote, là c’étaient les seringues qui n’avaient point les bonnes dimensions. Les officines privées chargées de répartir les postulants – dont on avait en catastrophe du réduire le nombre tant on manquait de fioles – étaient débordées et il fallait attendre de longues semaines avant de pouvoir prétendre à se voir administrer la sainte onction. Et quand enfin on disposait de tout, c’étaient les volontaires qui faisaient défaut. Comble de malheur, les Chambellans – dont le jeune et fringant duc de la Jeumebarre – fâchés de ne plus avoir à se mêler de rien, parlaient de tout à tort et à travers. Le Roy entra dans une grande fureur. Seuls le Chevalier d’Alanver, la duchesse du Panier Ruché et le petit duc de l’Attelle conservèrent leur droit de parole. Les autres furent priés de se taire, faute de quoi ils seraient démis de leurs charges. Gode-Froid-Bouillant d’Alanver, fort de la confiance que lui accordait son Suzerain, plastronna fièrement dans le salon d’une Lucarne Magique que d’ici l’été « soixante dix millions de personnes » auraient reçu l’onction de la Sainte-Vaccine. Personne parmi les gazetiers ne songea dans l’instant à lui rappeler que la Starteupenéchionne ne comptait que quelques soixante six millions d’âmes. Le Chevalier escomptait-il que les confinements et le couvre-feu fussent la cause d’une épidémie de naissances ? Pour ajouter à la confusion mathématique, on apprit que le matin même devant les Vénérables Patriarches de la Chambre Haute, il avait fait pareille annonce mais avec des chiffres divisés par quatre. Le Chevalier ne se contentait pas d’être le Grand Sophiste de la Starteupenéchionne, il en était aussi le Prodigieux Calculateur.

Monsieur Saint-Martin de la Quiche emporta le concours de la Litote de la Semaine ainsi que celui de la Servilité – titre pour lequel il était fort bien outillé- en assurant qu’il n’y avait « point de pénurie » des fioles d’antidote, mais que celles-ci étaient tout bonnement « en nombre insuffisant ». La comédie des masques, qui se jouait toujours, s’enrichit d’un nouvel acte brillamment écrit sous la plume du Chevalier d’Alanver : il était désormais proscrit d’user des masques « maison », hormis précisément au logis. Partout ailleurs, un édit proclamerait qu’il serait obligatoire de porter un masque dûment estampillé, ce qui irait remplir fort avantageusement les cassettes des maisons de négoce et de fabrication. L’usage de la parole serait également proscrit dans les carrioles communes. Les Riens et les Riennes étaient non seulement condamnés à être masqués, mais aussi – et surtout – à être muselés. Ainsi le Roy, qui décidait de tout mais n’était responsable de rien, encore moins de l’incroyable impéritie qui sévissait dans tout le pays – en avait-il décidé.

Poster un commentaire

Chronique du neuvième jour du mois de janvier de l’an de disgrâce 21

Où il est question d’une grande Bidouille, de menues dépenses et d’une offre refusée.

Ce fâcheux de Gracchus Mélenchonus fut invité par Madame de l’Enrouée, une gazetière fort aimable, pour une causerie dans le salon qu’elle tenait chaque dimanche. Cette gazetière n’avait point besoin comme ses semblables de jouer les arrogantes. Elle le laissa donc développer sa pensée. Lorsque ce fut le moment de parler de la Grande Croisade de la Sainte-Vaccine – laquelle semblait enfin s’être mise en ordre de marche, quoiqu’encore fort poussivement, à l’image de l’élocution du baron du Cachesex – Gracchus porta l’estocade. Ce n’était point là une Croisade, mais la Grande Bidouille. Et de pourfendre ce qu’il appelait « la gestion aventureuse » de cette campagne dont le noble but, claironné urbi et orbi, n’était-il point de faire reculer les miasmes et de permettre un retour à une vie normale. Mais rien ne se passait comme le Roy s’était complu à le faire savoir. Notre Petit Philanthrope avait en effet assuré avec force trémolos au mois de juin que le vaccin était un bien commun. Mais ce qui était vrai alors ne l’était plus. A qui donc profitait le crime ? On venait d’apprendre que ce n’était pas seulement à une officine des Amériques que Sa Dispendieuse Forfanterie avait fait appel, mais à quatre. Les impôts durement payés par les Riens et les Riennes allaient se retrouver dans les coffres de ces maisons, lesquelles, tout au contraire d’organiser la distribution des fioles de sérum, se contentaient d’engranger les écus pour de fumeux et sots conseils, à l’instar de ceux dispensés par les gens du Chambellan de la Malportance, pour ce qui concernait l’injection du sérum. Tous ceux et celles qu’on avait vaccinés jusqu’ici l’étaient-ils vraiment ?

Il en allait avec ces officines privées comme il en était allé avec les fleuristes engagés par Dame Bireguitte pour égayer les salons du Château. On avait dépensé quatre fois plus sous le règne de Notre Bourgeonnant Jouvenceau que sous celui de ses prédécesseurs. Six cent mille écus s’étaient ainsi exhalés des cassettes de la Startupenéchionne et ceci alors que les Riens et les Riennes avaient été rudement confinés dans leurs tristes logis, implacablement traqués par une maréchaussée et des argousins vétilleux et tracassiers qui les rançonnaient dès lors qu’ils tentaient de mettre un pied dehors pour aller se ravitailler.

De l’autre côté de l’océan, les zélateurs du grand ami de Sa Neigeuse Connivence, Donald le Dingo, étaient rentrés au logis . Après les avoir vivement excités, le futur empereur déchu avait tancé ces fous furieux. On se questionna : Donald était-il atteint d’un emportement de la cervelle qui le faisait se dédoubler, ou avait-il lui aussi un frère jumeau ? On ne le savait. La mort dans l’âme, le Roy avait du se résoudre à hausser le ton et blâmer ce fâcheux désordre, mais il ne nomma jamais son cher et grand ami pour ne point le froisser. Les Dévôts, quant à eux, jetèrent l’opprobre sur Gracchus Mélenchonus, lequel avait pourtant le premier vigoureusement dénoncé les factieux. Madame la ChatelHaine de Montretout, qui n’avait jusque là point voulu concéder la défaite de Donald – avec qui elle avait force affinités – dut la mort dans l’âme – qu’elle avait très absente – reconnaître le nouvel empereur des Amériques, Sir Joe du Bidon.

Notre Incorrigible Protée était allé se recueillir sur le tombeau du roi Françoué Premier dit Tonton, afin de lui rendre un pieux et fort hypocrite hommage. Il y retrouva les derniers fidèles de la Faction de la Rose, dont le falot baron de l’Amphore qui lui fit la révérence mais ne se priva point ensuite de confier quelques médisances aux gazetiers qui lui tendaient le crachoir. Pendant ce temps, on apprit que la Justice entendait mettre à la question pour concussion son propre Chambellan, monsieur du Pont de Morte-Ethique. C’était là chose fort commune au royaume du Grand Cul Par Dessus Tête. Monsieur du Pont de Morte-Ethique allait ainsi tenir compagnie à son comparse le duc du Dard-Malin, sur qui pesait toujours des accusations de faveurs d’alcôve monnayées contre de menus services. Par bonheur pour la Cour, on pouvait toujours compter sur Madame de la Courge qui, confondant sa charge de Sous-Chambellane avec celle d’instigatrice de la dernière mode, s’était faite prendre à faire de la réclame pour son camériste et sur Madame du Cachalot, laquelle avait fait sa réapparition en se découvrant une nouvelle vocation : celle de tripière, et qui plus est, avec les siennes, afin de sauver le monde des arts et de la culture, qui sombrait de désespoir. Il lui fut répondu sobrement que l’on n’était point friand de ce plat.

Le Chevalier Gode-Froid-Bouillant d’Alanver – ayant juré ses grands dieux que lui vivant, personne ne laisserait entrer sur le sol du pays les miasmes mutants en provenance de la Perfide Albion, allait devoir manger son chapeau. Ces indésirables avaient débarqué dans les nez de voyageurs insouciants retournant sans encombres et sans aucun contrôle séjourner dans l’antique Massalia où ils avaient tranquillement commencé de se répandre dans d’autres nez et d’autres poumons. Comble de rage pour le Chevalier, c’était celui qu’il avait juré de pourfendre jusqu’en enfer, son ennemi juré le professeur Kloroquine, alias le Savant de Marseille, qui venait d’en faire la découverte. On instaura alors dans Massalia le couvre-feu dès les vêpres, ce qui en vérité ne servait à rien, hormis à faire se presser des foules dans les échoppes avant leur fermeture.

Poster un commentaire

Brève chronique du sixième jour de janvier, en l’an de disgrâce 21

Brève chronique du sixième jour de janvier, en l’an de disgrâce 21

Où il est question d’écus fort bien placés, d’esbroufe improvisée et de larmes bien rémunérées.

Le Roy, fort marri de ce que la Croisade de la Sainte-Vaccine eût connu des prémices aussi calamiteux – ce qui faisait se gausser nos voisins- avait convoqué les gazetiers de la Gazette du Dimanche, qui lui étaient tout dévoués, et ce d’autant plus que Notre Généreux Mécène venait d’accorder au baron de la Garde D’Enlair -lequel possédait quelques maisons d’éditions et quelques gazettes dont la Gazette du Dimanche – un prêt fort conséquent de plus de quatre cent soixante cinq millions d’écus. La Cassette de la Starteupenéchionne s’engageait même à rembourser la quasi-totalité de cet emprunt si d’aventure le baron se retrouvait acculé à la soupe populaire. Jamais le dicton « on ne prête qu’aux riches » ne s’était autant illustré que sous le règne de Sa Divine Prolixité.

La Gazette du Dimanche relata donc ce qu’on lui demandait de relater : Notre Poudreux Cabotineur était en colère et exigeait que l’on accélérât sur le champ la Croisade – laquelle ne devait point être « une promenade de famille » -, tout en oubliant fort à propos que c’était conformément à ses ordres que l’on avait commencé de procéder « avec lenteur et méthode », ce que le fort servile petit duc de l’Attelle appelait aussi « une voie différente ». Le Chevalier Gode-Froid-Bouillant d’Alanver, qui s’entendait tout autant que son Suzerain à manier l’esbroufe et dont on connaissait les talents d’escamoteur, lança aussitôt les nouveaux cris de guerre : « accélérer, amplifier, simplifier ». On allait voir ce qu’on allait voir.

Le comte de la Poissonnerie, chef des Croisés – qui s’était vanté dans le salon d’une Lucarne Magique de n’être point un organisateur, comme si cela était une marque de la plus haute distinction – , se vit adjoindre une duchesse pour accomplir cette vile besogne. Madame du Coquetèle, tel était le nom de cette guerrière, était réputée s’entendre en approvisionnement en tout genre. Des gazetiers fort impertinents firent le compte de tous ceux que l’on avait engagés dans la Croisade. La liste donnait tout simplement le tournis. On apprit ainsi que le Roy avait fait appel dès le mois de décembre à une officine des Amériques, la maison MacMiche, laquelle était représentée dans notre pays par le vicomte de la Calanche, un Armoricain, ancien fidèle du vieux baron de la Juppe. Le royaume de Germanie avait mis son armée de métier au service de la Croisade et l’on vaccinait sans coup férir. Dans notre pays, Sa Jacasseuse Ostentation avait imaginé « l’armée startupenéchionnesque » à laquelle on allait adjoindre, ô géniale trouvaille, une compagnie de trente cinq Riens et Riennes tirés au sort. On leur confierait l’impossible mission de surveiller les avancées de la Croisade. La comédie du printemps allait pouvoir se rejouer. On avait simplement troqué les masques et les écouvillons contre de très sensibles et fragiles petites fioles de sérum qu’on allait agiter en tout sens pour éloigner les miasmes, tout en menaçant la populace d’un nouveau Grand Confinement si la Croisade ne parvenait à être victorieuse.

Pendant ce temps, la marquise de la Buse avait filé avec armes et bagages dans le Royaume de l’Helvétie où Notre Turpide Jouvenceau lui avait trouvé une charge tout à fait indiquée : elle seconderait le chef de l’Ohémesse, cette grande officine en charge de la MalPortance de tous les habitants de la planète. Le prix des larmes ravalées était fort exorbitant. Les émoluments de la marquise seraient conséquents et sa charge lui assurerait l’immunité diplomatique. Le déshonneur était sauf. Toutes celles et ceux qui en Starteupenéchionne entendaient que la vérité se fît jour sur les agissements de la marquise au moment où les miasmes étaient entrés dans notre pays en seraient pour leurs frais. Se laver les mains, en toutes choses, en tout lieux, telle était la maxime de Sa Neigeuse Manigance et de Sa Cour.

Poster un commentaire

Chroniques du règne de Manu 1er dit Le Petit, en l’an de disgrâce 21

Chronique du troisième jour de janvier

Où il est question d’ingratitude, de piétinement et de fourberies.

L’an vingt et un débutait sous de sombres auspices. Le Roy en eut les sangs tout retournés. Il ne s’était trouvé que le duc d’Amonbeaufisse, ce Dévôt, pour encenser l’allocution que Notre Piteux Cabotin avait infligé en guise de ite missa est pour l’an vingt à destination de ces maudits Riens et Riennes. Monsieur d’Amonbeaufisse avait loué en particulier le passage consacré aux Saints, ces illustres inconnus que la royale parole avait consacrés au rang de héros de la Startupenéchionne. Mais voilà qu’il s’en était trouvé, parmi ces gueux – pourtant choisis avec la plus grande circonspection par les Conseillers – pour se plaindre ! L’un d’eux, un boueux de la lointaine Guyane, eut le toupet de réclamer son obole, promise et jamais reçue, pour lui et ses comparses. Un autre, maitre dans un gymnase de la bonne ville de Massalia, où il enseignait les rudiments de l’économie, se récria qu’il était tout ébaubi. On ne l’avait point prévenu ! L’ingratitude était une potion bien amère à avaler pour Sa Sourcilleuse Bienveillance qui jura qu’on ne l’y reprendrait plus.

Il y avait d’autres sujets d’inquiétude. La Grande Croisade de la Sainte-Vaccine piétinait. Le Roy – qui commandait en toute chose mais n’était jamais responsable de rien – tança vigoureusement le Chevalier Gode-Froid-Bouillant d’Alanver, lequel déversa son ire sur celui qu’on avait nommé général en chef des croisés, le comte de La Poissonnerie. N’avait-il point deux jours auparavant vanté les mérites de la lenteur de la Croisade ? « Cela donne le temps de faire les choses bien » avait ainsi mielleusement susurré le comte devant des gazetiers médusés. On incrimina alors ces maudits Riens et Riennes, qui ne voulaient point se faire vacciner, préférant mourir apostats ! Une saltimbanque, madame Mouchkinus, osa alors s’en prendre publiquement aux Chambellans ainsi qu’au Roy en personne, qu’elle apostropha vigoureusement dans un libelle. « N’êtes vous donc pas prêts ? » déclara celle qui ne pouvait se résoudre à voir les artistes mourir de faim et de désespoir, faute de pouvoir monter sur les planches. Ce cri résonnait avec le « Nous sommes prêts » que Gode-Froid-Bouillant avait pourtant claironné ici et là tout au long du mois de décembre. Où étaient donc passées les millions de petites fioles dont on avait pourtant prétendu avoir passé commande ? On eût du les produire dans notre beau pays. Las ! Notre Malveillant Timonier n’avait point desserré les cordons de la bourse afin de rétribuer les chercheurs. Il fallait donc se fier aux sérums produits par les officines de la maison Bique-Farma. Il se concevait quelques inquiétudes sur l’une de ces formules dont on se demandait ce qu’elle produirait d’effets indésirables.

La réouverture des escholes était un autre sujet fâcheux. Des médicastres en appelaient à les laisser fermées pour un temps encore, et ce d’autant que le Roy, sur la suggestion de son Conseil de Défense, avait avancé dans certains des comtés de l’Est l’heure du couvre-feu. Monseigneur de la Blanche-Equerre avait cependant de tout autres desseins. Il recevrait les Guildes des maîtres le sept du mois pour recevoir leurs doléances et leurs revendications au sujet de la rentrée du quatre. On était bien au Royaume du Grand Cul par dessus Tête. En revanche, le duc reçut incontinent ses fidèles afin de mettre la main aux préparatifs du Tournoi des Provinces, au cours duquel il affronterait la baronne de la Patronnesse.

Ainsi donc commençait cet an 21. Monsieur le duc du Dard-Malin et sa maréchaussée furent défiés par des drôles qui entendaient fêter bruyamment, en forêt de Brocéliande, la fin de l’an 21. Pendant quatre jours, ces impudents mirent en échec toutes les tentatives de mettre fin à leur bamboche. Quand enfin ils sortirent ravis, ils furent tancés sévèrement par les gens d’armes. Un Dévôt cria que c’était là des « ultra-sinistres » séditieux qui en voulaient à la personne du Roy. Ce fut un calamiteux épisode. Dans un comté de l’Est, où tout était proscrit, où le couvre-feu s’appliquait implacablement dès la tombée du jour, la lauréate du concours de la Plus Belle Potiche de la Startupenéchionne s’en fut dans une foire couverte faire admirer sa plastique et la moitié de son visage, suscitant des attroupements. De l’autre côté de l’océan, Donald, le grand ami de Notre Joli Bibelot, refusait toujours de concéder sa défaite. Il continuait inconsidérément de fomenter complots et autres fourberies pour faire disparaître Sir Joe du Bidon.

Poster un commentaire

Brève chronique relatant le passage de l’an 20 à l’an 21

Par décret royal, en ce soir de la Saint Sylvestre, le couvre-feu s’imposait à tout le pays et ce dès après les vêpres. Les Riens et les Riennes usèrent de ruses pour se réunir et ripailler comme ils en avaient coutume. Le duc du Dard-Malin avait fait se déployer dans chaque rue des escadrons d’argousins afin de courir sus aux renégats.Le Roy, qui n’avait point souhaité la Noël à Ses sujets, s’invita dans toutes les chaumières par le truchement d’une Lucarne Magique. Dans bien des foyers, on lui ferma la porte au nez. On usa des lucarnes comme des cages des perroquets importuns, en les recouvrant d’une épaisse couverture. Il s’en trouva cependant qui écoutèrent l’allocution, afin de la raconter aux autres pour s’en moquer. Notre Petit Camelot leur assena tout d’abord, l’air creux et faussement pénétré, la lecture de son Catalogue de la Manu-Facture de la Starteupenéchionne, d’où il ressortait que tout durant cette année avait été fait au mieux.Son Hagiographique Suffisance continua ensuite en nommant par leur prénom quelques braves signalés à son attention par ses Conseillers pour s’être pieusement illustrés pendant l’épidémie. Ils furent béatifiés. Après le Catalogue, on était passé aux Riches Heures et à la Vie des Saints.

Puis ce fut l’estocade. La Croisade de la Sainte Vaccine piétinait. Il fallait accélérer l’administration du sérum à tous « ceux qui le souhaitaient », et il serait fortement recommandé de le « souhaiter ». Les renégats et les apostats seraient farouchement poursuivis, ou ils périraient, faute de soins dont on les priverait afin de les punir. C’était là ce que le bon vicomte de Béarn appelait « l’ordre naturel des choses ».Ainsi se finit donc cette an(n)us horribilis, au Royaume du Grand Cul-par-dessus-Tête. Notre Glorieux Pipoteur avait parlé mais tous comprenaient qu’ il en irait de la vaccination comme il en était allé des masques, des alcoolats et des écouvillonages. C’était tout dire.

Poster un commentaire

Chroniques du règne de Manu Le Petit au temps de la grippe pangoline

Chronique du vingt-huitième jour de décembre, en l’an de grande disgrâce 20

Où il est question de petites poupées, d’indignité et d’une grande Croisade…

On était entré dans les derniers jours de cette annus horribilis. Le Roy – dont la quarantaine n’avait point excédé la septaine – s’était fait transporter avec sa suite, en compagnie de la Reine Qu-On-Sort, dans son palais d’été, au fort de Brigandçon, pour jouir en toute quiétude des doux rayons du soleil, pendant que ses vils sujets subissaient la rigueur de l’hiver qui venait d’arriver. Du temps où il avait dû garder la chambre, Notre Charmant Zéphyr avait scrupuleusement rendu compte en personne de la qualité de ses humeurs bilieuses, de la viscosité de ses crachats et de la consistance de ses selles. De mauvais esprits s’étaient néanmoins laissé aller à supputer que tout ceci n’était afféteries et menteries, que le Roy n’était point malade, mais cherchait à le faire accroire afin de susciter la pitié du peuple, qu’il fallait bien duper. Cette machinerie avait bien pu être fomentée par le Cardinal de Khôl-Air, l’Eminence grise de Sa Pâlichonne Petitesse. Les gazetiers avaient colporté moult bruits de palais. Il se disait qu’en l’absence du Roy, c’était monseigneur de Khôl-Air qui détenait les clés de la Starteupenéchionne.

Notre Divin Enfançon n’avait point sacrifié aux traditionnels vœux de la Nativité. Le Premier Grand Chambellan et le terrible Chevalier d’Alanver, le Chambellan de la MalPortance, avaient pourtant seriné sur tous les tons aux Riens et aux Riennes qu’il fallait « sauver Noël ». Mais il ne se trouva pas grand monde dans le royaume pour regretter l’absence de cette royale bénédiction et l’on put, nonobstant les recommandations drastiques édictées par monsieur le Chevalier, lesquelles étaient parues dans la gazette Le Lutécien, se livrer aux traditionnelles agapes, après s’être échangé quelques menus présents. On trouva dans bon nombre de souliers de petites poupées de son à l’effigie de Sa Très Détestée Suffisance, ainsi que des petites aiguilles.

Durant le temps de sa septaine, le Roy avait fait mander les gazetiers du Rapide, une gazette fort en vue, et les avait abreuvés, autant qu’Il s’était écouté discourir, durant de longues heures, d’une interminable logorrhée, d’où il ressortait que l’enmêmetantisme ne s’était jamais aussi bien porté, et qu’il était fort opportun de réhabiliter monsieur Pétain, ce héros si cher à son cœur, dont la pensée irriguait tant la sienne, ainsi que l’ineffable et si délicieux monsieur Maurras, l’inspirateur des Haineux. Notre Verbeux Visionnaire délivra ainsi moult recettes inspirées de ses saines et roboratives lectures afin de rétablir notre vieux pays gaulois dans la voie de l’ordre. Le royal discours s’était achevé en apothéose sur « le privilège blanc » dont Sa Nauséeuse Incontinence admettait l’existence – on se démarquait ainsi habilement de Madame la ChâtelHaine de Montretout – mais point la portée – ce qui revenait à donner pleinement raison aux Haineux. C’était là encore une brillante illustration du principe de l’enmêmetantisme.

Madame la ChatelHaine de Montretout eût-elle tenu pareils propos sur messieurs Pétain et Maurras que les duchesses et autres barons de la vieille République en eussent conçu quelques vapeurs. On eût crié à l’outrage. Las ! Il se trouva fort peu de monde, hormis du côté de ces maudits Insoumis, pour relever que le Roy parlait très benoîtement et avec force révérence et erreurs historiques de deux personnages honnis dont les actes avaient par le passé conduit notre pays dans l’abîme.

On apprit aussi par d’étranges indiscrétions que le Conseiller de la Mémoire du Roy, un certain Rouget-Minus, avait rencontré la nièce de madame de Montretout, madame de la Peine-Nous-Voici, dans une gargotte -du temps où le Chevalier d’Alanver ne les avait point encore contraintes à la fermeture et donc à la faillite. Monsieur Rouget-Minus se défendit haut et fort d’une quelconque collusion. Il argua d’une saine « curiosité », voulant savoir si madame de la Peine-Nous-Voici « était en résonance avec l’état de l’opinion ». Nul ne se méprit sur le sens des propos emberlificotés de monsieur Rouget-Minus. Du côté du Château, on s’empressa de faire savoir que Sa Sublime Hauteur n’était en rien à l’origine de cette rencontre et que le sieur Rouget-Minus avait agi de son propre chef, lequel n’était pourtant mu que par la plus extrême dévotion au Roy.

La veille de ce vingt huit décembre avait débuté la Grande Croisade de la Sainte-Vaccine, sous les ordres du Chevalier Gode-Froid-Bouillant d’Alanver. La première convertie fut une pauvre vieille Rienne, répondant au doux nom de Mauricette, à qui l’on avait – dans une grotesque et navrante mise en scène- injecté un mystérieux sérum dont on se demandait à quoi il pourrait bien servir, puisqu’il était entendu qu’il ne vous protégeait point d’attraper la grippe pangoline. On avait raconté quelques fadaises à la pauvre Mauricette pour la convaincre de se livrer aux mains d’une nurse, laquelle n’était point gantée et s’adressait à la pauvre vieille en usant de ces mièvreries hélas fort en usage dans ces hospices où l’on entassait vieillards et vieillardes, non point pour les chérir sur leurs derniers vieux jours, mais pour engraisser quelques Très-Riches qui voyaient leurs profits juteusement augmenter, tandis que l’espoir et la joie avaient totalement déserté ces lieux de misayre. La Grande Croisade de la Sainte-Vaccine allait continuer de s’y déployer. Ainsi en avait décidé l’implacable Gode-Froid-Bouillant d’Alanver.

Poster un commentaire

Chronique du règne de Manu le Petit, au temps de la grippe pangoline

Chronique du quatorzième jour du mois de décembre, en l’an de disgrâce 20

Où il est question de coups bas, de manigances honteuses et de bêtes en tout genre…

Voulant éviter le déshonneur et le bannissement du royaume, le duc du Dard-Malin, Chambellan aux Affaires Domestiques, s’assura le concours de l’implacable Sieur Teutonic pour rentrer en grâces auprès de Sa Tyrannique Altitude . Le Grand Prévôt de la place de Lutèce, alléché dès qu’il était question de pratiques sanguinaires, fut en tout point un allié de poids. Le duc, à qui le Roy avait reproché son inefficacité face aux bandes tout de noir vêtues qui semaient la pagaille et faisaient frémir les bourgeois – même s’il se murmurait dans les gazettes que bon nombre de ces fauteurs de trouble étaient des fils de bourgeois ou pire, des fils de maitres des escholes ! – avait décidé de frapper un grand coup. Le Sieur Teutonic exécuta les ordres du petit duc à la lettre. Les argousins furent plus déchainés que jamais. Ils battirent comme plâtre tout ce qui tombait sous leur bâton : de vieilles Riennes eurent ainsi le crâne ouvert, des enfants furent poursuivis. Ils fondirent sur ces maudits séditieux et arrêtèrent au petit bonheur tous ceux et celles qui avaient le malheur de se trouver sur le chemin. Monsieur du Dard-Malin exultait. Il s’était perché sur le fil de l’Oiseau Cuicuiteur et pérorait d’importance dès que des gueux et des gueuses étaient conduits en geôle. Las ! Il s’avéra que bon nombre d’entre eux – à qui les argousins tentèrent de faire endosser non point des crimes imaginaires mais l’intention de les commettre – n’avaient rien à se reprocher mais ils se retrouvèrent malmenés et grelottants sur la paille pourrie des cachots. Ces maudits tribuns Insoumis se donnèrent rendez-vous pour brailler devant les maréchaussées que c’était là une injustice absolue. Le Chambellan aux Affaires Domestiques dut réfréner ses ardeurs et celles du Sieur Teutonic pour ne point les faire mettre aux arrêts sur le champ et les laisser aux mains de ceux des argousins qui ne connaissaient plus pour tout bréviaire que le catéchisme des Haineux.

Le baron du Cachesex avait fort laborieusement -comme à son accoutumée – livré à la populace les injonctions pour le Deuxième Déconfinement, appelé aussi le Petit Déconfinement, tant les Riens et les Riennes allaient encore se trouver soumis à des lois d’airain. Ainsi les laisser-passer ne seraient plus nécessaires mais le couvre feu empêcherait toute sortie. La Saint-Sylvestre était purement et simplement annulée. On resterait en l’an 20, ainsi en avait décidé le Roy. Les saltimbanques et autres bateleurs de foire, les théâtreux, les adeptes de Messieurs Lumières, les machinistes, les accessoiristes, tout le petit et le grand peuple de la culture, à qui l’on avait fait miroiter une reprise de leurs activités, en furent pour leurs frais. C’était remis aux calendes grecques. Monsieur du Cachesex n’avait même pas pris la peine de les consulter. La baronne du Cachalot, Chambellane en charge de ces Affaires des arts et de l’esprit, avait purement et simplement sombré on ne savait trop où, à moins qu’elle ne fût revenue à sa précédente marotte, qui consistait à pérorer dans les salons d’une Lucarne Magique. Les saltimbanques en étaient réduits à la soupe populaire, mais les faiseurs et les mauvais histrions comme Monsieur du Prout ou monsieur de l’Ane-Ouna continuaient de faire leurs choux gras dans ces salons. On n’exigeait rien de ces courtisans, pourvu qu’ils continuassent à déverser dans les cervelles fatiguées des Riens et des Riennes leur mauvaise bouillie.

On s’interrogeait. Pourquoi tant de dureté envers le monde des arts ? N’était-ce point encore le tropisme néronien de Notre Poudreux Cabotin qui le poussait à tout incendier pour rester le seul chantre de la Startupenéchionne ? Son vil peuple, mis à la diète, serait forcé de reconnaître son immense génie lorsqu’il ne resterait plus que Lui. Quant au baron du Cachesex, il avait tout du troubadour incompris, n’ayant jamais rêvé d’autre que de briller de mille feux aux Comices Agricoles de sa province.

Le Roy s’était pour l’heure fort diverti en recevant fastueusement le Sanguinaire Al Nonnon, le Pharaon de l’Egypte. Les Riens et les Riennes n’eussent jamais ouï dire de cette visite si les Lucarnes Magiques du Nil n’en avaient fait la narration complète. On apprit ainsi que la duchesse de l’Ide-Aligot, voulant complaire à Son Impériale Cachotterie, avait déroulé le tapis rouge de la Ville de Lutèce ; la baronne de la Part-Mollie, Chambellane aux Armées du Roy, avait fait elle-même office de carpette au noble Al Nonnon à sa descente d’aéroplane. Notre Délicat Amphytrion avait décoré son hôte de la plus haute distinction du royaume, ce qui avait fort déplu à un bel esprit italiote, qui, ayant lui-même reçu ce colifichet, l’avait renvoyé illico en signe de vigoureuse protestation. Pendant que Sa Sautillante Légèreté batifolait avec le Sanguinaire Al Nonnon, sous les yeux langoureux de la Reine-Qu-On-Sort, laquelle s’ennuyait à mourir depuis qu’elle ne pouvait plus régaler les gazetiers des derniers potins du Château, un jeune adepte de Messieurs Lumière mourait dans les geôles putrides du royaume de l’Egypte. Son tort était d’avoir moqué dans une modeste cantate Al Nonnon le Terrible. Le Roy, qui avait pourtant la larme facile – on en avait eu des démonstrations récentes – ne commit point la faute de mauvais goût qui eût consisté à ennuyer son hôte en mentionnant devant lui cette peccadille.

Ainsi en allait-il au Royaume du Grand Cul Par Dessus Tête. Le duc de Dard-Malin, tout Chambellan aux Affaires Domestiques qu’il était, dut aller s’expliquer devant les juges sur des faveurs d’alcôve contre lesquelles il avait monnayé quelques menus services envers une Rienne, dont il prétendait ses grands dieux qu’elle était consentante, et qu’il n’avait somme toute que fait « son jeune homme ». Sa comparse la marquise de la Courge fit encore enrager son digne père, lequel n’en finissait point de se demander comment il avait pu engendrer une telle pécore.Perchée sur le fil de l’Oiseau Cuicuiteur du matin au soir, notre bonne marquise pérorait haut et fort contre les Insoumis, contre qui elle usait de la rhétorique chère à la ChatelHaine de Montretout, faisait montre d’une ignorance confondante quant à l’Histoire de notre pays, avant de susurrer d’un air égrillard que le gouvernement de Notre Poudreux Polisson, bien qu’il convint d’user de moult précautions pour maintenir à distance les terribles miasmes pangolins, n’empêcherait point «les plans à trois ». On était rassuré.

Las ! La marquise trouva encore à faire parler d’elle en lançant un concours pour lequel il était patent qu’elle n’eût jamais pu s’y illustrer, ou alors pour y montrer l’exemple contraire. L’affaire était simple : la pécore appelait les Riens et les Riennes à nommer parmi eux celles et ceux qui avaient commis de bonnes et nobles actions. On les nommerait « Prodiges du Royaume », on les fêterait, et on les récompenserait d’une obole de cinq cent écus. Un vrai bon Samaritain, un certain Herrus, qui vivait au fond de ses montagnes, et avait eu moult fois eu maille à partir avec la maréchaussée et la justice du royaume pour avoir porté secours à de pauvres hères en détresse, répondit que faire de bonnes actions lui avait pour sa part coûté trente mille écus en frais d’avocat. Vexée tel un pou, la marquise ne répondit point. Elle n’avait rien à répondre, hormis une sottise supplémentaire. En raison de toutes ses brillantes saillies, elle gagna le concours de la plus belle Cruche du royaume et fut la risée des rézosocios.

Il se trouva par bonheur Gracchus Mélenchonus pour mettre un peu d’ordre dans ce capharnaüm. A des gazetiers qui le sommaient de s’expliquer sur les accusations de « mahométo-léninisme » dont l’abreuvaient à la fois la duchesse de l’Ide Aligot et notre bonne marquise, le bouillant tribun – qui semblait s’être assagi- répliqua que c’était là les mots et la rhétorique malsaine des Haineux. « Mais enfin, répliquèrent ces courtisans, Monsieur de la Valse d’Espagne vous traite ainsi également ! « Même bête, même poil » asséna magistralement Gracchus devant les gazetiers médusés.