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Chronique du règne de Manu 1er l’Infaillible

Chronique du dixième jour du mois de mars en l’an de disgrâce 21

Où il est question d’occupation, de doléances et de fiel

Sous la houlette d’une Guilde, les saltimbanques – qui crevaient de ne plus pouvoir exercer leur art – envahirent les théâtres. A Lutèce puis dans les bonnes villes de Toulouse et de Strasbourg, il en alla de même. Le Roy était fort marri de cela. Qu’allait-il donc se tramer dans ces lieux si les comédiens, les actrices, et leurs comparses – que l’on avait bien commodément fait taire en octroyant aux plus en vue d’entre eux de copieux subsides quand les autres, celles et ceux d’en bas, en étaient réduits à une quasi mendicité – se mettaient à parler comme ces maudits Engiletés ? Notre Délicat Hippocrate – dont ces fâcheux troublaient la quiétude – dépêcha sur place Madame la baronne du Cachalot. On la croyait disparue corps et biens, elle réapparut, toutes voiles dehors.

La baronne était fort embarrassée. Elle avait bien mieux à faire que d’aller écouter les âcres récriminations de ces fâcheux qu’elle faisait pourtant mine de cajôler depuis le Roy l’avait distinguée en la faisant Chambellane aux affaires de l’art et de l’esprit. Elle médita un temps d’affamer ces coquins mais fort marrie de ce que Sa Tyrannique Suffisance exigeât qu’elle se mît en besogne pour étouffer la révolte, elle dut se résoudre à une fort tardive visite. A l’Odéon, lieu d’où était partie la révolte, certains imaginèrent en retour la ficeler et la rôtir. La baronne étant grassement nourrie – contrairement à celles et ceux qui n’avait plus un liard pour subsister – elle eût suffi à sustenter toute la troupe des occupants pour le souper. On y renonça.

Les cahiers de doléance furent établis et l’on chargea madame du Cachalot – ainsi épargnée de finir comme la dinde de la farce – de les porter devant le Roy. Sitôt sortie, la baronne fit savoir tout le dégoût que lui causaient ces saltimbanques qui avaient le toupet de réclamer des subsides non seulement pour eux mais pour tous les fainéants et les traine-misère qui ne trouvaient plus à s’employer que de manière discontinue, au bon vouloir des patrons et des maitres des forges. L’envahissement des théâtres était selon ses dires « inutile et dangereuse ». On lui renvoya le compliment.

Au Château, Notre Grandiloquent Bibelot avait ordonné que l’on préparât les salons d’apparat afin d’y recevoir en grande pompe deux bouffons auxquels il venait d’enjoindre de jouer une saynète afin de rappeler à la jeunesse du pays qu’il ne fallait point se papouiller, se bisouiller et se turlutter à moins de se trouver à une toise de distance. Les bouffons, bouffis d’orgueil, relevèrent le gant. Ils ne se sentaient plus d’aise de se retrouver à tu et à toi avec Sa Jaspineuse Toquade. On ne manquerait point de leur demander comment il siérait que le Roy rendît hommage à l’un de ses grands prédécesseurs, Naboléon 1er. Cet auguste personnage inspirait fort Notre Petit Monarc qui se postait chaque jour de profil près du buste impérial. Il prenait la pose. Il s’enflait, s’arrondissait, se rengorgeait, bombait le torse et arquait le nez, sentant poindre le sacre. « Sire, vous y êtes presque, que Votre Majesté continue dans cette voie ! » susurraient mielleusement les Conseillers.

Dans le camp de la Sénestre – la véritable – on se préparait à commémorer le souvenir de la Commune. Las ! Monsieur Thiers et les Versaillais avaient fait des petits, lesquels entendaient bien que l’on continuât d’écrabouiller et de vilipender ces égorgeurs et ces pilleurs. Ils allèrent se répandre d’importance dans les salons de la Lucarne Magique du baron du Pot-Doré, à l’hôtel de Séniouze, où les Haineux avaient table ouverte du matin jusques au soir. On déversa des flots de bile noire sur ceux qui n’avaient eu que le tort de vouloir « escalader le ciel » parce qu’animés de justice et d’égalité, ces valeurs qui étaient devenues des insignifiances en Startupenéchionne. On mit madame la baronne de l’Ide-Aligot en garde. Accepter que des honneurs fussent rendus à ces gueux – que monsieur Thiers avait eu la belle idée de faire massacrer – équivalait à donner un blanc-seing aux Engiletés et à ces fâcheux Insoumis, maudits rejetons des Communards.

La baronne, qui entendait jouer sa partition – bien qu’elle jouât épouvantablement faux – dans le camp de la Sénestre, était bien embarrassée. Elle se contenta de se récrier contre les reitres noirs du Sieur Teutonic, le Grand Bailli de la place de Lutèce, pour avoir fait évacuer les quais de la Seyne emplis d’une foule joyeuse qui avait – le temps de quelques rayons de soleil – tenté d’oublier que le pays était muselé. S’entasser à des milliers dans des charrettes communes pour aller au labeur était chose permise, sourire au soleil était formellement prescrit. Le Chevalier d’Alanver avait fort pompeusement énoncé – le visage à découvert et le verbe fort haut comme à son accoutumée – que le port du masque était « indispensable partout où il est décidé qu’il est, même en extérieur sur une plage parce que sinon on oublie de le porter, plus on le porte, mieux c’est. »

On était au pays du Grand Cul par dessus Tête.

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Chroniques du règne de Manu 1er l’Infaillible

Brève du sixième jour du mois de mars en l’an de disgrâce 21

Au premier jour du mois de mars, le Roy – malgré toutes ses occupations – s’ennuyait fort en son palais. Les Conseillers susurrèrent : « Sire, Votre Hautesse n’a point pris l’air de la capitale depuis longtemps, Vos Sujets vous réclament ! ». Dame Bireguitte ne fut point en reste : « Vous avez une mine de papier mâché, mon ami. Allez donc prendre un petit bain de foule au soleil dans les rues, le peuple criera des vivats, vous en serez tout ragaillardi ! ». Aussitôt dit, aussitôt fait. Les Conseillers dénichèrent à la hâte un Dévôt afin qu’il immortalisât la scène et s’en fît le conteur pour la Lucarne Magique Officielle de la Startupenéchionne, la Bonne Fille de son Maitre. Mais on manqua de temps pour réunir des figurants. Notre Glorieux Bibelot s’en alla donc dûment masqué, flanqué de Ses Conseillers, battre le pavé de la bonne ville de Lutèce. Tout se passait au mieux. Las ! Ce qui ne devait point arriver arriva tout de même. Une Rienne à bout de misères interpella en termes fort peu amènes Sa Capricieuse Malveillance. C’était là un crime de lèse-majesté. Méditant de la faire embastiller sur le champ, Le Roy répondit fort vertement à cette importune qui lui gâchait la vue et la promenade : « Je ne suis pas là pour passer vos humeurs, trouvez-vous quelqu’un d’autre ! », avant que de lui tourner le dos, plein de morgue et de dépit. Ce peuple ne le méritait décidément point.

Par bonheur pour Notre Délicat Tyranneau, le Dévôt que les Conseillers avaient enrôlé fit son office comme on le lui avait enjoint. Les gazetiers de la Bonne Fille de son Maitre lui donnèrent abondamment la parole. Ce courtisan confit en dévotion, au comble de la joie de servir son Suzerain, narra en termes hagiographiques- quoique de façon quelque peu confuse et hésitante – la royale promenade. Tout s’était passé au mieux. Sa Solaire Magnificence avait ébloui des jeunes Riens qui s’étaient prosternés devant Elle. Tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes. Gloire à Notre Abhorré Monarc !

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Chroniques du règne de Manu 1er l’Infaillible

Chronique du quatrième jour de mars, en l’an de disgrâce 21

Où il est question de quelques rappels historiques, d’insolentes jérémiades et d’une prodigieuse ordonnance…

Du temps où il n’avait point encore accédé au trône, Pôl de la Bisoute s’appelait Nikola du Petimarécage et c’est sous le nom de Nikola 1er qu’il régna durant cinq longues années. Son règne commença de la plus fracassante des façons lorsqu’il fit dépêcher en très grande pompe la reine Sécylya – flanquée du cardinal de Gai-Han – dans le lointain royaume de la Lybie, que tenait sous un joug implacable son grand ami le cheikh Mouammar. Cette expédition avait pour but de faire sortir des geôles putrides du cheikh cinq nurses et un medicastre bulgares accusés d’avoir commis là-bas quelques impardonnables fautes, lesquelles leur avaient valu d’être condamnés à périr, avant que le cheikh ne se ravisât, moyennant quelques subsides afin d’accroître son confort, et de façon plus accessoire celui de ses sujets. Le roy Nikola s’enorgueillissait d’avoir été de ceux qui avaient su persuader le redoutable Mouammar, lequel, quelques mois plus tard, afin de sceller aux yeux du monde l’amitié qui le liait à son frère d’armes et son obligé, débarqua avec ses tentes, ses chameaux et son harem dans la cour du Château. Les Riens et les Riennes en restèrent longtemps ébaubis.

La reine Sécylya quant à elle avait déjà fui le Château, la Cour et son royal époux. Il se murmurait qu’à la toute fin de leur union, Nikola lui avait fait envoyer un billet dans lequel il promettait de tout effacer si elle revenait repentante au logis. Las ! Sécylya avait déjà mis l’océan entre eux. L’infortuné souverain se consola bien vite entre les bras de Mademoiselle Carlotta dite La Roussie, une cantatrice à l’aigrelet filet de voix qui ravissait autant ses adorateurs qu’il exaspérait ses contempteurs. Mademoiselle Carlotta devint une Reine-Qu-On-Sort des plus minaudantes et des plus sucrées. Il y avait assurément chez cette diva des estrades – elle avait auparavant exercé le métier de porte-manteau – du Marie-Antoinette. Quant à l’embarrassant cheikh Mouammar – dont il se disait qu’il avait été pour Nikola 1er un fort généreux mécène lors du Tournoi qui devait le sacrer souverain, il disparut très opportunément lors d’une guerre à laquelle – selon les dires de la gazette de Tullius Plénus – le roy Nikola n’était point étranger.

Ce fut au bras de Mademoiselle Carlotta que celui qu’on ne connaissait plus désormais que sous le nom de Pôl de la Bisoute fit son entrée dans les salons de la Première Lucarne Magique, laquelle lui faisait les honneurs afin qu’il vînt laver le sien. Mademoiselle Carlotta se croyant encore sur les estrades de la mode, elle avait adopté une mise des plus simples, afin de paraître « peuple », ce qu’elle affectionnait tout particulièrement. Pôl de la Bisoute fut mis à la question par monsieur du Turbin, un gazetier qui n’avait de gazetier que le nom tant sa pratique tenait davantage du cirage de chausses et du porte-crachoir que de la fabrication de nouvelles. L’ancien souverain put ainsi à loisir proférer de vaines jérémiades, sa défense se bornant à affirmer qu’il était une victime – dix longues années que les juges le harcelaient ! – et qu’il n’y avait point de preuve contre lui. Que diable était-ce un crime que de s’enquérir de ce qui pouvait contenter un ami moyennant un retour de faveur ? Pôl de la Bisoute mit en garde les Riens et les Riennes ayant eu l’idée saugrenue de l’écouter dans leurs chaumières. Eux aussi pourraient ainsi se retrouver à la merci des juges sanguinaires. On se souvint fort à propos que cet ancien souverain n’avait eu de cesse de réclamer envers les malandrins et les gueux la plus grande sévérité. Des exemples, il fallait faire des exemples ! Voilà que cette maxime se retournait contre lui.

Heureusement pour Pôl de la Bisoute, mademoiselle Carlotta était d’une touchante fidélité. Elle défendait bec et ongles son divin époux, allant même jusqu’à porter en étendard une affiche qui avait tristement fleuri au lendemain des sanglantes attaques du mois de novembre de l’an de disgrâce 15, sous le règne de Françoué le Mou, lorsque des fanatiques avaient massacré en masse des innocents. Pôl de la Bisoute et Mademoiselle Carlotta étaient en tout point dignes des valeurs en vigueur à la Cour de Sa Pâlichonne Grandeur. Il n’y avait nul étonnement à cela : du temps de son règne, Nikola 1er avait lui-même instauré ces valeurs. N’avait-il point dit de Notre Adoré Monarc que c’était lui, « en mieux » ?

Ce même jour où Pôl de la Bisoute était allé répandre ses âcres jérémiades, le Roy avait réuni en grand secret son Conseil de Défense. Nul besoin désormais d’y adjoindre des médicastres. Louis le Seizième ayant été serrurier à ses heures perdues, Sa Totale Suffisance avait choisi pour se distraire l’art d’Hippocrate. L’occasion avait été fournie par cette épidémie de grippe pangoline qui n’en finissait plus. Il se murmurait, quelques heures avant la causerie du jeudi que le baron du Cachesex infligeait désormais au pays, que Notre Dévoué Morticole avait rédigé quelques ordonnances. Il revenait au baron de les administrer par voie basse.

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Chroniques du règne de Manu 1er dit l’Infaillible

Chronique du quatorzième jour du mois de février, en l’an de disgrâce 21

Où il est question d’égouts malodorants, de desseins impériaux et de badinage mondain.

Madame de Salez-Mets se rengorgeait dans tout Lutèce. Elle roucoulait d’aise sur le fil de l’Oiseau Cuicuiteur. Son aimable causerie avec monseigneur le duc du Dard-Malin et madame la ChatelHaine de Montretout avait été un franc succès. N’avait-on point devisé de façon la plus courtoise qui fût sans jamais parler de ces fâcheux miasmes, encore moins des pauvres dont les files d’attente aux soupes populaires ne faisaient que s’allonger ? De quoi donc avait-on causé si bellement ? Quel était ce magnifique sujet d’entente si cordiale entre monseigneur le duc et madame de Montretout ? Qu’est ce qui les avait rendu si éloquents ? La ChatelHaine et le duc avaient tout deux fait assaut de politesses ampoulées, de formules fleuries et de rodomontades plus mielleuses les unes que les autres pour disserter sur ce qui les unissait. Madame de Montretout avait agité le dernier libelle du duc, affirmant qu’elle eût pu le signer, tant elle en partageait chaque mot, chaque virgule. De son côté, monseigneur avait cherché à faire pâlir l’étoile de la ChatelHaine. Il eût pu paraphraser ces bons mots de feu le Roy Valkiry, face à celui qui était sur le point de lui ravir le trône, le futur Françoué 1er dit Tonton : « vous n’avez pas le monopole du cœur ». « Vous n’avez pas le monopole de la haine » tels furent en substance les coups de fleuret que décocha à sa rivale en miroir le duc. « Vous êtes plus molle que nous pouvons l’être » affirma encore monsieur du Dard-Malin de cet air supérieur et pincé qu’on lui connaissait. Le duc dans sa noble et courtoise mansuétude alla même jusqu’à donner des conseils à madame de Montretout, si d’aventure cette dernière eût pu remporter le Tournoi de la Résidence Royale.

Ce fut donc dans cet aimable et fort confortable entre-soi que se déversèrent à l’unisson les flots de bile et de haine sur l’ennemi : les Mahométans, et pire encore, les Mahométans pauvres qui s’entassaient dans les faubourgs insalubres, leurs femmes, sans oublier bien entendu leurs sauvageons de marmots. On remâcha jusqu’à la nausée cette vieille antienne obscurantiste : le droit du sang. Tout se passait comme si les Lumières – dans le pays qui les avait vu s’allumer- s’étaient définitivement éteintes. A la même heure cependant, dans un autre de ces salons mondains, elles se rallumèrent et brillèrent haut et clair : le tribun Gracchus Melenchonus exposait ses thèses, parlait d’humanité et de la chose publique qu’il fallait aimer et rétablir. Contre toute attente, les Riens et les Riennes, refusant le mauvais brouet que Sa Cynique Manigance avait cuisiné à leur intention, boudèrent le salon de la marquise de Salez-Mets et lui préférèrent celui de monsieur de l’Anenougat. Gracchus en étonna plus d’un.

Le baron de Toutenamont – lequel avait appartenu du temps du roy Françoué dit le Scoutère, à la faction de la Rose, et avait porté à sa place les pâlichonnes couleurs de cette faction au Tournoi avec un fort maigre succès, privant ainsi Gracchus Melenchonus de quelques suffrages -, eut un transport à la cervelle. Il avait assisté à la causerie entre la ChatelHaine de Montretout et monseigneur le duc, Grand Chambellan du Roy aux Affaires Domestiques. Il en fut horrifié et s’en fut toutes affaires cessantes s’épancher le lendemain dans le salon d’une Gazette Parlée, Rance Infaux. « J’ai été cocufié ». Ce fut en effet en ces termes d’alcôve que le baron narra sa déconvenue. Comment la chose se pouvait-elle ? « J’ai fait allégeance au futur Roy pour faire chuter madame de Montretout» se plaignit amèrement monsieur de Toutenamont, « monseigneur le duc du Dard-Malin m’a volé, que dis-je, il m’a cocufié ». Dans les chaumières, on se gaussa. Ce baron – qui se désolait doncques de ce que le duc du Dard-Malin lui eût ravi le cœur de Notre Mensongeux Jouvenceau – , était-il faussement naïf, ou l’entendement lui faisait-il réellement défaut ?

Le Roy, que ces jérémiades égayaient fort, entendait bien se représenter au Tournoi de la Résidence Royale et l’emporter. Monsieur du Dard-Malin était l’instrument qu’il s’était choisi afin de répliquer sur sa droite ce qu’il avait accompli sur sa gauche. L’Enmêmentantisme devait triompher et ce de manière absolue. Au soir de la première épreuve, il se devait d’être en tête et largement. Il fallait pour ce faire conquérir les suffrages des bonnes gens qui se portaient ordinairement sur celui qui arborait les couleurs des Rets Publicains. Le duc de Sablé, monsieur du Fion, ayant jeté le gant après ses démêlés avec la justice pour de malheureuses confitures faites par son épouse aux blanches mains, – alors qu’elle était censée le seconder à la Chambre Basse -, on ne savait encore qui serait le champion de cette faction. La chose n’avait que peu d’importance, il fallait que ses couleurs en fussent par avance pâlies, afin que Sa Machiavélique Suffisance représentât l’unique opportunité de faire triompher les intérêts des bourgeois, ainsi que leurs rances et mornes passions. Le duc du Dard-Malin servait doncques à merveille les desseins de Notre Hardi Jouvenceau. Lui serait-il fidèle jusques au bout ? Quelle place de choix occuperait-il lorsque Sa Grandeur Ethérée se ferait sacrer en grande pompe Premier Empereur de la Starteupenéchionne  ? Ce n’était point un hasard si c’était au duc du Dard-Malin qu’avait été confiée la grande mission de préparer le nouveau Concordat.

On eut enfin des nouvelles de la baronne du Cachalot, la Chambellane aux Affaires de l’Art et de l’Esprit. Elle s’avisa enfin de ce que le monde des saltimbanques se mourait à petit feu de tristesse et d’ennui de ne pouvoir exercer leur art devant un public. Pour toute réponse, elle fit quelques vagues promesses – dont on savait bien qu’elles n’engageaient que celles et ceux qui avaient encore la folie d’y croire – et s’en fut toutes affaires cessantes s’adonner à ce qu’elle aimait passionnément : se mettre en scène devant un public. Ce qui était refusé à celles et ceux dont c’était le gagne-pain était pour madame du Cachalot une gourmandise dont elle n’entendait point se priver. Madame de Quatrepluzun, une gazetière mondaine qui se piquait fort d’être spirituelle , reçut ainsi notre baronne, laquelle lui narra fort émoustillée ses amours de jeunesse avec une nonne. Puis toujours aussi aiguillonnée, elle courut chez madame de l’Antimoine s’ébaubir et folâtrer sur le téton du Chevalier d’Alanver. Lorsqu’on lui demanda ce qu’elle avait pensé de la causerie entre son comparse monseigneur le duc du Dard-Malin et madame la ChatelHaine de Montretout, la baronne répondit qu’elle n’y avait point assisté.  « J’avais des obligations » argua-t-elle.

Par bonheur, il se trouva le petit duc de l’Atelle, qui se fût immolé pour son Roy, pour absoudre de tout péché monseigneur le duc et rejeter toute la faute sur la ChatelHaine, unique coupable de tous les maux mais qu’on cajolait à outrance tant il fallait que ce fût elle et et elle seule la fausse adversaire de Notre Poudreux Imposteur.

Ainsi en allait-il au Royaume du Grand Cul Par Dessus-Tête, en ce jour de Saint-Valentin. Les amoureux furent priés de s’embrasser masqués et à bonne distance.

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Chroniques du règne de Manu 1er l’Infaillible

Chronique du troisième jour du mois de février, en l’an de disgrâce 21

Où il est question d’une célèbre armure, d’une étrange métamorphose et de pieuses litanies.

Le Roy, qui entendait rester maître de tout et en tirer gloire, revêtit l’armure de Saint-Louis dit le Preux et prit la tête de la Grande Croisade de la Sainte-Vaccine. Afin de faire connaître cette nouvelle urbi et orbi, on convoqua au Château les gazetiers de la Première Lucarne Magique, afin qu’ils se prosternassent et commençassent de noircir le parchemin de la Geste du Roy. Sa Clairvoyante Apothicairerie, louée Soit-Elle, apparut aux gazetiers vêtue de pied en cap, tout juste de retour d’une veillée d’armes, de celles qui précèdent les grandes batailles et dont on garde si longtemps la brillante et édifiante image. Ne venait-Elle point en effet de recevoir au Château les représentants des grandes fabriques de potions et médecines du pays, et même de l’Europe,  afin de « lancer la mobilisation générale  pour le vaccin » ? On manquait de fioles pour administrer le précieux antidote ? Les onctions étaient remises aux calendes grecques ? Notre Zézayant Volontariste en faisait son affaire. « Faites-moi confiance, j’essaierai de prendre à chaque étape les décisions les plus seyantes ». Telles furent ces paroles que l’Histoire ne manquerait point de retenir.

Les Riens et les Riennes – d’âge adulte, précisa avec onction Sa Grande Ordonnance – furent ainsi assurés de recevoir, d’ici aux beaux jours de l’été, et pour peu qu’ils en eussent exprimé le souhait à l’aide de moult formulaires, le précieux antidote. Cela relèverait assurément du miracle. A peine avait-on vacciné la moitié des vieillards des hospices. Pressé par ses Conseillers – « Sire, il Vous faut choyer et cajoler ce peuple que Vous abhorrez tant, un peu de baume éteindra la colère de ces manants, ils sont si faciles à berner et Votre Majesté s’y entend si bellement »-, Notre Jupiteux Olympiste remercia les Riens et les Riennes de se montrer aussi nobles qu’il l’était lui-même. Ainsi les « procureurs » vertement tancés une semaine auparavant se métamorphosèrent-ils sous le verbe royal en un troupeau de tendres et dociles moutons, dont le berger n’était que douceur, bienveillance et prévoyance. Celles et ceux dans les chaumines qui avaient naïvement cru que le Roy venait faire son mea culpa en furent pour leurs frais.

L’ombre de la Débâcle se dressait, menaçante, mais Sa Nébuleuse Altitude n’en avait cure. Tout était de la faute des autres qui s’ingéniaient à contrecarrer ses plans. Notre Délicat Monarc en conçut un accès de bile noire, ce qui fit craindre le pire pour sa santé et celle du pays. Les médicastres royaux conseillèrent une purge. Pour ce faire, on convoqua au Château des gazetiers triés sur le volet, ceux de Lutèce-Flache et ceux de La Virgule, afin qu’ils recueillissent des bribes de la Pensée Complexe de Sa Divine Majesté, et que celles-ci fussent dispensées en potion curative au peuple chaque soir au moment de leur maigre diner. On rendrait également l’administration obligatoire de cette potion dans toutes les escholes du pays. Monseigneur de la Blanche-Equerre, dès lors qu’il aurait fini de se trémousser et de se déhancher au milieu de bambins pour montrer son excellente condition physique, y veillerait en personne.

Les petits Riens et les petites Riennes répèteraient ainsi chaque jour aux matines que la Russie du tsar Vladimir n’était point amie de la Startupenéchionne – sauf si l’on en était acculé à leur mendier des fioles d’antidote pour la Sainte Vaccine –, que ces maudits Insoumis – lesquels ne pensaient qu’à renverser le Roy, cet Astre Solaire que le monde nous enviait – , n’étaient bons qu’à se faire embastiller, que les Haineux – dont on aurait pourtant grand besoin lorsque serait venu le Tournoi –, étaient mauvaises gens, nonobstant que leurs idées fussent peu ou prou les mêmes que celles des Dévôts et celles du Roy lui-même, que toutes les gazettes se devaient désormais d’encenser – comme elles l’avaient fait dans les premières années de son règne – , Celui Qui Décidait de Tout, car ce souverain n’était que grâces et bonté. Il était le Bien personnifié. S’il avait pu par le passé se montrer quelque peu mordant avec son peuple, ce n’était là que malentendus. Les petites flèches n’en étaient point. On avait vilement confondu avec de tendres bécots. Notre Saint et Martyr était tout bonnement victime de ses plus grands « défauts » : l’honnêteté, la bonté et le courage. Nulle malveillance n’était jamais venue s’immiscer entre lui et le peuple, il lui était au contraire tout dévoué. De même, le Roy ne pensait nul mal des Gilles, ou de ce quidam qui se disait Gitan et avait joué des poings contre des argousins, tout au plus n’étaient-ce là que sottes gens qui, aveuglés de préjugés et embrigadés par ces maudits Insoumis, ne se rendaient point compte. Il fallait les dessiller. Telle était la noble tâche que s’était donnée Sa Très Grande Illumination. Louée soit-Elle et que grâces Lui soient rendues. Amen.

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Chronique du trentième jour du mois de janvier de l’an de disgrâce 21

Où il est question de rogatons, de pépiements et d’une grande disconvenue…

Après son allocution aux Gazettes et aux Lucarnes Magiques, lesquelles s’étaient empressées de répandre la bonne parole dans tout le pays, le Premier Grand Chambellan était rentré fort marri au logis. Ses gens, toute sa maisonnée durent subir son ire, qui était grande. Voilà que le Roy, à qui il était tout dévoué, l’avait fait passer pour sot. Notre brave baron du Cachesex était en effet apparu fort fébrile au moment de se faire le héraut de Notre Grand Timonier. Il avait failli en perdre ses bésicles et son masque. Dans les chaumines, nul n’était dupe. On avait bien compris que s’il devait y avoir un nouveau Grand Confinement – lequel serait nommé autrement pour emberlificoter les esprits – le Roy, qui en déciderait comme il décidait de toute chose, imputerait cette mesure au seul peuple. Ce n’était point l’impéritie de son gouvernement qui en serait la cause, mais celle des Riens et des Riennes qui n’étaient point obéissants et consentants comme il seyait de l’être lorsque, par bonheur, l’on avait comme souverain cet Astre Solaire que le monde nous enviait.

Faute de fioles d’antidote « en nombre suffisant » – on n’usait plus que de cette litote, le mot « pénurie » étant désormais proscrit – la Grande Croisade de la Sainte-Vaccine s’enlisait. On continuait d’injecter aux vieillards une première dose de l’antidote, mais la date pour recevoir la deuxième se reculait, au milieu d’ordres puis de contre-ordres. On comprit bien vite que cela se ferait aux calendes grecques. La fabrique de potions et de médecines Sanous-Profite, que le Roy avait fort généreusement gratifié de centaines de millions d’écus afin qu’elle fit mine de mettre au point un antidote contre la méchante grippe pangoline, avait glorieusement annoncé qu’elle mettait fin à ses recherches ; que par conséquent elle allait mettre à la rue des savants devenus désormais inutiles. Sanous-Profite allait se mettre au service de la fabrique teutonne Bihauen-Tek, laquelle oeuvrait de concert avec la maison Fayethere, afin de produire des millions de petites fioles d’antidote, qu’on attendait pour poursuivre la campagne de la Sainte-Vaccine. « Comment donc, se récrièrent quelques Insoumis, nous prendrait-on pour des benêts ? Nous payerions donc deux fois le prix pour nous fournir en fioles ? » « Que nenni, répliqua d’un air fort pincé la petite baronne du Panier Ruché, que Notre Prévoyant Monarc avait mandé pour qu’elle supervisât toute cette activité, on nous gardera les rogatons, ce dont les autres pays de l’Europe ne voudront point. ». Tout allait donc pour le mieux au Royaume du Grand Cul Par-Dessus Tête.

Après avoir laissé son Premier Grand Chambellan essuyer ce nouvel orage, Sa Jacasseuse Pusillanimité s’était perchée sur le fil de l’Oiseau Cuicuiteur afin de pépier à celles et ceux parmi les Riens et les Riennes qui usaient de ce moyen de transport de la parole : « J’ai confiance en nous. Nous vivons des heures cruciales. Faisons tout pour freiner l’épidémie ». Ce «nous » intrigua. Le Roy usait-il de la méthode Coué ou n’était-ce point plutôt qu’il se lavait une fois de plus les mains par avance à propos de ce qu’Il déciderait pour le vil et bas peuple ?

Tout ceci était d’un mortel ennui. Le Roy se retira ensuite en ses appartements où il se fit faire la lecture par ses Conseillers des meilleures feuilles d’une hagiographie qui venait de paraître. Charlemagne avait eu son Alcuin, Notre Hardi Jouvenceau avait monsieur des Dursdelaselle. Qu’il était bon de se voir ainsi encensé sous la plume molle et complaisante de ce faiseur de Prêt-à-Penser ! Le miel et la flatterie mettaient du baume au cœur de Sa Délicate Constitution, que ces dernières semaines avaient prodigieusement ébranlée.

Ce monsieur des Dursdelaselle, éditocrate et thuriféraire, n’était point à confondre avec son homonyme le marquis des Dursdelaselle, un personnage fort bien en vue à la Cour, chargé d’honneurs et au faîte de sa gloire. Las ! Voici que l’étoile de cet homme de pouvoir, qui pouvait se targuer de compter au nombre des intimes du Roy, se trouvait soudainement et considérablement ternie. Un libelle signé de la belle-fille du marquis était paru en même temps que l’hagiographie du Roy. La dame y épinglait son célèbre beau-père, révélant d’odieuses pratiques d’alcôve sur son frère jumeau, un frêle jouvenceau dont le marquis eût selon elle autrefois abusé. Les faits étaient certes prescrits, mais l’opprobre ne connaissait point cette bien commode disposition, laquelle permettait d’absoudre trop de crimes contre l’innocence. Le marquis démissionna de ses charges et de ses titres. La consternation monta encore d’un cran lorsqu’on apprit que dans le Gotha de la Starteupenéchionne et de la vieille République, ces faits, connus de tous, n’avaient en rien empêché sa résistible ascension. Les ogres n’appartenaient point seulement aux contes de fées, ils existaient bel et bien en chair et en os. Le Roy trouvait cette affaire fort fâcheuse. Il avait mandé ses Conseillers qu’ils lui rendissent compte de tout ce qui se murmurait ici et là. Le marquis était un précieux allié, il l’avait fort bien servi lors du Tournoi qui l’avait placé sur le trône.

Ainsi en allait-il donc au Royaume du Grand Cul Par Dessus Tête. Le vice était vertu et vous faisait prince. Les puissants décidaient de tout mais n’entendaient jamais rendre compte de rien. C’étaient là leurs privilèges.

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Chroniques du règne de Manu 1er dit l’Infaillible

Chronique du vingt neuvième jour du mois de janvier de l’an de disgraĉe 21

Où il est question de diversion, de fébrilité et d’une grande vacuité….

Le Roy était en grand conciliabule avec Son Conseil de Défense. Alors qu’il avait été urgent toute la semaine de faire se languir ces maudits Riens et Riennes sur ce qui les attendait – pour couper court à la cacophonie qui avait commencé de se faire entendre, on avait formellement proscrit toute parole aux Chambellans hormis à Monsieur le Chevalier d’Alanver – voilà qu’il plaisait tout soudainement à Notre Capricieux Bibelot de convoquer séance tenante au Château le fort ennuyeux baron du Cachesex, le bouillant Gode-Froid, madame de la baronne de la Partmollie, madame la duchesse de la Bornée, monsieur le duc du Dard Malin, sans oublier le cacochyme baron du Truant et monsieur le baron Du Mert . Les autres Chambellans étaient devenus de simples accessoires. Sa Sourcilleuse Horlogerie ne prenait désormais plus conseil qu’auprès de cette vieille garde. Des médisants firent remarquer que monseigneur le duc de la Blanche Equerre ne comptait pas au nombre des élus. Il se disait que le Roy lui battait froid depuis que monseigneur le duc avait sottement refusé de jeter le gant face à madame la baronne de la Patronnesse. Qui doncques porterait les couleurs de la Faction de la Marche au Grand Tournoi des Provinces ?

Les gazetiers étaient sur les dents. Dans tous les salons des Lucarnes Magiques, on supputait, on pérorait, on tergiversait. On déversait des montagnes de chiffres. On commentait jusqu’à la moindre virgule des propos de Monsieur le Chevalier d’Alanver, lequel avait dit tout et son contraire au cours d’une longue et verbeuse harangue. Les Dévôts avait eu une idée de génie : puisque les Riens et les Riennes grondaient à l’idée d’un troisième Grand Confinement, ils susurrèrent au Roy qu’il fallait tout simplement «inventer un nouveau Confinement » mais ne point le nommer « confinement ». L’idée était lumineuse et Notre Glorieux Pipoteur loua ses braves conseillers de le servir aussi bellement.

Dans la bonne ville de Massalia, le professeur Klorokine fulminait : « On ne va pas proposer à toute la population de vivre entièrement cloisonnée tout le reste de l’histoire de l’humanité !  on va rendre tout le monde fou ! ». Dans les chaumières, ces paroles mirent du baume. Les gazetiers annoncèrent pieusement que le Premier Grand Chambellan se ferait le héraut des décisions royales dès lors qu’il plairait à Sa Divine Hauteur que les dites décisions fussent portées à la connaissance du vil peuple. La veillée commençait mal.

Les Riens et les Riennes qui s’étaient bravement postés devant leurs petites lucarnes magiques, au fond de leur chaumines, pour écouter le Premier Grand Chambellan, en revinrent tout ébaubis, les jambes flageollantes et la cervelle toute tourneboulée. Ils avaient vécu une expérience considérable : celle de la traversée du Vide. On n’en revenait point indemne.

Nul ne pouvait les comprendre tant c’était là chose inouïe. On les pressa de raconter. De quoi se souvenaient-ils ? Certains bredouillèrent qu’il serait désormais interdit de planter un clou car on ne pourrait plus s’en procurer. D’autres – des sanglots dans la voix- narrèrent que les familles ,dont c’était l’unique distraction, ne pourraient plus flâner dans les allées des halles couvertes, car on fermerait impitoyablement ces lieux de débauche. On compterait fort chichement le nombre de manants autorisés à faire leurs emplettes dans les grandes échoppes, ce qui ne manquerait pas de provoquer des huées et des cohues dont les miasmes – lesquels devenaient cosmopolites- étaient si friands. Il se murmura aussi que la maréchaussée traquerait férocement les bambochards et autres inconscients dont la folie mettait en péril les magnifiques et saines dispositions voulues par Sa Doucereuse Malveillance. D’aucuns se gaussèrent : comment les argousins pourraient-ils se traquer eux-mêmes ?

Les plus étourdis de cette expérience du néant furent les maîtres des escholes. Rien. Ils n’avaient rien à raconter, les malheureux, car d’eschole, il n’en fut point question.

« Errare humanum est perseverare diabolicum » . Ce n’était point les miasmes qui étaient – aux dires de ce bon monsieur du Défraichis, le Grand Sachant du Roy – diaboliques, mais les menées de Celui qui décidait de tout mais n’était responsable de rien. Grâces Lui soient rendues. Amen.

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Chroniques du règne de Manu 1er dit l’Infaillible

Chronique du vingt troisième jour du mois de janvier de l’an de disgrâce 21

Où il est question de jongleries mathématiques, d’un Grand Chambellan fort exaspérant et de l’ombre d’une certaine machine…

Le Roy abhorrait le peuple. Il n’avait jamais manqué au long de ses bientôt quatre ans de règne de pourfendre les nombreux vices des Riens et des Riennes. Tout y était passé, il y avait tant à médire ! Notre Petit Capet choisit la date fatidique du vingt et un janvier pour passer une nouvelle fois à l’offensive. Alors doncques qu’il s’était transporté avec sa suite dans une Université, afin de délivrer sa bonne parole – assortie d’ une maigre obole – à tous les pauvres estudiants qui se mouraient de faim et de solitude dans leurs soupentes, le Roy usa du « Nous » en lieu et place du « Vous » pour pourfendre la « nation des soixante six millions de procureurs ». L’ingratitude était un poison amer dont Sa Doucereuse Malveillance n’entendait plus avaler une goutte. Cette nouvelle estocade contre la populace fit grand bruit. Les gazetiers nourris-aux-croquettes, jusque là si enclins à encenser le moindre pet de Notre Céleste Bibelot, en restèrent cois. A l’instar de monsieur de la Faribole, qui avait son couvert dans les salons les plus en vue, on fit les comptes. Le Roy ne comptait-il donc plus aucun Dévôt, aucun partisan hormis les bambins encore dans les langes .Du côté des Riens et des Riennes, dont l’humeur était chaque jour de plus en plus maussade, on se sentit aussitôt l’âme d’un Conventionnel, et l’envie de raccourcir un certain chef commença d’en démanger plus d’un et plus d’une. La date était on ne peut mieux choisie.

Tout ceci était la faute du baron du Cachesex. Le Roy ne l’avait-il point choisi au détriment des Dévôts de sa Faction, pour remplacer avantageusement monsieur du Havre, mieux connu sous le nom du Grand Mité ? Ce baron du Cachesex, à la laborieuse faconde – tout empreinte d’une horripilante fausse bonhommie – avait été préféré en raison précisément de ces tares, lesquelles étaient censées complaire au peuple, afin de le rassurer et de le tancer tel un petit enfant geignard. Notre Capricieux Jupitou entendait ainsi s’assurer de rester immaculé sur son Olympe d’où il ne redescendrait que pour le Tournoi. Las ! Voilà que loin d’attirer sur sa seule personne les foudres de la populace, le baron, par son impéritie, les suscitait au centuple. Pire ! Tous ces orages retombaient sur Sa Grandeur Dépitée qui se sentait venir des prurits du côté du col. Et pour comble de malheur pour le Roy, voilà que cet incapable de baron s’en était allé se plaindre au Grand Mité.

Son Infaillible Suffisance ne tolérait point que la Grande Croisade de la Sainte-Vaccine avançât si péniblement. La glorieuse Starteupenéchionne était à la traîne. De tous les coins du pays ne parvenaient que des jérémiades. On manquait ici de fioles du précieux antidote, là c’étaient les seringues qui n’avaient point les bonnes dimensions. Les officines privées chargées de répartir les postulants – dont on avait en catastrophe du réduire le nombre tant on manquait de fioles – étaient débordées et il fallait attendre de longues semaines avant de pouvoir prétendre à se voir administrer la sainte onction. Et quand enfin on disposait de tout, c’étaient les volontaires qui faisaient défaut. Comble de malheur, les Chambellans – dont le jeune et fringant duc de la Jeumebarre – fâchés de ne plus avoir à se mêler de rien, parlaient de tout à tort et à travers. Le Roy entra dans une grande fureur. Seuls le Chevalier d’Alanver, la duchesse du Panier Ruché et le petit duc de l’Attelle conservèrent leur droit de parole. Les autres furent priés de se taire, faute de quoi ils seraient démis de leurs charges. Gode-Froid-Bouillant d’Alanver, fort de la confiance que lui accordait son Suzerain, plastronna fièrement dans le salon d’une Lucarne Magique que d’ici l’été « soixante dix millions de personnes » auraient reçu l’onction de la Sainte-Vaccine. Personne parmi les gazetiers ne songea dans l’instant à lui rappeler que la Starteupenéchionne ne comptait que quelques soixante six millions d’âmes. Le Chevalier escomptait-il que les confinements et le couvre-feu fussent la cause d’une épidémie de naissances ? Pour ajouter à la confusion mathématique, on apprit que le matin même devant les Vénérables Patriarches de la Chambre Haute, il avait fait pareille annonce mais avec des chiffres divisés par quatre. Le Chevalier ne se contentait pas d’être le Grand Sophiste de la Starteupenéchionne, il en était aussi le Prodigieux Calculateur.

Monsieur Saint-Martin de la Quiche emporta le concours de la Litote de la Semaine ainsi que celui de la Servilité – titre pour lequel il était fort bien outillé- en assurant qu’il n’y avait « point de pénurie » des fioles d’antidote, mais que celles-ci étaient tout bonnement « en nombre insuffisant ». La comédie des masques, qui se jouait toujours, s’enrichit d’un nouvel acte brillamment écrit sous la plume du Chevalier d’Alanver : il était désormais proscrit d’user des masques « maison », hormis précisément au logis. Partout ailleurs, un édit proclamerait qu’il serait obligatoire de porter un masque dûment estampillé, ce qui irait remplir fort avantageusement les cassettes des maisons de négoce et de fabrication. L’usage de la parole serait également proscrit dans les carrioles communes. Les Riens et les Riennes étaient non seulement condamnés à être masqués, mais aussi – et surtout – à être muselés. Ainsi le Roy, qui décidait de tout mais n’était responsable de rien, encore moins de l’incroyable impéritie qui sévissait dans tout le pays – en avait-il décidé.

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Chronique du neuvième jour du mois de janvier de l’an de disgrâce 21

Où il est question d’une grande Bidouille, de menues dépenses et d’une offre refusée.

Ce fâcheux de Gracchus Mélenchonus fut invité par Madame de l’Enrouée, une gazetière fort aimable, pour une causerie dans le salon qu’elle tenait chaque dimanche. Cette gazetière n’avait point besoin comme ses semblables de jouer les arrogantes. Elle le laissa donc développer sa pensée. Lorsque ce fut le moment de parler de la Grande Croisade de la Sainte-Vaccine – laquelle semblait enfin s’être mise en ordre de marche, quoiqu’encore fort poussivement, à l’image de l’élocution du baron du Cachesex – Gracchus porta l’estocade. Ce n’était point là une Croisade, mais la Grande Bidouille. Et de pourfendre ce qu’il appelait « la gestion aventureuse » de cette campagne dont le noble but, claironné urbi et orbi, n’était-il point de faire reculer les miasmes et de permettre un retour à une vie normale. Mais rien ne se passait comme le Roy s’était complu à le faire savoir. Notre Petit Philanthrope avait en effet assuré avec force trémolos au mois de juin que le vaccin était un bien commun. Mais ce qui était vrai alors ne l’était plus. A qui donc profitait le crime ? On venait d’apprendre que ce n’était pas seulement à une officine des Amériques que Sa Dispendieuse Forfanterie avait fait appel, mais à quatre. Les impôts durement payés par les Riens et les Riennes allaient se retrouver dans les coffres de ces maisons, lesquelles, tout au contraire d’organiser la distribution des fioles de sérum, se contentaient d’engranger les écus pour de fumeux et sots conseils, à l’instar de ceux dispensés par les gens du Chambellan de la Malportance, pour ce qui concernait l’injection du sérum. Tous ceux et celles qu’on avait vaccinés jusqu’ici l’étaient-ils vraiment ?

Il en allait avec ces officines privées comme il en était allé avec les fleuristes engagés par Dame Bireguitte pour égayer les salons du Château. On avait dépensé quatre fois plus sous le règne de Notre Bourgeonnant Jouvenceau que sous celui de ses prédécesseurs. Six cent mille écus s’étaient ainsi exhalés des cassettes de la Startupenéchionne et ceci alors que les Riens et les Riennes avaient été rudement confinés dans leurs tristes logis, implacablement traqués par une maréchaussée et des argousins vétilleux et tracassiers qui les rançonnaient dès lors qu’ils tentaient de mettre un pied dehors pour aller se ravitailler.

De l’autre côté de l’océan, les zélateurs du grand ami de Sa Neigeuse Connivence, Donald le Dingo, étaient rentrés au logis . Après les avoir vivement excités, le futur empereur déchu avait tancé ces fous furieux. On se questionna : Donald était-il atteint d’un emportement de la cervelle qui le faisait se dédoubler, ou avait-il lui aussi un frère jumeau ? On ne le savait. La mort dans l’âme, le Roy avait du se résoudre à hausser le ton et blâmer ce fâcheux désordre, mais il ne nomma jamais son cher et grand ami pour ne point le froisser. Les Dévôts, quant à eux, jetèrent l’opprobre sur Gracchus Mélenchonus, lequel avait pourtant le premier vigoureusement dénoncé les factieux. Madame la ChatelHaine de Montretout, qui n’avait jusque là point voulu concéder la défaite de Donald – avec qui elle avait force affinités – dut la mort dans l’âme – qu’elle avait très absente – reconnaître le nouvel empereur des Amériques, Sir Joe du Bidon.

Notre Incorrigible Protée était allé se recueillir sur le tombeau du roi Françoué Premier dit Tonton, afin de lui rendre un pieux et fort hypocrite hommage. Il y retrouva les derniers fidèles de la Faction de la Rose, dont le falot baron de l’Amphore qui lui fit la révérence mais ne se priva point ensuite de confier quelques médisances aux gazetiers qui lui tendaient le crachoir. Pendant ce temps, on apprit que la Justice entendait mettre à la question pour concussion son propre Chambellan, monsieur du Pont de Morte-Ethique. C’était là chose fort commune au royaume du Grand Cul Par Dessus Tête. Monsieur du Pont de Morte-Ethique allait ainsi tenir compagnie à son comparse le duc du Dard-Malin, sur qui pesait toujours des accusations de faveurs d’alcôve monnayées contre de menus services. Par bonheur pour la Cour, on pouvait toujours compter sur Madame de la Courge qui, confondant sa charge de Sous-Chambellane avec celle d’instigatrice de la dernière mode, s’était faite prendre à faire de la réclame pour son camériste et sur Madame du Cachalot, laquelle avait fait sa réapparition en se découvrant une nouvelle vocation : celle de tripière, et qui plus est, avec les siennes, afin de sauver le monde des arts et de la culture, qui sombrait de désespoir. Il lui fut répondu sobrement que l’on n’était point friand de ce plat.

Le Chevalier Gode-Froid-Bouillant d’Alanver – ayant juré ses grands dieux que lui vivant, personne ne laisserait entrer sur le sol du pays les miasmes mutants en provenance de la Perfide Albion, allait devoir manger son chapeau. Ces indésirables avaient débarqué dans les nez de voyageurs insouciants retournant sans encombres et sans aucun contrôle séjourner dans l’antique Massalia où ils avaient tranquillement commencé de se répandre dans d’autres nez et d’autres poumons. Comble de rage pour le Chevalier, c’était celui qu’il avait juré de pourfendre jusqu’en enfer, son ennemi juré le professeur Kloroquine, alias le Savant de Marseille, qui venait d’en faire la découverte. On instaura alors dans Massalia le couvre-feu dès les vêpres, ce qui en vérité ne servait à rien, hormis à faire se presser des foules dans les échoppes avant leur fermeture.

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Brève chronique du sixième jour de janvier, en l’an de disgrâce 21

Brève chronique du sixième jour de janvier, en l’an de disgrâce 21

Où il est question d’écus fort bien placés, d’esbroufe improvisée et de larmes bien rémunérées.

Le Roy, fort marri de ce que la Croisade de la Sainte-Vaccine eût connu des prémices aussi calamiteux – ce qui faisait se gausser nos voisins- avait convoqué les gazetiers de la Gazette du Dimanche, qui lui étaient tout dévoués, et ce d’autant plus que Notre Généreux Mécène venait d’accorder au baron de la Garde D’Enlair -lequel possédait quelques maisons d’éditions et quelques gazettes dont la Gazette du Dimanche – un prêt fort conséquent de plus de quatre cent soixante cinq millions d’écus. La Cassette de la Starteupenéchionne s’engageait même à rembourser la quasi-totalité de cet emprunt si d’aventure le baron se retrouvait acculé à la soupe populaire. Jamais le dicton « on ne prête qu’aux riches » ne s’était autant illustré que sous le règne de Sa Divine Prolixité.

La Gazette du Dimanche relata donc ce qu’on lui demandait de relater : Notre Poudreux Cabotineur était en colère et exigeait que l’on accélérât sur le champ la Croisade – laquelle ne devait point être « une promenade de famille » -, tout en oubliant fort à propos que c’était conformément à ses ordres que l’on avait commencé de procéder « avec lenteur et méthode », ce que le fort servile petit duc de l’Attelle appelait aussi « une voie différente ». Le Chevalier Gode-Froid-Bouillant d’Alanver, qui s’entendait tout autant que son Suzerain à manier l’esbroufe et dont on connaissait les talents d’escamoteur, lança aussitôt les nouveaux cris de guerre : « accélérer, amplifier, simplifier ». On allait voir ce qu’on allait voir.

Le comte de la Poissonnerie, chef des Croisés – qui s’était vanté dans le salon d’une Lucarne Magique de n’être point un organisateur, comme si cela était une marque de la plus haute distinction – , se vit adjoindre une duchesse pour accomplir cette vile besogne. Madame du Coquetèle, tel était le nom de cette guerrière, était réputée s’entendre en approvisionnement en tout genre. Des gazetiers fort impertinents firent le compte de tous ceux que l’on avait engagés dans la Croisade. La liste donnait tout simplement le tournis. On apprit ainsi que le Roy avait fait appel dès le mois de décembre à une officine des Amériques, la maison MacMiche, laquelle était représentée dans notre pays par le vicomte de la Calanche, un Armoricain, ancien fidèle du vieux baron de la Juppe. Le royaume de Germanie avait mis son armée de métier au service de la Croisade et l’on vaccinait sans coup férir. Dans notre pays, Sa Jacasseuse Ostentation avait imaginé « l’armée startupenéchionnesque » à laquelle on allait adjoindre, ô géniale trouvaille, une compagnie de trente cinq Riens et Riennes tirés au sort. On leur confierait l’impossible mission de surveiller les avancées de la Croisade. La comédie du printemps allait pouvoir se rejouer. On avait simplement troqué les masques et les écouvillons contre de très sensibles et fragiles petites fioles de sérum qu’on allait agiter en tout sens pour éloigner les miasmes, tout en menaçant la populace d’un nouveau Grand Confinement si la Croisade ne parvenait à être victorieuse.

Pendant ce temps, la marquise de la Buse avait filé avec armes et bagages dans le Royaume de l’Helvétie où Notre Turpide Jouvenceau lui avait trouvé une charge tout à fait indiquée : elle seconderait le chef de l’Ohémesse, cette grande officine en charge de la MalPortance de tous les habitants de la planète. Le prix des larmes ravalées était fort exorbitant. Les émoluments de la marquise seraient conséquents et sa charge lui assurerait l’immunité diplomatique. Le déshonneur était sauf. Toutes celles et ceux qui en Starteupenéchionne entendaient que la vérité se fît jour sur les agissements de la marquise au moment où les miasmes étaient entrés dans notre pays en seraient pour leurs frais. Se laver les mains, en toutes choses, en tout lieux, telle était la maxime de Sa Neigeuse Manigance et de Sa Cour.