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Chroniques du règne de Manu 1er dit le Calculateur.

Chronique du quatrième jour du mois de juin de l’an de disgrâce 20

Où il est question d’auspices, de turpitudes et d’infamie.

Notre Impérial Ephèbe, que l’on avait tant vu et tant entendu pendant l’épidémie de la grippe pangoline, était devenu invisible. Les supputations allaient bon train. Nul doute qu’il méditait et songeait en son Château. La vérité était que le Roy avait fait en secret le voyage de Delphes pour y rencontrer la Pythie afin qu’elle lui fît savoir ce qu’Apollon pensait de sa princière personne. La devineresse – qui ne se trompait jamais- répondit qu’il n’y avait aucun homme plus arrogant, plus suffisant, plus calculateur. On avait aussi observé le vol des oiseaux – avant qu’ils ne fussent tous tués par les chasseurs, si chers à Sa Cynégétique Arrogance- pour en tirer quelques présages. Las ! Ils restèrent muets. Les carottages – ces modernes auspices – se révélaient quant à eux fort cruels. La cote de Monsieur de la Flippe, duc du Havre et encore Premier Grand Chambellan, connaissait une belle remontée. Celle de Notre Sépulcral Timonier restait fixée sur une barre que l’on avait scellée dans le marbre afin qu’elle ne pût jamais descendre en dessous d’une certaine marque, de sorte que l’on ne savait qu’une chose : cela ne remontait plus. Il était grand temps de se débarrasser de cet gênant duc du Havre. II faisait de l’ombre à Sa Bouchonneuse Offuscation. Le Tournoi des Bourgmestres, où ce duc était tenu – et ce de façon tout à fait incompréhensible – pour gagnant, allait en donner une excellente occasion. Revenu de Delphes, le Roy continuait de consulter les devins et autres mages qu’il avait réuni en un secret cénacle, afin de renaître de ses cendres, tel le Phénix de l’Occident.

Une chose était maintenant certaine : le Chevalier d’Alanver ne serait point fait duc. Tel Icare, il avait volé trop près de l’Astre Solaire et s’y était, l’impudent, brûlé les ailes. L’affaire de la potion magique du Savant de Marseille continuait de faire couler de la salive. Il apparaissait, après les fracassantes annonces de l’angloise gazette dont s’était servi le Chevalier pour interdire l’usage de la potion en tout lieu dans notre pays, y compris dans les hôpitaux, que la dite gazette émettait maintenant quelques réserves sur cette recherche, encensée et louangée avec force tapage quelques jours auparavant, et que trois des médicastres ayant trempé dans l’affaire vinrent à leur tour de se rétracter. Tout cela était fort consternant et fort embarrassant pour le Chevalier. On murmurait de plus en plus qu’en interdisant qu’on usât de cette médecine, cet ancien médicastre – qui avait en son temps fait le serment d’Hippocrate – avait sans nul doute privé des Riens et des Riennes du droit à pouvoir être soignés. On s’interrogeait, jusque dans les gazettes où l’on n’avait eu de cesse de vilipender le Savant. Et si ce professeur Klorokine avait été dans le vrai ? A Massalia, dans sa bonne ville, peu en doutaient : on y était moins mort qu’ailleurs, sans doute parce qu’au lieu de rester grelotter de fièvre au logis, selon les prescriptions que les Lucarnes Magiques avaient seriné à longueur de journée, on était allé tout bonnement se faire passer un écouvillon au fond des naseaux et recevoir s’il en était besoin quelques cachets de la médecine tant honnie à la capitale. On en avait vite compris la véritable raison de cette mise au ban de cette potion : elle ne coûtait pas grand chose et venait contrarier les appétits féroces de la maison Biquefarma. Le Chevalier d’Alanver avait été un des plus acharnés à vouloir la peau du docteur House. Il occupait la meilleure des places pour ce faire. Il était Chambellan à la Malportance. Comme la prétendue recherche s’était avérée un faux, il lança alors la justice aux basques du Savant. Mais quels étaient donc les buts non avoués des manigances du Chevalier ? Pour le compte de qui donc œuvrait-il ainsi ? Les funestes conséquences étaient dans toutes les têtes. Les vieillards dans les hospices qui n’étaient point morts de la grippe pangoline s’éteignaient maintenant de désespoir, privés de la tendresse des leurs pour accompagner leurs derniers instants.

Il ne se passait plus une semaine sans que les gazettes et les Lucarnes Magiques ne s’intéressassent à l’Oracle Massaliote. Après monsieur du Pyjamas qui était allé fielleusement se prosterner et faire mine de se repentir, sa perruque en tressautant de révérence, ce fut au tour de La Bonne-Fille-de-Son-Maitre de dépêcher sur les rives du Lacydon deux gazetières tout empourprées dans leurs atours et leurs falbalas, qu’elles craignaient fort de crotter dans les ruelles de l’antique cité, madame de l’Aile-Griffe, que l’on ne présentait plus tant ses talents de Dévôte la précédaient en tout lieu, et une certaine petite madame de Prouteproute, qui se piquait de connaître la médecine, alors qu’elle ne savait que gloser inconsidérément. On eût dit les Érinyes mues en gardiennes de la bien-pensance et du dogme de la Pensée Unique, chargées d’une mission persécutrice. Las ! Tout ceci tourna court. Madame de Prouteproute, alors qu’elle interrompait le Savant par son vain et sot caquetage, se fit vertement rabrouer telle une écolière insupportable. Cela réjouit plus d’un Rien et plus d’une Rienne, et ajouta encore à la réputation d’insubordination toute gauloise de ce Savant au franc-parler. Madame de l’Aile-Griffe ne fut pas plus épargnée, elle ne le méritait guère. Elle posa avec beaucoup d’affectation cette pendante question : aurait-t-on pu grâce à cette potion de quatre sous sauver plus de vies ? Monsieur House répondit tout uniment que oui, rajoutant sévèrement: « vous n’avez pas honte ? Moi, oui ». Mais cette courtisane était tout à fait étrangère à ce genre de considérations qu’elle laissait volontiers aux gueux, son adoration pour Notre Délicieux Biquet et son fort confortable train de vie lui tenant lieu de préceptes. Monsieur House fit ainsi la preuve par deux de la vanité insupportable de ces Trissotines et de leurs pairs, qui croyaient tout savoir mais ne savaient rien.

Le Chevalier d’Alanver était aussi bien empêtré avec ce qui se passait à l’hôtel de Ségur. Des fessées se perdaient. Ce perfide avait volontairement oublié d’y convier les carabins, et les nurses estimaient n’avoir point voix au chapitre. L’affaire était fort mal engagée. Une décision de justice obligea l’oublieux Chevalier à recevoir une délégation de carabins. Quant aux nurses, les pauvres, elles en furent pour leur frais mais elles firent connaître bruyamment leur colère. Et ce n’en était que le début. Pour parfaire le tableau, on apprit que la Starteupenéchionne allait contraindre à la faillite les fabricants de masques du pays, car on préférait perfidement les acheter par cargaisons aux Fils du Ciel. Des voix s’élevaient aussi pour dénoncer l’usage intempestif chez les bambins des alcoolats destinés aux ablutions des mains. Il n’y avait d’ailleurs point seulement les bambins qui risquaient sur le long cours leur santé : ces alcoolats contenaient moult substances qui vous rendaient stérile et vous mettaient l’organisme sans dessus dessous. De deux maux, il fallait choisir le moindre mais on peinait à distinguer lequel il fallait préférer.

Madame de Sitarte provoqua un tollé à la Chambre Haute, et le départ des vieilles badernes fort courroucées de son invraisemblable aplomb. Elle leur infligea ni plus ni moins un camouflet en leur répondant d’une façon qu’ils estimèrent « sotte et blessante ». Nul n’en fut étonné, tant ces deux qualificatifs la définissaient des pieds à la tête. Elle avait justifié une fois de plus les agissements du gouvernement de Notre Injurieux Badinguet – qui n’avait de cesse d’humilier quiconque n’appartenait point à la caste des Dévôts – en faisant un appel des plus oxymoriques à « l’intelligence collective » et aux sacro-saints « gestes barrière », lesquels étaient mis à toutes les sauces.

Quant à monseigneur le duc de Gazetamère, en tentant d’apparaître comme le Chambellan aux Affaires Domestiques, ce qu’il était en théorie, il se mit à dos une guide d’argousins qui avait tout de la ligue factieuse et entendait mener comme bon leur semblait leur institution, laquelle on l’allait voir prenait dans certaines villes un bien mauvais chemin. Quel avait donc été le crime de Rantanplan ? Il avait benoîtement fait savoir que chaque manquement au règlement concernant la bienséance et la politesse, « y compris des expressions racistes » serait sanctionné. Outre que le duc oubliait qu’il existât une telle instance au sein des argousins pour surveiller et punir – si l’on surveillait effectivement, on ne punissait que très peu sauf si cela était trop voyant – , il se contredisait lui-même de surcroît, ayant affirmé quelques jours plus tôt que pareille chose n’arrivait jamais. Las !L’affaire venait cette fois de l’intérieur de la maison Poulaga. Des propos haineux avaient été rapportés par un argousin, lui-même victime du fanatisme de ses acolytes au motif de la couleur de sa peau, et horrifié par ce qu’il avait entendu. La victime avait porté l’affaire devant sa hiérarchie, mais rien ne s’était passé. Ses persécuteurs sévissaient toujours. La gazette de monsieur Plénus s’associa à une Lucarne Magique réputée pour son esprit pour faire connaître les dits propos, lesquels avaient été gravés dans le marbre par le courageux lanceur d’alerte. C’était pour le moins édifiant et difficilement soutenable. Les argousins se laissaient aller sans vergogne à une logorrhée des plus haineuses, de laquelle il ressortait que ces braves « gardiens de la paix » verraient du meilleur œil voir advenir une guerre pour « régénérer l’espèce humaine et surtout la race blanche ». Ils s’armaient du reste en prévision. Ils déversaient pêle-mêle leur haine des femmes, des nègres, des juifs et des bougnoules, sans que cela ne sautât aux yeux de l’institution – chargée en principe les bonnes pratiques de la maréchaussée, la dite Igépéhenne, dont Rantanplan avait oublié l’existence – dûment avertie, que cela pût être contraire à l’exercice de leurs fonctions. En d’autres temps, la maréchaussée avait eu pour mission de protéger. On constatait avec effarement et rage que pour un hélas trop grand nombre d’entre les argousins, il s’agissait maintenant de livrer une guerre au peuple. Ces moutons enragés avaient essaimé, on les avait laissé paitre dans les marécages fangeux et voilà maintenant qu’ils jetaient l’opprobre et l’infamie sur toute l’institution, qu’ils désignaient à la vindicte populaire, mettant en danger celles et ceux qui étaient restés vertueux, car il en était resté. La question pendante était de savoir comment on en était arrivé là.

Ainsi en allait-il en Starteupenéchionne en cette fin de la première semaine de la deuxième phase du Grand Déconfinement.

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Chroniques du règne de Manu 1er dit le Foutriquet.

Chronique du deuxième jour du mois de juin de l’an de disgrâce 20

Où il est question de cerises, de tumultes et de colères.

Dans la bonne ville de Massalia, les parades du deuxième tour du Tournoi des Bourgmestres avaient commencé. La baronne Tine de la Vasse était allée se répandre en lamentations auprès des gazetiers de la capitale, prédisant l’apocalypse, on l’eût dit réincarnation du prophète Philippus drapé de blanc, frappant sur son gong pour annoncer au monde la survenue d’un astéroide. Aux dires de la baronne, celui qui menaçait la Canebière – et par la même occasion la petite entreprise de gouvernance de la baronne, laquelle entendait être tout à la fois, dans cet enmèmetantisme si cher à Notre Prince des Nuées de Sauterelles, bourgmestresse et doublement présidente de la Grande Ville et du Département, avait un nom : les Rouges. « Est-ce qu’on veut que cette ville passe aux Rouges ? », telle était la fracassante question que brandissait la baronne, drapée dans son blanc étendard tout versaillais, et de développer à l’envi sa vision apocalyptique de l’Armée Rouge défilant sur la Canebière au son d’une tonitruante Internationale. Celles et ceux qui entendaient mettre fin aux agissements de la baronne et de sa clique, étaient en vérité parés de toutes les couleurs que peut revêtir le printemps.Le vert était celui de l’espoir, le rouge celui des cerises, dont on n’avait jamais, au fond des cœurs, oublié le temps. Les merles moqueurs voulaient prendre leur revanche. Dans les quartiers du nord de la cité, la baronne de la Galinette Cendrée, se prenant pour une icône, s’affichait sur le moindre mur. Le procédé tenait d’une forme aiguë d’incontinence. Toute autre expression était proscrite. Madame Tine de la Vasse était atteinte de la même maladie. On ne voyait qu’elles.

Dans tout le pays, on n’entendit que ceci : le doux bruit des chaises sur les terrasses des estaminets qui avaient enfin reçu l’autorisation de faire couler la cervoise fraiche. Mais la liberté n’était point totalement retrouvée, il fallait avoir recours à moult contorsions pour pouvoir poser son fondement sur une chaise. La cervoise eut ce premier jour un goût d’entrave. Un autre bruit se fit entendre : les clameurs de Riens et de Riennes qui réclamaient justice pour une affaire qui ressemblait étrangement à celle qui embrasait l’Empire des Amériques. Cela faisait quatre longues années que les proches d’un jeune Rien – qui avait aussi commis la faute d’être né noir de peau – affirmaient que sa mort était survenue par asphyxie après qu’il avait été maintenu au sol par des genoux brutaux. Dans l’Empire des Amériques, la thèse défendue par les Haineux et les Rassistes – qui voulait que ces quidams eussent tout bonnement succombé à une maladie inconnue et tout autant que subite – avait fait long feu. Il ne faisait aucun doute qu’il y avait eu homicide. Chez nous, les choses avaient traîné en longueur. La justice avait produit dans l’affaire des études affirmant que les argousins n’y étaient pour rien. Mais la famille avait persévéré. Et voilà qu’un médicastre, mandé par les proches éplorés, avait rendu un autre verdict : il se prononçait pour l’asphyxie. Un grand attroupement, malgré l’interdiction qui était toujours faite de se rassembler à plus de dix quidams, se fit du côté de Bobigny. Les argousins se postèrent sur une éminence pour mieux gazer la foule, qui scandait les derniers mots de l’infortuné Rien d’outre-Atlantique : « I can’t breathe ».

A la Chambre Basse, les députés avaient obtenu que l’on se mît autour d’une table afin d’examiner comment le gouvernement avait mené le pays pendant l’épidémie de grippe pangoline – laquelle n’avait peut-être pas dit son dernier mot. Allait-on enfin faire le compte des bévues et autres turpitudes commises et porter réclamation ? Celles et ceux qui eussent pu se laisser aller à rêver pareille chose en furent vite pour leur frais : l’âme damnée de Notre Mensongeux Timonier, le duc d’Anfer, s’autoproclama président et secrétaire de ladite table. La messe était dite. Il ne restait aux Riens et aux Riennes qu’une voie que leur montrait Sa Sirupeuse Malveillance : celle de la soumission. La chancelante et bafouillante douairière de la Peine-En-Ecot incita les patrons et les maitres des forges à baisser les rétributions de leurs ouvriers : si vous gagniez cent sous, on ne vous en donnerait plus que quatre vingt, à condition que vous travailliez douze heures au lieu de dix, et encore deviez-vous vous estimer heureux que l’on vous permît de travailler car il ne faisait plus aucun doute qu’on allait jeter en masse des laborieux comme on se débarrassait des encombrants. Ainsi ceux qui, pendant le Grand Confinement, avaient œuvré nuit et jour dans une manufacture de sucre à produire de l’alcool pour les alcoolats nécessaires aux saintes ablutions venaient-ils d’apprendre sans autre forme de procès que leur manufacture allait tout bonnement fermer. Ce n’ était que le début de la misère.

Notre Enjoué Foutriquet appelait cela « le retour des Jours heureux ». Il en allait de même pour les hôpitaux. Les promesses du Roy ressemblaient fort à des miroirs aux alouettes. Comprenant que la baronne du Notabenêts était juste là pour faire de l’animation telle une joyeuse missionnaire, que d’écus en plus dans les bourses désespérément plates il n’y en aurait point, et que, pendant que l’on perdait son temps à de vaines parades, la transformation des hôpitaux en hostelleries de luxe continuait bon train, une guilde de nurses et de gardes-malades décida pour de bon de jeter le gant, dénonçant « une parodie ». La révolte grondait de tous côtés.

Le bouillant tribun Ruffinus fit une nouvelle fois les frais du mépris que la Faction de la Marche professait pour quiconque n’appartenait pas à leur secte. Ce député du peuple s’était ému de ce que les pauvres soubrettes qui avaient en charge la propreté de la Chambre Basse fussent aussi peu rétribuées et qu’on ne leur majorât jamais leur maigre salaire pour être obligées de travailler aux petites heures de la nuit. N’écoutant que son cœur – cet organe ne lui faisait jamais défaut – il se mit en tête d’écrire une loi afin d’améliorer leur sort. Las ! La Faction de la Marche mit la main sur ce beau projet. A l’inverse de monsieur Ruffinus, les Dévôts du Roy n’avaient ni cervelle ni cœur. Ils vidèrent les écrits du tribun de leur substance, la remplaçant par un ersatz qui était censé tenir lieu de principe, lequel aurait pour effet de rendre encore plus dure la condition des pauvres femmes. Lorsque monsieur Ruffinus, prenant connaissance de ce saccage, annonça qu’il n’approuvait point ce qu’était devenu sa loi, la cheffe des Dévôts qui présidait à l’examen des textes, se gaussa sottement, les autres, ne sachant que suivre, entonnèrent le même petit refrain méprisant, ricanant derrière leurs masques. C’en fut trop pour le tribun qui explosa de rage contenue.

Ainsi en allait-il en Starteupenéchionne, dans les premiers jours du mois de juin, dans la deuxième phase du Grand Déconfinement.

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Chronique du règne de Manu 1er dit le Reconnaissant

Chronique du premier jour du mois de juin de l’an de disgrâce 20

Où il est question des travailleurs de l’ombre que l’on pourchasse et des serviteurs de la Phynance que l’on distingue.

Pendant que dans l’empire de Donald le Dingo, l’embrasement continuait, dans notre beau et riant pays, l’avant-dernier jour du mois de mai fut émaillé par de nouveaux méfaits du Sieur Teutonique, le Grand Gouverneur de la place de Lutèce. Ce reître noir fit mater une manifestation de pauvres hères fuyant la guerre et la misère, que l’on désignait de la triste appellation de « sans-papiers », n’ayant jamais obtenu les documents qui leur eussent permis, à leur arrivée sur le sol de la vieille République, de pouvoir y vivre au grand jour. Ils occupaient dans l’ombre de besognes mal rétribuées : domestiques, servantes, femmes de chambre, éboueurs…tout un petit peuple d’invisibles sans lequel les hôtels, les estaminets, les cafés, les gargotes, les bureaux et les rues n’eussent été que des lieux sales et mal tenus. L’épidémie de grippe pangoline et le Grand Confinement leur avaient été très cruels. Bravant l’interdiction de manifester, ce peuple de l’ombre arpenta le pavé, bras dessus bras dessous avec les bons Samaritains qui se faisaient un devoir d’assistance et de fraternité, ainsi que ces damnés d’Engiletés, dont Notre Sanglant Jupithiers avait cru s’être débarrassé, à force d’avoir ordonné qu’on leur crevât les yeux ou qu’on leur arrachât une main. Les argousins se firent une joie de gazer tous ces séditieux afin de les disperser et de les faire rentrer à nouveau dans l’ombre. Ils avaient bien tenté, pour les empêcher de battre le pavé, de mettre force amendes à ces gueux mais ceux-ci leur avaient répondu qu’ils ne paieraient pas, décontenançant fortement les argousins. Dépités, ces féroces serviteurs de l’ordre s’étaient vengés par la suite en jouant de leurs sulfateuses.

On causait beaucoup de ce qui se passait dans l’Empire des Amériques. Un certain médicastre de salon, trop insignifiant pour qu’on retînt son misérable patronyme, qui se targuait de connaître les maladies du cœur, alors qu’il en était totalement dépourvu, glosa tant et plus dans une Lucarne Magique, pérorant benoîtement que le pauvre homme que les argousins de la maréchaussée de Donald avaient étouffé en lui écrasant le cou de leurs genoux était mort de sa belle mort, s’étouffant tout seul, le maladroit, d’on ne savait quelle maladie inconnue. Il produisit un discours des plus révulsants, devant des gazetiers nourris-aux-croquettes, qui se contentèrent de sottement hocher la tête et d’approuver, comme avant eux leurs ancêtres avaient disserté de la sorte pour savoir si les Noirs avaient une âme. De l’autre côté de la Lucarne magique, les Riens et les Riennes se sentirent monter la rage. Pendant ce temps, dans les Amériques, des argousins révoltés par la violence de leurs congénères, mettaient genou à terre en signe de fraternisation avec les manifestants.

Au Château, Sa Poudreuse Perfidie jubilait. La machinerie fomentée en jouant de la balourdise inouïe de ce La Bidoche fonctionnait à merveille. L’imbécile – qu’il avait été si aisé de flatter pour qu’il prît son branle – allait partout pérorant que le Roy lui-même l’avait désigné pour lui succéder. Jamais bouffon ne s’avéra plus précieux. Notre Venimeux Visionnaire put ainsi jouer la comédie. Il fit savoir partout qu’il craignait qu’un fou ne prît le pouvoir à la faveur du prochain Tournoi de la Résidence Royale, espérant ainsi se poser en miraculeux recours. On pourrait prétexter d’un péril imminent pour que le Tournoi n’eût point lieu. Las ! les menées de Sa Machiavélique Mesquinerie ne furent pas du goût de toute la Cour. Ainsi la petite duchesse de Machevaline fit savoir aigrement qu’elle désapprouvait tout à fait que l’on prît langue avec des bouffons. Fi donc, se récria-t-elle devant des gazetiers médusés, le Roy avait-il tout de bon perdu la tête ? La sanction ne fit point attendre. Madame de Machevaline, qui avait en charge une sous-chancellerie aux affaires de l’Europe, perdit sur le champ tout crédit auprès de Notre Courroucé Monarc, qui fit savoir par quelques mots vengeurs qu’elle était désormais persona non grata à la Cour. Il lui faudrait prendre le voile et entrer au couvent – il se murmurait qu’elle était déjà bien confite en dévotion, étant doucement surnommée Homélie – ou se retirer sur ses terres et faire pénitence jusqu’à la fin de ses jours. Cette pauvre créature s’était déjà mise fort mal avec le vieux baron du Truant, lequel l’avait vertement tancée de s’être rendue en Armorique sans qu’il en fût avisé. Eût-elle conçu, l’impudente, quelques fallacieux espoirs de compter dans le nouveau gouvernement qu’ourdissait avec ardeur Sa Comploteuse Machination, qu’elle pouvait leur dire adieu.

Cette pauvre petite madame de Machevaline n’était point la seule à émettre des critiques sur les menées du Roy. Mais ce furent les Conseillers que l’on montra du doigt et qui allaient en faire les frais. Ils n’étaient plus en harmonie avec Notre Disruptif Génie, ayant perdu le peu de cervelle qu’il leur était resté après l’usage intensif qui avait été fait d’eux, et il allait falloir songer à renvoyer tout le monde afin de procéder à un grand renouvellement de tout l’entourage de Sa Neigeuse Splendeur. Tout ceci interviendrait après le deuxième tour du Tournoi des Bourgmestres pour lequel les impétrants encore en lice avaient commencé leurs tours de piste. Dans la bonne ville de Lutèce, la marquise de la Buse, prise d’une aussi soudaine que massive crise d’amnésie, revêtit son armure sur sa robe de soie, avant que de pérorer que le gouvernement avait été remarquable pour ce qui était de l’administration du pays pendant l’épidémie. D’aucuns dans l’entourage de la marquise songèrent à prendre langue auprès du Savant de Marseille pour savoir si d’aventure sa médecine pouvait quelque chose pour soigner l’entendement de la pauvre femme. Dans la bonne ville de Lugdunum, l’incorrigible vieillard monseigneur le duc de Colon, qui s’était rallié aux partisans du baron de La Paupiette De Veau, rendit l’hommage du vrai vice à la fausse vertu, à moins que ce ne fût l’inverse, arguant qu’il ne faisait là que suivre les préceptes de Notre Transgressif Jouvenceau, duquel il avait tout appris en matière de trahison. On en resta coi.

En Starteupenéchionne, il n’y avait point seulement que les perfides qui fussent mis à l’honneur, avec les insignifiants et les inutiles, il en allait de même. Ainsi monsieur le duc de La Mousse-Viciée, dont il se disait que le pesant ennui qui se dégageait de lui était tel que l’on baillait par avance à la seule évocation de son nom, fut distingué par Sa Sirupeuse Reconnaissance qui lui octroya le poste fort envié de Président de la Cour des Ecritures. Sans doute ce falot intrigant était-il remercié pour avoir été, ainsi que l’avait fait fort justement remarquer un tribun du peuple trop tôt disparu, monsieur Delapierrus, un de ces fossoyeurs sans âme et sans scrupule qui avaient mis sous le joug de la Phynance la petite île de Chypre, préfigurant ce qui allait être administré cruellement au royaume hellène quelques années plus tard. Monsieur de La Mousse-Viciée était alors un éminent membre de la Faction de la Rose et occupait la charge de Grand Econome du Royaume, lors de la première année du règne pluvieux et calamiteux du roi Françoué dit Le Scoutère. Monsieur de La Mousse-Viciée avait rendu moult et moult services aux Saigneurs de la Phynance et il n’était que justice qu’on le récompensât.

Ainsi en allait-il en Starteupenéchionne à quelques heures de la deuxième phase du Grand Déconfinement.

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Chronique du règne de Manu 1er dit Le Ratiocineur

Chronique du trentième jour du mois de mai de l’an de disgrâce 20

Où il est question de tristes méfaits, d’une étude « bidon » et de lumière noire.

Des nouvelles alarmantes arrivaient de l’autre côté des mers. Dans l’Empire des Amériques, la guerre civile menaçait. Quatre argousins blancs avaient étouffé un Rien, coupable du seul malheur d’être né Noir. Les argousins avaient menti, mais leur forfait avait été vu et enregistré sur les petites lucarnes magiques de poche. Les pacifiques manifestèrent leur douleur et leur colère, d’autres plus enragés, mirent le feu et saccagèrent des échoppes. Donald le Dingo, loin de condamner les assassins, dont l’un d’eux était hélas trop connu mais n’avait jamais été désarmé, n’ayant reçu pour tout châtiment pour ses méfaits antérieurs que quelques lettres de réprimande, fustigea la faiblesse d’un bourgmestre et menaça d’envoyer la garde nationale. En Starteupenéchionne, on comprit bien vite ce que recouvrait la formule du Premier Grand Mité : « la liberté va enfin devenir la règle ». On recouvrait la liberté de suer au labeur, celle de devoir dépenser encore et encore pour subsister mais on était toujours interdit de se rassembler à plus de dix personnes, sauf bien entendu dans les escholes.

Dans la bonne ville de Massalia, des Riens et des Riennes qui avaient enfourché leur vélocipède pour protester contre une énième absurdité coûteuse en deniers publics de la baronne Tine de La Vasse, connurent la douceur des gaz dont les aspergèrent au hasard des argousins fort énervés. Cette pauvre ville de Massalia était donc condamnée à mourir de l’afflux de carrosses et autres charrettes, les vélocipèdes étaient honnis, à moins que le printemps ne survînt enfin dans cette cité. Durant le Grand Confinement, la baronne, qui présidait tout en même temps aux destinées d’un conglomérat de villes et à celles du département, tout en briguant le fauteuil de bourgmestresse – son appétit était sans limites – ayant oui dire que le vélocipède était une bonne chose pour se déplacer en temps d’épidémie, avait fait procéder à une installation des plus bancales afin qu’une belle avenue fût partagée entre tous les moyens de locomotion. Cela avait coûté quelques dizaines de milliers d’écus, qu’importait, c’était de l’argent public. Mais devant l’ire des conducteurs de carrosses, à moins que cela ne fût parce qu’on lui avait dit que les miasmes étaient partis au diable vauvert, Madame de La Vasse fit opérer machine arrière et l’on ôta l’installation bancale. Les vélocipédistes criant au scandale se rassemblèrent pour clamer leur ire. Ils furent vite réprimés. La liberté sous le règne de Notre Sanglant Jupithiers était fortement sous entraves.

Rien n’allait plus pour le Chevalier d’Alanver. Tout à son ardeur à vouloir pourfendre le Savant de Marseille, le preux serviteur de Notre Petit Foutriquet avait brandi peut-être un peu trop inconsidérément les résultats d’une étude sur la fameuse potion de quatre sous dont usait le médicastre pour empêcher les miasmes de la grippe pangoline de provoquer des dégâts et conduire à la suffocation des malheureux qui en étaient atteints. Le Chambellan à la Malportance s’était empressé, sitôt la dite étude publiée par une gazette étrangère, de faire interdire la médecine du professeur Klorokine. Il commençait à crier victoire. Las ! Il apparut très vite que les résultats -prétendus très mauvais – étaient pour le moins biaisés, quand ils n’étaient pas faux. Des voix de savants fort respectables s’élevèrent ici et là pour le clamer. Monsieur House lui-même, tout en caressant la barbe, avait eu ces mots : « c’est bidon ». La clique des contempteurs du Savant se fit soudainement moins bruyante. Quant à Sa Neigeuse Hauteur, apprenant ce que venait de faire ce Chevalier, en qui il avait mis sa confiance après les lacrymales errances de la marquise de la Buse, Elle entra dans une noire colère. Il se murmurait que les jours de monsieur d’Alanver à la Chancellerie étaient désormais comptés.

La Starteupenéchionne vacillait dangereusement. On commanda de nouveaux carottages, que l’on maquilla fort soigneusement afin de faire apparaître une embellie. La cote de popularité de Notre Abyssal Scaphandrier n’était jamais mesurée à sa juste aune, on composait sans cesse et on compensait les mesures catastrophiques pour atteindre toujours le même chiffre, lequel ne voulait donc strictement rien dire. Le mot d’ordre lancé depuis le Château était « confiance ». Il fallait redonner « confiance ». La brouillonne et chancelante douairière de La Peine-En-Ecot, apparut, plus hirsute et bredouillante que jamais. Après avoir annoncé que le nombre de désoccupés venait de connaître une forte croissance, elle incita les Riens et les Riennes, au travers de laborieux borborygmes, à éventrer leur matelas de laine pour se précipiter faire des emplettes inutiles. Il fallait relancer l’économie ! Il avait totalement échappé à cette gargouilleuse douairière un principe immuable : quand tout allait mal, celles et ceux qui le pouvaient encore tentaient de se constituer une maigre épargne, qu’ils resserraient en prévision de temps à venir plus durs encore. Et nul doute que ces temps-là s’annonçaient. Des manufactures, ne pouvant plus faire face aux créances, licenciaient les laborieux à tour de bras. Les Très-Riches observaient tout ceci, la main agrippée sur leur bourse dont aucun liard ne sortirait. Que les pauvres crèvent, il y en aurait toujours d’autres pour les remplacer.

La bonne duchesse de Sitarte, à qui le Roy avait mandé qu’elle se fît plus modeste et mesurée dans ses paroles, oublia vite ses bonnes résolutions. Elle fut invitée à une causerie dans le salon de monsieur de la Bourrée, ce gazetier qui se piquait de fabriquer l’opinion. Il fut question de la maison Goupil, le fleuron de la Starteupenéchionne. Madame de Sitarte pérora tant et tant pour justifier les menées du gouvernement – se montrer fort généreux avec cette maison et fermer les yeux qu’elle se séparât de tous les laborieux inutiles, dont la duchesse ne savait pas vraiment à combien ils seraient, c’était là chose fort secondaire – qu’elle mélangea tout : le nombre de carrosses que Goupil était en mesure de fabriquer chaque année dans ses usines devint le nombre de carrosses fabriqués, et la duchesse fustigea alors tous ces carrosses invendus qui gisaient on ne savait trop où, sans nul doute dans l’immensité vide de sa cervelle. C’était ce qui s’appelait «rester sur le carreau ».Madame de Sitarte était ainsi : prête à forger le plus de billevesées et de fadaises possibles pour complaire à Son Infaillible Supériorité, le tout enrobé dans un aplomb qui n’avait point son pareil. Elle faisait en outre mine d’épicer son discours d’une pincée d’humanisme, lequel dans sa bouche avait une saveur fade et totalement artificielle.

Le vingt neuf de ce mois de mai fut un grand jour pour Notre Universel Génie. Il allait montrer au monde sa disruptive vision, et imprimer sa marque dans l’Histoire. Les princes et les rois de la Terre étaient tous suspendus aux lèvres jupitériennes. On cessa toute activité afin d’écouter ce que Sa Turgescente Gloire avait à annoncer. C’était tout bonnement si renversant, si inouï, si surprenant, qu’on en perdit le souffle. Le Roy avait réuni un aréopage d’Économes qu’il avait sommés de se mettre au travail selon un schéma bien arrêté : on disserterait de la pluie et du beau temps, des bourses plates des gueux et des cassettes rebondies des riches – comment faire pour que cela continuât ainsi – et s’il restait encore un peu de phosphore à ces éminences grises, on parlerait de cette science des populations, la démographie. Notre Précieux Ratiocineur leur avait donné six mois pour rendre leur copie. Ce nouveau cénacle s’ajoutait à tous les autres, ce qui avait fait dire au duc de l’Anfer que la Starteupenéchionne était aux mains d’une « élite éclairée ». Le malheur était que la lumière provenant de ces cervelles soi-disant supérieures n’avait rien à voir avec les Lumières qui avaient œuvré à produire la Grande Révolution. On avait ici affaire à un genre de lumière noire, qui éteignait par avance toute émancipation humaine et subordonnait toute chose à la Phynance. L’un des ces Diafoireux de l’économie, un certain monsieur Blémarre avait œuvré au sein du redoutable Ephémi, cette officine qui s’occupait de l’argent dans le monde, non point les pauvres écus sonnants et trébuchants du peuple, mais des montagnes d’écus imaginaires de la Phynance, qui s’échangeaient follement chaque jour dans des corbeilles tout aussi imaginaires et ruinaient la vie des pauvres gens. Ce monsieur Blémarre, que Son Inflexible Férule avait mis à la tête de cet aéropage, avait joyeusement participé quelques années auparavant, au sac du petit royaume hellène, saigné à blanc afin de satisfaire les appétits voraces des Saigneurs de la Phynance.

Ainsi en allait-il en Starteupenéchionne dans les derniers jours du mois de mai, avant que ne commencât la deuxième époque du Grand Déconfinement.

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Chronique du vingt huitième jour du mois de mai de l’an de disgrâce 20

Où il est question de clochettes, de baiser, et de révérence tirée…

On ne savait trop ce qu’il en advenait des miasmes, mais en ce qui concernait les mites, nul doute qu’elles avaient gagné la partie. C’étaient des mites blanchisseuses, d’habiles lavandières qui faisaient bouillir minutieusement chaque poil de la barbe gauche du Premier Grand Chambellan, laquelle devenait au sortir de leurs bons soins neigeuse et éclatante, tandis que les poils de la barbe droite restaient désespérement bruns et sombres. Le contraste était des plus saisissants. D’aucuns, dans l’adversité et les soucis, se faisaient des cheveux, Monsieur du Havre, lui, se faisait des poils. Ce fut donc à cet inestimable serviteur à demi blanchi sous le harnois qu’échut le grand honneur d’annoncer que le Grand Déconfinement entrait dans une nouvelle phase. « La liberté va enfin redevenir la règle », tels furent les mots prononcés par monseigneur le duc, et l’on s’interrogea sans fin sur cet « enfin » incongru. Le Premier Grand Chambellan avait-il eu à souffrir de ces restrictions des libertés, lesquelles avaient semblé tout au contraire plaire follement à Notre Impérieux Galopin ? La mesure des vingt lieues était enfin levée – on n’aurait point à créer un nouveau privilège pour les Riches qui eussent voulu rejoindre leurs résidences d’été -, chaque province s’était vue remettre des gommettes vertes en récompense de sa bonne conduite. Il n’y avait plus que la Grande Province de Lutèce à rester à l’orange, ainsi que deux territoires ultramarins. Les estaminets et les gargottes qui avaient survécu au Grand Confinement pourraient enfin rouvrir leurs portes, on allait pouvoir à nouveau s’y enivrer et s’ y empiffrer, si toutefois les bourses plates des Riens et des Riennes pussent le permettre. Les moyennes escholes ainsi que les gymnases des grands escholiers accueilleraient à nouveau la jeunesse du pays, dans le respect du protocole établi par les gens de Monseigneur le duc de la Blanche Equerre, ce qui promettait une joyeuse pagaille. On y était enfin…ou presque. Monsieur de la Flippe enjoignit cependant chacun à ne point se laisser aller à la désinvolture. Las ! C’était là peine perdue tant le soleil, qui dardait d’insolents rayons depuis plusieurs semaines, laissant augurer de la survenue fort prochaine de la période du Petit Chien, incitait au relâchement généralisé. Les miasmes circulaient encore ici et là, il se créait toujours des foyers de contaminés, surtout chez les pauvres hères qui étaient réduits à la promiscuité. Et nul ne savait dire pourquoi ces funestes miasmes semblaient cependant battre en retraite, ni dans quelles armoires, entre quelles piles de linge, ils iraient se terrer, tapis dans l’ombre des secrets inavouables, et à quel moment ils ressortiraient.

La grande nouvelle était que la Chambre Basse ainsi que la Chambre Haute avaient toutes deux donné leur accord pour que l’on utilisât un pernicieux système de clochettes que chacun pourrait accrocher à sa petite lucarne magique de poche, afin que fussent immédiatement repérés les infortunés sur qui les miasmes auraient sauté. Grâce à ce moyen, plus aucun secret n’échapperait à Notre Malveillant Petit Frère et à ses Très-Chers-Amis. L’ère de la Grande Surveillance était arrivée. Gracchus Mélenchonus s’en était ému et il avait fait trembler les ors de la Chambre Basse avec ces belles paroles qui firent frémir d’aise Monsieur Hugo depuis son repos éternel: «  je fais partie de ceux qui ne veulent pas qu’on sache près de qui j’étais à moins d’un mètre pendant plus d’un quart d’heure. C’est le temps d’un baiser. Ça ne vous regarde pas. ».Pendant que le tribun des Insoumis faisait aussi appel à Monsieur Rabelais pour tenter de faire fonctionner quelque rouage de la cervelle absente des Dévôts du Roy, ceux-ci s’agitaient frénétiquement sur leurs bancs. Tout cela les dépassait. La littérature, la poésie et la philosophie – ces disciplines honnies qui ne rapportaient aucun écu- leur provoquaient des prurits et il se formait, dans le trou où eût du se trouver ladite cervelle, une sorte d’ébullition fort malodorante. Ils en devenaient intenables. Le duc d’Anfer, loin de faire taire ses troupes discourtoises et dissipées, tenta une fois de plus de produire une saillie à la suite du discours de Gracchus Melenchonus, prétendant s’en gausser. Ce qu’il crut être un mot d’esprit tomba à plat tel un vulgaire crachat. Le duc était le seul à rire de ses pitoyables traits, lesquels révélaient une nature bien âcre et bien médiocre.

La Faction de la Marche n’en finissait plus de s’effilocher. Un nouveau groupuscule venait de se constituer. Ces apostats-là étaient en réalité des séides de Monsieur du Havre, lequel, craignant les foudres de Sa Jupitérienne Mesquinerie, prétendit n’être pour rien dans cette énième défection au sein des Dévôts. Tout partait en quenouille et il y avait de la sécession dans l’air. Il fallait donc colmater à la poix les brèches du navire. Ce fut ainsi que Monsieur d’Amonbeaufisse et Madame de la Courge se portèrent avec célérité au secours de ce monsieur de la Torpille, que la justice venait d’épingler et de condamner pour s’être montré malséant et avoir outrepassé ses droits envers une ancienne assistante. Le premier argua qu’il s’agissait là d’un conflit privé entre un maitre et une domestique et que l’on aviserait lorsque l’affaire aurait été définitivement jugée – monsieur de la Torpille avait fait appel du verdict et se disait « serein » quant à la suite des événements-, la seconde, qui avait en charge la Chancellerie des droits des Riennes, montra une fois de plus tout l’attachement et la passion pour sa mission ainsi que sa conception toute personnelle de la justice: elle excipa ni plus ni moins de la « présomption d’innocence ». A cette annonce et en vertu de ce beau principe brandi par la vertueuse marquise, bon nombre d’assassins dûment jugés et mis en geôle prétextèrent tous en choeur de leur « présomption d’innocence ».

Le Chevalier d’Alanver, croyant mieux terrasser, tel un Saint Georges de carton pâte, ce vieux dragon patelin de monsieur House, lequel n’en finissait plus de le narguer et de cracher sa potion magique, tout en se caressant la barbe, en appela à sa tendre moitié, une petite duchesse fort bien faite de sa personne et qui le savait, madame du Beauminois. Cette coquette se piquait d’avoir étudié le droit. Elle s’en alla parader sur une Lucarne Magique, proférant des menaces à l’encontre du Savant, lequel dérangeait en vérité la maison Biquefarma avec sa potion de quatre sous, potion honnie dont on venait d’en proscrire l’usage. Las ! On ne sut pas gré au Chevalier d’user ainsi de l’entregent de son épouse pour tenter d’en finir avec le professeur Klorokine. Il y avait de la mesquinerie et de la lâcheté dans le procédé qui excitèrent l’ire des partisans du Savant. La querelle en fut relancée, d’autant que monsieur House persistait, estimant que le temps « ferait le tri ». La duchesse des Charentes et du Poitoutou fut soudainement prise d’un transport au cervelet, elle supprima tous les cuicuis qu’elle avait pu produire pour soutenir la médecine de Monsieur House.

Dans sa bonne ville de Ludgdunum, le vieux duc de Colon s’allia, en vue du deuxième tour du Tournoi des Bourgmestres, avec ce qui se faisait de plus rance et de plus raide, de vieux barons sis bien à droite de l’échiquier. Monsieur de la Jade d’Eau se laissa aller quant à lui à quelques confidences dans le salon de Monsieur du Truqué, où il était de bon ton de venir se faire voir. Monsieur du Truqué recevait ce soir-là une ancienne concubine du roi Françoué, qui avait eu un goût fort marqué pour les polissonneries à dos de scoutère, lequel engin lui avait valu son surnom. Madame de Mersipoursemoman – tel était le nom de cette duchesse -passa pour une révolutionnaire et une extrémiste face au très compassé duc, lequel avoua ne s’être jamais considéré comme un opposant politique à Notre Délicat Biquet. Il y avait donc bien anguille sous roche ! Le petit duc de Moucheté ne s’y trompa point, il cuicuita fébrilement que Son Autocentrée Suffisance serait avisée de pencher du côté de Monsieur de la Jade d’Eau, espérant ainsi opérer vers un retour en grâce auprès du Roy. Monsieur de Moucheté se croyait un grand progressiste, quand il n’était qu’une girouette.

Tout semblait donc aller pour le mieux dans le meilleur des mondes. Pour preuve, le sieur La Bidoche – qui ne doutait de rien et osait tout, c’était là sa marque de fabrique – alla se répandre partout qu’il se sentait investi d’une mission divine : se présenter au nom de la populace au Tournoi de la Résidence Royale. Était-ce donc là le résultat de son conciliabule avec Notre Médiocre Fricoteur ? La Bidoche serait-il un de ces leurres destinés à faire jaser et distraire les Riens et les Riennes ? La perspective en était si navrante et si effrayante que ce fut le jour que choisit pour tirer sa révérence un amuseur public, un féroce contempteur de la bêtise, qui n’avait pas eu son pareil pour narguer et faire ricaner des ridicules. On le pleura beaucoup.

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Chronique du vingt cinquième jour du mois de mai de l’an de disgrâce 20

Où il est question de carottes, d’assiettes et de félonie…

C’était à n’y rien comprendre. On avait fait procéder à un nouveau carottage de l’opinion, en sondant les cervelles de quelques Riens et Riennes, triés sur le volet par on ne savait trop quel mystérieux calcul dont seules les académies de forage avaient le secret, afin de savoir si Notre Abyssal Scaphandrier jouissait à nouveau de l’affection de son peuple. La popularité de Notre Roy Bien-Aimé eût du être au firmament après cette folle aventure de la grippe pangoline où on l’avait vu partout, endossant maint costumes, tantôt arpentant les tranchées tel Clémenceau, tantôt enfourchant un mannequin de paille à l’effigie de ce même Clémenceau – c’était le seul tigre qu’on eût pu trouver -, son auguste profil un jour découvert, le lendemain masqué, à moins que ce ne fût l’inverse. Son Himalayenne Prétention s’était exprimée moult fois dans les Lucarnes Magiques, Elle avait sillonné le pays en long et en large, abreuvant de son Verbe Guérisseur son peuple de fainéants et d’illettrés qu’il fallait châtier, non parce qu’on l’aimait mais parce qu’on l’abhorrait. On avait fait mine – le chevalier d’Alanver s’était révélé fort habile en faisant appel à la perfide baronne du Notabenêts – d’écouter les doléances des nurses et des garde-malades, mais c’était pour mieux les réduire au silence. Mais voilà que le résultat du carottage venait d’être connu et il était défavorable à Notre Fêlé Bibelot. Pire encore ! Les Riens et les Riennes dont on avait foré les cervelles par un oiseux questionnement préféraient monsieur du Havre et ses mites ! Cela conforta le Roy dans sa décision de se débarrasser au plus vite de celui qui osait lui faire ombrage.

Mais qui donc pour le remplacer ? Le grand Vizir Manolo, l’ancien duc d’Evry, ne manquait jamais aucune occasion de renouveler son allégeance. Il se disait dernièrement prêt à « renverser la table », et, en grand maladroit qu’il était à casser de la vaisselle. Était-bien le moment ? Son Agacée Sérénité avait tant d’autres motifs d’insatisfaction et d’inquiétudes. Il se murmurait que d’aucuns se sentaient pousser des ailes et rêvaient de gloire et de notoriété, ces puissantes drogues qui vous isolaient du commun et vous faisaient croire maître du monde. Ainsi les noms de messieurs de l’Anehonât et de la Zizanie circulaient-ils sous le manteau. De ceux-là, Notre Fielleux Bonimenteur en ferait son affaire – il avait du reste commencé les manœuvres en s’entretenant avec ce La Bidoche, lequel se piquait de le critiquer en public, tout se laissant circonvenir des plus aisément dès lors que l’on se retrouvait dans l’intimité d’un conciliabule – mais voilà que le nom du Savant de Marseille se chuchotait aussi dans les coursives des gazettes. Or ce monsieur House était du dernier bien avec Sa Frivole Mondanité, on entretenait les meilleures relations. Celui qui était autant admiré qu’il était détesté n’avait jamais émis la moindre critique envers Notre Révéré Monarc. Mais il était devenu, par le truchement de sa potion magique et de ses déclarations qui semblaient frappées au coin du bon sens, le héros de celles et ceux qui s’insurgeaient contre le Roy et ce qu’ils appelaient « le système ». Pour être juste, le sulfureux Savant ne faisait toutefois pas l’unanimité dans ce camp-là et les querelles allaient bon train – c’était là tout nanan pour Sa Suave Machination. La dispute est d’un grand secours pour affaiblir l’adversaire, sans elle on serait à la peine.

Le Chevalier d’Alanver avait lancé sa machinerie contre Monsieur House, mais l’effet escompté – celui de faire passer le Savant pour un bouc émissaire et cacher ainsi sous le tapis les funestes errements du gouvernement pendant l’épidémie de grippe pangoline – tardait à se faire jour. Le professeur Klorokine se rebiffait, ajoutant encore, s’il était possible, à la cacophonie ambiante. Le baron d’Amphore, un personnage falot et inconsistant, qui présidait à ce qui restait de la Faction de la Rose, fut victime d’une crise d’amnésie. Oubliant son soutien sans partage à Notre Fringant Jupithou au lendemain de sa victoire, il avait commencé de comploter bassement avec le duc de la Jade d’Eau, et son comparse, le jeune vicomte du Marais, ainsi que d’autres intrigants et intrigantes, au premier rang desquelles se trouvait la petite baronne de Bellecassette – l’ancienne Chambellane à l’Instruction du bon roi Françoué, celle dont le seul nom provoquait un prurit subit autant que violent chez les maitres des escholes et ceux des collèges. Tout ce petit monde entendait à l’instar de l’ancien Grand Premier Chambellan le Grand Vizir Manolo, « renverser la table » sans toutefois casser trop de vaisselle, car on voulait bien qu’elle servît encore. C’était dans ce dessein que l’on n’avait point convié à cette réunion secrète ces maudits et encombrants Insoumis, ces irréductibles dont on ne savait que trop bien que ce qu’ils voulaient faire de la vaisselle et du dogme de l’Eglise du Saint-Capital. On venait d’en avoir un bouillant exemple avec monsieur Ruffinus, que le gazetier monsieur de la Bourrée avait âcrement mis à la question. Le tribun ne se souciait que des pauvres gens et se disait prêt, s’il le fallait, à se faire leur champion.

Les ducs de l’Amer et de l’Attelle s’étaient mués en Frères de la Charité pour les Riches. Le premier venait de pieusement fermer les yeux et in petto de donner sa bénédiction à la maison Goupil, laquelle fabriquait en très grand nombre des carrosses et autres charrettes. La Starteupenéchionne allait octroyer fort généreusement à cette maison une obole de cinq milliards d’écus, sans condition ni contrepartie. Mieux encore, quand les gouvernants de cette maison annoncèrent qu’ils allaient devoir fermer des manufactures, on ne les morigéna point, tout au contraire, ils furent absous. Le second, un petit intrigant, transfuge lui aussi de la Faction de la Rose, s’en allait courant les gazettes pour agiter sa sébile et faire appel – vainement – au cœur des Riches.

Ce fut le moment que choisit Notre Petit Voiturier pour s’en aller visiter une manufacture de carrosses précisément, ceci afin de montrer tout l’intérêt qu’il portait à cette activité. Avant son transport, le Roy convia au Château certains de ces fabricants. Puis on se rendrait à Etaples, où était sise la manufacture dans laquelle Sa Poussive Locomotion ferait quelques annonces. Le baron du Tranbert, qui présidait à la destinée de la haute province du Nord ne décolérait pas. Il ne figurait pas sur la liste des invités. C’était là chose inouïe ! Il se disait que Notre Téméraire Éphèbe avait fort peu goûté le geste de défiance du baron lorsqu’il était venu rendre l’hommage à Charles-le-Grand. Consigne avait été donnée de ne point se masquer pour l’occasion, on était en plein champ mais le baron félon avait ostensiblement gardé le sien, défiant ainsi son Suzerain. Un méfait ne restait jamais impuni et les représailles venaient de s’exécuter.

Ainsi en allait-il en Starteupenéchionne, en ce deuxième jour de la troisième semaine du Grand Déconfinement.

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Chroniques du règne de Manu 1er dit l’Intempérant

Chronique du vingt troisième jour du mois de mai de l’an de disgrâce 20

Où il est question d’ananas et de choux, d’argent jeté aux chiens et de propos de comptoir…

Le Gouverneur Général du Roy en Martinique, un certain monsieur de la Catachrèse, qui ne tenait cette charge que depuis fort peu, étant auparavant l’un des Conseillers de Son Impériale Condescendance, se crut revenu au temps de la première colonie de monsieur d’Esnambuc. Il fit en conséquence fabriquer des placards destinés à enseigner à la populace noire de l’île comment il convenait de respecter dorénavant les nouvelles règles de savoir-vivre, ce que les gazetiers nommaient fort justement la « distanciation sociale ». Ce très zélé serviteur de Notre Exotique Planteur avait finement mandé que figurassent sur le placard deux personnages, un blanc et un noir. Afin que les descendants des esclaves fissent entrer dans leurs cervelles de fainéants ce que signifiait de nouveau la distanciation entre le maître et l’esclave, il était indiqué que ce dernier devait se tenir suffisamment éloigné du « bwana » de manière à ce qu’on pût mettre cinq ananas entre eux. Les Riens et les Riennes de l’île en restèrent d’abord médusés, puis ce fut un tollé de protestations outrées et de quolibets rageurs. Il en alla de même jusqu’à Paris où Gracchus Mélenchonus parla de « honte ». Monsieur de la Catachrèse, quoique ne comprenant nullement la raison de l’ire populacière, produisit quelques plates excuses peu convaincantes et fit retirer la mort dans l’âme les dits placards. De l’autre côté de l’océan, sur le sol de la Starteupenéchionne, les pairs de Monsieur de la Catachrèse se récrièrent in petto qu’on était allé un peu vite en besogne en enlevant ces placards si parlants pour le peuple. Il fallait user de pédagogie et employer des images afin que les gueux – dont le Roy avait fustigé l’illettrisme congénital – pussent comprendre. Ainsi le Gouverneur de l’Armorique avait-il commencé de faire préparer les siens : pour les gueux bas-armoricains, la distanciation sociale se mesurerait en sabots. Le Gouverneur de l’Auvergne avait préféré quant à lui les choux. En Vendée, on hésitait encore entre ces mêmes choux et des sacs de mogettes. Las ! La piteuse débandade de Monsieur de la Catachrèse mit un terme prématuré à tout ce qui n’était en réalité qu’une tentative de restauration des Ordres de l’Ancien Régime. Mais ce n’était que partie remise. On y reviendrait dès que l’occasion se présenterait.

Il était donc entendu que le deuxième tour de piste du Tournoi des Bourgmestres se tiendrait le dernier dimanche du mois de juin, à moins que le Conseil des Savants ne fît savoir sous quinzaine que risques il pût y avoir, auquel cas on passerait tout de même outre, tout en se défaussant grâce au premier avis. Sa Tyrannique Suffisance décidait de tout mais n’entendait être tenue responsable de rien. Son favori, le duc du Dardmalin, Chambellan aux Comptes Domestiques, avait réussi à triompher dès le premier tour, en ce fatidique dimanche, le quinzième du mois de mars, à la faveur de la désertion du peuple, lequel s’était fort peu déplacé pour départager les impétrants. Monsieur du Dardmalin venait donc de reposer son prétentieux fondement dans le fauteuil de bourgmestre de sa bonne ville du Nord, et entendait bien l’y laisser, tout en étant à la capitale pour exercer sa charge de Chambellan. Or, il existait une règle tacite qui voulût que l’on ne pût cumuler deux charges, celle de Chambellan et celle de bourgmestre. Cette règle étant bonne pour autrui, le duc décida de passer outre – il avait le fessier fort agile – arguant qu’il avait reçu la bénédiction du Roy qui l’aimait beaucoup – et accessoirement celle du duc du Havre, dont on se demandait à quoi il servait encore. Tout au plus l’allègre petit duc concéda-t-il ne point en retirer aucun avantage financier, il ferait jeter ses émoluments de bourgmestre aux chiens errants.

L’affaire de la potion miracle du Savant de Marseille continuait d’agiter les cervelles et d’alimenter les rumeurs les plus folles . Monsieur House – alias le professeur Klorokine – était encensé ici et vilipendé là-bas. Il avait ses farouches partisans et ses ennemis jurés. Celles et ceux qui avaient reçu le traitement – dont la baronne Tine de la Vasse, l’héritière du cacochyme baron de la Godille- s’en portaient fort bien mais on disait ailleurs qu’il était étonnant qu’ils fussent encore en vie, leur cœur eût du leur faire défaut car la potion était réputée provoquer des emballements fatals de cet organe. Mais on avait oublié que les importants qui avaient absorbé cette médecine n’avaient jamais eu de cœur, et il n’y avait donc aucun risque que celui-ci fût atteint. Quant aux pauvres, ayant été déjà tant malmenés de ce côté-là, ils avaient bravement résisté et s’en étaient trouvé guéris. C’était à n’y rien comprendre. Le Chevalier d’Alanver décida de partir en croisade et d’en finir une bonne fois pour toute avec le Savant de Marseille. Il excipa d’une énième nouvelle étude – il s’en produisait chaque semaine qui se contredisaient copieusement les unes les autres – et fit claironner par les hérauts qu’il avait chargé un comité de savants – encore un – de réfléchir à comment interdire la prescription de cette médecine.

C’était la consternation chez les partisans de Monsieur House. Le vicomte du Douteblasay médicastre lui-même et ancien Chambellan à la Malportance du temps du bon roi Jacquot, ainsi qu’à d’autres charges, se porta au secours du Savant, se répandant dans toutes les gazettes, on l’eût dit soudain doté d’ubiquité, alors que beaucoup le pensaient passé de vie à trépas. Du côté des contempteurs, on ne sentait plus d’aise, tel ce monsieur des Cimes, ce médicastre de salon qui s’était fait une spécialité de vilipender ce décidément bien sulfureux monsieur House. On avait en effet appris que le savant avait rejoint un club très distingué qui se proposait de produire une gazette dont le premier numéro paraîtrait aux beaux jours. L’instigateur de cette affaire n’était autre que l’un de ces philosophes auto-proclamés, monsieur du Surfay, lequel, après s’être longtemps vu en héraut du progrès social, avait depuis quelques années quelque peu dévié de sa trajectoire. Il œuvrait désormais à restaurer l’ordre et les valeurs, ainsi qu’ à éclairer comme il convenait l’entendement des gueux, tout ceci grâce à l’apport de son œuvre colossale, à côte de laquelle celle de monsieur Marx ferait bientôt figure d’album pour la jeunesse. Monsieur du Surfay puisait son inspiration chez ses bons maîtres latins, experts en sagesse, chez Proudhon – lequel était selon lui le phare de la pensée moderne, infiniment supérieur à Monsieur Marx – et enfin en lui-même, surtout en lui-même devrait-on dire, tant notre philosophe ne supportait en vérité qu’une seule lumière, la sienne. Il avait attiré dans ce petit cercle d’initiés le vieux baron de l’Achèvement, ainsi que le marquis de la Vileté, celui qui n’aimait rien tant qu’à réécrire l’Histoire en en rayant d’un trait de plume vengeur la Grande Révolution. On avait là le plus bel aréopage de ce qui se faisait de plus suranné et de plus nostalgique de la société de l’Ancien Régime, celle où le peuple restait à sa place, et où les élites disposaient, tout ceci affublé fallacieusement d’une appellation usurpée, celle du « Front Populaire ». On était bien en Starteupenéchionne, au royaume du Grand Cul par dessus tête. La Chatelhaine de Montretout ne s’y trompa point, elle qui salua avec force intérêt la création de cette gazette. Elle y retrouvait son fonds de commerce et entendait bien s’en servir, pour peu qu’on l’y aidât, afin de se remettre en selle pour le Grand Tournoi de la Résidence Royale.

Pendant que la cour s’agitait, Notre Précieux Pilier de Comptoir s’entretenait par le truchement du cornet magique avec un bouffon, un certain monsieur Bidoche, afin d’examiner avec lui comment il convenait de rouvrir dans les plus brefs délais les estaminets. C’était aux dires de monsieur Bidoche une mesure de salubrité publique. Il convenait cependant de bien faire le tri entre les estaminets qui auraient licence d’accueillir à nouveau les buveurs en privilégiant ceux où l’on ne tenait que des propos creux et insignifiants, et en renvoyant la réouverture aux calendes grecques de ceux où l’on fomentait complots et autres séditions. Monsieur Bidoche étant révéré comme un saint patron dans les estaminets de la première catégorie, Sa Sainte Tempérance pouvait s’en remettre à lui les yeux fermés.

Ainsi en allait-il donc en Starteupenéchionne en cette toute fin de la deuxième semaine du Grand Déconfinement.

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Chroniques du règne de Manu 1er dit Le Faiseur

Chronique du vingt deuxième jour du mois de mai de l’an de disgrâce 20

Où il est question de favoritisme, de prévarication et de grands projets en perspective…

Le Grand Déconfinement se poursuivait donc, avec sa cohorte d’incohérences et d’ hasardeuses décisions, à moins qu’elles ne dussent bien au contraire rien au hasard et tout à l’entregent ainsi qu’à d’inavoués desseins. Ainsi en allait-il des fêtes de l’été, communément appelées « festivals », qui émaillaient les mois de Phoebe, réjouissant le cœur des Riens et des Riennes qui pouvaient encore se permettre de débourser quelques écus pour y assister. Le Chambellan aux Affaires de l’Esprit, le Chevalier des Rillettes, l’avait annoncé de façon fort absconse : tout était question de jauge. Selon ce docte précepte, les petits festivals, ceux où l’on se réunissait dans une humble grange, où l’on s’asseyait par terre, et où on se retrouvait à deux ou trois, ceux-là auraient bien lieu. Ce fut ainsi que l’on autorisa le marquis de La Vileté, un Vendéen fougueux et atrabilaire, dont Notre Affectueux Jouvenceau s’était entiché dès la première année de son règne et qui avait depuis lors son couvert au Château, à rouvrir son petit domaine, dans lequel avaient lieu, dès la belle saison, de fort modestes festivités, au cours desquelles le marquis réécrivait l’Histoire, faisant de la Grande Révolution un épisode aux funestes conséquences, dont il convenait à tout prix d’en faire oublier jusqu’à l’existence, pour en revenir à l’Ordre ancien, seul capable aux yeux du marquis et des siens de maintenir les gueux en sujétion. Il sautait aux yeux que les dites festivités du marquis correspondaient en tout point à la « jauge » édictée par Monsieur des Rillettes. En revanche, les saltimbanques d’Avignon devraient se taire et se serrer la ceinture, il n’y aurait aucune aubade, aucun récital, aucun tintamarre ni ici ni là-bas. Il n’y avait que la désormais traditionnelle fête de la Musique – laquelle coïncidait avec la fête de la Saint-Jean d’été -, pour laquelle l’on dérogerait, sans toutefois «  prendre de risques » précisa le bon Chevalier, geste à l’appui. Et de rajouter :« on parlera musique, on verra musique, il y aura un grand rendez-vous de musique ». Monsieur des Rillettes, qui avait beaucoup côtoyé le Roy ces derniers temps et avait bu avidement ses paroles, en avait pris les tournures de phrases toutes remplies d’inutiles complexités et d’enfumage, destinées à masquer le vide.

Ce fut le bon baron de Cénobite, obscur Sous-Chambellan aux Excursions, à qui échut l’honneur d’annoncer officiellement la bonne nouvelle au marquis de la Vileté. Officieusement, celui-ci le savait déjà. N’avait-il pas fréquenté fort assidûment les antichambres du Château et menacé de retirer son soutien occulte à Sa Complaisante Connivence s’il s’avérait qu’on ne donnât point suite à ses desiderata ? Pour faire bonne mesure, et pour éviter l’odieux soupçon de faiblesse et de favoritisme, on décida que tous les endroits dédiés au futile divertissement, que l’on appelait aussi des« parquataimes » seraient rouverts, mais que les festivals où l’on était amené à s’élever l’esprit et à contempler le beau et le sublime seraient proscrits. On avait ainsi une vague idée de ce qui se tramait dans le « monde d’après » en ce qui concernait « les affaires de l’esprit ». On faisait disparaître ce fâcheux mot, « esprit » et on ne gardait que celui, fort noble, d’ « affaires », lesquelles évoquaient des cassettes emplies d’écus et de bons de change porteurs d’espoir de rentes mirifiques.

Le Grand Déconfinement était dur et brutal avec le commun, mais fort tendre et indulgent avec les riches. Une Dévôte du Roy, madame du Gnon, cuicuita avec ardeur qu’elle et ses comparses avaient adressé une missive au duc de Gazetamère afin que fût « assouplie » la règle d’or des quarante lieues, et permettre ainsi à celles et ceux qui avaient le bonheur d’avoir des résidences d’été de pouvoir en avoir la libre et entière jouissance. Qu’il était donc cruel de limiter ainsi les droits de certains ! Les gueux, lesquels n’avaient jamais eu accès à ces privilèges, ne pouvaient en concevoir aucun manque, et il ne leur en coûterait donc rien de rester confinés dans ce cercle des quarante lieues. Qu’ils pussent concevoir l’absurde désir de revoir les leurs, éparpillés aux quatre coins du pays, n’effleura en rien le gouffre abyssal de l’égoïsme qui tenait lieu de cervelle aux Suppôts de Notre Méprisant Foutriquet.

La gazette de Monsieur Plénus Moustachus n’en finissait plus de porter tort au gouvernement de Sa Neigeuse Probité en faisant entendre sur la place publique quelques retentissantes affaires . On ne comptait plus le nombre de Chambellans que cette gazette avait impitoyablement traqués, pris à se servir largement de leur position afin de tenter de faire passer sous le tapis moult et moult turpitudes. Ce fut cette fois au tour du petit duc de Nigaudouille, un autre transfuge de la Faction de la Rose – qu’il avait trahie de la plus vile façon pour son maroquin de Chambellan – de se faire prendre les doigts dans le pot de peinture. Du temps où il était bourgmestre de sa bonne ville, ce monsieur de Nigaudouille avait accepté, en remerciements de ses bons offices et de ses largesses envers une certaine compagnie de puisatiers, des œuvrettes d’un artiste dont la côte était fort conséquente. L’ennui était que ce monsieur de Nigaudouille s’était toujours présenté comme un parangon de vertu. Il était un de ceux qui avaient le plus fortement brocardé le duc de Sablé, monsieur du Fion – lequel avait confondu pour sa tendre moitié le travail d’attachée parlementaire avec celui de confiturière au logis. Monsieur de Nigaudouille avait couvert Monsieur du Fion de son fiel et l’avait cloué au pilori. L’affaire tombait bien mal pour ce Chambellan qui poursuivait de ses ardeurs mesquines tous les fonctionnaires du pays pour leur couper les vivres et leur faire sans cesse la leçon. Il s’empêtra dans de laborieuses explications : il avait pris ces oeuvrettes pour de vulgaires crobards sans intérêt, le puisatier était un sien ami et c’était là un « cadeau » – alors que ce dernier déclarait dans le même temps aux gazettes la qualité de « client » de Monsieur de Nigaudouille, ce qui en disait long sur le statut des « oeuvrettes ». En désespoir de cause, le duc, fort marri, annonça qu’il restituerait « ce cadeau » et ce dans « les plus brefs délais » « pour éviter toute polémique ». C’était un peu tardif.

On apprit sur les midi, en ce vendredi, vingt deuxième jour du mois de mai, que le deuxième tour du Tournoi des Bourgmestres aurait bien lieu le dernier dimanche du mois de juin, au moment où débutaient ordinairement des fortes chaleurs et alors qu’on n’avait toujours aucune certitude que les miasmes se fussent résolus à se mettre en quarantaine. Il n’y aurait point de campagne pour vanter les mérites des uns et des autres, ce qui laissait l’avantage aux sortants, ou à leurs héritiers. Tout se ferait sur les résosossios, ces petits salons virtuels où tout un chacun pouvait laisser libre cours à son ire et où se disait tout et le contraire de tout. Monsieur le duc du Havre était sorti de son confinement pour faire cette annonce au pays, flanqué du duc de Gazetamère, lequel boitait bas, et s’appuyait sur une béquille, ce qui lui donnait l’air encore plus bancal et enchiffrené que d’ordinaire. Quant à Sa Neigeuse Sublimité, Elle cuicuita – c’était un de Ses passe-temps favoris- qu’un grand raout sur « le monde d’après » aurait lieu au mois de janvier de l’an de disgrâce 21, dans la bonne ville du vieux baron de la Godille, lequel espérait bien, à la faveur de ce drôle de second tour du Tournoi, caser sur son trône son héritière, la baronne Tine de la Vasse. On comprenait pourquoi on avait hâté ce Tournoi. Il fallait que tout fût prêt pour cette échéance. La baronne Tine de la Vasse était une fervente adepte du mortier et des grands chantiers. On ferait bâtir palais et autres hôtels en vue de ce grand rendez-vous, ses bons amis les Saigneurs du Béton s’en frottaient déjà les mains.

Ainsi en allait-il en Starteupenéchionne, en cette fin de la deuxième semaine du Grand Déconfinement.

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Chroniques du règne de Manu 1er dit l’Irritable.

Chronique du vingtième jour du mois de mai, en l’an de disgrâce 20

Où il est question de mensonges, de châtiments et d’une idée saugrenue.

La soudaine attaque d’amnésie de Notre Effervescent Timonier fut dans toutes les conversations des Riens et des Riennes. On conjectura, on ricana, on ragea surtout et d’importance. Sa Culottée Suffisance avait-elle perdu la tête, ou tout ceci n’était-il que menteries et enfumage ? La grande Intendante des Provinces de l’Est, là où les miasmes avaient sévi plus férocement qu’ailleurs dans le pays – on se souvint qu’ils avaient pu se disséminer joyeusement après un grand raout religieux qu’il eût été opportun d’interdire – se porta au secours du Roy et jura ses grands dieux qu’on n’avait jamais manqué de masques. Tout avait été pour le mieux dans le meilleur des mondes. De quoi se plaignait-on ? Du côté des médecins, des nurses et des gardes-malades, on fut saisi de fureur. L’impertinente gazette de monsieur Plénus Moustachus révéla que des guildes de soignants avaient esté en justice pour dénoncer ce que Notre Immémorable Solipsiste avait exquisément appelé « doctrine restrictive ». En un mot comme en cent, la Chancellerie de la Malportance avait été en dessous de tout, et ce dès le mois de janvier. Les réserves de masques les plus impénétrables, ceux qui offraient la meilleure barrière contre les attaques massives de miasmes, avaient toujours été inexistantes et l’étaient toujours, on n’avait point passé de commandes alors que l’épidémie commençait de se faire rage. On en avait même mis au feu. Le rationnement strict avait donc été de mise, avec les conséquences que l’on connaissait. Les hôpitaux avaient été réduits à la plus incroyable extrémité, celle de faire appel aux dons. Des cousettes s’étaient dévouées jour et nuit pour fournir les petites barrières d’étoffe dont on manquait tant. Les tribuns des Insoumis enquêtèrent et les chiffres parlèrent. Mais cette cruelle vérité n’était qu’imagination aux yeux de Sa Navrante Indifférence. Les Riens et les Riennes n’étaient-ils point toujours dans les jérémiades et les récriminations ? Que tout cela était donc terriblement ennuyeux et si peu disruptif ! Par conséquent, si tel était le bon vouloir du Roy d’affirmer que tout s’était déroulé à la quasi-perfection, on devait s’y conformer, faute de quoi cela serait une contrariété supplémentaire. Or Notre Capricieux Bambin n’en supportait absolument aucune, cela le mettait dans des états de froide colère, dont chacun et chacune au Château redoutait les effets ravageurs.

Le Roy se reposait en vérité beaucoup sur son précieux d’Alanver. Sa Capricante Altesse avait eu moult occasions de vérifier que ce Chambellan possédait toutes les qualités requises pour le servir : il mentait comme un arracheur de dents – bien que ses études eussent consisté en l’art d’apprendre à couper des nerfs -, il connaissait sur le bout des doigts son bréviaire – ne venait-il pas de subordonner une fallacieuse augmentation des gages à un nécessaire accroissement du labeur pour celles et ceux désireux de se libérer enfin du « carcan », cette sujétion que l’on avait obtenue de haute lutte pour ne plus passer sa vie à la gagner sans que jamais cela ne s’arrêtât ? Et enfin, ce brillant serviteur n’avait-il point déniché la perle rare pour mener les discussions avec les représentants des Pleurnicheurs, en la personne de la baronne du Notabenêts, laquelle avait occupé bien des années auparavant la charge de conduire les moutons à tondre, et s’ était acquittée de cette besogne avec un zélé inouï, ce dont ses Maitres avaient su fort grassement la remercier ? Elle avait été anoblie et avait exercé par la suite moult charges qui lui assuraient un train de vie des plus confortables. Il n’y avait point dans le royaume femme plus complaisante avec les forts et dure avec les faibles. Diantre, que ce d’Alanver avait du génie ! Qui plus est, les festivités auraient lieu à l’hôtel de Ségur, ce nom qui évoquait dans les esprits des plus anciens les larmes et les malheurs des enfants désobéissants. Nul doute que Madame du Notabenêts s’y entendrait comme personne pour manier le martinet et faire pleuvoir les punitions et les brimades. Il en cuirait aux gueux d’avoir osé réclamer des écus en sus.

Le Chevalier avait ôté une belle épine du pied de Sa Chatouilleuse Susceptibilité en prenant en main cette ennuyeuse affaire de l’hôpital, et ce de manière autrement plus martiale que cette brave la Buse, qu’il avait fallu caser dans un scaphandre avant qu’elle ne se répandît de nouveau en lacrymales confessions. Le souvenir de cette marquise ramena le Roy à son autre préoccupation du moment : le Tournoi des Bourgmestres. Que faire ? Fallait-il reporter aux calendes grecques le deuxième tour de piste, ou suivrait-on cette fois les conseils du comité des Savants, à qui l’on avait une fois encore demandé ce qu’il convenait de faire. Ces derniers, vexés comme des poux depuis l’affaire des escholes – laquelle était un véritable fiasco – répondirent au hasard – on avait tiré à pile ou face – certains qu’on ne suivrait point leurs recommandations. Le hasard, cette cause non nécessaire et imprévisible, voulut que la pièce indiquât pile, c’est à dire la toute fin du mois de juin, et que c’était là aussi la préférence des bourgmestres dont le mandat s’achevait, et qui espéraient ainsi triompher sans gloire de leurs adversaires, puisqu’il était entendu qu’on ne ferait point campagne pour vanter les mérites des uns et des autres. L’affaire semblait donc entendue. Notre Bienveillant Galopin – qui avait conservé sur lui l’habit bien trop large de Charles-le-Grand – entendit pendant de longues heures ces édiles dérouler leurs arguties. Puis, après avoir donné la parole au Chambellan au Déconfinement, le baron du Cachesex, lequel ne servait strictement à rien – Sa Pâle Imitation eut ces mots à leur intention : « je vous ai entendus ». L’allocution fut brève et l’on dut se contenter de cette petite phrase, terne variante de celle de son glorieux ancêtre prononcée en d’autres circonstances et encore plus dépourvue de signification que l’original.

Ainsi en allait-il en Starteupenéchionne, au mitan de cette deuxième semaine du Grand Déconfinement. Un obscur affairiste en mal de notoriété et dont l’Histoire ne retiendrait point le nom tant le personnage se noyait dans l’insignifiance, proposa tout uniment, afin de trouver des écus sonnants et trébuchants pour éponger la dette que l’épidémie avait causée, de vendre le trésor que le grand Léonard nous avait laissé, cette énigmatique madame Lisa qui souriait depuis des lustres sur un des murs du Louvre. On en resta coi. Il y avait tant et tant d’autres manières de se procurer de l’argent, pourquoi donc ce sombre fabricant de vide n’avait-il point suggéré, comme venait de le faire fort solennellement une très savante Econome, madame Duflotus, de restaurer la taxe sur la fortune ? Notre Sablonneux Bonimenteur commit encore une fois une prouesse : il cuicuita, vantant les mérites de cette Econome, laquelle avait fait honneur à notre pays en recevant une médaille pour ses travaux, mais sans jamais citer ce sage conseil, qui avait le don de l’irriter jusqu’au prurit. C’est ainsi que Madame Duflotus n’aurait jamais son couvert au Château. L’épiderme royal était chose sacrée.

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Chronique du règne de Manu 1er dit Le Médaillé.

Chronique du 18ème jour du mois de mai, en l’an de disgrâce 20

Où il est question d’une navrante tragi-comédie, d’un naufrage annoncé et de médailles dûment comptées…

Les Riens et les Riennes, qui n’avaient pour tout bien que leurs pauvres vies, et celles de leurs marmots, enrageaient de voir le peu de cas qu’en faisait Sa Malveillante Imposture. Certains se mordaient cruellement les doigts d’avoir accordé crédit à ce fallacieux impétrant au moment du Tournoi de la Résidence Royale. Gracchus Mélenchonus avait eu beau prévenir qu’avec ce Monarc, il y aurait des larmes et du sang, on ne l’avait point écouté. Il fallait maintenant subir en rongeant son frein, ce qui n’empêchait point de fourbir les piques. Les Lucarnes Magiques, où l’on révérait jusqu’à la folie le Roy, narrèrent en images pieuses la visite dans les Marches du Nord où l’on était allé rendre l’hommage à Charles-le-Grand. L’on y vit Notre Petit-Sous-Préfet-Aux-Champs au milieu d’une immensité verte, seul derrière un pupitre, d’où il déroula bien malaisément un verbeux et ampoulé discours que lui avaient scribouillé ses Conseillers. On ne sut à combien ils s’y étaient appliqués mais c’était fort mauvais. Sa Vaine Imposture s’essaya bien à quelques envolées lyriques mais toutes tournèrent piteusement et allèrent s’écraser lamentablement dans l’air chaud de cette belle journée printanière. Pendant ce temps, de vieux soldats blanchis sous le harnois s’accrochaient bravement à leurs hampes d’où pendaient, aussi languissantes que le verbe royal, les bannières de la vieille République. En face, un maigre auditoire tout acquis baillait poliment sous le soleil. C’était la parfaite image de la Starteupenéchionne. Tout à leur ire, les Riens et les Riennes, apercevant quelques bribes de cette piteuse tragi-comédie dans leurs Lucarnes Magiques, en eussent pu concevoir un semblant de pitié pour Notre Médiocre Histrion, tant le spectacle s’y prêtait, mais ils détestaient tant ce prince – dont ils avaient la veille encore goûté la morgue sans limites- que ce ne fut que rires et quolibets.

Le lendemain était un lundi et c’était le jour qu’avait choisi Frau Bertha, la Grande Chandelière de la Germanie pour rencontrer Sa Neigeuse Béatitude, mais hélas, cela ne se pouvait toujours opérer que par le truchement d’une lucarne magique. Notre Affectueux Bibelot était fort marri de ne pouvoir embrasser et bisouiller cette fort digne matrone, laquelle tenait d’une main de fer les rênes de son pays. On devait premièrement deviser ensemble des manigances qu’il convenait de commettre pour en finir avec les conséquences néfastes de la grippe pangoline sur le négoce, puis on se laisserait complaisamment passer à la question, en même temps, d’un côté et de l’autre du Rhin, par des gazetiers tout confits en révérence. Ce fut Frau Bertha qui décida de tout pendant ce conciliabule, comme à son habitude. Sa Lipochromique Suffisance faisait mine de jouer les importants, mais c’était bel et bien la poigne teutonne qui dirigeait. Pendant que la digne Chandelière, aussi compassée qu’un évêque dont elle arborait la chasuble, ouvrait le bal, Notre Zézayant Jouvenceau semblait quant à lui baguenauder, adressant force sourires à l’image de Frau Bertha, à défaut de pouvoir la pinçouiller mignardement, eût-elle été par bonheur à ses côtés.

Le Château avait fait mander aux gazetiers d’annoncer cette rencontre, ainsi que ce qu’il en résulterait, à grands renforts de titres ronflants. On allait voir ce qu’on allait voir. C’était une rencontre historique ! Les clairons sonnèrent, les hérauts braillèrent mais la montagne accoucha d’une souris. Le flegmatique Adrius le Rouge, un des tribuns Insoumis, résuma ce non-événement de façon fort laconique : « il faudra rembourser la dette » et « respecter le cadre des Traités ». Les Riens et les Riennes, déjà fort touchés par la misère, comprirent qu’il leur faudrait donc suer perpétuellement pour rembourser cette fameuse dette – il n’était point question que les Riches y missent un quelconque liard – et que les Chambellans de l’Europe, lesquels n’avaient jamais aucun compte à rendre hormis aux princes et aux rois des Etats – continueraient de tout régenter afin que le négoce pût se faire sans entraves, dût-on pour ce faire restaurer l’esclavage et le travail des marmots . De l’autre côté du Rhin, la situation n’était guère plus enviable pour le petit peuple, bien que l’on s’acharnât continûment à faire accroire l’opposé en citant ce pays en exemple. Gracchus Mélenchonus tonna que la séance avait été « humiliante » et que la vieille République venait d’être rétrogradée au rang de « porte-serviette » du gouvernement teutonique, ce qui par conséquent faisait du Roy un vulgaire laquais de Frau Bertha. C’était là à ses dires « un naufrage dangereux ». Les gazetiers rivalisèrent de flagornerie pour vanter le génie de Notre Béat Européiste et encenser l’entente cordiale entre les deux États. Des autres nations de l’Europe, il n’en était plus question. La Germanie et la Starteupenéchionne, par la voix de leurs princes, s’arrogeaient le droit de décider de tout et toutes seules.

Pendant ce temps, la duchesse de Sitarte, qui avait eu à propos des médailles cette saillie d’une justesse renversante « la reconnaissance du labeur bien fait est une récompense souvent bien plus appréciée qu’une simple élévation des émoluments » – laquelle saillie mettait à mal l’hagiographie de la duchesse, pauvre petite Cosette grelottant de froid sur la dalle de Saint-Denis dans l’attente d’un billet de logement – s’était vue confier la tâche ô combien noble de compter les dites médailles. Il eût été fort fâcheux que se renouvelât l’affaire des masques et celles des écouvillons. Imaginait-on des médailles introuvables, des médailles promises et jamais arrivées, vendues mille fois leur prix, échangées sous le manteau, des médailles trop grandes ou trop petites ? La duchesse y veillait en personne, c’était là gage de sérieux et de vertu. De son côté, un obscur Sous-Chambellan, à qui revenait la tâche de s’occuper des Excursions, le baron de Cénobite, annonça pompeusement que le cercle des quarante lieues – au-delà duquel il était formellement prescrit de se déplacer- pourrait augmenter «de façon concentrique ». Les algébristes et les géomètres se penchèrent sur cette question – un cercle peut-il s’augmenter de façon concentrique ? – d’où il ressortit savamment qu’entre con-finé et con-centrique, il se trouvait quelques interférences et que la Terre était bien sphérique, et qu’elle tournait autour de son axe, effectuant sa révolution autour de l’astre solaire, lequel n’était point celui qui, de façon fort transcendantale, s’imaginait l’être.

Ainsi en allait-il en Starteupenéchionne, en ce premier jour de la deuxième semaine du Grand Déconfinement.