Poster un commentaire

Chronique du règne de Manu Ier dit Le Magnifique, le Très-Haut, Notre Sauveur.

Préambule : tous les personnages de cette chronique sont purement fictifs, toute ressemblance avec la réalité est purement fortuite et très très très involontaire. C’est de l’humour, de l’humour, de l’humour. Amies lectrices, amis lecteurs, si d’aventure, l’auteure de ces quelques lignes malicieuses devait être embastillée, elle compte sur vous pour monter des comités de soutien.

Chronique du 23 décembre.

Toute la semaine qui suivit l’acte V de la Grande Gileterie, la Faction de Notre Pleutre Vénéré Jupithiers fut à la manœuvre pour réduire ces gueux au silence dont ils n’auraient jamais du sortir. Les pauvres avaient toujours souffert en silence. Le premier d’entre les fidèles, qui présidait aux destinées de ce parti à la Chambre Basse, le marquis de La Geandre, alla se répandre d’importance sur une gazette pour assurer que la Gileterie allait cesser sur le champ. Ce personnage était à l’image de Sa Divine Morgue. Il portait le mépris de classe en bandoulière, et son phrasé clamait sa fatuité. « Nous avons commis deux erreurs, énonça-t-il pompeusement, tout gonflé de lui-même, nous avons insuffisamment expliqué nos réformes, et nous avons été trop intelligents, trop subtils, trop techniques, dans les mesures de pouvoir d’achat. » En face, on ne releva point. Le tapis rouge était en permanence déroulé dans toutes les Gazettes afin que la complexe pensée de Celui-Qui-Nous- Guide puisse parader à sa guise.

Il fallait par tous les moyens flétrir la bonne opinion que les Riens et les Riennes avaient de la Grande Gileterie. Mais la tâche s’avérait rude. Tous n’arboraient point le gilet jaune, mais beaucoup s’en réclamaient et soutenaient la colère qui sourdait de tout le pays. Une image fit le tour de la planète : on y voyait cinq femmes, le buste dénudé et peint en gris, revêtues d’un capuchon rouge, orné d’une cocarde. Elles firent face aux gens d’armes, qui les auraient volontiers embrochées si on leur en avait donné l’ordre. C’était là un tableau vivant, allusion des plus claires à la Révolution de 1848.

Les argousins de leur côté profitèrent de ce qu’ils étaient devenus les chevilles ouvrières du maintien du régime. Comme il fallait à tout prix éviter que la fièvre jaune ne gagnât aussi leurs rangs, et qu’il ne vînt à l’idée de certains d’aller fraterniser avec ces gueux d’Engiletés, Rantanplan Chien-Policier-de-Sa-Pétocharde-Rutilante-Majesté reçut l’ordre impératif du Château de les soudoyer et de leur graisser la patte. On leur accorda sans barguigner une substantielle augmentation de leurs gages. Ceux des argousins qui étaient allés porter les doléances n’en crurent pas leurs oreilles. Mais ces largesses déplurent fortement à leurs chefs galonnés, lesquels n’avaient point été consultés. Ils firent publiquement connaître leur désapprobation. Ils parlèrent sévèrement d’« erreur d’appréciation » et de précipitation.

Ces voix dissonantes rajoutèrent encore à la cacophonie qui régnait désormais à tous les étages de la StartupNation. Il ne se passait pas un jour sans qu’une annonce ne vînt défaire ce que l’annonce de la veille avait remis en place, et vice-versa. Le retournement pouvait même se faire d’une heure sur l’autre. C’était à n’y rien comprendre.

A Dijon, un grand commis aux ordres de Monsieur de Blanche-Equerre, le Grand Chambellan à l’Instruction, s’émut de ce qu’une Rienne, professeure de son état dans un gymnase de la StartupNation, eût l’outrecuidance de publier dans une gazette séditieuse un libelle fort offensant sur notre Divin Timonier. C’étaient les Services Secrets qui avaient alerté la Chancellerie à l’Instruction. On tança d’importance l’impudente, on la menaça de révocation. Le Grand Chambellan, Grand Dignitaire de la StartupNation venait de promouvoir une loi qui allait faire rentrer dans le rang tous les professeurs, lesquels n’étaient pourtant, à l’exception de quelques uns, que de doux agneaux. Il allait désormais régner dans les écoles, les collèges et les gymnases un ordre tout militaire On ne devait plus entendre une seule voix discordante. Chaque matin, les maîtres feraient chanter aux élèves une ode à la gloire de Sa Splendide Eminence. Son portrait figurerait dans toutes les salles de classes. Les professeurs ne boiraient plus leur café – boisson sans laquelle aucun d’eux ne pouvait assurer leur sacerdoce- que dans des tasses à l’effigie de Notre Bellissime Précepteur. Ils devraient bien entendu acheter sur leurs deniers cet objet. C’était là une astucieuse manière de liquider les stocks qui encombraient la boutique de souvenirs du Château, stocks que l’on devait à monsieur de GrosBras, et qui étaient restés sur les bras des Conseillers depuis que ce barbouzeux serviteur, dont on avait suivi avec passion les aventures estivales, avait été appelé à d’autres fonctions.

Le nom de ce personnage revenait sur le devant de la scène. Son affaire était mollement instruite par la Justice. On le questionna sur l’image qui avait circulé, où on le voyait pointer sa pétoire sur la tempe d’une accorte servante, alors qu’il assurait la sécurité de Notre Futur Champion lors du Tournoi de la Résidence Royale. Monsieur de Grosbras argua pour sa défense qu’il s’agissait là d’une brave pétoire à eau, de celles dont les bambins usaient lors des joutes estivales. On en resta pantois. Comment donc, la sécurité de notre Minuscule Freluquet Bibelot était assurée par des pétoires à eau ? On apprit dans le même temps, alors que Sa Complaisante Hauteur venait de prendre son aéroplane pour s’en aller visiter un tyran de ses amis dans la mystérieuse Afrique, que monsieur de GrosBras se trouvait précisément chez ce même tyran deux semaines auparavant et qu’on l’avait vu en grande conversation avec le frère de ce sulfureux despote. Le vieil adage « Barbouzeux un jour, barbouzeux toujours » venait de trouver là une énième et brillante illustration.

La Reine-Qu-on-sort méditait. Elle était conseillée en cela par une de ses grandes amies, celle à qui l’on devait les glamoureuses images du futur couple princier lors de la campagne du Tournoi de la Résidence Royale, celle à qui l’on devait la métamorphose de monsieur de GrosBras, en un mot comme en cent, la Reine-Qu-on-sort prenait conseil auprès d’une sulfureuse magicienne. La chute de son Divin Myrmidon se poursuivait inexorablement dans les carottages d’opinion. On avait beau user de carabistouilles, inverser les chiffres, las, la réalité était là. Sa Splendeur Déchue ne pouvait plus faire d’apparitions publiques et s’offrir ces bains de foule tant prisés. Les déplacements se faisaient désormais en mode furtif. Il fallait agir . La Reine-Qu-on-sort se confia à une de ces gazettes mondaines, de celles qu’on était forcé de feuilleter lorsqu’on attendait pour se faire soigner dans une salle d’attente bondée de scrofuleux et de catarrheux. Elle était horrifiée par les violences ! Non point celles que les gueux subissaient, non ! C’est la vue d’un sac Vuitton lacéré et mis en pièce qui avait bouleversé Notre Bergère Poudrée et l’avait convaincue qu’il lui faudrait bientôt s’adresser au peuple pour l’enjoindre au calme. Cela se ferait dans l’une des Lucarnes Magiques du Service Public de la Propagande.

Les Engiletés, malgré le pilonnage de la propagande sur les Gazettes, ne désemparaient pas. Pire, leur colère se renforçait encore. L’acte VI eut lieu le samedi 22 décembre. De Toulouse à Bordeaux en passant par Marseille, on n’entendit qu’un seul cri dans les rues « La dissolution, c’est la solution ! ». Tous en appelaient à la démission de Notre Sanglant Persécuteur Bienveillant Souverain. Un mannequin à son effigie fut même décapité. Les Engiletés en vinrent aux mains avec les argousins, qu’ils mirent en fuite, non sans que l’un de ceux-ci ne dégaine sa pétoire. Il y eut aussi dans les rues de Paris un gigantesque jeu de cache-cache. A Versailles, où l’on attendait des hordes de gueux, Rantanplan Chien-Policier-de-Sa-Majesté avait fait déployer des troupes de gens d’armes. Mais en vain. Aucun Engileté n’ y pointa le nez. On les retrouva à Montmartre, où l’on fit arrêter leur chef, manu-militari. On le mit aux fers. Tout engileté était désormais considéré comme un ennemi de la StartupNation.

Le réveillon de Noël approchait. La Faction de Notre Divin Enfant publia un opuscule à fins de défense de l’action du gouvernement pendant les agapes. On pressentait déjà que les quelques crédules qui croyaient encore aux promesses de Sa Charitable Générosité, allaient finir la soirée comme un certain Gaulois réfractaire qui s’entêtait à chanter faux. Quant aux autres, aux Très-Riches-Amis, les seuls bénéficiaires de Notre Grand Ruissellement, ils ne se commettaient point avec ceux d’en-bas. On restait dans l’entre-soi. On y ferait couler le champagne à flots. La vie était belle.

3 Commentaires

Chroniques du règne de Manu 1er dit Le Turpide

Chronique du 16 décembre.

L’Acte IV de la Grande Gileterie eut lieu le 8 décembre. Sa Morveuse Suffisance ne s’était point envolée pour le Maroc. Elle était restée se terrer toute cette longue journée au Château, lequel était gardé par un nombre impressionnant de spadassins et d’argousins. Un aéroplane à hélice se tenait prêt à venir extraire notre Pétochard Freluquet si d’aventure ces gueux d’Engiletés, bien décidés à venir lui botter le fondement, arrivaient à leurs fins. Sa Pusillanime Petitesse avait serré le dit fondement toute la journée, piétinant la moquette toute neuve d’une des salles de réception. Elle méditait le discours qu’il lui faudrait proférer pour faire cesser cette Gileterie grotesque. On avait chargé le duc de Ferre-An de faire savoir que Notre Viril Myrmidon ne souhaitait point « mettre de l’huile sur le feu », préférant resté concentré sur « le maintien de l’ordre ».

On vit les résultats. Dans Paris, les argousins procédèrent à des arrestations préventives. On mit aux fers tous celles et ceux qui portaient gilets – lesquels étaient pourtant obligatoires à bord des carrosses- et qui s’étaient munis de petites fioles d’onguent pour soigner les effets délétères sur les yeux des gaz lancés à tout va au moyen de canons. On arrêta aussi un séditieux bien connu, que les services secrets n’avaient jamais réussi à réduire à quia. Il fallait faire peur. Il fallait terroriser ces gueux, leur faire rendre gorge. Le Premier Grand Chambellan avait bien tenté une nouvelle fois de circonvenir les fâcheux, en recevant dans son hôtel particulier deux d’entre eux, autoproclamés porte-parole par la grâce du Parti Médiatique, lequel, bras armé de Sa Martiale Gloriole, était à la manœuvre depuis plusieurs jours. Cela n’eut aucun effet. Sur les ronds points et devant les péages, les Engiletés expérimentaient la démocratie directe. Cela terrorisait littéralement le Grand Thuriféraire de la StartupNation, monsieur de Barre-Bier, qui songeait sérieusement à émigrer à Coblence, s’il advenait que les gueux parvinssent à prendre le pouvoir. Il était rejoint en cela par Monsieur de Lève-Hit, et d’autres grands esprits tout dévoués à la cause.

Toute la journée du samedi, les Lucarnes Magiques déversèrent un flot de commentaires boursouflés, où se lisait la peur de la vile populace. Les spadassins quant à eux matraquèrent, gazèrent et éborgnèrent comme jamais en visant au visage les manifestants. Les balles tirées avaient la grosseur d’un œuf et elles créaient des dégâts considérables. Deux gazetiers d’en-bas, qui couvraient les manifestations, furent également pris pour cibles. A Marseille, à Toulouse, on vit des Engiletés mettre genou à terre et mains derrière la tête en signe de solidarité avec les escholiers molestés et humiliés de Mantes-La-Jolie. Cette affaire – qui faisait grand bruit à l’étranger- et les nouvelles charges des argousins contre les Engiletés, donnèrent l’occasion au Grand Vizir de la Turquie – lequel était un maître ès répression violente- de moquer Notre Féroce Jupithiers. La France, donneuse de leçon à la terre entière, en était devenue la sombre risée. Cela n’empêcha  point la duchesse du Poitou, l’ancienne concubine du roi Françoué, d’y aller de son bon mot. Il fallait exister, coûte que coûte. Cette bonne dame fit savoir que les escholiers avaient reçu là une bonne leçon, que cela « leur apprendrait le sens des réalités ».

Pendant ce temps, on organisait des gesticulations afin de préparer les Riens et les Riennes à l’allocution très attendue de Sa Sentencieuse Malveillance. Deux bourgmestres firent le voyage jusqu’au Château. Ils avaient obtenu une audience avec Son Himalayenne Surdité. Trois heures durant, ces valeureux s’entretinrent de la situation du pays avec Notre Très-Vénéré. A leur sortie, ils commentèrent abondamment ce qui s’était passé. « On lui a parlé cash » « Notre Prince sait écouter ». La Chambellane aux Balances, Madame de Belle-Ou-Bey, qui comptait parmi les très-fidèles, s’exprima sur une gazette parlée. « C’est de notre rôle de s’adresser au peuple, peut-être ne l’avons-nous pas assez fait » concéda-t-elle. Le petit duc de Grivot pérorait partout que le Prince-Président « allait toucher le coeur » des Riens et des Riennes. On distillait ici et là des « éléments de langage ». Jusqu’à Sa Sublime Repentance soi-même qui s’était confiée fort opportunément devant ses Très-Chers-Conseillers, lesquels avaient naturellement reçu ordre de communiquer les christiques paroles. « Quand il y a de la haine, c’est qu’il y a aussi une demande d’amour »… On vit même l’ancien roi Nico dit Le Nabot sortir du Château par la grande porte. Depuis quelques jours, ce roi déchu se répandait en propos fielleux et sibyllins: « Vous avez vu la situation ? Je ne vais peut-être pas avoir le choix, je vais être obligé de revenir.. »

De son côté, Gracchus Mélenchonus avait réuni ses troupes à Bordeaux. Il tonna qu’il était du devoir de Notre Inconséquent Babillard de dissoudre la Chambre Basse, afin de redonner la parole au peuple, mais que son caprice était de ne point écouter les aspirations qui montaient des quatre coins du pays.

On avait conseillé à Sa Sublime Arrogance de ne point s’exprimer directement devant ses sujets. La fausse compassion devait être pesée à la virgule près. Tout le dimanche, la Reine-Qu-on-sort – dont le premier métier avait été d’enseigner notre belle langue ainsi que le théâtre- fit répéter Notre Petit Cabotin. Le lundi soir, postés devant leurs lucarnes magiques, les Riens et les Riennes eurent la confirmation que la Reine-Qu-on-sort manifestait plus de talent à dépenser les écus du Trésor pour acheter de la vaisselle qu’à professer des cours de comédie. Notre Lacrymal Petit-Frère-des-Riches avait entendu la détresse de son peuple. Des miettes de brioche allaient être distribuées aux plus nécessiteux. Mais il fallait cesser les enfantillages et abandonner ces ridicules gilets. Les plus attentifs et les plus remontés des Riens et des Riennes comprirent que Sa Doucereuse Compassion avait en réalité chaussé des brodequins de fer.

Gracchus Melenchonus commenta sobrement mais fermement le discours de Notre Grand-Virage, pendant que les gazetiers-nourris-aux-croquettes s’ébaubissaient de ce qu’ils qualifiaient de « tournant du quinquennat ». « Sa parole à nos oreilles sonne faux» estima-t-il, la mine grave.

Parmi les Engiletés, il ne s’en trouva point un seul pour se satisfaire de ce qui n’était même pas une aumône, mais un secouage de nappe. Les gazetiers-nourris-aux-croquettes estimaient tous la bouche en choeur que la Gileterie allait cesser sur le champ. Que leur fallait-il de plus, à tous ces gueux ? Des carrosses en or ? De la vaisselle en argent ? Sur ces entrefaites, un assassin fut pris de folie et tira dans la foule à Strasbourg. Sa Sinistre Malveillance pouvait le remercier. De tous côtés, les appels furent lancés pour que cessât immédiatement la rébellion. Il ne devait pas y avoir d’acte V ! Un certain Berreger, Grand Chef d’une confrérie de laborieux, personnage fort chafouin, dont on savait qu’il avait trahi depuis fort longtemps les intérêts de celles et ceux au nom de qui il prétendait parler, se fendit de ces mots « il serait de bon ton que les Engiletés ne manifestent pas ce samedi pour ne pas surcharger la barque des argousins ». Monsieur de Voquier, le bouillant et néanmoins fort bête chef de la Faction des Droitiers, imité en cela par la marquise de Montretout, à moins que ce ne fût l’inverse, tant ces deux personnages se copiaient mutuellement, après avoir feint une grande solidarité avec les Engiletés, leur enjoignit de cesser leurs actions. Il ne se trouva que le parti des Insoumis et des Insoumises pour continuer à soutenir contre vents et marées la Grande Gileterie. Gracchus Melenchonus, lors de son discours à la Chambre Basse, fit même observer une minute de silence en hommage aux victimes et aux morts chez les Engiletés depuis le début du soulèvement. Tous les députés se levèrent, il n’y eut que les Chambellans pour ne point respecter ce moment. Ils étaient méprisants jusqu’au fondement.

L’acte V eut donc bien lieu. Rantanplan Chien-Policier de sa Majesté fit déployer ses troupes dans tout Paris pour empêcher les Engiletés de battre le pavé. Comme lors des autres samedis, il donna l’ordre de matraquer, éborgner, gazer. Et l’on matraqua, éborgna, gaza. Du côté de la place Beauvau et du Château, on se félicita ! La froide pluie d’hiver en avait découragé quelques-uns, ainsi que les basses manœuvres de nasses et d’encerclement. On cria à la décrue. Mais ce que ne voulurent point voir toutes ces belles personnes, c’est que partout en province, il s’était produit des ententes entre les Engiletés et celles et ceux qui tenaient de la vieille tradition des confréries d’ouvriers. Ces enragés en appelaient déjà à un acte VI. Sur les ronds points, on s’organisait pour durer.

1 commentaire

Chroniques du règne de Manu 1er dit Le Turpide.

Chronique du vendredi 7 décembre.

Notre Petit Poseur de Moquette avait du rentrer dare-dare dans son royaume, non sans avoir grimacé pour la postérité, avec les autres grands de ce monde, sur le perron du palais où avait eu lieu la charmante sauterie. On y voyait sa Trémoussante Fanfaronnade se hausser du col, et se retourner vers ses petits camarades, tel un galopin le jour de sa première communion. Les facéties avec son grand ami Donald le Dingo, qui n’aimait rien tant qu’à le moquer au travers de cuicuis assassins, étaient finies. Le grand raout des grands de la planète s’était achevé sans aucune concorde sur le climat, dont le réchauffement ne laissait pourtant d’inquiéter, ni sur le commerce. Mais on avait folâtré, on avait dégusté des mets délicieux, on avait causé en grignotant des petits fours… Il fallut cependant remonter dans l’aéroplane. A l’arrivée sur le sol de la StartupNation, notre Tartarin des Altitudes serra un peu les fesses. Certains Engiletés parmi les plus furieux avaient juré de venir le chercher. Sa Cosmique Arrogance se composa un visage des plus fermés et s’en alla parader avenue Kléber, non loin du théâtre des émeutes de la veille. Des lucarnes magiques enregistrèrent la scène. Devant les images qui furent ensuite diffusées, les Riens et les Riennes se gaussèrent jaune : encadrant exactement le visage de notre Martial Jupithiers, se détachaient des inscriptions en rouge l’invitant d’une façon fort peu élégante à faire ses malles. On entendait tout aussi clairement les lazzi et les huées, que peinaient à couvrir les quelques maigres applaudissements des figurants, lesquels avaient été recrutés en toute hâte et dûment rémunérés en brioches. Sa Cinglante Morgue ne daigna pas s’exprimer, préférant déléguer le soin à Rantanplan-Chien-Fidèle de réfléchir à ce qu’il convenait de faire pour mater la révolte. On allait voir ce qu’on allait voir…

Sa Lugubre Altesse acheva son retour de Varennes en allant s’incliner sur la tombe du Soldat Inconnu, flamme dont il se disait avec des frissons dans la voix, que ces Affreux Engiletés, avaient voulu l’éteindre, la bave leur sortant des lèvres. Que le peuple était vil ! Qu’il convenait de le blâmer ! Notre Sanglant Autocrate s’en fut ensuite déjeuner avec les argousins chargés de réprimer, de gazer, de taper comme plâtre les Riens et les Riennes qui osaient s’opposer à sa merveilleuse politique du Grand Ruissellement. Il leur promit une généreuse prime s’ils consentaient à taper plus fort, à gazer plus profond, à viser encore plus juste de ces gentilles balles en caoutchouc pour briser davantage de mâchoires, pour éborgner davantage . Il fallait en finir.

Le surlendemain, le Premier Grand Chambellan, que toutes ces agitations agaçaient au plus haut point, lâcha un peu de lest comme on lâche un pet. Il annonça pompeusement un moratoire de six mois sur la hausse de la gabelle. On représenterait cette hausse après le prochain tournoi électoral. D’ici là, ces gueux en jaune rentreraient s’abrutir devant leurs lucarnes magiques – lesquelles, selon Monsieur de Barre-Bier, Grand Gazetier-nourri-aux-croquettes et Grand Thuriféraire du Régime, devraient devenir gratuites, car c’était là la seule distraction des manants. Ils oublieraient tout cela, car ils n’avaient point de cervelle, ou ce qui leur en tenait était colonisé – cela avait été théorisé par un des Très-Riches-Amis de Sa Tyrannique Obsession – par la réclame dont on les abreuvait de matin au soir. Mais les Engiletés n’étaient point si sots. Le mot « moratoire » rimait avec celui de « suppositoire » et ils comprirent aussitôt qu’on tentait de leur enfoncer ceci bien avant dans le fondement. Ils renaclèrent bien fort et le firent savoir. Le Château fit aussitôt annoncer le soir même qu’il ne s’agissait point d’un moratoire, mais d’une annulation pure et simple. Notre Machievalique Rétropédaleur imaginait que cela suffirait à désamorcer ce qui prenait des allures d’insurrection générale. On n’y était pas encore tout à fait. Les Grands Chefs à Plume des Confréries se laissaient encore cajoler par le pouvoir, et ils n’entendaient pas la colère qui montait de leurs bases. Quant au Premier Grand Chambellan, il passa pour un parfait imbécile. Sa vengeance serait terrible. On allait voir ce qu’on allait voir…

Les escholiers se mirent de la partie. Ils sortirent de leurs lycées et envahirent les rues. La répression fut terrible. Ils furent gazés, tirés à vue comme des lapereaux de l’année, matraqués, humiliés. A Mantes-La-Jolie, un argousin filma à l’aide de son smartruc des gamins agenouillés, mains derrière la tête, alignés en rang d’oignons. Des gens d’armes les entouraient, braquant sur eux leurs arquebuses. On y entendait une voix goguenarde susurrer que c’était là « une classe qui se tenait tranquille ». Une autre voix leur enjoignait de ne pas baisser la tête, de regarder droit devant eux. La scène se serait passée au Vénézuelaaaaaaaaa qu’elle aurait ameuté le petit Landerneau poudré des Grands Gazetier-nourri-aux-croquettes. Mais on était dans une ville de banlieue, et il fallait humilier cette jeunesse turbulente. Certains arguèrent que ces escholiers avaient brûlé deux carrosses. Les images de ce qui ressemblait fort à ce qui se passait dans les camps de prisonniers aux Amériques, chez Donald le Dingo, ou dans les dictatures plus au Sud, se répandirent telles un virus sur les Réseaux Sociaux. Les Riens et les Riennes furent pour la plupart grandement malcontents de ce traitement réservé à des jeunes âmes. La colère jaune s’en trouva grossie.

Cette violente répression était le signe d’un pouvoir aux abois. La grande journée du samedi, l’acte IV de la Grande Gileterie se profilait. Il fallait terroriser la population pour l’empêcher d’envahir les rues, les péages et les ronds points. Jupithiers en son Palais voulait mater son peuple de Gaulois réfractaires. Il fit appel à l’armée et l’on vit force véhicules blindés faire route vers la capitale. Les Chambellans étaient requis pour éteindre l’incendie. Monsieur de Blanque-Erre s’acquitta de sa mission via une lettre fort pompeuse adressée aux maitres des turbulents escholiers. Il les enjoignait à la sérénité. Les maitres lui répondirent en organisant ici et là des assemblées générales. Allaient-ils eux aussi entrer dans la danse insurrectionnelle ?

La marquise de Chiapa fit à son tour entendre sa voix. Notre belle Chambellane avait été élevée au bréviaire marxiste de son révolutionnaire de papa. Elle avait fait table rase de ce catéchisme mais il subsistait encore quelques traces. A moins que ce ne fût la crainte de se voir abimer le cou et la poitrine, qu’elle avait fort généreux. Elle claironna qu’on allait « évaluer la transformation de l’impôt des Très-Riches ». S’il s’avérait que les écus, généreusement redistribués à ceux qui ne savaient plus quoi en faire, n’étaient pas remis dans l’économie du pays, elle proposerait qu’on rétablît cet impôt. Las ! Notre aventureuse et plantureuse marquise fut sévèrement tancée par le Château. Il n’était point question de revenir sur cette immense avancée sociale qui avait consisté à aller prendre les écus dans les poches des Riens et des Riennes pour les faire ruisseler sur ceux qui étaient déjà cousus d’or. On ne l’était jamais assez.

Le lendemain, devant la Chambre Basse, le tribun des Insoumis, Gracchus Melenchonus tonna qu’on ne pouvait être « en même temps l’ami des riches et celui du genre humain ». « Seul le peuple porte en bandoulière l’intérêt général » clama encore l’Insoumis. Il rappela que son Parti avait proposé bon nombre des mesures réclamées dans les cahiers de doléances des Engiletés, dont le référendum d’initiative populaire, qui permettrait au peuple lui-même d’abroger des lois injustes, de révoquer des élus malhonnêtes et discrédités, et d’écrire une nouvelle constitution afin de donner vie à une Vième République. Que toutes ces propositions avaient été balayées par la morgue de la Faction de notre Brutal Freluquet et ses robots-députés. « C’est l’Histoire qui s’écrit ! Vous, vous frappez et vous rêvez de reporter la douleur à dans six mois ! Cédez ou partez ! Et quand vous partez, cédez avant ! » conclut magistralement le bouillant tribun.

Jupithiers en son Palais faisait compter les gens d’armes déployés dans la capitale et tout le pays. Il avait prévu de faire atteler son aéroplane afin de s’envoler pour le royaume du Maroc. Le souverain de ce pays s’entendait à merveille pour ce qui était de mater les séditieux, les factieux, les gueux et tous les autres, engiletés ou non. On allait voir ce qu’on allait voir.

Poster un commentaire

Les Chroniques du règne de Manu 1er dit Le Turpide.

Chronique du 1er décembre

Paris brûlait. A Marseille, la Canebière et le Vieux Port s’embrasaient. A Bordeaux, au Puy-en-Velay, à Bourg-en-Bresse, on avait dressé des barricades. Notre Petit Serrurier parla depuis la lointaine Argentine où il s’était enfui, officiellement pour participer à une petite sauterie entre grands hommes de la planète. « J’avais des choses très importantes à faire . J’entends la souffrance d’une partie du peuple qui veut vivre mieux plus vite. » martela Son Inflexible Surdité. Mais ce que les Engiletés voulaient par-dessus tout, c’était la fin de la gabelle, le rétablissement de l’impôt des très riches et la tête de leur très Détesté Roitelet.

Rantanplan-Grand-Chien-Policier-De-Sa-Majesté était apparu sur la Gazette dédiée à l’édification de la Gloire de notre Futur Décollé, la mine défaite, l’œil torve. Il lui avait été rapporté que quelques instants auparavant, la gazetière-en-chef, Madame d’Elle-Griffe, croyant n’être pas entendue, s’était gaussée de lui en le traitant d’incapable. Il parla, parla… Bien peu comprirent le sens de ses paroles. Il n’y en avait pas. Il fallait faire passer ces Engiletés pour des enragés. Certains l’étaient devenus pour de bon. Les argousins n’en pouvaient plus. Les canons à eau étaient bien lourds. Et ne voilà-t-il pas que l’on s’était mis à déterrer les pavés et à dresser des barricades. Le fond de l’air était jaune teinté de rouge et sentait fort la Révolution. Une bande avait investi l’Arc de Triomphe. Le Secrétaire de Rantanplan accusa ces factieux de vouloir éteindre la flamme du Soldat Inconnu. Mais on disait aussi que c’était là menteries et que ces Engiletés s’étaient réunis à cet endroit glorieux pour y chanter la Marseillaise.

Pendant ce temps, Sa Fuyante Inconséquence était en Argentine. A sa descente de l’aéroplane qui l’avait conduit dans ce pays, il s’était produit un de ces incidents improbables et distrayants dont l’Histoire est heureusement émaillée. En lieu et place de la délégation protocolaire qui devait dignement accueillir Notre Futur Exilé, ce fut un simple valet, chargé ordinairement de la réception des malles, qui se trouva posté au bas de l’échelle empruntée par nos Pipolesques Altesses pour s’extraire de l’aéroplane. Ce valet était revêtu d’un gilet jaune en tout point semblable à ceux que les Riens et les Riennes en colère contre la politique de Sa Sirupeuse Malveillance arboraient. Que se passa-il dans la tête de Notre Chiffoné Tartarin à ce moment-là ? Etait-il en train de songer à l’épaisse et coûteuse moquette que la Reine-Qu-On-Sort venait de commander pour donner un petit air de jeunesse au Château ? Rien n’était trop beau pour satisfaire les desiderata de Sa Capricieuse Petitesse. La Reine le savait qui fourmillait d’idées pour dépenser les écus du Trésor Public. Pensait-il à la petite sauterie qu’il avait fait organiser le mardi précédent pour feindre d’apporter une réponse à ces gueux ridiculement engiletés de jaune ? « Est-ce une révolte ? » s’était-il enquis auprès de ses Très-Chers-Conseillers. Non, sire, répondirent ces derniers, faites œuvre de pédagogie et tout s’arrangera. Notre Petit Ventilateur se prit donc pour une éolienne, ces grands oiseaux-machines qui transformaient le vent en énergie. Las ! Ce fut l’inverse qui se passa. Sa Vertigineuse Profondeur des Carottages usa son énergie – bien ralentie au demeurant – pour produire du vent. « On ne peut pas être le lundi pour l’environnement et le mardi contre la hausse des carburants » persifla notre Mirliton Inspiré. « On vous parle de fin du monde et vous parlez de fins de mois difficiles » continua-t-il, lui qui se refusait à comprendre que, pour un nombre grandissant de Riennes et de Riens, la fin du mois commençait le 10 de ce même mois. On carotta à nouveau l’opinion après cette allocution. La Gileterie continuait de recueillir l’adhésion. Sa Grandeur Déplumée poursuivait son irrésistible dégringolade. Sur ces entrefaites, on donna des ordres pour que l’on fit les malles, on s’entassa dans une diligence et l’on fit route vers l’Argentine. Le voyage fut éreintant. Il fallut s’arrêter pour changer les chevaux. A son arrivée en Argentine, Notre Monarc en Déroute se précipita sur l’homme en gilet jaune pour lui serrer la main en signe de reddition. A moins que Sa Barbouzeuse Altesse, dans un moment d’égarement, n’eût cru reconnaître son cher GrosBras ! Il fallut le détromper. Celui-là était un vrai bagagiste . En temps ordinaire, l’affaire aurait fait grand bruit. Mais à Paris, dans la StartupNation en perdition, on tentait de colmater les brèches.

Le Premier Grand Chambellan se proposa de recevoir une délégation d’Engiletés pour les circonvenir. Ces derniers étaient méfiants. Ils demandèrent qu’une Lucarne Magique enregistrât l’entretien. Cela leur fut refusé. L’entreprise tournait au fiasco. Qu’à cela ne tienne. La marquise de Chiapa tança vertement ces gueux qui osaient ainsi ne point se rendre à une invitation du Premier Grand Chambellan : « On est convié, on s’y rend » distilla-t-elle fielleusement. De son côté, l’ancien roi Françoué-dit-le-Pédalo, devenu totalement amnésique, rencontrait des Engiletés pour les encourager dans leurs revendications. Il avait totalement oublié que c’était sous son règne qu’avait été entamé le détricotage du Code du Travail, c’était sous son règne que notre actuel Pyromane Dézingueur avait commencé ses méfaits en vendant des manufactures à l’étranger. Françoué se voyait revenir sur le trône, en recours. Sur les Réseaux Sociaux, on se gaussait.

Le samedi arriva, qui vit les évènements par lesquels nous avons ouvert cette chronique. Le petit duc de Grivot se trouvait à une sauterie organisée par la faction de Son Evanescente Majesté, pour fêter la promotion de l’un des courtisans. Le Premier Grand Chambellan se voyait contraint de remettre un voyage en Pologne. Rantanplan quant à lui n’excluait pas d’instaurer le couvre-feu – en oubliant que ce dernier était déjà inscrit dans la loi- et de faire donner la troupe. Pendant ce temps, aux Antipodes, Leurs Pipolesques Altesses continuaient à examiner les échantillons de moquette et de papiers peints.

Poster un commentaire

Chroniques du règne de Manu 1er dit le Turpide.

Chronique du 25 novembre

Il se passa ce que d’aucuns, observateurs avisés de la société, avaient prédit : la première Gileterie se poursuivit de façon permanente pendant la semaine et connut un nouveau pic le samedi, sur les Champs Elysées. Notre Fâché Jouvenceau avait pourtant dépêché son Grand Flandrin de Premier Chambellan s’exprimer sur les gazettes de la première Lucarne Magique au lendemain de la première grande manifestation de ces gueux enragés. « J’entends les souffrances » avait pompeusement énoncé le duc du Havre, « mais je maintiens les taxes dont le niveau sera diminué à la fin du premier règne de notre Bien-Aimé Souverain. » Il ajouta même « le cap est bon, nous allons le tenir. » Cette surdité donna l’occasion à Adrianus Le Rouge, fougueux tribun des Insoumis de lancer cette saillie : « le gouvernement entend tout, mais ne comprend rien. » Sa Sourdingue Seigneurie avait d’ailleurs fui la StartupNation et s’en était allée chez sa grande amie Frau Bertha, la Grande et Teutonne Chancelière d’outre-Rhin, d’où il déclara, fidèle à ses habitudes de tancer son peuple de Gaulois réfractaires quand il s’en trouvait éloigné, qu’il ne souffrirait pas que Paris soit encerclée et envahie, et qu’il y ferait donner la troupe si besoin s’en ferait sentir. On était prévenu.

Les Editorialistes, cette caste de courtisans nourris très grassement aux croquettes, usaient de toute leur morgue et leur mépris pour vilipender les Engiletés. Ils mettaient en exergue quelques vilaines actions commises ici et là, et présentaient ces révoltés comme des affidés du parti des Haineux. Madame de Montretout devait une fière chandelle à ces Editorialistes. Sans eux, la marquise et les barons de sa Faction seraient depuis longtemps apparus pour ce qu’ils étaient : des opportunistes, qui prospéraient de la misère et de l’ignorance, tels des charognards. Ce que les gazetiers-nourris-aux-croquettes ne disaient pas, c’est qu’à chaque fois que certains Engiletés s’étaient laissés aller à tenir des propos haineux, d’autres les avaient contredits. Les Engiletés ne demandaient plus seulement l’annulation de l’augmentation de la gabelle, ils commençaient à écrire des cahiers de doléances d’où il ressortait qu’ils étaient fort mécontents de la politique menée depuis l’avènement de notre Petit Foutriquet, laquelle politique avait consisté à tondre les Riens et les Riennes pour enrichir chaque jour davantage les Très-Riches-Amis de sa Généreuse Reconnaissance. Ils réclamaient ce qu’ils estimaient juste : qu’eux et leurs enfants puissent vivre dignement et en bonne santé. Il était également apparu clairement à celles et ceux qui avaient revêtu le gilet jaune de la colère que les Gazettes n’étaient là que pour servir la propagande toute à la gloire  de notre Grand Ruissellement. Des gazetiers essuyèrent ici et là des quolibets. Ils décrivirent ceux qui les avaient pris à parti comme des enragés, la bave aux lèvres. Une courtisane bien en vue, gazetière sur une Lucarne Magique toute dédiée à l’édification de la Glorieuse StartupNation et de son Petit Timonier, et qui était du mieux avec Son Arrogante Certitude, s’offusqua de ce que les gueux eûssent pu monter sur Paris et se diriger sur les Champs-Elysées. Où allait-on si on laissait ces hordes de va-nu-pieds continuer leurs saccages ? Paris, le temps d’un après-midi, avait furieusement ressemblé à ce qui s’y était passé quelque cinquante années auparavant, lors d’un mois de mai resté dans les mémoires. On était même allé jusqu’à déterrer les pavés. L’air sentait fort l’insurrection.

Les Riens et les Riennes se sentaient pour leur très grande majorité solidaires des Engiletés. La Petite Chambellane adjointe au Grand Jardinier, madame de Poire-Son, avait annoncé dans la semaine que l’augmentation de la gabelle, en lieu et place de servir à rendre l’air des grandes villes plus respirable, allait essentiellement être utilisée pour compenser un manque de recettes pour le Trésor de la StartupNation. Ce manque était du à la suppression de l’impôt des Très-Riches. Ceux-ci pourraient toujours s’acheter du bon air, les Riens et les Riennes quant à eux, non seulement seraient tondus et retondus, mais seraient condamnés à payer de plus en plus cher le carburant pour leurs carrosses, lesquels leur étaient pourtant nécessaires pour se rendre sur leurs lieux de besogne. Son Altesse Emperruquée, imitant en cela une Reine-Qu-on-sort que les Sans-Culottes, ancêtres des Insoumis, avaient autrefois raccourcie, avait suggéré aux Riens et aux Riennes, qui se plaignaient de ce que le carburant devînt hors de prix, de s’acheter des carrosses à pile. Qu’il était fatigant de devoir tout expliquer par le menu à ces illettrés fainéants !

Rintintin-Chien-Policier alias Rantanplan-Chien-Fidèle-de-sa-Majesté s’était encore une fois rongé les ongles et les sangs durant cette journée, comme il l’avait d’ailleurs fait toute la semaine qui avait précédé. Notre Explorateur des Tréfonds des Carottages lui avait confié une mission : jeter l’opprobre sur ces gueux enragés et engiletés et faire apparaître, en truquant les chiffres, que le mouvement parût s’essouffler. Rantanplan s’acquitta de sa mission avec zèle, comme à son accoutumée. Il accusa ces séditieux d’affaiblir le royaume dans sa lutte contre les Assassins. Pire : ils les accusa de vouloir s’en prendre à sa propre famille ! En effet, quelques Engiletés s’étaient transportés du côté de l’hôtel particulier où il résidait, et ils avaient dégainé leurs smartrucs pour immortaliser pour la postérité leurs trognes. Quel crime impardonnable ! Pour ce qui est des chiffres, notre ineffable Toutou produisit un comptage des plus précis, à l’unité près. Las ! Il fut démenti par un syndicat d’argousins en colère qui annonça un nombre élevé de gilets présents dans les provinces et dans la capitale. C’était là chose fort piquante, car les argousins étaient connus pour minorer de façon quasi systématique le nombre de Riens et de Riennes à battre le pavé pour protester contre leurs misères.

Pendant ce temps, à l’autre bout du monde, au Royaume du Soleil Levant, un des Très-Riches-Amis de sa Cireuse Splendeur, monsieur de Gône, baron infatué et méprisant, général en chef d’une fabrique de carrosses, – avant d’avoir été un simple fabricant de caoutchoucs pour les roues des dits carrosses, venait de se faire mettre aux arrêts pour avoir omis de déclarer ses tas de pièces d’or sonnantes et trébuchantes au Trésor Nippon. Dans ce fier pays, on ne badinait pas avec ce qui, dans la StartupNation, relevait au contraire du mérite ! Le baron Le Mère, Chambellan à l’Economie, déclara illico que monsieur de Gône n’avait fait que voler le fisc nippon, et qu’il n’avait absolument rien à se reprocher chez nous. Eût-il eu à le faire que notre Cajoleur Petit-Frère-des-Riches l’aurait immédiatement décoré de l’ordre de la StartupNation. Sa Réminiscence de Coblentz ne venait-elle pas de déclarer qu’Elle comprenait l’exode des Très-Riches, et qu’Elle envisageait de faire appel à leur amour pour son royaume ?

Le petit duc de Tourcoing, monsieur de Darre-Manin, voulut faire un coup d’éclat pour se démarquer des autres Chambellans. A la prestigieuse université de la Sorbonne, où il discourait devant un parterre de riches Phynanciers étrangers, désireux de placer leurs écus dans la StartupNation, mais qui s’inquiétaient quelque peu de ce que le climat tournât en défaveur de leurs intérêts, il déclara à des gazetiers qu’il comprenait la colère des Engiletés, et de citer en exemple de ce qu’il était devenu impossible, pour un simple quidam, de diner correctement – sans le vin ! – dans une gargottte de la capitale, à moins de cent écus ! Avec cent écus, les Riens et les Riennes remplissaient difficilement un panier de courses pour nourrir leurs familles pendant une semaine qu’on faisait durer.

Notre Glorieux Amphytrion reçut en grande pompe au Château les mille bourgmestres du pays. Il venait d’engager de très modestes dépenses pour rafraichir les peintures des salles à manger. La Reine-Qu-on-sort lui avait judicieusement fait remarquer que les ors étaient bien ternis et que cela jurait affreusement avec la nouvelle vaisselle. Cependant, même reçus comme des princes, les bourgmestres trouvèrent à redire ; « On a eu l’impression de participer à un diner de cons »déclara l’un d’eux. Un autre compara le Château au Vatican : il fallait passer par trois antichambres avant de pouvoir accéder à l’endroit où sa Papale Petitesse recevait. « Il n’a pas daigné venir s’exprimer devant nous » conclut amèrement ce bourgmestre dépité.

A l’issue de cette nouvelle semaine engiletée, le Château fit savoir que notre Bienveillant Timonier- qui venait de déclarer qu’il avait honte de ce qui s’était passé dans la capitale, tançant vertement ses sujets – avait « en même temps » entendu la colère qui s’était exprimée. Il annoncerait des décisions de nature à calmer la populace le mardi qui suivrait. On savait déjà que sa Grandeur Inspirée avait décidé de créer une nouvelle Commission pour organiser le passage dans une merveilleuse ère verte et bien disante. On tondrait toujours les Riens et les Riennes, mais en leur administrant une médecine qui leur ferait tout accepter. Mais sans attendre ce jour faste, qui mettrait fin à cette ridicule révolte, notre Xyloglottique Avorton s’exprima : « Il faut apporter une réponse économique, sociale mais aussi culturelle et de sens à nos classes moyennes et à nos classes laborieuses. » Comprenait qui pouvait …

Au soir de ce dimanche, les Insoumis et les Insoumises étaient tristes : ils et elles avaient escompté qu’il y aurait une dix-huitième députée de leur Parti à la Chambre Basse. Un tournoi avait effectivement eu lieu dans l’ancien fief de celui qu’on avait vu s’enfuir à Barcelone, l’affreux Manu-la-Terreur, cet ancien Grand Chambellan de l’ancien roi Françoué-dit-le-Pédalo. Las ! Les Riens et les Riennes avaient fait la grève des urnes, et c’est un vieux baron roué de la Faction de sa Sirupeuse Malveillance qui avait remporté la mise. Parmi le peuple, la défiance de la chose publique était à son comble.

Poster un commentaire

Les Chroniques du règne de Manu 1er dit Le Turpide.

Chronique du 18 novembre.

C’est terré à La Lanterne, dans sa résidence campagnarde – qui avait été celle des rois d’avant cette maudite Révolution- que Sa Pétocharde Petitesse entendit les échos étouffés de la première Gileterie. Durant toute la journée, ces gueux de Riens et de Riennes, revêtus de ces gilets, symbole de leur colère contre la hausse de la gabelle, envahirent, qui les ponts, qui les autoroutes, qui les routes, qui les ronds points, pour crier leur colère contre notre Malveillant Freluquet. Le sieur Casse-Ta-Mère, alias Rintintin-Chien-Policier de sa Majesté, tout en se rongeant nerveusement les ongles, avait donné moult ordres pour que le comptage de ces manants ne donnât qu’un chiffre ridicule. Las ! Ce fut la Maréchaussée elle-même qui parla d’au moins un million d’engiletés, sinon deux. Les pancartes et autres placards arborés étaient on ne peut plus clairs : ils s’adressaient à notre Petit Mogol pour lui signifier de tout le bien qu’ils pensaient de sa politique. Le tribun Rufffinus leur avait fourni un beau cri de ralliement : « rends l’ISF d’abord ! ».

Bon nombre des argousins avaient bien eu envie de revêtir eux-aussi le gilet de la colère tant chez eux aussi montait la moutarde contre sa Sirupeuse Arrogance. Toute cette journée du 17 novembre, Rintintin-Chien-Policier, non content de se ronger les ongles jusqu’à l’os, avait aussi glorieusement serré les fesses. A l’issue de cette première journée, on comptait bien une victime, une Rienne engiletée qu’une autre, au volant d’un gros carrosse, avait écrasée. On plaida la panique. Du côté des Gilets, on déplora amèrement que la communication des partisans de notre Fâcheux Monarc – qui n’avaient eu de cesse de dépeindre les engiletés comme des forcenés assoiffés de sang, le couteau entre les dents- avait créé chez certains une méchante rage, laquelle s’était exercée contre celles et ceux qui n’avaient, bien au contraire, qu’usé, de manière bien pacifique, de leur droit légitime à manifester. On compta aussi bon nombre de blessés, même du côté des gens d’armes qui, lorsqu’ils n’avaient pas été occupés à taper comme plâtre sur les engiletés, avaient été pris pour cible par des enragés, excités par la propagande des amis de Notre Vénéneux Biquet. On eut aussi à déplorer quelques incidents regrettables où les Engiletés penchaient plutôt du côté des Haineux que des Insoumis, ce qui les faisait se comporter fort vilement.

Le soir même, Rintintin-Chien-Policier assura sur les gazettes que le gouvernement avait « bien entendu le message » et il enjoignit aux Engiletés de rentrer sagement à la maison. Mais le lendemain, le Grand Jardinier, le ministricule monsieur de Ruge-It se fendit tout au contraire d’un cinglant « Nous ne bougerons pas». Ce même monsieur de Ruge-It avait dans la semaine qui précédait, vertement répondu à une Rienne qui l’interpelait sur ses fins de mois qui commençait le dix, qu’elle n’avait qu’ à venir « voir le plafond de[son] bureau qui s’effondrait ». A Marseille, où l’on comptait pas moins de mille personnes délogées, déplacées – parce que leurs immeubles menaçaient réellement de s’écrouler – on trouva la saillie de fort mauvais goût. Les partisans de sa Glorieuse Débâcle étaient passés maitres en l’art de tenir des propos dont la sottise égalait la malséance.

Un courtisan très en vue, qui se faisait passer pour un philosophe, Monsieur de Laive-It, et qui comptait parmi les zélés adorateurs de notre Fanatique Mal-Entendant, se laissa aller sur le fil de l’Oiseau Cuicuiteur, à mépriser les Engiletés et à affirmer que leur mouvement était un échec. L’ineffable Monsieur de Barre-Bier, emmitoufflé comme de coutume dans sa rouge écharpe, affirma doctement : « c’est un mouvement qui connait son échec par son succès ». C’était à qui énoncerait le plus de sottises. De son côté, les opposants au régime de sa Hauteur Azurée assurèrent de leur soutien les Engiletés. Gracchus Mélenchonus parla d’ « un immense moment d’auto-organisation populaire ». Monsieur de Saint Gnangnan enjoignit à notre Petit Baigneur de changer de politique. La marquise de Montretout, qui feignait toujours d’être du côté de la populace, y alla aussi de sa petite allocution. La StartupNation tanguait tel un navire en perdition. Son Ivresse des Profondeurs descendait encore et encore dans les carottages d’opinion, lesquels étaient pourtant soigneusement trafiqués. Notre Mémoriel Errant cuicuita : il voulait désormais réconcilier la base avec le Sommet. Là où il avait échoué, il réussirait ! Son Altitude Enneigée avait de fait entamé depuis son retour des provinces un glorieux mea culpa, qui avait trouvé son acmé sur le porte-aéroplane de la flotte. Interrogé par un gazetier-nourri-aux-croquettes, qui tenait encore plus que d’habitude du laquais que du gazetier, Notre Aviateur Ethéré mit en garde les Riens et les Riennes contre ces tentatives de soulèvement populaire. Mais il n’y avait pas que cela. Sa Splendeur Avachie venait de subir une rafale de cuicuis acrimonieux de son bon ami Donald Le Dingo. Notre Magnanime Foutriquet proclama : « à chaque grand moment de notre histoire, nous avons été des alliés et entre alliés on se doit le respect. […] Je ne veux pas entendre le reste, je crois que ce que les Riens et les Riennes attendent de moi, c’est de ne pas répondre à des cuicuis.»

Du côté des courtisans et des Chambellans, on continuait fort heureusement de rivaliser de sottise et d’inconséquence. Le petit duc de Grivot fut pris la main dans le sac sur une gazette parlée, sur laquelle il pérorait comme à son habitude, à citer un insortable écrivain antisémite, monsieur Maurras, croyant – disait-il ! – citer du Marc Bloch, lequel périt atrocement à cause précisément des antisémites…Monsieur de Grivot osa un « l’erreur est humaine ». La volonté de dépoussiérage de vieilles lunes malfaisantes était pourtant de mise depuis les propos de notre Grande Errance Mémorielle sur monsieur Pétain…et monsieur de Grivot avait naïvement cru que…. La bonne marquise de Chiappa, de son côté, fut épinglée sur les dépenses de son cabinet, et l’augmentation conséquente des émoluments de ses très chers conseillers. « Ils travaillent beaucoup » répondit-elle. Les Riens et les Riennes dont les maigres appointements et pensions étaient gelés et subissaient de surcroit d’insupportables ponctions, apprécièrent la sollicitude de la marquise. Mais pourquoi la réserver à quelques conseillers ?

Qu’ils étaient déjà loin les doux moments que sa Poudreuse Altesse avait partagés avec Frau Bertha, la Grande et Teutonne Chancelière d’Outre-Rhin ! Une délicieuse vieille Rienne centenaire avait même pris Frau Bertha pour la Reine-Qu-on-sort ! L’idée germait dans la tête de notre Cynique Tyranneau : réduire la population de la StartupNation à quelques centenaires qu’on chouchouterait dans de luxueuses hostelleries. Les autres ne Le méritaient pas. Ils ne Le comprenaient pas.

Poster un commentaire

Chroniques du règne de Manu 1er dit le Turpide.

Chronique du 11 novembre.

On arrivait au terme de la glorieuse « itinérance mémorielle » entamée par notre Mirifique Excursionniste, laquelle avait été minutieusement préparée dans le dessein de restaurer sa popularité et d’asseoir sa renommée. Mais rien ne se passa comme prévu. Les chers Conseillers ignoraient ce qui se tramait au plus profond du pays, ou du moins ils ne le comprenaient pas. Quant à notre Cireux Monarc, il avait tant le goût de la mise en scène de lui-même, il était si imbu de sa propre sublimité, que ce qui se passa autour de Lui pendant cette folle semaine défia l’entendement. Des médecins de l’âme se penchèrent même sur son cas, qui pour l’encenser, qui pour recommander au contraire de lui passer séance tenante une camisole de force. Les Riens et les Riennes, quant à eux, ne semblaient plus avoir qu’une seule idée en tête : lui botter le train et l’envoyer en orbite autour de la Lune.

Tout avait pourtant si bien commencé ! Dans la Moselle, à Morhange, ville sinistrée par le chômage, Sa Martiale Petitesse visita un ancien champ de bataille, où il se fit expliquer par le menu ce qui s’y était passé, pour se laver ensuite de toute cette vieille boue au contact de frais escholiers qu’on avait dûment chapitrés afin qu’ils ne commissent point le crime de lèse-majesté et qu’ils ne se laissassent aller à interpeller familièrement notre Riant Déposeur-de-Gerbes. On avait bien entendu organisé un de ces « bains de foule » que son Éblouissante Sublimité affectionnait tant, en ayant eu le soin de soigneusement trier les Riens et les Riennes admis dans l’intimité parfumée de notre Modeste Suzerain. Las, il s’en trouva quand même qui osèrent récriminer et poser d’oiseuses questions à sa Hauteur Enneigée.

L’après-midi de ce même jour, en Lorraine, à Pont-A-Mousson, notre Sublime Orateur crut enfin avoir son heure de gloire. Deux immeubles d’habitation venaient de s’écrouler dans la bonne ville de son ami le vieux baron Gaud d’Ain, à Marseille, où sa Dispendieuse Solennité aimait tant à se reposer. Notre Cynique Tyranneau s’essaya à l’envolée lyrique si chère à Monsieur Malraux, et sa phrase « Marseille a souffert et souffre encore » résonna devant un parterre de barons et de ducs, qui burent les impériales paroles. Sa Cynique Bonnimenterie parla surtout de l’Europe, et vanta les mérites de ce qui pourtant était la cause de bien des malheurs des Riens et des Riennes.

A Verdun, le lendemain, on fit accélérer une cérémonie funéraire qui avait lieu dans l’église afin de libérer la place pour laisser passer le convoi impérial. Ce fut dans cette ville de Verdun, dont le nom résonnait lugubrement dans la mémoire de la vieille République – tant bon nombre de Riens y avaient laissé leur vie lors de la Grande Boucherie – que les choses commencèrent à se gâter pour notre Frétillant Roitelet. On avait beau avoir pris toutes les précautions pour organiser ces « bains de foule », on avait fait passer moult entretiens d’embauche aux Riens et aux Riennes qu’on faisait admettre au plus près de son Impériale Sainteté, voilà qu’il s’en trouvait de plus en plus pour s’éloigner des propos convenus qu’ils étaient censés prononcer face à notre Grand Communicant. Ce dernier se laissa alors à montrer sa profonde nature : il répondit avec morgue à ce pauvre Rien qui se plaignait de la baisse de sa pension. « Vous racontez des carabistouilles » lui rétorqua-t-il. A celui qui se plaignait de la hausse de la gabelle, il asséna « le carburant, ce n’est pas bibi ». La scène se répéta. « L’itinérance mémorielle » se transformait en chemin de croix, mais notre Christique Régulus semblait y voir là un signe. Il persista donc. A Charleville-Mézières, le ton monta d’un cran : « Vous êtes un escroc » lui lança-t-on. « Vous ne ferez pas cinq ans dans vot’mandat », «On crève la faim ! « Comment se fait-il qu’il y ait des travailleurs pauvres ? «  . A ces quolibets, son Impassible Hauteur répondait invariablement par un sourire peint et cette petite phrase « Bonjour Madame, vous allez bien ? ». Une gazetière bien en vue, madame de Frais-Sauze, compara l’itinérance de notre Capricieux Monarc à celles des anciens rois, « quand le royaume n’étaient pas encore consolidé et qu’ils faisaient beaucoup de déambulation ». Monsieur de Puge-A-Da, un autre des ces gazetiers-nourris-aux-croquettes, s’ébaubit que sa Grandeur Itinérante pût passer « six jours et six nuits loin de l’Elysée ».

Ce ne furent cependant point les récriminations des Riens et des Riennes qui firent trébucher notre Impérial Suzerain, mais un personnage dont il lui tenait à cœur de réhabiliter la mémoire, laquelle était pourtant irrémédiablement entachée d’indignité. L’Histoire avait en effet mis ce très navrant personnage dans ses poubelles, mais cela n’était pas pour arrêter sa Très-Grande-Ignominie. Il était prévu, au terme de cette inoubliable « itinérance mémorielle » que notre Vil Timonier rendît hommage aux huit maréchaux vainqueurs de la Grande Guerre. En l’occurrence, ceux-là étaient surtout redevables d’avoir envoyé à la mort plus de la moitié d’une classe d’âge, sans compter tous les autres. « On croit mourir pour la patrie, on meurt pour les industriels » avait écrit au lendemain de cette grande boucherie monsieur Anatole France . Mais dans la StartupNation, sous le règne de notre Nouveau Maréchal-Nous-Voilà, il n’était plus question de rendre hommage à tous ces gueux qui n’avaient eu qu’à obéir « pour sauver leur pays » – faute de quoi en 1917, on en fit fusiller tant et tant « pour l’exemple » – le regard se devait tout au contraire d’être braqué sur les brutes galonnées qui n’avaient eu aucun état d’âme à envoyer les hommes se faire massacrer. Parmi ces huit, se trouvait donc – tout à fait officiellement – ce monsieur Pétain, qui s’illustra ensuite de la pire des manières dans la guerre qui suivit celle dont les Riens et les Riennes avaient pourtant juré qu’elle serait « la der des der ». Notre Grand Révisionniste appela cela « des choix funestes », choix qui ne devaient en rien dans son esprit venir ternir la mémoire de celui qu’il salua comme « un grand soldat ». Ce Pétain de sinistre mémoire avait tout de même subi « l’indignité nationale ». Mais sa Complexe Pensée n’en avait cure et prétendait détenir à elle seule la « vérité historique ». C’en était trop ! De toutes parts, les protestations fusèrent. « L’Histoire de notre pays n’est pas votre jouet » cingla Gracchus Mélenchonus. Les Réseaux Sociaux s’enflammèrent tant et plus et notre Piteux Galonné dut faire marche arrière. Les Conseillers furent mis en branle pour noyer l’affaire. Le soir même, un communiqué émana du Château, qui affirmait qu’au grand jamais il n’avait été question d’honorer la mémoire de celui qui s’était déshonoré pour toujours. Le petit duc de Grivot fut envoyé en renfort . On avait mal compris, ce pays était empli de gens mal intentionnés qui ne pensaient qu’à mal interpréter les impériales paroles ! Un petit baron de la Faction de son Outrageuse Petitesse, qui avait appartenu auparavant au Parti de la Rose, osa cette saillie « l’amicale des polémiqueurs professionnels est de sortie ».

Les Riens et les Riennes étaient outrés. Mais ils n’en avaient pas fini. Ce qui ressemblait de de plus en plus à une « errance mémorielle » se poursuivit. A Maubeuge, dans une fabrique de carrosses, il se trouva un ouvrier, qu’on avait pourtant pris soin de reléguer derrière des cordons de sécurité, pour gueuler à notre Courtoise Gravure-de-Mode qu’il n’était qu’un « opportuniste » et qu’il n’était pas « le bienvenu ». La colère du pays profond sourdait de toutes parts, comme elle sourdait à Marseille devant l’incurie des édiles qui se baffraient de chocolats pendant que les pauvres gens attendaient la mort dans l’âme qu’on sortît les leurs de dessous les gravats d’ immeubles effondrés d’avoir été laissés à l’abandon.

Fort heureusement pour sa Grandeur Chiffonnée, il se trouvait encore des partisans pour lui assurer fidélité. Telle cette vieille baderne qui lui demanda, alors que notre Martial Freluquet le passait en revue, lui et ses comparses, ce qu’il comptait faire de ces moins-que-Rien de « sans-papiers ». « Rassurez-vous, on va les…. » susurra notre Impitoyable Eradicateur. Sa Mensongeuse Mesquinerie tenta ensuite, devant un parterre de Riennes récriminantes, de se faire passer pour un fils du peuple : « J’oublie pas d’où je viens » « chuis pas un enfant de grande école ». Notre Enfant Gâté était pourtant un pur rejeton de la très bonne et très catholique bourgeoisie d’Amiens et avait fait la prestigieuse Ecole des Grands Commis. A Albert, la maréchaussée fit déplacer manu-militari la vingtaine de Riens et de Riennes, revêtus, en signe de protestation contre l’augmentation de la gabelle, de gilets jaunes, et qui entendaient dire son fait à sa Sourde Omnipotence. A Arras, les argousins mirent en état d’arrestation un Rien très alcoolisé qui avait proféré des propos épouvantables sur notre Très-Révéré-Souverain.

Pour fêter la fin de son errance, sa Besogneuse Platitude fit mine de convier des Riens et des Riennes – en réalité des figurants, dûment chapitrés et cornaqués- à « boire un verre, j’offre ma tournée ». La scène se jouait dans une petite ville du Nord, qui avait placé bien en tête la marquise de Montretout lors du deuxième tour du tournoi de la Résidence Royale. Notre Petit Bistrotier put ainsi tenir quelques propos de comptoir et poser, hilare, pour la postérité, devant les Boites à Images. Il en avait fini de cette semaine chez les gueux. Il allait enfin pouvoir retrouver son monde.

Son grand ami, Donald le Dingo, roi des Amériques, venait en effet de débarquer, flanqué d’une suite de laquais et de conseillers, et de madame Mélania, sa chère et tendre épouse. Las, Donald était furieux contre notre Petit-Va-t-en-Guerre, lequel s’était laissé aller, durant cette semaine où il était censé commémorer la fin des hostilités d’il y avait cent ans, à en souhaiter de nouvelles et d’en appeler à la création d’une armée européenne, pour courir sus au Tsar Poutinus, et même à son ami Donald ! Il fallut rassurer ce dernier, c’était une erreur, il y avait eu malentendu, ces ânes bâtés de gazetiers avaient tout compris de travers, il n’avait jamais été question de déclarer la guerre aux Amériques. Bien au contraire, sa Martiale Altesse fit savoir que Donald et lui-même allaient déclarer la guerre aux Bédouins afin de faire baisser le prix de l’or noir et donc compenser cette fâcheuse hausse de la gabelle qui allait sous peu mettre le pays en ébullition. Lors du diner de gala auquel nos Dispendieuses et Pipolesques Altesses convièrent tous leurs prestigieux invités, Notre Tactile Harceleur se montra des plus pressants avec son ami Donald, lui touchant à maintes et maintes reprises le genou ou l’épaule. Son Affectueuse Décadence en faisait d’ailleurs de même avec Frau Bertha, la Grande et Teutonnne Chancelière d’outre-Rhin, laquelle adorait ces familiarités. Elles n’étaient point du tout du goût de Donald, qui, en signe de fort mécontentement, fit pétarader son carrosse d’assaut, au nez de notre Détraqué Suzerain et de la Reine-Qu-on-sort, perchée comme de coutume sur ses vertigineux stilettos. Des boites magiques capturèrent cet instant où nos Nuageuses Altesses disparaissaient littéralement dans le brouillard blanc qui émanait du carrosse motorisé de Donald Dingo, roi des Amériques.

Pour les Riens et les Riennes, l’image était amère. Donald Dingo, pas plus que les grands industriels, ni les armateurs de ces bateaux de croisière – lesquels enfumaient comme des millions de carrosses une ville comme Marseille, quand ils venaient y faire relâche et déverser dans la ville pour quelques heures leurs hordes d’excursionnistes- aucune de ces fortunées personnes n’aurait à subir la hausse de la gabelle. Cette gabelle, qui du temps des anciens rois s’exerçait sur le sel, portait depuis des décennies sur le carburant, sans lequel les carrosses n’étaient que de vulgaires carcasses inutiles. Madame de La Bornée, la Chambellane aux Transports, avait doctement prévenu sur une gazette parlée : « changer de mode de transport et abandonner le carburant n’est ni compliqué, ni onéreux. Vous avez une sélection de trottinettes accessibles pour une cinquantaine de malheureux écus. Il faut que les Riens et les Riennes reviennent à la réalité».

Pour l’heure, les Riens et les Riennes fourbissaient leurs piques et leurs fourches. Des trottinettes, ils n’en avaient cure.