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Chroniques du règne de Manu 1er

Chronique du neuvième jour du mois d’août, en l’an de très très grande disgrâce vingt et un

Où il est question d’une certaine réminiscence, et de grandes manœuvres.

Les Riens et les Riennes se réveillèrent en ce matin du neuvième jour du mois d’août sous un nouveau régime : celui du sauf-conduit hygiénique. La dernière fois où l’on avait vu cette pratique du laissez-passer en cours dans le pays remontait au mitan du siècle dernier, lorsque les troupes de Herr Adolf, venant de Germanie, l’avaient envahi et que l’occupant avait coupé le pays en deux, avec l’aval de Monsieur Pétun, ce vieux maréchal si cher au cœur de Notre Cynique Pasticheur, lequel ne cessait de se réjouir d’avoir de nouveau réussi à diviser. Les Béats et les Hérétiques s’affrontaient sans merci.

Les choses n’étaient cependant point aussi limpides que le Roy les imaginait, à travers ce que lui rapportaient ses Conseillers. Dans le camp des Béats, qui avaient reçu la double onction de la Sainte-Vaccine, il s’en trouvait bon nombre pour ne point vouloir vivre sous le joug de la peur et du laisser-passer. En face, chez les Hérétiques, tous n’étaient point des ennemis acharnés de l’onction. Il s’en trouvait qui, tout en ne la voulant point pour eux-mêmes et surtout leurs bambins, pouvaient concevoir qu’elle pût empêcher les miasmes de faire leur œuvre pernicieuse chez les vieillards et les très-malades. Dans les deux camps, on déplorait pareillement qu’on eût empêché les médicastres de prévenir et de guérir, qu’on n’avait point rétabli les lits dans les hôpitaux, et qu’on ne pouvait disposer que des seules antidotes de la maison Faillezerre et de la maison Nova – ce qui procurait à ces dernières des rentes faramineuses. En outre, recevoir l’onction n’était point sans danger ni sans effet. On savait que certains étaient passé de vie à trépas après l’avoir reçue. Des femmes rapportèrent que leurs menstrues s’en étaient trouvées bouleversées. Les Fanatiques de la Sainte-Vaccine les moquèrent. Parmi les médicastres dont c’était la tâche de veiller à la santé des femmes, on fit de même: on déprécia, on réduisit, on invoqua la Lune. Ce n’était qu’une petite péripétie qui n’empêcherait point de procréer, que l’on se rassurât. Ainsi une fois de plus, les femmes furent-elles ramenées à ce qu’elles n’avaient jamais cessé d’être pour les patriarches : des ventres, qui plus est des ventres muets, ce qui était mieux.

Le samedi qui précédait ce lundi, on avait encore vu des foules de Riens et de Riennes braver qui le pluie, qui le soleil pour crier à Sa Malentendante Petitesse tout le mal qu’ils et elles pensaient de son laisser-passer. Le Roy allait-il apprendre à ses dépens qu’il était malvenu de contraindre un peuple dont la devise, depuis la Grande Révolution – cet évènement qu’il haïssait si fortement et dont il voulait en effacer jusqu’au nom – commençait par « Liberté »,  mot qui résonna dans toutes les villes du pays ? Dans les hôpitaux, les guildes de défense des nurses et des garde-malades prévinrent que la colère était très grande et qu’on cesserait le travail. Les soldats du feu en firent de même. Dans la bonne ville de Massalia, ils prirent même la tête du cortège des mécontents.

Notre Pusillanime Baigneur fit venir son âme damnée. « Mon brave d’Alanver, est-ce une révolution ?  » « Non, Sire, tout au plus une grogne à laquelle certains n’auront bientôt plus le loisir de participer. Nous allons y mettre bon ordre. Que Votre Majesté se rassure et qu’Elle retourne à sa baignoire, vos partisans veillent. » « Mon bon, que ferais-je sans vous ? Vous êtes le Gode-Froid-Bouillant de la Sainte-Vaccine ». Sur ces mots, fort de la bénédiction de son Roy, le Chevalier courut dans les salons de toutes les Gazettes afin de bouter les Guildes de leurs prétentions et de les menacer des pires représailles, tout en enjoignant à toutes les nurses et garde-malades de faire don de leur corps pour sauver la Saintevaccinéchionne, la fille aînée de l’Église du Saint Capital et de Biquefarma.

De son côté, monseigneur le duc du Dard-Malin, ne voulant point en être de reste auprès du Roy -dont il se disputait le cœur dans une lutte sans merci avec le Chevalier-, usa de ses roueries coutumières pour parvenir à ses fins. Après avoir fait compter les séditieux par les bons soins de quelques argousins – choisis pour leurs piètres aptitudes mathématiques – puis divisé le chiffre obtenu par dix, le duc entreprit de traquer tout ce qui eût pu servir à jeter l’opprobre sur ces Hérétiques. On trouva. Dans la bonne ville de Metz, une Rienne avait brandi un placard sur lequel figurait un Qui ?  accusateur suivi des noms de quelques grands du royaume en charge de la guerre contre l’épidémie. Monseigneur le duc, qui avait dans sa prime jeunesse fréquenté des cercles de Haineux, reconnut là leur rhétorique. La chose fut rondement menée. La Rienne fut aussitôt mise aux arrêts, accusée de servir l’infâme calomnie contre les Juifs. Monseigneur de la Blanche Equerre fit aussitôt œuvre de célérité. Cette infâme était une maitresse des moyennes escholes. Elle fut sur le champ mise à pied. On excipa de son ancienne appartenance à la Faction de la ChatelHaine, Monseigneur le duc du Dard-Malin faisant semblant de découvrir le fonds de commerce de cette dernière et de ses partisans. Ayant trouvé Madame de Montretout « trop molle » pour ce qui était de lutter contre les Mahométans , tout laissait à penser qu’il fallait en l’espèce sévir sans coup férir. Le duc reçut un prompt renfort, celui de la marquise de l’Oisot, dont on se souvenait qu’elle avait elle aussi fréquenté assidûment les mêmes clubs que le duc. On ne reniait jamais aussi bien que ce que l’on avait un temps fort prisé.

Ainsi en allait-il au Royaume du Grand Cul par-dessus Tête. ll fallait désormais faire la preuve diabolique que l’on n’était point malade, sauf pour ce qui était d’aller s’entasser dans des charrettes communes bondées, et pour se rendre dans les lieux de culte -sauf s’il s’agissait d’aller y écouter de la musique. Les musées et les bibliothèques étaient interdits aux Hérétiques, sauf à se faire frénétiquement écouvillonner. Il n’était jusques aux hospitaux où vous deviez en premier lieu exciper de votre bonne santé avant de recevoir les soins nécessaires pour vous guérir de votre maladie. Pour ce qui était des gargottes et des estaminets, il se disait sous le manteau que la Fronde s’organisait.

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