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Chroniques du règne de Manu 1er dit le Pieux

Chronique du vingt et unième jour du mois de juillet en l’an de très grande disgrâce vingt et un.

Où il est question d’un naufrage.

Ce fut un jour funeste pour celles et ceux qui vénéraient encore les valeurs de la vieille République. Voilà que sur décret du Roy, les théâtres, les cinématographes, les musées, en un mot les lieux où l’on pouvait baguenauder et oublier la dureté des temps, devenaient interdits aux réfractaires et aux hérétiques. On n’y admettait désormais plus que les béats, c’est à dire celles et ceux qui avaient reçu la double onction de la Sainte-Vaccine et pouvaient ainsi, les valeureux et les bienheureux, en exciper au moyen d’un laisser-passer. Ainsi le Roy en avait-il décidé et il l’avait fait savoir à son vil peuple, lequel devait se soumettre ou périr. Le Conseil d’Etat- que l’on consulta comme c’était encore de règle- n’avait point émis de veto, donnant là un parfait exemple de ce qu’était le parjure à soi-même. Ces vieux archontes, après avoir fait savoir quelques semaines auparavant qu’il ne serait pas juste d’établir une distinction entre les convertis et les hérétiques, venaient tout uniment d’approuver que la chose se fît. La Chambre Basse, toute acquise à Notre Sépulcral Freluquet, malgré les députés de l’opposition, courberait servilement l’échine, comme à chacun des caprices royaux.

Monsieur Bernalicissus et quelques autres tentèrent cependant de faire leur travail de parlementaires, réclamant plus de temps afin que ce décret, lequel allait désormais régenter la vie des Riens et des Riennes d’une manière inouïe jusque là, pût être quelque peu amendé afin d’être moins attentatoire à la liberté chèrement acquise depuis la Grande Révolution. Monsieur le duc d’Anfer, qui présidait cette Chambre Basse, était fort embarrassé. Des Dévots venaient de proposer que ce laisser-passer – que le Roy avait voulu à fins de «pourrir la vie des hérétiques »- s’appliquât aussi à ce palais et à ses occupants. Le duc se récria que c’était là chose impossible, que cela était une entrave à l’œuvre des députés, ce à quoi il lui fut rétorqué que c’était précisément l’argument des opposants. D’aucuns allèrent alors jusqu’à se demander si le duc ne voulait pas nuire de façon sournoise à Notre Petit Ubu et rajouter encore – si cela était chose possible- un peu de matière à la colère de la populace.

Ce fut le Premier Grand Chambellan, l’admirable baron du Cachesex, qui se chargea de l’énumération de tout ce qui serait désormais interdit aux hérétiques, car c’était ainsi que Son Abhorrée Suffisance considérait toutes celles et ceux qui ne s’étaient point encore fait administrer la sainte onction, laquelle devait se faire préférablement au moyen de l’antidote de la maison Faillezerre, tenue par des amis très chers du Roy. Le petit duc de l’Attelle avait servi, toute la semaine qui avait précédé, le même potage de la division. On avait prévu une récompense pour les braves qui s’étaient convertis les premiers : ils pourraient enlever leur muselière et on les exempterait d’écouvillonnages. Parmi les médicastres, il s’en trouva pour prédire que ces largesses auraient pour conséquence de permettre aux miasmes faussement hellènes de se propager partout, l’onction ne garantissant point entièrement l’immunisation. Qu’à cela ne tînt ! On en rendrait responsables les hérétiques. Madame Fiatus et Monsieur Ruffinus déplorèrent pour l’une que l’on eût cherché à punir et persuader là où il eût fallu au contraire convaincre et rassurer, pour l’autre qu’on n’avait point remplacé dans les hospitaux les lits qu’on avait tant et tant mis au rebut, et qu’au lieu d’utiliser l’antidote sur celles et ceux qui en avaient le plus besoin – les vieillards et les très-malades, on fît de la Croisade de la Sainte-Vaccine une arme contre le peuple. Point n’était besoin d’oindre les plus petits, tonna Monsieur Ruffinus : « C’est le signe de votre échec en toute chose depuis une année ! »

La chaleur s’abattit non seulement sur le pays mais aussi dans les cervelles. A la Chambre Basse, on s’invectiva, pendant qu’au dehors, les Engiletés battirent à nouveau le pavé, sous l’œil des argousins qui ne se livrèrent point à leurs habituelles pratiques de bastonnage. Certains parmi les hérétiques allèrent même jusqu’à leur trouver l’air accommodant.

Les cabaretiers et les patrons de gargottes avaient été enjoints de demander à leurs clients qu’ils montrassent patte blanche avant qu’on ne les servît, mais on s’avisa que ces braves ne pouvaient en rien remplacer la maréchaussée dans cette requête, de sorte que le baron du Cachesex expliqua fort doctement qu’il y aurait deux niveaux de contrôle des laisser-passer. Personne ne comprit goutte à ses élucubrations.

Le Roy n’avait cure de toutes ces sottises. Depuis qu’il s’en était allé en compagnie de Dame Bireguitte Ravalée de la Façade jouer le rôle de Sainte Bernadette Soubirou à Lourdes, un miracle s’était accompli. Sa Sublime Béatitude était en lévitation. On La croisait dans les couloirs du Château, à toute heure du jour et de la nuit, les mains jointes sur le cœur, aux lèvres un perpétuel sourire mystique et le regard en extase. Monsieur Petun lui parlait chaque nuit en songe. Les Riens et les Riennes, ces enfants terribles, avaient retrouvé un père. Foin des droits de ces insolents de Sans Culottes, il n’y avait plus que les devoirs des serfs qui s’appliquaient désormais.

Ainsi en allait-il au Royaume du Grand Cul-par-dessus-Tête en ce jour funeste où sombra définitivement la vieille République, cinquième du nom.

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