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Chroniques de Julie d’Aiglemont

Chronique du onzième jour du mois de juin, en l’an de très grande disgrâce vingt et un.

Où il est question de geôle, de magnanimité bien étudiée et d’un certain égarement.

Comme on n’avait point encore rétabli la justice de l’Ancien Régime, ce fut celle, plus clémente, de la vieille République qui s’appliqua. Ainsi le fol qui avait porté atteinte à la joue du Roy ne fut-il doncques point condamné comme son lointain ancêtre à écartèlement, mais à de la geôle. Après un jugement expéditif- on usait de bien moins d’empressement à punir les brutes qui molestaient leurs pauvres moitiés- on le mit tout uniment aux arrêts. Il fut déchu de ses droits à donner son suffrage lors des Tournois. Le pût-il encore le faire qu’il eût été juste qu’il donnât de la voix pour soutenir le vicomte de la Zizanie, le seul à avoir approuvé son petit crime de lèse majesté.

Le Roy cependant se montra fort magnanime avec son Damiens. Ce dernier n’avait-il point déclaré lui avoir trouvé le regard « sympathique » alors qu’il le contemplait se dirigeant à toute allure vers la foule des manants, prêt à dispenser sa sainte parole et leur imposer les mains ? « Par rapport à ce qui s’est passé, il faut relativiser et ne rien banaliser » fit savoir Notre Doucereux Samaritain dans un nouvel élan de son cher enmêmentantisme, « Ce n’est pas grave de recevoir une gifle quand on va vers une foule pour saluer ». Tels furent les mots magnifiques qui tombèrent telles des perles de la grâcieuse bouche de Sa Sublime Sainteté. Mais il fallait sans coup férir faire oublier que ce vilain – qui allait goûter la paille humide des cachots – avait eu l’audace de se défendre devant ses juges. Il avait certes trouvé le regard du Roy « sympathique » mais aussi « menteur ». « Je pense que le Monarc représente la déchéance de notre pays, ça a provoqué en moi du dégoût ». On le fustigea pour ces mots, on le flétrit. Ce pauvre hère avait eu assurément l’entendement tout retourné, et la faute en revenait à ces maudits Engiletés avec qui il était allé s’accoquiner. Le cachot se chargerait de lui faire rendre gorge de son outrecuidance.

Le Premier Grand Chambellan dut encore une fois observer la quarantaine. On venait cependant de le voir courir dans tout Lutèce ! Fort d’avoir, au su et au vu de toute la Tarteupenéchionne, reçu l’onction de la Sainte-Vaccine, le brave baron s’en était allé gaillardement ripailler, se mettant au service, disait-il, de la noble cause des gargotiers, lesquels pouvaient enfin recevoir à nouveau des convives. On l’ avait doncques vu gober ici quelques huîtres, là se repaître de bonnes charcuteries bien grasses et de tête de veau, en très bonne et joyeuse compagnie. Il suivait ainsi l’exemple du Roy qui avait décrété le retour des jours d’avant en se faisant voir en compagnie de Dame Bireguitte dans une auberge des plus modestes : foin de l’ étiquette des gestes « barrière », qui ne devait plus s’appliquer qu’à la populace. Foin des masques ! Las ! Le Premier Grand Chambellan fit savoir qu’en l’espèce, la faute en revenait à sa tendre moitié, laquelle était allée on ne savait trop où et s’était retrouvée au contact de malades de la grippe visontine.

Ainsi en allait-il au Royaume du Grand Cul-par-dessus-Tête, en ce onzième jour du mois de juin, en l’an de très grande disgrâce vingt et un. Monseigneur le duc du Dard-Malin eut une crise mystique. Il déclara que si les Haineux remportaient des Tournois dans les Provinces, cela tiendrait de la marque satanique. Il ne se trouva aucun gazetier, aucune gazetière, pour crier au complot. L’odeur de soufre était pourtant pestilentielle.

Madame du Beaulide reçut en son hôtel de Céniouze le faux tribun monsieur Ruissellus, lequel, tel Pierre avant que ne retentît pour la troisième fois le chant du coq, trahit les principes de sa Faction, dans une lapalissade des plus navrantes. « Les étrangers qui n’ont pas vocation à être dans notre pays ont vocation à rentrer chez eux » déclara ce gandin, fort imbu de lui-même depuis qu’on le recevait dans les meilleurs salons de Lutèce. Peu importait les raisons qui avaient poussé ces pauvres hères sur les chemins du monde emplis de mille dangers, fuyant de leur contrée mille maux et mille misères, Monsieur Ruissellus devait montrer patte blanche pour être admis dans le cénacle de la Goâche, qu’on appelait aussi la Fausse Sénestre ou la Sénestre Raisonnable, selon le côté d’où l’on considérait les choses. Madame du Beaulide, qui s’était faite l’arbitre de ces adoubements, inclina fort gracieusement son chef fort blond et fort lisse, ce qui contrasta avec l’âcreté dont elle avait usé avec la belle Madame Autinus deux jours auparavant.

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