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Chroniques de Julie d’Aiglemont

Chronique du septième jour du mois de juin, en l’an de très grande disgrâce vingt et un

Où il est question de cervelles racornies, de haines féroces et de digues détruites.

Or doncques, pendant que le Roy avait entamé sa Très Grande Perambulation sur ses terres, en vue de remporter à nouveau la première joute du Tournoi de la Résidence Royale, se transportant avec toute la Cour donc dans les provinces du sud, aux frais des Riens et des Riennes, imposant les mains ici, susurrant là qu’il allait devoir continuer de réformer le pays même si cela dût le contraindre à ne point entrer en piste pour le Tournoi, il se passa à Lutèce un évènement qui mit en branle tout le petit monde de la Gazette. Gracchus Melenchonus, avec le franc-parler qu’on lui connaissait, avait disserté au moment du déjeuner du dimanche dans le salon du gazetier monsieur du Bidou, à l’hôtel de la Franchintère, sur ses intentions et ses prétentions pour le Tournoi. On l’avait écouté avec hargne, on eût voulu lui faire ravaler ses mots tant on peinait à les comprendre. Il fallait donc constamment lui couper la parole. La cervelle des gazetiers et des gazetières s’était en effet fort amoindrie et racornie depuis qu’à trop fréquenter les petits marquis fort sots et les ignorantes duchesses, on s’était habitué à leur verbiage creux et ampoulé et l’on ne comprenait plus goutte à tout ce qui s’en éloignait par la hauteur de vue. Sans compter que dans les escholes de gazetiers, on n’enseignait plus les lumières de la raison. En lieu et place, on apprenait à tendre servilement des crachoirs aux puissants de ce monde, et à mépriser les tribuns du peuple.

Aussi, quand Gracchus Mélenchonus, à la toute fin de son discours, rappela que, depuis quelques lustres, des assassins ou des malandrins venaient troubler la semaine précédant le Tournoi en perpétrant quelque acte odieux ou quelque méfait, ce pour la plus grande joie des Haineux – lesquels en profitaient alors pour répandre le poison de la division et en appeler à la guerre civile contre les Mahométans tous coupables, ou à entonner le grand air de la Sûreté contre les étrangers, et que cet enchaînement de faits était désormais « écrit », en face, on se méprit sottement. On ne fit aucun effort d’entendement. Les cervelles des gazetiers étaient programmées comme de tristes petites mécaniques, à s’emballer sur un mot ou un autre, et ce d’autant plus quand il s’agissait de Gracchus Mélenchonus, leur bête noire.

On se récria. On en fit des gorges chaudes. On brama à l’outrage. Gracchus Mélenchonus ne venait-il point d’insulter les victimes de ces crimes odieux, les « attentats » en assimilant ces derniers à de simples faits divers ? Ne venait-il point de prononcer ce mot terrible, « écrit », lequel était le stigmate des Complotisses, cette secte de fanatiques ? Peu importait que la très sérieuse Gazette du Perruquier eût quelques jours plutôt traité de ce même sujet, peu importait que ses propos eussent été mal compris car entendus par le prisme de leur exécration, Gracchus Mélenchonus fut honni. Les benêts s’y laissèrent prendre. Plutôt que de penser par eux-mêmes, ils gobèrent la bouillie des gazetiers. Elle avait un goût des plus rances.

Là dessus, deux Haineux dont l’audience était grande, se firent représenter en train de mimer sur un mannequin les mille manières de mettre à mort les partisans de la Sénestre, et plus particulièrement les partisans de Gracchus Mélenchonus. L’un de ces reitres noirs comptait parmi les intimes du vicomte de la Zizanie. La scène était des plus violentes. Elle arriva sous les yeux du tribun des Insoumis qui s’en émut fort. Il pensa à ses partisans, il craignit pour leurs vies. Il fit connaître aussitôt sa grande inquiétude, et son indignation. Or, ceux-là même de la corporation des Gazetiers qui venaient de le brocarder, loin de s’émouvoir de ce qui se tramait, se gaussèrent tout au contraire, criant au subterfuge, à la diversion. « C’est un complot ! » Ce cri fusa de toutes ces gorges qui eussent dû se montrer plus circonspectes, car la haine professée par ces reitres ne s’étendait pas qu’aux seuls Insoumis, elle enserrait aussi dans ses mortels filets toute la corporation des gazetiers, hormis ceux qui avaient prêté allégeance au camp de Mme de Montretout.

Les digues sautèrent. Certains – à qui il restait encore de l’entendement- comprirent avec effroi que le « Grand Remplacement », ce méchant phantasme dont les Haineux rebattaient sans cesse les oreilles, prétendant que des hordes d’étrangers mahométans étaient en train de remplacer les habitants de l’Europe, recouvrait une toute autre réalité : aux Lumières de la Raison s’étaient désormais substituées les Elucubrations de la Haine et madame de Montretout, qui les incarnait à merveille, était devenue une personne fort respectable qu’on se disputait dans les salons. Ainsi, sous le règne de Notre Poreux Batelier, la mue s’était-elle parachevée. Cette Haineuse était devenue une Madonne, tandis que Gracchus Mélenchonus était voué aux gémonies. Le marquis de La Mauvèzalaine, qui se piquait d’être un philosophe, quand il n’était qu’un triste phraseur, fut le premier à se prosterner devant la ChatelHaine, cuicuitant qu’il lui lancerait son écharpe à quelques secondes de la fin du Tournoi. La perfide gazetière madame du Bolide en fit de même lorsqu’elle soumit à la question la belle Madame Autinus, la sommant de clouer au pilori Gracchus Mélenchonus, cet infâme ennemi du royaume. Madame Autinus ne s’en laissa cependant point compter. Mais il ne faisait plus aucun doute que l’Hôtel de Céniouze était un véritable traquenard pour qui n’était point du camp de la ChatelHaine ou de celui qui commençait à lui faire quelque ombrage, le vicomte de la Zizanie, cet homme dont l’âme bien noire se lisait sur sa vilaine figure.

Ainsi en allait-il au royaume du Grand Cul par dessus Tête, en ce début du mois de juin. L’air empestait fort.

Brève du huitième jour du mois de juin, en l’an de très grande disgrâce vingt et un.

Où il est question de schadenfreude…

Or doncques Notre Fringant Gâte-Sauce faisait la tournée des popotes, dans le pays de la Pogne, en faisant des vers de mirliton. Après avoir visité une eschole où l’on apprenait l’art de Vatel, Sa Grande Gourmandise se dirigea tout droit vers la foule des manants, lesquels, croyait-il, lui avaient apporté des friandises en guise de dessert. Il ne fut point déçu. Il reçut une tarte dont la recette passa à la postérité sous le nom de « tarte à Tain », du nom du village où s’était passé l’événement.

Las ! D’aucuns racontèrent de l’affaire une tout autre version : le Roy s’était en réalité pris un copieux soufflet par la main d’un partisan de la Fleur de Lys – à moins que ce ne fût un simple admirateur d’Hubert de Montmirail, au cri de « MontJoie Saint Denis ! ». D’autres quolibets peu amènes furent également proférés.

Le monde de la Gazette fut en émoi. Celui des ducs et des barons tout autant. Gracchus Mélenchonus exprima toute sa compassion. On l’acccusa aussitôt de vouloir faire diversion. Certains murmurerent qu’il avait concocté lui même la recette de ce soufflet. Le Premier Grand Chambellan, le bon baron du Cachesex, qui s’était quelque peu fait prier pour blâmer l’aimable pantomime du Haineux Papolardon, en appela aussitôt à l’union sacrée autour de la personne du Roy.

Selon que vous étiez à la Dextre ou à la Sénestre, votre vie ne valait pas le même chose.

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