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Chroniques du temps de la grippe pangoline

Chronique du treizième jour du mois de mai, en l’an de disgrâce 21

Où il est question de bon plaisir, de poids et de démesure et d’une bien peu ragoûtante farce.

Le Roy se languissait fort que l’épidémie de grippe pangoline fût terminée. Son premier Grand Chambellan, le baron du Cachesex, partageait en tout point cette opinion. Comme on était au mois de mai, il suffisait de mettre en application le vieil adage « fais ce qu’il te plait ». Le bon vouloir de Notre Volage Morticole, que l’étude des grimoires avait lassé – il en avait fait le tour et tout devenait d’un mortel ennui -, était donc que la vie pût reprendre son cours. La vie allait donc reprendre son cours. Les Riens et les Riennes étaient fortement incités à recevoir l’onction de la Sainte-Vaccine, bien qu’en certains lieux ce fût parfois chose malaisée, et qu’en d’autres on attendît vainement les impétrants. Le bon baron du Cachesex courait les salons des gazettes avec son air bonasse pour affirmer que les délais seraient tenus, foi de Gascon. On fit voter à la Chambre Basse un édit obligeant la populace à se munir d’un laisser-passer attestant que le porteur avait bien reçu la sainte onction ou que l’on s’était fait récemment écouvillonner.

Ce fut le moment que choisit le petit duc de Grivois pour quitter la Faction de la Marche et se démettre de sa charge de Dévôt. « La politique ne m’habite plus », tels furent les mots fort amers que prononça celui qui avait été le favori de Sa Versatile Complaisance et qui avait du renoncer au Tournoi des Bourgmestres, eu égard à ses frasques asticatoires. Le petit duc n’allait pas pour autant prendre l’habit et se faire moine. Il avait pris ses dispositions afin de s’établir comme conseiller en tactique et manœuvres diverses – il s’y entendait fort bien – et abreuver de sages paroles les chefs des maisons de négoce qui s’en remettraient à lui.

Le Roy avait d’autres chats à fouetter et il entendait en retirer quelque crédit. Le Royaume de l’Izrael et ce qui restait du royaume voisin de la Palestrine – le premier s’étant considérablement étendu sur le second, jusqu’à l’étouffer complètement – avaient recommencé leurs hostilités. Sa Verbeuse Diplomatie prit son cornet magique et s’entretint avec le Régent de la Palestrine, qu’il admonesta tout en lui présentant mielleusement ses condoléances pour les pertes humaines considérables que les canons de l’Izrael avaient provoquées. Il était de coutume depuis fort longtemps de renvoyer ces belligérants dos à dos, quoique leurs armées respectives fussent sans commune mesure. C’était David contre Goliath, et David était le Palestrinien. Notre Poudreux Téléphoniste promit qu’il s’entretiendrait avec le Grand Vizir de l’Izrael, Netéyahou 1er. Il ne faisait de mystère pour personne qu’il n’y aurait point d’admonestation. Le Roy se montrerait disert avec son grand ami. Pour preuve de son allégeance, il ordonna au duc du Dard-Malin que le Sieur Teutonic reçût tout pouvoir afin d’interdire la démonstration que les soutiens du peuple de la Palestrine entendaient faire dans les rues de Lutèce. Le Grand Prévôt, qui n’était jamais avare lorsqu’il s’agissait de réprimer et d’écrabouiller les ennemis du royaume, fit donc arrêter manu militari monsieur Hellebronus, le chef de ces subversifs, lequel sortait de chez le vieux baron du Truand, Grand Chambellan des Affaires de l’Extérieur, où il était allé plaider la cause de la Palestrine. On le menotta et on le mit en geôle. Gracchus Melenchonus tonna que cela était chose ahurissante, que cette arrestation était un déshonneur et qu’interdire les démonstrations de soutien au peuple de la Palestrine, alors même qu’elles se faisaient partout dans le monde, était une scélératesse. Las ! Le Roy avait choisi son camp.

Dans la bonne ville de Massalia et dans toute la Provence, on continuait de concocter la bouillabaisse royale, laquelle tenait bien plus de la farce. Sa Maniganceuse Gastrologie s’était en effet piquée de ce qui se tramait là bas. Des accointances fort agréables avaient été scellées avec le baron du Muzo. Madame de l’Ecluse avait été priée de rester muette. On lui ordonna de laisser à entendre -sans toutefois en piper mot- qu’elle se présenterait au Tournoi, et qu’à la dernière minute elle se retirerait, ceci afin de laisser toutes ses chances au baron du Muzo, à qui elle remettrait in petto son écharpe. Il ne fallait point que cela se sût mais cela se savait. Le baron du Muzo avait quitté sa Faction, les Raispoublicains, mais il en portait quand même les couleurs. Le duc de Nice, monsieur de la Fessetransie, ayant été de ceux qui chez ces mêmes Raispoublicains avaient prêté allégeance au Roy, au grand dam du baron des Latrines, partait cependant sous la bannière de monseigneur du Muzo, lequel avait engagé des Dévôts pour figurer parmi ses troupes. Du côté de la Senestre, ce n’était guère mieux. Les Printaniers s’étaient mis en tête de devenir barons. Un Jardinier fort imbu de lui-même, monsieur de la Félicité, s’était intronisé champion de la Senestre pour le Tournoi, quoique son tropisme le fît pencher à l’opposé. Afin de pouvoir prêter allégeance au baron du Muzo en vue du second tour du Tournoi pour tenter de faire pied au baron de la Mare d’Anis, le chef des Haineux, on avait écarté les Insoumis et les civils qui s’étaient piqués de participer au jeu.

Les Riens et les Riennes de cette province regardaient d’un œil morne et triste ce qui se tramait dans l’arrière-cuisine. Nul appétit ne leur venait.

Ainsi en allait-il au Royaume du Grand Cul par dessus Tête, en ce froid mois de mai de l’an de disgrâce 21. Quelques quarante années auparavant, Feu Françoué 1er dit Tonton avait accédé au trône. D’aucuns en gardaient encore un vif souvenir. Pour d’autres, il s’était terni. La vieille République semblait bien lointaine. Le tribun Ruissellus, chef de la Faction de la Faucille et du Marteau, avait reçu l’onction d’une partie de ses pairs pour se présenter au Tournoi de la Résidence Royale. Il ne sentait plus d’aise. On l’invitait dans les salons, on se le disputait. Il se prêtait fort complaisamment au jeu. Les gazetiers étaient enchantés. Qu’il était commode de traiter avec un opposant quand il se montrait aussi lisse et accommodant.

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