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Chroniques du règne de Manu 1er dit l’Infaillible

Chronique du trentième jour du mois de janvier de l’an de disgrâce 21

Où il est question de rogatons, de pépiements et d’une grande disconvenue…

Après son allocution aux Gazettes et aux Lucarnes Magiques, lesquelles s’étaient empressées de répandre la bonne parole dans tout le pays, le Premier Grand Chambellan était rentré fort marri au logis. Ses gens, toute sa maisonnée durent subir son ire, qui était grande. Voilà que le Roy, à qui il était tout dévoué, l’avait fait passer pour sot. Notre brave baron du Cachesex était en effet apparu fort fébrile au moment de se faire le héraut de Notre Grand Timonier. Il avait failli en perdre ses bésicles et son masque. Dans les chaumines, nul n’était dupe. On avait bien compris que s’il devait y avoir un nouveau Grand Confinement – lequel serait nommé autrement pour emberlificoter les esprits – le Roy, qui en déciderait comme il décidait de toute chose, imputerait cette mesure au seul peuple. Ce n’était point l’impéritie de son gouvernement qui en serait la cause, mais celle des Riens et des Riennes qui n’étaient point obéissants et consentants comme il seyait de l’être lorsque, par bonheur, l’on avait comme souverain cet Astre Solaire que le monde nous enviait.

Faute de fioles d’antidote « en nombre suffisant » – on n’usait plus que de cette litote, le mot « pénurie » étant désormais proscrit – la Grande Croisade de la Sainte-Vaccine s’enlisait. On continuait d’injecter aux vieillards une première dose de l’antidote, mais la date pour recevoir la deuxième se reculait, au milieu d’ordres puis de contre-ordres. On comprit bien vite que cela se ferait aux calendes grecques. La fabrique de potions et de médecines Sanous-Profite, que le Roy avait fort généreusement gratifié de centaines de millions d’écus afin qu’elle fit mine de mettre au point un antidote contre la méchante grippe pangoline, avait glorieusement annoncé qu’elle mettait fin à ses recherches ; que par conséquent elle allait mettre à la rue des savants devenus désormais inutiles. Sanous-Profite allait se mettre au service de la fabrique teutonne Bihauen-Tek, laquelle oeuvrait de concert avec la maison Fayethere, afin de produire des millions de petites fioles d’antidote, qu’on attendait pour poursuivre la campagne de la Sainte-Vaccine. « Comment donc, se récrièrent quelques Insoumis, nous prendrait-on pour des benêts ? Nous payerions donc deux fois le prix pour nous fournir en fioles ? » « Que nenni, répliqua d’un air fort pincé la petite baronne du Panier Ruché, que Notre Prévoyant Monarc avait mandé pour qu’elle supervisât toute cette activité, on nous gardera les rogatons, ce dont les autres pays de l’Europe ne voudront point. ». Tout allait donc pour le mieux au Royaume du Grand Cul Par-Dessus Tête.

Après avoir laissé son Premier Grand Chambellan essuyer ce nouvel orage, Sa Jacasseuse Pusillanimité s’était perchée sur le fil de l’Oiseau Cuicuiteur afin de pépier à celles et ceux parmi les Riens et les Riennes qui usaient de ce moyen de transport de la parole : « J’ai confiance en nous. Nous vivons des heures cruciales. Faisons tout pour freiner l’épidémie ». Ce «nous » intrigua. Le Roy usait-il de la méthode Coué ou n’était-ce point plutôt qu’il se lavait une fois de plus les mains par avance à propos de ce qu’Il déciderait pour le vil et bas peuple ?

Tout ceci était d’un mortel ennui. Le Roy se retira ensuite en ses appartements où il se fit faire la lecture par ses Conseillers des meilleures feuilles d’une hagiographie qui venait de paraître. Charlemagne avait eu son Alcuin, Notre Hardi Jouvenceau avait monsieur des Dursdelaselle. Qu’il était bon de se voir ainsi encensé sous la plume molle et complaisante de ce faiseur de Prêt-à-Penser ! Le miel et la flatterie mettaient du baume au cœur de Sa Délicate Constitution, que ces dernières semaines avaient prodigieusement ébranlée.

Ce monsieur des Dursdelaselle, éditocrate et thuriféraire, n’était point à confondre avec son homonyme le marquis des Dursdelaselle, un personnage fort bien en vue à la Cour, chargé d’honneurs et au faîte de sa gloire. Las ! Voici que l’étoile de cet homme de pouvoir, qui pouvait se targuer de compter au nombre des intimes du Roy, se trouvait soudainement et considérablement ternie. Un libelle signé de la belle-fille du marquis était paru en même temps que l’hagiographie du Roy. La dame y épinglait son célèbre beau-père, révélant d’odieuses pratiques d’alcôve sur son frère jumeau, un frêle jouvenceau dont le marquis eût selon elle autrefois abusé. Les faits étaient certes prescrits, mais l’opprobre ne connaissait point cette bien commode disposition, laquelle permettait d’absoudre trop de crimes contre l’innocence. Le marquis démissionna de ses charges et de ses titres. La consternation monta encore d’un cran lorsqu’on apprit que dans le Gotha de la Starteupenéchionne et de la vieille République, ces faits, connus de tous, n’avaient en rien empêché sa résistible ascension. Les ogres n’appartenaient point seulement aux contes de fées, ils existaient bel et bien en chair et en os. Le Roy trouvait cette affaire fort fâcheuse. Il avait mandé ses Conseillers qu’ils lui rendissent compte de tout ce qui se murmurait ici et là. Le marquis était un précieux allié, il l’avait fort bien servi lors du Tournoi qui l’avait placé sur le trône.

Ainsi en allait-il donc au Royaume du Grand Cul Par Dessus Tête. Le vice était vertu et vous faisait prince. Les puissants décidaient de tout mais n’entendaient jamais rendre compte de rien. C’étaient là leurs privilèges.

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