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Chroniques du règne de Jupithiers, au temps de la grippe pangoline.

Chronique du vingtième jour du mois d’août de l’an de disgrâce 20

Où il est question de papouilles et de bisouilles, d’ambitions et de vices.

Le fort de Brigand-çon bruissait de mille préparatifs. On attendait Frau Bertha, la Grande Chambellane de la Germanie, ainsi que sa suite de laquais et de conseillers. Notre Sautillant Jouvenceau s’ébaubissait à l’idée de revoir sa très chère amie qu’il pourrait papouiller et bisouiller à loisir. En public, on affecterait de porter le fameux masque, il fallait bien donner l’exemple à ce vil peuple qui, tout en maugréant, finissait par se soumettre. C’était là une passionnante expérience que de rendre obligatoire – en certains lieux seulement, à certaines heures seulement, les uns et les autres définies on ne savait trop par quel Grand Laquais, obéissant à on ne savait trop quelle règle – cette petite barrière de papier, fabriquée par les petites mains de l’Empire du Ciel, et d’observer comment les Riens et les Riennes se surveillaient mutuellement, chacun devenant le gardien des bonnes pratiques de son voisin. Monsieur Bentham n’eût point renié cette mirobolante idée. La Starteupenéchionne devenait un gigantesque panoptique.

Dans la bonne ville de Massalia, où les mœurs s’étaient considérablement relâchées, on dut cependant dépêcher un corps expéditionnaire de reîtres noirs pour y faire régner l’ordre. Peu importait que dans certains quartiers, on y surinait allègrement, on y détroussait les visiteurs, on y réglait ses comptes violemment, ce qu’il convenait de réprimer était l’absence de masque. A bord des charrettes communes, où la promiscuité continuait d’être la règle, les petits bambins s’effaraient à se voir entourés de tous ces visages à demi effacés. Plus de sourires, plus de rires, seuls demeuraient les yeux. On se jaugeait, on se distanciait. Le petit duc de l’Attelle, qui avait tristement succédé à la bonne duchesse de Sitarte, laquelle ne se pouvait égaler, l’avait prévenu : ce n’était point l’amende ni l’argousin qui vous l’assènerait qu’il fallait redouter, mais les miasmes, ces épouvantables miasmes, qui n’attendaient que le moment propice pour vous assaillir et vous faire passer de vie à trépas. « Tremblez, misérables gueux ! » serinait laborieusement, à qui voulait bien l’écouter, monsieur de l’Attelle, prédisant en même temps qu’on pourrait encore accroître l’amende, qui se montait à la coquette somme de cent trente cinq écus.

Le séjour estival de Sa Tapageuse Suffisance s’était donc déroulé sous les meilleurs auspices. Les deux formidables explosions au Pays du Cèdre avaient fourni un intermède des plus bienvenus. Notre Petit Plagiste, dès son retour, avait pu s’adonner à nouveau à son occupation favorite : tel Neptune, il sillonnait les flots sur un engin pétaradant, créant de formidables gerbes d’écume desquelles il sortait tout auréolé, nimbé d’une gloire quelque peu humide, ce qui lui valait quelques âcres admonestations de la Reine-Qu-On-Sort. En effet, Dame Bireguitte, qui suivait son époux à la trace, sur un fringant voilier, n’admettait point que le Roy dégouttât sur le ponton, que des laquais astiquaient frénétiquement afin qu’elle put s’y mirer et vérifier le résultat des travaux de ravalement dont elle venait de faire le très coûteux objet. Recevoir Frau Bertha serait le point d’orgue de cette villégiature, après quoi – non sans s’être à nouveau adonné au plaisir de quelques frasques nautiques- il faudrait s’en revenir à la capitale, où des affaires fort urgentes attendaient Son Infinie Suffisance. Il serait entre autre chose nécessaire de surveiller les ambitions du petit duc du Dard-Malin, lequel ne se sentait plus de joie d’être Grand Chambellan aux Affaires Domestiques. Cet intrigant, afin de couper court à la calomnie que des fâcheuses s’entêtaient à entretenir, avait proféré une petite phrase destinée à clore le bec de ses détractrices : « la victime, c’est moi », avant que de prendre une pose fort avantageuse et des plus martiales pour accompagner des argousins dans une traque de quelque substance illicite, laquelle se commerçait sous le manteau dans tous les quartiers mal famés du pays. Les gens du duc avaient fait mander les gazetiers, afin qu’ils assistassent à l’édification de la geste de leur maître, qui entendait pourfendre en tout lieu les délinquants, leur promettant de leur faire perdre le sommeil. En terme de perte, ce fut l’orgueil démesuré du duc qui s’en trouva quelque peu moqué. Les argousins et leur chien renifleur ne trouvèrent qu’un maigre petit tas de cette substance assassine. Quant aux terribles revendeurs – quelques jeunes Riens qu’on avait fait se masser afin de montrer l’ampleur de l’opération – ils se montrèrent fort coopératifs. On eût dit qu’ils avaient été recrutés comme figurants. Une Rienne fit ensuite son apparition. Elle devait se répandre en déplorations, afin que le duc pût lui donner la réplique, laquelle était la suivante « j’enverrai une missive au bourgmestre de cette ville dès demain ». La scène fut immortalisée et passa dans les Lucarnes Magiques. Quelques mauvais esprits suggérèrent que monseigneur le duc n’avait point demandé de faveurs en échange des bons offices promis et pour cause : l’essentiel de son temps se passerait désormais en visites aux argousins, ceci afin d’honorer sa promesse faite de façon tout à fait inconsidérée : « tant que ce trafic sera là, je ne m’arrêterai pas de faire la tournée des commissariats ». On était rassuré, d’autant plus que le mignon du Roy avait aussi obtenu qu’on taxât désormais d’une forte amende les contrevenants qui s’adonnaient à l’usage du chanvre. Le trésor de la Starteupenéchionne allait s’en trouver considérablement augmenté.

Le duc avait aussi donné un coup fatal à la vieille République – du moins à ce qu’il en restait, quelques oripeaux bien fripés – puisqu’il avait pompeusement déclaré que c’était la maréchaussée, « les forces légitimes de l’ordre », qui faisaient la loi dans le pays. Le Roy, tout en songeant à refréner les ardeurs de son favori, se disait que le temps était venu de supprimer la Chambre Basse, laquelle était autrefois censée être à l’origine de la dite loi. L’inconvénient était qu’en procédant ainsi, il ferait quelques mécontents et mécontentes. On ne pouvait décemment nommer tous les Dévôts et Dévôtes qui faisaient tapisserie dans les antichambres du palais Grands Commissaires des Canevas et des Plans sur la Comète. Pour l’heure, cette éminente charge, jadis sous la férule du Premier Grand Chambellan, venait d’échoir au fort cacochyme et si complaisant duc du Béarn, dont il fallait bien récompenser l’ardeur à lécher les chausses et le fondement. C’était aussi une bien fort commode manière pour Notre Grand Fraisier d’avoir ce fidèle d’entre les fidèles sous la main.

Le baron du Cachesex avait été quelque peu mortifié que le duc n’eût pas à lui rendre compte de ses agissements mais Sa Hauteur Enneigée entendait tout régenter Elle-même et dieu sait combien de temps eussent duré les conciliabules entre le Béarnais et le Gersois, qui n’avaient rien à s’envier l’un l’autre sur la lenteur de leur diction et leur capacité à pontifier à l’infini. Ainsi en allait-il au royaume du Grand Cul-par-dessus-Tête. Bassesse, médiocrité, veulerie, malhonnêteté, forfanterie, mensonge, prévarication, la liste s’allongeait chaque jour des qualités requises pour être remarqué et honoré par Notre Astre Maléfique. Dans le même temps, les partisanes et partisans de madame Halimus, cette grande défenseuse de la cause des Riennes, cette infatigable combattante éprise de justice et d’égalité, avaient rageusement observé qu’à ses funérailles, dans les premiers jours de ce mois d’août, ni le Chambellan aux Balances, le terrible monsieur Du Pont de Morte Ethique, qui avait pourtant été le confrère de Madame Halimus, ni la fort suffisante baronne du Cachalot, Chambellane aux Affaires de l’Esprit, n’avaient déshonoré de leur présence cet instant de recueillement et de ferveur. Le Vice ne pouvait rendre hommage à la Vertu.

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