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Chroniques du règne de Jupithiers, au temps de la grippe pangoline.

Chronique du vingt quatrième jour de juillet de l’an de disgrâce 20

Où il est question de virilité, de gloire (en carton-pâte) et d’un grand dessein.

Le favori du Roy, le duc du Dard-Malin, continuait d’être l’objet de toutes les critiques, bien qu’il eût reçu de la part de ses pairs les plus vibrants hommages. Ainsi en fut-il de Monsieur Du Pont de Morte-Ethique en personne, Grand Chambellan aux Balances, qui produisit, devant les vieilles badernes de la Chambre Haute – lesquelles s’étaient vertueusement appliquées à le mettre à la question -, de bien brouillonnes élucubrations, indignes de l’avocat qu’il était. Le nouveau Garde des Sceaux feignait de continuer de penser que le duc était innocent des charges qui pesaient sur lui. Or il apparaissait que le duc avait bel et bien fauté. Mais l’impudent s’en enorgueillissait. « C’est vrai, j’ai eu une vie de jeune homme » plastronnait-il dans les salons, avant que de déplorer qu’on eût lancé contre lui une « chasse à l’homme ». On était prié tout au contraire de s’ébaubir devant sa bonne santé. Que lui reprochait-on, sinon que d’avoir commis la charmante vétille de céder à un débordement de virilité, laquelle était vertu si grandement appréciée par Sa Sautillante Gourmandise ? Rien ne pouvait arriver à son favori. Perdre monsieur de Grivoit avait été un crève-coeur. Monsieur du Dard-Malin le remplaçait avantageusement. Et peu importait que fut en charge des Affaires Domestiques et de la conduite des argousins un homme qui avait monnayé ses bons services contre des faveurs d’alcôve. Monsieur de Laclos, qui avait en son temps pris la cause des femmes pour sérieuse, eût pu témoigner au procès du duc  que« la femme [cédait] sans consentir », mais la Justice de notre piteuse époque en avait décidé tout autrement, blanchissant dans un premier temps le favori du Roy, estimant que le malheureux n’avait pas eu conscience d’imposer la force de son sexe à une Rienne qu’on s’était empressé de décrire comme friponne et volage.

Des siècles de lutte pour l’émancipation des femmes étaient ainsi foulés au pied. Le Grand Chambellan aux Balances lui-même ne venait-il point de se prétendre « féministe », lui qu’on avait entendu se répandre en âcres jérémiades contre le fait qu’on ne pouvait plus faire connaître à une Rienne – quand on était un homme plein de virilité – son admiration en la sifflant copieusement ? Non content de cela, et pour prouver ses dires, Monsieur Du Pont de Morte Ethique s’était aussi empressé de contredire le nombre d’outrages subis par les Riennes. Tout ceci lui paraissait fort exagéré. « Comment peut-on savoir qu’un viol a été perpétré s’il n’y a pas de plainte ? » s’interrogea donc ce grand féministe, avant que d’admettre qu’il était allé un peu vite en besogne en questionnant les chiffres. Il feignait de découvrir le désastre, trouvant cela « effrayant ». Ce qui l’était tout autant était que Notre Suprême Phallocrate eût confié les Balances de la Justice à un tel homme. On était bien au royaume du Grand Cul-par-dessus-Tête.

Sa Vaniteuse Suffisance se reposait sur les lauriers que n’avaient manqué de Lui tresser les gazetiers-nourris-aux-croquettes après ce qui s’était passé à Bruxelles. On ne savait trop comment ces laquais avaient transformé l’eau en vin, la souris en montagne, les scories en acier poli – était- ce l’abus de la dive bouteille ou d’autres substances ? – mais ils furent ardents à la tâche et leurs gamelles se remplirent dûment après qu’ils eurent œuvré à l’édification de la geste de Notre Glorieux Monarc. L’événement avait été annoncé à grands renforts de superlatifs. Le terme « historique » était chéri des plumitifs dès lors qu’ils avaient à encenser le Roy, lequel s’était donc transporté dans la capitale de l’Europe pour y parler finances avec ses pairs. Sa Mignardeuse Altesse s’était auparavant entretenue avec Frau Bertha. Après forces papouilles et autres privautés, on s’était mis d’accord sur ce qu’il faudrait imposer aux autres, afin de remettre en état le négoce et les affaires, lesquels se portaient au plus mal depuis le Grand Confinement et le déferlement de la grippe pangoline. Las ! Les souverains du Nord ne l’entendirent point comme prévu. Les palabres durèrent quatre longs jours. Notre Jouvenceau Masqué eut beau frapper de ses petits poings sur la table, il fallut céder aux « Frugaux », ces souverains qui résistaient au nom de la Très Sainte Austérité. Les peuples et leurs besoins furent sacrifiés, ainsi que notre mère à tous, la Terre. On décida de continuer à produire de la dette, là où il eût fallu tout geler et recommencer. Chacun s’en retourna chez lui, fier de ce qui avait été obtenu. Les gazetiers se mirent à l’œuvre, et Sa Navrante Pantalonnade en sortit toute auréolée d’une gloire en carton-pâte, sa couronne de lauriers ne faisant illusion que dans les salons.

A la Chambre Basse, le fort servile baron du Truant, chef de la maffia bretonne, se fit le chantre des exploits de son bien-aimé Suzerain. Il le fit ovationner en clamant que c’était là un accord « historique ». Le baron avait été dûment chapitré et on lui avait fait lire les gazettes trois fois plutôt qu’une. Mais Gracchus Melenchonus sonna la charge : « C’est un mensonge, nous nous sommes faits plumer ! Nous sommes les dindons de la farce ». Ce bouillant tribun n’avait pas pour habitude de mâcher ses mots. Il récusa tout autant l’appellation de « Frugaux » dont les gazetiers avaient affublé les pays gardiens de la Très Sainte Austérité. Il leur préférait « radins » et « voyous », mots fort crus qui rendaient bien meilleur compte selon lui de la vérité. Dans les chaumines, où l’on n’avait une bien piètre opinion de l’Europe et de Notre Béat Idolâtre, on serrait les dents en attendant le pire, qui ne manquerait pas d’arriver dès que les beaux jours de l’été se transformeraient en grisaille.

Par bonheur, une distraction survint : un de ces gazetiers gavés d’honneurs et de croquettes, un certain monsieur du Jolifrein, se crut soudain investi d’une mission divine. Tel Jehanne la petite bergère de Domrémy, Saint-Capital et Sainte Phynance lui apparurent en songe pour lui intimer l’ordre de bouter hors du royaume Sa Grande Usurpation – qu’il avait pourtant servie avec un zèle sans pareil – et de restaurer sur le trône le bon Roy Françoué. Monsieur du Jolifrein se mit aussitôt en tête de lever une armée afin de courir sus à l’ennemi. « Engageons-nous », telle était le nom de cette armée qui se vit aussitôt grosse de deux mille volontaires, lesquels se tenaient vaillamment derrière leurs petites lucarnes magiques. On tremblait du bruit que feraient ces soldats lorsqu’ils déferleraient sur les rues et les boulevards de la Starteupenéchionne. Monsieur du Jolifrein escomptait bien débaucher le vicomte de la Jade d’Eau comme Grand Connétable. Un gazetier fort sot lui demanda ce qu’il pensait des Insoumis. « Ce n’est pas mes idées » lui fut-il répliqué, « mais il ont droit d’exister ». On fut abasourdi d’une telle mansuétude et d’une telle magnanimité, lesquelles laissaient augurer assurément d’un grand destin.

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