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Chroniques du règne de Jupithiers, au temps de la grippe pangoline.

Courte chronique du seize du mois de juin, en l’an de disgrâce 20

Le Conseil de la vieille république avait rétabli l’autorisation des manifestations, après que le gouvernement de Sa Tyrannique Malfaisance eut tenté d’en prolonger l’interdiction, alors même que l’état d’urgence sanitaire avait été levé. Dans toutes les villes du pays, les nurses, les médecins, les gardes-malades, les carabins, toutes les blouses bleues, blanches et vertes défilèrent donc en bataillons pour réclamer des écus pour ne point mourir au labeur. A Paris, le Grand Gouverneur de la place, l’implacable Sieur Teutonic, fit donner la charge contre ces dangereux séditieux, ceux-là mêmes que le Roy avait pour projet de faire défiler un mois plus tard et de décorer en grande pompe sur les Champs Elysées. Une nurse, qui avait failli mourir au front en combattant contre les miasmes méphitiques, se trouvant avec d’autres nassées et gazées par la maréchaussée royale, vit rouge et lança en direction des reitres noirs quelques pierres. Mal lui en prit. Elle fut poursuivie, matraquée violemment jusqu’à lui ouvrir le crâne, puis tirée par les cheveux par un roussin qui lui susurra fort courtoisement « tu vas la prendre, ta médaille ! », ponctuant cette charmante invite d’une grossièreté à l’encontre de la gente féminine. On félicita l’argousin et on engeôla la dangereuse séditieuse. A Marseille, la maréchaussée regarda benoîtement s’ébranler un cortège braillard et coloré. A Nimes, on assista à une scène qui mit dans une folle rage Notre Sanglant Jupithiers : les argousins déposèrent leurs képis, les soignants en firent de même avec leurs blouses, et tous s’applaudirent mutuellement.

Dans la bonne ville de Dijon, de sérieuses échauffourées avaient éclaté depuis trois jours dans un faubourg populeux entre les habitants et une bande de Tatars, lesquels entendaient faire main basse sur le négoce illicite de stupéfiants. La maréchaussée – qui n’avait aucun scrupule à nasser et à gazer de braves nurses – avait eu pour ces bandits de grand chemin la plus grande complaisance. La populace du faubourg, dont on disait que c’étaient des Barbaresques, avait décidé de se défendre elle-même. Les gazetiers de la capitale crièrent à la guerre ethnique et tous de trembler d’effroi. Mais qui donc avait intérêt à ce que se créât un tel climat de peur ? Que faisait monseigneur le duc de Gazetamère ?

Chronique du dix-septième jour du mois de juin de l’an de disgrâce 20

Où il est question de rage, d’outrage, et d’une bien étrange exemplarité.

Eût-elle perdu la vie pendant l’épidémie, en combattant les miasmes, comme ses pairs, bravement, sans masque, sans protection, dans l’urgence et l’épuisement, que Sa Splendide Tartufferie l’eût encensée, et décorée à titre posthume, au cours d’un grand raout où se presserait le gratin de la Starteupenéchionne. Las ! Elle avait pourtant été atteinte par les dits miasmes, son souffle déjà court avait manqué de s’éteindre, mais la rage l’avait faite se relever. On ne le lui pardonnait pas. Les images où on la voyait lancer – maladroitement selon les gazetiers aux mines compassées – on ne savait trop quel projectile en direction des reitres noirs de la maréchaussée, armés jusques aux dents, casqués et bottés – le Sieur Teutonic, leur maitre, leur avait intimé d’être sans pitié – avaient envahi les Lucarnes Magiques jusqu’à vous en donner la nausée. Et le landerneau gazetier de commenter pieusement, avec des mines effarouchées et scandalisées, cet acte de rébellion qui lui valait d’être engeôlée à la Bastille. La jugerait-on en place publique ? Serait-elle exécutée pour avoir osé ces gestes que beaucoup méditaient de perpétrer dans le secret des chaumines ? Elle subissait déjà l’indignité et les flétrissures des tous les tièdes, les mêmes qui avaient trouvé fort distrayant de se poster sur leurs balcons pendant le Grand Confinement, à taper sur leurs casseroles, et qui étaient rentrés bien sagement dans le rang de leur bien-pensance sitôt levée cette étrange interdiction. On était bien aise de savoir que l’on serait soigné si par malheur on tombait malade, mais on ne voulait rien savoir de plus. Protester, certes, mais un peu, avec un rien de révérence – le Roy et ses gens n’avaient-ils point fait quelques promesses ? Il suffisait d’être patient. Voilà ce qui se murmurait ici, pendant que là bas on faisait de cette enragée une icône et l’on s’inquiétait de son sort. Elle avait aussi aux yeux de certains et certaines le tort de s’appeler Farida, comme si ce nom la prédestinait à je ne sais quelle obscure profession, tout en bas de l’échelle sociale, ou pire, de compter parmi ces damnés Insoumis. Etait-elle bien celle qu’on avait prétendu ? N’était-ce point une usurpatrice ? Dans les poulaillers d’acajou, on caqueta d’importance. On la condamna. Elle n’avait somme toute que ce qu’elle méritait. L’argousin atteint on ne savait trop où – le projectile lui avait-il ouvert le crâne, à lui aussi ? – esterait en justice. Il mettrait cette séditieuse sur la paille, celle du cachot était encore trop bonne.

Quelques gazetiers à qui il restait encore un peu de cervelle se demandèrent comment on en était arrivé là. Il apparaissait que des bandes de malandrins tout de noir vêtus avaient pu, comme à l’accoutumée, se glisser au milieu des manifestants et le moment venu, tel un ballet bien huilé, se mettre à tout casser sur leur passage et à lancer moult projectiles sur les argousins, lesquels n’attendaient que cela pour répliquer et faire pleuvoir comme à Gravelotte des grenades sur les séditieux. Chose étrange, ces malandrins n’étaient jamais inquiétés par les reitres noirs, ni par les argousins. Une gazetière fort avisée, Madame De la Goise, eut cette formule qui fit mouche : « Qui a volé aux nurses et aux gardes malades leur manifestation ? » C’ était à en pleurer, ou à s’enrager. Là encore, les questions se pressaient sur les lèvres tremblantes des braves soignants, abasourdis par ce qui leur arrivait. Pourquoi donc la maréchaussée de la place de Paris n’avait-elle rien vu venir et pire, pourquoi avait-elle paru débordée, entraînée dans une folle sarabande par les malandrins ? Il fallait donc que la fête – car c’en fut une dans beaucoup de villes, il y eut même à Nimes un beau moment de fraternité – fût gâchée, il fallait que la belle image fût flétrie et salie, il fallait faire trembler, il fallait diviser. Notre Malveillant Foutriquet avait blêmi quand ses Conseillers lui avaient rapporté avec force courbettes – « Sire, il vous faut préparer au pire ! » – ce qui était advenu à Nimes mais les événements de la capitale le rassérénèrent. Malgré les bévues de ce bougre de Rantanplan,  et grâce au Sieur de Teutonic, il tenait encore la maréchaussée à sa main et à sa botte.

Sur tout ceci, on n’entendit point monseigneur le duc de Gazetamère, pas plus que la marquise de la Belleloupée, laquelle était bien trop occupée à semer de chausse-trappes le chemin de croix des Riennes que leur maudite moitié maltraitait – elle les contraignait ni plus ni moins qu’ à devoir user d’un huissier, à leurs frais, afin que cet homme de loi fît obligeamment connaître au bourreau que sa victime intentait une action contre lui – ou à prendre la défense du petit duc du Dardmalin, que ses vilaines frasques d’alcôve rattrapaient. Une Rienne avait esté contre lui, l’accusant de l’avoir violée bien des années auparavant. Le duc, qui protestait en tout lieu de son innocence, avait été mis une première fois hors de cause mais la justice avait relancé l’affaire. Brisant la loi qui voulût qu’on ne commenta point une affaire en cours, la marquise de la Belleloupée réaffirma haut et fort son soutien à celui dont elle saluait les hautes qualités de Chambellan. Madame de Sitarte, ne voulant point être de reste, claironna qu’elle gardait « toute confiance » en monsieur du Dardmalin, ce qui équivalait à clouer au pilori la malheureuse Rienne qui avait osé s’attaquer à un homme aussi puissant que cet intrigant qui se voyait déjà accéder aux fonctions suprêmes. La marquise de la Courge, qui avait en charge la défense des droits des Riennes, ne trouva rien à redire à cet hommage du vice au vice.

L’illustration était une nouvelle fois fait qu’on se trouvait au royaume du Grand Cul par dessus tête. Les argousins, s’ils avaient à réprimer les séditieux, préféraient s’en prendre à de frêles Riennes, plutôt qu’aux colosses. Ils pouvaient ainsi s’adonner en toute impunité à donner du bâton à ces coquines qui osaient leur tenir tête. Quant aux Chambellanes, elles n’avaient d’yeux que pour un butor qui entendait pouvoir user comme bon lui semblait du vieux droit de cuissage. Les Riens et les Riennes, contemplant le désastre, se rappelèrent fort amèrement qu’au moment du sacre, après sa victoire à la Pyrrhus contre l’aigre Chatelhaine de Montretout, Notre Cireux Tartuffe avait promis en tout point l’exemplarité. Il avait juste omis de dire que le vice remplaçait la vertu.

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