Poster un commentaire

Chroniques du règne de Manu 1er dit le Calculateur.

Chronique du quatrième jour du mois de juin de l’an de disgrâce 20

Où il est question d’auspices, de turpitudes et d’infamie.

Notre Impérial Ephèbe, que l’on avait tant vu et tant entendu pendant l’épidémie de la grippe pangoline, était devenu invisible. Les supputations allaient bon train. Nul doute qu’il méditait et songeait en son Château. La vérité était que le Roy avait fait en secret le voyage de Delphes pour y rencontrer la Pythie afin qu’elle lui fît savoir ce qu’Apollon pensait de sa princière personne. La devineresse – qui ne se trompait jamais- répondit qu’il n’y avait aucun homme plus arrogant, plus suffisant, plus calculateur. On avait aussi observé le vol des oiseaux – avant qu’ils ne fussent tous tués par les chasseurs, si chers à Sa Cynégétique Arrogance- pour en tirer quelques présages. Las ! Ils restèrent muets. Les carottages – ces modernes auspices – se révélaient quant à eux fort cruels. La cote de Monsieur de la Flippe, duc du Havre et encore Premier Grand Chambellan, connaissait une belle remontée. Celle de Notre Sépulcral Timonier restait fixée sur une barre que l’on avait scellée dans le marbre afin qu’elle ne pût jamais descendre en dessous d’une certaine marque, de sorte que l’on ne savait qu’une chose : cela ne remontait plus. Il était grand temps de se débarrasser de cet gênant duc du Havre. II faisait de l’ombre à Sa Bouchonneuse Offuscation. Le Tournoi des Bourgmestres, où ce duc était tenu – et ce de façon tout à fait incompréhensible – pour gagnant, allait en donner une excellente occasion. Revenu de Delphes, le Roy continuait de consulter les devins et autres mages qu’il avait réuni en un secret cénacle, afin de renaître de ses cendres, tel le Phénix de l’Occident.

Une chose était maintenant certaine : le Chevalier d’Alanver ne serait point fait duc. Tel Icare, il avait volé trop près de l’Astre Solaire et s’y était, l’impudent, brûlé les ailes. L’affaire de la potion magique du Savant de Marseille continuait de faire couler de la salive. Il apparaissait, après les fracassantes annonces de l’angloise gazette dont s’était servi le Chevalier pour interdire l’usage de la potion en tout lieu dans notre pays, y compris dans les hôpitaux, que la dite gazette émettait maintenant quelques réserves sur cette recherche, encensée et louangée avec force tapage quelques jours auparavant, et que trois des médicastres ayant trempé dans l’affaire vinrent à leur tour de se rétracter. Tout cela était fort consternant et fort embarrassant pour le Chevalier. On murmurait de plus en plus qu’en interdisant qu’on usât de cette médecine, cet ancien médicastre – qui avait en son temps fait le serment d’Hippocrate – avait sans nul doute privé des Riens et des Riennes du droit à pouvoir être soignés. On s’interrogeait, jusque dans les gazettes où l’on n’avait eu de cesse de vilipender le Savant. Et si ce professeur Klorokine avait été dans le vrai ? A Massalia, dans sa bonne ville, peu en doutaient : on y était moins mort qu’ailleurs, sans doute parce qu’au lieu de rester grelotter de fièvre au logis, selon les prescriptions que les Lucarnes Magiques avaient seriné à longueur de journée, on était allé tout bonnement se faire passer un écouvillon au fond des naseaux et recevoir s’il en était besoin quelques cachets de la médecine tant honnie à la capitale. On en avait vite compris la véritable raison de cette mise au ban de cette potion : elle ne coûtait pas grand chose et venait contrarier les appétits féroces de la maison Biquefarma. Le Chevalier d’Alanver avait été un des plus acharnés à vouloir la peau du docteur House. Il occupait la meilleure des places pour ce faire. Il était Chambellan à la Malportance. Comme la prétendue recherche s’était avérée un faux, il lança alors la justice aux basques du Savant. Mais quels étaient donc les buts non avoués des manigances du Chevalier ? Pour le compte de qui donc œuvrait-il ainsi ? Les funestes conséquences étaient dans toutes les têtes. Les vieillards dans les hospices qui n’étaient point morts de la grippe pangoline s’éteignaient maintenant de désespoir, privés de la tendresse des leurs pour accompagner leurs derniers instants.

Il ne se passait plus une semaine sans que les gazettes et les Lucarnes Magiques ne s’intéressassent à l’Oracle Massaliote. Après monsieur du Pyjamas qui était allé fielleusement se prosterner et faire mine de se repentir, sa perruque en tressautant de révérence, ce fut au tour de La Bonne-Fille-de-Son-Maitre de dépêcher sur les rives du Lacydon deux gazetières tout empourprées dans leurs atours et leurs falbalas, qu’elles craignaient fort de crotter dans les ruelles de l’antique cité, madame de l’Aile-Griffe, que l’on ne présentait plus tant ses talents de Dévôte la précédaient en tout lieu, et une certaine petite madame de Prouteproute, qui se piquait de connaître la médecine, alors qu’elle ne savait que gloser inconsidérément. On eût dit les Érinyes mues en gardiennes de la bien-pensance et du dogme de la Pensée Unique, chargées d’une mission persécutrice. Las ! Tout ceci tourna court. Madame de Prouteproute, alors qu’elle interrompait le Savant par son vain et sot caquetage, se fit vertement rabrouer telle une écolière insupportable. Cela réjouit plus d’un Rien et plus d’une Rienne, et ajouta encore à la réputation d’insubordination toute gauloise de ce Savant au franc-parler. Madame de l’Aile-Griffe ne fut pas plus épargnée, elle ne le méritait guère. Elle posa avec beaucoup d’affectation cette pendante question : aurait-t-on pu grâce à cette potion de quatre sous sauver plus de vies ? Monsieur House répondit tout uniment que oui, rajoutant sévèrement: « vous n’avez pas honte ? Moi, oui ». Mais cette courtisane était tout à fait étrangère à ce genre de considérations qu’elle laissait volontiers aux gueux, son adoration pour Notre Délicieux Biquet et son fort confortable train de vie lui tenant lieu de préceptes. Monsieur House fit ainsi la preuve par deux de la vanité insupportable de ces Trissotines et de leurs pairs, qui croyaient tout savoir mais ne savaient rien.

Le Chevalier d’Alanver était aussi bien empêtré avec ce qui se passait à l’hôtel de Ségur. Des fessées se perdaient. Ce perfide avait volontairement oublié d’y convier les carabins, et les nurses estimaient n’avoir point voix au chapitre. L’affaire était fort mal engagée. Une décision de justice obligea l’oublieux Chevalier à recevoir une délégation de carabins. Quant aux nurses, les pauvres, elles en furent pour leur frais mais elles firent connaître bruyamment leur colère. Et ce n’en était que le début. Pour parfaire le tableau, on apprit que la Starteupenéchionne allait contraindre à la faillite les fabricants de masques du pays, car on préférait perfidement les acheter par cargaisons aux Fils du Ciel. Des voix s’élevaient aussi pour dénoncer l’usage intempestif chez les bambins des alcoolats destinés aux ablutions des mains. Il n’y avait d’ailleurs point seulement les bambins qui risquaient sur le long cours leur santé : ces alcoolats contenaient moult substances qui vous rendaient stérile et vous mettaient l’organisme sans dessus dessous. De deux maux, il fallait choisir le moindre mais on peinait à distinguer lequel il fallait préférer.

Madame de Sitarte provoqua un tollé à la Chambre Haute, et le départ des vieilles badernes fort courroucées de son invraisemblable aplomb. Elle leur infligea ni plus ni moins un camouflet en leur répondant d’une façon qu’ils estimèrent « sotte et blessante ». Nul n’en fut étonné, tant ces deux qualificatifs la définissaient des pieds à la tête. Elle avait justifié une fois de plus les agissements du gouvernement de Notre Injurieux Badinguet – qui n’avait de cesse d’humilier quiconque n’appartenait point à la caste des Dévôts – en faisant un appel des plus oxymoriques à « l’intelligence collective » et aux sacro-saints « gestes barrière », lesquels étaient mis à toutes les sauces.

Quant à monseigneur le duc de Gazetamère, en tentant d’apparaître comme le Chambellan aux Affaires Domestiques, ce qu’il était en théorie, il se mit à dos une guide d’argousins qui avait tout de la ligue factieuse et entendait mener comme bon leur semblait leur institution, laquelle on l’allait voir prenait dans certaines villes un bien mauvais chemin. Quel avait donc été le crime de Rantanplan ? Il avait benoîtement fait savoir que chaque manquement au règlement concernant la bienséance et la politesse, « y compris des expressions racistes » serait sanctionné. Outre que le duc oubliait qu’il existât une telle instance au sein des argousins pour surveiller et punir – si l’on surveillait effectivement, on ne punissait que très peu sauf si cela était trop voyant – , il se contredisait lui-même de surcroît, ayant affirmé quelques jours plus tôt que pareille chose n’arrivait jamais. Las !L’affaire venait cette fois de l’intérieur de la maison Poulaga. Des propos haineux avaient été rapportés par un argousin, lui-même victime du fanatisme de ses acolytes au motif de la couleur de sa peau, et horrifié par ce qu’il avait entendu. La victime avait porté l’affaire devant sa hiérarchie, mais rien ne s’était passé. Ses persécuteurs sévissaient toujours. La gazette de monsieur Plénus s’associa à une Lucarne Magique réputée pour son esprit pour faire connaître les dits propos, lesquels avaient été gravés dans le marbre par le courageux lanceur d’alerte. C’était pour le moins édifiant et difficilement soutenable. Les argousins se laissaient aller sans vergogne à une logorrhée des plus haineuses, de laquelle il ressortait que ces braves « gardiens de la paix » verraient du meilleur œil voir advenir une guerre pour « régénérer l’espèce humaine et surtout la race blanche ». Ils s’armaient du reste en prévision. Ils déversaient pêle-mêle leur haine des femmes, des nègres, des juifs et des bougnoules, sans que cela ne sautât aux yeux de l’institution – chargée en principe les bonnes pratiques de la maréchaussée, la dite Igépéhenne, dont Rantanplan avait oublié l’existence – dûment avertie, que cela pût être contraire à l’exercice de leurs fonctions. En d’autres temps, la maréchaussée avait eu pour mission de protéger. On constatait avec effarement et rage que pour un hélas trop grand nombre d’entre les argousins, il s’agissait maintenant de livrer une guerre au peuple. Ces moutons enragés avaient essaimé, on les avait laissé paitre dans les marécages fangeux et voilà maintenant qu’ils jetaient l’opprobre et l’infamie sur toute l’institution, qu’ils désignaient à la vindicte populaire, mettant en danger celles et ceux qui étaient restés vertueux, car il en était resté. La question pendante était de savoir comment on en était arrivé là.

Ainsi en allait-il en Starteupenéchionne en cette fin de la première semaine de la deuxième phase du Grand Déconfinement.

#ChroniqueDuRègneDeManu1erDitLeCalculateur

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :