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Chronique du règne de Manu 1er dit Le Ratiocineur

Chronique du trentième jour du mois de mai de l’an de disgrâce 20

Où il est question de tristes méfaits, d’une étude « bidon » et de lumière noire.

Des nouvelles alarmantes arrivaient de l’autre côté des mers. Dans l’Empire des Amériques, la guerre civile menaçait. Quatre argousins blancs avaient étouffé un Rien, coupable du seul malheur d’être né Noir. Les argousins avaient menti, mais leur forfait avait été vu et enregistré sur les petites lucarnes magiques de poche. Les pacifiques manifestèrent leur douleur et leur colère, d’autres plus enragés, mirent le feu et saccagèrent des échoppes. Donald le Dingo, loin de condamner les assassins, dont l’un d’eux était hélas trop connu mais n’avait jamais été désarmé, n’ayant reçu pour tout châtiment pour ses méfaits antérieurs que quelques lettres de réprimande, fustigea la faiblesse d’un bourgmestre et menaça d’envoyer la garde nationale. En Starteupenéchionne, on comprit bien vite ce que recouvrait la formule du Premier Grand Mité : « la liberté va enfin devenir la règle ». On recouvrait la liberté de suer au labeur, celle de devoir dépenser encore et encore pour subsister mais on était toujours interdit de se rassembler à plus de dix personnes, sauf bien entendu dans les escholes.

Dans la bonne ville de Massalia, des Riens et des Riennes qui avaient enfourché leur vélocipède pour protester contre une énième absurdité coûteuse en deniers publics de la baronne Tine de La Vasse, connurent la douceur des gaz dont les aspergèrent au hasard des argousins fort énervés. Cette pauvre ville de Massalia était donc condamnée à mourir de l’afflux de carrosses et autres charrettes, les vélocipèdes étaient honnis, à moins que le printemps ne survînt enfin dans cette cité. Durant le Grand Confinement, la baronne, qui présidait tout en même temps aux destinées d’un conglomérat de villes et à celles du département, tout en briguant le fauteuil de bourgmestresse – son appétit était sans limites – ayant oui dire que le vélocipède était une bonne chose pour se déplacer en temps d’épidémie, avait fait procéder à une installation des plus bancales afin qu’une belle avenue fût partagée entre tous les moyens de locomotion. Cela avait coûté quelques dizaines de milliers d’écus, qu’importait, c’était de l’argent public. Mais devant l’ire des conducteurs de carrosses, à moins que cela ne fût parce qu’on lui avait dit que les miasmes étaient partis au diable vauvert, Madame de La Vasse fit opérer machine arrière et l’on ôta l’installation bancale. Les vélocipédistes criant au scandale se rassemblèrent pour clamer leur ire. Ils furent vite réprimés. La liberté sous le règne de Notre Sanglant Jupithiers était fortement sous entraves.

Rien n’allait plus pour le Chevalier d’Alanver. Tout à son ardeur à vouloir pourfendre le Savant de Marseille, le preux serviteur de Notre Petit Foutriquet avait brandi peut-être un peu trop inconsidérément les résultats d’une étude sur la fameuse potion de quatre sous dont usait le médicastre pour empêcher les miasmes de la grippe pangoline de provoquer des dégâts et conduire à la suffocation des malheureux qui en étaient atteints. Le Chambellan à la Malportance s’était empressé, sitôt la dite étude publiée par une gazette étrangère, de faire interdire la médecine du professeur Klorokine. Il commençait à crier victoire. Las ! Il apparut très vite que les résultats -prétendus très mauvais – étaient pour le moins biaisés, quand ils n’étaient pas faux. Des voix de savants fort respectables s’élevèrent ici et là pour le clamer. Monsieur House lui-même, tout en caressant la barbe, avait eu ces mots : « c’est bidon ». La clique des contempteurs du Savant se fit soudainement moins bruyante. Quant à Sa Neigeuse Hauteur, apprenant ce que venait de faire ce Chevalier, en qui il avait mis sa confiance après les lacrymales errances de la marquise de la Buse, Elle entra dans une noire colère. Il se murmurait que les jours de monsieur d’Alanver à la Chancellerie étaient désormais comptés.

La Starteupenéchionne vacillait dangereusement. On commanda de nouveaux carottages, que l’on maquilla fort soigneusement afin de faire apparaître une embellie. La cote de popularité de Notre Abyssal Scaphandrier n’était jamais mesurée à sa juste aune, on composait sans cesse et on compensait les mesures catastrophiques pour atteindre toujours le même chiffre, lequel ne voulait donc strictement rien dire. Le mot d’ordre lancé depuis le Château était « confiance ». Il fallait redonner « confiance ». La brouillonne et chancelante douairière de La Peine-En-Ecot, apparut, plus hirsute et bredouillante que jamais. Après avoir annoncé que le nombre de désoccupés venait de connaître une forte croissance, elle incita les Riens et les Riennes, au travers de laborieux borborygmes, à éventrer leur matelas de laine pour se précipiter faire des emplettes inutiles. Il fallait relancer l’économie ! Il avait totalement échappé à cette gargouilleuse douairière un principe immuable : quand tout allait mal, celles et ceux qui le pouvaient encore tentaient de se constituer une maigre épargne, qu’ils resserraient en prévision de temps à venir plus durs encore. Et nul doute que ces temps-là s’annonçaient. Des manufactures, ne pouvant plus faire face aux créances, licenciaient les laborieux à tour de bras. Les Très-Riches observaient tout ceci, la main agrippée sur leur bourse dont aucun liard ne sortirait. Que les pauvres crèvent, il y en aurait toujours d’autres pour les remplacer.

La bonne duchesse de Sitarte, à qui le Roy avait mandé qu’elle se fît plus modeste et mesurée dans ses paroles, oublia vite ses bonnes résolutions. Elle fut invitée à une causerie dans le salon de monsieur de la Bourrée, ce gazetier qui se piquait de fabriquer l’opinion. Il fut question de la maison Goupil, le fleuron de la Starteupenéchionne. Madame de Sitarte pérora tant et tant pour justifier les menées du gouvernement – se montrer fort généreux avec cette maison et fermer les yeux qu’elle se séparât de tous les laborieux inutiles, dont la duchesse ne savait pas vraiment à combien ils seraient, c’était là chose fort secondaire – qu’elle mélangea tout : le nombre de carrosses que Goupil était en mesure de fabriquer chaque année dans ses usines devint le nombre de carrosses fabriqués, et la duchesse fustigea alors tous ces carrosses invendus qui gisaient on ne savait trop où, sans nul doute dans l’immensité vide de sa cervelle. C’était ce qui s’appelait «rester sur le carreau ».Madame de Sitarte était ainsi : prête à forger le plus de billevesées et de fadaises possibles pour complaire à Son Infaillible Supériorité, le tout enrobé dans un aplomb qui n’avait point son pareil. Elle faisait en outre mine d’épicer son discours d’une pincée d’humanisme, lequel dans sa bouche avait une saveur fade et totalement artificielle.

Le vingt neuf de ce mois de mai fut un grand jour pour Notre Universel Génie. Il allait montrer au monde sa disruptive vision, et imprimer sa marque dans l’Histoire. Les princes et les rois de la Terre étaient tous suspendus aux lèvres jupitériennes. On cessa toute activité afin d’écouter ce que Sa Turgescente Gloire avait à annoncer. C’était tout bonnement si renversant, si inouï, si surprenant, qu’on en perdit le souffle. Le Roy avait réuni un aréopage d’Économes qu’il avait sommés de se mettre au travail selon un schéma bien arrêté : on disserterait de la pluie et du beau temps, des bourses plates des gueux et des cassettes rebondies des riches – comment faire pour que cela continuât ainsi – et s’il restait encore un peu de phosphore à ces éminences grises, on parlerait de cette science des populations, la démographie. Notre Précieux Ratiocineur leur avait donné six mois pour rendre leur copie. Ce nouveau cénacle s’ajoutait à tous les autres, ce qui avait fait dire au duc de l’Anfer que la Starteupenéchionne était aux mains d’une « élite éclairée ». Le malheur était que la lumière provenant de ces cervelles soi-disant supérieures n’avait rien à voir avec les Lumières qui avaient œuvré à produire la Grande Révolution. On avait ici affaire à un genre de lumière noire, qui éteignait par avance toute émancipation humaine et subordonnait toute chose à la Phynance. L’un des ces Diafoireux de l’économie, un certain monsieur Blémarre avait œuvré au sein du redoutable Ephémi, cette officine qui s’occupait de l’argent dans le monde, non point les pauvres écus sonnants et trébuchants du peuple, mais des montagnes d’écus imaginaires de la Phynance, qui s’échangeaient follement chaque jour dans des corbeilles tout aussi imaginaires et ruinaient la vie des pauvres gens. Ce monsieur Blémarre, que Son Inflexible Férule avait mis à la tête de cet aéropage, avait joyeusement participé quelques années auparavant, au sac du petit royaume hellène, saigné à blanc afin de satisfaire les appétits voraces des Saigneurs de la Phynance.

Ainsi en allait-il en Starteupenéchionne dans les derniers jours du mois de mai, avant que ne commencât la deuxième époque du Grand Déconfinement.

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