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Chroniques du règne de Manu 1er dit Le Fricoteur.

Chronique du vingt huitième jour du mois de mai de l’an de disgrâce 20

Où il est question de clochettes, de baiser, et de révérence tirée…

On ne savait trop ce qu’il en advenait des miasmes, mais en ce qui concernait les mites, nul doute qu’elles avaient gagné la partie. C’étaient des mites blanchisseuses, d’habiles lavandières qui faisaient bouillir minutieusement chaque poil de la barbe gauche du Premier Grand Chambellan, laquelle devenait au sortir de leurs bons soins neigeuse et éclatante, tandis que les poils de la barbe droite restaient désespérement bruns et sombres. Le contraste était des plus saisissants. D’aucuns, dans l’adversité et les soucis, se faisaient des cheveux, Monsieur du Havre, lui, se faisait des poils. Ce fut donc à cet inestimable serviteur à demi blanchi sous le harnois qu’échut le grand honneur d’annoncer que le Grand Déconfinement entrait dans une nouvelle phase. « La liberté va enfin redevenir la règle », tels furent les mots prononcés par monseigneur le duc, et l’on s’interrogea sans fin sur cet « enfin » incongru. Le Premier Grand Chambellan avait-il eu à souffrir de ces restrictions des libertés, lesquelles avaient semblé tout au contraire plaire follement à Notre Impérieux Galopin ? La mesure des vingt lieues était enfin levée – on n’aurait point à créer un nouveau privilège pour les Riches qui eussent voulu rejoindre leurs résidences d’été -, chaque province s’était vue remettre des gommettes vertes en récompense de sa bonne conduite. Il n’y avait plus que la Grande Province de Lutèce à rester à l’orange, ainsi que deux territoires ultramarins. Les estaminets et les gargottes qui avaient survécu au Grand Confinement pourraient enfin rouvrir leurs portes, on allait pouvoir à nouveau s’y enivrer et s’ y empiffrer, si toutefois les bourses plates des Riens et des Riennes pussent le permettre. Les moyennes escholes ainsi que les gymnases des grands escholiers accueilleraient à nouveau la jeunesse du pays, dans le respect du protocole établi par les gens de Monseigneur le duc de la Blanche Equerre, ce qui promettait une joyeuse pagaille. On y était enfin…ou presque. Monsieur de la Flippe enjoignit cependant chacun à ne point se laisser aller à la désinvolture. Las ! C’était là peine perdue tant le soleil, qui dardait d’insolents rayons depuis plusieurs semaines, laissant augurer de la survenue fort prochaine de la période du Petit Chien, incitait au relâchement généralisé. Les miasmes circulaient encore ici et là, il se créait toujours des foyers de contaminés, surtout chez les pauvres hères qui étaient réduits à la promiscuité. Et nul ne savait dire pourquoi ces funestes miasmes semblaient cependant battre en retraite, ni dans quelles armoires, entre quelles piles de linge, ils iraient se terrer, tapis dans l’ombre des secrets inavouables, et à quel moment ils ressortiraient.

La grande nouvelle était que la Chambre Basse ainsi que la Chambre Haute avaient toutes deux donné leur accord pour que l’on utilisât un pernicieux système de clochettes que chacun pourrait accrocher à sa petite lucarne magique de poche, afin que fussent immédiatement repérés les infortunés sur qui les miasmes auraient sauté. Grâce à ce moyen, plus aucun secret n’échapperait à Notre Malveillant Petit Frère et à ses Très-Chers-Amis. L’ère de la Grande Surveillance était arrivée. Gracchus Mélenchonus s’en était ému et il avait fait trembler les ors de la Chambre Basse avec ces belles paroles qui firent frémir d’aise Monsieur Hugo depuis son repos éternel: «  je fais partie de ceux qui ne veulent pas qu’on sache près de qui j’étais à moins d’un mètre pendant plus d’un quart d’heure. C’est le temps d’un baiser. Ça ne vous regarde pas. ».Pendant que le tribun des Insoumis faisait aussi appel à Monsieur Rabelais pour tenter de faire fonctionner quelque rouage de la cervelle absente des Dévôts du Roy, ceux-ci s’agitaient frénétiquement sur leurs bancs. Tout cela les dépassait. La littérature, la poésie et la philosophie – ces disciplines honnies qui ne rapportaient aucun écu- leur provoquaient des prurits et il se formait, dans le trou où eût du se trouver ladite cervelle, une sorte d’ébullition fort malodorante. Ils en devenaient intenables. Le duc d’Anfer, loin de faire taire ses troupes discourtoises et dissipées, tenta une fois de plus de produire une saillie à la suite du discours de Gracchus Melenchonus, prétendant s’en gausser. Ce qu’il crut être un mot d’esprit tomba à plat tel un vulgaire crachat. Le duc était le seul à rire de ses pitoyables traits, lesquels révélaient une nature bien âcre et bien médiocre.

La Faction de la Marche n’en finissait plus de s’effilocher. Un nouveau groupuscule venait de se constituer. Ces apostats-là étaient en réalité des séides de Monsieur du Havre, lequel, craignant les foudres de Sa Jupitérienne Mesquinerie, prétendit n’être pour rien dans cette énième défection au sein des Dévôts. Tout partait en quenouille et il y avait de la sécession dans l’air. Il fallait donc colmater à la poix les brèches du navire. Ce fut ainsi que Monsieur d’Amonbeaufisse et Madame de la Courge se portèrent avec célérité au secours de ce monsieur de la Torpille, que la justice venait d’épingler et de condamner pour s’être montré malséant et avoir outrepassé ses droits envers une ancienne assistante. Le premier argua qu’il s’agissait là d’un conflit privé entre un maitre et une domestique et que l’on aviserait lorsque l’affaire aurait été définitivement jugée – monsieur de la Torpille avait fait appel du verdict et se disait « serein » quant à la suite des événements-, la seconde, qui avait en charge la Chancellerie des droits des Riennes, montra une fois de plus tout l’attachement et la passion pour sa mission ainsi que sa conception toute personnelle de la justice: elle excipa ni plus ni moins de la « présomption d’innocence ». A cette annonce et en vertu de ce beau principe brandi par la vertueuse marquise, bon nombre d’assassins dûment jugés et mis en geôle prétextèrent tous en choeur de leur « présomption d’innocence ».

Le Chevalier d’Alanver, croyant mieux terrasser, tel un Saint Georges de carton pâte, ce vieux dragon patelin de monsieur House, lequel n’en finissait plus de le narguer et de cracher sa potion magique, tout en se caressant la barbe, en appela à sa tendre moitié, une petite duchesse fort bien faite de sa personne et qui le savait, madame du Beauminois. Cette coquette se piquait d’avoir étudié le droit. Elle s’en alla parader sur une Lucarne Magique, proférant des menaces à l’encontre du Savant, lequel dérangeait en vérité la maison Biquefarma avec sa potion de quatre sous, potion honnie dont on venait d’en proscrire l’usage. Las ! On ne sut pas gré au Chevalier d’user ainsi de l’entregent de son épouse pour tenter d’en finir avec le professeur Klorokine. Il y avait de la mesquinerie et de la lâcheté dans le procédé qui excitèrent l’ire des partisans du Savant. La querelle en fut relancée, d’autant que monsieur House persistait, estimant que le temps « ferait le tri ». La duchesse des Charentes et du Poitoutou fut soudainement prise d’un transport au cervelet, elle supprima tous les cuicuis qu’elle avait pu produire pour soutenir la médecine de Monsieur House.

Dans sa bonne ville de Ludgdunum, le vieux duc de Colon s’allia, en vue du deuxième tour du Tournoi des Bourgmestres, avec ce qui se faisait de plus rance et de plus raide, de vieux barons sis bien à droite de l’échiquier. Monsieur de la Jade d’Eau se laissa aller quant à lui à quelques confidences dans le salon de Monsieur du Truqué, où il était de bon ton de venir se faire voir. Monsieur du Truqué recevait ce soir-là une ancienne concubine du roi Françoué, qui avait eu un goût fort marqué pour les polissonneries à dos de scoutère, lequel engin lui avait valu son surnom. Madame de Mersipoursemoman – tel était le nom de cette duchesse -passa pour une révolutionnaire et une extrémiste face au très compassé duc, lequel avoua ne s’être jamais considéré comme un opposant politique à Notre Délicat Biquet. Il y avait donc bien anguille sous roche ! Le petit duc de Moucheté ne s’y trompa point, il cuicuita fébrilement que Son Autocentrée Suffisance serait avisée de pencher du côté de Monsieur de la Jade d’Eau, espérant ainsi opérer vers un retour en grâce auprès du Roy. Monsieur de Moucheté se croyait un grand progressiste, quand il n’était qu’une girouette.

Tout semblait donc aller pour le mieux dans le meilleur des mondes. Pour preuve, le sieur La Bidoche – qui ne doutait de rien et osait tout, c’était là sa marque de fabrique – alla se répandre partout qu’il se sentait investi d’une mission divine : se présenter au nom de la populace au Tournoi de la Résidence Royale. Était-ce donc là le résultat de son conciliabule avec Notre Médiocre Fricoteur ? La Bidoche serait-il un de ces leurres destinés à faire jaser et distraire les Riens et les Riennes ? La perspective en était si navrante et si effrayante que ce fut le jour que choisit pour tirer sa révérence un amuseur public, un féroce contempteur de la bêtise, qui n’avait pas eu son pareil pour narguer et faire ricaner des ridicules. On le pleura beaucoup.

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