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Chroniques du règne de Manu 1er dit Le Voiturier.

Chronique du vingt cinquième jour du mois de mai de l’an de disgrâce 20

Où il est question de carottes, d’assiettes et de félonie…

C’était à n’y rien comprendre. On avait fait procéder à un nouveau carottage de l’opinion, en sondant les cervelles de quelques Riens et Riennes, triés sur le volet par on ne savait trop quel mystérieux calcul dont seules les académies de forage avaient le secret, afin de savoir si Notre Abyssal Scaphandrier jouissait à nouveau de l’affection de son peuple. La popularité de Notre Roy Bien-Aimé eût du être au firmament après cette folle aventure de la grippe pangoline où on l’avait vu partout, endossant maint costumes, tantôt arpentant les tranchées tel Clémenceau, tantôt enfourchant un mannequin de paille à l’effigie de ce même Clémenceau – c’était le seul tigre qu’on eût pu trouver -, son auguste profil un jour découvert, le lendemain masqué, à moins que ce ne fût l’inverse. Son Himalayenne Prétention s’était exprimée moult fois dans les Lucarnes Magiques, Elle avait sillonné le pays en long et en large, abreuvant de son Verbe Guérisseur son peuple de fainéants et d’illettrés qu’il fallait châtier, non parce qu’on l’aimait mais parce qu’on l’abhorrait. On avait fait mine – le chevalier d’Alanver s’était révélé fort habile en faisant appel à la perfide baronne du Notabenêts – d’écouter les doléances des nurses et des garde-malades, mais c’était pour mieux les réduire au silence. Mais voilà que le résultat du carottage venait d’être connu et il était défavorable à Notre Fêlé Bibelot. Pire encore ! Les Riens et les Riennes dont on avait foré les cervelles par un oiseux questionnement préféraient monsieur du Havre et ses mites ! Cela conforta le Roy dans sa décision de se débarrasser au plus vite de celui qui osait lui faire ombrage.

Mais qui donc pour le remplacer ? Le grand Vizir Manolo, l’ancien duc d’Evry, ne manquait jamais aucune occasion de renouveler son allégeance. Il se disait dernièrement prêt à « renverser la table », et, en grand maladroit qu’il était à casser de la vaisselle. Était-bien le moment ? Son Agacée Sérénité avait tant d’autres motifs d’insatisfaction et d’inquiétudes. Il se murmurait que d’aucuns se sentaient pousser des ailes et rêvaient de gloire et de notoriété, ces puissantes drogues qui vous isolaient du commun et vous faisaient croire maître du monde. Ainsi les noms de messieurs de l’Anehonât et de la Zizanie circulaient-ils sous le manteau. De ceux-là, Notre Fielleux Bonimenteur en ferait son affaire – il avait du reste commencé les manœuvres en s’entretenant avec ce La Bidoche, lequel se piquait de le critiquer en public, tout se laissant circonvenir des plus aisément dès lors que l’on se retrouvait dans l’intimité d’un conciliabule – mais voilà que le nom du Savant de Marseille se chuchotait aussi dans les coursives des gazettes. Or ce monsieur House était du dernier bien avec Sa Frivole Mondanité, on entretenait les meilleures relations. Celui qui était autant admiré qu’il était détesté n’avait jamais émis la moindre critique envers Notre Révéré Monarc. Mais il était devenu, par le truchement de sa potion magique et de ses déclarations qui semblaient frappées au coin du bon sens, le héros de celles et ceux qui s’insurgeaient contre le Roy et ce qu’ils appelaient « le système ». Pour être juste, le sulfureux Savant ne faisait toutefois pas l’unanimité dans ce camp-là et les querelles allaient bon train – c’était là tout nanan pour Sa Suave Machination. La dispute est d’un grand secours pour affaiblir l’adversaire, sans elle on serait à la peine.

Le Chevalier d’Alanver avait lancé sa machinerie contre Monsieur House, mais l’effet escompté – celui de faire passer le Savant pour un bouc émissaire et cacher ainsi sous le tapis les funestes errements du gouvernement pendant l’épidémie de grippe pangoline – tardait à se faire jour. Le professeur Klorokine se rebiffait, ajoutant encore, s’il était possible, à la cacophonie ambiante. Le baron d’Amphore, un personnage falot et inconsistant, qui présidait à ce qui restait de la Faction de la Rose, fut victime d’une crise d’amnésie. Oubliant son soutien sans partage à Notre Fringant Jupithou au lendemain de sa victoire, il avait commencé de comploter bassement avec le duc de la Jade d’Eau, et son comparse, le jeune vicomte du Marais, ainsi que d’autres intrigants et intrigantes, au premier rang desquelles se trouvait la petite baronne de Bellecassette – l’ancienne Chambellane à l’Instruction du bon roi Françoué, celle dont le seul nom provoquait un prurit subit autant que violent chez les maitres des escholes et ceux des collèges. Tout ce petit monde entendait à l’instar de l’ancien Grand Premier Chambellan le Grand Vizir Manolo, « renverser la table » sans toutefois casser trop de vaisselle, car on voulait bien qu’elle servît encore. C’était dans ce dessein que l’on n’avait point convié à cette réunion secrète ces maudits et encombrants Insoumis, ces irréductibles dont on ne savait que trop bien que ce qu’ils voulaient faire de la vaisselle et du dogme de l’Eglise du Saint-Capital. On venait d’en avoir un bouillant exemple avec monsieur Ruffinus, que le gazetier monsieur de la Bourrée avait âcrement mis à la question. Le tribun ne se souciait que des pauvres gens et se disait prêt, s’il le fallait, à se faire leur champion.

Les ducs de l’Amer et de l’Attelle s’étaient mués en Frères de la Charité pour les Riches. Le premier venait de pieusement fermer les yeux et in petto de donner sa bénédiction à la maison Goupil, laquelle fabriquait en très grand nombre des carrosses et autres charrettes. La Starteupenéchionne allait octroyer fort généreusement à cette maison une obole de cinq milliards d’écus, sans condition ni contrepartie. Mieux encore, quand les gouvernants de cette maison annoncèrent qu’ils allaient devoir fermer des manufactures, on ne les morigéna point, tout au contraire, ils furent absous. Le second, un petit intrigant, transfuge lui aussi de la Faction de la Rose, s’en allait courant les gazettes pour agiter sa sébile et faire appel – vainement – au cœur des Riches.

Ce fut le moment que choisit Notre Petit Voiturier pour s’en aller visiter une manufacture de carrosses précisément, ceci afin de montrer tout l’intérêt qu’il portait à cette activité. Avant son transport, le Roy convia au Château certains de ces fabricants. Puis on se rendrait à Etaples, où était sise la manufacture dans laquelle Sa Poussive Locomotion ferait quelques annonces. Le baron du Tranbert, qui présidait à la destinée de la haute province du Nord ne décolérait pas. Il ne figurait pas sur la liste des invités. C’était là chose inouïe ! Il se disait que Notre Téméraire Éphèbe avait fort peu goûté le geste de défiance du baron lorsqu’il était venu rendre l’hommage à Charles-le-Grand. Consigne avait été donnée de ne point se masquer pour l’occasion, on était en plein champ mais le baron félon avait ostensiblement gardé le sien, défiant ainsi son Suzerain. Un méfait ne restait jamais impuni et les représailles venaient de s’exécuter.

Ainsi en allait-il en Starteupenéchionne, en ce deuxième jour de la troisième semaine du Grand Déconfinement.

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