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Chroniques du règne de Manu 1er dit l’Intempérant

Chronique du vingt troisième jour du mois de mai de l’an de disgrâce 20

Où il est question d’ananas et de choux, d’argent jeté aux chiens et de propos de comptoir…

Le Gouverneur Général du Roy en Martinique, un certain monsieur de la Catachrèse, qui ne tenait cette charge que depuis fort peu, étant auparavant l’un des Conseillers de Son Impériale Condescendance, se crut revenu au temps de la première colonie de monsieur d’Esnambuc. Il fit en conséquence fabriquer des placards destinés à enseigner à la populace noire de l’île comment il convenait de respecter dorénavant les nouvelles règles de savoir-vivre, ce que les gazetiers nommaient fort justement la « distanciation sociale ». Ce très zélé serviteur de Notre Exotique Planteur avait finement mandé que figurassent sur le placard deux personnages, un blanc et un noir. Afin que les descendants des esclaves fissent entrer dans leurs cervelles de fainéants ce que signifiait de nouveau la distanciation entre le maître et l’esclave, il était indiqué que ce dernier devait se tenir suffisamment éloigné du « bwana » de manière à ce qu’on pût mettre cinq ananas entre eux. Les Riens et les Riennes de l’île en restèrent d’abord médusés, puis ce fut un tollé de protestations outrées et de quolibets rageurs. Il en alla de même jusqu’à Paris où Gracchus Mélenchonus parla de « honte ». Monsieur de la Catachrèse, quoique ne comprenant nullement la raison de l’ire populacière, produisit quelques plates excuses peu convaincantes et fit retirer la mort dans l’âme les dits placards. De l’autre côté de l’océan, sur le sol de la Starteupenéchionne, les pairs de Monsieur de la Catachrèse se récrièrent in petto qu’on était allé un peu vite en besogne en enlevant ces placards si parlants pour le peuple. Il fallait user de pédagogie et employer des images afin que les gueux – dont le Roy avait fustigé l’illettrisme congénital – pussent comprendre. Ainsi le Gouverneur de l’Armorique avait-il commencé de faire préparer les siens : pour les gueux bas-armoricains, la distanciation sociale se mesurerait en sabots. Le Gouverneur de l’Auvergne avait préféré quant à lui les choux. En Vendée, on hésitait encore entre ces mêmes choux et des sacs de mogettes. Las ! La piteuse débandade de Monsieur de la Catachrèse mit un terme prématuré à tout ce qui n’était en réalité qu’une tentative de restauration des Ordres de l’Ancien Régime. Mais ce n’était que partie remise. On y reviendrait dès que l’occasion se présenterait.

Il était donc entendu que le deuxième tour de piste du Tournoi des Bourgmestres se tiendrait le dernier dimanche du mois de juin, à moins que le Conseil des Savants ne fît savoir sous quinzaine que risques il pût y avoir, auquel cas on passerait tout de même outre, tout en se défaussant grâce au premier avis. Sa Tyrannique Suffisance décidait de tout mais n’entendait être tenue responsable de rien. Son favori, le duc du Dardmalin, Chambellan aux Comptes Domestiques, avait réussi à triompher dès le premier tour, en ce fatidique dimanche, le quinzième du mois de mars, à la faveur de la désertion du peuple, lequel s’était fort peu déplacé pour départager les impétrants. Monsieur du Dardmalin venait donc de reposer son prétentieux fondement dans le fauteuil de bourgmestre de sa bonne ville du Nord, et entendait bien l’y laisser, tout en étant à la capitale pour exercer sa charge de Chambellan. Or, il existait une règle tacite qui voulût que l’on ne pût cumuler deux charges, celle de Chambellan et celle de bourgmestre. Cette règle étant bonne pour autrui, le duc décida de passer outre – il avait le fessier fort agile – arguant qu’il avait reçu la bénédiction du Roy qui l’aimait beaucoup – et accessoirement celle du duc du Havre, dont on se demandait à quoi il servait encore. Tout au plus l’allègre petit duc concéda-t-il ne point en retirer aucun avantage financier, il ferait jeter ses émoluments de bourgmestre aux chiens errants.

L’affaire de la potion miracle du Savant de Marseille continuait d’agiter les cervelles et d’alimenter les rumeurs les plus folles . Monsieur House – alias le professeur Klorokine – était encensé ici et vilipendé là-bas. Il avait ses farouches partisans et ses ennemis jurés. Celles et ceux qui avaient reçu le traitement – dont la baronne Tine de la Vasse, l’héritière du cacochyme baron de la Godille- s’en portaient fort bien mais on disait ailleurs qu’il était étonnant qu’ils fussent encore en vie, leur cœur eût du leur faire défaut car la potion était réputée provoquer des emballements fatals de cet organe. Mais on avait oublié que les importants qui avaient absorbé cette médecine n’avaient jamais eu de cœur, et il n’y avait donc aucun risque que celui-ci fût atteint. Quant aux pauvres, ayant été déjà tant malmenés de ce côté-là, ils avaient bravement résisté et s’en étaient trouvé guéris. C’était à n’y rien comprendre. Le Chevalier d’Alanver décida de partir en croisade et d’en finir une bonne fois pour toute avec le Savant de Marseille. Il excipa d’une énième nouvelle étude – il s’en produisait chaque semaine qui se contredisaient copieusement les unes les autres – et fit claironner par les hérauts qu’il avait chargé un comité de savants – encore un – de réfléchir à comment interdire la prescription de cette médecine.

C’était la consternation chez les partisans de Monsieur House. Le vicomte du Douteblasay médicastre lui-même et ancien Chambellan à la Malportance du temps du bon roi Jacquot, ainsi qu’à d’autres charges, se porta au secours du Savant, se répandant dans toutes les gazettes, on l’eût dit soudain doté d’ubiquité, alors que beaucoup le pensaient passé de vie à trépas. Du côté des contempteurs, on ne sentait plus d’aise, tel ce monsieur des Cimes, ce médicastre de salon qui s’était fait une spécialité de vilipender ce décidément bien sulfureux monsieur House. On avait en effet appris que le savant avait rejoint un club très distingué qui se proposait de produire une gazette dont le premier numéro paraîtrait aux beaux jours. L’instigateur de cette affaire n’était autre que l’un de ces philosophes auto-proclamés, monsieur du Surfay, lequel, après s’être longtemps vu en héraut du progrès social, avait depuis quelques années quelque peu dévié de sa trajectoire. Il œuvrait désormais à restaurer l’ordre et les valeurs, ainsi qu’ à éclairer comme il convenait l’entendement des gueux, tout ceci grâce à l’apport de son œuvre colossale, à côte de laquelle celle de monsieur Marx ferait bientôt figure d’album pour la jeunesse. Monsieur du Surfay puisait son inspiration chez ses bons maîtres latins, experts en sagesse, chez Proudhon – lequel était selon lui le phare de la pensée moderne, infiniment supérieur à Monsieur Marx – et enfin en lui-même, surtout en lui-même devrait-on dire, tant notre philosophe ne supportait en vérité qu’une seule lumière, la sienne. Il avait attiré dans ce petit cercle d’initiés le vieux baron de l’Achèvement, ainsi que le marquis de la Vileté, celui qui n’aimait rien tant qu’à réécrire l’Histoire en en rayant d’un trait de plume vengeur la Grande Révolution. On avait là le plus bel aréopage de ce qui se faisait de plus suranné et de plus nostalgique de la société de l’Ancien Régime, celle où le peuple restait à sa place, et où les élites disposaient, tout ceci affublé fallacieusement d’une appellation usurpée, celle du « Front Populaire ». On était bien en Starteupenéchionne, au royaume du Grand Cul par dessus tête. La Chatelhaine de Montretout ne s’y trompa point, elle qui salua avec force intérêt la création de cette gazette. Elle y retrouvait son fonds de commerce et entendait bien s’en servir, pour peu qu’on l’y aidât, afin de se remettre en selle pour le Grand Tournoi de la Résidence Royale.

Pendant que la cour s’agitait, Notre Précieux Pilier de Comptoir s’entretenait par le truchement du cornet magique avec un bouffon, un certain monsieur Bidoche, afin d’examiner avec lui comment il convenait de rouvrir dans les plus brefs délais les estaminets. C’était aux dires de monsieur Bidoche une mesure de salubrité publique. Il convenait cependant de bien faire le tri entre les estaminets qui auraient licence d’accueillir à nouveau les buveurs en privilégiant ceux où l’on ne tenait que des propos creux et insignifiants, et en renvoyant la réouverture aux calendes grecques de ceux où l’on fomentait complots et autres séditions. Monsieur Bidoche étant révéré comme un saint patron dans les estaminets de la première catégorie, Sa Sainte Tempérance pouvait s’en remettre à lui les yeux fermés.

Ainsi en allait-il donc en Starteupenéchionne en cette toute fin de la deuxième semaine du Grand Déconfinement.

#ChroniquesDuRègneDeManu1erDitLeTempérant.

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