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Chroniques du règne de Manu 1er dit le Mordant.

Chronique du treizième jour du mois de mai, en l’an de disgrâce 20

Où il est question d’une fameuse entourloupe, d’un certain mordant et d’une charge fort peu héroïque…

On ne savait point encore si les miasmes avaient déserté notre pays, mais le gouvernement de Sa Délictueuse Inconséquence agissait comme si cette fâcheuse épidémie n’était plus qu’un embarrassant souvenir. C’était mercredi et les Chambellans s’étaient réunis autour du Roy. Monsieur du Havre était encore en poste, pour combien de temps encor, nul ne le savait. On avait ressorti des remises, où on les avait provisoirement déposés, les plans pour métamorphoser les hôpitaux en hostelleries de luxe. Il fallait cependant gratifier quelque peu les médecins, les nurses et les gardes-malades, avant de les congédier ou de les transformer en soubrettes et en maitres d’hôtel. On ne sait de quelle cervelle fusa l’idée de leur donner une médaille en chocolat, ainsi qu’à quiconque aurait été enrôlé dans la guerre contre les miasmes, mais l’immense honneur de l’annoncer pompeusement revint bien entendu à madame de Sitarte, l’ineffable Porte-Mensonge du gouvernement. De Lille à Marseille, de Strasbourg à Brest, on se récria sur la magnanimité de Notre Impudent Bienfaiteur. En lieu et place des pauvres écus annoncés et jamais versés, on devrait se contenter de fallacieux honneurs, lesquels n’avaient jamais permis de mettre une misérable lichette de beurre dans les épinards insipides.

Du côté de la Chambre Basse, les Dévôts ne furent point en reste. Ils dépouillèrent de son idée un député de la Faction des Raipoublicains, lequel avait déposé depuis des semaines une proposition d’édit pour que l’on accordât quelque congé et un peu de menue monnaie à ces pauvres soldats épuisés par leur lutte contre la grippe pangoline, la récupérant sans vergogne à leur compte, ainsi qu’ils en avaient coutume. Ils proposèrent ni plus ni moins que les Riens et les Riennes offrissent eux-mêmes de leurs propres congés, lesquels seraient convertis en écus sonnants et trébuchants dont on gratifierait les nurses et les gardes-malades afin qu’ils pussent les dépenser dans de vaines acquisitions. Le vrai repos eût coûté trop cher, il eût nécessité de remplacer les absents le temps de leurs congés. C’était beau comme l’antique. La Starteupenéchionne n’aurait ainsi pas un liard à débourser. La fort confuse douairière Madame de la Peine-En-Ecot applaudit des mains et des pieds à cette proposition. Le Dévôt du Roy à qui revint l’honneur de présenter cette proposition vilement plagiée se nommait monsieur du Plancher, un patronyme qui lui siéyait comme un gant, tant sa dentition se trouvait fort occupée à servir avec zèle le dessein de Sa Disruptive Malfaisance.

Les Dévôts du Roy étaient décidément sur tous les fronts. Ce treize du mois de mai vit la consécration de l’une des ces fidèles d’entre les fidèles, l’imposante baronne de Mormoissa – une femme d’extraction plébéienne, laquelle s’était trouvée anoblie par Notre Généreux Suzerain après sa victoire au Tournoi de la Chambre Basse, sous les fières couleurs de la Faction de la Marche. A la demande de Sa Sourcilleuse Splendeur, cette Dévôte avait concocté un édit permettant la censure immédiate sur les rézossocios – ces salons de parlotte que l’on fréquentait à l’aide des petites lucarnes magiques de poche – de tout ce qui serait considéré comme des « propos manifestement haineux ». Diantre, l’affaire était de taille, surtout que, dans le même temps, on avait appris via la gazette de monsieur Moustachus Plénus, que des conseillers et autres secrétaires, ayant travaillé pour ladite baronne, s’en étaient trouvés si mal d’avoir du subir quolibets et mauvais traitements de leur patronnesse, qu’ils avaient tenté, les malheureux, de s’en ouvrir au duc d’Anfer, lequel avait fait le sourd, puis au duc d’Amonbeaufisse, qui avait déclaré que cela n’était pas de son ressort, et enfin auprès de la duchesse chargée de faire régner les bonnes mœurs et l’entente cordiale entre les députés et leurs gens. Cette dernière avait, tout comme ses dignes compères, fait la sourde oreille. De guerre lasse, ces affligés s’étaient tournés vers un gazetier, lequel scribouillait pour la feuille de Monsieur Plénus. Pour couronner le tout, l’édit rédigé par la baronne, qui ne se sentait plus de joie de se voir ainsi propulsée au firmament de la gloire – elle visait ni plus ni moins que de devenir Grande Chambellane aux Balances, à la place de cette pauvre marquise de Belle-Loupée – était critiqué même par celles et ceux qui subissaient d’ordinaire la méchanceté des ces propos haineux auxquels madame de Mormoissa entendait mettre fin. Il se disait que ce bien mauvais édit organiserait une surveillance de la parole, mettant fin ainsi à ce qui avait longtemps été le fer de la lance de la vieille République, la liberté d’expression. Mais ainsi l’avait voulu le Roy, et ainsi il était obéi.

La journée n’eût pas été parfaite sans la charge qu’un gazetier, monsieur du Bêtiot, lança contre les maitres des escholes, dont la fainéantise et la lâcheté étaient la honte de la Starteupenéchionne. Ses propos furent si empreints de haine et de rage qu’ils eussent pu tomber – en théorie – sous le coup de l’édit qui porterait le nom de madame de Mormoissa, si celui-ci eût été déjà entré en application. En pratique, nul doute qu’au contraire, au Château, Son Inflexible Férule avait du fort apprécier la charge et s’en féliciter. Ainsi en allait-il en Starteupenéchionne, en ce troisième jour du Grand Déconfinement. Il était formellement proscrit de sortir prendre l’air et d’échanger deux mots avec ses voisins, sous peine de se voir infliger une sévère amende – les insouciants du Canal Saint-Martin l’apprirent à leurs dépens – mais il était obligatoire d’aller s’entasser dans les souterrains emplis d’air vicié afin de prendre les charrettes communes et de s’en aller suer au labeur. Monsieur Le-Berger-En-Chef-Des-Moutons-A-Tondre eut ces paroles : « durant le Grand Confinement, on a privilégié la vie sur le développement économique, évidemment cela ne peut pas durer. »

#ChroniquesDuRègneDeManu1erDitLeMordant.

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