Poster un commentaire

Chronique du règne de Manu 1er dit l’Enfançon.

Chronique du 12 ème jour du mois de mai de l’an de disgrâce 20

Où il est question d’alcoolats, d’influences occultes, et d’une stupéfiante révélation !

Le deuxième jour du Grand Déconfinement ne fut pas différent du premier. On retrouva les mêmes cohues pour accéder aux charrettes communes, les mêmes files d’attente devant les échoppes, et les mêmes escholes ressemblant désormais à des prisons – tout ce qui d’ordinaire faisait la joie et l’occupation des bambins était entassé dans un coin, recouvert de vilaines bâches, les cours étaient parcourues de rubans pour parquer les bambins lesquels avaient ordre de ne point se toucher et recevaient tout au long de l’interminable journée des consignes d’ablution avec des alcoolats, l’eau courante étant parfois chose difficilement concevable, comme dans les escholes de la bonne ville du vieux baron de la Godille.

Le mot était sur toutes les lèvres : distanciation sociale ! les gazetiers si moutonniers le répétaient à l’envi, quand il ne s’agissait en vérité que de mettre entre chacun et chacune une distance d’au moins quarante pouces. Mais comme toujours en Starteupenéchionne, un mot en cachait un autre. Une implacable « distanciation sociale » était bel et bien en train de s’établir et ce de façon plus crue encore qu’avant l’épidémie : les pauvres allaient s’entasser dans les chariots de fer malodorants et cahotants, rejoignant tous leur labeur et se partageant les miasmes, pendant que les riches pressaient les Dévôts du Roy d’édicter des lois qui leur permettraient d’épuiser ces gueux à la tâche et d’augmenter ainsi considérablement leurs bénéfices. De leur côté, les gens de Monseigneur de la Blanche Equerre faisaient opérer un tri parmi les bambins afin de mettre à part ceux des nurses et des garde-malades, lesquelles, du jour au lendemain, ne furent plus ovationnées. Néanmoins, l »ancien grand Inquisiteur Rectal fut obligé de fournir des explications sur les propos qu’il avait tenu la veille. La parade était impeccable : si les escholes étaient plus sûres que la chaumière familiale, c’était parce que le bambin n’y risquait point de recevoir des coups de ses épouvantables géniteurs, car il était bien connu que tous les Riens et les Riennes chargés de marmaille étaient des tortionnaires. Monseigneur le duc avança cette argutie sans s’émouvoir le moins du monde. Il lui fallait toujours avoir raison, sur tout le monde et en tout lieu.

Une certaine comtesse, madame de Laverte-Moulinée, qui se trouvait être une intrigante fort bien en cour, ayant son crachoir attitré sur toutes les Lucarnes magiques, à cause de son petit institut d’idées fumeuses et nauséabondes, dont elle se rengorgeait fort, faisait la pluie et le beau temps parmi les Dévôts du Roy. Elle leur soufflait tout ce qu’il convenait de penser : si le pays allait aussi mal, c’était parce qu’on avait trop allégé les corvées, il fallait les alourdir autant que les mules pussent le supporter. Il serait bon également de restaurer le travail pour les enfants des pauvres, on réglerait ainsi l’épineuse question de l’eschole et l’on pourrait enfin en finir avec la pléthore de maitres, lesquels coûtaient bien trop cher au pays. D’ailleurs, un des proches conseillers de Monseigneur le duc de la Blanche Equerre, le Grand Chambellan à l’Instruction, faisait partie des disciples de Madame de Laverte-Moulinée.

Cette amène et plaisante courtisane, au sourire chevalin, et à l’aplomb ahurissant – de la même aune que celui de Madame de Sitarte – était en vérité une espionne de Sa Perfide Majesté. La grippe pangoline avait malheureusement obligé à ce que toutes les machinations pour transformer de fond en comble le pays fussent passagèrement suspendues, mais Notre Fielleux Horloger entendait bien remettre l’ouvrage sur le métier. Piaffant d’impatience, il s’était confié à une gazette étrangère, laquelle ne donnait la parole qu’à des Saigneurs de la Phynance. A la lecture de ses propos – le Roy s’était exprimé dans la langue de son grand ami Donald- on comprit enfin le secret de sa naissance : il était en réalité le fils caché de Lady Irongrip, une Angloise alors point encore annoblie, et qui, à l’époque de ce fait miraculeux, était en passe de devenir la Grande Chambellane du royaume de Grande-Bretagne, l’impitoyable briseuse des révoltes populacières, celle qui laisserait de son règne un souvenir fort sanglant. Pour ce qui était de la paternité, cela restait un mystère : sans doute était-ce l’un des nombreux monarques que comptait alors l’Europe et parmi lesquels figurait en bonne place le roi Valkirit 1er, à moins que ce ne fût le fruit d’un fugace accouplement avec un simple jardinier ou encore un épicier, comme feu le père de cette inflexible et fort snob douairière. Lady Irongrip, ayant un époux et une carrière à mener, il avait fallu se séparer du marmot, et on l’avait fait élever par de bons bourgeois de la ville d’Amiens, de l’autre côté du Channel. Il reçut la meilleure éducation possible, chez les bons pères de Saint-Ignace et après des études au demeurant fort médiocres, dont il avait fallu enjoliver le souvenir qu’il y avait laissé, il put entrer à l’Héna . Au sortir de cette prestigieuse institution, il se jeta dans les bras de la Banque et la Phynance – bon sang ne savait mentir. En effet, celui qui allait devenir Notre Brutal Argentier tenait en tout point de son intraitable génitrice. Tout comme elle, il était un fervent adepte de l’Eglise du Saint-Capital, et vouait pareillement un culte tout particulier à Sainte Tina, cette cruelle idole que Lady Irongrip invoquait dès lors qu’il s’agissait de faire taire tous ces maudits mineurs, ou encore ces enragés de papistes Irlandais pour lesquels elle n’avait conçu qu’un impitoyable et mortel mépris.

Après les confidences, Son Inflexible Arrogance posa pour la première page de la gazette, un sourire des plus carnassiers affiché sur sa face poudrée. La ressemblance avec Lady Irongrip était des plus frappantes. Comment n’y avait-on point songé avant ? Tout s’éclairait. On comprenait pourquoi et comment Notre Sanglant Jupithiers avait réprimé la Grande Gileterie. On relisait à cette aune toutes les admonestations adressées à son vil peuple. Les cajoleries que l’on avait entendues ces dernières semaines n’étaient en vérité que menteries et afféteries. La suite ne laissait pas d’inquiéter : « I want my country open to disruption » avait martelé Sa Fracassante Fatuité, bien décidée à en finir avec tout ce qui était à ses yeux participait de l’archaïsme.

Dans les chaumières, on ruminait. Le Grand Déconfinement tournait à la déconfiture pour tout ce qui avait été conquis de haute lutte. Les libertés avaient misérablement fondu. C’était aussi pareille déconfiture en ce qui concernait les masques. On n’en trouvait point. A Marseille, le vieux baron de la Godille s’était emmêlé dans les chiffres des commandes. A Amiens, la bonne ville qui avait eu l’insigne honneur de voir grandir Notre Rutilant Jouvenceau, c’était encore pire : pas un seul petit masque à l’horizon. La bonne bourgmestresse de la ville argua pour se défausser que les emplettes de masques ne pouvaient se faire en un claquement de doigts. En revanche, la digne dame patronnesse proposa un modèle pour que chacun et chacune se métamorphosât en cousette et s’en fabriquât un en un pareil claquement de doigts.

Ainsi en allait-il en Starteupenéchionne au deuxième jour du Grand Déconfinement.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :