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Chroniques du règne de Manu 1er dit le Neigeux.

Chronique du septième jour du mois de mai de l’an de disgrâce 20.

Où il est question de flocons de neige, d’esbroufe et de gommettes.

Le très bellâtre Chevalier des Rillettes connut enfin son heure de gloire. En ce cinquante et unième jour du Grand Confinement, et à quelques jours du Grand Déconfinement, ce sentencieux Chambellan eut l’occasion de briller. Ce fut en effet à lui que revint l’immense tâche de porter les propos de Notre Poudreux Bonimenteur hors du cénacle des élus. L’affaire était la suivante : les artistes, fort touchés par ces mois de mise sous le boisseau de leurs pratiques, se mouraient à petit feu. Quelques-uns d’entre eux parmi les plus en vue, avaient commis un bien gentil libelle à l’attention du Roy, le sommant d’agir et vite. Ainsi donc, pendant de longues heures, Sa Vibrionnante Hallucination s’était-elle exprimée devant un parterre fort choisi d’ambassadeurs du petit monde des arts. On avait tout d’abord retenu qu’il avait été question de fromage, celui de Robinson. On en sut un peu plus le lendemain. Notre Débraillé Visionnaire, vêtu d’une chemise immaculée, sans pourpoint, fut immortalisé dans des poses très recherchées, afin que l’Histoire s’en souvînt. Une pauvre camériste avait passé des heures sur le chef jupitérien afin de créer un fabuleux effet « coiffé-décoiffé » qui était censé démontrer que Sa Neigeuse Hauteur était logée à la même enseigne que tout son peuple, lequel était devenu fort chevelu, hormis les chauves bien entendu. On avait installé un fouillis de papiers sur le pupitre royal et deux, non pas un, gobelets d’eau avaient mis à disposition. Le dispositif scénique était fort bien en place.

Notre Frénétique Cabotin continuait en effet de se croire sur les planches. Le mardi on avait vu Zorro, le mercredi ce fut un nouveau Lélio, mimant furieusement son amour pour l’Art. Sous l’effet d’on ne sait quelle stupéfiante potion qui lui donnait un regard enfiévré, le Roy se livra à toutes sortes d’excessives et quasi démentes gesticulations. Il s’écouta extatiquement dérouler son verbe, enchanté de ses propres trouvailles. Zézayant comme jamais, il se lança dans la métaphore du fromage, puis, s’imaginant qu’il lui fallait enfourcher un tigre, il enjoignit les artistes d’en faire autant et de vaincre leurs peurs. C’était comme de traverser la rue pour trouver du labeur. Son auditoire était tout naturellement sous le charme, on l’avait recruté pour ce faire.

Le Chevalier des Rillettes arborait pour sa part un grand sourire, quand il n’était pas à deux doigts du rire. Il était au spectacle, et il savait que les gazettes l’interrogeraient ensuite. Il ne perdait donc pas une miette de la glose royale, griffonnant nerveusement ce qu’il aurait du par principe déjà connaître – n’était-il point le Chambellan aux Arts ? – mais il eut tout de même le plus grand mal à exposer devant le parterre des gazetiers avides les grandes lignes du plan de Son Alpestre Exaltation. Son brave petit toupet blanc au vent, celui qui avait été choisi pour cette charge, en remplacement de l’oublieuse Madame de Nicène, alors même qu’il avait étudié le négoce et qu’il n’aimait rien tant que de diriger l’entreprise familiale de carrosses, se mit lui aussi tout uniment à gesticuler furieusement des mains et à agiter les bras en tout sens. Le spectacle continua donc, mais on n’eut droit qu’ à une piteuse imitation. Il manquait l’essentiel, sans nul doute que cette étrange potion dont se remplissait Notre Furieux Histrion manquait à Monsieur des Rillettes. On apprit ainsi que « les arts et la culture » étaient « une part de notre humanité », la plus grande part étant bien entendu le négoce. Le Chevalier usa de mots tels que « dispositifs », « problématique » « pacte de confiance ». Il adressa maladroitement une ode aux artistes à qui revenait la mission de « réenchanter notre pays ». C’était beau comme l’antique. On écrasa une larme. On apprit que les échoppes des libraires allaient pouvoir rouvrir, et que les saltimbanques recevraient une compensation – bien chiche pour certains – en l’absence de leurs cachets et ce jusqu’à l’année suivante. Le jour de gloire continua pour le brave Chevalier qui fut ainsi invité sur toutes les Lucarnes Magiques pour commenter ad libitum les menées royales. On ne l’avait jamais tant vu depuis sa nomination. Lui-même en était tout ébaubi.

Il se murmurait qu’au Château se présentait chaque soir un mystérieux visiteur, lequel n’était autre que l’ancien roi Nico-dit-Les-Casseroles. Il venait abreuver Sa Machiavélique Petitesse – avec qui il partageait cette curieuse et fâcheuse manie de se frotter les naseaux, dès lors qu’il s’agissait de prendre la parole – de ses judicieux conseils. C’était à cette éminence bien grise que l’on devait bon nombre des mesures très floues du plan de sauvetage des arts et de la culture. On y reconnaissait sa patte : un fouillis d’annonces, sans aucun chiffre, ou si peu. Tout ceci portait un nom : esbroufe. L’ancien Chambellan aux Arts et aux Lettres de ce souverain déchu, le duc de Mitran, qui était aussi le neveu de feu le roi Françoué 1er, porta un regard fort sévère sur ce prince qu’il avait tant adulé. Il jugea que Notre Effervescent Bibelot avait un aspect « débraillé ». En fin connaisseur des ces choses, il jugea tout uniment que cela fleurait la « mise en scène ». Mais reconnaissant l’influence de son ancien suzerain, il délivra un satisfecit aux mesures annoncées. Elles étaient vagues et floues comme il convenait.

Dans le temps où monsieur des Rillettes savourait sa nouvelle notoriété, le Premier Grand Chambellan, flanqué du Chevalier d’Alanver, s’en alla révéler les dernières dispositions du Grand Déconfinement. Comme on avait bien mélangé les couleurs des gommettes au Cabinet des cartes, monseigneur le duc du Havre put fièrement annoncer que l’on déconfinerait partout où ce n’était point dans le rouge, mais que l’on déconfinerait malgré tout dans tout le pays, bien qu’il restât de ce fâcheux rouge dans les provinces de l’Est. Le comte de Muzo était fort satisfait : sa belle Provence était dans le vert, et tant pis s’il restait dans les quartiers mal famés de la bonne ville de Marseille des tâches du plus vilain effet, le vieux baron de la Godille n’avait qu’à s’en débrouiller. Il était bien plus probable qu’il ferait mine de l’ignorer. Le Chevalier d’Alanver avait fortement joué avec les gommettes vertes pour ce qui était des écouvillonnages. Il mentit allègrement : on en faisait partout et pour tout le monde. Puis vint la duchesse de la Bornée prévenir doctement que les masques seraient obligatoires dans les charrettes communes. Il n’y en avait plus ? Fi donc ! Ils seraient tout de même obligatoires. Tout le reste fut à l’envi. Le noble prétexte pour rouvrir les escholes étaient que les bambins pussent enfin avoir un repas chaud mais il s’avérait impossible d’ouvrir les réfectoires. Monseigneur le duc de la Blanche Equerre, mis à la question afin de savoir la raison pour laquelle on écouvillonnait point les maitres comme cela se faisait ailleurs, eut cette réponse magnifique : « il n’y pas de pénurie des ustensiles à écouvillonner mais il ne faut pas les gâcher ». Les maîtres goûtèrent fort peu le miel contenu dans la potion du duc, qui ajouta qu’en ce qui concernait les linges et les alcoolats pour la désinfection, il s’en lavait les mains et que cela était du ressort des bourgmestres. La messe était dite.

#ChroniquesDuRègneDeManu1erDitLeNeigeux

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