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Chroniques du règne de Manu 1er dit Le Muscadin

Chronique du deux du mois de mai de l’an de disgrâce 20..

Où il est question de …masques dont on fit une affaire, de décorations et de sourires plaqués.

L’affaire des masques battait son plein. Alors que les apothicaires avaient été interdits depuis le début de l’épidémie de vendre ces précieuses petites barrières d’étoffe, que les nurses, les garde-malades, quand ce n’était pas les médecins eux-mêmes, en avaient cruellement manqué et continuaient de le faire, au péril de leur vie, et que dans le même temps, la bonne duchesse de Sitarte, après s’être échinée à en démontrer l’inanité, pérorait à présent, ainsi que son compère le Chevalier d’Alanver, qu’en porter serait formellement requis dès le onze mai, voilà maintenant que les grandes échoppes, où l’on pouvait tout acheter, en avaient soudain à vendre des quantités phénoménales, à des prix qui l’étaient tout autant. On s’interrogea. D’où venaient donc ces masques ? Étaient-ce les réserves faites judicieusement par les grandes familles tenancières de ces échoppes ? Comment avaient-elles su que ces délicats accessoires, tant décriés, deviendraient les sésames du Grand Déconfinement ? Ou alors, si ce n’était point des réserves – ce qu’à dieu ne plût, car cela eût signifié que les grands épiciers, n’ayant privilégié que leurs profits, s’étaient méchamment gaussé de tous les combattants en première ligne, – comment avait-on procédé pour s’en procurer aussi vite et les faire entrer dans le pays ? La corporation des grands épiciers était-elle donc plus efficace que la Chancellerie de la Bienportance, que la Starteupenéchionne elle-même ? Cela ne se pouvait ! Une bonne duchesse, madame des Lattes, qui avait une charge de sénatrice à la Chambre Haute, sonna l’alarme depuis son fief de la Gironde. Elle avait entendu les vigoureuses protestations des ordres de la Santé, lesquels étaient de coutume fort mesurés dans leurs propos. La coupe était pleine. Madame des Lattes demanda que la Chambre Haute diligentât une « enquête », ce que redoutaient par-dessus tout le duc du Havre et son gouvernement. Notre Téléphonique Bonimenteur était au dessus des ces basses considérations. Ses Conseillers lui avaient susurré une idée sublime : « Sire, il vous faut être au plus près de Votre peuple qui s’inquiète. Que Votre Majesté rassure ses sujets en délivrant sa bonne et guérisseuse parole, tel un baume . » Ce qui fut dit fut fait. Le Cabinet de l’Information dirigé d’une poigne de fer par madame de Sitarte fit ainsi savoir par la bouche d’un gazetier de la Bonne-Fille-de-son-Maitre que Sa Bienveillante Hâblerie s’était entretenu via le cornet magique avec deux braves boulangers et un pêcheur. Le pays pouvait désormais dormir sur ses deux oreilles, le Roy savait tout et veillait sur son peuple.

Las ! Les Riens et les Riennes avaient les poches de plus en plus vides. Tout coûtait. Quand ils comprirent qu’il leur faudrait désormais rajouter dans les dépenses l’emplette de masques – dont il convenait d’en user deux par jour et par personne – ce fut la consternation. Le Grand Mité avait enjoint les Riennes à en continuer la fabrication, avec les moyens du bord, mais on apprenait que dans certaines provinces, les Officines de la MalPortance avaient décrété que ces masques n’étaient point conformes à la règle. C’était à n’y rien comprendre. Il en allait de même avec les gommettes de couleur destinées à prédire la date du Grand Déconfinement. On avait confié l’affaire à des daltoniens dont les savoirs en géographie étaient des plus sommaires. Ils produisirent des cartes successives du pays, où les couleurs vert, rouge et orange apparaissaient au petit bonheur, sans légende, sans que l’on ne sût ce qu’elles étaient censées signifier. On alla jusqu’à inventer l’abscons principe de « déconfinement à durcir ». Des gazetiers révélèrent que cette grande affaire du Déconfinement – sur laquelle Gracchus Mélenchonus avait dès la fin du mois de mars appelé à la plus grande vigilance – avait été confiée à une officine privée, laquelle dépendait d’une grande maison sise dans l’Empire des Amériques, chez le grand ami de Notre Poudreux Monarc. C’était cette officine qui s’occupait désormais de tous les détails, et veillait à organiser de grands raouts avec tous ceux qui, œuvrant dans le domaine de la santé et se posant moult question pendant des semaines avaient sollicité en vain le Chevalier d’Alanver et ses gens. Ces derniers, ainsi que les Conseillers du Roy et ceux du Premier Grand Chambellan, flanqués du baron du Cachesex se rendaient à ces conférences en invités. La Starteupenéchionne faisait ainsi chaque jour la démonstration de son impuissance à exercer ses fonctions.

Le Savant de Marseille, monsieur House, alias le professeur Klorokine, fut mis à la question par Madame du Chiendent. Cette zélée gazetière fit le voyage de Marseille pour rencontrer le sulfureux médicastre. Après s’être promenée dans les rues du fief du vieux baron de la Godille, et avoir persiflé sur ses habitants qui ne semblaient pas connaître le confinement, Madame du Chiendent entreprit donc de questionner monsieur House. Las ! Elle avait négligé de faire quelques recherches, et lorsqu’elle demanda fort doctement au savant s’il accepterait d’être décoré de la Légion d’Honneur, ce dernier lui rétorqua fort malicieusement qu’il l’avait déjà. Aux encore plus sottes questions sur son apparence, sur la longueur de ses cheveux, et autres billevesées dont le compère de Madame du Chiendent, monsieur du Coincoin avait le secret, le savant répondit que tout cela n’était précisément que fadaises et qu’il faisait en ce domaine ce que bon lui semblait. Quant à ce qui était de la réouverture des escholes, laquelle ne laissait pas de fâcher les Riens et les Riennes, Monsieur House avança ne point être inquiet, mais il rajouta qu’on pouvait changer d’avis et qu’il n’était pas en mesure de prédire ce qui allait se passer.

Gracchus Mélenchonus fut lui aussi mis à la question par un Dévôt du Roy, un gazetier fort bien en cour et fort bien fait de sa personne, Monsieur de la Taye d’Orayer. Ce dernier cherchant à se rendre le plus agaçant possible, malgré son sourire surfait, attaqua le tribun en l’accusant de faire de l’opposition systématique. Ce à quoi il lui fut répondu qu’il n’avait qu’à aller voir ce qu’il en était dans les pays comme l’Empire du Ciel où l’opposition était engeôlée. Gracchus Mélenchonus délivra une petite leçon sur ce qu’était le jour du 1er mai dans le monde, en rien une «chamaillerie » comme l’avait frivolement décrit Notre Petit Histrion, mais bien une lutte pour que le labeur n’occupât plus l’entièreté des pauvres vies. Le tribun rappela fort opportunément à Monsieur de la Taye d’Orayer, qui avait replaqué son sourire factice sur son visage patricien, que le Roy avait au contraire par ses édits permis que ce labeur s’allongeât sans limites. Gracchus Mélenchonus continuait à concevoir les plus grandes inquiétudes sur le Grand Déconfinement.

Chacun et chacune comprenait maintenant que le gouvernement de Notre Malveillant Freluquet avait, face à cette redoutable épidémie, confiné trop tard, mal confiné, et qu’on s’apprêtait donc à tout aussi mal déconfiner, sans que rien ne fût prêt pour cela. On était au royaume du Grand Cul par dessus tête. On avait confiné les escholes le plus tard possible, on les déconfinait le plus tôt possible, quitte à les transformer en prison, où chaque bambin serait pris dans les filets implacables de la « distanciation » et où tout jeu serait désormais proscrit, comme il était écrit dans l’interminable protocole que monsieur le duc de la Blanche Equerre avait fait écrire par ses Conseillers, lesquels n’avaient au grand jamais mis les pieds dans une eschole et n’avaient pas la moindre idée de ce qui s’y faisait d’ordinaire. C’était à en pleurer.

Ainsi en allait-il en Starteupenéchionne au quarante-septième jour du Grand Confinement, au temps de l’épidémie de la grippe pangoline.

#ChroniquesDuRègneDeManu1erDitLeMuscadin

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