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Chronique du règne de Manu 1er dit le Laboureur

Chronique du jeudi 23 du mois d’avril de l’an de disgrâce 20..

Où il est question de labourage et pâturage, de disette et de revenants.

Notre Gai Laboureur, le nez au vent, et le visage nu, afin de faire admirer sa belle mine, s’en alla donc arpenter les « vastes allées » d’une modeste fermette, sise sur les riants rivages de la Manche, dans cette région maraîchère que l’on appelait la Ceinture Dorée. On y cultivait depuis les premières années du siècle précédent, de façon frénétique, des oignons et des choux-fleurs. Les manants de ces rivages étaient devenus de gras fermiers, riches et dodus, dotés d’un sens des affaires qui n’avait jamais rien eu de bucolique. L’eau des ruisseaux et des nappes n’était plus de l’eau mais de l’engrais dilué. « Merci à la ferme Starteupenéchionne, elle a tenu, on peut en être fier » lança Son Agreste Suffisance avant que s’en aller en toute majesté dans l’épicerie de la bonne ville de Kastell Paol – on était en pays breton – féliciter les commis et les commises sans qui le pays n’aurait pu se ravitailler. Devant les gazetiers qui le suivaient servilement, Notre Petit Boutiquier évoqua son « Daydee », cette heure de gloire à venir.  « Ce sera, affirma ce prince jamais avare de paroles, une deuxième étape dont on ne sait pas combien de temps elle va durer, qui sera progressive, concertée, parfois lente, peut-être différenciée selon les secteurs d’activité ou selon les régions plus ou moins impactées ». Les gazetiers, comme de coutume, ne pipèrent mot à la Pensée Fort Complexe de Sa Disruptive Hautesse, mais ils retranscrirent sans renâcler. Le mot de « planification » était un mot honni et l’on préférait de loin les circonvolutions verbeuses.

Tout n’allait pas pour le mieux dans la meilleure des Starteupenéchionnes. D’autres laboureurs, qui se paraient du vieux titre de « paysans » et qui n’avaient pas grand-chose en commun avec les hôtes armoricains de Notre Petit Commis Voyageur, firent entendre une voix discordante. « Les paroles ne sont pas suivies par les actes » osa l’un de ces séditieux et de dénoncer le fait que se soigner, bien cultiver et bien manger ne fussent en rien les préoccupations du gouvernement de Sa Mensongeuse Loquacité. D’ailleurs, dans certains endroits du pays, la pauvreté était telle qu’on était en passe de mourir de faim. On craignait des émeutes. On avait découvert un pauvre étudiant, mort, seul, dans son triste réduit. Il avait manqué de tout. Les maitres des escholes, que les gazetiers-nourris-aux-croquettes vilipendaient tant et plus, organisaient des cagnottes pour venir en aide aux plus démunies des familles de leurs élèves. Les soupes populaires se multipliaient, quand la maréchaussée, plus féroce que jamais, ne les empêchait point en courant sus aux bons samaritains ou aux pauvres hères, lesquels, étant sans logis, ne pouvaient présenter les sacro-saints laisser-passer. L’état catastrophique dans lequel se trouvaient une partie des Riens et des Riennes, ainsi que leurs pauvres marmots, n’avait eu qu’une conséquence : celle de servir de formidable alibi pour justifier de la réouverture des escholes. La disette disparaîtrait comme par enchantement dès que ces fainéants des maîtres auraient repris le labeur.

L époque était à qui se montrerait le plus charitable. Ainsi le baron du Grattaze, le prédécesseur du baron d’ Avou de Béssélézieux, s’étant reconverti dans le vignoble en Lubéron, offrit généreusement de reverser à la Fondation du Royaume un écu – une somme astronomique ! – pour chaque bouteille d’une rose piquette qu’il vendait vingt écus pièce. Ces écus devraient en principe se retrouver dans une cagnotte destinée aux hôpitaux. La munificence du baron avait ses limites, après le quinze du mois de mai, il en serait fini. Point trop n’en fallait. La Reine-Qu-On-Sort, Dame Bireguitte Ravalée de la Façade, s’était intronisée maîtresse dans ce domaine de la bienfaisance. Comme sa lointaine aïeule Marie-Antoinette faisant miroiter des brioches aux ventres affamés de pain, Notre Prodigue Souveraine n’avait-elle point promis des cafetières à des nurses débordées, au bord de l’épuisement ? Personne parmi les gazetiers n’avait eu l’outrecuidance de rappeler à ces généreux mécènes qu’il existait autrefois une forme de redistribution des richesses qu’on appelait l’impôt. Cet mot était honni dès qu’il s’agissait de rétablir celui sur la fortune – le fort désagréable monsieur du Dardmalin ne venait-il pas de pérorer haut et fort que pareil rétablissement « démoraliserait » les Riens et les Riennes, hissés par la seule magie du verbe de ce baronnet au rang de « riches ». Mais dès qu’il était question de faire payer en nombre le peuple, on n’hésitait pas à brandir à nouveau ce mot. Ainsi il y aurait un impôt pangolin. Monsieur Le Berger-en-chef-des-Moutons-A-Tondre, Première Grande Carpette de Sa Rançonneuse Malveillance, se concertait d’importance avec le Premier Grand Chambellan, monsieur de la Flippe, duc du Havre, lequel n’en finissait pas de sermoner ce pauvre monseigneur de la Blanche Equerre, pourtant si crâneur d’avoir ourdi le premier un plan pour le déconfinement !

On mourait mais on revenait aussi sur le devant de la scène. Ou tout du moins en avait-on les velléités. Ces fantomatiques réapparitions se passaient du côté de la Faction à la Rose. On avait ainsi entendu à nouveau le vieux et savonneux baron de La-Valse-de-Vienne, sur lequel de fumeux espoirs de trône avaient été conçus avant que tout ne s’achevât en drame licencieux, puis ce fut au tour du sémillant baron de Montambour, l’ami des abeilles de donner de la voix. Quant au sombre et aigri Grand-Vizir Manolo, lequel n’était autre que l’ancien duc d’Evry, il se trouvait pour l’heure à trépigner d’impatience en Catalogne, qu’un ordre spécial parvînt du Château qui l’autoriserait, nonobstant le Grand Confinement, à revenir ventre à terre à la capitale, prêter allégeance à son Roy et bouter le Premier Grand Chambellan hors de son palais. Ainsi en avait-il usé des années auparavant avec le baron de Nantes, monsieur d’Eros, un ancien Grand Chambellan du roi Françoué dit le Pédalo. La Gazette du Coiffeur donna aussi la parole à monsieur Carambarcéundélice, lequel avait présidé aux destinées de la Faction à la Rose, avant la grande dégringolade. Cet homme, qui souffrait d’une amnésie profonde, entendait jouer à nouveau un rôle de premier plan dans l’opposition. C’en était trop. Les Riens et les Riennes se découvraient fort peu d’appétit pour les comédies à revenants.

#ChroniqueDuRègneDeManu1erDitLeLaboureur

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