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Chronique du règne de Manu 1er dit Le Pieux.

Chronique du mardi 21 du mois d’avril de l’an de disgrâce 20..

Où il est question de fainéants, de précarité et de cajoleries.

Dame Nature était bonne fille. Ainsi tous les marmots, que l’on avait dépeints comme les véhicules des miasmes au moment où Notre Inconséquent Babillard avait pris brutalement la décision de faire fermer toutes les escholes, étaient-ils maintenant devenus, par la grâce de mystérieuses et divinatoires études, totalement inoffensifs. Cependant, le plan ourdi par le baron de Béssélézieux, que Sa Zélée Obéissance avait fait sien, était en passe de s’enliser. Les fumeuses et vaseuses circonvolutions du Premier Grand Chambellan n’avaient point aidé. Ces fainéants de maîtres renâclaient à aller mourir sur l’autel de Saint-Capital ! Notre Sanglant Généralissime avait lancé l’offensive : sus à ces maudits tire-au-flanc, à ces paresseux, ces rossards, ces fricoteurs, ces jean-foutre, ces froussards, ces capons, ces gagne-petit ! Les gazetiers avaient bien entendu obéi des plus servilement. On donna la parole au duc de Béarn, ce fidèle d’entre les fidèles, celui qui avait du renoncer à être Chambellan aux Balances à cause de troubles malversations au sein de sa Faction, celui qui, en des temps fort lointains avait exercé le métier d’instruire, et qui avait même été Chambellan à la direction de cette noble tâche. Tous ces honneurs passés étaient censés lui donner toutes les audaces, tous les privilèges. Il ne s’en priva point et fustigea ses anciennes ouailles : ce ne serait point « civique » que de refuser d’aller servir, ânonna-t-il. « Tout le monde est au travail , les maitres doivent assumer leurs responsabilités » ajouta ce brave et pieux serviteur du Roy, lui qui n’était plus en charge de rien, et qui n’avait donc en aucune façon point d’inquiétude à concevoir sur sa propre sûreté. Cela fâcha fort des guildes de maîtres.

Une gazette, qui donnait d’ordinaire dans la critique des menées du pays, et n’épargnait point Sa Machiavélique Petitesse, laissa libre cours à la verbeuse dysenterie d’un obscur pédagogue, lequel, dans un réquisitoire où il fut question d’un distingué oxymore -« les prêtres des Lumières »-, ce docte maître – qui n’enseignait qu’à des étudiants et ne reprendrait lui-même ses cours qu’en septembre – enjoignait ses confrères et consœurs à aller « mourir sur scène, en héros. » Et de citer à à l’appui les illustres modèles dont il osait se réclamer : Monseigneur Belsunce – nul n’avait songé à lui dire que Notre Facétieux Garnement s’était déjà accaparé sa soutane – et un certain Chevalier Roze. Des férus de l’histoire de la bonne ville de Marseille – notre obscur pédagogue sévissait sur les rivages du Lacydon – , firent remarquer que ces deux-là n’auraient pas été grand-chose sans les obscurs et les sans-grades qui s’étaient, eux, véritablement colleté avec la grande peste et y avaient laissé leur pauvre vie. Ainsi en allait-il de tous les importants qui se croyaient des héros quand ils n’étaient que des faussaires. Ce navrant personnage ne réussit qu’à s’attirer les libelles et les placards de ses pairs. On s’avisa que cette gazette qui lui ouvrait ainsi ses colonnes voulait participer d’une bien étrange entreprise : prétendre redorer le blason d’une profession – qui était honnie par l’establishment – en enjoignant à chacun de ses membres de se soumettre, sous crainte de passer pour lâche.

Du côté des gazetiers, on n’en fut pas en reste. Après Monsieur du Proût, ce fut au tour d’ une courtisane qui avait tout de la harpie, madame du Levier De la Haine, d’entonner l’air du clairon : « les soldats, quand ils vont à la guerre, ils ne vous disent pas venez la faire à ma place ». Il était donc entendu que, pour toutes ces belles personnes, les maîtres des escholes étaient chair à canon. S’il en crevait, on les remplacerait. Ce serait là chose fort commode, on ne proposerait plus que des contrats transitoires, du labeur payé à la journée. On réaliserait ainsi les sacro-saintes économies que réclamait sans relâche Saint-Capital. La vicomtesse de la Parisotte, qui avait présidé aux destinées de la Confrérie du Maideffe sous le règne du roi Nico-dit-les-Casseroles, n’avait-elle point eu un jour cette fulgurance : « La vie, la santé, l’amour sont précaires, pourquoi le travail échapperait-il à cette loi ? ». En revanche il allait de soi que les profits et les bénéfices, les honneurs, les charges mirifiques, n’obéissaient en rien à cette « loi » que les apôtres du Saint-Marché avaient édictée à leur exclusif avantage.

Les Riens et les Riennes chérissaient pour la plupart leurs marmots et pour eux-mêmes, ils craignaient toujours les miasmes, lesquels avaient fait dans notre pays six fois plus de morts qu’en Germanie. Ils renâclaient, autant que les maîtres à y retourner, à renvoyer la prunelle de leurs yeux dans les escholes. Sa Divine Malveillance dépêcha la sémillante et savante duchesse de Sitarte afin de rassurer ses maudits sujets, décidément par trop récalcitrants. Cette dernière, toute émoustillée par la confiance de son Prince retrouvée, pérora : « notre rôle va être de faire en sorte qu’il n’y ait pas de peur. » Cela eut l’effet contraire et ne rassura personne, car chacun comprenait tout ce que l’ édit de déconfinement des escholes – voulu par Notre Frivole Joueur de Dés – avait, pour reprendre le mot de Gracchus Mélenchonus, d’ hasardeux. Le discours de monseigneur le duc de la Blanche Equerre acheva l’entreprise : ce chef des Grands Inquisiteurs Rectaux, ayant lui-même fait partie de cette confrérie, produisit un « schéma  de reprise » qui tenait de la machinerie impraticable. Aux questions que ne manquèrent de poser des gazetiers en mal de copie, il répondit ceci : « Il y aura une doctrine masques et tests, articulée sur ce que les autorités de santé préconiseront pour la société. ». Or, on avait tout entendu de ces « autorités de santé » tant Sa Grâce Ampoulée et ses

Dévôts leur faisaient dire une chose et son contraire. Des masques, il n’y avait toujours point, on venait d’apprendre qu’ils arrivaient à dos de chameau, depuis la Chine. Quant aux écouvillonnages, on avait vu comment le Chevalier d’Alanver avait commencé à broder semblable fable à fins d’enfumage. L’infatigable Madame de Sitarte avait quant à elle déclamé la veille qu’il n’y avait « pas de consensus scientifique à ce stade de l’utilité du port du masques pour tous les Riens et les Riennes ». Sans nul doute, Monseigneur le duc de la Blanche Equerre était-il trop pris par ses nobles occupations pour avoir pris note des propos de sa commère.

L’heure était aux morts, hélas, mais aussi aux revenants. Ainsi le cacochyme baron de L’Achèvement, lequel avait servi sous le roi Françoué 1er – cela remontait aux années du siècle précédent – et avait été victime le malheureux d’un emportement au cerveau, fut-il mis à la question par la gazette Le Lutécien. A lire son verbiage, et à comprendre son allégeance renouvelée à Notre Premier de Cordée et à son dessein de gouvernement d’union sacrée, d’aucuns persiflèrent que l’entendement ne lui était jamais complètement revenu. Sa Sirupeuse Gérontophilie s’y entendait comme personne pour cajoler les vieillards. Monsieur de l’Achèvement y avait été, comme beaucoup d’autres, fort sensible.

Ainsi en allait-il en Starteupenéchionne, en ce trente-sixième jour du Grand Confinement, où Notre Petit Chanoine des Latrines avait un rendez-vous divin dans son agenda : il allait s’entretenir avec le Grand Ensoutané. Amen.

#ChroniqueDuRègneDeManu1erDitLePieux.

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