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Chroniques du règne de Manu 1er dit l’Histrion

Chronique du dimanche 12 du mois d’avril de l’an de disgrâce 20..

Où il est question de dévotions, d’argent magique et des premiers de corvée…

On était à Pâques. Notre Pieux Souverain ne se rendit point comme il en avait coutume dans sa bonne ville du Touquet pour y faire ses dévotions. Nos Pipolesques Altesses avaient bien songé à le faire -se confiner au Château étant d’un mortel ennui -, mais il convenait que Notre Irréprochable Timonier donnât l’exemple à ses mauvais sujets, lesquels, quand ils ne périssaient pas de la grippe pangoline, commençaient d’être atteints d’une mortelle langueur. Cependant, si tous étaient atteints, tous n’en mouraient point. Cette langueur se muait en rage confite et recuite. La police secrète était sur les dents, que se passerait-il quand on déconfinerait, si on le faisait ? Il était bien tentant de garder tout un peuple sous le boisseau, d’en faire crever les plus laborieux – qui étaient remplaçables à l’infini – et de piler toutes ces sottises héritées des vieilles révolutions. Ainsi le baron de Béssélezieux donnait-il de la voix pour que l’on en finît une bonne fois pour toutes avec les « congés payés » et la durée du labeur. Point de limites désormais, déclarait ce personnage impitoyable, qui avait la haute main sur la Guilde des Maitres des Forges. Il pressait pour qu’on mît fin à ce confinement imbécile, qu’il avait été le premier à ne point respecter, sans que cela lui valût quelconque amende, laquelle aurait représentée pour lui deux francs six sous. L’obsession du baron – comme celle du Chambellan de l’Amer, comme celle de la douairière de La Patrouille, une rouée courtisane qui avait trempé dans moult turpitudes du temps du roi Nico dit-les-Casseroles, et s’en était tirée blanche comme sa perruque abondamment poudrée -, était de remettre en marche promptement les rouages de la grande machine du commerce. Il fallait arrêter au plus vite l’hécatombe chez les riches ! A celles et ceux qui réclamaient que l’on annulât la dette des Etats, ces thuriféraires de l’Église du Saint-Capital répondaient tout uniment : la dette ! la dette ! Vous n’y songez point ! Nous la ferons baisser, bien au contraire ! Nul besoin d’être devin pour comprendre que «les laborieux » seraient une nouvelle fois tondus, les riches ayant pour dessein de faire main basse le plus vite possible sur la faramineuse masse d’écus qui serait administrée en potion à la grande machine du commerce. La douairière de La Patrouille, qui tenait les cordons de la bourse des Etats, avait déjà fomenté des plans pour réaliser au plus vite ce mirifique projet.

Les couloirs du Château retentissaient d’ éclats de voix. Son Incommensurable Bouffonnerie répétait, sous la houlette de Dame Bireguitte, le fabuleux et historique discours qu’il assènerait aux Riens et aux Riennes le soir du lundi de Pâques. On avait songé un instant à éditer un décret qui obligerait ce peuple rétif à se prosterner devant leurs petites lucarnes magiques mais devant les difficultés que cela faisait poindre, on dut y renoncer. Le duc de Gazetamère était d’une notoire incompétence dès qu’il s’agissait d’autre chose que d’amendes et de coups de bâton. On ne pouvait envoyer un argousin dans chaque chaumière. Les envolées martiales de Notre Belliqueux Freluquet contrastaient étrangement avec le discours plein d’empathie et de tendresse pour son peuple que l’honorifique Roi de Germanie prononça. Tout comme l’antique Queen Elizabeth, il rappela que la pandémie n’était point une guerre. Il rendit hommage à ces « piliers invisibles » qu’étaient les laborieux, ceux grâces à qui tout continuait de marcher.

En Starteupenéchionne, il était de bon ton tout au contraire, de fustiger les gueux, et de les moquer. Tel ce monsieur du Débridevers, qui se croyait écrivain quand il était surtout un fervent dévôt du Roy. Dans des propos pleins d’aigre et de fiel, il avait fustigé celles et ceux qui selon ses dires « voulaient abattre l’Etat », et qui étaient bien aise de le trouver comme une « Providence » au moment de se faire soigner. Monsieur du Débridevers était un nostalgique des temps d’avant cette maudite Révolution et il voyait l’œuvre de son dieu en toutes choses. Outre qu’il prouvait une grande méconnaissance de ce qu’étaient les doléances des Engiletés, ce plumitif ambulant et géographe leur vouait une haine tenace. « Subitement, on a moins envie d’aller brûler les ronds points, non ? » persifla-t-il. Un médicastre de renom, Monsieur Tinus, lequel s’était déjà illustré par de robustes et forts propos contre les pompes et les œuvres de la maréchaussée envers les Engiletés, et se définissait comme « poète » et « moucheur », administra au courtisan scribouilleur une petite leçon. Les premiers de cordée étaient en réalité les premiers de corvée : éboueurs, caissières, ouvriers et ouvrières, la liste pouvait s’allonger. C’étaient aussi les moins bien rémunérés, les plus méprisés, les oubliés . C’était le petit peuple des Riens et des Riennes.

Dans la Faction de la Marche, le parti des dévôts du Roy, on était d’un comportement exemplaire. On apprit qu’un de ces partisans de Notre Poudreux Bambochard, un certain monsieur de la Lie, qui avait concouru au Tournoi des Bourgmestres dans sa bonne ville de Metz en y chutant lamentablement, avait, dès le lendemain, couru ventre à terre vers sa résidence des provinces du sud, afin de s’y confiner des plus confortablement. Il prétendait naturellement y poursuivre d’œuvrer au bien commun, ce qui dans son cas se résumait entre autres bienfaits à avoir donné sa voix à deux reprises pour que l’on continuât à utiliser du poison dans les champs, et à préférer le gris du mortier au vert des arbres. Ce courageux et noble personnage était fort représentatif de la Faction de la Marche.

La maréchaussée sous les ordres de l’impitoyable Rantanplan continuait sa sinistre besogne et n’hésitait point à tirer dans le tas quand cela s’avérait nécessaire. Une fillette fut ainsi gravement blessée. Elle avait eu le grand tort, la pauvrette, de passer au mauvais moment au mauvais endroit. Les argousins prétendirent comme de coutume « ne pas avoir fait exprès ». Le sieur Teutonique ne s’était point exprimé sur cette triste affaire – depuis le Château, on l’avait prié de se faire discret – mais il n’était point difficile d’imaginer ce qu’il aurait pu en dire. Sortir et prendre l’air était bon pour les nantis, pour les pauvres, c’était à leurs risques et périls.

Ainsi en allait-il en Starteupenéchionne en ce beau dimanche pascal. Comme on n’avait toujours point de masques, le duc de Gazetamère résuma les pensées de la duchesse de Sitarte sa commère : leur efficacité n’avait tout simplement pas été prouvée.

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