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Chronique du règne de Manu 1er dit le Petit Guérisseur des Écrouelles.

Chronique du 7 du mois d’avril de l’an de disgrâce 20..

Où il est question de bain de foule en plein confinement et de masques, encore et toujours…

Il s’était murmuré dans tout le royaume que Notre Capricieux Godelureau avait fui le Château pour aller se réfugier au Fort de Brigue-Rançon, quand il avait appris que sir Beaurisse The Yellow, le Premier Grand Chambellan du royaume anglois, était au plus mal, terrassé par la grippe pangoline. D’aucuns y virent là une cruelle ironie du sort. Sir Beaurisse était de ceux qui avaient fait le pari que ces miasmes devaient faire leur œuvre, tant pis s’il en mourait, ce ne serait que les plus malades.

Cette fuite était mensonge. Sa Verbeuse Inconséquence s’était en réalité retranchée dans ses appartements, que l’on avait fait purifier, et avait fait mander ses Conseillers afin qu’ils composassent son prochain discours. Ce serait un moment inoubliable, les mots qui sortiraient de la bouche royale s’imprimeraient dans les pauvres esprits confinés au fond des chaumières. Notre Petit Clémen-Sot, sentant qu’il apparaîtrait tel le bon évêque de Marseille, hésitait encore sur la panoplie qu’il revêtirait. Il se trouva cependant un courtisan aigri pour aller s’épancher auprès de gazetiers friands des médisances qui se murmuraient dans les antichambres et les coursives du Château. « Le Roy parle trop, susurra-t-il, sa parole s’use ! La prochaine fois, ce doit être pour dire des choses fortes ! ». Cet impudent osa même jeter le discrédit sur la visite que Sa Vibrionnante Ubiquité avait fait dans une manufacture de masques. « Qu’était-il donc allé faire dans cette galère avec un masque sur le nez ? » s’était demandé avec acrimonie ce courtisan plein de fiel. Notre Petit Artificier avait trompeusement voulu faire accroire que tout allait pour le mieux dans la plus belle des Starteupenéchiones, alors que la réalité était tout autre : la dernière manufacture qui eût pu produire en quantité les masques -dont on allait rendre bientôt le port de rigueur, faute de quoi on ferait pleuvoir amendes et coups de bâton- avait été fermée quelques deux années auparavant, les ouvrières congédiées et les machines mises au rebut. Il n’était aucun pays -et parmi eux certains dont on se gaussait d’habitude, où l’on ne pût trouver à se procurer de ces précieux masques, à l’exception du nôtre. Les Riens et les Riennes en étaient réduits à recycler les vieilles chaussettes et autres braies pour s’en revêtir le bas du visage et arrêter ainsi la propagation des miasmes mortels.

Après avoir écouté ses Conseillers lui seriner moult idées pour l’allocution historique du surlendemain, Sa Sautillante Majesté décida de se transporter, ainsi que la Cour, à Pantin et à la Courneuve, villes où l’on mourait beaucoup, afin de porter la bonne parole à ses sujets, et les remercier de se montrer aussi obéissants à ses édits. Notre Petit Guérisseur des Écrouelles se fit applaudir par une foule présente sur les balcons. On avait enjoint à ces gueux, moyennant rétribution, de se montrer et de lancer des vivats à leur divin Souverain, lequel en échange leur imposait les mains à distance. Telles furent les images que la Lucarne Magique Officielle du régime, la Bonne Fille de son Maitre, envoya dans tout le pays, afin de continuer à narrer la geste de ce prince qui ne connaissait point d’égal quand il s’agissait de duper son peuple. On avait fort soigneusement omis de montrer les images où on voyait le Roy -sans masque aucun, pas plus que sur les faces de sa garde très rapprochée-, déambuler comme si de rien n’était, baguenaudant et riant, allant au devant de quidams tous agglutinés les uns sur les autres, et se faisant applaudir, alors même que, à la même heure, partout dans le pays, la maréchaussée pourchassait impitoyablement celles et ceux qui s’aventuraient à sortir du logis pour se ravitailler. C’était à ne plus rien y comprendre. Les partisans de la Chatelhaine de Montretout s’étranglèrent de rage et en profitèrent pour cingler de leur mépris non le Roy, mais les gueux de ces villes, pour lesquels ils ne concevaient qu’ une mortelle détestation. Du côté des Insoumis, monsieur Coronadus avoua ne point trouver les mots pour décrire le spectacle affligeant qu’avait offert Notre Médiocre Cabotin. Les Lucarnes Magiques ressassaient inlassablement, la journée durant, les mêmes ordres afin que fussent appliqués par tous les gestes de distanciation. On avait eu beau se frotter les yeux : on n’en avait vu aucun pendant la royale promenade.

Le vieux baron du Truant, que Sa Facétieuse Petitesse avait un jour qualifié devant le Grand Ensoutané du Vatican de « chef de la mafia bretonne », expliqua doctement qu’il était devenu le courtier du Chevalier d’Alanver. Cet ancien partisan de la Faction de la Rose avait trahi son parti pour faire allégeance à Notre Grandiloquent Gérontophile, lequel l’avait remercié en lui confiant la Chancellerie des Affaires de l’Extérieur. Ce vieux baron blanchi sous le harnois, bien qu’il fût fort chauve, annonça que les cargaisons de masques qu’on avait commandées aux industrieux Fils du Ciel, arriveraient sur notre sol « d’ici la fin du mois de juin ». Les Riens et les Riennes comprirent que pour leur salut, ils et elles ne pouvaient compter que sur leurs vieilles chaussettes, leurs braies et sur les braves cousettes qui partout dans le pays tiraient l’aiguille pour fabriquer ces fameux masques.

Ainsi en allait-il en Starteupenéchionne, ce pays où le prince se prenait pour un dieu. S’il s’était trouvé quelques esprits avisés dans l’entourage de ce prince, ils eussent pu l’enjoindre de retenir la leçon que venait de se prendre Sir Beaurisse The Yellow : ayant imprudemment pris des bains de foule, ce lord fort désinvolte se retrouvait à l’hôpital, manquant d’air et suffoquant. La grippe pangoline ne distinguait pas entre le prince et le gueux quand elle frappait.

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