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Chronique du règne de Manu 1er dit Le Déguisé.

Chronique du 23 mars

 

Il apparaissait chaque jour davantage l’état de grande impréparation dans lequel se trouvait notre pays devant cette épidémie. Les médecins ne décoléraient pas devant ce qu’ils appelaient «l’affaire des masques ». Madame de la Buse avait menti. Elle avait annoncé triomphalement le 26 du mois de janvier, alors qu’elle était encore Chambellane de la Mal-Portance, qu’il y avait quantité de masques pour se protéger des miasmes, si d’aventure ceux-ci avaient l’audace d’entrer par effraction dans notre beau pays. Cela ne se pourrait et quand bien même cela se ferait malgré tout, on avait de quoi tenir sus à l’ennemi. Las ! Le 4 du mois de mars, le successeur de notre lacrymale marquise, le chevalier d’Alanver, clama qu’on allait réquisitionner les quelques masques qui traînaient encore ici et là, tout en avertissant que selon la durée de la guerre, on en manquerait peut-être. L’illustration était encore faite que si gouverner était l’art de prévoir, le gouvernement de Notre Médiocre Cabotin pratiquait celui d’improviser et d’user de l’artifice pour faire porter la faute sur les prédécesseurs.

 

Le chevalier d’Alanver incrimina donc une ancienne Chambellane du roi Nico, madame du Cachalot, laquelle avait été moquée pour avoir fait remiser dans les caves des préfectures un nombre considérable de ces masques, ainsi que des milliers de petites fioles d’antidote contre une méchante grippe, laquelle n’était jamais parvenue jusque chez nous. Madame du Cachalot protesta vigoureusement. Monsieur de la Berretranse vint à son secours. La pénurie avait été organisée sous le règne du roi Françoué dit le Mou. C’était sa Chambellane à la Mal-Portance, la duchesse de la Tour d’Aine, une femme à la prodigieuse dentition, qui avait orchestré ce qui ressemblait à un véritable désarmement, au nom de la Très Sainte-Austérité, sous couvert de Sainte-Efficacité. Amen.

 

Tous étaient responsables, aucun n’était coupable. Les Riens et les Riennes étaient hélas coutumiers de cette navrante ritournelle et ils regardaient, rageux, tomber au front les courageux médecins et les nurses épuisées, tandis que le nombre de malades ne cessait de croître, le nombre de morts aussi.

 

Le duc de la Blanche Equerre était un scientiste, un de ces hommes qui n’accordaient de crédit qu’à l’expérimentation en bocaux, à la dissection des pauvres grenouilles, et à l’écartèlement des maîtres des escholes, ces fainéants dont il faudrait venir à bout. Après avoir vénéré le confinement et les vertus du télélabeur qui lui permettaient de contrôler le moindre geste de ces misérables, notre duc s’était avisé que cela ne marchait point. Il fallait en finir et vite. Il convia en grand secret à la Chancellerie un mage dont on lui avait dit grand bien, un certain Vostradamus. Le duc mit sous les yeux de l’astrologue un vulgaire calendrier : « Mage, mon cher mage, quand pourrai-je enfin déconfiner ces fainéants qui se gaussent de moi ? » Vostradamus effectua quelques passes et son doigt se posa sur la date du 2 du mois de mai. Le duc de la Blanche Equerre exulta. On fit sortir ce chiromancien par une porte dérobée tandis que monseigneur le duc annonçait triomphalement la date de réouverture des escholes.

 

Sa Très Confite Sainteté convia les autorités morales et religieuses de la Starteupenéchionne à une télécauserie, par le truchement d’une lucarne magique. « Il n’y aura point de confinement total, susurra Notre Doucereux Bigot, cela amènerait plus de maux que de guérison ». Depuis qu’il portait en permanence la soutane de Monseigneur Belsunce, les mots qui sortaient de la bouche de notre prince étaient empreints d’une sagesse toute onctueuse. Les médecins s’émouvaient de cette décision ? Qu’importait ! Il ne mourrait que les plus malades, Dieu ferait son tri et voilà tout. « Le confinement absolu n’est pas la panacée, continua Sa Divine Béatitude, car la société s’écroule, et après, comment la reconstruit-on ? Il faut réduire les contacts, mais pas les liens sociaux ». Notre Complexe Penseur avait parlé, comprenait qui pouvait. D’ailleurs, on était déjà en confinement total, et si cela ne fonctionnait pas, c’était la faute de quelques Riens et quelques Riennes qui ne pensaient qu’à désobéir.

 

Sa Splendide Exemplarité abandonna le temps d’un après midi la soutane de l’évêque des pestiférés et endossa un uniforme militaire. Nez au vent, l’air plus martial que jamais, flanqué du petit duc de Normandy, lequel n’en menait pas large, et d’une flopée de laquais et de courtisans, dont aucun n’était masqué, se tenant tous en cohorte serrée autour de sa divine personne, le Roy entreprit d’aller visiter une ancienne hostellerie de la capitale, dans laquelle œuvraient des bons samaritains. Les images furent immortalisées. Sur les plateaux des Lucarnes magiques où glosaient quelques médicastres, on s’étrangla, on s’étonna, on jugea. « C’est d’une folle témérité, lança l’un d’eux . « Je ne voudrais point à avoir à soigner tout le gouvernement atteint de la grippe pangoline » renchérit un autre « ce virus est follement contagieux, même si cette épidémie ne fera pas tant de morts que cela ! »

Du Château parvint une dépêche pour clore le bec de ces importuns : « c’est Clémenceau dans les tranchées, il faudra vous y faire. »

Les Riens et les Riennes étaient quant à eux sommés de se terrer au logis et « en même temps » d’aller au labeur. Les masques ? Cela ne servait à rien, Notre Téméraire Tigrounet ne l’avait-il pas démontré de façon éclatante ?

« Vous ne confinerez pas notre rage », telle était cependant la petite phrase qui montait chaque soir à l’unisson des balcons, après l’hommage rendu à celles et ceux qui soignaient sans relâche. Elle sonnait comme un avertissement à qui voulait bien l’entendre.

 

 

Brève du 24 mars

La Starteupenechionne marchait cul par dessus tête. Monsieur du Coincoin, un gazetier suffisant, dont la morgue n’avait d’égale que l’ire qu’il concevait contre Gracchus Mélenchonus, se crut médecin. Tel Monsieur Diafoirus, il pérorait à longueur de temps contre l’impudent de Marseille, ce fou qui prétendait guérir la grippe pangoline avec une drogue de prix modique, et qui n’était aux yeux de la Cour qu’un vulgaire charlatan.
On fit tant et plus pour lui faire mordre la poussière, pour le tourner en ridicule, que cet homme de science, qui disait n’obéir qu’à son maitre Hippocrate, claqua la porte du comité de savants, que Notre Vénéneux Bibelot avait voulu à sa disposition.

Dans les hospices, les vieillards mouraient par dizaines. On ne les comptait plus, on les enterrait à la sauvette.

Notre Malveillant Timonier était aux anges. Les Riens et les Riennes avaient été matés, tenus en coupe réglée. C’en était bien fini des Engiletés et de ces maudits Rouges. On venait d’ailleurs de rétablir le servage. Tous les gueux inactifs, tous les bons à rien étaient réquisitionnés pour s’en aller travailler dans les champs.

 

 

 

 

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