Poster un commentaire

Chronique du règne de Manu 1er dit le Suffisant.

Chronique du 22 mars

 

La bonne duchesse de Sibête fut encore une fois l’objet de médisances. Des placards satiriques circulèrent, qui la montraient affublée d’un masque, tantôt sur l’œil, tantôt sur la tête, légendé par les pénétrants propos qu’elle avait tenu devant monsieur de la Bourre d’Ain, lequel en était resté coi : « Je ne sais pas utiliser un masque, je pourrais me dire je suis une Chambellane, je me mets un masque car il est vrai que je suis une Importante, mais je ne sais comment faire. Parce que l’utilisation d’un masque, ce sont des gestes techniques précis, sinon on se gratte le nez sous le masque, on a du virus sur les mains. » Nul doute que cette clairvoyance passerait à la postérité. D’aucuns se demandèrent ce qu’il adviendrait si le virus, dont il était maintenant entendu qu’on pouvait s’en tartiner les mains et ensuite se gratter le nez, choisissait la duchesse comme cible. Irait-elle donc bravement crachoter ses miasmes à la figure de tout le gouvernement ? On n’osait l’imaginer.

 

Un médicastre de la bonne ville de Massalia avait écouté les Fils du Ciel, lesquels avaient eu affaire bien avant nous à cette grippe pangoline. Une drogue existait depuis longtemps, qu’on réservait à un autre usage, mais voilà qu’elle avait donné de sidérants effets : chez ceux et celles à qui on l’administrait, le virus battait en retraite. Sous son autorité, on entama l’expérience à Massalia. Les effets bénéfiques se confirmèrent. Ce médicastre se mit donc en tête de demander au Chevalier d’Alanver que l’on procédât donc au repérage des malades afin qu’on pût les isoler et les traiter avant qu’ils ne suffoquassent. Las ! Cet audacieux fut moqué par les savants que Sa Navrante Médiocrité avait réunie autour d’Elle. « Sire, refusez ! La drogue dont parle ce confrère est peu coûteuse, les Saigneurs de la Phynance qui nous appointent si généreusement vont y perdre ! Cela ne se peut, Votre Majesté, songez au bien que vous ferez à vos Très-Chers-Amis en leur permettant de vendre à prix d’or d’autres médecines, bien plus coûteuses ! ». Les gazetiers-nourris-aux-croquettes moquèrent aussi cet émule du bon docteur Pasteur. On prenait des airs méprisants et désabusés dès lors qu’il en était question dans les salons des Lucarnes magiques, où l’on causait à longueur de journée de l’épidémie.

On autorisa enfin qu’on procédât à une étude afin de s’assurer de la véracité des travaux du médicastre bien dérangeant de Marseille. Mais cela prendrait des semaines. Les malades, eux, n’attendaient pas. Bon nombre d’entre eux comme dans le royaume de l’Italie, souffraient d’une forme pernicieuse de cette grippe pangoline. Ils en perdaient la vie.

 

Les Riens et les Riennes se confinaient donc, hormis ceux et celles qui recevaient l’injonction d’aller au labeur, même si celui-ci n’avait aucun caractère urgent et indispensable. Telle écrivaine pouvait ainsi aller se cloitrer dans une gentilhommière cossue, non loin de la capitale, et infliger chaque jour, dans les colonnes d’une célèbre gazette à prétention universelle, son « journal du confinement » dont la vanité n’avait d’égale que l’indigence du propos, tout ourlé et élégant qu’il fût . Le manœuvre, la vendeuse, l’éboueur, n’avaient quant à eux ni gants ni masque pour se rendre au labeur. Il fallait baisser la tête pour ne point croiser la bouche d’autrui dans les pataches surpeuplées, car on en avait réduit le nombre.

 

Danser était interdit, travailler était obligatoire, et tant pis si vous en mourriez. Monsieur du Dard-Malin s’était laisser à cette martiale envolée, digne de monsieur Pétain lui-même, et dont Notre Glorieux Pipoteur était fort marri de ne pas l’avoir prononcée lui-même devant ses mauvais sujets : « ne vous demandez pas ce que l’Etat doit faire pour vous, demandez vous ce que vous pouvez faire pour le pays. » Pour l’heure, des personnes comme ce monsieur du Dard-Malin, ceux-là même que Sa Morgueuse Suffisance appelait les « premiers de cordée », n’étaient utiles en rien. Ils glosaient, disaient une chose un jour et son contraire le lendemain, en un mot comme en cent, ils faisaient les importants, bien à l’abri à l’arrière, pendant que les médecins et les nurses mouraient littéralement à la tâche sur le front.

 

Gracchus Melenchonus se posa en recours contre les menées de Notre Dangereux Amateur, menées dont il doutait hélas qu’il en sortît rien de bon, même s’il avait formulé des vœux pour que le contraire arrivât. Le tribun rappelait à qui l’avait oublié l’étymologie de ce terrible mot : pandémie, πανδημία, le peuple tout entier. C’était avec et par le peuple et l’intérêt général qu’il faudrait rebâtir le monde d’après, tels furent les graves propos prononcés à la Chambre Basse, là même où quelques trois semaines plutôt, Sa Machiavélique Mesquinerie avait ordonné qu’on donnât le Quarenteneuftroit sur l’opposition pour l’écrabouiller définitivement.

« En toute situation, un autre chemin est possible ».

 

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :