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Chronique du 2 octobre

Le roi Jacquot dit Le Fainéant mourut. Les gazettes oublièrent tout le reste. On ne pipa plus un mot ou presque du gigantesque incendie qui avait éclaté dans la bonne ville de Rouen, dans une manufacture qui utilisait des poisons explosifs. Un fort épais nuage noir obscurcit le ciel pendant des heures et des heures. Il s’étala sur des lieues. On sentit les fumées jusqu’à Lille. Toutes les plantes se recouvrirent d’une suie noirâtre. Les poissons moururent. L’air était irrespirable. Les habitants furent pris de nausées. Ils toussaient. Leur gorge les brûlait. Le Grand-Chien-Servile de Sa Poudreuse Suffisance se dépêcha sur place. Alors que le nuage d’un noir d’encre n’en finissait plus de s’étendre, devant les gazetiers qui n’avaient d’autre idée que de lui demander ce qu’il pensait du roi Jacquot, le Sieur Gaze-Ta-Mère assura les Riens et les Riennes qu’ils ne risquaient rien, tant qu’ils n’inhalaient pas les fumées. Il ajouta : « Il n’y a aucune dangerosité particulière ». Le lendemain, il fallut faire évacuer la maison de la Troisième Gazette Parlée. Mais les services de la Préfecture continuaient de seriner que tout allait bien. Il fallait juste éviter de respirer. Les duchesses de la Bornée et de la Buze se transportèrent elles aussi à Rouen. Elles y eurent les mêmes mots lénifiants, tout allait pour le mieux ! Madame de la Buse, Chambellane à la santé, fut toutefois obligée de concéder que cet incendie avait bel et bien généré une pollution. Mais il suffisait juste de ne point respirer.

On oublia le tribun Gracchus Melenchonus dont il fallait obtenir la tête. Notre Funèbre Orateur célébra d’un ton fort pénétré les dithyrambiques éloges du Roi Jacquot, lequel s’était pourtant peu glorieusement illustré dans quelques abracadabrantesques histoires de cassettes. On lui tressa de brillantes couronnes, oubliant qu’un jour – alors qu’il n’avait pas encore remporté le Tournoi qui le sacrerait roi- il avait prononcé des mots empreints de sentiments jusque là peu avouables au plus haut sommet de l’Etat. Celui qui deviendrait le bouillant et fainéant monarque que l’on nous sommait de pleurer avait glosé, lors d’un raout avec ses partisans, sur l’idée très chère aux Haineux, qu’il y eût trop d’étrangers dans notre pays et que ceux -ci étaient responsables de tous les maux. S’exprimant en ces termes « Prenez le trimardeur qui habite à la Goutte-d’Or et besogne avec sa femme pour gagner environ mille écus. En face de son taudis, ledit trimardeur voit une famille entassée avec le père, trois ou quatre épouses et une vingtaine de mioches, qui touche dix mille écus de subsides sans, naturellement, besogner. […] Si vous ajoutez à cela le bruit et l’odeur, le trimardeur français, dans sa masure, il devient fou », le futur impétrant au trône avait suscité chez ses partisans quelques rires bien gras, notamment à l’évocation du « bruit et de l’odeur ». C’était là les mots des Haineux dont les succès dans les tournois n’avaient de cesse de se confirmer. La Grande Chambellane de l’époque, la marquise du Creusson, avait vigoureusement protesté. On était alors en d’autres temps. Les Haineux tenaient maintenant la dragée haute. La Chatelhaine de Montretout avait été désignée favorite pour être l’adversaire de celui qui n’était encore qu’un petit banquier et qui deviendrait Sa Jupitérienne Petitesse. De nouveaux tournois approchaient pour désigner les bourgmestres des villes de la StartupNechionne. On ressortait donc ce qui avait porté ses fruits. Notre Vibrionnant Bonimenteur s’empara avec la morgue qu’on lui connaissait de ce sujet des « étrangers coupables de tous les maux », à fins de distraire les Riens et les Riennes de leurs préoccupations, et de remettre en selle sa supposée adversaire, pour faussement ensuite lui porter l’estocade. C’était pourtant simple ! Tout était de la faute de ces maudits gueux d’étrangers ! Il y en avait trop. On faisait des tours de passe-passe avec les chiffres. On peignait les pauvres hères en affreux croquemitaines qui venaient voler le pain des Riens et des Riennes. C’était toujours la même et peu ragoutante recette : celle d’ un infâme brouet à la haine, dont il s’en trouvait beaucoup à le trouver à leur goût.

Nul étonnement donc qu’on célébrât celui qui avait déjà tâté de cette recette.

Madame de Dit-Aille, chargée de porter la parole du gouvernement de Sa Turpide Altesse, s’acquittait à merveille de sa tâche. Elle rivalisait de sottises avec le sieur Gaze-Ta-Mère et il fut impossible de les départager. Sur une gazette parlée, elle affirma de façon fort confuse que les « demandeurs d’asiles ne venaient point majoritairement de pays non-sûrs ». Comprit qui voulut. Les affirmations de Mme de Dit-Aille étaient totalement fantaisistes. Il fallait seulement distiller le poison. On la somma de s’exprimer sur la catastrophe de Rouen, où l’on s’inquiétait terriblement, après que les services de la Préfecture y eurent déclaré que tout allait pour le mieux dans la meilleure des atmosphères. Plus de cinq mille tonnes de produits dangereux étaient partis en fumée. Madame de Dit-Aille eût ces paroles magnifiques : « si les Rouennais toussent, susurra-t-elle, c’est parce qu’ils s’imaginent malades ». Elle prenait fort au sérieux sa mission de pédagogue auprès des Riens et des Riennes : « Il y a des tas de choses qui sentent mauvais, expliqua doctement la robuste pécore, mais qui ne sont pas nocives. » A monsieur de la Bourre d’Ain qui lui demandait ce qu’elle aurait fait si elle avait habité Rouen, elle affirma sans sourciller qu’elle n’aurait pas quitté les lieux : « Je suis quelqu’un de rationnel et je fais confiance dans les gens qui savent ».

Des savants fort sérieux vinrent contredire notre subtile et compatissante marquise. L’affaire était grave. La manufacture recelait sans aucun doute – personne n’avait jusqu’ici prouvé le contraire- des substances nocives dont la combustion produisait un épouvantable poison qui s’infiltrait à l’intérieur des corps, provoquant des années après des maladies mortelles. Personne n’avait songé à prévenir les femmes enceintes du risque que l’affreux nuage faisait courir à leur future progéniture. Il suffisait de ne pas respirer, tel avait été le conseil du Sieur Gaze-Ta-Mère.

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