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Chronique du règne de Manu 1er dit le Petit Illusioniste.

Chronique du 8 avril.

C’était le jour où le Premier Grand Chambellan, Monsieur du Havre, allait s’exprimer pour annoncer au pays les conclusions de la Grande Parlotte. Notre Valeureux Baratineur s’était exprimé durant une centaine d’heures, cela tenait de l’exploit, occupant ainsi à lui seul tout l’espace. Organiser tout ce grand enfumage avait coûté douze millions d’écus, mais quelle importance, c’étaient les Riens et les Riennes qui payaient ! Ceux qui s’étaient déplacés pour aller religieusement écouter Sa Jacasseuse Altesse étaient en majorité de vieux barbons, bien nantis. Il en allait de même pour celles et ceux qui avaient déposé leur petite contribution dans les boites magiques ou dans des « cahiers de doléances », lesquels n’avaient pas grand chose à voir avec ceux de 1789. Le Grand Flandrin de Premier Chambellan annonça donc sans surprise qu’on allait désormais raser gratis. Il n’y aurait plus aucun impôt, et encore moins pour les Très-Riches, donc par conséquent plus aucun service public. On aménagerait probablement la limitation de vitesse des carrosses sur le chemins de la StartupNéchionne. De référendum, il n’en serait point question. C’était là chose trop dangereuse que la démocratie. Il fallait que les Riens et les Riennes fissent entièrement confiance à leurs élites pour les représenter et penser à leur place. On veillerait à ce que les dites élites fussent probes même si la première chose que les partisans de Sa Neigeuse Vertu avaient voté avait été d’enterrer très profondément la nécessité d’avoir un casier judiciaire vierge pour briguer l’investiture aux Tournois. Fermez le ban.

Notre Avaricieux Souverain avait bien annoncé la couleur. Quelques jours auparavant, alors qu’Elle n’en finissait pas de gloser encore et encore devant quelques bourgmestres bretons, Sa Mesquine Petitesse avait prévenu qu’elle ne lâcherait pas un liard de son trésor – qui n’était en réalité pas le sien mais celui de ses sujets – pour contenter ces derniers. On ne répondrait pas aux demandes des différentes catégories de la population parce que ce n’étaient pas des demandes collectives. Quant à ces dernières, elles n’appelaient tout simplement aucune réponse. Fermez le ban.

Les réactions aux annonces du Premier Grand Chambellan ne se firent point attendre. Les courtisans et partisans de Notre Divin Bienfaiteur se pâmèrent d’aise. Du côté des Insoumis, on ironisa. Le tribun Coque-Relle martela que ce n’était point une exaspération contre l’impôt qui montait du peuple, mais une exaspération contre les privilèges des Très-Riches qu’on n’avait cessé de cajoler, spécialement depuis l’avènement de Sa Sélective Générosité. La gazetière qui recueillait les propos de l’Insoumis eut une moue dédaigneuse. Ces gens ne comprenaient décidément rien !

Quand le Premier Grand Chambellan s’était exprimé sur les demandes – dûment triées et sélectionnées- des Riens et des Riennes, il n’avait pas eu un mot pour évoquer celles des Engiletés qui avaient pourtant, eux aussi ; avec constance et sérieux, fait œuvre de débats et de contributions. Mais c’était là des choses basses et viles qui ne méritaient que le mépris. Tout comme leurs personnes sur lesquelles la maréchaussée se déchainait chaque samedi. Dans la StartupNéchionne, désormais, ce n’était plus aux malandrins, aux coupe-jarret et autres assassins que l’on faisait la guerre, mais aux Engiletés. L’acte XXI avait eu lieu et avec lui, son lot de massacrés, mutilés, éborgnés, et mis aux fers dans des geôles sordides. A Nantes, les argousins choisirent de gazer sans se préoccuper des bambins qui profitaient bien innocemment d’une fête foraine avec leurs parents. Puis ils nassèrent dans une petite rue ces damnés gueux et les gazèrent là aussi d’importance. Les ordres étaient les ordres, et ils les appliquaient sans beaucoup d’état d’âme.

Dans la capitale, ce furent de simples gazetiers qui travaillaient pour une séditieuse et impertinente petite Lucarne Magique – rien à voir avec les gazetiers-fort-bien-nourris-aux-croquettes – que les argousins mirent aux arrêts et gardèrent enchainés pendant de longues heures. Leur crime ? Rendre compte de ce qui se passait du côté des gueux en jaune, au lieu d’aller recueillir les pieuses paroles de ceux qui – ô cruelle ironie de l’Histoire- se paraient du vocable de «  Rouges Carrés Hermès » et qui avaient scandé, à une vingtaine, une ode formidable à la gloire de Notre Bienveillant Roitelet.

Au Château, madame de DitAille s’accoutumait à son nouveau « job ». Devant un parterre de gazetiers et de gazetières tout ouïe, elle avoua dans un grand éclat de rire qu’elle travaillait bien plus qu’auparavant. On comprit que, jusque là, elle avait été fort bien rétribuée pour se tourner les pouces et cirer les chausses de Sa Disruptive Hauteur. Elle ajouta qu’elle œuvrait à bientôt communiquer aux Riens et aux Riennes le bon plaisir de Notre Vénéré Prince pour ce qui était de l’après-labeur. Les Riens et les Riennes seraient-ils condamnés à mourir à la tâche ou leur accorderait-on un petit quart d’heure pour faire leurs pater et leurs ave avant de rendre l’âme et de libérer la place pour les quelques chanceux qui échapperaient ainsi à l’opprobre d’être chômeurs ?

La marquise de l’Oiseau  avait participé à sa première joute sur une Lucarne Magique du Service Public de la Propagande. Elle avait été fort culbutée par ses rivaux et rivale. Dès la première estocade, elle avait chu, et avec elle son pot de piment d’Espelette,. Que faisait donc cet objet incongru dans un tournoi ? Outre que la ressemblance entre le dit pot et l’anatomie de notre sémillante marquise était quasiment parfaite, cet objet avait pour elle valeur de talisman. Elle affirma crânement qu’elle défendait là l’honneur des paysans dans l’Europe, lesquels paysans en étaient à déplorer que, tous les deux jours, l’un des leurs se brulât la cervelle à cause des lois injustes de cette même Europe. Mais la marquise n’en avait cure. C’était une de ces froides technocrates que les grandes écoles fabriquaient à la chaine, recrutant exclusivement parmi la bourgeoisie et l’aristocratie du pays. Madame de l’Oiseau avait été élevée dans un couvent de Neuilly, elle avait étudié les langues orientales et s’était faite connaître par la suite au Quai d’Orsay par le zèle qu’elle mît à pourfendre une malheureuse greffière, laquelle avait eu le malheur de dénoncer des pratiques coupables de notre ambassade dans un Etat africain. Il ne faisait pas bon être sur le chemin de l’impitoyable marquise que les Gazettes à la Lèche de Notre Sublime Arrogance décrivaient comme « surdouée » et dotée «d’idées rafraîchissantes ». On eut l’occasion de mesurer la fraîcheur et la pertinence des dites idées de cette zélée courtisane lors de l’une de ses allocutions, au lendemain de la joute. En visite dans une école d’apprentis, elle eut cette formidable saillie à propos de ses rivaux et rivale au Tournoi de l’Europe : « je veux bien, persifla-t-elle, que les autres partis mettent en lice des apprentis, des novices, des gens qui se font un nom en passant par l’Europe, moi je défends l’intérêt des gens de notre pays, c’est un peu différent ». Aucun gazetier n’osa lui faire remarquer qu’elle se trouvait devant des « apprentis » précisément, et que, jusqu’à ce qu’elle s’occupât du maroquin des affaires européennes, personne parmi les Riens et les Riennes n’avaient ouï parler de la marquise de l’Oiseau.

Ce fut aussi la semaine où Rantanplan Grand-Chien-Policier de Sa Princière Suffisance fut nommé partisan d’honneur d’une faction de Haineux, à côté de laquelle celle de la marquise de Montretout passait pour modérée. Ce qui avait valu au sieur Casse-Ta-Mère -le pourfendeur des grands-mères- cette reconnaissance était sa saillie sur les groupes organisés qui venaient en aide aux migrants, lesquels se noyaient en Méditerranée en cherchant à fuir les guerres et la misère. Il les accusa tout bonnement d’être les complices de ceux qui faisaient commerce de cet exode. La marquise de Montretout et ses partisans applaudirent chaudement. Le condotierre Salvini, qui venait de s’allier avec cette dernière pour le Tournoi de l’Europe, y alla aussi de son petit couplet de félicitations. Place Beauvau, à la Chancellerie des Affaires de l’Intérieur, on ne pipa mot sur cette légitimation des thèses haineuses.

Notre Précieux Bibelot se trouvait fort esseulé : ses conseillers partaient les uns après les autres, qui pour s’en aller briguer des fauteuils de bourgmestre à l’instar du petit duc de Grivot, qui pour se mettre à l’abri en feignant d’autres occupations tels les chevaliers d’Aimelien et de Mielle dont il sera question plus avant dans cette chronique, qui pour tenter de se faire à nouveau admettre au sein du foyer conjugal -on ne comptait plus les ménages détruits par le dévouement sans borne qu’exigeait le service auprès de Sa Haute Nocivité. Depuis le lointain royaume du Soleil Levant, où il avait été remis aux fers, monsieur de Gône, à qui les Nippons fort sourcilleux des deniers publics reprochaient de ne s’être point acquitté des sommes qu’il devait au fisc, monsieur de Gône donc, appela à l’aide Notre Petit Père des Riches. On mit en branle l’appareil de l’Etat pour lui porter secours. Le sieur de GrosBras était tout indiqué pour apporter son précieux concours dans cette mission de la plus haute importance. Monsieur de Ferre-It, qui se paraît du titre de philosophe et qui avait été Chambellan de l’Instruction Publique, alla se répandre d’importance sur une Gazette pour dénoncer les insupportables conditions d’enfermement de monsieur de Gône. Comment pouvait-on supporter que cet homme inestimable fût torturé ?

Les chevaliers d’Aimelien et de Mielle avaient donc quitté le service de Sa Suprême Outrecuidance. Ils venaient de commettre un ouvrage dans lequel ils théorisaient le progressisme de Notre Eclairé Monarc. Il y était question de « maximiser les possibles », de « faire ensemble » en « commençant par le bas », en un mot comme en cent tout un fatras de pensées disruptives, écrites en novlangue, destinées à être épandues dans les cervelles des Riens et des Riennes comme les poisons que fabriquait la firme MontSaint. Il fallait des antidotes. Le tribun Gracchus Mélenchonus s’y employait dans ses raouts, accompagné de la jeunesse du pays. Il expliqua comment ce soi-disant progressisme fonctionnait en réalité comme une entreprise destinée à répandre l’ignorance. Il ne s’agissait rien de plus que de faire passer pour vraies des idées fausses, et vice-versa. Ainsi cette affirmation que puisqu’on vivait plus longtemps, il convenait de travailler plus longtemps. Fausseté, clama le tribun, il y a là inversion des propositions. C’était bien au contraire parce que les Riens et les Riennes avaient obtenu de haute lutte le droit de moins s’user au labeur que leur durée de vie s’en était trouvée accrûe.

Des nouvelles arrivèrent du royaume de l’Espagne, où l’ancien grand vizir Manolo, qui avait été Grand Chambellan du roi Françoué – lequel n’en finissait pas de faire son sempiternel retour, ne récoltant que lazzi et quolibets – briguait le poste de bourgmestre de la bonne ville de Barcelone. On avait fait faire des carottages d’opinion. Ils étaient sans pitié pour notre petit phalangiste : il arrivait en pénultième position. Toute la question était de savoir pour quelles obscures et inexplicables raisons il n’occupait pas la dernière place.

Le tribun Gracchus Ruffinus parcourait le pays pour présenter ses images animées sur les Engiletés. Partout où il passait, il faisait salle comble. Il avait imaginé un ingénieux mais néanmoins fort risqué stratagème pour que Notre Très-Détesté Suzerain assistât à ces présentations. Il avait obtenu des séditieux qui décrochaient les portraits de Son Intouchable Grandeur, qu’ils lui en cédassent un. Ce portrait fut installé en grande pompe dans un fauteuil dans la salle du cinématographe. C’était là crime de lèse-majesté.

Après les annonces du duc du Havre, Premier Grand Chambellan, sur ce qui ressortait de la Grande Parlotte et des soi-disant plus de deux millions de contributions à l’entreprise de re-légitimation de l’action du gouverne-Ment, quelques Gazettes osèrent aller y regarder de plus près. Il s’avéra que tout cela relevait bien d’une habile opération de tromperie. Fermez le ban.

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