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Chronique du règne de Manu 1er dit Le Liquidateur.

Chronique du 5 janvier.

Le petit duc de Grivot, lorsqu’il écrirait ses Mémoires, se souviendrait de cette épouvantable journée. Il venait de se voir enlevé dans les airs par un aéroplane à hélice, dépêché tout exprès par Rantanplan-Chien-Sauveteur, pour échapper à la horde des furieux Engiletés qui venaient de forcer les portes de son hôtel particulier à l’aide d’un engin de chantier ! En dégustant un chocolat chaud, les dents lui en tremblaient encore. Qu’il était donc périlleux de compter parmi les fidèles de Notre Délicieux Monarc ! Le petit duc s’était toujours promis de faire partie du quarteron des braves, mais fallait-il encore qu’il y eût quelque chose à gagner. Cette petite escapade aérienne n’avait, disons-le clairement – rien de très glorieux et ferait du plus ridicule effet lorsqu’il s’agirait de briguer le fauteuil de bourgmestre de la bonne ville de Lutèce.

Le nouvel an qui devait voir le retour en grâce triomphal de Sa Détresse des Profondeurs avait pourtant si bien commencé ! Pour finir l’annus horribilis, Notre Bienveillant Prince-Président avait tancé ses bons à rien de sujets. Debout tel un Phénix dans une des salles du Château, il les avait glacialement et sévèrement mis en garde contre « les foules haineuses ». Le verbe altier et martial de Sa Mordante Suavité avait ravi les thuriféraires du régime qui s’étaient ensuite répandus sur toutes les gazettes pour louer chaque virgule du divin discours. Les gueux n’avaient qu’à bien se tenir. On allait leur faire rendre gorge. Aucune complaisance ne leur serait réservée. Notre Petit Réactionnaire avait usé de trois mots : vérité, dignité, espoir et quiconque n’avait point encore compris que Sa Pompeuse Importance travaillait à restaurer l’antique monarchie de droit divin avait eu les yeux dessillés et les oreilles récurées. Les Gaulois réfractaires allaient remiser leurs détestables gilets – que Rantanplan-Chien-Policier-de-Sa-Divine-Majesté allait prestement s’occuper de faire interdire – et la StartupNéchionne et son Phare de la Pensée Complexe allaient de nouveau rayonner sur le monde. Les cuicuis fielleux de Donald allaient cesser. Une ère nouvelle s’ouvrait. Toute la semaine, les gazetiers-fort-bien-nourris-aux-croquettes et qui n’entendaient point devoir céder une seule de leurs écuelles de luxe aux gueux et aux gueuses – dont on savait très bien que s’ils étaient dans la mouise, c’était parce qu’ils étaient fainéants, illettrées etc….- avaient pompeusement glosé pour faire passer les Engiletés pour des brutes sanguinaires, partisans des Haineux, lesquels étaient fort commodes dans le rôle tantôt de croquemitaine, tantôt d’adversaire respectable quand il s’agissait de les donner à voir au bon peuple et de faire disparaître les Insoumis et les Insoumises, ces rouges tribuns et tribunes qui avaient endossé pour beaucoup les gilets de la colère. La confusion devait régner dans les têtes des Riens et des Riennes, le parti médiatique se déployait partout. On tremblait un peu mais on crachait son venin et sa haine du peuple. On put ainsi voir sur une Lucarne Magique un vieux baron blanchi sous le harnois, monsieur De Bré – dont le père avait servi sous MonGénéral – secondé par un ancien fidèle du roi Nico, le comte de La Fèvre – ce dernier connu pour son sens aigu du ridicule- planter leurs crocs dans la chair tendre d’une Insoumise, sous les yeux ravis du gazetier qui menait l’assaut. Mais la belle Insoumise ne s’en laissa point conter. Elle quitta l’arène, laissant ses baveux adversaires tout dépités. Le spectacle qui s’était donné à voir était une parfaite illustration de la haine que vouaient les élites au peuple et de la haine des femmes, lesquelles étaient en première ligne dans cette Grande Gileterie, tout comme elles l’avaient été lors de la Grande Révolution.

Le duc de Bordeaux fit allégeance à Notre Suave Conducator. Il quittait les rivages de son parti pour ceux de la faction de Son Implacable Mansuétude. Il allait sans aucun doute l’abreuver de ses fort judicieux conseils. Le dernier roi à l’oreille de qui ce personnage droit dans ses bottes avait murmuré, le roi Pétaud dit aussi Le Chi, avait dissous la Chambre Basse et avait du ensuite, malgré lui, supporter d’avoir un Grand Chambellan qui n’était point issu de sa faction, laquelle avait piteusement perdu le tournoi que le duc de Bordeaux avait organisé. Assurément, les conseils du duc de Bordeaux étaient toujours éclairés.

Un Engileté conducteur de charroi, qui s’était distingué à plusieurs reprises sur les Réseaux Sociaux, fut à nouveau arrêté sans sommation. Gracchus Mélenchonus lui apporta son soutien et donna au passage une petite leçon d’Histoire dont il était féru. Les petits marquis poudrés et leurs amis les gazetiers-fort-grassement-nourris-aux-croquettes se gaussaient fort de ce qu’un Rien comme ce Drouais eût l’outrecuidance de parler des affaires publiques. Pourquoi donc avait-on rendu l’instruction obligatoire ? Monsieur d’Ah-Petit, ce gazetier bien connu, entra alors en scène et fit courir le bruit que ce Drouais avait misé sur la Marquise de Montretout au dernier tournoi de la Résidence Royale. On ne savait d’où ce zélé défenseur de la politique de Notre Éradicateur de Gilets sortait cette information – le plus probable est qu’il l’avait tout simplement inventée pour servir ses noirs desseins- mais voilà que la machine à diffamer s’emballa. Gracchus Mélenchonus – qui en avait l’habitude- fut cloué au pilori, lui qui venait de rédiger une ode à cet Engileté, rappelant au passage que le sans-culotte qui avait reconnu Louis Capet tentant de fuir portait lui aussi, ô clin d’oeil de l’Histoire, ce même patronyme. C’était plus qu’il n’en fallait à un sombre et insignifiant personnage, qui tentait toujours et partout de se hausser du col, monsieur de Ammon, pour se payer le tribun Mélenchonus, qu’il connaissait par ailleurs fort bien car tous deux avaient appartenu au Parti de la Rose. Il déclara sur une gazette, l’œil torve et le rictus mauvais, que ce dernier « avait quitté les rivages de la gauche ». Ce monsieur de Ammon était un habitué des beaux quartiers, n’ayant jamais connu autre chose que les couloirs d’un certain hôtel particulier, lequel avait bruissé de tous les complots ourdis par notre petit baron dans son parti. Quant au citoyen Drouais, il s’expliqua sur ses intentions – rendre hommage à celles et ceux des Engiletés qui avaient déjà perdu la vie en luttant- et nia avoir eu quelque attirance pour la cheffe des Haineux.

Au Château, on faisait les cartons. La Plume de notre Petit Écrivain prenait le large. Il était imité en cela par deux autres Conseillères, usées à la corde par le rythme infernal que Sa Perpétuelle Effervescence faisait subir à tous ceux qui avaient l’immense honneur de la servir. Bien qu’on s’en défendit et qu’on rappelât que cela était prévu de longue date, le départ de sa Plume était fort malvenu pour Notre Distingué Expéditeur. En effet, dans ses vœux, il avait annoncé qu’il allait adresser un courrier à tous ses sujets pour les enjoindre à participer à « un grand débat ». Cette fumeuse et géniale idée avait été susurrée à Sa Navrante Dégringolade par l’ancien roi Nico, lequel avait en son temps porté la technique de l’esbrouffe et de la poudre aux yeux au rang d’un art consommé. Les Riens et les Riennes firent savoir sur les Réseaux Sociaux qu’ils et elles pratiqueraient vigoureusement l’art du « retour à l’envoyeur ». Il fut alors décidé que ce  serait un courrier non pas adressé en propre à chaque Rien ou Rienne – il deviendrait vite impossible de recevoir au Château les lettres renvoyées à leur Expéditeur – mais publié dans les gazettes et sur ces mêmes réseaux sociaux. Chez les Riens et les Riennes, on imaginait déjà comment on allait détourner ces mots inutiles.

L’acte VIII de la Grande Gileterie – qu’on annonçait moribonde – se déroula dans toutes les villes du pays. Loin de s’essouffler, le mouvement paraissait avoir gagné en profondeur et en détermination. Le petit duc de Grivot en était témoin.

Un commentaire sur “Chronique du règne de Manu 1er dit Le Liquidateur.

  1. Toujours aussi délicieux. Merci !

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