Poster un commentaire

Chroniques du règne de Manu 1er dit le Turpide.

Chronique du 11 novembre.

On arrivait au terme de la glorieuse « itinérance mémorielle » entamée par notre Mirifique Excursionniste, laquelle avait été minutieusement préparée dans le dessein de restaurer sa popularité et d’asseoir sa renommée. Mais rien ne se passa comme prévu. Les chers Conseillers ignoraient ce qui se tramait au plus profond du pays, ou du moins ils ne le comprenaient pas. Quant à notre Cireux Monarc, il avait tant le goût de la mise en scène de lui-même, il était si imbu de sa propre sublimité, que ce qui se passa autour de Lui pendant cette folle semaine défia l’entendement. Des médecins de l’âme se penchèrent même sur son cas, qui pour l’encenser, qui pour recommander au contraire de lui passer séance tenante une camisole de force. Les Riens et les Riennes, quant à eux, ne semblaient plus avoir qu’une seule idée en tête : lui botter le train et l’envoyer en orbite autour de la Lune.

Tout avait pourtant si bien commencé ! Dans la Moselle, à Morhange, ville sinistrée par le chômage, Sa Martiale Petitesse visita un ancien champ de bataille, où il se fit expliquer par le menu ce qui s’y était passé, pour se laver ensuite de toute cette vieille boue au contact de frais escholiers qu’on avait dûment chapitrés afin qu’ils ne commissent point le crime de lèse-majesté et qu’ils ne se laissassent aller à interpeller familièrement notre Riant Déposeur-de-Gerbes. On avait bien entendu organisé un de ces « bains de foule » que son Éblouissante Sublimité affectionnait tant, en ayant eu le soin de soigneusement trier les Riens et les Riennes admis dans l’intimité parfumée de notre Modeste Suzerain. Las, il s’en trouva quand même qui osèrent récriminer et poser d’oiseuses questions à sa Hauteur Enneigée.

L’après-midi de ce même jour, en Lorraine, à Pont-A-Mousson, notre Sublime Orateur crut enfin avoir son heure de gloire. Deux immeubles d’habitation venaient de s’écrouler dans la bonne ville de son ami le vieux baron Gaud d’Ain, à Marseille, où sa Dispendieuse Solennité aimait tant à se reposer. Notre Cynique Tyranneau s’essaya à l’envolée lyrique si chère à Monsieur Malraux, et sa phrase « Marseille a souffert et souffre encore » résonna devant un parterre de barons et de ducs, qui burent les impériales paroles. Sa Cynique Bonnimenterie parla surtout de l’Europe, et vanta les mérites de ce qui pourtant était la cause de bien des malheurs des Riens et des Riennes.

A Verdun, le lendemain, on fit accélérer une cérémonie funéraire qui avait lieu dans l’église afin de libérer la place pour laisser passer le convoi impérial. Ce fut dans cette ville de Verdun, dont le nom résonnait lugubrement dans la mémoire de la vieille République – tant bon nombre de Riens y avaient laissé leur vie lors de la Grande Boucherie – que les choses commencèrent à se gâter pour notre Frétillant Roitelet. On avait beau avoir pris toutes les précautions pour organiser ces « bains de foule », on avait fait passer moult entretiens d’embauche aux Riens et aux Riennes qu’on faisait admettre au plus près de son Impériale Sainteté, voilà qu’il s’en trouvait de plus en plus pour s’éloigner des propos convenus qu’ils étaient censés prononcer face à notre Grand Communicant. Ce dernier se laissa alors à montrer sa profonde nature : il répondit avec morgue à ce pauvre Rien qui se plaignait de la baisse de sa pension. « Vous racontez des carabistouilles » lui rétorqua-t-il. A celui qui se plaignait de la hausse de la gabelle, il asséna « le carburant, ce n’est pas bibi ». La scène se répéta. « L’itinérance mémorielle » se transformait en chemin de croix, mais notre Christique Régulus semblait y voir là un signe. Il persista donc. A Charleville-Mézières, le ton monta d’un cran : « Vous êtes un escroc » lui lança-t-on. « Vous ne ferez pas cinq ans dans vot’mandat », «On crève la faim ! « Comment se fait-il qu’il y ait des travailleurs pauvres ? «  . A ces quolibets, son Impassible Hauteur répondait invariablement par un sourire peint et cette petite phrase « Bonjour Madame, vous allez bien ? ». Une gazetière bien en vue, madame de Frais-Sauze, compara l’itinérance de notre Capricieux Monarc à celles des anciens rois, « quand le royaume n’étaient pas encore consolidé et qu’ils faisaient beaucoup de déambulation ». Monsieur de Puge-A-Da, un autre des ces gazetiers-nourris-aux-croquettes, s’ébaubit que sa Grandeur Itinérante pût passer « six jours et six nuits loin de l’Elysée ».

Ce ne furent cependant point les récriminations des Riens et des Riennes qui firent trébucher notre Impérial Suzerain, mais un personnage dont il lui tenait à cœur de réhabiliter la mémoire, laquelle était pourtant irrémédiablement entachée d’indignité. L’Histoire avait en effet mis ce très navrant personnage dans ses poubelles, mais cela n’était pas pour arrêter sa Très-Grande-Ignominie. Il était prévu, au terme de cette inoubliable « itinérance mémorielle » que notre Vil Timonier rendît hommage aux huit maréchaux vainqueurs de la Grande Guerre. En l’occurrence, ceux-là étaient surtout redevables d’avoir envoyé à la mort plus de la moitié d’une classe d’âge, sans compter tous les autres. « On croit mourir pour la patrie, on meurt pour les industriels » avait écrit au lendemain de cette grande boucherie monsieur Anatole France . Mais dans la StartupNation, sous le règne de notre Nouveau Maréchal-Nous-Voilà, il n’était plus question de rendre hommage à tous ces gueux qui n’avaient eu qu’à obéir « pour sauver leur pays » – faute de quoi en 1917, on en fit fusiller tant et tant « pour l’exemple » – le regard se devait tout au contraire d’être braqué sur les brutes galonnées qui n’avaient eu aucun état d’âme à envoyer les hommes se faire massacrer. Parmi ces huit, se trouvait donc – tout à fait officiellement – ce monsieur Pétain, qui s’illustra ensuite de la pire des manières dans la guerre qui suivit celle dont les Riens et les Riennes avaient pourtant juré qu’elle serait « la der des der ». Notre Grand Révisionniste appela cela « des choix funestes », choix qui ne devaient en rien dans son esprit venir ternir la mémoire de celui qu’il salua comme « un grand soldat ». Ce Pétain de sinistre mémoire avait tout de même subi « l’indignité nationale ». Mais sa Complexe Pensée n’en avait cure et prétendait détenir à elle seule la « vérité historique ». C’en était trop ! De toutes parts, les protestations fusèrent. « L’Histoire de notre pays n’est pas votre jouet » cingla Gracchus Mélenchonus. Les Réseaux Sociaux s’enflammèrent tant et plus et notre Piteux Galonné dut faire marche arrière. Les Conseillers furent mis en branle pour noyer l’affaire. Le soir même, un communiqué émana du Château, qui affirmait qu’au grand jamais il n’avait été question d’honorer la mémoire de celui qui s’était déshonoré pour toujours. Le petit duc de Grivot fut envoyé en renfort . On avait mal compris, ce pays était empli de gens mal intentionnés qui ne pensaient qu’à mal interpréter les impériales paroles ! Un petit baron de la Faction de son Outrageuse Petitesse, qui avait appartenu auparavant au Parti de la Rose, osa cette saillie « l’amicale des polémiqueurs professionnels est de sortie ».

Les Riens et les Riennes étaient outrés. Mais ils n’en avaient pas fini. Ce qui ressemblait de de plus en plus à une « errance mémorielle » se poursuivit. A Maubeuge, dans une fabrique de carrosses, il se trouva un ouvrier, qu’on avait pourtant pris soin de reléguer derrière des cordons de sécurité, pour gueuler à notre Courtoise Gravure-de-Mode qu’il n’était qu’un « opportuniste » et qu’il n’était pas « le bienvenu ». La colère du pays profond sourdait de toutes parts, comme elle sourdait à Marseille devant l’incurie des édiles qui se baffraient de chocolats pendant que les pauvres gens attendaient la mort dans l’âme qu’on sortît les leurs de dessous les gravats d’ immeubles effondrés d’avoir été laissés à l’abandon.

Fort heureusement pour sa Grandeur Chiffonnée, il se trouvait encore des partisans pour lui assurer fidélité. Telle cette vieille baderne qui lui demanda, alors que notre Martial Freluquet le passait en revue, lui et ses comparses, ce qu’il comptait faire de ces moins-que-Rien de « sans-papiers ». « Rassurez-vous, on va les…. » susurra notre Impitoyable Eradicateur. Sa Mensongeuse Mesquinerie tenta ensuite, devant un parterre de Riennes récriminantes, de se faire passer pour un fils du peuple : « J’oublie pas d’où je viens » « chuis pas un enfant de grande école ». Notre Enfant Gâté était pourtant un pur rejeton de la très bonne et très catholique bourgeoisie d’Amiens et avait fait la prestigieuse Ecole des Grands Commis. A Albert, la maréchaussée fit déplacer manu-militari la vingtaine de Riens et de Riennes, revêtus, en signe de protestation contre l’augmentation de la gabelle, de gilets jaunes, et qui entendaient dire son fait à sa Sourde Omnipotence. A Arras, les argousins mirent en état d’arrestation un Rien très alcoolisé qui avait proféré des propos épouvantables sur notre Très-Révéré-Souverain.

Pour fêter la fin de son errance, sa Besogneuse Platitude fit mine de convier des Riens et des Riennes – en réalité des figurants, dûment chapitrés et cornaqués- à « boire un verre, j’offre ma tournée ». La scène se jouait dans une petite ville du Nord, qui avait placé bien en tête la marquise de Montretout lors du deuxième tour du tournoi de la Résidence Royale. Notre Petit Bistrotier put ainsi tenir quelques propos de comptoir et poser, hilare, pour la postérité, devant les Boites à Images. Il en avait fini de cette semaine chez les gueux. Il allait enfin pouvoir retrouver son monde.

Son grand ami, Donald le Dingo, roi des Amériques, venait en effet de débarquer, flanqué d’une suite de laquais et de conseillers, et de madame Mélania, sa chère et tendre épouse. Las, Donald était furieux contre notre Petit-Va-t-en-Guerre, lequel s’était laissé aller, durant cette semaine où il était censé commémorer la fin des hostilités d’il y avait cent ans, à en souhaiter de nouvelles et d’en appeler à la création d’une armée européenne, pour courir sus au Tsar Poutinus, et même à son ami Donald ! Il fallut rassurer ce dernier, c’était une erreur, il y avait eu malentendu, ces ânes bâtés de gazetiers avaient tout compris de travers, il n’avait jamais été question de déclarer la guerre aux Amériques. Bien au contraire, sa Martiale Altesse fit savoir que Donald et lui-même allaient déclarer la guerre aux Bédouins afin de faire baisser le prix de l’or noir et donc compenser cette fâcheuse hausse de la gabelle qui allait sous peu mettre le pays en ébullition. Lors du diner de gala auquel nos Dispendieuses et Pipolesques Altesses convièrent tous leurs prestigieux invités, Notre Tactile Harceleur se montra des plus pressants avec son ami Donald, lui touchant à maintes et maintes reprises le genou ou l’épaule. Son Affectueuse Décadence en faisait d’ailleurs de même avec Frau Bertha, la Grande et Teutonnne Chancelière d’outre-Rhin, laquelle adorait ces familiarités. Elles n’étaient point du tout du goût de Donald, qui, en signe de fort mécontentement, fit pétarader son carrosse d’assaut, au nez de notre Détraqué Suzerain et de la Reine-Qu-on-sort, perchée comme de coutume sur ses vertigineux stilettos. Des boites magiques capturèrent cet instant où nos Nuageuses Altesses disparaissaient littéralement dans le brouillard blanc qui émanait du carrosse motorisé de Donald Dingo, roi des Amériques.

Pour les Riens et les Riennes, l’image était amère. Donald Dingo, pas plus que les grands industriels, ni les armateurs de ces bateaux de croisière – lesquels enfumaient comme des millions de carrosses une ville comme Marseille, quand ils venaient y faire relâche et déverser dans la ville pour quelques heures leurs hordes d’excursionnistes- aucune de ces fortunées personnes n’aurait à subir la hausse de la gabelle. Cette gabelle, qui du temps des anciens rois s’exerçait sur le sel, portait depuis des décennies sur le carburant, sans lequel les carrosses n’étaient que de vulgaires carcasses inutiles. Madame de La Bornée, la Chambellane aux Transports, avait doctement prévenu sur une gazette parlée : « changer de mode de transport et abandonner le carburant n’est ni compliqué, ni onéreux. Vous avez une sélection de trottinettes accessibles pour une cinquantaine de malheureux écus. Il faut que les Riens et les Riennes reviennent à la réalité».

Pour l’heure, les Riens et les Riennes fourbissaient leurs piques et leurs fourches. Des trottinettes, ils n’en avaient cure.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :